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28 septembre 2016 3 28 /09 /septembre /2016 23:55

Une grande section du musée du Cateau-Cambrésis est consacrée à Tériade. Mais qui est donc ce Tériade dont nous avons beaucoup entendu parler depuis que nous sommes en Grèce, mais que j’avoue avoir totalement ignoré auparavant? Et qu’est-ce qu’il vient faire ici, dans ce musée Matisse? Je vais dans un premier temps essayer de répondre à ces questions.

 

En mai 1897 naît sur l’île grecque de Lesbos, la patrie de la poétesse antique Sappho, à Vareia une banlieue de la capitale Mytilène (d’ailleurs, bien souvent aujourd’hui les Grecs appellent Mytilène l’île entière) un bébé nommé Stratès Élefthériadès. À dix-huit ans, en 1915, après avoir achevé ses études secondaires dans sa patrie tout en se livrant en amateur à la peinture, il se rend à Paris pour étudier le droit. Fréquentant la bohème parisienne de l’époque, le Tout Montparnasse, il a l’occasion de rencontrer bien des artistes. En 1926, il devient critique d’art sous des pseudonymes, avant de prendre définitivement celui de Tériade, qui est un abrégé francisé de son nom de famille, [Élef]thériad[ès]. Et comme la prononciation grecque moderne de la lettre Θ, que l’on transcrit TH en français, ressemble un peu à celle du TH sourd anglais (celui de path, de theatre) et que ce son pose souvent des problèmes aux gosiers des Français, il a tout simplifié en supprimant le H: Tériade.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Ci-dessus, première photo, le portrait de Tériade en 1960, une huile sur toile de Giacometti. Les deux hommes s’étaient rencontrés dès 1926, et Giacometti est devenu l’un des meilleurs amis de Tériade. La deuxième photo ci-dessus les représente tous deux, pris par Henri Cartier-Bresson.

 

Mais je reviens à mon récit: nous trouvons donc Tériade critique aux Cahiers d’art en 1926, puis un peu plus tard responsable de la section moderne à l’Intransigeant, un quotidien parisien. De 1931 à 1937, associé à Albert Skira, il publie les Métamorphoses d’Ovide, illustrées par Picasso, puis les Poésies de Mallarmé illustrées par Matisse. Matisse? Début (mais début seulement) de l’explication de sa présence dans ce musée. Quand, en 1933, Skira crée la revue Minotaure, à dominante surréaliste, Tériade en est le directeur artistique et, très vite, cette revue devient célèbre. Le voilà désormais en contact avec l’édition. Puis, en 1937 il crée sa propre revue artistique trimestrielle, Verve, qu’il dirigera jusqu’en 1960. Il y publie les plus fameux des peintres, des écrivains, des photographes, des sculpteurs contemporains. On y retrouve des noms comme Bonnard, Matisse, Georges Braque, Picasso, Chagall, Fernand Léger, Miró…

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Les photos ci-dessus montrent d’abord Tériade avec Chagall à la villa Les Collines, à Vence, vers 1950, et ensuite Tériade avec Fernand Léger, également vers 1950. En tant qu’éditeur, il va publier, entre 1943 et 1974, vingt-sept grands livres, entièrement réalisés chacun par un artiste, illustration, typographie ou calligraphie, ornements, bandeaux, lettrines, culs-de-lampe. Ce sont surtout ces publications, véritables œuvres d’art par elles-mêmes, qui l’ont rendu célèbre.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Par exemple, ce sera Le Chant des morts de Pierre Reverdy, avec des enluminures lithographiées de Picasso. Ci-dessus, on voit Tériade et Pierre Reverdy sur une photo d’Henri Cartier-Bresson. “Si j'ai pu réussir à rapprocher les poètes et les peintres au travers de ces livres, je le dois principalement au fait que ces hommes ont vu en moi d'abord un ami, un des leurs, parlant la même langue qu'eux. Sans l'amitié, je ne serais parvenu à rien. Ne demandez pas d'autre explication. Il n'y a ni héros ni mystère”, écrit-il.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Et puis il va y avoir deux événements après la Seconde Guerre Mondiale: en 1946 l’acquisition de la Villa Natacha et en 1949 la rencontre avec Alice Génin qui va devenir sa femme. Sur la villa, c’est elle qui écrit: “En 1946, Tériade avait acquis à Saint-Jean-Cap-Ferrat, pour un prix modique, un ancien mas de pêcheur. C'était pour lui comme un ermitage… Qu'il n'entrouvrait que pour ses amis les plus chers et pour les plus grands artistes, comme Matisse au soir de sa vie, venant contempler la mer et le ciel.” Voilà donc où venaient les plus proches, et où ils lui ont fait de merveilleux cadeaux, comme nous allons le voir un peu plus loin. La première photo montre Tériade et Alice dans le jardin de la villa Natacha, la seconde Odysseas Elytis, poète grec futur prix Nobel de littérature (1979) dans le même jardin, en 1951, où l’on reconnaît la sculpture de Modigliani qui est aujourd’hui dans la cour du musée. D’ailleurs, Elytis composera un poème intitulé Villa Natacha. Cette seconde photo ne vient pas du musée du Cateau-Cambrésis, je l’avais prise à Athènes, lors d’une exposition réservée à Elytis (voir mon article Exposition Odysseas Elytis. Mardi 1er novembre 2011).

 

Quant à sa femme Alice, pour qui il a eu le coup de foudre, c’est Jean Leymarie qui écrit à son sujet qu’elle a été “éblouie par la simplicité de cet homme si brillant et cultivé” et lui a “la certitude d’avoir à ses côtés la compagne idéale, à laquelle il ne demandera rien, dont il attendra et recevra tout, celle qui lui permettra de poursuivre son œuvre”.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Avec toutes ses publications d’une qualité exceptionnelle, Tériade a atteint à une célébrité rare pour un éditeur d’art. “L’éditeur est un homme très fort, qui a une grande influence sur les artistes, surtout quand il aime tellement passionnément le livre qu’il en fait sa vie”, avait écrit à son propos Henri Matisse. En 1973, une exposition Hommage à Tériade ouvre ses portes à Paris. Pendant neuf ans, elle tournera en Europe, Londres, Budapest, l’Italie, l’Espagne. En 1979, il inaugure lui-même son musée à Vareia (j’évoquais cette banlieue de Mytilène, sur l’île de Lesbos, au sujet de sa naissance). Tériade est mort en 1983 à Paris, il est enterré au cimetière du Montparnasse. Sur la photo ci-dessus, il est à la Fondation Maeght en compagnie de Jacques Prévert, Alice, Adrien Maeght.

 

Je publie cette visite d’août 2013 si tard… plusieurs années ont passé. Je peux donc ajouter que ce musée a été fermé pour rénovation. Il devait être prêt fin 2013. Nous nous sommes rendus à Lesbos en 2014 (peut-être un jour en rendrai-je compte dans un article) parce que le téléphone du musée ne répondant pas, nous nous sommes fiés à son site Internet et à celui du ministère grec de la culture, qui maintenaient décembre 2013. Toujours est-il que le 19 juin 2014 nous étions à Vareia, devant une porte close et un panneau signalant la contribution de fonds européens pour des travaux en cours. J’écris ces lignes en 2016, et il paraîtrait que les portes du musée Tériade soient enfin réellement ouvertes sur des locaux rénovés. Nous ne sommes plus en Grèce...

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Après la mort de Tériade, Alice a donc prêté nombre de ses œuvres d’édition à une exposition itinérante, elle en a vendu une autre partie, elle a effectué un don d’œuvres aussi, mais elle a souhaité qu’au moins un exemplaire de chacun de ses livres d’art trouve une place dans un musée, ainsi que diverses pièces d’art de sa collection, tableaux, sculptures, parce que c’étaient des cadeaux d’artistes à son mari. Or il se trouve que la jeune directrice du musée Matisse, une personne extrêmement dynamique et ouverte, d’après ce que j’ai lu à son sujet (car je ne la connais pas personnellement), qui a beaucoup fait pour que son musée, dans une bien petite ville, parvienne à un niveau national, a immédiatement mis à la disposition d’Alice plusieurs salles dans le musée d’un des plus chers amis de son mari. En 1995, Alice était au Cateau-Cambrésis pour l’exposition Matisse et Cartier-Bresson; en 1996, elle y retourne pour l’exposition Matisse et Tériade; en décembre 1999, elle décide de la donation des œuvres de son mari au musée et signe cette donation en juin 2000; en 2002 le musée Matisse rénové ouvre ses portes avec les salles Tériade. Et à la mort d’Alice, en 2007, les œuvres de la villa Natacha (que nous allons voir dans quelques instants) ont été elles aussi léguées au musée. La photo ci-dessus montre Alice dans ce musée.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Puisque je viens d’évoquer la villa Natacha, commençons la visite par elle. Sa salle à manger a été reconstituée ici, en transportant au Cateau-Cambrésis l’original des œuvres d’art et du mobilier qui la composaient à Saint-Jean-Cap-Ferrat. On peut, du couloir, la voir “par la fenêtre”. Et je joins une photo de Gisèle Freund prise en 1951 à travers la fenêtre –fermée–, mais dans la vraie villa du Midi.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Voyons comment les amis de Tériade ont décoré sa salle à manger: sur le mur du fond, peint sur des carreaux de céramique, Le Platane, de Matisse (1952); sur la table, deux coupes en plâtre, de Giacometti; sur ma photo prise par la fenêtre, on apercevait le lustre à trois lampes, du même Giacometti; sur le meuble d’angle, au fond, Sirène ailée, en plâtre, d’Henri Laurens; et sur le côté droit, le vitrail Les Poissons chinois, de Matisse (1951).

 

C’est Alice qui décrit: “Le charme des lieux provient aussi et surtout des cadeaux ou souvenirs d'artistes qui s'y insérèrent et en complètent l'harmonie. Le premier à vouloir laisser quelque chose fut Matisse: ‘Je vous laisse un vitrail et un arbre’ dit-il à Tériade. Je les ai trouvés dès mon arrivée, dans la minuscule salle à manger, avec le lustre de Giacometti. Par la suite, ce furent un grand Chagall aux murs du salon; puis deux Léger. Dans le jardin, une sculpture de Miró, une Grande femme de Giacometti, le long d'un mur une fontaine de Laurens... En contraste avec la végétation exubérante, à côté de l'animal ‘surréel’ de Miró au coin du jardin, le vitrail de Matisse dans la petite maison fait montre d'une extrême simplicité, aussi bien que la silhouette de son arbre. Le mobilier en osier provient de brocantes. La vaisselle, les ustensiles et pots de Giacometti sont de belles proportions, mais rustiques, élémentaires. La paix règne sur le calme de la nature remodelée par l'art, comme déjà sur les arbustes de la tonnelle courbés par le jardinier ou dans les fleurs dont il compose un décor”.

 

C’est un détail qui n’a rien à voir avec l’art, mais j’avais noté dans la biographie, comme je l’ai dit plus haut, que Tériade avait rencontré Alice en 1949, et près de la fenêtre il est dit que l’arbre de Matisse et son vitrail sont de 1952 et 1951. Or Alice dit, à propos de ces deux œuvres, “ Je les ai trouvés dès mon arrivée”, ce qui signifierait que, malgré son coup de foudre, Tériade ne l’aurait emmenée à Saint-Jean-Cap-Ferrat qu’après 1952. Possible mais étonnant si c’est là qu’il passait le plus clair de son temps.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Avant de mettre le point final et de quitter le Cateau-Cambrésis, il convient évidemment de regarder quelques-uns des grands livres d’artistes publiés par Tériade, ou des œuvres originales ayant donné naissance à ces livres ou à des études de Tériade. Je suivrai la chronologie de parution, quoique cela n’ait pas grand sens puisqu’il s’agit d’artistes différents et que cet ordre chronologique ne peut pas montrer l’évolution d’un art. Quant à celui de Tériade, il n’a pas varié au cours des années. Mais il me faut choisir un ordre et je n’ai pas trouvé plus logique… Voici donc d’abord Le Roi de Carte, de Fernand Léger (1927). Une huile sur toile tirée d’une importante série réalisée de 1924 à 1927. Au dos, Léger le dédicace avec trois mots, “Amicalement Tériade composition”.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

C’est en 1943 que Tériade a publié son premier Grand Livre, Divertissement, de Georges Rouault pour lequel l’artiste a spécialement réalisé quinze huiles sur papier marouflées sur toile. Rouault est également l’auteur des poèmes et de la calligraphie de l’ouvrage. Rouault, à l’époque, s’était retiré à Golfe-Juan à cause de la guerre. Son intérêt pour le cirque était ancien, puisque dans un article de 1928 Tériade le signalait. Et au sujet des peintures de ce livre, Rouault commente: “J’allais derrière les baraques quand les lumières étaient éteintes et la fête finie. Ou encore parmi les parades, voir et entendre les pitres, les acrobates parler entre eux”.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Le musée présente aussi plusieurs tirés à part d’un livre manuscrit de Pierre Reverdy, Le Chant des morts, avec des arabesques rouges qui encadrent le texte, lithographies originales de Picasso tirées chez Mourlot. Tériade a publié en 1949 cette œuvre imprimée par Draeger.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Cette gouache, Les Amoureux au bouquet, Marc Chagall l’a peinte près de la Villa Natacha, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, en 1949. Les fleurs, les fruits, la végétation, semblent ceux de la maison de Tériade. Lequel Tériade propose à Chagall, à ce moment-là, d’illustrer pour lui le Daphnis et Chloé de Longus.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Rouault n’est pas le seul à avoir travaillé sur le thème du cirque pour des livres de Tériade. L’ouvrage Cirque, de Fernand Léger, paraît en 1950. Nous voyons ici des tirés à part de ce livre qui a été intégralement composé par l’artiste: son texte, qui est manuscrit, et ses illustrations. Ce sont des lithographies originales tirées chez Mourlot.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Cirque toujours, en 1967 nous revenons à Chagall qui, sous ce même titre Cirque, réalise trente-sept lithographies originales que le même Mourlot tirera, tandis que le livre sera imprimé sur les presses de l’Imprimerie Nationale. Le musée en présente bon nombre de tirés à part. Au total, ce sont pas moins de cinq livres qui naissent de la collaboration de Chagall avec Tériade: Les Âmes mortes de Gogol, les Fables de La Fontaine, la Bible, Daphnis et Chloé de Longus et Cirque.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Tête de femme couronnée de fleurs est daté du 22 juillet 1969 (quoique cela n’ait aucun rapport, je ne peux m’empêcher de dire que c’était le lendemain du premier pas de l’homme sur la lune, date que je ne risque pas d’oublier puisque, j’en suis sûr, les Américains l’ont choisie pour fêter mon vingt-cinquième anniversaire!!!). Cette huile et crayon sur papier est un cadeau de Picasso à Tériade, à qui il était lié d’amitié et qui lui avait consacré trois numéros spéciaux de sa revue Verve. Au sujet de cette œuvre, le musée écrit “Picasso peint ici un visage de femme au regard magnétique. C’est le visage d’une fée, d’un personnage allégorique que peint Picasso. La couleur jaune d’or qui rehausse sa longue chevelure et la couronne de fleurs ponctuée de vert correspondent à l’univers de Tériade, le jardin de la Villa Natacha et la Grèce mythique”.

Published by Thierry Jamard
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25 septembre 2016 7 25 /09 /septembre /2016 23:55

Il y a moins d’un mois, en partant vers la Biélorussie, nous avons fait une halte au Cateau-Cambrésis (cf. mon article “Le Cateau-Cambrésis. Dimanche 28 juillet 2013”) et nous nous étions promis d’y revenir lors de notre retour en France et de nous y arrêter pour visiter le musée Matisse. C’est d’autant plus aisé que la Municipalité met à la disposition des camping-caristes un parking aménagé gratuit, avec possibilité de se connecter au 220 volts, situé juste à la sortie de la ville, c’est-à-dire à quelques minutes à pied du plein centre et du musée.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Je ne reparlerai pas aujourd’hui de la ville. Le musée se trouve, côté rue, derrière une cour où l’on peut déjà voir quelques œuvres d’art, et de l’autre côté il ouvre sur un joli parc.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Nous revenons côté cour pour jeter un coup d’œil aux quelques sculptures qui s’y trouvent. Ici, nous voyons une Perséphone réalisée en tôle d’acier découpé par Vincent Barré en 1994. Pour être franc, je dois avouer avoir du mal à reconnaître ici la déesse fille de Déméter, enlevée par le dieu des Enfers Hadès…

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Cette œuvre de Giacometti est beaucoup plus de mon goût. Il l’a intitulée Grande femme II, et elle est datée de 1960. Ce style filiforme des silhouettes de Giacometti est remarquablement expressif, et il évoque certaines œuvres étrusques qui l’ont précédé de presque deux millénaires et demi.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

C’est Henri Laurens (1885-1954) qui signe ce bronze à patine vert doré de 1946 Il l’a appelé La Lune. Les formes sont intéressantes. Étant nul en art contemporain, je ne saurais dire en quoi et pourquoi cette œuvre me touche alors que je reste indifférent à la Perséphone de Barré, mais elle me parle.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Et puis, pour servir d’introduction à la visite du musée, une œuvre de Matisse avant le payer le billet d’entrée. Ce relief de bronze daté de 1909 intitulé Dos I, il l’a lui-même offert lors de la création de son musée, en 1952. Ce n’est pas la sculpture qui l’a rendu célèbre, et pourtant on sent là, sans la moindre hésitation, la “patte” d’un grand artiste.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Le musée présente des œuvres de Matisse, bien sûr, nombreuses, mais aussi quelques images et objets en relation avec l’artiste lui-même. C’est par là que je vais commencer. Ici, nous voyons ses parents à Menton en 1909. C’est au Cateau-Cambrésis que, le 31 décembre 1869, Henri Matisse voit le jour, mais il passera ses premières années non loin de là, à Bohain-en-Vermandois, parce que ses parents y tiennent un commerce de grain et droguerie. Et il aurait pris la succession de ses parents dans ce commerce si l’on n’avait pas jugé préférable que, de santé fragile, il travaille comme clerc d’avoué. Il étudie alors le droit un an à Paris sans avoir l’idée ni l’envie de mettre les pieds dans un seul musée. La vocation viendra plus tard quand, en convalescence chez ses parents, sa mère lui offre pour l’occuper une boîte de peinture.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

En sortant du musée, nous n’avons pas renouvelé notre promenade en ville pour savoir si ce bâtiment existe toujours. C’est une photo du collège que Matisse a fréquenté, au Cateau-Cambrésis, rue Ruffin.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Matisse était un artiste complet. Dessin, peinture, chacun le sait; sculpture, nous venons de le voir et nous le verrons encore tout à l’heure. Mais il jouait aussi du violon. Le violon ci-dessus lui a appartenu.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Maintenant, quelques photos de Matisse lui-même. La première le montre en train de peindre une Odalisque, à Nice, vers 1928. Sur la seconde, une photo prise par Brassaï en 1939, il est dans son atelier de la Villa d’Alésia, à Paris, devant un dessin qu’il vient d’exécuter les yeux fermés. Belle performance!

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Parce que je suis l’ordre chronologique pour suivre Matisse dans sa vie, je montre maintenant cette photo d’où il est absent. C’est son appartement au Regina, à Nice, dans les années 1940.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Et deux photos réalisées par Henri Cartier-Bresson où l’on voit Matisse chez lui à Vence vers 1943 ou 1944. Comme c’est en 1869 que le Cateau-Cambrésis a pu s’enorgueillir de sa naissance, il a donc autour de soixante-quinze ans. Sur la première photo, dans sa chambre, il est occupé à dessiner. Sur la seconde, on le voit avec ses pigeons milanais.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

En 1892, Matisse présente sa candidature à l’entrée à l’École des Beaux-Arts de Paris, avec ce dessin. Il y est porté la mention “Matisse H. élève de MM. Bouguereau et Ferrier”. Beaucoup plus tard, Matisse a ajouté de sa main (mais sur ma reproduction du dessin c’est illisible) “Ce dessin exécuté pour le concours d’entrée à l’E des Beaux-arts à Paris, a été l’objet d’un refus. [signé] H. Matisse 1952”. C’est en effet en 1952 que ce musée a été ouvert, comme je le disais au sujet du bronze exposé dans la cour d’entrée. Dessin de Matisse refusé… comme quoi les peintres et professeurs de l’École des Beaux-Arts de Paris (ou d’ailleurs) ne sont pas forcément de bons critiques.

 

Ce que, dans sa préface au roman Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier dit des critiques littéraires pourrait aussi s’appliquer à merveille aux critiques en peinture ou en toute autre forme d’art: “Quels sont donc, au bout du compte, ces critiques au ton si tranchant, à la parole si brève que l’on croirait les vrais fils des dieux? ce sont tout bonnement des hommes avec qui nous avons été au collège, et à qui évidemment leurs études ont moins profité qu’à nous, puisqu’ils n’ont produit aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier et gâter ceux des autres. […] Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant la suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et à la civilisation.” Les critiques, sans doute désireux de confirmer les propos de Théophile Gautier, ont crié au scandale devant les toiles fauves que Matisse avait exposées au salon de 1905.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Deux autoportraits de Matisse. Je voulais dans un premier temps montrer des dessins, avant de passer aux toiles, mais ici j’ai envie de présenter ensemble ces deux autoportraits. Le premier est de 1900. Le second a été réalisé en janvier 1918. De Nice, dans une lettre adressée à Amélie, sa femme, il écrit: “Je suis rentré à l’hôtel et j’ai fait mon portrait dans mon armoire à glace”.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Revenons aux dessins de Matisse, en suivant la chronologie pour voir l’évolution de son art. Ce “Nu assis dans un fauteuil” est de 1922.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

C’est en 1926 qu’il a dessiné “La Violoniste”. Cette violoniste qui s’assied devant le piano pour voir sa partition est réellement superbe.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Le titre “Tête de femme” pour ce dessin de 1936 n’est guère original, mais on peut admirer comment d’un simple trait Matisse fait vivre son portrait.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

En décembre 1941, Matisse intitule ce dessin “Buste de jeune fille couchée”. Ici aussi, ce sont quelques traits, presque rien, et tout y est pourtant, la personnalité, l’émotion.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

C’est très curieusement au plafond de sa chambre-atelier du Régina à Nice qu’en 1950 Matisse a représenté au fusain ses petits-enfants, Claude, Gérard, Jacqueline, venus pour fêter ses quatre-vingts ans le 31 décembre 1949. Et il explique: “Ce sont mes petits-enfants, j'essaie de me les représenter et quand j'y parviens je me sens mieux. Aussi, je les ai dessinés au plafond pour les avoir sous les yeux, surtout pendant la nuit. Ainsi je me sens moins seul. Et vous vous demandez comment ils se trouvent tout en haut, comment j'ai fait pour les dessiner. Ça s'est passé tout simplement d'où vous me voyez en ce moment de mon lit.. .Je les ai dessinés avec une canne à pêche. Le fusain était attaché au bout de la canne”.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Ceci est l’un de ses derniers dessins au crayon, qui est daté de 1951 (il mourra en novembre 1954). Il est censé représenter Rabelais. C’est assez ressemblant au portrait bien connu de l’écrivain, mais surtout Matisse est parvenu à y faire passer tout ce que l’on sait et tout ce que l’on peut imaginer de la personnalité de Rabelais à travers son œuvre.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Repartons au début de la carrière artistique de Matisse avec des tableaux. Tout d’abord cette huile sur bois de 1895-1896 intitulée “Le Tisserand breton”. Détail intéressant: sur un panneau qui évoque la biographie de Matisse, le musée dit qu’à Bohain il a grandi parmi les tisseurs à domicile qui fabriquent les somptueuses étoffes en laine et soie destinées à la haute couture parisienne. Le choix de ce sujet n’est donc sans doute pas un hasard.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

En 1898-1899, à Toulouse, Matisse réalise cette huile sur toile, “Première nature morte orange”. Le musée, en ajoutant une citation de l’artiste, laisse supposer la façon dont il a découvert les couleurs: “J’ai passé un an en Corse. J’y ai vu les quatre saisons et découvert les amandiers en fleurs se détachant sur la neige des montagnes”.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Cette huile sur toile de 1899, “Nu dans l’atelier”, reprend le thème du nu masculin qui, sept ans plus tôt, avait été refusé par l’École des Beaux-Arts de Paris. Et en comparant les deux œuvres, il faut bien reconnaître que Matisse, même s’il a mûri son art, avait déjà atteint des sommets.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

“Lesquielles-Saint-Germain”, huile sur toile, 1903. Ce petit village situé dans l’Aisne est baigné par l’Oise. Matisse écrit: “Je suis en ce moment dans la vallée de l’Oise aux rives souriantes. Ma maison qui touche à l’église est perchée sur une colline qui domine cette vallée, et tout mon désir se borne en ce moment à y pouvoir rester un an”.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Cette toile, “Collioure, rue du Soleil”, date de l’été 1905. Collioure est bien connu, c’est un port spécialisé dans l’anchois situé dans les Pyrénées Orientales, à une vingtaine de kilomètres de la frontière espagnole. Paul Signac, à qui Matisse était lié d’amitié, a séjourné à Collioure et y a beaucoup peint. En 1887, Matisse voit ces tableaux de Signac, et cela lui donne envie d’y aller. Ce ne sera qu’en mai 1905. Il souhaite que son ami Derain le rejoigne, ce qu’il fera deux mois plus tard. C’est alors que, travaillant de concert, Matisse et Derain créent le fauvisme. “La quête de la couleur ne m’est pas venue de l’étude d’autres peintures mais de l’extérieur c’est-à-dire de la révélation de la lumière dans la nature”, écrit-il. Il souhaite “exalter toutes les couleurs ensemble sans en sacrifier aucune”. Tout à l’heure, j’ai évoqué le scandale provoqué par ses toiles exposées au salon d’automne 1905; ces toiles, c’était le fruit “fauve” de son travail à Collioure.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Neuf ans plus tard, nous voilà en 1914. Matisse peint à l’huile sur toile “Marguerite au chapeau de cuir”. Marguerite, c’est sa fille née en 1894. Elle a donc vingt ans. Bien sûr, il respecte la ressemblance, mais ce n’est pas ce qu’il recherche avant tout: “Le caractère d’un visage ne dépend pas de ses diverses proportions mais d’une lumière spirituelle qu’il reflète”.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Un grand bond dans le temps. Nous voilà en 1944, avec “Jeune femme à la pelisse, fond rouge”. On sait, bien sûr, que les peintres préparent leurs toiles en les recouvrant d’un fond blanc avant de peindre. Ici, à part les contours et quelques rares traits noirs, la robe et le vaste manteau de fourrure ne sont pas peints, Matisse a laissé apparent le fond de préparation. Par ailleurs, hormis le blanc et le noir du dessin, il n’utilise qu’un peu de jaune citron, et du rouge, ce vermillon étant juste mêlé d’un peu de blanc pour faire en rose la peau apparente, à savoir le visage et les bras. Mais, qu’il s’agisse du jaune, du rouge ou du rose, ce ne sont que des à-plats, c’est-à-dire des surfaces unies. Aucun détail n’apparaît dans le visage, donc. C’est uniquement par le choc de ces couleurs violentes et par la composition que Matisse parvient à nous émouvoir.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Cette silhouette féminine que Matisse a peinte sur toile à Vence en 1947 est intitulée “Nu rose, intérieur rouge”. De même que précédemment, il pratique largement les à-plats. “Le rouge est une couleur piquante”, écrit-il, “qui n’a pas de plan, qui nous rentre dans l’œil”.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Ce ne sont pas des toiles, je ne sais trop comment c’est à classer, ce que montre ma première photo a été réalisé à l’encre et à la gouache sur papier. Il s’agit d’un projet de 1951, “La Vierge et l’Enfant”, pour la façade de la chapelle des Dominicaines de Vence, dont j’avais parlé dans mon article “Vence. Jeudi 1er octobre 2009”, avec la seconde de mes photos ci-dessus, qui montre la réalisation en céramique à partir du projet.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

1951 encore, mais cette huile sur toile, peinte à Nice, est la dernière œuvre qu’ait exécutée Henri Matisse. C’est la “Femme à la gandoura bleue”. Si les à-plats ont disparu, on retrouve les grandes touches de couleurs vives, avec toujours le rouge et le jaune, et le visage est esquissé de quelques simples touches qui suffisent à lui donner relief et personnalité.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Nous avons fait un petit tour des œuvres graphiques de Matisse. Petit tour seulement, parce que ce musée est particulièrement riche de dessins, gravures, peintures de l’enfant du pays. Reste à jeter un coup d’œil sur son travail de sculpteur. Dès 1894, il a produit ce médaillon de bronze, intitulé “Profil de femme”, sa première œuvre sculptée. Cette femme est Caroline Joublaud, qui a été sa compagne de 1894 à 1897, avant qu’il épouse Amélie. Tout à l’heure nous avons vu “Marguerite au chapeau de cuir”, c’était la fille que Matisse a eue avec Caroline.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Un peu plus tard, en 1900, avec “Le Serf” Matisse réalise une sculpture encore très réaliste mais déjà épurée, stylisée.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Ce “Nu cambré”, de 1904, est un peu dans la même veine, mais il est très sensuel. L’œuvre qui sera coulée en bronze est réalisée par l’artiste en glaise: “C’était une jolie fille, un modèle parfait”, commente Matisse. “Je palpais son corps, mes mains enveloppant les formes, et puis je transmettais en terre l’équivalent de ma sensation”.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Certes la technique d’un bas-relief sur médaillon et celle d’un corps, d’un buste, d’une tête sur une base, est très différente. Néanmoins, dans cette “Jeannette I” de 1910 on peut mesurer l’évolution de l’art de Matisse depuis son premier travail de 1894. Il écrit: “J’ai fini par découvrir que la ressemblance d’un portrait vient de l’opposition qui existe entre le visage du modèle et les autres visages, en un mot de son asymétrie particulière”.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Le poli parfait de cette sculpture donnerait presque à croire qu’elle a été faite en marbre noir. Non, c’est également un bronze, mais le temps a passé, et c’est en 1927 que Matisse représente à Nice cette “Henriette II”. Henriette Darricarrère était ballerine et musicienne, elle est devenue pour Matisse un modèle pour ses tableaux beaucoup plus que pour ses sculptures. Entre autres, c’est elle qui, vêtue en odalisque, a pris la pose sur la photo que je publie plus haut, où nous le voyons occupé à la dessiner.

Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Je terminerai avec des plâtres qui ont servi à fondre des bronzes intitulés “Nu de dos” et que Matisse distingue en les appelant Dos I, Dos II, Dos III et Dos IV. Comme une sorte d’introduction à la visite du musée, nous avons vu dans la cour le bronze définitif de Dos I que je montre au début de mon article. Le premier état, de 1909, est réaliste, Matisse a modelé dans le plâtre son modèle comme il le voyait, ou presque. En 1913, le second état est certes encore réaliste mais nettement stylisé. On ne pourrait plus identifier le modèle. Pour le troisième et le quatrième états, de 1916 et –beaucoup plus tard– 1930, je citerai le musée: “Le troisième taillé avec violence s’oppose au dernier état puissant et apaisé que Matisse conservera dans son atelier”. Et aussi: “Le travail de Matisse s’est effectué en quatre étapes pour aboutir à l’un des sommets de sa sculpture, à l’équivalent en volume des grandes réalisations en deux dimensions que sont la Danse de Chtchoukine et celle de la fondation Barnes. Le passage du figuratif au monumental se développe crescendo”. Les deux peintures de la danse, par Matisse, évoquées dans ce texte sont visibles sur Internet. Je ne les reproduis pas ici parce que je ne les ai ni photographiées, ni même vues de mes yeux. Le musée Matisse du Cateau-Cambrésis fait aussi une large place à l’éditeur d’art Tériade. Parce que le thème est différent, j’en parlerai à part dans mon prochain article.

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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 23:55
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Aujourd’hui, nous nous rendons à une centaine de kilomètres au sud-est de Grodno pour voir une fête folklorique dans un bourg de Biélorussie que je ne connais pas. Il s’appelle, en biélorusse, Гудзевiцы (Goudzevitsy), et en russe, Гудевичи (Goudievitchi). Ci-dessus, son église, consacrée à la Nativité de la Vierge, date de 1852.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Dans ce village et dans les environs, on est frappé par l’opposition radicale entre deux types de vie, d’une part des bâtiments privés qui s’intègrent bien dans la nature, d’autre part d’énormes blocs impersonnels comme le kolkhoze de ma seconde photo. En effet, dans ce pays, les kolkhozes de l’agriculture soviétique n’ont pas été supprimés, et parallèlement à des exploitations privées il existe encore une agriculture collective étatique.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Il y a, à Goudievitchi, une maison traditionnelle de village, en bois, que l’on peut visiter comme un musée. Je n’ai pas bien compris si c’était un musée permanent, ou si elle était ouverte à la visite publique à l’occasion de la fête.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Puisque l’on peut la visiter, cette maison, allons-y! C’est très intéressant. Commençons par la cuisine, avec tous les accessoires en bois et en terre cuite.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

À présent, le couchage. La maison, je l’ai dit, est traditionnelle, mais le lit est de forme tout à fait classique. En Bretagne ou en Auvergne, par exemple, on trouverait un lit clos, et si l’ère soviétique n’a pas introduit le mobilier “moderne” que nous voyons, cela signifie que déjà du temps où cette région de Biélorussie était polonaise, les campagnes utilisaient des formes de lits urbains. Je dis “formes”, parce que le confort n’avait rien de commun avec celui d’un lit douillet de Varsovie ou de Grodno. Le berceau, lui, était suspendu tout comme en France dans les campagnes par le passé. Un doux balancement aidait le bébé à s’endormir. Une modernisation a consisté à placer sous le berceau des patins courbes, comme ceux d’un fauteuil à bascule, pour bercer l’enfant. Et la dernière modernisation a remplacé cet équipement par quatre pieds ou quatre roues, plus de balancement, et si bébé ne se décide pas à dormir on le prend dans ses bras et on le berce. Ah, le progrès!

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Encore deux images de cette maison. Une belle rangée de chaussures et de sabots, et la remise où s’entassent en désordre des roues de charrettes et des essieux.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Dans mes articles précédents, j’ai eu l’occasion de montrer en Pologne à Sejny, en Lituanie à Druskininkai, de ces sculptures paysannes en bois qui peuvent, aujourd’hui, être situées dans l’espace public, dans un parc en ville, sur la place d’une église, etc., mais qui autrefois étaient fréquentes dans des espaces privés, comme ici cette statue près de la maison que nous venons de visiter.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Mais venons au centre du village, où se tient un marché de folklore. C’est doublement intéressant parce que la Biélorussie, malgré nombre de monuments qui valent la visite, malgré une jolie campagne, n’est guère touristique du fait de son gouvernement dictatorial, et d’autre part parce que les rares touristes étrangers ne viennent pas ici, faute d’information. C’est vraiment parce que mon beau-père vit dans le pays et parce qu’il a lu dans le journal que Goudievitchi était en fête aujourd’hui que nous sommes montés dans le camping-car tous les trois, lui, Natacha et moi, et que nous avons roulé vers Goudievitchi. Nous sommes donc dans une authentique fête locale, qui n’a attiré quasiment que des Biélorusses des villages avoisinants et de la ville de Grodno. Dans la rue, s’est installé ce petit marché. Comme on peut le voir sur cette photo, la vannerie est extrêmement traditionnelle ici, soit pour des accessoires domestiques, soit pour des objets décoratifs, poupées ou autres.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Ici, comme dans toutes les campagnes d’Europe, le tissage a fait partie des activités traditionnelles, jusqu’à ce que l’industrialisation le fasse peu à peu disparaître des villages. En effet, bien des gens tissaient à domicile, seuls les citadins achetaient des tissus.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Toutes les explications nous ont été données par cette dame fort sympathique (nota bene: c’est bien sûr avec son autorisation que je publie sa photo, même si je n’ai que du bien à dire d’elle). Explications et démonstration. Ne parlant pas la langue, ne comprenant que quelques mots ici ou là sauf si l’on ânonne lentement des phrases extrêmement simples, je n’ai pu profiter que du résumé que m’a fait Natacha après sa longue conversation avec elle. À son regard qui pétille, à sa prestance, à sa façon de s’exprimer (qui ne se voit pas en photo!), on se rend compte que ce village perdu dans la campagne est loin, très loin d’être arriéré.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Voilà ci-dessus quelques exemples des ouvrages réalisés. Sur la première de ces photos, les motifs représentés en rouge sont typiques de Biélorussie. Le costume traditionnel ne se porte plus, hélas, les femmes sont plus à l’aise en jeans, mais lorsqu’elles le revêtent pour une fête comme celle d’aujourd’hui, ou pour quelque occasion très spéciale, leur chemisier est brodé, en rouge, de ces motifs. Cette disparition du costume dans la seconde moitié du vingtième siècle n’est pas propre à ce pays, je me rappelle que lorsque j’étais adolescent et même quand j’étais jeune homme (je parle des années 1950-1960. Hé oui, je ne suis pas de première fraîcheur, hélas), en Bretagne on voyait encore très fréquemment des femmes en coiffe et en robe longue, et aujourd’hui si l’on en rencontre c’est pour appâter le touriste. Sur la troisième photo, on remarque que le nom du bourg est écrit en langue biélorusse. Même si l’on ne lit pas l’alphabet cyrillique, on peut comparer avec ce que j’ai écrit tout au début du présent article. Le nom du lieu est suivi de l’année, 1994. Après quoi on voit une lettre qui ressemble au gamma du grec, c’est un G, abréviation du mot qui signifie “année”.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Et si l’on a en vue l’une de ces occasions où l’on souhaite arborer le costume traditionnel, on peut l’acheter ici. La broderie que j’évoquais il y a un instant apparaît discrètement sur le plastron de la chemise de droite.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Je disais que l’essentiel de la batterie de cuisine était en terre cuite ou en bois. Parmi les éventaires des marchands de vannerie, de vêtements, de souvenirs, cet artisan potier travaille en public. Il est fascinant de voir un pot se former entre ses mains sous nos yeux.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Je ne sais si ces deux élégantes, dont le costume n‘est pas celui de la campagne biélorusse, doivent participer à une quelconque démonstration ou si elles ont seulement eu envie de revêtir de belles robes et de coiffer des chapeaux assortis, mais une chose est sûre: elles ne sont pas désagréables à regarder!

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Quoique ces jeunes gens et ces jeunes filles soient beaucoup trop jeunes pour avoir eu l’occasion de porter de tels costumes usuellement, ils sont beaucoup plus authentiques. Ils font partie d’un groupe folklorique qui va se produire sur scène. Nous allons les voir dans un instant.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

En effet, une scène a été dressée où vont venir chanter des groupes folkloriques. Comme le disent ces sigles (ce sont les lettres de codes internationaux utilisés sur les plaques d’immatriculation des véhicules), nous allons entendre des groupes de PL (Pologne), BY (Biélorussie), UA (Ukraine). Comme je le disais dans mon récent article sur Grodno, la Pologne avait colonisé l’ouest de la Biélorussie actuelle et l’ouest de l’Ukraine, ce qui donne un passé commun aux trois pays, qui ont eu envie de cette rencontre.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Évidemment, il faut les entendre chanter pour apprécier, mais au moins je montre ici la scène et l’un des groupes. Par ailleurs, je dois avouer mon incompétence pour reconnaître l’origine des chanteurs, soit par le costume, soit par le langage. Natacha s’est assise, moi je me promène avec ma caméra, je ne peux donc lui demander de m’éclairer car, si peut-être elle ne sait identifier le costume, en revanche elle parle russe, biélorusse, polonais, et sait assez d’ukrainien pour identifier la langue dans laquelle ils chantent.

Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013
Fête folklorique à Goudievitchi. Samedi 17 août 2013

Je dis “les chanteurs”, et “ils”, parce que je ne parle pas seulement de ce groupe de femmes par lequel j’ai commencé, mais de tous les groupes en général. Avant de finir, donc, j’en montre trois autres, d’abord celui auquel appartiennent les jeunes que j’ai pris en photo sur le banc devant la maison de village que j’ai visitée, puis un groupe composé essentiellement de femmes, avec trois hommes sur le côté, et enfin de très jeunes filles à l’air facétieux.

 

Pour conclure, je dirai que c’était une journée très riche qui m’a permis d’entrer plus profondément dans la culture des campagnes de ce pays. Et c’est important, dans un monde qui s’urbanise de plus en plus et où la culture des campagnes tend à disparaître, en s’alignant sur celle des villes. La télévision est dans tous les foyers, qui y montre les modes vestimentaires, qui y diffuse des façons de penser, de sorte que les différences s’estompent entre les habitants des grandes métropoles et ceux des plus petits villages perdus. Ou plutôt, qui ne sont pas du tout perdus, puisque la voiture, la moto, le vélo, l’autocar, se déplaçant sur des routes à l’asphalte lisse, effacent la barrière des distances. Journée riche, donc, intéressante, et fort distrayante. Nous rentrons à Grodno pour nous préparer au départ: nous entamons après-demain notre retour vers la France.

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 23:55
La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013
La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

Dans mon article “Les Juifs à Grodno. Vendredi 18 février 2012” j’avais évoqué ce qu’ils avaient subi de la Shoah et j’avais aussi parlé de la grande synagogue de cette ville du nord-ouest de la Biélorussie. Les travaux de rénovation entrepris ont été poursuivis et un petit musée –tout petit, mais c’est paraît-il un début– a été ouvert. Cela justifie que je revienne aujourd’hui sur le sujet. Il y a maintenant un an et demi, toutes les façades étaient dans l’état que l’on voit sur la partie gauche de ma deuxième photo ci-dessus mais à présent une grande partie des surfaces a retrouvé une apparence élégante.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

On se rend compte que, s’il y a à l’évidence un énorme travail de restauration à effectuer, cette synagogue était un très beau bâtiment. Il ne s’agit pas de simplement recrépir les murs, il faut aussi sauver les sculptures voire, à certains endroits, les refaire. Les huisseries, elles, ont toutes été déjà changées afin de protéger les espaces intérieurs.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013
La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

La rénovation de l’intérieur était déjà bien avancée lors de notre précédente visite, elle est désormais totalement achevée. Mais les accès aux divers espaces annexes ne sont pas achevés. Pendant notre visite, un jeune homme a fait une chute dans un escalier et il a fallu appeler les secours, car il s’est fait une fracture ouverte de la jambe. Comme lieu de culte ou comme monument à visiter, il reste donc un sérieux travail de sécurisation à mener.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

Dans la synagogue elle-même, nous avons pu apprécier une exposition des œuvres d’un artiste complet, nommé Mourakhver. Par “artiste complet”, je veux dire qu’il dessine, qu’il peint, qu’il sculpte. Pour le présenter, commençons par son autoportrait.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

Ce tableau, très beau, dramatique, il l’a intitulé ''Ianouch Kortchak''. Orthographié à la polonaise (car il était polonais), Janusz Korczak (1878-1942) était un pédiatre qui, entre autres, s’occupait d’un orphelinat du ghetto de Varsovie. Quand ces petits enfants juifs ont été déportés à Treblinka, il a décidé de partir avec eux. Consciemment, il y a laissé la vie, pour ne pas abandonner ceux à qui il avait voué sa vie professionnelle et morale. Andrzej Wajda en a fait un film, Korczak. Ce tableau le représente, entouré des orphelins qu’il a accompagnés dans le supplice nazi, derrière des fils de fer barbelés. Symboliquement, outre des lignes horizontales, les barbelés forment deux triangles inversés qui dessinent une étoile juive, rappelant l’étoile jaune qui apparaît sur un vêtement dans le bas du tableau.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

Dans un genre totalement différent, et suivant une inspiration elle aussi différente, Mourakhver présente des sculptures en verre. Les formes sont créatives, et très esthétiques. Celle-ci s’intitule “La femme du pharaon”.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

Autre œuvre en verre, ces deux visages à l’intérieur de deux ampoules de verre. Entre les deux, une plaque de verre, assurant la symétrie comme dans un miroir. Ce qui justifie le titre, “Réflexion”. Décidément, j’aime beaucoup ce que fait cet artiste. Mais laissons-le là.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013
La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

À vrai dire, je ne sais pas qui a réalisé ces décors sur les murs de l’escalier. Sur ma première photo, le vêtement des personnages montre qu’il s’agit d’une famille juive. Sur ma seconde photo, cet homme qui porte la kippa sur la tête et ne coupe pas sa barbe est lui aussi un Juif. Comme nombre de ses congénères, il est représenté exerçant la profession de tailleur, son mètre-ruban pendant autour du cou, en train de repasser un vêtement qu’il vient de confectionner.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

À l’intérieur du petit musée, on peut voir ces figurines exprimant la vie d’une famille au sein de la communauté juive de Grodno. En réalité, avant la Seconde Guerre Mondiale ils étaient bien intégrés, malgré un antisémitisme très prononcé d’une grande partie de la population polonaise (jusqu’en 1939, la région de Grodno avait été rattachée à la Pologne, et nombre de colons polonais s’y étaient installés), c’est essentiellement ici encore par le costume qu’on les caractérise.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

Mais le but de ce musée n’est pas de montrer le folklore juif ou d’amusantes figurines. Il montre par exemple cette photo d’un “wagon de la mort” qui a servi au transport de Juifs de Grodno vers les camps où ils allaient être exterminés.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

Une vue d’un mur du musée. Y sont évoquées des personnes qui ont subi la déportation et ses suites. Avec l’illustration de cette famille en tenue rayée, et sur l’étagère des chandeliers à sept branches.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

Le musée montre également d’authentiques reliques de la déportation, comme ce numéro matricule répétant sur le tissu le numéro tatoué sur le bras, un morceau de la tenue d’uniforme des Juifs dans les camps, etc.

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

Ceci est un livret de “Vétéran du travail”. Ce titre décerné par le pouvoir soviétique, calqué sur celui des vétérans de la guerre, récompense et honore les hommes et les femmes qui ont montré des qualités dans l’exercice de leur profession. Le récipiendaire, en 1977, en est un Juif de Grodno. Il n’est pas dit ce que ce livret vient faire là, dans ce musée, mais je crois comprendre que l’intention est de montrer que l’antisémitisme de l’URSS ne pouvait accuser les Juifs d’être de mauvais citoyens, puisqu’ils pouvaient recevoir ce genre de reconnaissance de leur esprit civique.

 

1977, c’est du temps de Brejnev. Pour moquer l’antisémitisme de Brejnev et de son entourage, une petite histoire circulait dans les milieux juifs de l’époque. Un jour, Brejnev convoque Nikolaï Chtchelokov, le chef du MVD, et lui dit: “La communauté internationale nous montre du doigt au sujet des Juifs. C’est mauvais pour notre image face aux diables américains. Tu vas me rouvrir deux ou trois synagogues, tu y mets un rabbin sympathisant communiste, et on en publie des photos partout, on multiplie les articles. Compris? –Oui, oui, tovaritch Brejnev. Je m’en occupe”. Un mois passe. Brejnev: “Au fait, Chtchelokov, et mon histoire de synagogues? Tu n’as pas réussi à me dégotter quelques rabbins qui fassent l’affaire? –Si, si, tovaritch, je m’en suis occupé activement. Il y a bien encore en URSS quelques rabbins, mais le problème… ils sont tous juifs!!!”

La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013
La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013
La synagogue de Grodno. Jeudi 15 août 2013

Lunna est une ville proche de Grodno. Il y a à peine plus d’un an, en juin 2012, le propriétaire d’une vieille maison de cette ville décide d’y mettre de l’ordre et de la rénover et, dans le grenier, il découvre des livres, des documents, des notes, en yiddish. Puis, dans un trou creusé dans le sol, il trouve des outils qui, selon toute apparence, étaient cachés là depuis soixante-dix ans. Deux Juifs nés à Lunna avant la guerre ont été retrouvés, dont l’un a survécu à l’holocauste et vit en Israël, et l’autre avait fui avant la guerre, et tous deux ont souhaité que ces objets soient confiés à la garde du musée des Juifs de Grodno et placés ensemble sur un même présentoir.

 

Voilà donc quelques images de ce que l’on peut voir dans ce musée. Il va s’enrichir peu à peu, il va s’organiser. C’est ce qui nous a été dit. Nous verrons cela une autre fois lors d’un autre voyage à Grodno.

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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 23:55

Et nous voici arrivés au but de notre voyage, à Grodno en Biélorussie, chez Dmitri, mon beau-père. Toute cette distance, tous ces pays, sans une seule frontière. Sauf à une trentaine de kilomètres de l’arrivée. Et là, nous savons qu’il y a lieu de s’inquiéter. Nous ne transportons rien d’illégal, nous souhaitons offrir un peu de vin français mais nous sommes au-dessous du quota d’alcool par personne, et donc tout devrait bien se passer en deux ou trois heures de contrôles administratifs et paperassiers, mais d’une part un douanier trop zélé pourrait vouloir considérer que l’entrée sur le territoire du mobilier fixe du camping-car, réfrigérateur, cuisinière, lits, table, est considéré comme importation d’électro-ménager et de meubles, et d’autre part même si l’on ne nous crée pas de problèmes injustifiés, nous redoutons de devoir tout déballer, pour montrer que nous sommes en règle, car depuis quatre ans ce camping-car est notre demeure et nous y transportons des vêtements pour toutes les saisons et mille choses pour la vie quotidienne, sans compter une bibliothèque immense même si à chaque passage en Île-de-France nous déposons une montagne de livres nouvellement acquis dans le garde-meubles. Ce serait un déballage effroyable, puis tout à remettre en place… mais aux divers guichets tout se passe bien. Tout est en règle. On peut passer la frontière.

 

La douanière qui doit nous lever la barrière est une forte jeune femme sanglée dans son uniforme. Elle hésite, laisse la barrière fermée et, l’air sévère comme il sied à une personne investie de l’ordre public, vient vers nous. “Dernier contrôle. Vos papiers? …Oh! Nataliya Dmitrievna!!!”. Une ancienne élève de Natacha qui vient de la reconnaître (depuis l’ère soviétique, le “Gospodine, Gospoja”, c’est-à-dire “Monsieur, Madame”, a disparu, remplacé par le prénom suivi du prénom du père. Par ailleurs, dans l’intimité on utilise systématiquement le surnom, mais si l’on n’est pas de la famille ou un ami très proche on emploie le vrai prénom. Ainsi, celle que j’appelle Natacha est en réalité officiellement Nataliya. Et si dans la rue, une dame que je ne connais pas perd un gant, je le ramasse et je l’appelle “Jenchina!” c’est-à-dire “Femme!”). Nous sommes sauvés. Dix minutes de conversation sympathique sans que les voitures coincées derrière nous osent klaxonner, ni même paraître s’impatienter, et nous voilà partis.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

Nous passerons un peu moins de deux semaines à Grodno. J’ai déjà parlé de cette ville dans quatre articles datés fin 2011 et début 2012, je ne vais pas me répéter ici. Je vais donc, dans le présent article, seulement montrer quelques vues de la ville, puis dans un autre article parler de la synagogue, qui avait déjà fait l’objet d’un article “Les Juifs à Grodno”, mais qui a poursuivi sa rénovation et a ouvert un petit musée. Et un troisième article nous emmènera dans une autre ville de Biélorussie, pour une fête populaire folklorique. Alors, comme introduction au sujet d’aujourd’hui, voilà une carte postale ancienne montrant une rue de Grodno.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

La ville s’est développée autour de l’église Saint-François-Xavier, cathédrale depuis que l’évêché a été créé ici en 1991, église jésuite construite de 1678 à 1683, communément appelée à Grodno Farnii Kostiol, c’est-à-dire Église Corpus Christi, transformée en musée en 1960 alors que la Biélorussie était intégrée à l’URSS, rendue au culte lors de la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev en 1988.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013
Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013
Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

L’architecture de Grodno est très particulière. Alors que cette ville a été résidence royale et que deux grands châteaux se dressent en centre-ville (c’est d’ailleurs dans l’un d’eux, le Nouveau Château, que le dernier roi de Pologne, Stanislas Auguste Poniatowski, signe son abdication en 1795 après le troisième partage du pays), son centre donne l’impression d’une petite ville de province. Immeubles peu élevés d’apparence bourgeoise, espaces verts. Les trois immeubles de mes photos ci-dessus ont été bâtis entre le premier quart et la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et ne semblent pas être en plein centre d’une grande ville. Pourtant, avec ses trois cent cinquante ou trois cent soixante mille habitants, Grodno est à comparer, par exemple, avec Nantes qui est sous les trois cent mille habitants. Mais tout autour de ce centre historique des immeubles gris de béton arborent leur avenante (!) façade stalinienne tristement dégradée. Puis une seconde ceinture de la ville voit pousser, comme des champignons dans un sous-bois à l’automne, de grands immeubles modernes affichant différents niveaux de qualité et de confort comme dans nos banlieues françaises de grandes métropoles.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

J’ai dit que je parlerais plus particulièrement dans mon prochain article de la synagogue de Grodno, mais puisque dans celui-ci je montre un peu d’architecture, voici une jolie gouttière de la synagogue.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

Dans le centre, cet ancien bâtiment qui a subi récemment de grands travaux de rénovation a été récupéré par le clergé pour en faire une église orthodoxe, l’église Saint-Nicolas.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013
Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

Sans vraiment s’éloigner du centre, on rencontre ce type de construction qui ferait penser à des pavillons de banlieue noyés dans leurs petits jardins. Cette véranda ajoutée à l’étage sur une maison plus ancienne, ce prétentieux fronton grec portant la date de 1932 greffé sur une maison basse de petites dimensions, la verdure, tout cela est étonnant à quelques minutes à pied de l’hôtel de ville, de l’université, de la cathédrale, de la principale rue commerçante.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

Tout cela côtoie de grands bâtiments administratifs modernes dépourvus de style. Je ne sais pas exactement qui travaille là et dans quel domaine, mais je trouve que l’architecte n’a guère fait preuve d’imagination créatrice.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013
Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013
Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

Encore plus étonnant, nombre de maisons en bois, ce qui ferait croire que l’on se trouve non plus en banlieue mais dans un bourg de campagne. C’est grand, c’est visiblement confortable, mais ce n’est pas ce que l’on a coutume de voir dans une ville dotée d’une grande université, celle où Natacha a enseigné quand, pourvue de son doctorat, elle a abandonné ses élèves pour des étudiants que, très vite, elle abandonnera également en faveur de son mari français (hé, hé!). Depuis quelques années, les associations de quartier luttent contre la Municipalité, qui voudrait les raser et construire des immeubles “en dur”, avec le double but de moderniser Grodno et de loger plus de monde dans le centre. Ceux qui s’opposent sont en partie les habitants de ces maisons –en partie seulement, parce que d’autres se laisseraient tenter par l’offre d’achat–, et aussi des amoureux de leur ville qui estiment, à juste titre, que cette opération d’urbanisme tuerait le caractère de la cité. Il ne faut pas croire que, en pleine ville, ces maisons soient l’exception, un ou deux tronçons de rues cernés d’immeubles; non, elles sont nombreuses, beaucoup de rues entières sont bordées de maisons de bois de ce type.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

Dans les décennies passées, il s’est construit ici ou là des maisons de brique qui ont adopté un style architectural rappelant celui des maisons en bois. Cela n’a certes pas le même charme, mais c’est largement préférable aux gros blocs de béton.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013
Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013
Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013
Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

Ce que j’ai montré jusqu’à présent, ce sont des maisons bourgeoises, confortables, plutôt riches, mais il y a également un peu plus modeste, voire tout petit; bien entretenu, ou moins bien; frileusement enclos, ou directement sur le trottoir. Bref, un peu de tout. Sur la deuxième des photos ci-dessus, on reconnaît derrière la maison de bois, cette maison à véranda ajoutée à l’étage que j’ai montrée précédemment. Il y a donc, on le voit, toutes sortes de constructions mêlées dans ces rues qui ont gardé leur cachet au travers des années d’appartenance à l’Union Soviétique, c'est-à-dire de l’immédiat avant-guerre jusqu’au début des années 90, soit un demi-siècle.

Grodno (Biélorussie). Du 6 au 18 août 2013

Puisqu’aujourd’hui je voulais seulement montrer quelques constructions du centre de Grodno, je m’arrêterai là. Nous sommes venus en visite familiale, pour relativement peu de temps après deux ans d’absence, nous comptons revenir dans deux ans, en conséquence nous avons préféré passer du temps avec mon beau-père plutôt que de courir les musées, les expositions, les coins pittoresques. Si, lors du prochain séjour, nous restons plus longtemps, j’aurai plus de choses à montrer. Pour finir, une image dont je ne sais s’il faut y voir une triste addiction ou un simple trait d’humour. Les deux châteaux sont construits l’un en face de l’autre sur une colline qui domine le Niémen. Un long escalier descend vers la rive du fleuve. Sur l’une des contremarches, on peut lire ce tag: “IA [un cœur = LIUBLIU] PIVO” ce qui veut dire “J’aime la bière”. Et un autre a ajouté à la peinture verte un cœur avant la phrase, et “+1” après. Donc deux amateurs de bière. Bah, si l’on fait aux Slaves la réputation d’être de gros buveurs de vodka, la bière est moins titrée en alcool pour démentir les accusations malveillantes…

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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 23:55
Svendubre et Raigardas. Mardi 6 août 2013

Dans l’un de mes précédents articles j’ai parlé de Mikalojus Konstantinas Ciurlionis et du petit musée qui lui est consacré à Druskininkai. Or il a peint un triptyque intitulé Raigardas I, II et III dont nous avons vu une reproduction. Je n’ai, dans cet article, reproduit aucune des reproductions: en effet il n’y avait pas d’originaux. Mais Raigardas, c’est une douce vallée toute proche. En quittant Druskininkai, nous nous sommes donc dirigés vers le petit village de Švendubre (le S se prononce comme en français, le Š, avec un petit chapeau, se prononce comme notre CH; à condition de correctement prononcer, on a l’habitude de retranscrire en français uniquement les caractères de “chez nous”, c’est-à-dire avec un S “normal”), car c’est de la route menant à ce village, et entre les maisons de sa rue unique, que l’on peut voir cette vallée.

Svendubre et Raigardas. Mardi 6 août 2013

J’ai montré ci-dessus le tableau Raigardas III que j’ai pris sur Internet. Chose que je ne fais jamais pour respecter les droits d’auteur, mais cette image provient de WikiArt, et elle est accompagnée du texte que j’ai reproduit ci-dessus. Je suis donc totalement dans la légalité (sur cette durée de 70 ans, la législation française est la même que celle des États-Unis).

Svendubre et Raigardas. Mardi 6 août 2013

Je reproduis le tableau, mais si nous sommes allés là-bas il me faut aussi montrer la photo que j’ai faite de cette vallée. Nous avons cherché (pas bien longtemps, il faut l’avouer) le point de vue de Ciurlionis, où il avait planté son chevalet, et ne l’avons pas trouvé. Mais c’est quand même cette vallée qu’il a peinte! Et nous avons ainsi l’occasion de nous balader à pied quelques instants dans un petit village typiquement lituanien, loin de tous les lieux touristiques.

Svendubre et Raigardas. Mardi 6 août 2013
Svendubre et Raigardas. Mardi 6 août 2013

Dans mon article sur Druskininkai, je chantais les louanges du bois comme matériau de construction pour les maisons du nord de l’Europe. Dans ce village, presque toutes les maisons sont en bois. En bon état, repeintes soigneusement de couleurs vives ou tendres, ou mal entretenues et non peintes, mais toujours avec ce matériau local écologique.

Svendubre et Raigardas. Mardi 6 août 2013

Le texte de cette pancarte n’a rien d’original. Il permet donc de s’initier sans peine (et sans dictionnaire) à la langue lituanienne, car ce qui est écrit ici n’est rien d’autre que “ATTENTION chien méchant”.

Svendubre et Raigardas. Mardi 6 août 2013
Svendubre et Raigardas. Mardi 6 août 2013
Svendubre et Raigardas. Mardi 6 août 2013

Le nombre de cigognes ayant élu domicile pour l’été dans le village de Svendubre est impressionnant. Il y en a sur bon nombre de toits, et je n’ai pas résisté au plaisir d’en photographier quelques-unes… Aucune de celles dont j’ai pu voir les pattes n’était baguée.

Svendubre et Raigardas. Mardi 6 août 2013

Hé oui, je suis moins bavard aujourd’hui que d’habitude! Celle-ci est la dernière photo pour Svendubre. Quelle n’a pas été ma surprise de voir garé dans cette rue, sur le bas-côté, un camion d’un boucher charcutier traiteur de Sélestat, en Alsace, mais dûment immatriculé en Lituanie. J’ai regardé sur Internet, et au 14 rue Jean-Jaurès de cette ville existe toujours l’établissement Risch. J’ignore si l’ancien propriétaire français sait que son véhicule est maintenant dans ce petit village sans que son nom ait été effacé, mais cela lui fait une publicité ambulante gratuite, pour le cas où quelque habitant autochtone irait visiter la France et cette ville magnifique du Bas-Rhin également appréciée des cigognes. Pour ma part, la prochaine fois que je passe par Sélestat, après en avoir de nouveau admiré les merveilles, j’irai faire un tour chez Risch pour goûter à ses produits.

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 23:55

Il y a à Druskininkai un musée hors du commun nommé Grutas. On a l’habitude des musées d’art (peinture, sculpture), des musées scientifiques (histoire naturelle, sciences et techniques), des musées archéologiques ou ethnographiques, des musées des grands hommes (Victor Hugo, La Pérouse, Napoléon), des monuments historiques (château de Versailles, hospices de Beaune), des musées historiques (Alise-Sainte-Reine, Invalides, usine Schindler), mais ici c’est un musée historique d’un genre très particulier, parce qu’il réunit dans un vaste parc un nombre invraisemblable de statues (quatre-vingt-six!) que les communistes avaient placées aux quatre coins du pays du temps où il était annexé à l’Union Soviétique, et qui ont été déboulonnées dans les années 1990. Il y a également… un million et demi (oui!) d’autres objets plus classiques, journaux, tableaux, drapeaux, emblèmes, badges, livres, uniformes, et cet ensemble ne manque pas d’intérêt. À cela il faut ajouter les haut-parleurs qui crachent la propagande que le régime avait enregistrée et qui était diffusée sur les ondes.

 

Ce parc, c’est l’œuvre d’un businessman nommé Viliumas Malinauskas, devenu millionnaire grâce au commerce du champignon, dont le père avait été exilé en Sibérie. Ceci explique cela. “Le régime soviétique a essayé d’éliminer les intellectuels et a interdit aux gens de penser par eux-mêmes. Ce parc aide à découvrir la grande propagande communiste et la vérité qu’il y avait derrière les obligations de la littérature, des slogans, des portraits de Lénine”, nous dit-il. Époque qui lui est odieuse, mais dont on doit garder la mémoire. Voyant des statues déjà brisées, sans tête, sans pieds, en sachant d’autres définitivement disparues, il a offert à l’État de racheter ce qui pouvait être sauvé, pour le placer sur un terrain à lui. Cela lui a coûté deux millions huit cent mille dollars. À ceux qui pensent que ce genre de parc glorifie la terreur soviétique et manque de respect pour la mémoire des milliers de personnes tuées et torturées par le régime, il répond que “cet endroit est le reflet du pénible passé de la Lituanie que les futures générations ne doivent pas oublier”. Et c’est bien ce que je pense, sans quoi j’aurais fait l’impasse sur cette visite. Ou je n’en rendrais pas compte ici. L’histoire ne peut être gommée, elle a été, le vrai problème est ce que l’on fait de la mémoire des faits qu’elle évoque.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Avant d’entrer dans le vif du sujet, on est mis dans l’ambiance par un réseau de fils de fer barbelés. Le symbolisme est fort, il évoque à la fois le rideau de fer rendant les habitants prisonniers de leur pays, et aussi bien sûr les camps de détention.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Pour évoquer les déportations, un train. Un train qui a effectivement emmené vers la Sibérie ou vers d’autres camps, dans des wagons à bestiaux, de nombreux Lituaniens. Alors que nous étions devant ce train, une dame et une petite fille passaient là, parlant russe. Ce ne sont pas les quelques mots que je baragouine en russe qui m’ont permis de comprendre ce qu’elles disaient, mais Natacha a traduit pour moi: la maman expliquait à sa fille “regarde, comment ils étaient les trains dans ce temps-là”. Visiblement, elle a tout compris.

 

En 1940, l’Armée Rouge entre en Lituanie, l’URSS s’y installe. Les intellectuels, les officiers, le clergé, les chefs d’entreprise, les koulaks sont considérés comme des ennemis du peuple, il convient de les éliminer, ou de les emprisonner, ou de les exiler. Ils seront trois cent soixante mille Lituaniens à subir l’un de ces sorts. Pour ceux que l’on exile, c’est essentiellement vers la région de Krasnoïarsk du côté d’Irkoutsk ou de Tomsk, en Sibérie centrale. Dans ces wagons à bestiaux où il n’y a évidemment aucune hygiène, le voyage sur des milliers de kilomètres à travers le continent est interminable. Les bébés, les vieillards, les malades mourront avant l’arrivée. C’est une préfiguration du voyage que les Nazis feront effectuer aux Juifs vers les camps de la mort. Sur place, dans ces régions peu peuplées, les Lituaniens déportés constituent une main d’œuvre à bon marché.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Dans le parc, on trouve aussi ces tours d’observation qui rappellent celles des chasseurs de palombes dans le Pays Basque. Je trouve cela cruel pour les palombes. Alors pour des humains… Je préfère quand ces tours sont réservées à la chasse photographique ou à l’observation de la vie sauvage. En vacances en Finlande l’été 1988, j’avais décidé de descendre de Rovaniemi à Helsinki par une petite route tout à l’est du pays, passant par Kuusami, Hossa, Suomussalmi, Kuhmo, etc. Par curiosité, dès que je trouvais sur ma gauche une petite route je la prenais pour me diriger vers le “mur” de l’Union Soviétique et, immanquablement, la route se terminait par un rond-point pour faire demi-tour, sous une de ces tours de surveillance où s’ennuyait un garde, le pistolet mitrailleur à la main. Ce qui ne me donnait nullement l’envie de descendre de voiture et d’essayer de poursuivre mon chemin à pied…

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Se déplaçant sur rails, ce véhicule arbore sur son toit un grand panneau LOTERIE. Je suppose que cette voie étroite concerne des rails de tramway, car en Europe jusqu’à la Pologne d’un côté, jusqu’à l’Espagne de l’autre, l’écartement des voies est de 1,53m et il est plus large en Russie. Derrière le pare-brise, un papier dit (merci, le traducteur Google lituanien-français!) “Loterie! Tous les billets sont gagnants! Jouez et gagnez!” Nous sommes donc dans un registre moins angoissant.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Parmi les personnages les plus représentés, on trouve tout naturellement au premier rang, et de loin, Vladimir Ilitch Oulianov, alias Lénine. En pierre, en bronze, il était partout. D’ailleurs, la Biélorussie a conservé ses statues (dans mon article Grodno daté du 28 novembre au 18 décembre 2011, j’ai montré sa statue).

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

J’ai évoqué tout à l’heure les innombrables objets de la collection Malinauskas. Dans le parc dont les allées sont jalonnées de sculptures, il a également construit des bâtiments pour abriter tout cela. On n’est pas étonné de retrouver de petits bustes de Lénine, et aussi toute une collection de tableaux, de dessins, d’affiches le représentant. Sur le premier tableau, une copie réalisée en 1947 par E. Ivanova, il est accueilli à Petrograd (future Leningrad et précédemment Saint-Pétersbourg, nom récupéré après la chute du régime), à la gare de Finlande. Le second est un tableau de V. Kasatkin de 1982 où on le voit à Moscou sur la Place Rouge. Je n’ai pas de légende pour le dessin de ma troisième photo, mais elle parle d’elle-même, il est assis à sa table de travail, buvant du café pour se maintenir en éveil. Ce que j’aurais aimé ici, c’est la date.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Staline est mort en 1953. Quand Khrouchtchev a pris la relève, conscient que son prédécesseur avait inspiré au peuple une frayeur telle que cela risquait de décrédibiliser le communisme, il a très habilement décrété la déstalinisation, sans pour autant se montrer démocrate et tolérant lui-même. Pour cette raison les statues de Staline ne remplissent pas le musée, mais il a été plus facile de trouver des tableaux, comme celui-ci, de A. Gerasimov en 1947, montrant Staline au Kremlin en compagnie de Kliment Vorochilov, maréchal de l’Union Soviétique, ami personnel de Staline, co-responsable des purges qui ont liquidé les trois cinquièmes des maréchaux et le tiers des officiers de l’Armée Rouge, et cosignataire du décret de Beria qui aboutit au massacre de Katyn.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Même après la déstalinisation, il est resté bien des exemplaires des journaux qui avaient parlé de Staline et qui en avaient publié la photo. Si Khrouchtchev a pu jouer la carte de la lutte contre le culte de la personnalité, c’est bien parce que son prédécesseur se montrait partout. Et s’il a pu montrer tous les défauts de Staline, c’est parce qu’il le connaissait bien, puisqu’il avait longtemps été son principal conseiller. Mais ensuite, quand le public l’entendait alors qu’il était devenu le premier secrétaire du parti, il se gardait bien de dire que c’est lui qui avait donné les conseils.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Apparaissent ici regroupés en une belle brochette toutes les figures vénérées de l’Union Soviétique. De gauche à droite: c’est un sculpteur inconnu qui a sculpté Engels et Marx, les théoriciens, qui étaient à la faculté de pédagogie de l’université de Vilnius. Ensuite on trouve Lénine, l’artisan de la Révolution d’Octobre, sculpté par Vasilevičius. Il était à Klaïpeda (ville sur la mer Baltique). À Klaïpeda également était Vincas Mickevičius-Kapsukas qui, en 1918-1919, a été à la tête des éphémères République Socialiste Soviétique de Lituanie et République Socialiste Soviétique de Lituanie-Biélorussie. Et pour clore cette jolie galerie de portraits, Joseph Djougachvili, alias Staline, œuvre de Bogoliubov et Ingalj qui ornait le Musée d’Art Lituanien.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Kryžkalnis est une ville sur la côte. Ma première photo représente “la Mère de Kryžkalnis”, une mère pleurant la perte des soldats de l’Armée Rouge pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ce village a été créé en 1938, et c’est pendant l’ère communiste qu’il s’est développé. Cette sculpture, réalisée par Vyšniauskas, a décoré cette ville de 1972 à 1990. Petite remarque: j’ai indiqué l’intitulé la Mère de Kryžkalnis, parce que le texte donné par le parc, en anglais, est “Kryžkalnis’ mother”, mais je préfère la traduction russe qui dit “Крижкальнисская мать”, c’est-à-dire “la Mère Krijkalnienne”. Petit détail linguistique, passons.

 

Sur la deuxième photo, cette femme assise qui tient dans une main un drapeau et dans l’autre main la couronne de la victoire, c’est une allégorie de la Russie. Ici, la légende ne donne que le titre, “Russie”, et le nom du sculpteur, M. Baburkinas.

 

On voit donc qu’après les hommes ayant marqué l’idéologie et l’action qui ont mené à l’instauration du communisme sous forme du marxisme-léninisme en Union Soviétique, le pouvoir a utilisé des femmes pour incarner des notions sous forme d’allégories.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Cette jeune femme n’est pas une allégorie. Sur le socle, je lis deux choses, d’une part Nijolė Gaigalaitė, qui est apparemment le nom du sculpteur, et Kolūkio Kiaulininkė qui, selon le traducteur de Google, signifie “porcherie de ferme collective”. Et puis la date, 1961. Dans les bras de cette personne, il convient donc de voir un porcelet. Ce n’est ni d’une grande légèreté, ni d’une franche beauté esthétique, mais il faut reconnaître que le sujet ne s’y prête guère, n’étant pas très poétique par nature. En revanche, rien n’empêchait l’artiste de donner à cette jeune femme un physique plus avenant. C’est comme si, parce que c’est une paysanne, parce qu’elle vit à la campagne, parce qu’elle s’occupe de cochons, elle ne pouvait être ni jolie, ni soignée. Ces qualités, le régime pensait-il qu’elles étaient l’apanage de la bourgeoisie honnie?

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

De la même façon que précédemment, le socle indique le nom de l’auteur, Valentina Rybalko, le sujet, Sportininkas (là, je n’ai pas besoin de traducteur pour comprendre que c’est un sportif. Ça y est, je parle lituanien!), et la date, 1972. On sait quelle importance l’URSS donnait à la réussite de ses sportifs, à quel entraînement intensif ils étaient soumis, comment des hommes et des femmes qui passaient leur temps dans les gymnases, sur les pistes d’athlétisme ou dans les piscines étaient faussement présentés comme étudiants pour pouvoir concourir comme amateurs aux Jeux Olympiques, et cela explique pourquoi le jeune homme du bronze ci-dessus est présenté nu, comme un athlète grec. C’est, en même temps, une référence culturelle au passé.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Venons-en aux autres personnages représentés. Une tête sculptée dans la pierre, par L. Kamarauskas. C’est celle de Karolis Didžiulis (1894-1958), qui a été chef de milice de district, qui a organisé la diffusion de littérature antinationale en Lituanie, qui pour ses actions a été emprisonné de 1928 à 1934 puis de 1938 à 1940, qui de 1947 à sa mort a été président de la cour suprême de la République Socialiste Soviétique de Lituanie et, à ce titre, a organisé massivement les déportations de citoyens.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Sculpteur E. Jokūbonytė, 1989. L’artiste peut-être, le commanditaire sûrement, manquaient de vision politique prospective, car la Lituanie, en 1989, n’en avait plus pour longtemps à vénérer les mêmes idoles. Ce buste représente Stanislovas Aleksejus Vaupšasovas (1899-1976). Il a intégré l’Armée Rouge en 1918 et a dirigé un détachement de partisans soviétiques en Biélorussie de l’ouest de 1920 à 1924, avant d’entrer dans les services secrets soviétiques qu’il quitte en 1937 pour prendre part à la Guerre Civile en Espagne. Après quoi il exerce de hautes responsabilités au sein du MGB (l’ancêtre du KGB) de Lituanie et, à ce titre, participe à des actions de génocide.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Comme pour la jeune femme au porcelet, c’est Nijolė Gaigalaitė qui est responsable de cette sculpture de 1978. La gravure du socle, outre l’indication précédente, ne donne que le nom de l’homme représenté, K Preiksas. Il semblerait que, partisan de l’occupation de 1940, il ait pris une part active à la destruction de l’État lituanien.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Encore un gentil Monsieur, ce Zigmas Angarietis (1882-1940) sculpté en 1972 par A. Ambraziūnas. Cet ancien élève de l’Institut Vétérinaire de Varsovie devient un activiste révolutionnaire, ce qui lui vaut la prison de 1909 à 1915. Il est alors exilé jusqu’en 1917 dans la province sibérienne de l’Ienisseï, où il entre en contact avec des bolchéviques. En 1918 il est membre du Gouvernement Révolutionnaire Provisoire de Lituanie et organise la “terreur rouge” en Lituanie. Dans les années qui suivent, il poursuit son action de façon souterraine. Devenu citoyen soviétique, membre du parti communiste, il n’a jamais reconnu l’indépendance de la Lituanie dans l’entre-deux-guerres. Malgré cela, il sera victime des purges staliniennes en 1938, et mourra deux ans plus tard en prison.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

En 1976, le sculpteur D. Lukoševičius et l’architecte V. Gabriūnas ont réalisé cette tête en bronze de Feliksas Baltušis-Žemaitis (1897-1957). Pour nombre de sculptures, le musée montre une photo de leur emplacement primitif. J’en reproduis une ici. Elle se dressait à Šiauliai, une ville importante du nord du pays, sur la place Daukantas, de 1976 à 1990. Baltušis-Žemaitis est entré dans l’armée en 1915. En 1917, suite à la Révolution d’Octobre, il se bat dans les détachements prosoviétiques de partisans dans le Donbass. Il serait trop long d’énumérer ses actions au sein de l’armée soviétique, mais il convient de noter que c’est lui qui, en 1940, liquide l’armée lituanienne: jusqu’au 6 juin 1941, quatre cent trente officiers sont arrêtés, auxquels il s’en ajoute quatre cent quarante autres entre le 14 et le 18 juin de la même année. Beaucoup d’entre eux seront fusillés, les autres seront déportés en camps de concentration. Puis il enverra quelque 1500 soldats lituaniens, et parmi eux bon nombre de Juifs, dans des unités disciplinaires. Il a atteint le grade de major-général de l’armée soviétique en 1942.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

C’est à Vilnius que se trouvait ce buste sculpté en 1959 par N. Petrulis. Mais sans cet élégant couvre-chef, probablement placé là par un visiteur facétieux. Il représente Pranas Eidukevičius (1869-1926), C’est d’abord à Riga (Lettonie), où il trouve du travail en 1895, qu’il participe à des mouvements démocratiques. En 1906, le voilà membre du parti socialiste de Pologne, puis il revient à Vilnius d’où il est en contact avec Lénine. Au début de la Première Guerre Mondiale, il émigre en Autriche, où on l’emprisonne, mais en 1915 il peut retourner à Vilnius où il adhère aux idées des Bolchéviques. Il s’emploie à la création du parti communiste lituanien et biélorusse. En 1919-1920 il travaille à la Tcheka, puis il prend une part active à la Terreur Rouge.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Feliks Dzeržinskis (Félix Dzerjinski, 1877-1926) a été sculpté en 1981 par P. Deltuva, et cette statue se trouvait à Vilnius. Ayant créé une imprimerie clandestine il est arrêté en 1897 et, en 1898, exilé dans la province de Viatka en Sibérie. En 1899 il parvient à s’évader et à se rendre à Varsovie. Au moment de la Révolution d’Octobre, il est à la tête de la rébellion armée et, dès décembre, Lénine le nomme chef de la Tcheka. À l’aide de la répression et de la terreur, il participe à la consolidation du pouvoir bolchévique. C’est lui qui a organisé les premiers camps de concentration, et qui a créé le goulag en 1919. En 1924, il est l’un des plus fervents partisans de Staline.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Pour cette statue dynamique d’un homme marchant avec énergie, je n’ai pour toute information que les quelques mots gravés sur le socle. L’homme s’appelle Gediminas Jokūbonis, et sa représentation date de 1959. Les deux mots kolūkio pirmininkas, selon Google traducteur, signifient qu’il était président d’une ferme collective.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Mais il n’y a pas que des hommes. Ces deux statues représentent la même jeune femme, Marija Melnikaitė (1923-1943). La première, de R. Antinis, avait été placée en 1952 à Druskininkai, la ville où nous sommes, tandis que la seconde, de J. Mikėnas, date de 1955 et se trouvait à Zarasai, à l’est du pays. Elle est toute jeune quand, en 1940, alors que la Lituanie vient d’être prise par l’Armée Rouge, elle rejoint l’Union des Jeunes Communistes. En juin 1942, elle se fait incorporer dans l’Armée Rouge qui, en mai 1943, l’envoie en Lituanie avec un détachement de saboteurs, mais le 8 juillet elle est prise, faite prisonnière et elle est fusillée le 13 juillet. En 1944, elle sera honorée du titre de Héros de l’Union Soviétique.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

En 1985, D. Danyte a sculpté Adelė Šiaučiūnaitė. Je suis très embarrassé, parce que la traduction que donne Google de la quinzaine de mots gravés sur le socle de cette statue est dénuée de sens. Alors pour qui est capable de comprendre, je transcris fidèlement: “Adelė Šiaučiūnaitė skulptorė D. Danytė, 1985 ab ‘Trys Sezonai’ dovana Grūto sovietinių skulptūrų parkui 2001 09 04”. Et les articles sur elle qui figurent dans les moteurs de recherche sont tous en lituanien. En comparant le charabia des traductions de tous ces textes, je crois comprendre que le 27 février 1938 a été trouvé dans une cour de Kaunas le cadavre d’une jeune femme inconnue, que par la suite on a identifiée comme Adelė Šiaučiūnaitė, une jeune couturière de 24 ans domiciliée près de là. Les Soviétiques ont alors dit qu’elle appartenait au parti communiste clandestin de Lituanie et qu’elle avait été assassinée par des fascistes lituaniens, ce qui lui vaut sa statue en bronze. Mais selon les informations lituaniennes, elle aurait au contraire été prise dans une embuscade et assassinée, et des membres actifs du Komsomol auraient même été arrêtés. Mais je suis très loin d’être sûr d’avoir compris… Ce que je suis mieux à même de comprendre, c’est un texte en anglais qui dit qu’elle est une poétesse lituanienne née en 1914. Cela lui donne bien 24 ans en 1938, mais ce n’est pas en rapport avec sa qualification d’obscure ouvrière couturière, situation qui semble confirmée par l’attribution de son nom à une usine de confection de Kaunas dans les années 1960. Et ce texte anglais ne dit rien de sa vie ni de sa mort.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Tous ces hommes et cette femme représentés comme une grande frise sont dédiés “aux partisans soviétiques clandestins”. Cette gigantesque sculpture était de 1983 à 1991 à Vilnius, dans la rue aujourd’hui appelée Pylimo. Elle est due aux sculpteurs A. Zokaitis et J. Kalinauskas, ainsi qu’aux architectes G. Baravykas, K. Pempé, G. Ramunis. Moscou a été le promoteur de ce mouvement de partisans qui a commencé à opérer en 1942 avec des sabotages. C’étaient des activistes soviétiques, des membres de l’Armée Rouge, des prisonniers de guerre évadés et quelques habitants de Lituanie, ces derniers principalement des Juifs. Il ne faut pas s’en étonner, même si l’URSS n’a pas été tendre avec les Juifs, mais c’était l’époque de la guerre contre l’Allemagne Nazie, et de deux maux ils choisissaient celui qu’ils jugeaient le moindre. Mais les partisans lituaniens ne supportaient pas les partisans soviétiques. Lorsque des villages soutenaient les combattants pour l’indépendance de la Lituanie, les partisans brûlaient le village avec ses habitants. Quand des soldats lituaniens étaient faits prisonniers, ils étaient torturés à mort, les partisans leur arrachaient les yeux, leur déchiraient les oreilles, tiraient sur eux des balles explosives.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Je ne vais pas montrer toute la collection de statues, mais je souhaite dire encore un mot de ces quatre charmants garçons dont la représentation était à Kaunas et dont les sculpteurs, en 1975, ont nom N. Petrulis et B. Vyšniauskas. De gauche à droite, on trouve d’abord Karolis Požėla (1896-1926) qui a travaillé dans une presse clandestine bolchévique. Il s’est efforcé de développer le parti communiste dans plusieurs bourgs puis, à Šiauliai il a organisé une révolte. De 1920 à 1926, il a édité un journal communiste clandestin. Entre 1921 et 1926, six fois il a été emprisonné, en Lituanie, en Lettonie, en Pologne. Lorsqu’en 1926 il a été arrêté comme chef d’une organisation terroriste, il a été fusillé avec les trois autres hommes représentés sur cette sculpture.

 

Le second est Juozias Greifenbergeris (1898-1926). Il a été membre du Comité des provinces de l’est au sein de l’Union Russe de la Jeunesse Communiste, en 1919 et 1920 il a été à la tête de l’Union de la Jeunesse Communiste de Lituanie et de Biélorussie. Au printemps 1920, passé dans la clandestinité il œuvre à Kaunas et étend son action à Klaïpeda. Début 1926, le voilà membre du bureau politique du parti communiste de Lituanie. Arrêté pendant la loi martiale, il est exécuté le 27 décembre 1926.

 

Le troisième, avec sa casquette et son air agressif, est Rapolas Čarnas (1900-1926). En 1921, sur décision de la Ligue Communiste Léniniste de la Jeunesse de Lituanie, il est envoyé à Moscou pour recevoir l’enseignement de l’école du Parti. De retour en Lituanie en mai 1922, il est trésorier de la Ligue qui l’avait envoyé étudier. De février 1924 à juin 1926, il est emprisonné pour activités dans une organisation illégale financée par un État étranger. La Cour Martiale le fera fusiller le 27 décembre.

 

Et le quatrième est Kazys Giedrys (1891-1926). Les débuts de celui-là sont très différents, car de 1911 à 1917 il part travailler en usine aux États-Unis, où il fait partie de l’aile gauche de l’Union Socialiste des Lituaniens de Boston, et en 1917 il se rend à Petrograd où on l’emploie conne conseiller au département des affaires lituaniennes du Commissariat. En 1919, il représente le gouvernement de Lituanie-Biélorussie au Soviet de Russie à Moscou. Après l’invasion de la Lituanie par la Pologne, il est arrêté en 1920 par les autorités polonaises mais en mars 1921 il bénéficie d’un échange de prisonniers politiques avec la Russie soviétique. En octobre 1923, il s’introduit illégalement en Lituanie et se rend à Kaunas où il dirige l’enseignement anti-lituanien. Pris en avril 1924, il est emprisonné jusqu’en juin 1926 pour ses activités contre l’État. Et, avec les trois précédents, il est condamné par la Cour Martiale et exécuté le 27 décembre 1926.

 

Il est évident qu’un État ne peut tolérer des menées contre son existence, et encore moins des actions terroristes. Il est clair aussi que, s’il existe des frontières et des lois qui en régissent le franchissement, un état de droit est contraint de réagir contre leur franchissement illégal, puis la résidence clandestine. Les faits reprochés à ces quatre jeunes gens sont graves et ne pouvaient demeurer impunis. Leur emprisonnement était une sanction nécessaire et, si on les jugeait irrécupérables, ce pouvait être la prison à vie, voire les travaux forcés. Mais je trouve la peine de mort horrible, même quand les coupables reconnaissent les faits sans y être contraints par la violence ou la torture, même si aucune circonstance atténuante ne leur est reconnue. C’est se rendre criminel pour châtier un criminel. Mais je peux bien écrire ce que je veux, cela ne les fera pas revivre. Et je ne cherche pas à blanchir la mémoire de ces individus sans scrupules, quand on sait de quoi les Bolchéviques ont été capables.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Ce mur mosaïque posé à Vilnius en 1954 par J. Grišiūtė met à l’honneur les Pionniers. Les Pionniers sont une sorte de mouvement scout, auquel tous les jeunes d’Union Soviétique, garçons et filles, étaient obligés de prendre part.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

En Union Soviétique, l’art devait être utile. Pas seulement la sculpture pour représenter les personnages qui ont marqué la politique de leur pays. Dans la préface de Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier écrit: “Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. –L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines”. Tant pis, l’URSS ne reconnaissait qu’un art officiel, qui devait être utile. Qu’entendait-on par ce mot, utile? Un art qui chante les louanges des Soviétiques, du système, de ceux qui s’y soumettent. C’est pourquoi cela a donné les sculptures que nous avons vues, mais aussi des tableaux. L’auteur de celui-ci est inconnu, mais on sait ce qu’il représente, ce sont les leaders de la Lituanie soviétique qui rencontrent les paysans. Ces leaders sont A. Sniečkus, M. Gedvilas et J. Paleckis.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Ici, l’auteur est identifié, il s’appelle P. Stauskas. Les Soviétiques nommaient leur participation à la Seconde Guerre Mondiale “La Grande Guerre patriotique”, et pour cette raison ils en honoraient tout particulièrement les vétérans. La légende de ce tableau dit “Des Pionniers rencontrent un vétéran de la Seconde Guerre Mondiale”. On les voit, ces enfants, qui entourent le soldat, qui l’écoutent, qui l’admirent, qui le questionnent. Il est un exemple et un modèle à suivre pour la jeunesse du pays.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Comme l'indique son nom d’Union Soviétique, l’URSS était une union, ou une réunion, de républiques, telles que la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, la Lituanie, la Lettonie, l’Arménie ou le Tadjikistan, toutes soviétiques, toutes soumises à Moscou. À la fois afin d’éviter des revendications nationalistes et pour tenter de créer une nation uniforme, le pouvoir a procédé à de grands brassages de populations. C’est ainsi que mes beaux-parents, tous deux nés en Ukraine de parents ukrainiens ont reçu une affectation professionnelle en Biélorussie, où sont nés leurs deux enfants. Natacha est restée en Biélorussie, mais son frère médecin neurologue a été envoyé exercer en Russie, du côté d’Arkhangelsk, et un de leurs cousins, né en Ukraine, a été affecté à Riga en Lettonie. En échange, des Russes ont dû émigrer vers les différentes républiques. Il s’agissait de créer ce que l’on appelait “l’Homo Sovieticus”. Malgré cela, les revendications nationalistes ont fait éclater le pays au début des années 1990, et sur bien des citoyens le formatage n’a pas pris. En même temps que l’on tentait cette unification, il fallait qu’un Turkmène ou un Estonien, établis en Ukraine, se créent des liens culturels avec leur terre d’adoption. Des couples de petites poupées en costume traditionnel de chacune des républiques sont présentés dans ce musée. Alors je choisis de montrer le couple lituanien, puisque c’est le pays où nous sommes, et le couple biélorusse, puisque c’est le pays d’origine de Natacha. Hélas, pour les Lituaniens, il m’a été impossible de prendre la photo entre les mailles du grillage qui les protège.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Ce musée étant le musée du communisme en Lituanie, ce sont les personnages communistes et les actions des Soviétiques que j’ai présentés ici. Mais je ne terminerai pas sans montrer aussi deux caricatures publiées sous le manteau pour critiquer le régime imposé par Moscou à ce pays. La première représente Staline habillé en uniforme militaire écrasant sous sa botte la Lituanie, avec pour légende un quatrain:

“Le camarade Staline a proposé

Du café refroidi

Leur soleil et leur lune

Sont sombres pour le peuple de Lituanie”.

 

La seconde critique l’organisation d’élections complètement faussées par la terreur et les pressions exercées sur les électeurs, de sorte qu’il n’était pas grand besoin de truquer les résultats, puisque les électeurs avaient été contraints de voter comme le pouvoir l’attendait. L’image montre des électeurs jetant leur bulletin de vote sous la menace d’un homme portant l’étoile rouge et braquant sur eux un pistolet, tandis qu’un autre brandit un calicot disant “Vive l'élection la plus démocratique assassinée” et, en dessous, l’autre dit “Voter… pour… le tapis”. Telle est, du moins, la traduction donnée par Google.

 

Car mon sujet d’aujourd’hui, avant d’être clos, mérite quelques éclaircissements historiques. Au tout début de la Seconde Guerre Mondiale, l’Armée Rouge est entrée en Lituanie, nous l’avons vu. Mais ce n’était pas une annexion reconnue à l’international par les États, qui avaient d’autres chats à fouetter en se battant contre l’Allemagne nazie ou à ses côtés. Le pays était occupé par l’URSS comme la Grèce par l’Italie ou la France par l’Allemagne. Et puis il y a eu la Conférence de Yalta qui a officialisé la situation. À ce moment-là, n’ayant plus à mener une guerre à l’étranger, l’Union Soviétique a pu s’occuper à plein temps des pays annexés. Depuis un an avait commencé une collectivisation forcée de la propriété privée, elle a pu désormais s’achever avec une violence extrême. Et puis, de 1945 à 1953, ont repris les déportations massives de Lituaniens, comme en 1941 après l’invasion du pays, mais sur une durée telle que son intensité a été encore bien pire. Alors s’est organisée une résistance. Jusqu’alors, dans un État qui était théoriquement indépendant, ou qui tentait de le rester, le nom de partisan était appliqué aux activistes communistes qui voulaient déstabiliser cet État. Désormais, ceux que l’on appelle les partisans sont au contraire les Lituaniens qui intègrent l’armée de résistance contre le nouveau pouvoir, celui de l’État soviétique qui règne sur le pays. Ce sont cinquante mille combattants, en uniforme, armés, disciplinés, qui suivent leurs chefs et sont guidés par un commandement expatrié aux États-Unis. De même qu’en 1936 des brigades internationales étaient allées au secours des Républicains espagnols, de même environ cinq mille Allemands volontaires s’étaient joints aux partisans lituaniens, dont un millier d’officiers rompus aux techniques militaires et au commandement. Et aussi des Russes hostiles au communisme, des Biélorusses qui avaient subi le même sort en étant annexés de force à l’URSS. En revanche si, en Pologne, l’opposition à l’instauration du communisme était forte, ils ne pouvaient s’entendre avec les partisans lituaniens. En effet, longtemps ils avaient colonisé le pays, ils regardaient les Lituaniens comme une race inférieure, et ils en avaient assassiné en raison de leur appartenance ethnique. Difficile, dans ces conditions, de se battre côte à côte.

 

J’ai voulu ajouter ces quelques précisions historiques pour planter le décor dans lequel l’Union Soviétique a déployé ses monuments et sa propagande tels que les présente le parc Grutas. Il serait très intéressant de parler des modalités de la résistance, des actions des partisans (au sens de l’après-guerre), de l’évolution du mouvement. Cette visite m’a amené à lire pas mal de livres et de documents à ce propos, rédigés par l’un et l’autre camp pour essayer de me faire une idée personnelle plus objective, mais ce n’est plus du tout mon sujet, ce n’est plus en rapport avec mes photos. Peut-être un jour une visite d’un autre lieu, musée, bibliothèque, mémorial, me donnera-t-elle l’occasion d’en parler dans mon blog…

Published by Thierry Jamard
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14 septembre 2016 3 14 /09 /septembre /2016 23:55
Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Première remarque: puisque le nom de cet homme, Michel Ciurlionis (photo ci-dessus, Varsovie, 1898), se prononce au début avec le son “Tch”, c’est parce qu’en langue lituanienne il y a un petit signe sur le C initial. Sans ce signe, le C se dit “ts” et avec lui il se dit “tch”.

 

Deuxième remarque, Mikalojus Konstantinas Čiurlionis n’est pas né à Druskininkai, mais à Varėna, dans la même région à une petite soixantaine de kilomètres au nord-est. Cependant, né en 1875, il n’avait que trois ans quand, en 1878, ses parents sont venus s’installer ici, dans la maison que nous allons visiter et qui a été transformée en musée.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Ci-dessus, ses parents. De plus, devenu adulte, il ne manquait jamais de venir passer en famille ses vacances, ainsi que chaque année les fêtes de Noël. En outre, à de fréquentes reprises il est venu résider ici pour des séjours au cours desquels sont nées nombre de ses œuvres. Cette maison-musée parle de lui, fait entrer le visiteur dans son univers, mais de ses œuvres on ne voit que des reproductions. Je ne pense donc pas intéressant d’en montrer ici, on en trouve d’excellentes sur Internet.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Mikalojus était l’aîné d’une fratrie de neuf enfants. Après la fin de ses études (ci-dessus, son diplôme de fin d’études primaires, de 1885), de 1894 à 1899 nous le trouvons à Varsovie, où il étudie le piano et la composition au conservatoire.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013
Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013
Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Faisons connaissance avec sa famille. D’abord, son père, Konstantinas (1851-1914), qui est organiste pour l’église. Il est donc né dans une famille où l’art est présent. Sa mère (1854-1919) s’appelait Adėlė Marija Magdalena Radmanaitė-Čiurlionienė. Sur ma seconde photo, nous la voyons en compagnie de sa dernière fille, Jadvyga, c’est-à-dire Edwige (1899-1992). Puisque le musée montre cette même Jadvyga des années plus tard, je la montre aussi (troisième photo ci-dessus).

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013
Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Tout au début de cet article, j’ai montré Ciurlionis en 1898 alors qu’il étudiait à Varsovie. Ci-dessus, le conservatoire de musique de Varsovie photographié au début du vingtième siècle mais tel qu’il était à la fin du dix-neuvième, quand Ciurlionis le fréquentait.

 

L’autre photo le montre, en 1899, à Varsovie, en compagnie du compositeur Eugeniusz Morawski, d’un an plus jeune que lui. En 1901, il complète sa formation de compositeur au conservatoire de Leipzig. En 1904, parce que sa sensibilité artistique lui fait également ressentir le besoin de s’exprimer par la peinture, il revient à Varsovie pour étudier à l’École des Beaux-Arts. Ensuite, il va voyager, il réside un temps à Varsovie, puis visite Prague, Dresde, Nuremberg, Munich, Vienne, Saint-Pétersbourg.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013
Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Le prince Mykolas Oginski (1849-1902) est un homme politique qui a beaucoup fait pour la scolarisation des enfants de paysans, qui a promu une agriculture plus moderne, qui a soutenu le mouvement national lituanien. Il s’est fait construire le magnifique palais que nous voyons sur ma seconde photo. Il a invité Ciurlionis à venir y jouer et y composer.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

En 1907, Ciurlionis va s’installer à Vilnius. C’est l’occasion de montrer cette photo, panorama de Vilnius en 1918, par J. Bulhac. À l’époque Ciurlionis est mort depuis sept ans, la Première Guerre Mondiale est passée par là, mais –autant que je sache– le panorama n’avait pas fondamentalement changé. C’est aussi ce que pense le musée, puisqu’il expose cette photo.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

En 1909, Ciurlionis épouse Sofija (Sophie) Kymantaitė (1886-1958). Sur la photo, elle est (à droite) avec sa belle-sœur Jadvyga. Il est encore très jeune, et marié depuis peu quand, en 1911, il meurt d’une pneumonie. Sa biographie, que j’évoque ici très partiellement, je l’ai essentiellement lue sur les affiches du musée que j’ai dûment photographiées pour les relire tranquillement et à loisir, mais je suis aussi allé jeter un œil sur ce qu’en dit Wikipédia, qui note qu’il est né la même année que Maurice Ravel et mort la même année que Gustav Mahler.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013
Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013
Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Dans ces circonstances malheureuses, nous retrouvons Sofija en deuil, en 1911, donc juste après le décès de son mari survenu en avril. Cette photo de Ciurlionis n’est pas datée, mais elle doit avoir été prise dans les dernières années de sa vie. La dernière photo a été prise à Vilnius en 1918. On y voit Sofija Čiurlionienė, sa femme, Valerija Čiurlionytė-Karužienė (1886-1982), sa sœur et Danutė Čiurlionytė (1910-1995), sa fille. Rien à voir avec mon sujet, mais je trouve intéressant de noter comment, en lituanien (fait linguistique mais aussi, ou surtout, culturel), au nom patronymique porté par les hommes, on ajoute -enė pour désigner l’épouse et -ytė pour désigner la fille. Ainsi, Valérie est à la fois fille Ciurlionis et femme Karužis. C’est cette Valerija, sa sœur, qui a créé le présent musée en 1963.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013
Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Cet artiste, que l’on voit d’abord comme un compositeur, mais qui a également réalisé plus de trois cents tableaux, qui s’est intéressé à l’astronomie, à la chimie, sans dédaigner la philosophie ou l’histoire, est l’un des grands personnages lituaniens, et à ce titre il est très honoré dans son pays, comme le montre cette statue érigée à Druskininkai. Mais il est dommage (et étonnant) qu’il soit tellement ignoré en France. Personnellement, je ne le connaissais que comme compositeur, et à travers une ou deux œuvres entendues à la radio. En fait, je dois avouer que pour moi il n’était guère plus qu’un nom.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Et je suis difficilement excusable de tout avoir ignoré du peintre qu’il a été, car de novembre 2000 à février 2001 le musée d’Orsay a réalisé une exposition de ses œuvres, qui m’a complètement échappé. Il est vrai que cette année-là, j’étais encore en poste en province, à St-Amand-Montrond, et que je ne suis revenu sur l’Île-de-France, à Champs-sur-Marne qu’en septembre 2001, mais c’est une mauvaise excuse parce qu’il m’est arrivé plusieurs fois de revenir sur Paris en week-end. Lorsque je parle de lui autour de moi, je me rends compte que je ne suis pas le seul à si mal le connaître, et c’est bien dommage parce que c’est un homme de grand talent. Sur Internet, à part l’article de Wikipédia que j’ai déjà signalé et qui est en français, on ne trouve guère que des articles en lituanien, ce qui en limite singulièrement l’accès auprès de mes concitoyens!!! Espérons que mon blog va contribuer, bien modestement, à éveiller la curiosité à son sujet.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Allez, j’avais décidé de ne pas montrer ici de photos de reproductions de tableaux, puisque Wikipédia montre des photos des tableaux originaux mais je peux bien, malgré tout, montrer un dessin, le pianiste Dobužinskio à Saint-Pétersbourg en 1908.

Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013
Ciurlionis à Druskininkai. Lundi 5 août 2013

Et puisque, sauf la statue érigée en l’honneur de Ciurlionis, mais qui n’est pas dans le musée, je n’ai rien montré d’original, seulement des reproductions, je terminerai par quelque chose de vrai, la maison de famille qui abrite le musée. L’extérieur de la petite maison relativement modeste où il a vécu son enfance et où, adulte, il a composé et peint, et l’une des pièces du petit musée qui lui est consacré dans cette maison.

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12 septembre 2016 1 12 /09 /septembre /2016 23:55
Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Nous voici dans la jolie ville d’eau de Druskininkai, en Lituanie, tout contre la frontière de Biélorussie. La frontière… Avec Schengen, nous n’avons pas franchi une seule frontière de Paris à Druskininkai. Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Pologne, Lituanie. Or lorsque Natacha vivait à Grodno, avant d’enseigner à l’université elle a exercé dans un établissement scolaire situé au nord de Grodno et parfois, pour se détendre après une journée de travail, elle prenait le car pour aller siroter un café à Druskininkai sur les bords du lac. Pas de frontière à cette époque, c’était la même Union Soviétique. Et puis il y a eu ce grand bouleversement que l’on sait, et les frontières ne sont plus les mêmes. Le mât de ma photo indique où nous sommes, en donnant les distances kilométriques auxquelles se trouvent un certain nombre de villes d’Europe. Nous venons de Paris (1961 kilomètres… mais nous, nous avons pris le chemin des écoliers) en passant par Varsovie (361 kilomètres) et Augustów (108 kilomètres). J’apprends que ma ville, que j’appelle Paris et que les Italiens appellent Parigi et les Russes Parij, est appelée Paryžius par les Lituaniens.

 

Druskininkai, qui compte aujourd’hui moins de vingt mille habitants, a vu naître en 1891 le sculpteur Jacques Lipchitz (qui a pris la nationalité française, puis américaine). Quant au grand peintre et compositeur Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, il y a vécu sporadiquement, car là se sont établis ses parents en 1878 (il était né en 1875). Il y a un musée que nous avons visité et dont je rendrai compte dans mon prochain article. Le père de l’acteur américain Karolis Dionyzas Bučinskis, alias Charles Bronson, était originaire de Druskininkai (avec des racines tartares).

 

Deux mots de la ville. La première mention en est faite en 1636 et c’est en 1889 que le ministère de l’Intérieur et le ministère des finances lui accordent le statut de ville. Mais ce qui fait sa réputation ce sont, comme je le disais dès la première phrase du présent article, ses eaux thermales. En 1794, le grand-duc de Lituanie et le roi de Pologne Stanislas-Auguste Poniatowski signent conjointement le décret reconnaissant Druskininkai comme une ville d’eau et, après le partage de la Pologne et l’intégration de cette région à l’Empire Russe, le tsar Nicolas Ier approuve le décret. Deux ans auparavant, en 1835, un illustre professeur de l’université de Vilnius avait procédé à une analyse chimique de l’eau de Druskininkai pour en connaître les propriétés curatives. Au milieu du dix-neuvième siècle, avec la Crimée et le Caucase, Druskininkai fait partie des trois stations thermales les plus réputées et les plus en vogue; en 1913, neuf pour cent des personnes ayant pris les eaux en Russie l’ont fait à Druskininkai. En 1955, l’URSS (puisque désormais la Lituanie y est annexée) en fait un centre thermal populaire, et en 1960 y sont ouverts des bains de boue thérapeutiques.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Le fleuve qui coule à Druskininkai est le Niémen, le même fleuve qu’à Grodno, et qui va se jeter dans la mer Baltique. C’est celui qui donne son nom à la fameuse escadrille Normandie-Niemen.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013
Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013
Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Et puis le lac, alimenté par le Niémen, avec ce château romantique construit sur sa berge, et son jet d’eau esthétique. Certes ce ne sont pas les Grandes Eaux de Versailles, mais cela n’en a pas la prétention. La promenade autour du lac est extrêmement agréable, et la végétation aquatique y est luxuriante. Ma troisième photo ci-dessus n’a pas l’intention d’en montrer un échantillon botanique, c’est seulement l’aspect graphique de ces roseaux qui a attiré mon œil et motivé ma photo. Mais non, non, trois fois non, je ne me prends pas pour un grand artiste. Je me suis fait plaisir, voilà tout. Bon, c’est égoïste, alors passons.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Nous sommes en plaine, la région est tout à fait plate, mais ce petit cours d’eau évoque un torrent de montagne. En fait, la nature est très variée et l’eau est partout. Sauf (en cette saison) dans le ciel!

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Notre visite de la ville est très rapide, mais nous donnons quand même un petit coup d’œil au cimetière. Son atmosphère forestière n’a rien à voir avec la disposition de nos cimetières en France. Par discrétion pour les familles des défunts, je ne montre pas de plaques, mais il est intéressant de noter qu’il y a, à côté de noms lituaniens, des noms russes écrits en caractères cyrilliques, puisque l’on sait que pour mieux intégrer le pays dans l’Union Soviétique beaucoup de Russes sont venus occuper les places laissées par les citoyens autochtones déportés ou tués, et des noms à consonance polonaise, témoins de la “colonisation” du pays.

 

Je sais que ce mot de colonisation choque les Polonais. En fait, je distingue trois situations. D’abord, l’occupation. C’est la situation qu’a connue la France durant la Seconde Guerre Mondiale. Des troupes étrangères “occupent” le pays, le gouvernement est manipulé par l’occupant, comme l’était le pouvoir de Vichy, ou exercé directement par des représentants de la puissance victorieuse, comme les Romains en Gaule après la conquête de César. Mais la terre est cultivée par les autochtones (même si l’occupant se réserve la production), et la population poursuit sa vie dans ses propriétés.

 

Deuxième situation, l’annexion pure et simple. Après quelque temps, les Gaulois sont devenus citoyens romains. L’Alsace, la Corse, Nice et la Savoie, sont devenues des provinces françaises. La Lituanie est devenue l’une des Républiques Socialistes Soviétiques de l’Union. Cette annexion peut se faire par choix de la population (referendum), par contrainte après conquête, par achat à une puissance étrangère. Il peut y avoir des violences, des déportations, ou une intégration pacifique et heureuse, mais dans tous les cas les autochtones restent sur leurs terres et jouissent des mêmes droits que ceux du pays de rattachement.

 

Et puis il y a la colonisation. C’est une conquête du pays, suivie de l’installation de populations venues du pays colonisateur. Le latin colo, colere signifie habiter. Les Espagnols, au Mexique ou au Chili, ont pris leurs terres aux Mayas, aux Incas, leur or et leur argent, et ont peuplé le pays aux côtés des colonisés. La France a fait la même chose en Algérie, les colons se voyant attribuer des terres par le Gouvernement français, exploitant le pétrole, ouvrant des boutiques, et les autochtones ne jouissant pas des mêmes droits civiques. Massalia (Marseille), Antipolis (Antibes), Dyrrachium (Durrës), Kerkyra (Corfou), Thasos, etc., sont ainsi des colonies de peuplement de la Grèce antique. Au départ, il y a eu union dynastique entre la Pologne et la Lituanie, le royaume de Pologne et le Grand-Duché de Lituanie étant à égalité. Mais les siècles ont changé la donne. Des Polonais se sont installés en masse sur les terres de Lituanie, de Biélorussie, d’Ukraine occidentale, les universités dans les villes étaient polonaises et en langue polonaise (le grand poète polonais Mickiewicz est né en Biélorussie et a étudié à Vilnius en Lituanie), les Polonais ne frayaient pas avec les Lituaniens (cf. ce qu’écrit à ce sujet Czeslaw Milosz, écrivain polonais né en Lituanie, dans Sur les bords de l’Issa), et même les noms officiels des villes ont été polonisés (Vilnius en Wilno, Lviv en Lwow, etc.). Cela répond en tous points aux critères qui définissent la colonisation. Il n’y a pas à s’en formaliser, c’est le passé, ceux qui en ont été responsables sont morts, d’ailleurs si une partie d’entre eux y voyaient uniquement leur profit au détriment des autochtones, d’autres croyaient bien faire en construisant des écoles, des universités, des hôpitaux, des routes, dont les autochtones pouvaient profiter …à la condition de devenir de purs Polonais! La France a colonisé à outrance puis a décolonisé, vaincue au Vietnam, en Algérie, ou volontairement en Afrique Noire; ou encore en intégrant complètement d’anciennes colonies (Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion). Il ne convient pas de reprocher aujourd’hui à un pays ce qu’il a fait dans le passé, il faut le reprocher à l’humanité, à la nature humaine. Fin de mon couplet philosophique!

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

L’architecture de Druskininkai mérite que l’on s’y arrête quelques instants. Nous sommes dans cette grande plaine du nord, humide, où les forêts sont denses et donc le bois abondant. D’autre part, contre le froid de l’hiver, contre l’humidité, il n’y a rien de tel que le bois. Ce n’est pas un hasard si, dans l’hémisphère nord comme dans l’hémisphère sud, au-delà d’une certaine latitude (en Europe, disons environ le cinquantième parallèle) nos ancêtres construisaient traditionnellement en bois. D’ailleurs, après bien des siècles de pierre et de brique, certains architectes modernes reviennent au bois. Et ici , avec les abondantes neiges de l’hiver, de même que dans les montagnes les toitures sont très pentues afin de ne pas exercer une pression trop importante sur les poutres.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013
Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013
Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

L’architecture contemporaine est encore bien souvent en bois dans cette petite ville de province. Évidemment, à Vilnius, la capitale que j’avais visitée il y a quelques années avant d’entreprendre ce grand voyage et mon blog, la civilisation moderne européenne a entraîné l’alignement sur les usages de pays plus méridionaux, et la pierre, la brique, le béton règnent en maîtres. Ici, on est près du lac, on est dans la forêt, on aime la tradition, et toutes ces maisons modernes sont encore en bois. Encore, ou de nouveau. Et quand on voit la taille et le luxe de certaines d’entre elles, on ne peut pas supposer qu’il se soit agi de faire des économies. Ce qu’il y a de moderne, ce sont aussi les techniques de construction, qui autorisent des toits aux pentes un peu moins accentuées. Et certaines de ces maisons sont très belles (à mon goût, du moins).

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Tout cela n’empêche pas cependant de voir, ici ou là, des bâtiments de formes classiques en matériaux traditionnels. Sur ma photo, ce n’est pas une maison particulière, un manoir, c’est l’hôtel Violeta. Peut-être les clients habitués aux constructions de pierre ou de béton n’auraient-ils pas confiance dans un hôtel en bois?

 

Une anecdote. Je sais qu’elle va me montrer très stupide, mais si je le suis pourquoi le cacher? La première fois que j’étais allé en Lituanie, je n’avais pas réservé d’hôtel. Arrivé tard à Kaunas, vers minuit ou une heure du matin, je roulais très lentement, tâchant de repérer le mot “HOTEL” sur une façade. Ce mot, avec ou sans accent circonflexe, est international. Mais, rien à faire, pas un seul hôtel. Dans le centre, près de la gare, nulle part d’hôtel. Il m’a peut-être fallu une bonne demi-heure d’errance avant de m’aviser que, si je voyais souvent sur des façades de grands bâtiments des enseignes lumineuses disant “VIEŠBUTIS”, cela pouvait signifier “hôtel” dans cette langue qui m’est totalement inconnue! Cette nuit-là, j’avais quand même pu dormir dans un lit. Un lit de confortable et accueillant viešbutis.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Dans le centre de Druskininkai, il y a des immeubles tout à fait modernes. Certains, comme celui qui apparaît à l’arrière-plan de ma photo, ne sont pas particulièrement esthétiques, mais la ville a quand même évité les horribles blocs staliniens de la reconstruction de l’après-guerre. Celui que je montre en premier plan fait preuve d’originalité, avec ses grandes plaques de verre qui participent à l’isolation thermique et sonore tout en laissant entrer la lumière par de larges baies, et son aspect contemporain. Je trouve que, d’une façon générale, les Lituaniens sont créatifs.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013
Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

La ville compte deux églises, l’une, catholique, est dédiée à Sainte-Marie, tandis que l’autre, orthodoxe, toute jolie, toute mignonne, est La Joie de ceux qui sont dans la peine. Chacune de ces deux architectures est si typique qu’il n’est pas besoin de dire laquelle est catholique, laquelle est orthodoxe.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Même quand, comme celui-ci, les monuments commémoratifs ne sont pas beaux, ils méritent toujours que l’on s’y arrête, parce qu’ils parlent de l’histoire du pays. Au début de la Seconde Guerre Mondiale, en vertu du pacte germano-soviétique Ribbentrop-Molotov, l’URSS envahit la Lituanie. Contre les Lituaniens qui s’y opposent, des Lituaniens communistes et des Russes mènent des actions. C’est eux que l’on appelle les partisans. Plus tard, après la guerre et le partage des zones d’influence, une armée clandestine de Lituaniens qui luttent pour l’indépendance de leur pays en s’attaquant au pouvoir communiste en place, sont appelés partisans. Il faut donc bien faire attention à l’époque à laquelle on emploie ce terme, parce qu’il désigne alternativement deux mouvements diamétralement opposés. Ici, autant que je comprenne le charabia du traducteur Google, nous voyons un monument élevé à la mémoire d’un Lituanien patriote, un partisan mort pour l’indépendance de son pays en 1948. Le texte lituanien, que je reproduis pour le cas où l’un de mes lecteurs parlerait cette langue, dit “Šioje vietoje 1948 08 10 žuvo dainavos apygardos šarūno rinktinės A. Juozapavičiaus grupės partizanas Juozas Karnauskas-Nemunėlis. G.1930M”. Je repère ce qui semble des noms propres: A. Juozapavičiaus et Juozas Karnauskas-Nemunėlis. Tout ce que je trouve à leur sujet sur Internet est en lituanien, ce qui ne m’avance pas beaucoup! Je crois comprendre que le premier, un officier prénommé Antanas (Antoine), serait mort en février 1919, luttant déjà pour l’indépendance de son pays quand, après le retrait de l’armée allemande, l’Armée Rouge a tenté de s’emparer de la Lituanie. Son nom a été donné à des rues de villes lituaniennes et au plus grand pont des pays baltes, construit à Alytus, à une cinquantaine de mètres en amont du pont où il a trouvé la mort. Je suppose donc que le second, Juozas Karnauskas-Nemunėlis, apparemment tué le 10 août 1948 à l’emplacement du monument commémoratif de ma photo, appartenait à un groupe de partisans portant le nom de l’officier héros de 1919. Sous toutes réserves.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013
Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

À présent, quelques sculptures. Quand on se promène dans les rues des villes allemandes, suédoises, lettones, lituaniennes (une liste qui n’est pas limitative, mais qui correspond à mes souvenirs), on y voit beaucoup plus qu’en France, qu’en Italie, qu’en Grèce des sculptures qui sont soit des allégories, soit des représentations de situations plus ou moins humoristiques ou symboliques. Ici, cette charmante jeune fille étendue auprès d’un poisson pourrait bien être une incarnation du fleuve Niémen. Si ce n’est pas le cas, elle est bien jolie quand même. La seconde, qui vole devant l’église, pourrait être un ange bien qu’elle ne soit pas dotée d’ailes. Qu’importe, d’ailleurs, l’interprétation, si l’œuvre apporte un plaisir esthétique.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013
Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Celle-ci, en revanche, je ne prétendrai pas qu’elle est belle, mais je la trouve amusante. Cet homme portant ce qui a la forme d’un bateau en papier plié est tout enroulé dans des bandelettes, et sur le flanc du socle sont gravés des hiéroglyphes qui n’ont rien d’égyptien, et où apparaissent des poissons.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Autre sculpture amusante, ce garçon et cette fille assis sur un mur, avec de grosses viennoiseries en main. C’est ce genre de scènes vivantes que l’on retrouve dans les pays que j’ai cités, et qui me séduisent tant.

Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013
Druskininkai (Lituanie). 5 et 6 août 2013

Il y a à Druskininkai un Aqua Park. Nous n’y sommes pas allés, je n’en parlerai pas. Mais sur le bord du lac, nous avons vu cette attraction originale. Comme sur la seconde photo ci-dessus, on entre dans une poche de plastique transparent, qui est gonflée jusqu’à devenir une grosse bulle qui va sur l’eau. Puisque de l’intérieur on n’a aucun moyen de se diriger, la bulle est arrimée au rivage pour que l’on ne se retrouve pas au large sans possibilité de revenir à terre.

 

Tout cela fait que nous aimons Druskininkai. Y compris le musée Čiurlionis, dont j’ai tout à l’heure annoncé le commentaire dans mon prochain article, et le musée Grutas du stalinisme qui fera encore l’objet d’un autre article. Il faut ajouter que nous avons séjourné au camping, avec notre maison roulante. Un camping extrêmement agréable, aux emplacements assez vastes et délimités, avec des sanitaires impeccables, et un espace sur la pelouse équipé de tables collectives en bois qui permettent de faire connaissance avec d’autres clients, lituaniens ou étrangers, si l’on préfère ne pas prendre ses repas sur sa table personnelle à côté du camping-car. C’est vraiment, dans sa catégorie de prix, l’un des meilleurs campings que nous ayons fréquentés.

Published by Thierry Jamard
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10 septembre 2016 6 10 /09 /septembre /2016 23:55
Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Venant d’Allemagne et nous dirigeant vers la Biélorussie, la route la plus directe passe par Varsovie, ce qui nous permet en outre de dire un petit bonjour à nos amis ici, Lusia, Nikolaas, Marek. Avec notre maison ambulante, nous faisons étape au camping. Il y en a un, très confortable paraît-il (mais nous ne l’avons pas vu), situé en-dehors de la ville. Nous préférons choisir celui qui se trouve intra-muros. Trois cents mètres jusqu’à l’arrêt de bus, un kilomètre plus loin le tramway, il ne faut qu’environ trois quarts d’heure depuis la porte du camping jusqu’au plein centre de la ville. Jusqu’ici tout va bien. Mais dans les lieux, ce n’est plus la même chose. Il faut être tout près de la réception pour recevoir la Wi-Fi, mais alors on est à deux cents mètres des sanitaires. Et les sanitaires… côté hommes, une douche sans porte, deux autres douches fermées mais avec un carrelage de sol qui se balade allègrement. Quand on compte environ quarante camping-cars et caravanes, huit ou dix tentes, cela fait bien peu de places pour une bonne cinquantaine d’hommes. Donc on fait la queue. Et pour la vaisselle, il n’y a que deux éviers pour toutes ces familles. Les emplacements, eux, ne sont pas délimités et, du fait du nombre de clients, on se serre et les places sont plutôt étroites. Pour environ trente Euros par jour –quand on connaît le très, très bas niveau des salaires dans ce pays, pour les personnes de réception et d’entretien–, c’est exagéré.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Très peu d’images pour ce passage à Varsovie, parce que nous n’y restons que peu de temps et n’y visiterons aucun musée, aucun site dont je n’aie pas parlé lors de nos précédents passages (voir mon article Varsovie regroupant novembre 2011 et février 2012). Ce sera pour une autre fois. Mais je ne peux m’empêcher de montrer combien est belle la vieille ville. La Seconde Guerre Mondiale l’avait réduite en cendres, elle a été reconstruite à l’identique en utilisant les photos d’avant-guerre et le souvenir des habitants. Aujourd’hui, pour ce genre de projets, l’Union Européenne met la main à la poche, mais à l’époque, et du temps du pouvoir communiste, le pays a dû se débrouiller seul. Il y a eu une souscription publique pour reconstruire le palais royal; et les gens, même ceux dont les revenus étaient modestes, ont été très nombreux à donner généreusement pour le renouveau de leur pays. Le résultat est là.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Oui, le résultat est là, et il attire les touristes. Un succès bien mérité. Cela dit, en ce début août, on n’est pas vraiment seul dans la vieille ville!

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Mais Varsovie n’est pas seulement tournée vers son passé. C’est une grande ville moderne, avec un dynamisme remarquable. Elle se dote également de bâtiments modernes, comme ce grand stade. Cette architecture n’est pas vraiment de mon goût, mais qu’importe mon goût personnel puisque de grandes compétitions internationales peuvent être accueillies.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Puisque j’ai dit que je n’aurais pas grand-chose à montrer de Varsovie, poursuivons notre route. Après Varsovie, la route normale et directe vers Grodno, en Biélorussie, se dirige vers Białystok. Mais pour cette fois-ci, nous avons décidé de piquer sur le nord-est, d’entrer en Lituanie vers Druskininkai que nous aimons bien (nous n’y sommes plus retournés depuis que j’ai ouvert mon blog, de sorte que je n’en ai encore pas parlé), et là, plein sud à une trentaine de kilomètres, nous serons arrivés à Grodno. Cette route nous fait passer par Augustów, où nous nous arrêtons un petit moment auprès du lac. Lors de la dernière grande glaciation, celle de Würm il y a entre quatorze et vingt-trois mille ans, un vaste glacier a recouvert la région. En se retirant, il a modelé le paysage avec des collines et a laissé de nombreux lacs dont celui-ci.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Il y a également un long canal qui franchit la frontière de Biélorussie. Mais les formalités douanières sont tellement compliquées dans cette “dernière dictature d’Europe” que les petites embarcations de promenade restent chacune dans son pays.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013
Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013
Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Oui, je sais, c’est enfantin de rester dix minutes sur place pour voir ouvrir l’écluse. Eh bien tant mieux, si je rajeunis! Et puis les vaches regardent bien passer les trains, il serait présomptueux de ma part de me croire supérieur à elles.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013
Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013
Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Et nous voici dans l’extrême nord-est de la Pologne, à deux pas de la frontière lituanienne (avec des bottes de sept lieues parcourant 28 kilomètres à chaque pas, ça fait même un petit peu plus d’un pas), la petite ville de Sejny (prononcer Seill’ny), avec ses six milliers d’habitants, mérite que l’on s’y arrête. C’est la ville où a vu le jour Vincas Kudirca (1858-1899), l’auteur de l’hymne national lituanien.

 

Lorsqu’au Haut Moyen-Âge des tribus baltes, Sudoviens et Prussiens (que souvent, à tort, on croit être des Germains), ont déferlé vers le sud et l’ouest le long de la mer Baltique, les Prussiens ont poursuivi leur route tandis que les Sudoviens, aussi appelés Yotvingiens, se sont installés dans la région où nous sommes. Ces peuples, au treizième siècle, sont encore païens. Les chevaliers de l’Ordre Teutonique, cet ordre militaire chrétien né à Jérusalem et qui convertit par les armes ou réduit en esclavage les non-chrétiens considérés comme des sous-hommes, s’attaquent à nos Sudoviens. La violence est telle que le pays est quasiment dépeuplé.

 

Hedwige d’Anjou est l’une des filles de Louis Ier de Hongrie et de Pologne, mais à la mort de son père la noblesse de Pologne qui veut se rendre indépendante de la Hongrie désigne la cadette, Hedwige, “roi de Pologne” (et non “reine”, ce qui aurait signifié seulement “épouse du roi”. Le grand-duc de Lituanie Jogaila Algirdaitis se convertit au christianisme et se fait baptiser du nom de Ladislas pour épouser Hedwige en 1386 Quand la reine meurt quatre jours après avoir donné naissance à une fille, qui elle-même ne vivra même pas trois semaines, Ladislas restera seul roi de Pologne et grand-duc de Lituanie. Lituanie et Pologne sont réunies, la dynastie des Jogaila (en polonais Jagiełło, en français Jagellon) est née.

 

Pour l’ordre teutonique, il ne peut plus être question de conversion puisque le souverain est chrétien, mais de pouvoir: il y a guerre de rivalité. En 1410, à la bataille de Grunwald, plus de treize mille Teutons sont tués, et pour récompenser ses meilleurs chevaliers Ladislas leur donne des terres. Trois d’entre eux –mais peut-être est-ce une légende– reçoivent des terres où ils créent Sejny. On raconte que, parce qu’ils étaient vieux, ils ont choisi un nom en rapport avec le latin senex (vieux), senium (le grand âge), d’autant plus que le lituanien dit senas (vieux). Pour les linguistes, le S initial, Š en lituanien, et le groupe EI (orthographié EJ) prouvent une origine yotvingienne. Bref, que ces terres aient été données à des vétérans ou non, et que le nom soit d’origine latino-lituanienne ou non, Sejny est née au début du quinzième siècle, là où depuis quelques siècles se trouvaient des habitats dispersés.

 

En 1523, le hetman (chef militaire) fait construire un manoir de bois, autour duquel le village se développe. En 1602 Sejny acquiert le statut de ville. Une nouvelle route menant vers Grodno développe le commerce qui enrichit la nouvelle ville. Quand, en 1603, le propriétaire de la ville meurt sans héritier, il lègue par testament tous ses biens aux Dominicains de Vilnius, lesquels entreprennent la construction d’un monastère achevé en 1619, puis d’une église dédiée à la Vierge Marie. C’est celle que nous voyons ci-dessus.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013
Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Le monastère, lui, n’a pas cessé de se développer, et la ville autour de lui. C’est devenu l’un des plus remarquables exemples de monastère fortifié d’Europe Centrale. En ville s’installe une imprimerie, peut-être un hôpital. Mais en 1656, lors de la guerre avec la Suède, les Suédois prennent la ville, la pillent, y mettent le feu et la réduisent en cendres, hormis le monastère. La guerre finie, les moines reviennent, reconstruisent Sejny et tentent, pour la repeupler, d’y faire venir des gens de régions surpeuplées. Et puis voilà le début du dix-huitième siècle avec sa Grande Guerre du Nord qui signifie le retour des pillages et des destructions. Mais en parallèle avec ces destructions, naissent d’autres agglomérations. Des moines créent un monastère là où naîtra la ville de Suwałki, Krasnopol apparaît, et aussi Augustów, d’où nous venons. Nos moines se remettent à l’ouvrage pour reconstruire Sejny, majoritairement en style baroque. Une nouvelle façade est construite pour l’église.

 

1794. Le dernier partage de la Pologne… Sejny est rattachée à la Prusse, et en 1797 perd toute autonomie. Tous les biens du monastère sont confisqués, les bâtiments sont transformés en locaux consacrés à l’éducation. Mais en 1807 la ville est rattachée au duché de Varsovie et après la défaite de Napoléon en 1815 elle est rattachée au royaume de Pologne. En 1818 l’évêché de Wigry transfère son siège à Sejny et un séminaire y est ouvert, qui fonctionnera de 1823 à 1919. La ville est prospère, sa population s’accroît. Mais aux termes du Congrès de Vienne en 1815 après les défaites napoléoniennes, avait été créé un Royaume de Pologne (que les Polonais appelaient Royaume du Congrès), autonome mais rattaché à l’Empire Russe, et auquel appartenait Sejny.

 

En 1830, après la Révolution de juillet en France, survient également en Belgique une révolution, que le tsar envisage de faire mâter par l’armée polonaise, chose impensable et inadmissible pour les patriotes polonais: l’armée se révolte contre le tsar, c’est le “Soulèvement de novembre”, sévèrement réprimé par le tsar, avec entre autres mesures le rétablissement de droits de douane avec la Russie, ce qui donne un sérieux coup de frein à l’économie. Passent un peu plus de trente ans, le tsar veut réquisitionner des Polonais pour les incorporer dans l’armée russe. En janvier 1863, est publié un manifeste qui appelle au boycott de la conscription. C’est le “Soulèvement de janvier” dont la conséquence sera la pendaison des chefs, l’envoi en Sibérie d’un bon nombre de meneurs, et une action de russification à outrance. Ce qui poursuit le déclin de Sejny (entre autres villes).

 

Après la Première Guerre Mondiale, la Pologne acquiert son indépendance, mais la région où nous sommes va être tiraillée entre Pologne et Lituanie, dans une véritable guerre, avant d’être finalement rattachée à la Pologne, et d’y subir la répression. Le monastère n’est plus un séminaire, mais le lycée classique Saint-Casimir. Après la Seconde Guerre Mondiale, le pouvoir communiste s’installe, et le monastère héberge une école, une maison de la culture, une bibliothèque. En 1975, pour la cérémonie du Couronnement de la Mère de Dieu, viennent ici le primat de Pologne Monseigneur Wyszynski et le métropolite de Cracovie, un certain Karol Wojtyła, futur pape Jean-Paul II. En 1989, à la fin du régime communiste en Pologne, l’Église rentre en possession de ses biens, dont le monastère, dont la rénovation est entreprise.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

En 1925, nouveau coup dur pour la ville, l’évêché quitte Sejny. Ci-dessus, une photo du palais de l’évêque, où la plaque porte l’indication 1818-1925. Passons sur la terrible époque de la Seconde Guerre Mondiale, et malgré la pesante main du communisme posée sur le pays pendant les années d’après-guerre l’activité de Sejny reprend, son dynamisme dopé notamment parce que l’URSS transfère vers la Pologne, et cette région en particulier, nombre de Polonais qui vivaient dans des régions désormais intégrées à l’Union Soviétique, comme la Biélorussie et la Lituanie. Évidemment, depuis la libéralisation des années 1990 les échanges se sont accrus, surtout après l’intégration dans l’Union Européenne et l’adoption de l’Euro, faisant de Sejny une petite ville prospère.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Ah, avec une histoire tellement agitée, Sejny a bien besoin d’être protégée! Avec leur goût pour la sculpture, et la sculpture en bois plus particulièrement, les gens du cru ont décoré les abords du monastère, par exemple avec cet ange qui vient d’atterrir, avec ses grandes ailes encore déployées vers le Ciel qui l’a envoyé.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013
Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Tout près, il y a aussi cette chapelle dédiée à sainte Agathe. De loin, je croyais que là-haut cette statue représentait un homme, mais brandissant sa palme du martyre, c’est bien la vierge de Catane à qui on a ôté la vie en la roulant nue sur des braises ardentes (voir mon article Catane: 3 églises pour sainte Agathe, daté du 14 septembre 2010). On attribue à cette sainte le miracle d’avoir arrêté à temps la lave de l’Etna qui coulait vers Catane. Les braises de son supplice, la lave du volcan: on comprend que sur le socle de cette statue soient gravés quelques mots signifiant “Sainte Agathe, patronne des incendies”. Car on a vu comment plusieurs fois dans l’histoire la ville de Sejny a été prise, pillée puis incendiée. Les habitants ont donc choisi Agathe comme sainte patronne de leur ville, afin d’être protégés de nouvelles destructions par le feu. Il existe cependant un corps de sapeurs-pompiers pour donner à Agathe un coup de main en cas de besoin…

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Dans les siècles passés, bien des pays chrétiens ont refusé les Juifs. L’Italie, où se trouvaient les États du pape, l’Espagne d’Isabelle la Catholique, qui les a chassés en 1492-1493, la France “Fille aînée de l’Église”, etc. On sait qu’ils ont été accueillis par le sultan dans l’Empire Ottoman, mais la Pologne et la Lituanie, pays chrétiens, en ont accueilli volontiers un grand nombre qui se sont installés et ont vécu longtemps sans problèmes. Le monastère dominicain a même favorisé et aidé cette installation. À Sejny, une petite communauté juive s’est établie au dix-huitième siècle autour d’une première synagogue en bois. Une synagogue baroque en pierre, la Synagogue Blanche de ma photo ci-dessus, est bâtie en 1885. En 1931, la communauté juive compte 819 personnes, soit vingt-quatre pour cent de la population. Ce sont des commerçants, des artisans et, après la construction du canal d’Augustów, ils se lancent dans le transport du bois.

 

Le 24 septembre 1939, l’URSS s’empare de Sejny et la pille puis, le 13 octobre de la même année, la livre à l’Allemagne en vertu du pacte germano-soviétique. On imagine comment les Nazis s’en sont donné à cœur-joie: il n’y a quasiment plus de Juifs à Sejny, et la synagogue sert de champ de tir d’entraînement. L’Armée Rouge entre dans la ville le 31 août 1944, et à la fin de la guerre les Soviétiques la remettent entre les mains du nouveau pouvoir communiste inféodé à Moscou. La synagogue est transformée en usine d’engrais chimiques, ce qui contribue grandement à sa détérioration. Des travaux de restauration seront entrepris de 1978 à 1987. Aujourd’hui, elle est le siège d’événements culturels.

Varsovie, Augustów, Sejny. 3 et 4 août 2013

Et avant de quitter Sejny, jetons un coup d’œil sur ce bâtiment qui abrite la bibliothèque municipale et un centre culturel.

Published by Thierry Jamard
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