Mardi 10 janvier 2012 2 10 /01 /Jan /2012 13:54
Qui était le roi légendaire de Cnossos, fils de Zeus et d’Europe, conçu sous un platane toujours vert, à Gortyne ? MINOS, bien sûr. Et cette Cnossos que l’on n’avait jamais réussi à situer, qui, en 1878, en a mis au jour les premiers éléments ? Un certain Kalokairinos, dont le prénom était… MINOS. Il y a vraiment des noms prédestinés. Quelqu’un vivait là, un Turc, car le site, déjà occupé au néolithique, n’avait jamais cessé d’être habité pendant 9000 ans. Ici s’est développé peu à peu, depuis 7000 avant Jésus-Christ, le plus grand habitat néolithique de Crète, qui a atteint son développement maximum en 3300. C’étaient de petites maisons dont les bases étaient de pierre et les murs de brique crue, et dont les habitants pratiquaient l’élevage, l’agriculture et un artisanat de poteries. L’habitat prépalatial minoen a duré de 3300 à 2000, les maisons occupaient à peu près le même espace que le palais que nous connaissons. Puis a été construit l’ancien palais. Cnossos, alors, est la plus puissante ville de Crète, elle entretient des relations avec Phaestos, avec Malia, avec l’Égypte, avec le monde égéen et avec l’Orient. Après les destructions qui ont eu lieu vers 1700 et que l’on attribue généralement à de violents tremblements de terre, est bâti le nouveau palais. C’est alors que Cnossos connaît son apogée. Le palais s’étend sur vingt mille mètres carrés, la ville sur soixante quinze mille, elle compte mille cinq cents maisons, et sa population atteint quinze mille habitants. Ce sont à peu près les mêmes chiffres, population et superficie, que Chandax –nom ancien d’Héraklion– à l’époque de sa splendeur sous les Vénitiens. Et puis les Achéens sont arrivés vers 1450, ont détruit les nouveaux palais de Phaestos, de Zakros, de Malia, etc., mais ont épargné celui de Cnossos parce que le nouveau chef de toute la Crète, l’anax grec, s’y est installé au prix de quelques aménagements. Cette nouvelle civilisation, guerrière, a fait peindre quelques fresques représentant des soldats, sujet que n’appréciaient pas les pacifiques Minoens. Mais vers 1375 le palais de Cnossos a lui aussi été détruit par le feu. On a évoqué une révolte des Minoens contre les nouveaux maîtres, une action de Mycènes contre une cité qui, faisant sécession, devenait concurrente, ou au contraire une action des sujets mycéniens de Cnossos qui, indépendantistes, se révoltaient contre des maîtres trop soumis à Mycènes. Mais c’est à cette époque qu’a disparu le dernier palais.
 
741a1 Arthur Evans, à Cnossos
 
Minos Kalokairinos était un antiquaire. Il n’a pu obtenir l’autorisation de poursuivre ses fouilles. Mais un Anglais du nom d’Arthur Evans, né en 1851, qui avait été un brillant étudiant de philologie à Oxford, connaissant bien l’histoire de l’Empire ottoman, ayant parcouru l’Europe, de la Finlande et de la Suède à la Bosnie et à la Serbie, et qui s’était passionné pour les travaux de Schliemann, le découvreur de Troie et de Mycènes, eut envie de s’atteler à la fouille de Cnossos envisagée par Schliemann mais que le décès prématuré de celui-ci, en 1890, avait empêchée. Le père d’Evans était riche, grâce à l’exploitation d’un moulin pour la fabrication de papier. Sir Arthur Evans puisa dans sa fortune pour acheter le domaine au Turc qui l’habitait et pour financer la campagne de fouilles. Le tout fut mené en un temps record, de 1900 à 1903. Très vite, l’architecture des bâtiments, le style des fresques et des poteries, les objets de culte, les tablettes dont l’écriture linéaire A a été remplacée par le linéaire B, tout cela l’a amené à penser que l’ancien et le nouveau palais appartenaient à une civilisation autre que mycénienne. Il comprit que les Mycéniens étaient arrivés après et avaient supplanté une civilisation antérieure, qu’il appela minoenne. C’est en effet Evans le découvreur et le théoricien de la civilisation minoenne. On lui doit donc beaucoup.
 
En contrepartie, ses méthodes ont été très discutables. Anglais, oui, mais Américain dans les méthodes. Si des pans de mur, une fois dégagés, nécessitent une consolidation, mieux vaut les reconstruire. Si l’étage supérieur doit s’appuyer sur le soubassement, on va couler un sous-sol en béton. Si les menuiseries des portes et fenêtres, en bois, ont disparu, on va en faire de nouvelles en ciment dont on va strier la surface pour simuler les veines du bois. Si l’on trouve une base de colonne avec de vagues traces de peinture, on va refaire en béton toute la rangée de colonnes que l’on va peindre de couleurs brillantes. Et désormais, l’antique étant intimement lié au moderne, soutenu par lui, il ne peut être question de revenir à un état certes moins évocateur, mais aussi moins pollué de restaurations intempestives. Sans compter que bien des reconstructions se basent sur des conjectures non prouvées, ou dont le caractère erroné de certaines a déjà été prouvé. Bravo, en revanche, pour la copie in situ de fresques qui ont été transférées en musée pour leur conservation.
 
J’ai écouté les commentaires des visiteurs. Ce qu’en pensent les Allemands, les Néerlandais, les Russes, les Polonais, les Japonais, croisés en grand nombre, je l’ignore parce que je ne comprends pas leur langue. Idem pour les Américains dont l’accent ne me permet pas d’identifier les mots. En revanche, les Français, les Espagnols, les Italiens, et les Anglais s’ils parlent comme les speakers de la BBC, ont été les victimes de mon oreille indiscrète. Pour beaucoup de gens, les bases de murs éboulés à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol, comme à Phaestos, ou ici même dans les quartiers du sud, ne signifient pas grand-chose, ce n’est pas parlant, alors qu’au contraire les reconstructions d’Evans permettent de se faire une idée de ce qu’étaient ces splendides palais minoens. Mon sondage, sur quelques dizaines de personnes, n’a rien des méthodes scientifiques d’un Gallup. De quotas, point. Un millier de questionnés, très loin de là. De ma petite observation bien limitée, il ressort qu’une majorité de touristes apprécient. Évidemment, puisque je n’ai questionné personne et que j’ai seulement tendu l’oreille à des conversations qui ne m’étaient pas destinées, personne ne m’est apparu comme indifférent. Les indifférents se confondent avec ceux qui, quoique passionnés, parlent de la chaleur, ou rappellent leurs enfants, ou marchent silencieux lorsque je passe auprès d’eux. Mais pour la petite proportion de ceux qui sont opposés à ces reconstructions, c’est de l’indignation. Des mots forts. Un groupe de quatre jeunes Français, des garçons d’une vingtaine d’années, s’insurgeaient contre ce qu’ils qualifiaient de Parc Astérix pour les Minoens. Je trouve l’expression excellente et je la reprends à mon compte. On veut faire revivre la civilisation des Minoens à coups de béton comme, pour les Gaulois, c’est du carton-pâte. Il aurait été préférable de faire ici le strict minimum pour éviter qu’une fois sorties de terre ces ruines ne se détériorent, et de construire à proximité un complexe type Astérix ou Disneyland s’avouant pour ce qu’il est. En fait, je suis triste de ne pouvoir m’empêcher de crier haro sur ce que je considère comme un gâchis, alors que je respecte et que j’admire la générosité et l’érudition de ce chercheur qui a tant apporté à la connaissance des Minoens, de leur histoire et de leur civilisation.
 
741a2 reconstitution du palais de Cnossos
 
Les archéologues s’accordent pour imaginer, à partir de tous les éléments dont ils disposent, que le palais ressemblait à la maquette ci-dessus (que je n’ai pas photographiée dans un musée, mais que j’ai trouvée sur Internet). Même les reconstructions de sir Arthur Evans sont loin de nous montrer ce qu’était ce palais qui comptait un millier de pièces reliées par tout un dédale de couloirs. Un dédale, oui, parce que, justement, c’est le légendaire ingénieur Dédale qui, à la demande du roi Minos, aurait construit un labyrinthe où enfermer le Minotaure, et c’est ce palais où il était si facile de se perdre qui aurait donné naissance à la légende du labyrinthe.
 
741b1 Cnossos, fosses à grain ou à déchets, nommées Kou
 
Dés le début de la visite, après avoir franchi le contrôle, on se trouve dans la cour de l’ouest, et là on découvre trois grandes fosses circulaires qui sont l’un des rares restes de l’ancien palais. Elles datent de 1900-1700. Lorsque l’on a construit le nouveau palais, on les a recouvertes et elles n’ont plus été utilisées. À quoi elles ont servi, c’est un sujet de discussion entre spécialistes. Parfois on avance l’idée que c’étaient des silos à grain, mais généralement on en fait des décharges. Décharges pour toutes les ordures du palais, ou dépôt des offrandes faites aux sanctuaires et refusées, là encore il y a débat. Au fond de deux d’entre elles (et c’est le cas pour celle de ma photo) on a découvert qu’elles avaient été bâties au-dessus de restes de maisons prépalatiales (3200-1900 avant Jésus-Christ).
 
741b2 Knossos. Ce qu'Evans appelle 'le théâtre'
 
Précédemment, lors de notre visite du site de Phaestos, nous avons vu ce genre de marches, qui montent vers un mur, et qui par conséquent ne peuvent êtres prises pour un escalier. Ici, il n’y a pas de mur derrière, mais leur usage est le même, le public venait s’y asseoir pour assister aux cérémonies religieuses. On a pris l’habitude de nommer ces gradins le théâtre, quoique les représentations n’aient rien à voir avec des pièces de théâtre comme on les conçoit aujourd’hui, ni comme les concevaient les auteurs grecs classiques, Euripide ou Aristophane.
 
741b3 Cnossos, voie pavée
 
Puisque nous sommes en extérieur, et avant d’en venir aux bâtiments, voici une vue d’une rue. Étroite, certes, mais bien tracée et bien dallée. Je ne crois pas que le zèle d’Évans ait sévi au sol.
 
741c1a Cnossos
 
741c1b Cnossos
 
741c1c Cnossos
 
Nous sommes à l’entrée nord du palais, le côté de la route qui va vers la mer. Une voie étroite mène à dix piliers carrés et deux colonnes, qui devaient supporter à l’étage un vaste hall. Au bout, de part et d’autre, deux "bastions", dont Evans a reconstruit celui de l’ouest (ci-dessus) en y faisant copier une fresque représentant un taureau. Puisque c’était l’accès pour qui venait du port, Evans a supposé que c’était l’endroit où l’on enregistrait tous les produits importés, aussi a-t-il appelé ces constructions la douane.
 
741c2a Cnossos, bassin lustral
 
741c2b Cnossos, bassin lustral
 
Ce petit bâtiment possède un sol situé sous le niveau du terrain environnant, et l’on y accède de plain pied mais il faut ensuite, à l’intérieur, descendre quelques marches pour atteindre son sol. Par ailleurs, il se trouve près de l’entrée nord du palais, aussi le considère-t-on comme un bassin lustral où les visiteurs se purifiaient avant de pénétrer dans le palais, lieu sacré. Le problème que pose cette interprétation est que l’on n’a pas trouvé de traces d’eau sur les parois, or après un usage de plusieurs siècles (il date du nouveau palais en 1700 avant Jésus-Christ, et Cnossos a été détruit vers 1375, soit après plus de 300 ans) il y a des dépôts de sels minéraux, et il ne comporte pas non plus d’évacuation pour le vidanger. Selon Evans, cela ne change rien à l’interprétation car on ignore tout des procédures de purification, et rien ne dit qu’elles devaient se faire dans l’eau.
 
741c3 Cnossos, la maison sud
 
Le côté sud du palais a été trouvé très détruit. Ce bâtiment, appelé la Maison Sud, a été très largement reconstruit sur les trois niveaux qu’il possédait. Qu’il y ait eu trois étages, c’est certain, mais en fait, en dehors de quelques certitudes, cette reconstruction repose en grande partie sur des conjectures.
 
741c4 Cnossos, appartements royaux, portique aux haches
 
Divers indices ont fait penser à Evans qu’ici se situaient les appartements royaux. Les murs étaient revêtus de gypse et de fresques, et le sol est fait de grandes dalles. Il a été retrouvé des restes de bois calcinés, dont Evans a pensé qu’il s’agissait d’un trône, et il a fait fabriquer et placer un trône de bois dans la grande salle du bâtiment. Ce que l’on voit sur cette photo est le portique aux haches.
 
741c5 Cnossos, propylées sud
 
Les propylées sud sont le fruit d’une restauration en béton effectuée par Evans. Si je montre ici cette vue, qui par elle-même ne présente pas grand intérêt, c’est parce qu’elle permet d’apprécier comment, avec force béton pour les piliers qui ne se voient pas et pour le sol, des pans entiers du site ont été recréés artificiellement, selon des suppositions qui n’ont pas toujours pu être confirmées. Les murs eux-mêmes ont été remontés en pierres liées par du ciment.
741d1 Cnossos, porche ouest
 
 
Ceci est le porche ouest. C’était un espace couvert dont le toit s’appuyait sur trois murs, mais le porche était ouvert sur le quatrième côté où le toit était supporté par la colonne dont on voit la base sur ma photo.
 
741d2 Cnossos
 
Vers le sud, je le disais tout à l’heure, les constructions étaient en très mauvais état. Et je n’ai pas trouvé d’explication pour ce bâtiment à colonnes long et étroit, dont le sol comporte des rides de pierre et un rectangle. Je ne sais si la raison en est que les archéologues se posent la question. Mais je ne le crois pas, parce qu’Evans avait réponse à tout. Quand il ne savait pas, il inventait.
 
741d3 Cnossos, antichambre de la 'salle du trône'
 
Les fresques originales ont été transférées au musée d’Héraklion, et Evans a fait repeindre ici des copies, complétant les parties dégradées ou manquantes, mais l’original représente bien des griffons tels que ceux-ci. Dans la pièce qui se trouve derrière celle-ci, qui est écroulée et à laquelle on n’a pas accès, il y a des banquettes et un trône de pierre, ce qui l’a fait interpréter comme la salle du trône. Dès lors, la pièce que nous voyons ici, avec ses banquettes, est considérée comme son antichambre. Dans l’intervalle entre les banquettes, les archéologues ont trouvé la trace de cendres d’un meuble en bois. Aujourd’hui, pour la présentation au public, on a placé à cet endroit une copie du trône de l’autre salle. Au sol se trouvaient des vases d’huile en pierre, ce qui fait penser à un rituel. La cuvette de pierre, qui se trouvait dans un couloir voisin, a été apportée ici par les fouilleurs. À gauche, ce petit muret avec une colonne centrale isole une partie de la pièce qui est creusée en son centre, comme une petite citerne. Evans a pensé à un bassin lustral pour se purifier avant d’accéder à la salle du trône.
 
741d4 Cnossos
 
Je ne devrais pas publier cette photo, parce que je ne sais pas quel pouvait être l’usage de ce bâtiment. Mais tant pis, je la publie quand même, parce que je la trouve intéressante. La maquette montrant ce qu’a dû être le palais montre plusieurs étages, les reconstructions d’Evans concernent tantôt le rez-de-chaussée et tantôt l’étage, mais rarement elles donnent comme ici l’impression d’un bâtiment réel. Du moins, c’est ce que je ressens.
 
741d5 Cnossos, magasins de l'ouest
 
Cette partie du site est la première à avoir été découverte, en 1878. Un couloir dessert dix-huit de ces pièces longues et étroites qui sont les magasins de l’ouest, l’ensemble occupant 1300 mètres carrés. Tant le sol du couloir que les sols des pièces sont creusés de ces cases rectangulaires au nombre de quatre-vingt-treize, où étaient stockés des objets précieux et des vases. Il y a place pour 400 de ces pithoi, ces grandes jarres, mais on n’en a retrouvé que 150, entières ou en morceaux. Il n’y a pas trace de ce qu’elles ont contenu, vin, huile, légumes secs… En différents endroits, on a retrouvé des tablettes en linéaire B constituant des inventaires, et à l’extrémité du couloir avaient été remisées de vieilles tablettes en hiéroglyphes crétois et des empreintes de sceaux sur argile.
 
741d6 Cnossos, école de scribes ou atelier de potiers
 
Cette grosse pierre près du banc est creusée au sommet. Pour Evans, c’était un mortier où l’on malaxait l’argile destinée aux tablettes des scribes, et là se situait l’école où on leur enseignait à écrire. Cette hypothèse est très discutée, et l’on s’accorde généralement à penser que, si l’on malaxait en effet l’argile dans ce mortier, c’était plutôt pour un atelier de céramique situé dans le bâtiment juste derrière.
 
741e Cnossos, cornes rituelles
 
Lors de notre visite au musée archéologique d’Héraklion (mon article précédent), j’ai montré quatre figurines de terre cuite qui avaient les bras levés et qui dataient de 1200-1100 avant Jésus-Christ. Elles ne venaient pas de Cnossos (les deux premières étaient de Gazi, un site proche de Cnossos, les deux autres de Karphi qui est au sud de Malia, dans la montagne, à 1100 mètres d’altitude), mais sur un banc, dans un bâtiment attenant au mur que montre ma photo, ont été retrouvées d’autres statuettes aux bras levés, ainsi qu’une double hache en pierre. Car ce bâtiment était un sanctuaire lors de la période postpalatiale. On ne peut, alors, s’étonner de la présence de ces grandes cornes rituelles dans ce secteur.
 
741f1 Cnossos
 
741f2 Cnossos
 
741f3 Cnossos, canalisation
 
Le système de gestion des eaux était très évolué. On voit ci-dessus un égout et une rigole d’écoulement de l’eau. Quant à l’eau potable de consommation, elle était captée à une source proche et acheminée dans des tuyaux de terre cuite. Sous le sol, visible à travers une grille à barreaux assez serrés, j’ai pu prendre cette troisième photo, que j’ai dû recadrer parce que les barreaux de la grille occupaient à droite et à gauche, à eux deux, environ 40% de la largeur de l’image. Néanmoins, on arrive à voir ce tuyau, qui est plus large à une extrémité qu’à l’autre, afin de pouvoir s’emboîter dans le suivant. L’eau court dans le sens du plus étroit au plus large, de sorte qu’elle s’écoule sans remous et sans ralentissement. Parce que certaines fontaines, certains puits, sont censés porter chance à qui y jette une pièce de monnaie (comme la fontaine de Trevi, à Rome), beaucoup de touristes pensent que la tradition est la même partout où il y a un trou dans le sol. Au nombre de pièces tombées près de la tuyauterie, on voit que cet hiver bien des gens vont gagner le gros lot de la Loterie Nationale ou jouer le bon cheval aux courses.
 
N’ayant pas, moi-même, offert mon obole aux puissances souterraines, je ne suis pas en concurrence avec ces personnes pour l’obtention du pactole. Ainsi, je peux conclure cet article en leur souhaitant de gagner.
Par Thierry Jamard
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Mardi 10 janvier 2012 2 10 /01 /Jan /2012 02:20
Nous voici de retour à Héraklion. Après avoir vu maints sites minoens en Crète, le moment est venu de voir les objets qui y ont été trouvés et de les mettre en relation avec les civilisations crétoises successives. Or nous constatons avec stupeur que le musée est fermé pour travaux. Mais il est aussi indiqué que dans un petit bâtiment voisin qui, à vrai dire, ne paie pas de mine, les objets les plus significatifs sont montrés au public, une sélection de 450 pièces. Nous nous y rendons, et là… Ô merveille, un concentré de bonheur. Rien que des pièces exceptionnelles. C’est même épuisant, l’œil n’a pas le temps de se reposer entre deux vitrines, de poser le regard sur une poterie un peu courante, sur une statuette sans grande originalité. On va de splendeur en splendeur. Et il me faut faire un choix… Je ne peux quand même pas tout publier. Après une sélection draconienne qui me déchire le cœur, après avoir amplement triché en regroupant souvent plusieurs objets sur une seule image, il reste encore quarante neuf photos. Tant pis, je ne peux pas faire moins.
 
740a1 statuettes néolithiques entre 6500 et 4800 avt JC
 
 
Commençons par deux statuettes néolithiques. Cette femme au ventre rebondi, mais surtout dotée de cuisses et de fesses monumentales, pleines de graisse (on dit qu’elle est stéatopyge, aux fesses grasses, et non callipyge comme je l’ai entendu dire, ce qui signifie aux belles fesses, comme cette Aphrodite du musée de Naples qui est mince et se retourne en se retroussant pour s’admirer), est symbole de fertilité et elle est datée dans la fourchette 5800-4800 avant Jésus-Christ. Quant à cet homme de marbre blanc, il est encore plus ancien et remonte au début du néolithique (6500-5800).
 
740a2 vases à libations (2300-1800 avant JC)
 
Passons à l’époque prépalatiale. Fertilité encore pour ces deux vases à libations (2300-2000 avant Jésus-Christ pour celui de gauche et 2200-1800 pour celui de droite). Ils sont en forme de femmes qui se tiennent la poitrine, laquelle est pourvue de trous à l’emplacement des tétons. Ainsi, le liquide offert à la divinité, vraisemblablement du lait, semblait jaillir d’elles, ce lait des mères, ce lait qui permet de grandir aux petits d’hommes comme aux petits d’animaux.
 
740a3 vases en terre cuite (2600-1900 avant JC)
 
Ces deux vases à libations en forme d’animaux sont, l’oiseau, de 2600-2300 avant Jésus-Christ (prépalatial), et le taureau de 2000-1900 (anciens palais). Malgré la petite taille de la photo, en la regardant bien on se rend compte que trois hommes, dont les proportions ne sont guère respectées, l’affrontent de face, un sur chacune de ses cornes et le troisième sur son mufle. Il s’agit sans doute de la représentation d’une chasse au taureau sauvage pour le capturer vivant. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un de ces numéros d’acrobatie comme je vais en montrer tout à l’heure.
 
740a4 figurines de type cycladique, 2500-2300 avant J.-C
 
Ces deux figurines, crétoises mais de type cycladique, sont de l’époque prépalatiale (2500-2300). La figurine de droite, assise, et qui de plus semble masculine, n’est pas du type courant. Quant à cette femme, à gauche, elle serait plus classique si elle n’était représentée avec cette très amusante petite culotte en peau de panthère, et surtout si elle était, comme toutes les autres, en marbre. Mais c’est l’unique exemplaire connu en ivoire.
 
740a5 couvercle de pyxide en schiste, 2500-2000 avant Jésu
 
Il s’agit ici du couvercle d’une pyxide, c’est-à-dire d’une boîte à onguents ou à bijoux, en schiste, provenant de Zakros et datant de 2500-2000 avant Jésus-Christ. Ce chien étendu qui fait office de poignée est très fin et élégant. Le musée montre un autre couvercle, celui-là avec sa pyxide, exécutés dans la même matière et avec un chien à peine différent et dans la même position. Cette pyxide vient de Mochlos, sur la côte nord, à environ 75 kilomètres de Zakros, sur la côte est. Néanmoins, malgré la distance, les similitudes sont telles qu’il est certain qu’elles proviennent de l’atelier du même artisan.
 
740b1 poignards en argent, 2800-2300 avant Jésus-Christ
 
Ces superbes lames de poignards en argent datent de 2800-2300 avant Jésus-Christ. Il en existe d’autres en bronze, moins belles, mais réalisées dans un métal plus dur.
 
740b2 Colliers d'or et de pierres semi-précieuses, 2500-15
 
Voyons quelques bijoux, qui s’étalent de 2500 à 1500 avant Jésus-Christ, soit de l’époque prépalatiale à celle des nouveaux palais. Ce sont des colliers de perles d’or ou de pierres semi-précieuses.
 
740c1 Sceau cylindrique, 18e siècle avant Jésus-Christ
 
Nous voici à l’époque des palais. De 1900 à 1700 environ, ce sont les anciens palais. Ce sceau cylindrique en hématite n’est pas Crétois, mais babylonien, prouvant les relations entre ces deux civilisations. Il date de l’époque d’Hammurabi (1792-1750), le grand roi de Babylone. L’homme à gauche, avec une épée, est un dieu ou un héros non identifié, mais à droite il est en face d’Ishtar, déesse de l’amour physique et de la guerre.
 
740c2 poignard (1800-1700 avant Jésus-Christ)
 
Ce poignard de bronze à la poignée gainée d’une feuille d’or travaillée a été trouvé à Malia et date de 1800-1700 avant Jésus-Christ. Une très belle pièce.
 
740c3 pendentif abeilles en or, de Malia (1800-1700 avant J
 
De Malia également, et de la même époque (1800-1700), provient cet exceptionnel pendentif en or représentant deux abeilles qui tiennent entre leurs pattes un rayon de miel et y déposent une goutte de miel. Sur leur tête elles portent une petite cage sphérique enfermant entre ses barreaux une bille en or. C’est l’un des plus beaux chefs-d’œuvre minoens de joaillerie, par l’invention, par la réalisation, par le mélange de techniques de travail de l’or.
 
740c4 petit singe à casquette, de Phaestos (1800-1700 avan
 
C’est à Phaestos que l’on a découvert cet adorable petit singe assis (1800-1700 avant Jésus-Christ), au gros ventre, et portant sur la tête un curieux bonnet noir au bord tuyauté.
 
740d1 maison minoenne en terre cuite (1600 avt JC)
 
740d2 façades de maisons minoennes (1600-1500 avant JC)
 
En nous rapprochant de nous, voici des œuvres de la période des nouveaux palais. Je disais hier que les archéologues avaient pu reconstituer les constructions à partir de leurs observations sur le terrain. Il faut ajouter ces petits objets de terre cuite. D’abord cette remarquable maison minoenne de 1600 avant Jésus-Christ, absolument authentique (sauf la couverture qui a été ajoutée après la découverte) et qui permet de voir le balcon, le puits de lumière, les colonnades, etc. Par ailleurs, ces plaques choisies parmi une collection nombreuse (1600-1500 avant Jésus-Christ), qui décoraient sans doute un coffre ou autre meuble, donnent une idée des façades des maisons, avec souvent au sommet une excroissance qui représente l’arrivée de la cage d’escalier sur le toit en terrasse.
 
740d3 outils divers en bronze (1600-1450 avant J.-C.)
 
On est frappé par le modernisme de ces outils, à part le matériau dont ils sont faits, du bronze et non du fer. En effet, ils datent de 1600-1450 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire des nouveaux palais. C’est donc encore le règne des Minoens. Puis viendront les Achéens, qui eux aussi ignorent le fer. Mais lorsque tomberont les Achéens, ou Mycéniens, ceux de la Guerre de Troie, et que déferlera sur eux, vers 1100, la vague dorienne, détruisant leurs palais par le feu, ces envahisseurs arriveront avec le fer.
 
740d4 poteries diverses, 1500-1450 avant JC
 
J’ai choisi ces trois poteries parmi d’autres parce qu’elles représentent divers styles de décoration. Toutes trois sont contemporaines (1500-1450 avant Jésus-Christ). À gauche, provenant de Palaikastro, un décor marin avec cette pieuvre qui tend ses tentacules, que l’on retrouve souvent sur les poteries minoennes, et des oursins pour remplir les espaces nus. Au milieu, trouvée à Phaestos, cette cruche porte un dessin très géométrique et pourtant figuratif de roseaux serrés, au graphisme extrêmement décoratif. C’est de Pseira, une petite île en face de Mochlos, dans le golfe de Mirambello (celui où se trouve Agios Nikolaos), que vient la poterie de droite en forme de panier. Elle est décorée de doubles haches, dont j’ai déjà à maintes reprises dit qu’elles faisaient partie d’un rituel religieux minoen.
 
740d5a jeu minoen du palais de Cnossos (1600-1500 avt JC)
 
740d5b jeu minoen du palais de Cnossos (1600-1500 avt JC)
 
On a retrouvé dans le palais de Cnossos cette magnifique table de jeu incrustée d’ivoire, de cristal de roche et de pâte de verre. On la date de 1600-1500 avant Jésus-Christ. Sur la seconde photo, j’ai inséré en bas à droite la photo d’un jeton d’ivoire (sur la première photo, on en aperçoit quatre dans une petite vitrine derrière le jeu). On a surnommé cet objet "le jeu d’échecs", mais il est évident que ce ne sont pas des échecs, et on ignore comment on y jouait. Non seulement cet objet est remarquable par sa beauté, sa richesse, mais en outre il nous dit que les Minoens adultes pratiquaient des jeux de société.
 
740d6a fresque minoenne du taureau et de l'acrobate
 
740d6b fresque minoenne du taureau et de l'acrobate
 
Malheureusement, les projecteurs plaquent deux spots sur cette merveilleuse fresque de Cnossos (nouveau palais), laissant d’autres zones dans une ombre relative. J’ai essayé de diminuer le contraste avec Photoshop, mais les couleurs y perdent leur vivacité. Par ailleurs, cette fresque étant grande, quand je la montre en petit format dans la limite des dimensions de ce blog, on perd les détails, d’où les trois photos de personnages en plus gros plan regroupées sur la seconde image. Ces tauromachies sans mise à mort (à distinguer des sacrifices sanglants, qui se pratiquaient sur les autels) avaient leur place au sein des célébrations religieuses et mettaient en jeu des acrobates comme celui que l’on voit ici. La foule assise sur les gradins de ce que l’on appelle "le théâtre" à Phaestos, assistait aux processions rituelles et à ces joutes entre hommes et taureaux. Pas plus les textes de l’époque, en hiéroglyphes puis en linéaire A, non déchiffrés à ce jour, que des représentations graphiques ou sculptées n’évoquent des accidents. Et pourtant le risque était tel que l’on ne peut imaginer les acrobates réussissant systématiquement leur saut périlleux par dessus le taureau sans jamais se faire encorner, piétiner.
 
740d7a Acrobate minoen en ivoire, 1700-1450 avant Jésus-Ch
 
740d7b Acrobate minoen en ivoire, 1700-1450 avant Jésus-Ch
 
C’est le même sujet que traite cet acrobate en ivoire (1700-1450 avant Jésus-Christ) d’une remarquable finesse d’exécution. C’est une œuvre d’art d’une rare qualité.
 
740e1 Disque de Phaestos, 1600-1450 avant Jésus-Christ
 
740e2 Disque de Phaestos, 1600-1450 avant Jésus-Christ
 
Si cette exposition est un extrait du musée en montrant les pièces principales, ce disque de Phaestos est l’un des sommets de cette exposition. Ma deuxième image montre la partie supérieure de chacune des faces figurant sur ma première photo, retournée de 180 degrés pour être lue à l’endroit. Ce disque d’argile d’un diamètre de 16 centimètres, datant de 1600-1450 et découvert par l’Italien Pernier en 1908 porte, sur ses deux faces, des inscriptions hiéroglyphiques qui s’enroulent en spirale de l’extérieur vers le centre, séparées en groupes par des segments de rayons. On compte 61 segments regroupant de deux à sept signes et 241 signes au total, ces signes étant au nombre de 45 différents. Ils ont été "imprimés" dans l’argile fraîche au moyen d’un sceau de pierre tendre ou d’or, reproduisant donc exactement identiques à eux-mêmes ces signes. Cette écriture ne se retrouve nulle part ailleurs, ce qui la rend très mystérieuse, et malgré des centaines de tentatives de déchiffrement elle reste incompréhensible. Le fait de regrouper plusieurs signes dans une même case semble indiquer qu’il s’agit d’une écriture syllabique, chaque signe n’étant pas un idéogramme (qui exprime une idée), mais un son. Toutefois, il n’est pas exclu qu’il s’agisse d’idéogrammes représentant chacun un mot d’une seule syllabe, réutilisés ensuite en tant que son dans des mots à la signification totalement différente, comme dans les charades, ou dans le jeu "Le chien de Monsieur le Curé n’aime pas les os. Que lui donnerez-vous ?" et il s’agit d’éviter le son "O", il pourra manger de la viande, du sucre, du lait, mais pas d’eau. Il semble que cette écriture syllabique soit de même famille que les deux écritures linéaires A et B, mais différente. Un linéaire C, en quelque sorte. Ces signes représentent des êtres humains, des membres humains, un bateau, des oiseaux, d’autres animaux, des outils, des vases… En observant les détails que je publie, on voit sur celui du haut plusieurs fois un homme en pagne qui marche d’un pas décidé, et aussi une tête coiffée comme un Iroquois (peuple qui n’existait pas à l’époque !) et également tout en bas du détail du bas un petit garçon nu. Je vois aussi plusieurs fois un petit rameau à quatre feuilles, un poisson, un oiseau. Ce disque a été découvert dans un lieu qui, on ne peut en douter, était de caractère sacré. En effet, il s’y trouvait aussi un rhyton en forme de taureau, un autre vase à libations, et sur ses parois de petits compartiments de brique étaient aménagés, comme à Zakros, pour recevoir des objets sacrés et, non loin, se trouve une crypte à piliers. Enfin, sur le sol il y avait du charbon, de la cendre et des os de bœuf carbonisés. Voilà pourquoi il ne pouvait s’agir que d’un lieu de culte. Par ailleurs, il y avait aussi des fragments de céramique datés 1650-1600 et une tablette en linéaire A. Nous disposons de trois guides et d’un gros livre sur la Crète qui, logiquement, ne peuvent longuement s’étendre sur le sujet, mais nous avons aussi deux livres sur Phaestos et le catalogue du musée. Curieusement, aucun ne suggère une hypothèse qui me vient spontanément à l’esprit. Si ce disque est contemporain du linéaire A avec qui il voisine dans cette pièce, et si cette pièce est liée au culte, je me demande s’il ne s’agirait pas d’une écriture réservée aux initiés, aux prêtres, mais qui noterait la même langue crétoise minoenne, non grecque, que le linéaire A.
 
740f1 bagues sceaux en or (1600-1400 avant J.-C.)
 
Pour chacun des objets que je montre, j’ai envie d’employer les adjectifs superbe, splendide, merveilleux, admirable… Voilà donc quatre magnifiques chevalières en or. La première en haut à gauche est datée 1500-1400, soit fin de la période palatiale, juste avant l’arrivée des Mycéniens (Elle est de Cnossos, dont le palais n’a été détruit que vers 1375, après ceux de Phaestos et de Zakros). Comme la plupart des bagues de ce type, elle représente la Grande Déesse des Minoens, et le thème favori est ses épiphanies, c’est-à-dire ses apparitions. Cette première chevalière, donc, appelée "bague de Minos", représente deux femmes nues tenant chacune un arbre dont elles pratiquent le culte, tandis que la déesse, dans sa longue robe, est assise sur un siège qui flotte dans les airs, tout à droite. Et puis, hélas peu visible sur ma photo, cet arc de cercle au pied du mont est un bateau sur lequel se tient une autre épiphanie de la déesse. Elle apparaît donc simultanément dans le ciel et sur les eaux.
 
Nouvelle scène d’épiphanie sur la chevalière en haut à droite (1600-1450, soit période des nouveaux palais), où la Grande Déesse apparaît au milieu, et en dessous, sur terre, trois femmes vêtues comme elle et tendant les bras vers elle, dansent une danse sacrée. Un peu partout, des fleurs poussent bien droites, car c’est une déesse de la fécondité.
 
En bas à gauche (1600-1500 avant Jésus-Christ) la Grande déesse apparaît au centre, tandis que de chaque côté ont lieu des scènes de culte. À droite, une prêtresse tient un arbre par ses branches, c’est donc comme sur la première bague un culte de l’arbre. On sait l’importance qu’avait l’olivier dans la vie des Crétois dès les époques les plus reculées. Sur la gauche, cette autre prêtresse rend un culte à une pierre. Les Minoens, comme beaucoup d’autres peuples, rendaient un culte aux météorites. En effet, une météorite, autrement dit un bétyle, est une pierre venue du ciel, elle est donc envoyée par une divinité. De même, la Pierre Noire dans la mosquée de la Mecque, dont Mahomet a dit qu’elle absorberait les péchés accomplis par chaque homme qui la toucherait (mais aucun culte ne lui est rendu, l’Islam s’en tient au strict monothéisme d’Allah) était considérée avant l’Islam, avant Mahomet, comme une météorite et était à ce titre l’objet d’un culte païen.
 
La chevalière ronde, en bas à droite, représente un griffon qui la traverse en volant, et la Grande Déesse qui plane au-dessus de lui. Le griffon, cet animal fabuleux mi-aigle, mi-lion, est apparu d’abord du côté de Suze, en Élam, cette région juste à l’est de la Mésopotamie et du Golfe Persique. Puis on le trouve vers 3000 avant Jésus-Christ en Égypte. Et le voilà en Crète au milieu de l’époque néopalatiale (1600-1500). On voit, ici encore, les liens étroits et anciens entre l’Orient, l’Égypte et la Crète. Plus tard, le monde grec adoptera également le griffon, et après la conquête Rome l’importera en Italie.
 
740f2 doubles haches (grande, 1500-1450 et petites, 1700-16
 
J’ai regroupé sur cette image en haut une vraie double hache rituelle de la fin des nouveaux palais (1500-1450 avant Jésus-Christ) emmanchée pour la présentation sur un manche moderne, et en bas trois doubles haches votives en or, nettement plus anciennes (début des nouveaux palais, 1700-1600). On a vu précédemment que cet objet entrait dans le culte minoen.
 
740f3 Phaestos, banquet funèbre dans un monument funérair
 
740f4 Phaestos, sanctuaire domestique, 1600 avt JC
 
740f5 Phaestos, danse rituelle d'hommes (1600 avant JC)
 
Les trois scènes ci-dessus, réalisées en terre cuite, proviennent de Phaestos et sont datées 1600 avant Jésus-Christ. Elles sont assez rudimentaires, de sorte que ce n’est pas leur aspect artistique qui est intéressant, mais leur signification religieuse. Voici ce qu’en dit la notice informative placée dans la vitrine, même si j’ai l’impression qu’il y a interversion entre les deux premières. Mais pour le cas où c’est moi qui me tromperais, je laisse l’ordre donné par le musée, selon qui la première scène représente un banquet funèbre dans un monument funéraire, la seconde une scène d’offrande dans un sanctuaire domestique peut-être adressée à un ancêtre décédé, et la troisième une danse rituelle d’hommes sur une piste circulaire.
 
740f6a Cnossos, tête de taureau, vase à libation, 1600-15
 
740f6b Cnossos, tête de taureau, vase à libation, 1600-15
 
Cette admirable tête de taureau en serpentine qui vient de Cnossos date de 1600-1500 avant Jésus-Christ, soit le milieu de la période néopalatiale. C’est un vase à libations (un rhyton) dont les cornes sont plaquées d’une feuille d’or, les yeux sont en cristal de roche au centre d’un coquillage et le mufle est figuré par une incrustation de jaspe.
 
740g1 figurine d'adorant en bronze (1600-1300 avt JC)
 
Cet homme, le corps fortement cambré et la main sur la tête est un adorant, c’est-à-dire un fidèle en position d’adoration. Datant de la période postpalatiale (1400-1300 avant Jésus-Christ), quand les Grecs sont désormais installés en Crète où ils sont arrivés avec leurs dieux, il ne permet pas de dire à quelle divinité il rend hommage.
 
740g2 Cnossos, déesse aux serpents (1600 avant JC)
 
740g3a Cnossos, déesse aux serpents (1600 avant JC)
 
740g3b Cnossos, déesse aux serpents (1600 avant JC)
 
Dans mon hit-parade personnel, ces deux petites sculptures en faïence datant de 1600 avant Jésus-Christ et provenant de Cnossos sont tout en haut. On les appelle "la déesse aux serpents", en fait peut-être une déesse à moins que ce ne soit plutôt une prêtresse. Dans sa robe élégante et riche qui lui découvre la poitrine pour symboliser sa fertilité, elle porte un félin sur son chapeau, et des serpents lui enserrent les bras sur la première photo, elle en tient un dans chaque main sur la seconde photo. Le serpent qui rampe sous les pierres et qui hiberne sous des souches ou dans des trous sous la terre est considéré comme un animal chthonien en relation avec le monde infernal, la déesse domine donc toute la nature, sous et sur la terre avec le serpent et le félin.
 
740h1 sceaux de Cnossos, 1450-1400 avant Jésus-Christ
 
Ces trois sceaux trouvés à Cnossos, les deux premiers en hématite et le troisième en onyx, datent de la fin de l’époque néopalatiale (1450-1400 avant Jésus-Christ), alors que les palais de Zakros et de Phaestos ont déjà été détruits. Deux taureaux sur le premier, un taureau attaqué par un lion sur le second, et sur le troisième la déesse Maîtresse des Animaux, qui se tient entre deux griffons ailes déployées. Parce que ces sceaux sombres sont encore moins visibles que les chevalières en or, j’ai procédé au montage, sur une seule image, des trois sceaux et des trois images que le musée donne de leur gravure. Puisqu’il s’agit de leur empreinte, elle est inversée.
 
740h2 amphore égyptienne albatre avec hiéroglyphes (1400-
 
Cette amphore d’albâtre est importée d’Égypte. Elle porte une inscription hiéroglyphique (que j’ai "collée" au bas de la photo) qui nous donne l’indication de sa date. Elle dit : "Le dieu bon, Men-Heper-Rê, le fils du soleil Thoutmosis, magnifique dans ses transformations, qui jouit de la vie éternelle", ce qui permet de dater le vase de la dix-huitième dynastie (1570-1320 avant Jésus-Christ), et plus précisément, grâce aux qualificatifs attribués au pharaon, à Thoutmosis III (environ 1479-1425).
 
740h3 Cnossos, 'la Parisienne' et déesse en épiphanie (14
 
Ces deux fresques exceptionnelles ont été réalisées peu avant la destruction du palais de Cnossos, entre 1400 et 1350 avant Jésus-Christ. Celle de gauche, que les archéologues, en la découvrant, ont surnommée "la Parisienne", est une prêtresse qui prend part à un banquet rituel. Celle de droite, avec ses longues mèches ondulées flottant de part et d’autre de sa tête, est interprétée par les uns comme une danseuse rituelle, par d’autres comme la Grande Déesse en épiphanie. La finesse du dessin, la vie qui s’en dégage, le brillant des couleurs, révèlent un artiste de grand talent.
 
740h4 lions et taureaux en or, fermetures de colliers, 1350
 
À présent, passons à la période postpalatiale, 1350-1300 avant Jésus-Christ. Ces petits félins, ces petites têtes de taureaux en or, sont des attaches de colliers en provenance d’Agia Triada.
 
740h5 Agia Triada, balançoire rituelle (1450-1300 avant J.
 
D’Agia Triada également vient cette balançoire (1450-1300 avant Jésus-Christ) de cordes tendues entre deux poteaux sur lesquels sont perchées des colombes. L’usage de la balançoire n’est ni une distraction, ni un confort, c’est une pratique religieuse. On pratique encore de nos jours, en Inde et dans des régions de la Grèce profonde, le balancement rituel. Cette femme représentée en terre cuite est donc une fidèle ou une prêtresse.
 
740h6a Sarcophage d'Agia Triada, scène de culte mortuaire
 
740h6b Sarcophage d'Agia Triada, scène de culte mortuaire
          740h6c Sarcophage d'Agia Triada, scène de culte mortuaire
 
 Voici le très célèbre sarcophage d’Agia Triada, trouvé dans une chambre funéraire close et qui date de 1300 avant Jésus-Christ. Sa renommée lui vient de l’intérêt exceptionnel que présentent les scènes religieuses qui y sont peintes sur la fine couche de plâtre dont il est enduit. Car, outre le plaisir esthétique que procure leur beauté, elles nous informent sur les pratiques funéraires de cette époque. Les Achéens sont arrivés, avec leurs croyances et leurs dieux, mais les pratiques minoennes ont subsisté. Il est rare qu’une religion nouvelle supplante complètement une religion ancienne sans qu’il y ait syncrétisme entre des divinités et que des rites soient maintenus ou adaptés. Même la révolution apportée par le christianisme n’a pas du jour au lendemain effacé des pratiques païennes. La naissance de Jésus après le solstice d’hiver, l’adoration des mages au moment des saturnales, la résurrection à l’équinoxe de printemps, le sang de Jésus versé comme une libation, l’autel où il est sacrifié comme l’agneau, tout cela est calqué sur le paganisme romain. Voyons donc ce que nous apprend ce sarcophage sur les pratiques religieuses des Minoens un siècle et demi après leur conquête par les Achéens.
 
Sur la face du sarcophage que montre ma première photo, on voit un taureau avec des liens attachant les quatre sabots et des courroies le fixant à la table, et derrière lui une femme, une prêtresse, le présente en geste d’offrande. En arrière-plan du taureau, un homme accompagne la cérémonie sur une double flûte. Sur la droite, un arbre sacré se dresse au-dessus d’un autel où une prêtresse dépose des offrandes. Tout cela nous montre comment pouvait se dérouler ce culte. Ce que je ne sais pas, c’est pourquoi sous la table des petits animaux vivants dont personne ne s’occupe sont en liberté. Apparemment, ils ne sont pas destinés à être sacrifiés. Sur ma photo, cette face du sarcophage est plus courte que l’autre parce que, la partie gauche étant détruite (le placage de plâtre s’est détaché et est perdu), j’ai préféré couper l’image : puisque je ne dépasse pas 600 pixels, l’image est ainsi plus lisible.
 
Mais l’autre face étant intacte, tant pis, je ne coupe rien. Le code graphique, qui veut que l’on représente les hommes avec une peau brune et les femmes avec une peau blanche, est bien commode pour identifier le sexe des personnages quand on ne les voit qu’en petite dimension. Trois hommes apportent en procession, le premier un bateau, les deux autres un animal vivant chacun (la notice dit des taureaux, mais je les trouve bien petits et bien légers, pour des taureaux), à un autre homme qui est sans doute le mort du sarcophage et qui se tient immobile devant la façade d’un palais. Sur la moitié gauche de l’image, les personnages sont tournés dans l’autre sens et regardent vers la gauche. Il y a un joueur de lyre qui accompagne deux prêtresses, celle qui est juste devant lui porte sur l’épaule une barre de bois à laquelle sont suspendus deux rhytons, un à chaque extrémité, et celle qui est en tête procède à des libations, versant le contenu des vases dans un grand chaudron placé entre deux fortes hampes au sommet desquelles sont fixées des doubles haches rituelles. On peut aisément imaginer avec quel plaisir j’ai pris en gros plan les différents personnages de ces scènes. Je me limiterai ici à montrer le gros plan de la dernière dont j’ai parlé, celle qui concerne les libations.
 
740h7 Déesses minoennes, 1200-1100 avant Jésus-Christ
 
Les mains levées sont, chez les divinités minoennes, un signe de protection, un geste favorable. À gauche ces deux déesses, l’une avec sur sa couronne des disques symbolisant le soleil, l’autre avec des oiseaux, datent de 1200-1100 avant Jésus-Christ. À droite ce sont des pavots que porte l’une des déesses, surnommée par les archéologues "la Déesse aux pavots", "the Poppy Goddess", ce qui laisse supposer que les Minoens faisaient usage de l’opium que l’on en tire. Et la dernière déesse, à droite, porte plus classiquement un oiseau. Ces deux dernières sont de 1200 avant Jésus-Christ.
 
740i1 Joueur de lyre en bronze (900-800 avant JC)
 
Puis c’est la période géométrique avec ce joueur de lyre (900-800 avant Jésus-Christ). N’est-il pas adorable, ce petit bronze ? Longs cheveux d’artiste, jambes courtes, bouche ouverte parce qu’il chante en s’accompagnant…
 
740i2 Léto, Apollon et Artémis (725 avt JC)
 
Là, au contraire, nous redevenons sérieux avec cette Triade de la toute fin du géométrique (725 avant Jésus-Christ). Sans aucun doute, il s’agit des jumeaux Apollon et Artémis et de leur mère Léto. Mais je ne saurais dire laquelle des deux femmes est Léto et laquelle est Artémis. Le voile couvrant à moitié le visage de celle de droite devrait être un indice que j’avoue ne pas savoir interpréter. Ce qui est clair, c’est que l’artiste a nettement exprimé la primauté d’Apollon en le représentant 50% plus grand que les deux autres. Normal, on les a trouvés dans le temple d’Apollon Delphinios, à Dreros (à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest d’Agios Nikolaos). Comme on le voit (bras brisé d’Apollon ainsi que sa gorge), ces statues sont creuses, elles sont faites d’une feuille de bronze forgé qui devait recouvrir une armature de bois. Les trous aux emplacements des yeux montrent que des yeux d’un matériau différent devaient donner une impression de vie au regard. On considère cette Triade comme les plus anciennes statuettes de culte de cette espèce en Grèce.
 
740i3 Athéna, de Gortyne (7e s. avant Jésus-Christ)
 
Septième siècle avant Jésus-Christ, donc début de l’époque archaïque, pour cette statue d’Athéna trouvée à Gortyne. Elle est identifiable grâce à son casque, et l’objet qu’elle brandissait de sa main droite était bien sûr une lance. Cette statue de celle que l’on appelle Pallas Athéna est du type du Palladion, et la main gauche devait, en conséquence, porter une quenouille. Car voici l’histoire de ce Palladion : Le dieu Triton avait une fille du nom de Pallas. Zeus avait aimé Métis qui fut enceinte d’Athéna mais, craignant qu’après la naissance de cette fille Métis ne donne naissance à un garçon qui le détrônerait, il avala Métis et se fit fendre le crâne d’où sortit Athéna tout armée. Puisqu’il n’y avait plus de mère pour s’en occuper, elle fut élevée avec Pallas et toutes deux étaient très amies, s’entraînant ensemble au maniement des armes. Mais un jour où Pallas maniait particulièrement bien sa lance, Zeus craignit pour sa fille, interposa son égide, et le coup porté par Athéna ne put être paré par Pallas, qui fut blessée à mort. Alors Athéna, inconsolable d’avoir involontairement tué son amie, façonna de ses mains le Palladion, un xoanon, c’est-à-dire une de ces vieilles statues de bois du culte originel, à la ressemblance de Pallas, lance de guerrière en main, mais quenouille de femme dans l’autre main, et plaça cette statue sur l’Olympe, auprès de Zeus, comme si elle était une déesse immortelle. Le Palladion était protecteur, aussi, lorsque Zeus poursuivit une certaine Électre, une Pléiade (sans rien à voir avec l’Électre fille d’Agamemnon et de Clytemnestre), pour la violer, celle-ci se réfugia auprès du Palladion. Furieux, Zeus saisit la statue et l’envoya au loin. Elle retomba sur terre dans le temple qu’Ilion, fondateur de Troie, était en train de construire à la déesse Athéna, et comme le toit n’était pas encore posé elle atterrit à l’endroit qui devait accueillir la statue de culte. Et voilà pourquoi, par la présence de cette statue protectrice, la ville de Troie résista dix ans aux assauts des Grecs. Mais une nuit, Ulysse et Diomède parvinrent à s’introduire dans Troie et à voler le Palladion. Arrive alors l’épisode du cheval de Troie et la victoire des Grecs. Mais une autre version de la légende, apparue plus tard et satisfaisante pour les Romains, avait fait confectionner un faux Palladion par les Troyens qui craignaient qu’on leur dérobât le vrai, et ce serait la copie dont se seraient emparés les Grecs. Cette version n’explique pas, alors, comment la ville n’a plus été protégée et a finalement été détruite, mais elle fait prendre par Énée le vrai Palladion lorsqu’il s’enfuit vers l’Italie. La Rome classique possédait, et conservait dans le temple de Vesta, une statue que l’on considérait comme ce Palladion apporté par Énée et auquel les Vestales rendaient un culte, car on pensait que grâce à lui Rome était protégée. Par exemple, c’est lui qui aurait fait qu’Hannibal n’ait pas pénétré dans Rome, alors que la Ville était à sa portée. Mais me voilà bien loin de mon sujet, car je voulais seulement dire que la statue d’argile que nous voyons ici est du type dit Palladion.
 
740i4 Lion avec vase d'offrande (7e s. avant JC)
 
Même matière et même époque pour ce lion couché. Outre son aspect esthétique très réussi, ce lion est également intéressant pour ce qu’il tient entre ses pattes. Il s’agit d’une coupe d’offrandes. Ici ou là, on voit des vases ou des coupes d’offrandes, mais ce sont de simples récipients, ils ne sont pas élégamment présentés par une sculpture.
 
740j1 Pièces en argent (4e s. avt JC)
 
Et nous arrivons à l’époque classique. Ces pièces en argent sont du quatrième siècle avant Jésus-Christ et ont été émises par les pus puissantes cités de Crète. Le choix des mythes qu’elles représentent, et qui sont issus de leurs lointaines origines minoennes (car plus de mille ans se sont écoulés depuis l’arrivée des Achéens, et les mythes ne dataient pas des derniers siècles minoens, loin de là), permettent d’identifier la cité qui les a émises. Ainsi, on a une représentation du labyrinthe du roi Minos (Cnossos), ainsi qu’un homme ailé, c’est Dédale ou Icare qui se sont évadés du labyrinthe par la voie des airs. Quant au taureau, c’est celui dont Zeus a pris l’aspect pour amener la belle Europe à Gortyne, où il s’est uni à elle.
 
740j2 Gortyne, Eros (2e s. avt JC)
 
Encore plus tard, c’est l’époque hellénistique. Cet adorable petit Éros (Amour) volant en argile est du deuxième siècle avant Jésus-Christ et il provient de Gortyne. Le musée a eu la bonne idée de ne pas présenter ces figurines à plat sur le plancher d’une vitrine, mais suspendues par un fil presque invisible.
 
740j3 Zeus-Serapis et Perséphone-Isis (180-190 après JC)
 
Et pour terminer cette longue, longue visite, nous voici entrés dans notre ère, ces statues sont de 180 ou 190 après Jésus-Christ, c’est l’époque romaine impériale et les contacts nombreux de Rome avec les pays qu’elle a conquis ou colonisés ont amené à travers tout l’Empire des cultes étrangers. C’est ainsi que Rome a adopté le culte indo-iranien de Mithra et que celui d’Isis l’Égyptienne s’est largement répandu en Grèce et en Italie, et cela souvent au prix d’un syncrétisme qui s’appuie sur des ressemblances plus ou moins prononcées. Nul ne s’étonne de la confusion du Zeus grec avec le Jupiter latin (et encore, l’étymologie des deux noms est la même –cela ne se voit peut-être pas au premier coup d’œil, et je me régalerais à en faire la démonstration, mais mes lecteurs auront la chance d’y échapper parce que cet article est déjà trop long), ni de celle de la Grecque Aphrodite avec la latine Vénus (dont, à l’origine, le nom est neutre, un comble pour une déesse qui devient ainsi la patronne de la beauté féminine). Il ne doit pas être plus surprenant, ici, que Zeus soit présenté sous les traits et avec les attributs de Sérapis, ou Perséphone sous ceux d’Isis reconnaissable au disque qu’elle porte sur la tête. Dans la mythologie égyptienne, Isis était toujours restée fidèle à l’amour qu’elle portait à son frère et époux Osiris pour lequel elle avait tant fait, parvenant même à lui rendre la vie, mais seulement aux enfers, lorsqu’il avait été tué par son frère Seth (je l’évoque dans mon blog d’avant-hier 5 août). Or le taureau Apis était l’une des manifestations d’Osiris quand, du séjour des morts, il venait sur terre. Ainsi existait-il le culte d’Oser-Apis. Or en langue grecque, l’usage de l’article est systématique, même avec les noms propres, on dit donc L’Homère, LE Socrate, LA Clytemnestre, et cet article au masculin singulier est O. Lorsque les Grecs ont entendu le nom Oserapis, ils ont cru que c’était LE Sérapis, d’où ce nom de Sérapis, qui a les attributs d’Osiris. Et comme Osiris, après sa résurrection, est devenu le juge des enfers, il est assimilé à Hadès le dieu grec du monde souterrain, mari de Perséphone, et accompagné du chien à trois têtes Cerbère qui garde l’entrée des enfers. Voilà comment on glisse du couple Isis / Osiris ou Sérapis au couple Hadès / Perséphone. Comme ces statues ont été trouvées dans le temple des dieux égyptiens de Gortyne, il s’ajoute une confusion supplémentaire, et c’est Zeus, le dieu père de Minos, Sarpédon et Rhadamante, rois légendaires de Crète, conçus par lui à Gortyne, qui est représenté sous ces traits. On voit que je ne termine pas cet article dans la plus grande clarté, car à cette époque la religion païenne du monde gréco-romano-égyptien est devenue d’une telle complexité, tellement emmêlée, qu’elle en a sans doute été affaiblie, rendant plus facile la conversion à la croyance en un dieu unique (même en trois personnes), révélé par sa manifestation incarnée, avec une histoire tragique mais simple et prônant une morale claire.
Par Thierry Jamard
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Mardi 10 janvier 2012 2 10 /01 /Jan /2012 00:59

739a1 le palais minoen de Malia

 

739a2 le palais minoen de Malia

 

739a3 le palais minoen de Malia

 

Nous voici à Malia, le troisième palais minoen par l’importance avec ses 7500 mètres carrés, après Cnossos (que nous n’allons plus tarder à visiter) et Phaestos (que nous avons vu le 28 juillet), et avant Zakros (visité le 3 août). Ni placage de gypse, ni fresques n’ornaient les murs de brique crue de ce palais, à la différence des autres, il était donc moins luxueux, mais son organisation autour d’une grande cour centrale ne permet pas le doute, c’était un palais royal. Un premier palais a été construit entre 2000 et 1900 avant Jésus-Christ, détruit par un tremblement de terre vers 1700. Un nouveau palais est construit, un peu plus petit que le précédent, mais l’arrivée violente des Achéens vers 1450 le détruit de nouveau, comme Phaestos et Zakros à la même époque, comme Cnossos un peu plus tard (1375 ou 1350). Le lieu sera encore occupé, semble-t-il, jusqu’au douzième siècle, où il a été définitivement et complètement abandonné. Ci-dessus, la maquette des ruines dans leur état actuel, puis la reconstitution de ce qu’ont été les lieux à l’époque néopalatiale. Cette maquette n’est pas le fruit de l’imagination créative d’un amateur de science fiction, et malgré son extraordinaire modernisme et son architecture complexe, elle repose sur des observations concrètes et réalistes d’archéologues distingués. Les bases des façades, les seuils de portes et les entablements de fenêtres permettent de reconstituer le rez-de-chaussée. Les montants des ouvertures, tombés au sol, indiquent leur hauteur. Les escaliers informent sur la présence d’étages, et les trous dans les murs, qui recevaient l’extrémité des poutres, sont des indications sur les hauteurs sous plafond et la constitution des planchers. Ces maquettes sont donc, sans aucun doute, très proches de la réalité. Et si, un moment, on en a douté, c’est une preuve supplémentaire qu'il y a de quoi admirer l’expertise des Minoens et leur modernisme.

 

739b1 palais minoen de Malia, entrée sud

 

Plusieurs routes, dont celle venant du port, convergeaient vers la cour centrale. L’une des deux entrées principales était celle-ci, l’entrée sud. Curieusement, on le voit, la route est étranglée en un passage plus étroit à son arrivée au palais.

 

739b2 palais minoen de Malia

 

Certes, le palais de Malia, comme les autres palais minoens, est en ruines, mais ici ce qui reste des murs est assez élevé. On se rend bien compte de leur composition et de leur aspect (mis à part le crépi).

 

739b3 palais minoen de Malia, loggia

 

Partant de la cour centrale, cet escalier dessert des magasins et une pièce à banquettes. La moitié droite de la photo, sur le côté de l’escalier, montre la loggia, d’où le roi pouvait assister aux cérémonies.

 

739c1a palais minoen de Malia, l'agora

 

739c1b palais minoen de Malia, l'agora

 

Nous sommes ici, avec ce que je vais montrer ensuite, dans l’une des rares parties conservées de l’ancien palais. C’est un espace dallé de 30 mètres de long sur 20 mètres de large, avec quatre grosses bases de colonnes qui laissent penser qu’il y avait un portique. Certains ont avancé l’hypothèse qu’il s’agissait de la cour centrale d’un autre palais. Totalement invraisemblable, du fait que les palais minoens, pour des raisons religieuses, sont toujours orientés nord-sud, comme l’est l’autre cour, alors que cette cour-ci est est-ouest. Elle ressemble plutôt à une agora, avec son portique. Mais on considère généralement le roi minoen comme un souverain absolu, qui ne pourrait tolérer une agora, place publique ouverte aux discussions, en particulier politiques. Cette cour, ou cette place, disons cet espace de 1200 mètres carrés, intrigue. Mais voyons plutôt ce que l’on trouve à côté.

 

739c2 palais minoen de Malia, crypte hypostyle

 

Je disais tout à l’heure qu’avec la grande cour dont je viens de parler, ce bâtiment date du premier palais. On y trouve des magasins avec de grandes jarres, ce qui peut paraître curieux dans cette partie du site qui semble indépendante du palais du fait de sa situation, d’autant plus qu’au sein du palais il y a d’autres magasins. Outre les magasins (dans mon dos, à gauche lorsque je prends cette photo), il y a cette pièce à banquettes et, au fond, une autre salle, appelée crypte hypostyle (salle fermée et soutenue par une ou plusieurs colonnes). Ce genre de salle aurait pu être un sanctuaire, mais on n’y a rien retrouvé, ni vase à libations, ni statuette, ni aucun autre objet cultuel. On est donc amené à lui chercher un usage laïque. J’ai eu la chance de mettre la main sur la publication du rapport de la séance tenue le 11 janvier 1963 à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Elle contient essentiellement la transcription d’une communication d’Henri Van Effenterre, qui était alors membre de l’École Française d’Athènes et menait les fouilles de Malia, qui ont constitué sa grande œuvre d’archéologue. La communication fait plusieurs pages, mais je vais en citer ce qui concerne directement cette esplanade et ces salles, et qui révolutionne la connaissance que nous avions de la structure sociale chez les Minoens, surtout au début du deuxième millénaire avant notre ère.

 

"Les ressemblances [de l’agora] avec certaines installations civiles du Moyen-Orient nous rappellent l’existence, dès les temps protohistoriques, dans des cités mésopotamiennes, d’institutions politiques comparables. Certains textes mythologiques nous décrivent même l’arrivée des dieux dans l’Ubshuukina, la cour réservée aux assemblées plénières, et le banquet arrosé de bon vin qui précédait leurs délibérations. Plus proche de notre contexte, Homère parle aussi du repas que prenaient ensemble les sages Phéaciens avant de réunir l’assemblée du peuple. Et si l’on songe, plus tard encore, aux institutions spartiates, on y retrouve également ce double organe politique : un conseil aristocratique siégeant à l’abri et proposant aux acclamations de la foule réunie en plein air la ratification des décisions prises en secret […]. Le roi reste pour nous le prêtre, fils ou époux de la grande Déesse, juge de son peuple, responsable des récoltes et de la conservation des semences, maître en son palais des ateliers et des magasins. Mais pourquoi ce rôle religieux et économique de premier plan évincerait-il tout autre pouvoir, toute autre fonction dans l’État ? […] L’intérêt des découvertes de Malia est donc de mettre désormais en question la conception trop autocratique et totalitaire que l’on se faisait de la royauté minoenne".

 

Ainsi donc, cette esplanade serait bien une agora, place publique pour l’assemblée du peuple, et la photo ci-dessus montre la salle où le conseil des anciens, l’aristocratie, aurait banqueté avant de délibérer. Ainsi s’explique aussi la présence de ces magasins d’où l’on aurait tiré à cette occasion la nourriture et la boisson. Dans mes lectures de livres d’aujourd’hui, personne ne fait référence à Van Effenterre, mais il y a de frileuses allusions au fait que le peuple disposait d’une agora, et personne ne donne une autre explication concernant ces lieux.

 

739c3 palais minoen de Malia, salle hypostyle

 

Ici aussi, on voit des colonnes soutenant une pièce qui dispose pour toute ouverture d’une seule porte. C’est donc encore une salle hypostyle, mais celle-ci est au niveau du sol (ce n’est pas une crypte) et elle se trouve au contact du palais.

 

739c4a palais minoen de Malia, crypte à piliers

 

739c4b palais minoen de Malia, crypte à piliers

 

Encore une pièce à piliers, mais celle-ci est partiellement enterrée (crypte) et, disposant d’autres ouvertures, elle n’est pas appelée hypostyle. Elle est située au centre des bâtiments du palais, mais en plein en face du milieu de la cour centrale. Et j’ai été tout heureux, en examinant toutes les pierres, de remarquer sur le pilier le signe de la double hache gravé dans la pierre. On sait que cette double hache avait une valeur cultuelle dans la religion des Minoens.

 

739d1 palais minoen de Malia, silos à blé

 

739d2 palais minoen de Malia, silos à blé

 

Ces grandes fosses cylindriques creusées dans le sol ne sont pas plâtrées, et cette absence d’enduit hydrofuge exclut que l’on en ait fait des citernes. C’étaient donc des silos à grain. On sait que le roi était détenteur des ressources, et cela ne s’oppose pas à la théorie de Van Effenterre selon qui le roi détenait les pouvoirs religieux et économique. D’ailleurs, ce pouvoir économique ne peut être mis en doute, parce que la Crète entretenait des relations étroites avec l’Égypte, dont elle n’est, en fait, pas beaucoup plus éloignée géographiquement que de la Grèce continentale, et des textes hiéroglyphiques font état d’échanges entre le roi et le pharaon, non comme des cadeaux, mais sous forme de troc de denrées dont les pays ont besoin, puisqu’à l’époque et dans ces pays la monnaie n’existe pas.

 

739e1 palais minoen de Malia, autel

 

739e2 palais minoen de Malia, table d'offrandes à cupules

 

Ces deux photos se réfèrent directement au culte. La première représente un autel d’un modèle unique. Ces quatre piliers de brique étaient destinés à supporter une grille où l’on consumait la viande des animaux offerts en sacrifice. La seconde montre une table d’offrandes à cupules. Tout autour, dans les petites cupules, on pouvait déposer des olives ou d’autres petits fruits, et au centre on pouvait procéder à des libations. On se rend compte, en l’examinant attentivement (malheureusement c’est peu visible, parce qu’elle est de même couleur que son arrière-plan), que sur la gauche son arrondi se déforme en bec pour verser le liquide précédemment offert en son centre.

 

739f1 palais minoen de Malia

 

739f2 palais minoen de Malia

 

739f3 palais minoen de Malia

 

Cette grande jarre est située dans le secteur qui date de l’ancien palais. Comme je la trouve belle, j’en montre deux détails. C’est par elle que je terminerai cet article. Ce palais est très intéressant à visiter, mais je pense que pour mieux profiter de la visite, il convient de s’informer précédemment à son sujet. Par exemple, cette agora, un grand espace sans rien d’autre que des bases de colonnes, n’a rien de très passionnant à voir si l’on ne sait pas quel a pu être son rôle, cas le plus ancien connu à ce jour de démocratie en Europe. La Grèce, mère de la démocratie, oui, mais pas seulement avec Périclès au cinquième siècle avant Jésus-Christ, 1500 ans plus tôt, en Crète, à Malia…

Par Thierry Jamard
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Vendredi 16 décembre 2011 5 16 /12 /Déc /2011 19:09
738a1 musée d'Agios Nikolaos, accessoires néolithiques en
 
738a2 lames d'obsidienne, 1re moitié du 3ème millénaire
 
Aujourd’hui nous sommes à Agios Nikolaos, une ville assez importante où nous avons passé la nuit et qui possède un grand musée archéologique réunissant des trouvailles faites dans toute la région. C’est par la visite de ce musée que nous commençons notre journée. Ci-dessus, une belle collection d’outils et une aiguille (à droite, la troisième en partant du haut) en os trouvés dans une grotte néolithique de Zakros, et une autre collection de lames d’obsidienne qui datent de la première moitié du troisième millénaire avant Jésus-Christ. Les Crétois importaient de l’île de Milo des blocs d’obsidienne, cette roche volcanique très dure, qu’ensuite ils débitaient sur place.
 
738b1 musée d'Agios Nikolaos, sarcophage minoen
 
On appelle larnax (pluriel larnakes) ce genre de petit sarcophage en terre cuite où l’on ne plaçait que des ossements, ou des cendres, parfois un petit corps replié. Celui-ci bénéficie d’une belle décoration, pieuvre minoenne à l’extérieur, dauphin à l’intérieur.
 
738b2 cruche minoenne, 1re moitié du 3ème millénaire ava
 
738b3 vase à libation 'déesse de Myrto', 2900-2200 avant
 
Tous les musées archéologiques de Grèce montrent de belles collections de poteries. À l’époque géométrique, et surtout à partir de l’époque classique, on montre les scènes qui y sont peintes, mais pour les plus anciennes ce sont surtout leurs formes qui sont remarquables. Je suis conscient qu’il serait fastidieux, dans ce blog, de montrer toutes ces formes à la fois originales, inventives et esthétiques. Deux seulement, cette cruche à la forme très moderne vient d’un cimetière minoen, à Siteia, et date de la première moitié du troisième millénaire. Par ailleurs, cet exceptionnel vase à libations en forme de femme stylisée et dont le bec verseur a la forme d’une cruche du modèle habituel à cette époque, qu’elle tient dans son bras. Quand je dis "cette époque", c’est une fourchette de 2900 à 2200 avant Jésus-Christ, à Myrto (village de la côte sud de Crète). Ce vase est appelé La Déesse de Myrto.
 
738b4 poterie de l'ancien cimetière d'Itanos, 750-725 avan
 
Ici, je ne montre que ce détail d’une poterie provenant de l’ancien cimetière d’Itanos et datant de 750-725avant Jésus-Christ. C’est donc la charnière entre ce que l’on appelle l’époque géométrique et l’époque archaïque. Je trouve intéressants ces guerriers.
 
738b5 sistres minoens en céramique (1800-1650 avant J.-C.)
 
Ces sistres minoens (1800-1650 avant Jésus-Christ) sont remarquablement conservés. Le cadre est en céramique, et les disques de percussion sont métalliques. Ces instruments de musique, agités et utilisés comme des tambourins aujourd’hui, proviennent d’une grotte du plateau de Lassithi (au sud de Malia, que nous verrons demain). Ils sont une preuve parmi bien d’autres des relations entretenues par les Minoens avec l’Égypte, car cet instrument était usuel en Égypte, utilisé exclusivement par des femmes pour le culte de divinités féminines. Lorsque les Grecs de l’époque hellénistique, puis les Romains, avec un sommet à l’époque d’Hadrien au deuxième siècle de notre ère, adoptèrent le culte de la déesse égyptienne Isis, épouse d’Osiris, ils accompagnaient son culte de rythmes donnés par des sistres. Les sistres étaient aussi utilisés dans les festivals religieux et pour les cérémonies funéraires.
 
738c1 aiguille en or pour cheveux ou vêtement (2300-2000 a
 
738c2 colliers minoens en cristal de roche et en faïence,
 
Quelques bijoux. Cette pâquerette en or, une épingle pour les cheveux ou pour le vêtement, datant de 2300-2000 avant Jésus-Christ, provient d’un cimetière prépalatial de l’île de Mochlos (une trentaine de kilomètres à l’est d’Agios Nikolaos). Il paraît que ce bijou pourrait s’être inspiré de bijoux d’Ur, en Mésopotamie, ce qui n’est pas étonnant puisque le peuple minoen provenait certainement d’Asie et a toujours entretenu des relations suivies avec les peuples de ce qui est aujourd’hui le Liban, la Syrie et l’Irak. Mon autre photo montre un fragment de collier en cristal de roche et un autre collier en céramique (cimetière minoen tardif de Milatos, sur la côte au nord ouest d’Agios Nikolaos, quatorzième ou treizième siècle avant Jésus-Christ).
 
738d1 musée d'Agios Nikolaos, taureaux minoens votifs
 
Quelques objets en terre cuite qui m’ont bien plu. Le taureau est un animal sacré en Crète. Les tauromachies, sans mise à mort, avec des acrobaties périlleuses, font partie des rites, et les cornes de taureau sont des signes rituels dont on n’a pas clairement pu définir le sens et qui figurent un peu partout dans les palais et les villes minoens. Mais ce que l’on sait, c’est que le taureau était symbole de force, d’indépendance et de fertilité. Ce n’est pas un hasard si Zeus sous forme de taureau a amené en Crète une princesse de Tyr au Liban, Europe, et si de leur union est né le roi mythique Minos. Ce n’est pas un hasard non plus si Poséidon a offert un magnifique taureau à Minos et si, parce que Minos ne le lui a pas sacrifié, il a rendu furieux ce taureau, et si la femme du roi, Pasiphaé, en est tombée amoureuse, s’est unie à lui et a ainsi engendré le Minotaure, que l’Athénien Thésée a vaincu. Le culte du taureau, et de ses cornes, tient donc une grande place dans la religion minoenne. En langue sémitique, le mot taureau se dit aleph et est représenté par une tête de taureau à l’envers, et de là le grec a tiré l’alpha, première lettre de son alphabet. Voici quatre représentations de la période 2000-1425 avant Jésus-Christ.
 
738d2 musée d'Agios Nikolaos, ex-voto minoens
 
Une vitrine présente toute une grande série d’ex-voto, dont quelques uns représentent des têtes ou des jambes, mais dont la plupart sont centrés sur le sexe, et plus particulièrement le sexe féminin. Sans doute s’agissait-il de problèmes de fertilité, et dans une société où l’homme a du mal à admettre sa stérilité et où l’état de la connaissance médicale n’est que rarement en mesure de trouver la cause de la stérilité d’un couple, il était plus confortable, plus satisfaisant, d’incriminer la femme. C’est donc elle qui doit implorer l’intervention divine pour être capable de concevoir, ou qui doit rendre grâce à la divinité si elle a obtenu satisfaction.
 
738d3 figurines minoennes (2000-1425 avant J.-C.)
 
738d4 figurines minoennes (2000-1425 avant J.-C.)
 
Dans cette même fourchette 2000-1450, et provenant des mêmes sanctuaires, j’ai trouvé originales ces figurines et je me suis amusé à les prendre de profil pour pouvoir ensuite, sur Photoshop, découper le fond et les présenter face à face.
 
738d5 figurine minoenne, palais de Malia, 2de moitié du 14
 
Mais je présente à part ce fragment de buste. Sa provenance comme sa datation sont différentes. Il a été trouvé dans le palais de Malia et date de la deuxième moitié du quatorzième siècle avant Jésus-Christ. La finesse du visage, le regard, le geste… J’aime beaucoup cette petite figurine.
 
738d6 fidèle ou prêtresse minoenne, 14e-12e s. avant J.-C
 
Celle-ci n’est pas aussi jolie, mais elle est intéressante, parce qu’elle représente une déesse ou une prêtresse minoenne en position de prière (Siteia, 14e-12e siècle avant Jésus-Christ). Et la base de son corps en cylindre est curieuse.
 
738e musée d'Agios Nikolaos, buste d'Isis (2nd-1er siècle
 
J’ai voulu réserver pour la fin de notre visite au musée archéologique d’Agios Nikolaos cette admirable Isis de bronze des alentours de Siteia. Elle est beaucoup plus récente que tout ce que j’ai montré précédemment, puisqu’elle est hellénistique (second ou premier siècle avant Jésus-Christ). Peut-être la partie inférieure du corps ne manque-t-elle pas, car il est possible que ce buste ait été fixé comme décoration à une boîte ou à un vase. L’identification d’Isis, elle, ne fait pas de doute, car la déesse est reconnaissable au nœud de son vêtement sur la poitrine, que l’on appelle "nœud d’Isis" ainsi qu’à sa coiffure dont les longues mèches raides sont, paraît-il, une référence à la tresse qu’elle aurait coupée sur la tête d’Osiris, mais j’avoue ne pas connaître cette légende. Autant que je me souvienne, elle récupère la caisse où Osiris a été noyé par son frère Seth, elle le cache dans les roseaux du delta du Nil, mais Seth le retrouve, le coupe en morceaux qu’il disperse, Isis les récupère, les assemble et, avec des gestes et mots magiques, lui rend la vie, mais sur le royaume des morts. Je ne vois pas quand elle lui a coupé des cheveux. Sans doute ma mémoire est-elle défaillante. Toutefois, je sais que cette coiffure est caractéristique d’Isis. Son culte est entré en Crète au second siècle avant Jésus-Christ.
 
738f1 Agios Nikolaos (Crète)
 
738f2a Agios Nikolaos (Crète)
 
738f2b Agios Nikolaos (Crète)
 
Sortis de ce musée extrêmement riche, nous faisons un tour en ville. Notamment (première photo ci-dessus), un canal relie à la mer un bassin auquel ne peuvent avoir accès que de petites barques. En effet, à son entrée, il est enjambé par un pont extrêmement bas. Autour de ce bassin, la promenade est calme. On passe devant cette petite église à la porte joliment décorée. Puis nous avons parcouru quelques rues, bordées des deux côtés par les mêmes boutiques de souvenirs, de cartes postales, de T-shirts que partout. Direction le port. Après avoir contemplé les bateaux et le paysage en allant tout au bout de la jetée, nous considérons que nous avons suffisamment vu Agios Nikolaos et nous regagnons le camping-car.
 
738g1 île de Spinalonga
 
Agios Nikolaos est sur la côte nord de la Crète, mais orientée vers l’est, sur le côté d’un golfe profond. Et sur ce même golfe, à quelque douze kilomètres au nord, face au petit village d’Elounda où nous nous sommes rendus après notre visite d’Agios Nikolaos, la cité antique d’Olous a été engloutie sous la mer, probablement lors du violent tremblement de terre de 780 avant Jésus-Christ. Auparavant, la ville avait été l’une des plus puissantes cités minoennes, bien organisée, comptant plus de trente mille habitants et s’adonnant au commerce des couleurs issues du broyage de coquillages, et à celui de pierres à aiguiser extraites de leurs mines. Elle était encore florissante à l’époque historique, lors de la catastrophe de 780, et aujourd’hui des navires à fond de verre proposent aux touristes d’aller voir ses vestiges. Sur la côte, en face, la ville s’est reconstruite et des textes du treizième siècle donnent le nom de Stinalonde, évidente corruption de "stèn Elounda", soit en grec "à Elounda". Ce n’est qu’un modeste village de pêcheurs, mais juste en face se situe une île importante et lorsqu’en 1204 les Vénitiens en prennent possession aux termes de leur contrat avec les Francs, entendant mal le nom de Stinalonda et connaissant, à Venise, un îlot appelé Spinalonga (aujourd’hui Giudecca) ce qui veut dire "longue arête", ils crurent que l’îlot portait ce nom, d’autant plus que sa forme allongée plaidait en ce sens. C’est cette île-musée, fermée la nuit, que nous sommes allés visiter.
 
738g2 île de Spinalonga
 
738g3 île de Spinalonga
 
Au septième siècle de notre ère, les raids de pirates arabes étaient incessants. Les habitants du village, à la différence des autres villes côtières qui se repliaient vers l’intérieur des terres, se sont barricadés sur l’île de Spinalonga. Les Vénitiens, constatant que l’île commandait l’entrée du port d’Elounda, avec un sommet surplombant de 53 mètres ses quatre-vingt cinq mille mètres carrés, toute la côte environnante et ses accès maritimes, décidèrent de fortifier Spinalonga et d’en faire un élément essentiel de défense contre les vues de plus en plus insistantes de l’Empire Ottoman sur la Crète au cours du seizième siècle. Néanmoins, deux siècles plus tard, en 1715, les Turcs s’emparent de Spinalonga après un siège de trois mois. Les conditions de la capitulation garantissent la sécurité pour les Vénitiens et les Francs ainsi que le libre choix entre le départ en emportant tous leurs biens, ou l’acquisition de la qualité de sujets du sultan en restant dans l’île et en conservant une église orthodoxe et la liberté de culte. Désormais seuls des sujets ottomans habitent l’îlot. Les termes du traité sont respectés tant que des Vénitiens sont encore là, mais ensuite, sous le prétexte que les habitants non turcs étaient des réfugiés de la Crète occupée (ce qui était vrai), ils ont été considérés comme opposants. 120 hommes "aptes à ramer" ont été expédiés sur les navires impériaux, tandis que 230 hommes "inaptes à ramer" et 243 femmes et enfants ont été vendus comme esclaves. En 1881, 1112 habitants, tous turcs, sont recensés à Spinalonga. Puis, en 1897, les révolutionnaires crétois bombardent l’île et, en 1898, Spinalonga comme l’ensemble de la Crète gagne sinon l’indépendance du moins l’autonomie, et la plupart des habitants de l’îlot partent pour la Turquie, sur les côtes de l’Asie Mineure. Les Crétois s’installent à leur place, mais une poignée de Turcs, qui se considèrent comme chez eux, parce qu’ils sont nés là, de parents nés là, n’ont pas quitté les lieux. Après tout, indépendamment des événements historiques et en ne considérant que l’aspect humain, c’est ce qui s’est passé en 1962 avec des Pieds Noirs qui, n’ayant rien à voir avec la colonisation de l’Algérie 130 ans plus tôt, petits commerçants ayant toujours vécu là, ne comprenaient pas que l’on veuille les envoyer vivre dans "leur patrie" qu’ils ne connaissaient pas (je ne parle évidemment pas des grands colons qui exploitaient les richesses du pays et traitaient les autochtones sinon comme des esclaves du moins comme des sous-hommes). Mais les Crétois ne l’entendaient pas de cette oreille, aussi imaginèrent-ils un stratagème pour faire fuir ces sales Turcs de leur plein gré, sans offenser la démocratie de pays occidentaux qui les soutenaient. Ils ont décidé en 1903 d’établir sur l’île de Spinalonga une léproserie. Du temps des Turcs, les lépreux étaient interdits dans les villes, et ils vivaient retirés à la campagne, isolés, à peine différents de ces lépreux du Moyen-Âge qui erraient en agitant une clochette pour signaler aux bien portants qu’ils devaient se tenir à distance. Malgré une stricte relégation, cette instauration d’une léproserie à Spinalonga a pu être considérée comme un (mince) progrès humanitaire. Cultivant leur jardin, tenant boutique, se mariant et ayant des enfants, beaucoup de malades pouvaient mener une vie presque normale.
 
738g4 île de Spinalonga, cimetière des lépreux
 
Il faudra attendre plus de cinquante ans pour que la médecine découvre que seul le contact d’une plaie ouverte avec des cellules lépreuses peut transmettre la maladie. Aussi tous les gens bien portants s’enfuirent-ils, seules venant parfois de rares personnes dévouées, popes, médecins, infirmiers, pensant risquer leur santé et leur vie au service des malades atteints de ce terrible mal. Les soins étaient généralement donnés par des médecins lépreux, eux-mêmes relégués. En 1948, des médicaments et traitements ont permis d’arrêter le développement de la maladie, et de nombreux patients relégués à Spinalonga ont pu revenir à terre. Ce n’est qu’en 1957, lorsqu’enfin la lèpre a été éradiquée de Grèce en général et de Crète en particulier (plus, ou presque plus, de nouveaux cas, et les malades encore en vie ont, selon leur état, été transférés dans des hôpitaux généraux ou rendus à une vie normale), que la léproserie a été fermée. Mais l’île est restée un lieu de mémoire et, si l’on peut librement accoster à sa jetée, on ne peut aller plus loin car elle est fermée par des grilles et, dans la journée, un préposé dans une cabane perçoit un droit d’entrée. Des gardes vérifient que toute l’île a été évacuée avant que, le soir, ne parte le dernier bateau qui fait la navette avec le continent, emportant à son bord avec les derniers touristes de la journée les personnels qui ont soigneusement refermé les grilles. Ci-dessus, ma photo représente le cimetière des lépreux.
 
738g5 île de Spinalonga, citerne vénitienne
 
738g6 Spinalonga (Crète), île des lépreux
 
738g7 île des lépreux, Spinalonga, Crète.
 
Au début, on a uniquement réutilisé les installations existantes, comme la citerne vénitienne de la première photo. Le poste de garde est devenu le local de désinfection (à l’aide de soufre) puisque, par nature, il était sur le lieu d’embarquement et de débarquement. La mosquée a été transformée en hôpital. Les malades travaillaient la terre, réparaient leurs maisons, tenaient des boutiques. Dans les années 1930, on a installé l’électricité et ouvert un cinéma, on a commencé à construire des bâtiments adaptés parmi lesquels un hôpital, et à rénover ou à construire maisons et magasins (sur la seconde photo ci-dessus on voit les boutiques turques remises à neuf). Il s’est créé dans l’île une "Fraternité des Patients de Spinalonga" qui a obtenu bien des aménagements. Par exemple, puisque l’accès à la mer était interdit, au moins a-t-on construit une rue circulaire qui permet de faire le tour de l’île et de voir la mer et la côte, ce qui a nécessité le dynamitage d’une partie des murailles vénitiennes. Également, une allocation minimum a été versée mensuellement par l’État à tous les patients, assurant la possibilité d’acheter le minimum de survie pour ceux qui ne pouvaient avoir d’autres ressources. Dans les dernières années, du personnel a été spécifiquement affecté sur l’île (mais la plupart résidaient dans le village de Plaka, sur la grande île de Crète), notamment un gouverneur administratif, un médecin, cinq infirmiers et dix assistants sanitaires, dix lavandières, un prêtre (pope), des marins et des gardes.
 
738h1 Spinalonga (Crète), île des lépreux
 
738h2 Spinalonga (Crète), île des lépreux
 
738h3 Spinalonga (Crète), île des lépreux
 
738h4 Spinalonga (Crète), île des lépreux, anciennes ré
 
Les bombardements crétois de 1897 sont responsables de destructions, mais par la suite, comme on l’a vu, la Fraternité des Patients de Spinalonga menée par le courageux Epaminondas Ramoundakis, relégué à Spinalonga en 1936, a obtenu en 1938 le tracé d’une voie périphérique au prix de la démolition de murs, et enfin, en 1970, comme on ouvrait l’île à la visite pèlerinage et que l’on trouvait inesthétiques les pauvres maisons où avaient habité les lépreux, on les a démolies. De la sorte, la plupart des bâtiments que l’on peut voir sont en ruines. La seconde de mes photos ci-dessus a été prise sur la place du quartier vénitien, tandis que la dernière montre le quartier des habitations ottomanes.
 
Dans mon article daté 23 au 25 juillet au sujet de Chania, je parlais d’une exposition concernant un feuilleton télévisé récent, en 26 épisodes, qui avait mobilisé l’hiver dernier des foules de Grecs devant leur petit écran. Son titre, To Nisi (L’Île, en grec), se réfère à l’île de Spinalonga. La trame en est tirée du roman The Island de l’Anglaise Victoria Hislop, que je n’ai pas lu (n’en ayant pas trouvé la traduction française, j’avoue ne pas avoir eu le courage de m’attaquer au texte original anglais. Natacha, elle, l’a acheté mais ne s’y est pas encore mise) mais qui a le mérite de rappeler des événements douloureux d’un passé tout proche. Si la raison principale de notre présence ici est le passé de ce lieu, cette référence à l’exposition qui nous avait intéressés est une raison secondaire non négligeable. D’autant plus que désormais, la plupart des gens ne parlent plus de Spinalonga, mais de To Nisi.
Par Thierry Jamard
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Vendredi 16 décembre 2011 5 16 /12 /Déc /2011 18:50
737a1 Musée de Siteia, tablette minoenne
 
737a2 Musée de Siteia, tablette minoenne
 
737a3 Musée de Siteia, tablette minoenne
 
Comme prévu, nous nous sommes rendus ce matin d’Itanos, où nous avons passé la nuit, à Siteia dont nous désirions visiter le musée archéologique. Je dis tout de suite que ce musée comporte des collections remarquables, avec des pièces que l’on ne voit pas partout, mais sur le plan de la muséographie il laisse à désirer. Et notamment le visiteur se doit d’être un archéologue averti pour identifier l’époque à laquelle a été réalisé tel ou tel objet, et même le plus expert ne pourra deviner si l’objet vient du palais de Zakros, de l’habitat d’Itanos, d’une nécropole ou d’ailleurs. C’est bien dommage, car du même coup l’intérêt de la visite en est restreint. Pour les tablettes d’argile que je montre ci-dessus, il est dit simplement "Inscriptions hiéroglyphiques et linéaire A".
 
737b1 Musée de Siteia, tablette en linéaire A du palais d
 
737b2 Musée de Siteia, tablette en linéaire A du palais d
 
737b3 Musée de Siteia, tablette en linéaire A du palais d
 
Pour cette autre série de tablettes, au contraire, non seulement il y a une étiquette globale "Tablettes en linéaire A du palais de Zakros", mais comme on le voit chacune est accompagnée de sa transcription, que j’ai ici accolée à ma photo. Cela, c’est excellent. Et comme le linéaire A n’est pas déchiffré, il serait injuste de reprocher qu’il n’y ait ni traduction, ni même indication du sujet traité.
 
737c1 Musée de Siteia, sarcophage minoen
 
737c2 Musée de Siteia, sarcophage minoen
 
Les peintures de ces sarcophages sont remarquables, surtout sur celui de ma seconde photo. Sans doute est-il postérieur au premier, mais ni l’un ni l’autre ne bénéficie d’une étiquette informative. C’est clairement minoen, mais du début du prépalatial à la fin du néopalatial il y a 600 ans. Et on peut en ajouter 300 avec la période postpalatiale, où sont arrivés les Grecs, mais où l’art minoen et bien des coutumes minoennes subsistent.
 
737d1 Musée de Siteia, dépôt d'un sanctuaire géométriq
 
737d2 Musée de Siteia, dépôt d'un sanctuaire géométriq
 
737d3 Musée de Siteia, dépôt d'un sanctuaire géométriq
 
Ces petits objets en terre cuite ont été trouvés à Siteia. Ils proviennent d’un dépôt de sanctuaire d’époque géométrique ou archaïque, où ils étaient en grand nombre. Dans les vitrines, les séries de ces plaques, de ces têtes, de ces figurines, s’alignent sur plusieurs longues rangées. J’ai préféré cadrer sur un petit nombre pour qu’ils soient plus visibles dans la présentation de ce blog de dimensions réduites (sauf pour qui dispose d’un écran géant de 30 pouces !)
 
737e1 Musée de Siteia
 
737e2 Musée de Siteia, vase hellénistique d'Itanos
 
Ces deux vases ne sont manifestement pas contemporains l’un de l’autre. Mais si pour le second l’étiquette dit qu’il provient de la ville hellénistique d’Itanos, en revanche le premier, qu’à vue de nez je dirais minoen, n’a pas l’honneur de bénéficier de la moindre information.
 
737e3 Musée de Siteia, pressoir à vin de Zakros
 
Cet ensemble a été retrouvé à Zakros, mis à part le fait que… ce n’est pas un ensemble. En effet, il a été reconstitué à partir d’éléments séparés trouvés ici ou là dans le palais minoen, cela se voit par exemple à des nuances différentes de couleur de la terre cuite. Mais il est conforme à la composition d’un ensemble authentique de l’époque, servant à presser le raisin pour en faire du vin.
 
737f1 musée de Siteia, scie de bûcheron palais minoen de
 
Sur cette image, j’ai fait figurer deux photos. En haut, on voit une très longue lame. Dans un premier temps, j’avais coupé la photo de façon à ne faire apparaître que la lame mais, ainsi isolée, on ne pouvait en apprécier l’échelle et elle avait l’air d’une simple lame de couteau. Je l’ai donc reprise pour la tailler un peu plus haut. Il est inesthétique de voir une passoire, un bout de pot, un morceau de trépied, mais au moins on se rend compte que la lame est fort longue. La partie inférieure de l’image montre une photo en gros plan du bord de cette lame, qui permet de se rendre compte qu’elle est dentelée. C’est une scie de bûcheron, qui a été découverte dans le palais minoen de Zakros.
 
737f2 musée de Siteia, double hache
 
Cet objet se trouve dans une vitrine avec de nombreux autres objets très divers, et tout ce que le musée me dit à leur sujet est "trouvailles de provenances diverses". Merci, me voilà bien renseigné. Mais ce que je peux en dire c’est qu’il s’agit d’une double hache (hache à double tranchant) et que cet outil avait une valeur religieuse dans la religion minoenne. C’est généralement dans les sanctuaires qu’on les trouve, de taille d’usage ou en format miniature, ou encore gravées dans la pierre.
 
737f3 musée de Siteia, empreinte de sceau hellénistique d
 
Cette empreinte de sceau provient de la ville hellénistique de Trypitos, à tout juste trois kilomètres à l’est de la moderne Siteia (comme il n’en reste presque rien, nous n’en avons pas prévu la visite dans notre programme). Le musée a eu la bonne idée de reconstituer le sceau d’origine au contact de l’empreinte.
 
737f4 musée de Siteia, molaire d'éléphant pygmée créto
 
Ceci n’est pas un objet produit par la civilisation minoenne ou grecque. Je le montre ici comme curiosité. Il s’agit d’une dent fossilisée, vieille de 60000 à 38000 ans. La fourchette est large, mais dans tous les cas cela ne date pas d’hier. Et cette dent, cette molaire, a appartenu à un éléphant pygmée qui faisait partie de la faune crétoise en ces temps reculés. En zoologie, il est appelé elephas creticus.
 
737f5 musée de Siteia, le kouros de Palaikastro
 
Et puis… et puis… le clou de ce musée, bien en valeur dans une vitrine au milieu, c’est le fameux kouros de Palaikastro, la ville minoenne que nous avons visitée hier. Cette ville portuaire a brûlé au début ou au milieu du quinzième siècle avant Jésus-Christ. Le feu ne se propage pas de la même façon et n’atteint pas des températures identiques selon qu’il s’agit d’un incendie volontaire ou accidentel. Dans ce cas précis, les pompiers et autres spécialistes sont formels, le feu a été allumé volontairement. Une construction appelée Bâtiment 5 présentait un profil particulier. Tous les accès de trois pièces de façade avaient été murés vers les dix-huit autre pièces et, par ailleurs, l’entrée sur la place publique ainsi que le passage de la première à la seconde pièce avaient été élargis. En outre, sur les pierres du mur, cinq doubles haches ont été gravées, attestant de l’usage rituel du local. Aucun doute, il s’agissait donc d’un lieu de culte, une cinquantaine de personnes rassemblées sur la place pouvant suivre la cérémonie qui se déroulait à l’intérieur. Précisons qu’après l’incendie, ces trois pièces ont été rebâties, les dix-huit autres ont été abandonnées.
 
Les poutres de bois renforçant les murs des constructions voisines ainsi que celles du plafond ont été les premières à brûler et à tomber en cendres sur le sol de la place. Fouillant cette épaisse couche de cendres noires en 1987 on y a retrouvé, reposant directement sur le sol de pierre, quelques premiers fragments de notre kouros, le torse d’ivoire, le bras droit et des dizaines de petits fragments de feuille d’or. Un peu plus près de la porte du bâtiment 5 on a ensuite retrouvé le bras droit, un pied en ivoire et le sommet de la tête soigneusement sculpté dans de la serpentine sombre. On a alors orienté les fouilles vers une recherche systématique d’autres fragments. À l’intérieur du bâtiment, sur les cendres de bois une épaisse couche de gravats et de décombres divers s’est superposée. Lorsque les pièces ont été reconstruites, on a déblayé presque tout sauf la dernière couche de cendres avant de placer un nouveau sol par-dessus. Une chance, parce que c’est à l’intérieur de la seconde pièce, dans les cendres, qu’en 1990 on a mis au jour les jambes en ivoire, avec des sandales attachées par des lanières. Les lieux de ces deux découvertes sont éloignés d’une dizaine de mètres, ce qui est trop pour que l’on attribue à la chute au sol la responsabilité de cette dispersion des fragments. Si, tout à l’heure, j’ai insisté sur l’incendie volontaire, c’est parce qu’il intervient dans l’explication proposée par les archéologues. Il y a eu agression, il y a eu violence. Les agresseurs ont dû entrer, tout casser, se saisir de la statuette de culte du sanctuaire par les jambes, la fracasser sur le seuil, où l’on a donc retrouvé la partie supérieure, et jeter violemment le reste au bout de la pièce avant de mettre le feu au bâtiment et de s’enfuir en emportant ce qui avait de la valeur à leurs yeux : À part notre kouros, on n’a retrouvé dans ce sanctuaire qu’une amphore, une tasse et un bloc de serpentine verte, dont on suppose, en le voyant tout poli par d’innombrables mains, que c’est un fragment de météorite considéré comme céleste puisque tombé du ciel. Dans les années qui ont suivi, on a soigneusement et très finement tamisé tout ce qui recouvrait le sol, soit six tonnes de cendre et de débris, et en 1994 il a été clair que l’on ne retrouverait plus aucun fragment.
 
Au total, on avait 27 fragments d’ivoire, 60 fragments d’or en feuille ou en fil, cinq morceaux de serpentine et de cristal de roche (pour les yeux). Les parties tombées dans la rue ont reçu des cendres chaudes, peut-être de petits fragments incandescents. C’est infiniment moins que les 600 à 800 degrés auxquels ont été soumis les morceaux qui étaient à l’intérieur du brasier. Or l’ivoire est un matériau fragile qui a tendance à éclater à la chaleur, et lors des passages de l’humidité à la sécheresse. Or le kouros a passé 3500 alternances de saisons froides et humides et de saisons chaudes et sèches. De plus, il y a eu infiltration de calcaire apporté par l’eau et qui a séché et s’est incrusté à l’intérieur de l’ivoire. Pour l’en déloger, on a dû désassembler 190 fragments d’ivoire. Cet ivoire est dense, il ne provient pas de défenses d’éléphant, mais d’incisives inférieures d’hippopotame. L’artiste a utilisé huit pièces d’ivoire différentes, et, comme je l’ai déjà dit, de la serpentine grise pour le crâne (le sombre des cheveux), et du cristal de roche pour les yeux. Quant aux jonctions, elles étaient assurées par de la glu, renforcée de petites chevilles de bois passant dans des trous, et en particulier la taille était faite d’une pièce de bois couverte d’une feuille d’or figurant le pagne. Il est évident que ce bois a brûlé et a disparu en cendres.
 
Le travail de l’artiste est impressionnant de qualité. Les proportions du corps humain sont respectées, la reproduction des os, des muscles, des veines (le réseau des veines sur le dos de la main est bien marqué) sont d’une précision remarquable. Un éminent anatomiste de l’Université de Bristol pense que certains détails comme les muscles pectoraux, les deltoïdes, les tendons de l’avant-bras donnent à supposer qu’il y a eu observation à partir d’une dissection, alors que jusqu’à présent on considérait que les premières dissections humaines remontaient à l’époque alexandrine, soit quelque 1200 ans plus tard. Par ailleurs, le style, les matériaux employés et les outils utilisés (d’après les traces laissées sur les pièces de la statuette) témoignent de contacts étroits avec l’Égypte. Décidément, ces Minoens n’ont pas fini de m’étonner. Mais assez disserté sur le kouros, il faut le regarder, l’admirer.
 
737g entre Siteia et Agios Nikolaos
 
On se plante devant le kouros de Palaikastro, on admire, on admire, et puis on se fait jeter parce que le musée va fermer. Alors on prend la route en direction de l’ouest et d’Agios Nikolaos. En chemin, la route vient longer la mer et nous nous arrêtons un instant pour contempler le paysage.
 
737h1 site de Gournia
 
737h2 site de Gournia
 
Un panneau, au bord de la route, indique que sur le côté on accède au site de Gournia. Nous tournons, mais il est plus de 18 heures et, bien évidemment, le site est fermé. Il s’agit d’un habitat néopalatial bien conservé et fouillé très complètement par les Américains. Selon Bibendum, on la surnomme la Pompéi grecque. Nous nous interrogeons quelques instants : passerons-nous la nuit à proximité pour visiter le site demain matin, ou ferons-nous une croix sur cette ville minoenne ? Malgré le bien qu’en dit le Guide Michelin, et compte tenu de ce que nous en avons lu par ailleurs, nous décidons de sacrifier Gournia et de poursuivre vers Agios Nikolaos.
 
737i1 Kritsa, église de la Panagia
 
737i2 Kritsa, église de la Panagia
 
Mais quand nous arrivons à Agios Nikolaos, les jours ont beau raccourcir depuis près d’un mois et demi en ce début d’août, il fait encore jour tard, et avant de considérer notre journée comme terminée nous allons, à une petite dizaine de kilomètres vers la montagne, jusqu’au village de Kritsa. Dès l’entrée, nous voyons l’église de la Panagia Kora (la Vierge) qui date du treizième siècle et dont l’intérieur est paraît-il décoré de fresques intéressantes. Elle est fermée, mais même en se limitant à l’extérieur son architecture vaut le coup d’œil.
 
737j1 Kritsa
 
737j2 Kritsa
 
Le village de Kritsa est pittoresque. Nous nous promenons assez longuement dans ses ruelles. C’est là que Jules Dassin a tourné, en 1956, Celui qui doit mourir, un film tiré du roman Le Christ recrucifié, de Nikos Kazantzakis, interprété, entre autres, par Pierre Vaneck et Mélina Mercouri.
 
737j3 à Kritsa, une héroïne de l'indépendance (1823), R
 
Avant de quitter Kritsa, je me suis arrêté quelques instants à traduire le texte placé sous ce buste, intrigué de voir cette représentation d’une jeune fille, la société conservant, malgré des progrès, un vieux fond de machisme qui fait exposer une pléiade d’hommes un peu partout tandis que les femmes, s’activant devant leurs fourneaux, n’ont pas vraiment de raison de figurer en effigies sur les places publiques. Depuis toujours l’homme s’illustre en chassant le mammouth tandis que la femme entretient la flamme au fond de la caverne. Eh bien non, il y a des femmes qui méritent ces honneurs, et cela même dans le passé. Encore faut-il que les hommes le reconnaissent et acceptent de les mettre en valeur. Après cette sortie enflammée, je me contenterai de traduire la plaque, qui constituera la conclusion de cet article.
 
"Rhodanthi (Kritsotopoula), fille de l’archiprêtre de Kritsa, est tombée, héroïque, en combattant contre les Turcs dans le combat que Kritsa a soutenu deux jours en janvier 1823".
Par Thierry Jamard
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