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18 août 2017 5 18 /08 /août /2017 23:55

Dans mon précédent article, je disais combien le musée archéologique de Samos Vathy m’avait passionné, et que malgré une sélection que j’ai cru extrêmement sévère le nombre de photos que j’avais retenues pour les montrer et les commenter était tellement élevé que j’ai considéré préférable de scinder leur présentation en deux articles. Et, quelque artificielle que puisse être la répartition, j’ai décidé de montrer d’abord “le tout-venant”, poteries, objets utilitaires, bibelots, animaux, réservant pour le second volet toutes les représentations anthropomorphes, que ce soient des hommes et des femmes mortels, ou que ce soient des dieux, mais pas les dieux égyptiens qui ressemblent à des chats, des chacals, des bœufs, des faucons, seulement des dieux ayant forme humaine.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

La sculpture de Samos… Tout a commencé pour moi avec une photo publiée dans le Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine (Presses Universitaires de France, 1963), de Pierre Grimal. Ce Pierre Grimal a été mon professeur à la Sorbonne, mais déjà j’avais été le condisciple de l’un de ses fils au lycée en classe de première. Cette photo publiée en page 224 est titrée “Héra de Samos” et illustre l’article consacré à cette déesse. En fin de volume, une table des illustrations détaille: “Héra. Marbre provenant de Samos. Seconde moitié du VIe siècle av. J.-C. Musée du Louvre (photo Giraudon)”. Plusieurs fois, alors que j’étais étudiant, je me suis rendu au Louvre à l’heure du déjeuner pour aller l’admirer, cette déesse Héra. Et malgré tout le respect que je dois à cet éminent professeur, je dois aujourd’hui corriger son interprétation de cette statue. Elle vient bien de Samos, mais ce n’est pas Héra. C’est une korè, c’est-à-dire une jeune fille, et comme pour beaucoup d’autres, à Samos, ou sur l’Acropole d’Athènes, ou ailleurs, des parents ont dédié une statue de leur fille à une déesse, Héra, Athéna, Artémis ou autre. J’y reviendrai tout à l’heure.

 

Mais pour l’instant, de même que sur le site (voir mon article de ce blog Samos 06: Héraion), mes premiers pas me portent vers le célèbre monument des korés. À noter que le singulier du mot n’a pas changé entre le grec ancien et le grec moderne, mais son pluriel ne se forme plus de la même façon qu’autrefois. En grec ancien (dialecte attique), on disait une korè, des korai (κόρη, κόραι), en grec moderne on dit une korè (prononcé kori), des korés (κόρη, κόρες)

Le musée montre une ancienne photo en noir et blanc du célèbre groupe. Vu l’âge de la photo, on comprendra aisément que ce qu’elle représente est le groupe original en place sur le site. Aujourd’hui, c’est une simple copie qui est soumise aux intempéries, et ma première photo ci-dessus représente le groupe original qui a été transporté au musée. Enfin, original… pas tout à fait, car la korè de droite n’est qu’un moulage de la sculpture originale qui, elle, a été emportée par les archéologues allemands et se trouve depuis dans l’un des dix-sept Staatliche Museen de Berlin: l’Altes Museum, sur l’Île aux Musées

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Le musée propose une très instructive reconstitution de ce qu’a dû être le groupe. On remarque d’abord que le socle était plus élevé, mais on ne sait pas de quand peut dater la suppression de deux rangs de pierres. Parce que le diamètre de la base de la statue debout la plus à gauche est plus petit que celui des autres, on a supposé que la statue représentait quelqu’un de plus petite taille, donc plus jeune et, en utilisant des arguments que j’ignore (est-ce à partir des orteils du pied gauche, seule trace restant de la statue?), on a aussi supposé que c’était un garçon. Tout laisse à penser qu’entre ce garçon et les deux korés restantes c’était une troisième korè de même taille et de même type.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

En présentant ces statues, je vais être amené à répéter un peu ce que j’ai dit en les voyant sur le site. Tout à gauche, assise dans ce fauteuil, c’est la mère de famille, Phileia. Oui, on connaît les noms des personnages représentés, car ils sont gravés dans la pierre sur chacun d’entre eux. Hélas, puisque les noms sont gravés sur eux-mêmes, on ignore le nom des deux statues absentes. Sur elle aussi est gravée une autre inscription importante: ΗΜΑΣ ΕΠΟΙΗΣΕ ΓΕΝΕΛΕΩΣ (“Généléos nous a faits”), qui nous informe sur le nom du sculpteur.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Ensuite, nous trouvons les deux korés. La plus à gauche s’appelle Philippè. Selon une tradition de toutes les korés trouvées sur ce site, elle a glissé son pouce droit dans un pli de son vêtement.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Et celle-ci, tout à droite, c’est Ornithè. Mais nous allons passer plus vite, puisque malheureusement elle n’est qu’un moulage de la “vraie” Ornithè qui est désormais initiée au langage des Saxons, sur les rives de la Spree. À la différence de sa sœur, elle laisse pendre sur sa poitrine de longues tresses en nappe. Mais vues de dos, toutes les deux ont la même coiffure de tresses en nappe: cela se voit bien sur la photo en noir et blanc.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Lui, le père, est en position de buveur de vin. Le coude appuyé sur un coussin, sa main gauche devait porter une corne à boire ou un gobelet. On peut imaginer la reconstruction de la statue par comparaison avec le même type de buveur de vin fréquemment représenté en statuette de bronze. Nous allons d’ailleurs en voir une tout à l’heure. Son nom se termine par –archès, on n’en sait pas plus parce que le début est brisé. Mais en-dessous il y a le nom de Héra, la déesse à qui le groupe est dédié. L’ensemble date des alentours de 560 avant Jésus-Christ.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Tout à l’heure, j’ai parlé de cette statue de korè du Louvre qui a suscité en moi une telle admiration à l’époque de mes études à la Sorbonne et qui s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui. Difficile pour moi de me rendre au Louvre sans lui rendre une petite visite. Difficile, aussi, de parler de ses sœurs (ou plutôt de ses cousines, ou de ses voisines) sans la montrer elle aussi. Ce n’est pas la statue manquante de ce groupe, car sur le voile dont elle recouvre partiellement ses vêtements est gravée une inscription en alphabet ionien (le type d’alphabet grec de Samos et de la côte d’Asie Mineure qui lui fait face) qui, lue de bas en haut, dit “Chéramyès m’a dédiée à Héra comme offrande”. Un autre donateur, donc.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

La statue que je viens de montrer est entrée au Louvre en 1881, et un siècle plus tard, en 1984, on a exhumé sa sœur, retrouvée dans l’Héraion (ma photo ci-dessus). Pas de doute sur l’identification, d’abord parce que les deux statues sont tout à fait semblables, dans le vêtement comme dans la taille ou la position, et de plus parce que sur celle que je vois aujourd’hui au musée de Samos est gravée l’inscription “Chéramyès m’a dédiée, statue merveilleuse, à Héra”. C’est le même Chéramyès qui a consacré les deux statues jumelles à la déesse. Pour la date il semble que l’on soit un tout petit peu avant le groupe de Généléos: le Louvre dit 570-560 avant Jésus-Christ, le musée archéologique de Vathy dit vers 570 avant Jésus-Christ.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

J’ai évoqué plus haut les korés d’Athéna au musée de l’Acropole d’Athènes, celles d’Artémis à Brauron (Vravrona). À Samos même, il y en a bien d’autres. Ci-dessus, en voilà quelques exemples. La première est datée de 550-540 avant Jésus-Christ. Les korés de Généléos avaient un pouce dans un pli du vêtement pour l’écarter légèrement de leur hanche, celle-ci saisit le tissu pour lui donner un mouvement plus ample. La seconde korè ci-dessus, des alentours de 540, adopte une position assez différente, avec un bras replié sous la poitrine pour tenir un petit oiseau, comme l’une des très jeunes de Brauron. Par ailleurs, les plis de son vêtement, les fronces, etc., lui ôtent un caractère assez hiératique, au détriment de la pureté des lignes et de l’esthétique de l’ensemble. De la troisième, il ne reste qu’un buste. Elle était un peu plus ancienne que les trois précédentes, peut-être contemporaine de celles de Généléos: le musée se contente de dire “première moitié du sixième siècle avant Jésus-Christ”. Elle aussi a un bras replié sur la poitrine, et le musée dit qu’elle tenait un objet dans sa main gauche. J’ajouterai que, selon moi, cet objet devait être métallique et rajouté, sinon je ne m’expliquerais pas la présence de ces deux trous dans le marbre au-dessus de sa main: je pense qu’ils servaient à assujettir cet objet inconnu. Et puis la statue est brisée, mais le bras et la main sont encore là, et il n’y a aucune trace de burinage pour faire disparaître un objet de pierre. C’est pourquoi j’imagine là un objet de bronze, ou mieux un objet d’or, qui a été volé.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

En 1980, alors que les archéologues procédaient à des fouilles de la Voie Sacrée, ils sont tombés sur la statue d’un kouros monumental. Ils évaluent que, lorsqu’il était entier, il ne devait pas mesurer moins de 4,75 mètres de haut. Très vite, ils ont compris que cette statue était la pièce maîtresse sur laquelle s’adaptait une cuisse gauche découverte en 1973 dans le mur d’une maison hellénistique située à seulement quelques mètres de là, où elle était utilisée comme une vulgaire pierre de construction. Et d’autre part, on a identifié comme étant son avant-bras gauche la margelle d’une citerne d’époque romaine. Deux évidences découlent de là, la première étant que le kouros n’a pas été brisé pour être utilisé comme matériau, et la seconde que c’est vraisemblablement à l’époque hellénistique, peu avant d’être réutilisée, que la statue a été brisée.

 

– Kouros, korè, oh! Cette variation du radical ou/o, je vais me délecter! C’est l’occasion de parler du suffixe indo-européen *-wo- et de l’influence du digamma lors de son amuïssement…

– Ah non, pas question. Tu ne vas pas jouer les prétentieux et les pédants avec ton fatras linguistique.

– Mais la phonétique, c’est passionnant. Ce n’est pas pédant, c’est amusant.

– Amusant pour qui? Pour toi seul. Ça embête tout le monde. Pas un mot de phonétique aujourd’hui, tu passes immédiatement à la suite. Compris?

– Bon, bon, d’accord. Oh là là, si on ne peut même plus s’amuser avec l’indo-européen et le digamma…

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Dans le musée, la statue est présentée seule, sans aucune base; cependant on a dû en retrouver quelques éléments, puisque je lis que “les restes de la base montrent que le kouros se trouvait à l’origine sur le côté nord de la Voie Sacrée”.

Le marbre dont il est fait provient d’une carrière de Samos, et l’artiste est un Samien. Par ailleurs, on trouve sur le corps quelques traces d’une peinture oxydée, qui a été soigneusement analysée en laboratoire, menant à la conclusion que la statue devait être intégralement revêtue d’une peinture rouge-brun. Par chance, la cuisse gauche que l’on avait découverte sept ans auparavant porte une inscription: ΙΣΧΗΣ ΑΝΕΘΗΚΕΝ Ο ΡΗΣΙΟΣ, “Ischès fils de Rhesos a dédié [cette statue]”. Par l’énormité du don qu’il dédie à Héra, cet Ischès nous permet d’imaginer sa richesse, mais l’inscription ne dit ni qui est le sculpteur, ni qui est représenté par ce kouros. Il semble exclu que ce soit un dieu, mais il est très probable que les contemporains de l’époque où il a été érigé devaient immédiatement être capables de l’identifier puisque son nom n’est pas gravé. Cela a donné beaucoup à réfléchir et à débattre aux archéologues. Héros d’un mythe de la religion ou de l’épopée? Aujourd’hui un certain consensus semble se faire autour d’un héros, supposé ancêtre et fondateur du clan auquel appartenait cet Ischès, ne serait-ce qu’en raison de sa taille, car les héros des temps passés étaient imaginés beaucoup plus grands que les humains contemporains. Cette théorie repose aussi sur le fait que des fragments d’un autre kouros monumental, à peu près de même taille mais datant, lui, des alentours de 580 avant Jésus-Christ, ont été retrouvés en un autre endroit.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Après avoir évoqué ces deux incontournables du musée archéologique de Samos, son monument des korés avec leurs sœurs et leurs cousines, et le kouros monumental, votons un peu les autres sculptures. Nous partons vers le passé, dans la fourchette du neuvième au sixième siècle avant Jésus-Christ, et vers l’Égypte, dont dans mon précédent article j’ai eu l’occasion de dire quels liens l’unissaient à Samos depuis l’amitié nouée entre Polycrate et Amasis, et aussi quelle admiration lui vouaient les Samiens pour l’ancienneté et le brillant de sa culture. Cela a donné aux Samiens le désir d’acquérir, en ce sixième siècle de Polycrate, des œuvres d’art égyptiennes, qu’elles soient contemporaines ou plus anciennes d’un ou de quelques siècles.

C’est ainsi que nous voyons sur ces photos le dieu égyptien Bès. C’est dans les premiers siècles du deuxième millénaire avant Jésus-Christ que, originaire du Soudan, nous le voyons faire son entrée dans le panthéon égyptien. Il est difforme, grimaçant, mais il est sympathique et secourable. Protecteur du foyer, il veille sur les femmes enceintes pendant leur grossesse et au moment de l’accouchement, il éloigne des hommes le danger que constituent les animaux tels que les crocodiles du Nil, les lions comme les scorpions du désert, ou certains insectes dangereux. Il peut aussi anéantir ses ennemis comme ceux des hommes qui l’honorent. Et c’est un charmant compagnon qui joue de la musique. C’est cet aspect de dieu musicien qui explique sa représentation sur ma seconde photo où, tenant lui-même un tambourin, il est assis sur les épaules d’un homme qui joue de la double flûte.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Autre dieu égyptien, Osiris. Lui, il est si célèbre qu’il n’est sans doute pas nécessaire de le présenter, tué et dépecé par son frère Seth, reconstitué par sa sœur et épouse Isis, et devenu le dieu qui préside aux Enfers sur le monde des morts.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Nous sommes toujours entre le neuvième et le sixième siècle avant Jésus-Christ, mais celui que nous voyons sur cette photo est un dieu phénicien de la ville de Canaan, il s’appelle Resheph. Oui, phénicien, certes, mais vers le quinzième siècle avant Jésus-Christ il est entré dans le panthéon égyptien suite aux campagnes syriennes menées par l’Égypte, et le pharaon Aménophis III le considérera même comme son génie tutélaire. Comme Bès c’est un dieu secourable, mais de sa représentation sur des stèles d’une nécropole thébaine  sous les traits du pharaon frappant ses ennemis on comprend que c’est aussi un dieu qui peut être redoutable. C’est sans doute par ce biais de l’Égypte que cette statuette est parvenue à Samos.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Cette figurine de bronze originaire de la région du Caucase est datée entre le neuvième et le septième siècle avant Jésus-Christ. à part cela, je ne peux en dire grand-chose, car le musée lui-même se contente de dire ce que tout un chacun peut voir: c’est une cavalière, femme ou déesse, avec un enfant. Le fait que le musée y voie une représentation d’un personnage de sexe féminin, cela peut étonner quand on voit ce visage plutôt masculin. En regardant attentivement, on constate qu’un pan de tissu cache son sexe, et que sa poitrine est derrière son bras. Mais la série d’anneaux autour du cou ne peut appartenir qu’à une femme (ou à une déesse, cela va de soi).

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Dans les mains de cet homme assis, le musée voit une coupe et un bâton. La coupe, oui, et d’ailleurs il a bien l’air éméché d’un bon buveur. Mais pourquoi un bâton? Pour quoi faire? Je préférerais voir une bouteille… et ce n’en est pas une. Pour le reste, la notice lui est commune avec quatre autres figurines; elle dit: “Syrie du nord ou autres secteurs du Proche Orient antique, 9e-8e siècle avant Jésus-Christ”.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Nous revoilà en Égypte, et de nouveau entre le neuvième et le sixième siècle, mais cette fois-ci ce n’est plus pour des dieux, mais pour cette jeune fille nue dont le musée suppose timidement, entre parenthèses et avec un point d’interrogation, que c’est peut-être une danseuse. Ce qui est intéressant, c’est que ses bras sont articulés.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Même origine, et même datation pour cette autre jeune fille nue qui déploie largement ses bras. Elle devait servir, paraît-il, de décoration à un ustensile. C’est peu explicite. Partant de cette explication très limitée, je pense que ses bras écartés pouvaient servir de poignée, et que le cylindre qu’elle a sur la tête devait être la fixation à cet “ustensile”.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Cette statuette du huitième ou du septième siècle avant Jésus-Christ provient de Mésopotamie ou des environs et représente un dieu d’Urartu. Ah, Urartu! Après avoir lu un magazine entier consacré à cette civilisation, je rêvais de me rendre sur les lieux où elle s’était développée, dans le secteur du lac de Van, tout à l’est de l’actuelle Turquie d’Asie. Dans l’itinéraire que j’avais préparé à travers le pays, il y avait, bien évidemment, Tushpa, la capitale du royaume, et puis Toprakkale et Ayanis, avec leurs forteresses urartéennes. Et puis voilà que ces derniers temps les terribles événements que l’on sait déstabilisent la région et le ministère des Affaires Étrangères déconseille vivement de se rendre dans ce secteur. Ce n’est pas tant l’Iran voisin que l’on a à craindre, mais pour se rendre à Van il faut passer non loin des frontières de Syrie et d’Irak. Je ne suis plus jeune: me sera-t-il donné de voir le calme revenir dans ces pays?

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Ces deux statuettes de fidèles, ou adorateurs (le musée dit, en anglais, worshippers) avec leur chien proviennent de Babylone et datent du huitième ou du septième siècle avant Jésus-Christ. Fort bien, mais on ne nous dit pas de quel dieu ils sont adorateurs, et si le chien est en relation avec le culte de ce dieu ou de cette déesse, car ce n’est pas un hasard si, provenant de la même ville, ces deux statuettes accompagnent l’homme du même animal.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

“Syrie du nord et Syrie, huitième siècle avant Jésus-Christ”, nous est-il dit pour cette statuette qui représente un homme avec un petit bouquet de fleurs à la main. Il servait de décoration à un meuble, et il est en bronze martelé. En bronze? Tous les objets de bronze que nous voyons, à Samos ou ailleurs, sont sombres, presque noirs, et j’aurais cru qu’ici il s’agissait de laiton. Il est vrai que si, aujourd’hui, le nom de bronze est réservé à des alliages de cuivre et d’étain, parfois mêlés d’autres métaux mais pas de zinc, le laiton étant un alliage de cuivre et de zinc, au contraire pour les objets de l’antiquité on a souvent tendance à utiliser le nom de bronze pour tout ce qui, à base de cuivre, incorpore d’autres métaux, quels qu’ils soient. Ou bien certains alliages de cuivre autres que le laiton peuvent avoir cette couleur. N’étant pas chimiste ni métallurgiste, je dois avouer mon incompétence. Cela dit, il est intéressant, cet homme.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Ce bronze du huitième ou du septième siècle avant Jésus-Christ a été importé d’Assyrie. Il représente un homme en prière (le musée dit αγαλμάτιο δεομένου ανδρός, “statuette of a praying man”).

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Cette statuette de bronze est datée entre le huitième et le sixième siècle avant Jésus-Christ, et a été importée d’Égypte. Cette femme nue est, paraît-il, une danseuse. Ses jambes sont jointes et n’expriment aucun mouvement, la figurine a perdu ses bras, en conséquence je ne vois pas bien ce qui permet de dire que c’est une danseuse. Est-ce sa nudité qui, dans la civilisation égyptienne de cette époque, fait que ce ne peut être qu’une danseuse? Ou bien ce couvre-chef est-il une indication? Provenant elle aussi d’Égypte, la figurine aux bras articulés que nous avons vue tout à l’heure est, elle aussi, considérée comme une danseuse (de façon moins affirmative cependant), or elle aussi est nue, elle aussi a sur la tête un bizarre couvre-chef… Les archéologues gardent leur science pour eux, ils ne s’expliquent pas.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

L’ivoire également a été travaillé par des ateliers grecs, égyptiens, syriens, et le musée montre quelques-uns de ces objets remarquables datés entre le huitième et le sixième siècle avant Jésus-Christ. J’en ai retenu deux, ce petit personnage étant le premier. Il est dommage qu’après avoir énuméré les pays ayant travaillé l’ivoire, le musée ne précise pas, pour chacun d’eux, son pays de provenance. Mais je trouve admirables la finesse de la réalisation et l’expression de ce visage.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Ici, même flou pour l’origine, même fourchette pour la datation, puisque la vitrine comporte une étiquette unique pour tout ce qu’elle présente. J’avais déjà sélectionné mes photos pour le présent article quand j’ai eu à chercher sur Internet un renseignement sur autre chose à Samos et, regardant les images publiées, j’ai constaté que cette figurine plaisait beaucoup parce qu’elle a été maintes et maintes fois photographiée et publiée. Et voilà que moi aussi j’avais décidé de la publier sous quatre aspects! Tant pis, donc, si je ne suis pas original, parce que j’ai, moi aussi, été impressionné par cette représentation d’un jeune homme agenouillé qui fixe, devant lui, quelque chose avec un regard intense. Et d’ailleurs, la figuration en creux de ces yeux colorés en bleu, est une technique que je n’ai jamais vue ailleurs.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Je suis également resté longtemps en contemplation, à chacune de nos visites dans ce musée, devant la vitrine des figurines de bois. Elles m’ont fasciné. Et elles, je ne les ai pas vues sur Internet… Pour elles, le musée est encore moins disert que pour les statuettes d’ivoire. Il dit qu’elles ont été trouvées dans l’Héraion de Samos, et qu’elles sont du septième ou du sixième siècle avant Jésus-Christ. Point final. Or celle de ma première photo ci-dessus évoque pour moi, je ne sais pas pourquoi, une Bretonne! Cette longue robe assez ajustée, cette coiffe sur la tête, et même la position des mains pour prier Intron-Varia (la Vierge Marie, en breton).

 

La statuette que j’ai représentée deux fois en-dessous, cette jeune fille agenouillée, j’en trouve la ligne très belle. Je pense qu’elle devait servir à supporter quelque chose, sinon je ne m’explique pas ce qu’elle peut bien avoir sur la tête. Quel dommage que les visages de ces statuettes de bois soient détruits!

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Mon admiration pour les statuettes d’ivoire et pour celles de bois retombe immédiatement devant cette statuette votive primitive du septième siècle avant Jésus-Christ, taillée dans une pierre calcaire. C’est une statuette votive qui a été trouvée dans le sanctuaire d’Héra à qui elle avait été offerte.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Voilà trois têtes d’hommes. La première est du milieu du septième siècle avant Jésus-Christ. Malgré les apparences, elle n’est pas en pierre, mais en terre cuite. Elle a été trouvée dans le sanctuaire d’Héra, mais on ne nous dit pas quelle est l’origine de ce barbu avec un drôle de chapeau.

 

Un tout petit peu plus tardive –fin du septième siècle–, la seconde tête porte autour du front un bandeau qui est plus facile à expliquer, je crois, car j’ai vu souvent des statues d’athlètes retenant leurs cheveux dans ce genre de bandeau pour ne pas être gênés dans leur pratique sportive. C’est le cas, par exemple, du célèbre Aurige de Delphes.

 

La troisième sculpture est un buste plutôt qu’une tête. Je ne distingue pas bien quel est l’animal que porte ce jeune homme moustachu contre sa poitrine, mais c’est bien évidemment pour l’offrir en sacrifice à la déesse. Il est encore un peu plus tardif, se situant entre le quatrième quart du septième siècle avant Jésus-Christ et le milieu du sixième.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Après ces messieurs, c’est au tour de ces dames. Ces deux figurines ont approximativement le même âge, elles sont toutes deux du début du sixième siècle avant Jésus-Christ. Et toutes deux, avec une coiffure sinon semblable, du moins de même inspiration, portent avec élégance boucles d’oreilles et colliers. En outre, on peut déceler ici ou là, sur chacune d’elles, des traces de peinture rouge.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Cette tête d’homme, du septième siècle avant Jésus-Christ, provient de Rhodes. Comme on peut le comprendre en voyant le goulot sur le sommet du crâne, c’est en fait un vase plastique. Je suppose, en voyant sa taille, qu’il devait être destiné à contenir des huiles parfumées.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

On a trouvé de tout, dans ce sanctuaire d’Héra. Voilà maintenant des joueurs de double flûte égyptiens. Pour le premier, le musée nous dit qu’il est en faïence et qu’il vient d’Égypte, sans être plus précis géographiquement et sans indiquer de datation. Pour le second, au contraire, en faïence aussi, on nous dit qu’il est du sixième siècle avant Jésus-Christ et qu’il provient de Naucratis. Une explication est même généreusement donnée entre parenthèses au sujet de ce nom: c’est une ville commerciale grecque dans le delta du Nil. Et moi j’ajoute que ce port, dont les ruines sont aujourd’hui appelées al-Nikras, ou Kom el-Gaïef, était situé sur le bras du fleuve qui se dirige vers Aboukir (ancienne Canope).

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Cette tête de femme souriante est intéressante, malheureusement le musée n’est guère disert à son sujet. Il se contente de dire que c’est un fragment d’offrande votive en pierre, datant du sixième siècle avant Jésus-Christ.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

De nouveau des vases à parfum en terre cuite, qui datent l’un et l’autre du sixième siècle avant Jésus-Christ. Le second est plus élaboré, il est plus beau, mais il protège peut-être moins bien le visage. Le premier, lui, issu d’un atelier ionien, est presque intégral, et le visage du guerrier, en-dessous, est impossible à identifier, ce qui est idéal s’il veut enfourcher nuitamment son scooter pour se rendre incognito chez sa dulcinée. Motocyclistes, foncez vers l’un des nombreux magasins Dafy Moto répartis sur le territoire, que nul motard ne peut ignorer, vous y trouverez peut-être ce modèle, qui sait?

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Si ces guerriers casqués sont destinés à des hommes, les deux vases plastiques ci-dessus, qui sont aussi des vases à parfum, doivent être destinés à des femmes. Et pourtant, moi homme, je trouverais beaucoup plus agréable, beaucoup plus charmant d’utiliser un vase en forme de jolie femme. Mais ce n’est pas que dans l’antiquité, ce choix, car de nos jours les parfums Jean-Paul Gaultier sont dans des flacons en forme d’homme pour les hommes, en forme de femme pour les femmes.

 

Mais je m’éloigne de mon sujet. Ces deux flacons de terre cuite en forme de korè sont des offrandes votives du sixième siècle avant Jésus-Christ.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

À présent, voilà quatre kouroi (on dit “un kouros, des kouroi”, ce OI antique se prononçant OÏ, en séparant les deux voyelles, les Grecs d’aujourd’hui prononçant simplement I: des kouri). Il n’existe donc pas seulement ce type de kouros de pierre de grande taille, le terme désignant seulement un jeune homme. Ceux-ci sont des statuettes votives de bronze, qui sont toutes du sixième siècle avant Jésus-Christ.

 

Concernant le premier kouros, le musée ne donne aucune indication supplémentaire. Pour le second et le quatrième, c’est à peine mieux, la seule indication supplémentaire étant qu’ils sont samiens. Et de cela je déduis que, si ce n’est pas dit pour le premier, cela peut être interprété comme une négligence de la part de ceux qui rédigent les notices, ou comme un doute sur l’attribution d’une origine à la statuette.

Le troisième kouros, lui, à défaut de préciser d’où il vient –comme pour le premier–, le musée raconte son voyage. Comme on le sait, la Grèce a été occupée par les armées de l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre Mondiale. Et pendant cette période, cette statuette qui se trouvait déjà dans le musée archéologique de Samos Vathy a été volée. Ce n’est qu’en juin 2005 qu’elle a été restituée par l’Allemagne à la Grèce, et qu’elle a retrouvé sa place dans ce musée. Les notices des objets présentés, je les lis parfois en grec, mais le plus souvent en anglais. Ici, les fouilles ayant été allemandes, les notices sont presque toutes trilingues, mais on ne s’étonnera pas trop en constatant que celle-ci ne soit pas en allemand! De toutes façons je ne comprends pas cette langue. Or, après avoir lu le texte anglais, j’ai été fort étonné et je me suis reporté au grec. Il parle de la  γερμανική κατοχή, l’occupation allemande. Fort bien. Parce qu’en anglais, je m’attendais à trouver “German occupation”, qui est le terme généralement employé, mais ici je lis “the German’s bondage”, or ce mot exprime l’esclavage, l’asservissement, c’est un mot extrêmement fort. Certes, l’occupation est une situation très dure, surtout quand on sait qu’elle s’est accompagnée de déportations et d’interrogatoires sous la torture, sans même parler de la Shoah qui a touché bien des lieux de Grèce, mais la population civile qui n’était pas poursuivie pour raisons raciales ou pour faits de résistance n’était pas réduite en esclavage. Dans ces conditions, et compte tenu du texte grec, je me demande si l’auteur de la notice a employé à dessein ce mot, ou si sa maîtrise de la langue anglaise ne lui a pas permis de faire la différence entre le mot occupation et le mot bondage.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Cette statuette de bronze date de la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. Par sa position, on devine qu’il s’agit d’un cavalier qui tient les rênes. Je ne présente que cette photo, mais il y a dans la vitrine une autre statuette de cavalier tout à fait identique, ce qui a amené les archéologues à supposer qu’il s’agissait d’un groupe auquel tous deux appartenaient; mais on n’a pas retrouvé les chevaux.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Nous avons déjà vu des danseurs tout à l’heure, en voilà d’autres. Les deux statuettes sont de style archaïque, du sixième siècle avant Jésus-Christ. Pour l’homme, sur ma première photo, le musée ne dit rien de plus.

Pour la femme, sur ma seconde photo, il ajoute qu’elle est laconienne. Donc de la région de Sparte. Plus haut, pour essayer de comprendre à partir de quels éléments les archéologues pouvaient déterminer qu’une figurine représentait une danseuse alors que rien, dans ses gestes ou dans sa posture, ne permettait de le voir, j’ai supposé que la nudité féminine inhabituelle en sculpture à cette époque pouvait avoir été la raison de cette interprétation (du moins pour ce qui est des grandes statues de marbre, l’une des premières à avoir été nue est l’Aphrodite de Cnide, de Praxitèle, au quatrième siècle avant Jésus-Christ), et j’avais aussi supposé que, peut-être, le couvre-chef pouvait avoir une signification. Or cette femme n’est pas nue, même si son vêtement lui colle au corps. Mais nous étions en Égypte, entre le huitième et le sixième siècle. Ici nous sommes en Grèce, dans le Péloponnèse, à la limite inférieure de la fourchette de dates des danseuses précédentes, et celle-ci porte également un couvre-chef spécial.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Tout au début du présent article, nous avons vu le groupe de korés accompagnées de la mère, assise sur la gauche, et le père étendu sur la droite, et je disais alors qu’il était dans une position traditionnelle de buveur, que l’on pouvait reconstituer par comparaison avec des statuettes de bronze. Eh bien en voilà une, de ces figurines. Le buveur est étendu à demi, le coude posé sur un coussin, et une coupe de vin à la main. Si l’on compare sa silhouette épaisse, ou celle de marbre du père d’Ornithè et de Philippè, à celle du danseur précédent, on se rend compte que le vin apporte une quantité non négligeable de calories que, restant couchés paresseusement, ils n’évacuent pas…

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Tout à l’heure, j’ai montré quatre kouroi du sixième siècle avant Jésus-Christ. Pour compléter la série, voilà deux têtes qui ont appartenu chacune d’entre elles à un kouros de ce même sixième siècle. Malheureusement, les corps sont perdus. Quoique ce siècle soit encore celui du style archaïque, souvent caractérisé par une sorte de demi-sourire, le visage souriant de bronze poli de ma seconde photo ci-dessus n’évoque pas ce sourire archaïque, par exemple celui de la “Tête de cavalier Rampin”, au Louvre (vers 550 avant Jésus-Christ), ou celles de toutes les magnifiques korés du musée de l’Acropole à Athènes (abattues par les Perses en 480 et datant du siècle précédent); en revanche, le sourire juste esquissé de la tête du kouros de ma première photo en est beaucoup plus proche.

Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014
Samos 08 : Sculptures de l’humain au musée. 29 et 30 août 2014

Et je pourrais dire la même chose de cette korè du sixième siècle dont le musée nous dit qu’elle est originaire de Grèce de l’est. La Grèce de l’est… je me demande ce que cela peut vouloir dire. Sont-ce les cités grecques d’Asie Mineure, qui constituent la partie la plus orientale du monde grec? Cela inclut-il les îles de l’Égée orientale, dont fait partie Samos? Ou s’agit-il de l’est du continent grec en Europe, Épidaure, Rhamnous, Stagire, Amphipolis?... Le texte n’est pas plus explicite en anglais (Eastern Greek) qu’en grec (ανατολική Ελλάδα), ou même qu’en allemand qu’exceptionnellement j’arrive à comprendre (Ostgriechisch).

 

J’en ai déjà trop montré, il faut que je me décide à arrêter. Certes, l’Héraion de Samos était un très grand sanctuaire, mais quand on pense à tout ce qui est allé garnir les musées et les collections privées d’Allemagne, et aussi se trouve aujourd’hui au Louvre et dans les musées de plusieurs autres pays, quand on pense à tout ce qui, à l’époque où l’Empire Ottoman avait la main sur cette île, est parti pour orner les musées de Smyrne (Izmir) et de Constantinople (Istanbul), quand on pense que, pendant longtemps, Athènes a usé de son titre de capitale pour drainer vers le Musée Archéologique National tout ce qui semblait devoir aller enrichir la collection nationale centralisée, on se dit, avant d’arriver à Samos, que l’on va visiter un petit musée de province bien pauvre et qu’on en aura fait le tour en une heure. On entre… et c’est l’émerveillement! Chaque salle, chaque vitrine, recèle des trésors. De tous ceux que j’ai visités aux quatre coins de la Grèce, c’est le plus riche des musées de province. Incroyable. Cela s’explique en partie parce que le site de l’Héraion de Samos est le site archéologique qui, de tout le monde grec, a livré aux archéologues le plus grand nombre, et de loin, d’objets votifs en bronze. J’espère que ceux de mes lecteurs qui auront l’occasion de s’y rendre après m’avoir lu ne seront pas déçus.

Quant à la muséographie, elle a la qualité de ne laisser quasiment aucun objet sans une notice au moins succincte, et le défaut de parfois laisser le visiteur sur sa faim d’explications plus approfondies. Cela dit, il y a aussi de grands panneaux donnant des informations générales claires et intéressantes.

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Published by Thierry Jamard
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13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 23:30
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Il y a deux musées archéologiques dans l’île de Samos, l’un dans la capitale antique, Pythagorio, l’autre dans la capitale moderne, Vathy. À Pythagorio, il y a de très beaux objets, très intéressants, mais mon compte-rendu va être rapide comme l’éclair, parce que la photo y est interdite. Je crois qu’ici ce n’est pas une complète stupidité, parce que les archéologues n’ont pas encore analysé et décrit les trouvailles des fouilles, et il est normal de ne pas donner à d’autres, au vu de photos, la possibilité de leur couper l’herbe sous le pied. Souhaitons seulement qu’ils ne soient pas trop longs à réaliser leurs publications. En attendant, on ne peut prendre de photos que des ruines qui sont à l’extérieur, au pied du musée, encloses derrière un grillage (mes photos ci-dessus). On n’a donc accès à rien du tout, et en outre puisque le public n’est pas admis à pénétrer il n’y a aucun panonceau explicatif à son intention.

 

Ainsi, je vois cette rangée de colonnes, mais je ne sais ce qu’elles soutenaient. Peut-être un péristyle dans une cour de maison? On voit au sol un disque de pierre percé d’un carré en son centre, ce pouvait être une meule, mais je n’en suis pas sûr. On voit une pièce pavée avec une porte donnant sur une rue, et j’aurais aimé savoir s’il s’agit d’une habitation à pièce unique, ce qui m’étonnerait, ou plutôt d'une boutique ou d'un atelier d’artisan. Je reste un peu sur ma faim…

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Rien de tel au musée archéologique de Vathy. D’abord, il n’y a pas de ruines antiques à voir à l’extérieur. Et à l’intérieur la photo est libre (sans flash ni trépied, cela va de soi, et c’est bien normal). Mais il y a tant, et tant, et tant à voir… tellement d’objets merveilleux… une seule visite ne peut suffire. Nous y sommes retournés, et à chaque fois nous y sommes restés jusqu’à la fermeture. Et maintenant, je dois choisir ce que je vais présenter dans mon blog. J’ai procédé à une sélection très sévère, une sélection drastique. Et il me reste plus de cent photos à montrer. Je n’arrive plus à en supprimer, c’est trop triste d’éliminer ce que j’aime. Alors je scinde mes photos en deux articles. De façon arbitraire, je réserve pour le prochain article tout ce qui est représentation anthropomorphe, humains et dieux sculptés. Ici, aujourd’hui, ce sera tout le reste, poteries, objets utilitaires, animaux, etc.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Nous commençons par ces poteries. Elles ne sont pas d’hier, elles remontent au troisième millénaire avant Jésus-Christ. Pour être préhistorique, cette civilisation n’en avait pas moins le souci de formes élégantes, et de jolies décorations.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Tout aussi anciens –troisième millénaire–, ces objets sont en bronze. Ce sont des outils, une hache, des clous. Si le manche de la hache était en bois, si les clous étaient enfoncés dans un meuble ou un coffre en bois, seul le métal est parvenu jusqu’à nous. Tout cela se trouvait dans un habitat préhistorique.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Un grand bond dans le temps. Nous sommes désormais dans la fourchette du neuvième au septième siècle avant Jésus-Christ. Ce petit objet est une cloche de cheval en bronze importée du Moyen-Orient. Elle est originaire d’Urartu, un royaume situé tout à l’est de l’actuelle Turquie d’Asie, autour du lac de Van.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Ce cerf de bronze est situé dans la même fourchette de dates, c’est lui aussi un objet importé, mais lui vient de la région du Caucase, donc plus au nord, entre Russie et Géorgie actuelles.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Ces objets de bronze viennent eux aussi du Moyen-Orient. Le premier, daté du huitième siècle, est assyrien, c’est une pièce du harnais d’un cheval.  Quant au second (photos deux et trois, le même de profil et de face), qui a été fabriqué entre le neuvième et le septième siècles avant Jésus-Christ, ce monstre fabuleux à corps de bouquetin ailé avec une tête humaine provient de Syrie du nord; mais les mots (en anglais) “North Syrian” sont écrits entre guillemets: cela exprime-t-il un doute de la part des archéologues? Ou bien est-ce parce que cette indication est vague et ne correspond pas à un peuple précis à cette époque? Je penche pour cette seconde explication.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Nord syrienne également, et également entre guillemets, cette œillère de cheval représente (il n’est pas inutile de le dire, parce que je trouve que ce n’est pas très évident) un héros en train de vaincre un lion. Le chien, le héros, je les vois, mais les animaux brandis dans les mains de l’homme sont moins nets. Le musée ne donne pas de datation pour cette œillère, mais elle se trouve dans cette partie du musée où sont présentés des objets de l’époque géométrique. Il est intéressant de noter à quel point le goût artistique fait décorer une bride, une œillère, chaque détail du harnachement. Il faut quand même préciser que n’avaient des chevaux et ne se déplaçaient à cheval que les chefs civils ou militaires, et que l’énorme majorité de la population n’avait pas les moyens de s’offrir le luxe d’objets artistiques. Les moyens, mais peut-être aussi l’initiation à l’art, car il ne fait aucun doute que le manque d’instruction et d’initiation a privé le monde, à travers les âges et à travers les pays, de génies qui n’ont jamais eu la possibilité de s’épanouir, mais qui étaient bien là, au fond des êtres.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Pour ces deux objets provenant de Syrie (sans guillemets!), le musée dit en anglais “face piece of a horse”, ce que je crois devoir comprendre comme un ornement de chanfrein de cheval, ce que confirme la forme triangulaire. On y voit la représentation de quatre déesses nues.

 

Celui de la première photo, où les déesses sont surmontées d’un soleil ailé, remonte au neuvième siècle avant Jésus-Christ. Il s’y trouve une inscription en langue araméenne, qui dit que cet ornement a été offert en cadeau au chef syrien Hazael.

 

Celui de ma seconde photo, lui, est peut-être un peu postérieur, parce que le musée le date plus vaguement dans la fourchette neuvième, huitième siècle avant Jésus-Christ. Il me semble, sans que j’en sois sûr, que les déesses sont surmontées de lions couchés. Mais la plaque est couverte de vert de gris et un peu abîmée, tandis que la première est en excellent état et n’est pas oxydée: je me suis approché autant que je l’ai pu, en pensant que ce n’était peut-être pas du bronze, mais il semble bien que c’en soit et le musée ne dit rien à ce sujet.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Nous voici dans la mythologie égyptienne, dans la large fourchette du neuvième siècle au sixième siècle avant Jésus-Christ. Ces dieux zoomorphes sont bien connus, il y a d’abord le dieu taureau Apis, et ensuite la déesse chatte Bastet. Nombre d’objets égyptiens ont été retrouvés dans le sanctuaire d’Héra, surtout datant du septième ou du sixième siècle, témoignant ainsi des relations étroites entre Samos et l’Égypte (dans mon article du présent blog Samos 01 : promenades dans l’île, on voit l’amitié qui lie le tyran de Samos Polycrate avec le pharaon d‘Égypte Amasis), mais aussi de la fascination des Grecs –et en tous cas de ceux de Samos– pour la grande et vieille culture égyptienne.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Le musée possède une immense collection de griffons mis au jour dans l’Héraion. Les premiers apparaissent à la fin du huitième siècle avant Jésus-Christ, et sont martelés dans des feuilles de bronze. C’est ceux-là que l’on a trouvés en majorité à Samos, et qui avaient été produits sur place. Ils ont une apparence plus animale, plus naturelle (quoique le griffon soit un animal fantastique!) que les griffons de la période suivante, début du septième siècle, moulés dans le bronze et plus stylisés, beaucoup plus rares à Samos. La forme de l’animal est complexe, aussi n’est-il pas possible de la marteler sur une unique feuille métallique; on la crée sur plusieurs feuilles séparées que l’on assemble ensuite. C’étaient des décorations de chaudrons sur lesquels ils étaient fixés. À Delphes ou à Olympie, les griffons, les lions, les autres animaux, étaient fixés sur des chaudrons importés du Proche-Orient, aussi suppose-t-on que les chaudrons sur lesquels étaient fixés les griffons de bronze martelé fabriqués à Samos étaient de même importés du Proche-Orient.

 

On a donc trouvé ces griffons en bon état, tandis que les chaudrons d’où ils proviennent ont disparu. Deux explications à cela: d’une part, la feuille de bronze utilisée pour le griffon était beaucoup plus épaisse, donc plus durable, que celle du chaudron. Le panneau rédigé par les archéologues le dit, c’est peut-être ainsi, mais à vrai dire je ne suis guère convaincu, car entre un griffon qui donne presque l’apparence du neuf et un chaudron qui ne laisse absolument aucune trace au sol, la distorsion est trop grande. Et d’autre part, les griffons avaient un effet apotropaïque, c’est-à-dire qu’ils avaient la vertu d’éloigner le mal (maladie, malheur), et on peut ainsi supposer que si l’on décidait de fondre le chaudron, on en détachait le griffon, que l’on gardait à part. Ah, voilà une explication qui me convient mieux (et me convainc mieux).

 

Lorsque les griffons ont été moulés, ils ont été produits en grand nombre à l’identique. Cette abondance ne se trouve qu’à Samos et, dans une certaine mesure, à Olympie. Les archéologues se demandent si ce n’est pas en lien avec la personnalité de la divinité. À Olympie on honorait Zeus, et à Samos c’est sa sœur et épouse Héra: là est peut-être l’explication. Mais pourquoi le griffon? Là les chercheurs ne savent pas. Tous ceux que je montre ici (il y en a d’autres en nombre incalculable, et en outre le panneau, dans le musée, dit que n’est exposée qu’une partie de la collection) sont de la fin du huitième siècle avant Jésus-Christ ou du début du septième.

 

Ces animaux fabuleux sont très rarement représentés complets, on n’en trouve généralement que le buste, et ces avant-corps étaient fixés par six sur le rebord du chaudron, comme le montre ma dernière photo ci-dessus. À noter toutefois que ce dessus de chaudron semble tout neuf, les six griffons ne sont pas tous du même modèle, par conséquent il est clair que cette présentation n’est faite que pour donner au visiteur une idée de ce à quoi pouvaient ressembler les chaudrons votifs. Le modèle du griffon est arrivé en Grèce provenant de l’art hittite tardif. Certains atteignent quatre-vingts centimètres de haut et si on les imagine sur le bord supérieur d’un chaudron, le chaudron lui-même étant posé sur un trépied de bronze ou de fer, l’ensemble pouvait atteindre trois mètres de haut. Or c’étaient des objets votifs offerts à la déesse: un don encombrant et imposant! Au cours des décennies, toutefois, après avoir crû, la taille des griffons a tendance à diminuer, certains détails changent et se simplifient, puis vers 600 ou 575 avant Jésus-Christ, ils sont passés de mode, ils ont perdu leur signification cultuelle, c’est fini on n’en produit plus. Les objets votifs seront désormais des sculptures dans le style archaïque.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

C’est à Samos qu’ont été réalisées ces petites figurines de terre cuite datées du huitième siècle avant Jésus-Christ, soit l’époque géométrique. Aucun doute, celle de ma première photo est une tête de cheval de bonne facture. Celle de ma seconde photo, quand je l’ai vue et photographiée dans le musée, j’ai pensé que c’était une tête de cochon, ce n’est pas un museau, c’est un groin. Et puis maintenant, devant l’ordinateur, au moment de mettre mon commentaire, je n’en suis plus si sûr. Mais qu’importe? C’est comme cochon qu’il m’a plu, que je l’ai trouvé amusant, eh bien je le présente comme tel. Et puis entêté comme je suis, “tête de cochon” comme je suis, c’est un peu mon portrait, non?

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Ces lourds objets de bronze sont dangereux, car ce sont des têtes de massue… Cette arme de ma première photo ci-dessus est datée du huitième ou du septième siècle avant Jésus-Christ, et nous retrouvons, comme tout à l’heure, la mention d’origine “North Syria”, Syrie du nord, entre guillemets. Mais en outre les guillemets sont suivis d’un point d’interrogation. “North Syria” également pour la massue de ma seconde photo, que le musée place entre le neuvième et le septième siècle avant Jésus-Christ. Et l’on retrouve cette même datation pour les deux dernières têtes de massue, l’une iranienne et l’autre assyrienne. Toutes ces formes sont différentes, issues du cerveau humain qui s'ingénie à imaginer ce qui est le plus efficace pour briser le crâne du voisin.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Beaucoup plus pacifiques que ces massues diverses, ces deux jolis petits objets sont d’importation égyptienne, fabriqués entre le huitième et le sixième siècle avant Jésus-Christ. Cet hippopotame est en albâtre, tandis que le faucon, qui représente le dieu Horus, a été réalisé en faïence.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Ce peigne en ivoire et ces deux lions sont présentés dans une même vitrine en compagnie de beaucoup d’autres objets (mais je ne peux quand même pas tout montrer!), et pour l’ensemble le musée se contente d’un petit commentaire global: “Héraion de Samos. Figurines et reliefs en ivoire (ateliers grecs, égyptiens et syriens). 8ème-6ème siècle avant Jésus-Christ”. Alors non seulement ces trois objets que je présente entrent dans la large fourchette de deux siècles, ou même plutôt de trois siècles, 8, 7 et 6, mais en outre on sait seulement qu’ils viennent de l’un des trois pays cités, mais rien ne dit que c’est le même pays pour les trois; on ne sait qu’une chose, c’est qu’ils ont été trouvés dans le sanctuaire d’Héra.

 

Cela dit, le peigne est cassé, mais quelle finesse dans la réalisation, et quel art dans la gravure! Le lion de ma seconde photo montre les dents, il voudrait bien m’effrayer, mais je le trouve si désopilant que j’ai plutôt envie d’éclater de rire. Désolé, cher lion… Quant au lion de ma troisième photo, lui je le prends en gros plan parce que je trouve remarquable son expression, le réalisme du mouvement du fauve qui bondit, la finesse du détail dans la crinière, dans les crocs, dans les griffes.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Trouvées au fond d’un puits dans le sanctuaire d’Héra à Samos, ces poteries sont datées entre sept cent trente et six cent soixante-dix avant Jésus-Christ. Nous sommes donc à la transition de l’époque géométrique à l’époque archaïque. J’aime beaucoup la petite tête d’homme qui décore la première poterie. Si la seconde fait partie de ma sélection, c’est en raison de sa forme très proche de celle d’une bouteille d’aujourd’hui; dans les musées, on voit pour contenir les liquides des aiguières, et pour les stocker des jarres ou des amphores, mais je n’ai pas souvenir d’avoir vu ailleurs une bouteille de cette sorte. Et puis j’ai mis cette troisième photo pour sa décoration avec des oiseaux stylisés.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Nous sommes toujours à l’Héraion, et ces poteries sont également géométriques ou archaïques, mais la fourchette, qui recouvre partiellement la précédente, est un tout petit peu plus récente: entre sept cent dix et six cent trente avant Jésus-Christ. Pour la première de ces deux photos, mon choix s’est porté sur cette poterie annulaire en raison de son originalité. Il est vraiment incroyable de voir la variété de formes créées. Et que dire de l’originalité de la marmite de ma seconde photo? Au premier moment, j’ai cru qu’il s’agissait de six plats superposés, avec chacun sa paire d’anses, mais pas du tout: en m’approchant, j’ai pu constater que tous les étages sont solidaires, sauf le dernier, tout en haut, mais s’il est indépendant c’est plutôt parce qu’il est cassé. Ou si je me trompe, s’il s’agit réellement de récipients superposés, ils s’emboîtent si parfaitement que même en m’approchant et en regardant avec attention je n’ai pu discerner la ligne de jonction.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

En bas-relief dans la pierre ou modelés en terre cuite, les bucranes sont fréquents dans l’art grec, mais ici c’est un vrai crâne de bœuf qui est montré. Il aurait plutôt sa place dans un muséum d’histoire naturelle que dans un musée archéologique s’il n’était destiné qu’à montrer comment est fait un bœuf sous sa peau et ses muscles, mais s’il est présenté ici c’est parce qu’il a appartenu à un animal sacrifié à Héra sur son autel. Généralement, après le sacrifice, les viandes de l’animal étaient cuites et consommées par les fidèles, et le reste était incinéré sur l’autel. Dans mon précédent article, montrant cet autel de la déesse, je disais qu’il avait été recouvert d’ophite verte, qui est une pierre résistant au feu lors des sacrifices.

 

Concernant la consommation des viandes des victimes, je voudrais ajouter une précision. Malgré les différences cultuelles entre la religion grecque et la religion romaine, elles ont ce point en commun, et il subsistera à travers les siècles, Homère l’évoque, et il se poursuivra jusqu’à ce que le christianisme fasse disparaître les pratiques païennes. Et c’est là que je voulais en venir: Dans bien des endroits d’Italie ou de Grèce, dans les siècles où l’Empire Romain interdisait le christianisme, c’est-à-dire jusqu’à l’édit de Milan promulgué par l’empereur Constantin en l’an 313, quand des chrétiens convertis en secret étaient soupçonnés, il leur était demandé soit de sacrifier à l’un des dieux du panthéon païen, soit le plus souvent de manger des viandes de ces animaux sacrifiés. Ceux qui refusaient étaient ainsi démasqués, torturés et mis à mort. Quand, visitant des églises, je m’arrête devant des fresques représentant des martyrs, si je publie la photo dans mon blog j’ai bien souvent l’occasion d’évoquer cette pratique de la consommation rituelle des viandes des animaux sacrifiés.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Ces deux ferrailles ne sont sans doute pas d’un intérêt capital, mais elles me servent d’introduction à un retour aux objets domestiques, puisqu’elles semblent être –du moins celle de ma première photo– des fragments de canalisations. D’habitude, les canalisations antiques sont en terre cuite, ici nous en voyons en fer.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Ces deux objets me plaisent tout particulièrement, parce qu’ils évoquent la vie quotidienne. Le premier, je n’imaginais pas qu’il pût exister dans l’antiquité, c’est une râpe à fromage en bronze. Les Grecs ne cuisinaient pas les pâtes et ils n’avaient pas de parmesan (!), mais nous avons ici la preuve qu’ils râpaient du fromage pour agrémenter certains plats. Ce qui est curieux, c’est que le panonceau qui nous dit ce que c’est est le même que pour le crâne de bovin que j’ai montré il y a un instant et pour la louche de ma seconde photo ci-dessus, et pour ces objets et quelques autres il porte le titre (seulement en grec) λατρεία και θυσίες, ce qui veut dire “culte et sacrifices”. Pour le crâne de bovin c’est justifié, pour la louche de bronze aussi, car elle porte, paraît-il (mais ce n’est pas visible de l’extérieur de la vitrine), l’inscription “Héra”. Mais une râpe à fromage sans aucune dédicace, je trouve étonnant que ce soit une offrande à la déesse. Il est vrai que cette société grecque était plutôt sexiste, reléguant les femmes au gynécée pour les travaux ménagers. Les femmes… mais pour les déesses, pour l’épouse du roi des dieux, y avait-il un gynécée sur l’Olympe, où Héra râpait le fromage et où Athéna tournait la sauce pendant qu’Aphrodite se faisait les ongles tandis que dans la pièce voisine Zeus buvait l'ambroisie en regardant de là-haut les compétitions des jeux olympiques?

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Cet curieux plat creux avec un trou au milieu est une coupe à libations du septième siècle avant Jésus-Christ, nous dit le musée. Mais on ne nous explique pas comment on l’utilisait, je veux dire que si on la remplissait tout simplement en y versant directement le vin ou autre liquide qui sera offert à la divinité, et si on se contente de l’incliner pour pratiquer la libation, alors à quoi sert le trou au milieu? Ou bien, le rebord de la coupe étant plus haut que la bosse où se trouve le trou, la tenait-on bien horizontale pendant qu’on la remplissait, ce qui permettait au liquide de s’écouler quand son niveau atteignait le trou? Je l’ignore.

 

Pour ma deuxième photo, qui fait aussi partie d’une collection “culte et sacrifices”, la légende dit que c’est un κέρνος (kernos), probablement pour des libations, et qu’il date du huitième ou du septième siècle avant Jésus-Christ. Un “kernos”… j’avoue ne pas connaître ce mot. Vite, au secours mon Bailly! Précisons pour qui n’a pas étudié le grec ancien que le gros dictionnaire d’Anatole Bailly, communément appelé “le Bailly”, est la bible de tous les hellénistes, un dictionnaire extrêmement complet, qui donne les références des auteurs ayant utilisé le vocabulaire. Or il ne donne de référence, pour ce mot, que chez Athénée (Banquet des sophistes, 476e), un auteur du début du troisième siècle de notre ère, et définit le kernos comme “un vase de terre avec des compartiments  (κοτυλίσκοι, cotylisques) où les Corybantes apportaient les fruits pour le sacrifice”. La seconde partie de la phrase, “où les Corybantes…” fait partie du contexte et ne nous concerne pas ici. C’est donc ce récipient de terre que nous voyons ici, en forme de couronne, où les petits vases qui y sont fixés constituent les cotylisques contenant diverses offrandes.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Ce petit lingot de bronze du sixième siècle avant Jésus-Christ est une offrande votive. Il y est gravé “hémiekton”, ce qui est une mesure de liquides (ou de grains), qui équivaut à 4,32 litres. Curieux, un poids pour liquides, et non un contenant. Mais il a été gravé il y a deux mille six cents ans, on ne peut donc le mettre en cause. Deux explications: s’il s’agit de peser toujours le même liquide, à un volume donné correspond toujours le même poids. Par exemple, avec un poids d’un kg, on peut toujours mesurer un litre d’eau. Mais ce poids est bien petit, je n’ai évidemment pas pu le prendre en main, mais le liquide en question doit être de très faible densité si 4,32 litres ne pèsent que le poids de ce petit lingot de bronze. La seconde explication est que cette offrande votive est symbolique, et le donateur veut dire qu’il offre le volume gravé, et non le poids réel, d’une substance telle que du vin, du miel, etc.

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Encore une offrande votive, cette corne à boire du septième siècle avant Jésus-Christ, en forme de tête de taureau. Un nom, Charilaos, est gravé sur l’intérieur du rebord, c’est probablement celui de l’artisan qui l’a réalisée. Sur le corps de la corne, est gravée la dédicace à la déesse: “Je suis sacrée. Diagoras m’a dédiée à Héra. Salutations, le prêtre”.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Cet ornement de bronze importé d’Étrurie date du septième siècle. Mais je suis perplexe: Tout à fait conscient de mes profondes lacunes en zoologie, je suis toujours prêt à croire ceux qui identifient des animaux. Toutefois, quand il s’agit d’un lion, ou d’une vache, jusqu’à présent je me croyais capable de les reconnaître. Or ici le musée dit que c’est une “tête de lion dévorant un taureau”. Ces grandes oreilles dressées, cette bouche qui ressemble plus à celle d’un poisson qu’à une gueule de carnassier, cette totale absence de crinière… un lion? À la rigueur, la tête cornue qui va être engloutie, c’est peut-être celle d’un taureau, mais l’animal qui l’avale, je ne lui trouve aucune ressemblance avec un félin. Alors comme les archéologues qui rédigent les notices ne sont peut-être pas également diplômés de zoologie, je me permets de les contester… Destouches me dirait surement que “la critique est aisée, mais l’art est difficile”, car il est vrai que je réfute l’identification à un lion, mais que je suis bien incapable de proposer mieux!

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Cet ivoire finement sculpté représente Persée tuant Méduse. Il lui coupe la tête sans la regarder. C’est une œuvre du septième siècle avant Jésus-Christ provenant d’un atelier laconien (sud du Péloponnèse).

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

C’est dans le sanctuaire d’Héra qu’a été trouvé ce cheval taillé dans le bois. Il a été daté du septième ou du sixième siècle avant Jésus-Christ. On peut penser qu’il s’agit, là encore, d’une offrande votive. Même s’il n’est que partiel, il est cependant remarquable qu’un objet de bois ait résisté au cours des siècles pour nous parvenir avec des détails encore bien visibles, comme la crinière, le mors, la selle.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

J’ai trouvé extrêmement intéressante cette plaque de bronze martelée et gravée. Elle date du septième siècle avant Jésus-Christ et constituait (mais le musée fait suivre cette indication d’un point d’interrogation) un ornement pour le poitrail d’un cheval. Elle n’est plus en très bon état, et même sur les gros plans que j’en ai faits il est un peu difficile de voir ce qu’elle représente. C’est pourquoi, très intelligemment, le musée en a fait une représentation dessinée.

 

Ce que l’on y voit, c’est le combat d’Héraklès et de Géryon, le dixième des douze travaux. Géryon a trois corps (on voit surtout les trois têtes, au-dessus du médaillon central) et il est accompagné de son chien à deux têtes, Orthros (sous le médaillon central), et l’homme debout juste à la gauche est Héraklès, reconnaissable à la peau du lion de Némée dont il est revêtu et dont une patte griffue pend devant ses jambes.

 

L’histoire? Géryon possède d’immenses troupeaux de bœufs, dont Héraklès doit s’emparer. Les bœufs sont gardés par le berger Eurytion, qu’Héraklès tue d’un coup de massue. On voit Eurytion à terre, mort, sur la dernière de mes photos ci-dessus. C’est aussi avec sa massue qu’il tue le chien Orthros au moment où il se ruait sur lui, et le voilà parti avec le troupeau. Mais Ménoetès, le berger des troupeaux d’Hadès, dieu des Enfers, a tout vu, et court prévenir Géryon, lequel s’élance à la poursuite d’Héraklès. En le voyant arriver, Héraklès lui décoche ses flèches, et le tue lui aussi. Telles sont les scènes représentées sur cette plaque de bronze.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Nous avons vu plus haut toute une série de griffons qui avaient décoré le haut de chaudrons. Et j’ai dit qu’à partir de 600 ou 575 avant Jésus-Christ ces griffons avaient complètement disparu. Ci-dessus, nous voyons des décorations de chaudrons, tête de taureau, tête de cheval. Le musée les date du septième ou du sixième siècle avant Jésus-Christ, ils sont donc en développement croissant à l’époque où les griffons sont en voie de disparition, ou ils leur sont juste postérieurs et les remplacent.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Parce que ce qui a retenu mon attention ici c’est surtout le dessin, je préfère le montrer en gros plan, mais il est peint sur une kotyle, c’est-à-dire une petite coupe à boire en terre cuite. Remontant au septième siècle avant Jésus-Christ, elle est protocorinthienne. Et ce que nous voyons, c’est la déesse Athéna brandissant sa lance de la main droite et tendant son bouclier de la main gauche.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Nous retrouvons ici des offrandes votives. Elles sont réalisées en tôle de bronze découpée en gravée. Le dauphin de la première de ces photos est du sixième siècle avant Jésus-Christ, tandis que le coq de la seconde photo est un peu plus ancien, septième siècle.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Et encore quelques représentations d’animaux. Tant le bélier couché de la première de ces photos que le cheval en tôle de bronze de la seconde photo, sont du sixième siècle avant Jésus-Christ. L’ours de la troisième photo ne leur est absolument pas contemporain, car il est hellénistique. Mais je le publie quand même ici avec les autres animaux, parce que j’aime bien cette statuette.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Je trouve qu’il est toujours intéressant de comparer les techniques du passé avec celles d’aujourd’hui lorsqu’elles sont compatibles (je ne rapprocherai pas une automobile d’un quadrige, ni une tablette d’argile d'un ordinateur), par exemple un mors antique et un mors utilisé par les cavaliers qui se promènent dans le bois de Boulogne. Ma photo montre un mors de cheval, peut-être iranien, qui remonte loin avant Jésus-Christ, entre le neuvième et le septième siècle.

Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014
Samos 07 : objets divers à l’archéologique. 23, 29 et 30 août 2014

Il est temps de terminer. Encore ces deux fragments. Le musée parle de poterie d’époque romaine (en grec, il dit même céramique), mais je les ai photographiés parce que je leur trouve des airs de verre, une certaine transparence. Il y a tant, dans ce musée et dans les autres, de superbes poteries, que je ne publierais pas ici un fragment très peu décoré. Mais si vraiment ce n’est pas du verre, la couleur et l’impression de transparence sont réellement impressionnantes et justifient que je les montre. En réalité, ils sont présentés dans une vitrine au milieu de nombreux fragments de terre cuite, et je pense que, par négligence, ils n’ont pas fait l’objet d’une note à part et que c’est bien du verre.

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Published by Thierry Jamard
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10 août 2017 4 10 /08 /août /2017 23:55
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Aujourd’hui, nous visitons le grand sanctuaire d’Héra, c’est-à-dire l’Héraion (Ηραίο, Iréo). C’est d’abord Choiseul Gouffier dans son Voyage pittoresque de la Grèce, publié en 1782, qui nous dit le pourquoi de ce culte tout spécial ici et y ajoute un bref historique du grand temple (selon l’exécrable habitude de son temps et jusqu’au vingtième siècle, il juge bon de “traduire” le nom des dieux grecs en leurs correspondants romains, comme si un auteur juif parlait du Jéhovah des chrétiens, ou un auteur musulman de leur Allah, et c’est ainsi qu’il appelle Héra Junon):

 

“Junon était née à Samos sur les bords du fleuve Imbrasus, et à l'ombre d'un de ces arbres nommés Agnus-castus. On montra longtemps cet arbuste précieux dans le temple de la déesse, l’un des premiers monuments de la Grèce […]. Les Perses mirent depuis le feu dans le temple de Junon, après l’avoir dépouillé des richesses que la piété des peuples y avait accumulées; mais on lui en éleva bientôt un autre plus magnifique encore que le premier, et qui fut depuis pillé par Verrès […]. Il ne reste plus aujourd'hui qu’une seule colonne à demi détruite, et dont les Turcs ont dérangé les tambours à coups de canon”.

 

Nous verrons tout à l’heure ce temple, ou plutôt l’unique colonne qui en reste, parce qu’il se trouve à l’opposé de l’entrée. Or l’entrée des visiteurs aujourd’hui se fait par la même entrée qui était celle des pèlerins de l’antiquité. Pour l’instant, je vais laisser Hérodote (IV, 87-89) évoquer un grand architecte natif de Samos, Mandroclès, ainsi qu’un tableau antique consacré dans ce temple, et que nous ne verrons pas parce qu’il a disparu depuis longtemps:

 

“L’endroit où Darius fit jeter un pont sur le Bosphore se trouve, selon mes conjectures, à mi-chemin entre Byzance et le temple qui s’élève à l’entrée du Pont-Euxin [la Mer Noire]. Darius fut très satisfait de ce pont de bateaux et récompensa richement son architecte, Mandroclès de Samos. Mandroclès préleva sur ces présents de quoi faire exécuter un tableau qui représentait le pont jeté sur le Bosphore, avec le roi Darius siégeant au premier plan et son armée en train de franchir le détroit; il consacra le tableau à Samos dans le temple d’Héra […]. Après avoir récompensé Mandroclès, Darius franchit le pont et passa en Europe”.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

La Voie Sacrée partait de la capitale, Samos, qui s’appelle aujourd’hui Pythagorio, et menait en six kilomètres jusqu’au sanctuaire, et à l’intérieur du sanctuaire. Il en reste quelques segments en ville dans des propriétés privées, du côté de la zone des sports, dans le secteur de l’aérodrome, mais elle a été bien dégagée dans l’Héraion. Ses belles dalles rectangulaires ont été posées aux alentours de 200 après Jésus-Christ, alors que précédemment elle n’était qu’un chemin de terre.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Le Gouvernement local de Samos a signé en 1910 un contrat de fouilles avec la Direction des Musées de Berlin pour les recherches et le dégagement du site. Ces travaux ont été menés jusqu’à ce que la Première Guerre Mondiale les interrompe en 1914, mais nombre d’objets très intéressants ont été mis au jour, et… embarqués vers l’Allemagne vite fait, bien fait. De 1925 à 1939, l’Institut Archéologique Allemand reprend les fouilles. Et la guerre interrompt de nouveau les travaux. Ils reprendront en 1951.

 

Puisque ce sont des chercheurs allemands qui ont travaillé ici, ils se sont certes sentis obligés de mettre les informations en langue grecque, mais avec traduction en langue allemande. D’anglais, point. De français, n’y pensons même pas. Heureusement que je comprends ce qui est écrit en grec, parce que mon allemand se résume à ja, nein, danke, auf Wiedersehen, ce qui essentiel pour la politesse, mais n’est guère utile pour comprendre ce que je vois. La majorité des Français ayant étudié, au collège et au lycée, l’anglais et l’espagnol, cela risque d’être dur. Mais, chers lecteurs, après m’avoir lu vous comprendrez tout!!!

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Ce groupe de statues est en réalité un moulage de statues antiques. Nous verrons les originaux (560-550 avant Jésus-Christ) au musée archéologique, et bien évidemment je les montrerai dans mon blog. C’était une grande famille de Samos qui a dédié sa représentation à la déesse épouse de Zeus, dans son sanctuaire. Les dédicataires ont eu la bonne idée de faire graver leurs noms sur chacune des statues du groupe. C’est ainsi que l’on voit sur la gauche, assise dans un fauteuil, Phileia qui est la mère de famille. À l’autre bout, étendu (je dirais même vautré), c’est le père. La pierre est partiellement cassée là où est inscrit son nom, de sorte que l’on n’en lit que la fin, […]archès. Entre eux, leurs quatre enfants. De gauche à droite, c’était un jeune garçon et une korè, dont les statues manquent. Et comme leurs noms étaient inscrits sur eux, on ne les connaît pas (la mère, son nom est gravé verticalement sur le fauteuil, le long de sa jambe gauche; le père… j’ai dit son nom de confiance, parce que je ne l’ai pas trouvé!). Puis nous avons deux jeunes filles (korè), Philippè et Ornithè, dont les noms sont gravés verticalement sur le côté droit de leur robe au niveau du genou. Et puis sur le côté du vêtement de la mère, le sculpteur a signé son œuvre, il s’appelait Généléos (je devrais peut-être orthographier Guénéléos, parce que le G se prononce dur, en phonétique je dirais qu’il est occlusif et non pas chuintant). Je disais que nous ne voyons que des copies, les originaux étant au musée de Vathy, mais ce n’est pas tout à fait vrai, parce que les Allemands qui ont effectué les fouilles ont transporté au musée de Pergame à Berlin la statue d’Ornithè, le musée de Samos n’en ayant gardé qu’un moulage… Quoiqu’ayant passé bien des heures dans ce musée de Pergame en juillet 2013, je ne l’y ai pas vue, et j’en suis bien triste.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Nous sommes encore assez loin du temple d’Héra, mais déjà nous passons devant son grand autel datant du sixième siècle avant Jésus-Christ. Comme dans tous les sanctuaires grecs, l’autel est extérieur au temple, à ciel ouvert, et constitue le cœur des activités cultuelles. Cet autel est gigantesque, avec ses 36,50 mètres sur 16,50. Sa partie supérieure était recouverte d’ophite verte, qui est une pierre résistant au feu lors des sacrifices, mais au premier siècle de notre ère cet autel a été reconstruit en marbre. Ma troisième photo montre un angle qui a été reconstitué à l’intention des visiteurs. À ce sujet, une précision sur les traditions des fouilles. On dit, en caricaturant un peu, que les Allemands respectent les lieux tels qu’ils les trouvent, époussetant soigneusement la poussière autour d’un petit morceau de pierre, le laissant religieusement en place, tandis que les archéologues américains trouvent un bout de pierre et reconstruisent tout un monument à partir de ce fragment, complétant en béton ce qui ne peut l’être avec la pierre. Entre ces deux extrêmes, les Français sont censés remettre les tambours de colonnes les uns sur les autres, sans toutefois trop bouger les pierres. C’est sûr, cela est exagéré, et cet angle d’autel en est la preuve; mais dans l’ensemble, il y a quand même un peu de vrai dans la philosophie générale des différentes écoles archéologiques.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Entre la Voie Sacrée et le grand autel, nous trouvons ce petit monument votif circulaire, daté avec un point d’interrogation sixième ou cinquième siècle avant Jésus-Christ. En 84/85 après Jésus-Christ a été ajoutée une inscription posée par un certain Onesimos qui se dit “serviteur d’Héra” et “serviteur d’Auguste” (Auguste étant le titre des empereurs depuis qu’Octave se l’était attribué; à cette date, il s’agit de Domitien, empereur de 81 à 96; manque de chance pour cet Onesimos, son empereur subira après sa mort la damnatio memoriæ, c’est-à-dire la “condamnation de la mémoire”, qui implique que tous ses portraits, ses effigies même sur les pièces de monnaie, ses statues doivent être détruits, et que là où son nom apparaît il doit être buriné. Cela évoque furieusement Orwell et son 1984 où l’histoire est réécrite et où les personnages éliminés ne doivent jamais avoir existé).

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Sur ma première des deux photos ci-dessus, entre deux bâtiments, le panonceau que je reproduis en gros plan sur ma seconde photo pour qu’il soit bien lisible, dit en grec Ναός Αφροδίτης, ce qui signifie Temple d’Aphrodite; et en-dessous, en allemand Hermes Aphrodite Tempel, et même avec mon niveau d’allemand que j’ai décrit tout à l’heure je vois que c’est un temple d’Hermès et d’Aphrodite. Une ligne en grec, une ligne en allemand, et elles ne disent pas la même chose. Je n’ai pas la berlue, en grec Aphrodite est seule, en allemand elle s’associe à Hermès, non? À l’entrée du site, il y a un plan du sanctuaire, sur lequel tous les bâtiments de ce secteur, ceux de la première photo comme ceux de la troisième, sont désignés comme “temple”, sans autre précision. Et il est sûr que si l’on n’y a pas retrouvé de statue de culte ni d’objets votifs significatifs, il est bien difficile de savoir quels dieux y ont été honorés.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Ces photos montrent l’exèdre des Cicéron. “Des Cicéron”, au pluriel, parce qu’il y a le plus célèbre, le politicien et avocat Marcus Tullius Cicero assassiné en 43 avant Jésus-Christ, et son jeune frère Quintus Tullius Cicero, lui aussi exécuté en 43, qui avait été plusieurs années gouverneur de la province d’Asie à laquelle était rattachée l’île de Samos, où sa direction honnête et généreuse avait été grandement appréciée.

 

Quant à Marcus, l’avocat, en 70 il avait plaidé contre Verrès qui, proquesteur en Cilicie (sud de l’actuelle Turquie d’Asie) en 80 et 79 avant Jésus-Christ, avait écumé les temples et demeures de toute la région, bien au-delà de la Cilicie, y compris Samos (“...qui fut depuis pillé par Verrès”, disait tout à l'heure Choiseul Gouffier), pour y voler toutes les œuvres d’art qui lui plaisaient, et plus tard, en Sicile, il avait poursuivi ses vols. C’est le sujet des célèbres Verrines, ou procès Contre Verrès, de Cicéron. J’en ai le texte, je vais m’atteler à traduire ce qui nous concerne ici:

 

“Après son arrivée en Asie, quels repas, quels banquets, quels chevaux, quels cadeaux vais-je rappeler? Mais ce  n’est absolument pas, concernant Verrès, d’accusations ordinaires que je vais m’occuper. Je veux dire qu’à Chios, il s’est emparé, de force, de très belles statues [Cicéron évoque encore des vols crapuleux à Erythres, à Halicarnasse, à Ténédos]. Mais ce pillage du  temple tellement antique et tellement fameux de Junon samienne, qu’il a été désolant pour les gens de Samos! qu’il a été cruel pour ceux de toute l’Asie! qu’il a été manifeste pour tout un chacun! a-t-il été ignoré d’aucun d’entre vous? Quand des représentants s’étaient rendus de Samos en Asie auprès de C. Néron à propos de ce pillage, ils ont rapporté pour réponse que des plaintes de ce type qui concernaient un représentant du peuple romain, ce n’était pas auprès du gouverneur, mais à Rome qu’il fallait les porter. À ce sujet, vous avez entendu Charidème de Chios déposer son témoignage au début du procès: alors qu’il était commandant d’une trirème et qu’il accompagnait Verrès comme il quittait l’Asie, il s’était rendu avec lui à Samos sur l’ordre de Dolabella; il savait à l’époque que le temple de Junon et la ville de Samos avaient été pillés; par la suite, accusé par les Samiens, il avait publiquement présenté sa défense auprès des habitants de Chios, ses concitoyens, et il avait été absous, parce qu’il avait démontré que ce dont parlaient les Samiens concernait Verrès, et non pas lui. Quels tableaux, quelles statues cet individu a-t-il emportés de là-bas? Moi-même, récemment, je les ai reconnus chez lui, dans sa maison, quand j’y suis allé pour y mettre les scellés. Ces statues, Verrès, où sont-elles maintenant? Je veux parler de celles que nous avons vues récemment chez toi près de toutes les colonnes, et même entre toutes les colonnes, et enfin installées  dans le parc, en plein air. [...] Tu n’as laissé chez toi aucune statue, à part deux, qui sont au milieu de ta maison, qui elles-mêmes ont été soustraites à Samos. Tu n’as pas pensé que je citerais à ce propos le témoignage de ceux qui te sont le plus proches et qui fréquentaient souvent ta maison, à qui je demanderais s’ils savaient s’il y avait eu des statues qui n’y étaient plus?”

 

– Première remarque: À la différence de Choiseul-Gouffier, Cicéron est fondé à appeler Héra du nom de Junon, parce que dans sa croyance c’était réellement la même déesse, ayant un nom grec et un nom latin.

– Deuxième remarque: Ce C. Néron n’est évidemment pas l’empereur cruel et fou qui a régné de 54 à 68 après Jésus-Christ, mais un gouverneur (préteur) de la province d’Asie, qui a donc exercé quelques années plus tôt les mêmes fonctions que Quintus Cicero.

 

Samos était tombée dans le giron de Rome vers l’an 80 avant Jésus-Christ, et les deux frères avaient agi de toutes leurs forces pour que la République accorde à l’île une large autonomie et au sanctuaire des privilèges, tel que celui d’être à jamais un lieu d’asile (d’ailleurs, cela a favorisé la construction de nombreuses maisons dans l’enceinte du sanctuaire, non seulement pour des criminels ou des fugitifs, mais aussi pour des riches souhaitant échapper au fisc!). C’est donc en reconnaissance et en hommage à Marcus et à Quintus que les Samiens ont érigé cette exèdre, à savoir un bâtiment semi-circulaire le long de la façade interne duquel sont disposés des bancs, destinés à accueillir des personnes désirant discuter. Cette exèdre était ornée de six statues de membres de la famille Cicéron ainsi que de la statue d’un dieu, mais on ne sait pas lequel.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Avant le grand temple consacré à Héra que nous allons voir plus loin, il y a eu un premier temple à elle dédié au huitième siècle avant Jésus-Christ, un étroit bâtiment mesurant cent pieds de long (en grec, Εκατόμπεδος, Hékatompédos) soit environ trente-trois mètres, où était placée la statue de culte. Ce premier temple, fait de brique, avec une charpente de bois et un toit de chaume, est emporté par une crue de l’Imbrasos, la rivière voisine. Entre 675 et 625 avant Jésus-Christ, on reconstruit à sa place et sur ses fondations un nouveau temple de la même longueur, auquel on conservera donc le même nom “Cent Pieds“, Hékatompédos. Ce sont les ruines que nous voyons sur ma photo ci-dessus.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

C’est au deuxième siècle de notre ère qu’a été construit ce temple que l’on dit corinthien parce que tel est le style des chapiteaux de ses colonnes. Je ne sais si les archéologues ont réussi à identifier la divinité à laquelle il était consacré, mais le panonceau, tout comme le panneau explicatif, ne parlent que de “temple corinthien”, sans autre mention.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

C’est également au cours des second et troisième siècles de notre ère que s’est développé au sein du sanctuaire un habitat romain. Pour ces gens il était nécessaire d’offrir les commodités de thermes. Les photos ci-dessus montrent les petits bains romains construits dans le sanctuaire.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Avec ces bains, nous avons vu que le sanctuaire, tout en conservant son culte, s’était largement sécularisé. Des maisons d’un ou deux étages s’étaient édifiées autour de petites cours à péristyle, avec des mosaïques, et dotées de l’adduction d’eau et de canalisations d’évacuation. Et puis en 262 après Jésus-Christ un terrible tremblement de terre a presque tout jeté à bas, et des raids de tribus germaniques se sont chargés de piller tout ce qui pouvait l’être. En outre, durant le quatrième siècle, on s’est appliqué à démonter ce qui restait pour vendre les matériaux de construction en Asie Mineure.

 

Mais des populations sont revenues vivre dans ce secteur par la suite, et ont été christianisées. Nous voilà maintenant au tournant du cinquième et du sixième siècles, et l’on va utiliser ce qui reste d’édifices anciens, civils ou religieux, pour reconstruire quelques bâtiments, dont une église: déjà vers le milieu du quatrième siècle le culte d’Héra est délaissé, l’ancienne religion ne protège plus l’asile des réfugiés dans le sanctuaire, et quelques décennies plus tard la communauté chrétienne va être dirigée par un évêque en résidence à Samos. Cette niche que nous voyons au milieu de ces pierres éparses est l’abside d’une basilique paléochrétienne à trois nefs.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

En dehors de cette abside qui révèle l’usage de ce bâtiment, les autres ruines de cette basilique sont moins parlantes. Elles ont néanmoins permis aux archéologues qui ont fouillé le site de voir la forme et les dimensions de l’édifice.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

En outre, certaines pierres de cette basilique portent des inscriptions. Si j’étais un minimum doué en épigraphie j’essaierais de lire et de traduire ce que je vois ici. Je laisse ce soin à ceux de mes lecteurs plus doués que moi, et en particulier l’auteur du remarquable site d’épigraphie que je signale dans la colonne de droite du présent écran, une dame d’une culture époustouflante.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Nous voilà en vue de la colonne unique du grand temple d’Héra. Mais devant, ce que nous voyons, ce sont les restes, dit le panonceau, du temple diptère (à deux ailes) de Polycrate. Comme il est dans l’usage des Romains et des Égyptiens de diviniser leurs dirigeants, mais non dans l’usage des Grecs, je n’ai aucune connaissance d’une quelconque divinisation du tyran Polycrate. Par ailleurs, sur le plan du sanctuaire qui comporte trente-cinq références de monuments et de lieux, nulle part ne figure ledit “temple de Polycrate”. Mais on sait qu’un séisme a gravement endommagé le temple, et que durant sa tyrannie (de 538 à 522 avant Jésus-Christ), Polycrate a fait reconstruire ce temple d’Héra pour en faire le plus grand temple du monde, non pas exactement sur les fondations du précédent, mais partiellement seulement, en le décalant d’une quarantaine de mètres vers l’ouest, et puisque –la colonne le prouve– nous sommes dans l’axe du temple, il ne fait aucun doute que cette dénomination un peu ambiguë donnée par les archéologues signifie “temple de la déesse Héra construit à l’époque de Polycrate”.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Ces ruines sont celles d’un petit temple d’époque romaine, construit peut-être à l’époque d’Auguste, c’est-à-dire entre 27 avant Jésus-Christ et 14 après, parce qu’au culte d’Héra était joint celui de l’impératrice Livie. Y a été transférée la statue de culte d’Héra, la grand temple ayant été abandonné. Il n’a d’ailleurs probablement jamais été achevé après la mort de Polycrate en 522. D’après le site Odysseus du ministère grec de la culture, on n’a retrouvé aucune tuile lors des fouilles, ce qui voudrait dire que la toiture n’a jamais été posée. Les difficultés économiques qui ont suivi la mort du tyran y sont sans doute pour quelque chose.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014
Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Puisque ce temple d’époque romaine m’a amené à donner des détails sur le grand temple, le moment est venu d’y arriver, enfin, à ce grand temple. C’est en 570-560 avant Jésus-Christ que l’architecte Rhoïkos et l’artiste Théodoros sont chargés de son édification. C’est déjà un grand temple à double rangée de colonnes, mais il n’est pas achevé depuis une dizaine d’années que le voilà à terre à cause du séisme dont j’ai parlé tout à l’heure. Le temple reconstruit par Polycrate va être encore plus gigantesque, 108,63 mètres de long sur 55,16 mètres de large. Lorsqu’au siècle suivant, en 460, Hérodote va passer par Samos, il écrira: “…un temple, le plus grand de tous ceux que nous connaissons; le premier architecte en fut Rhoïkos fils de Philéas, un Samien”. Cette fois-ci, il y a trois rangées de colonnes sur l’un des côtés, ce qui constitue une véritable forêt de cent cinquante-cinq colonnes au total. En outre, ces colonnes sont de quatre tailles et styles différents. Quant à l’unique colonne qui en reste, elle n’a conservé que la moitié de sa hauteur vertigineuse.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

Tout au bout du sanctuaire, en arrivant près de la mer, il y a un petit musée qui donne des explications sur le site, sur l’histoire des fouilles –dont la photo ci-dessus–, et qui montre plans et maquettes du site. Cela, c’est sans doute l’œuvre des archéologues grecs et non allemands, parce que les textes sont en grec et en anglais. Outre bien des détails de ce que je dis tout au long du présent article, j’y ai lu aussi qu’en 440 avant Jésus-Christ, pour régler un différend entre Samos et Milet, Périclès arrive avec quarante navires, châtie Samos, y place une garnison. Samos alors appelle les Perses de Sardes au secours, la garnison athénienne est prise et livrée aux Perses. Furieuse (cela se comprend), Athènes envoie cette fois-ci deux cents navires, prend Samos, fait payer une énorme indemnité de guerre, se saisit de la flotte samienne. Quelques décennies plus tard, en 387, Samos se range du côté des Perses. Athènes reprend l’île en 365 et exile une grande partie de la population. Témoins de cette époque, des pierres du quatrième siècle ont été retrouvées sur le site portant une inscription en grec, dialecte athénien: ὅρος τέμενος Ἀθηνᾶς Ἀθηνῶν μεδεόσης, ce qui signifie “territoire limite d’Athéna, protectrice des Athéniens”. En 324, Alexandre le Grand, qui a vaincu Athènes, promulgue un décret imposant que les exilés soient autorisés à revenir. Ce décret prendra effet en 322, peu après sa mort survenue en juin 323. Ce retour provoque un regain d’activité, tant dans la construction que dans l’économie.

Samos 06 : Héraion. Samedi 30 août 2014

C’est près de ce petit musée que se trouvent les pierres récupérées sur le site qui n’ont pas été attribuées à un monument particulier. Alors devant tous ces matériaux désormais inutiles, qui témoignent des destructions subies au cours des âges par ce sanctuaire de la déesse, le moment est venu, avant de poser le point final, de rendre à Héra un dernier hommage. C’est un hymne homérique, dont le texte a été établi et traduit par Jean Humbert, qui a été autrefois mon professeur à la Sorbonne. D’abord le texte grec, puis sa traduction:

 

Ἥρην ἀείδω χρυσόθρονον, ἣν τέκε Ῥείη,

ἀθανάτην βασίλειαν, ὑπείροχον εἶδος ἔχουσαν,

Ζηνὸς ἐριγδούποιο κασιγνήτην ἄλοχόν τε,

κυδρήν, ἣν πάντες μάκαρες κατὰ μακρὸν Ὄλυμπον

ἁζόμενοι τίουσιν ὁμῶς Διὶ τερπικεραύνῳ.

 

“Je chante la fille de Rhéa, Héra au trône d’or, la reine immortelle à la beauté sans égale, épouse et sœur à la fois de Zeus Tonnant, la déesse glorieuse que, dans le vaste Olympe, tous les bienheureux révèrent et honorent à l’égal de Zeus qui aime la foudre”.

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8 août 2017 2 08 /08 /août /2017 23:55
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Aujourd’hui, nous nous sommes rendus à Pythagorio qui, dans l’antiquité, était la capitale éponyme de l’île, c’était l’antique Samos. En réalité, nous nous y sommes rendus plusieurs fois, en passant, mais c’est ce samedi que nous allons consacrer à sa visite. On le voit, c’est un bourg sympathique autour de son joli petit port. Les rues de l’intérieur sont elles aussi accueillantes, mais en outre il y a beaucoup à voir.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Et d’abord, nous voyons sur cette petite presqu’île les ruines du kastro. Nous allons nous y rendre, mais je ne peux parler de visite au sens propre, car il n’en reste pas grand-chose, ce n’est pas comparable aux châteaux que nous avons vus ailleurs, que ce soit Chlemoutsi dans le Péloponnèse, Platamonas en Grèce continentale, ou dans les îles à Myrina de Limnos ou à Methymna de Lesbos, pour n’en citer que quelques-uns. Qu’il n’en reste qu’une tour et un pan de mur ne l’empêche cependant pas d’avoir gardé un charme romantique indéniable.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Vu la chaleur qu’il fait et le peu d’endroits abrités du soleil offrant une ombre minimum, on arrive à excuser (un peu) cette voiture de gâcher ma vue de ce mur du kastro en se garant là… Bah, on aperçoit quand même ce bout de mur avec sa tour.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Comme on a pu le voir sur mes photos prises d’un peu plus loin, une grosse église a été construite sur l’emplacement du château, juste à côté de ce qu’il en reste. Elle n’est pas ce qu’il y a de plus intéressant à voir en ce lieu.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Dans l’enceinte du château, et accolé à lui, il y avait une vieille basilique paléochrétienne dont on peut encore voir les ruines. On remarque les bases du bâtiment principal avec son abside, mais tout autour les autres bâtiments, dont il reste les bases des murs et de nombreuses colonnes brisées, occupaient un espace considérable.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Plusieurs de ces colonnes ont été taillées dans un marbre de plusieurs couleurs, comme sur ma photo, et quand l’église était encore debout ce devait être superbe.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Encore deux éléments de cette basilique paléochrétienne, cette cuve dont j’ignore l’usage, car elle semble bien grande pour être un bénitier, et bien petite pour être une cuve baptismale, puisque dans l’Église orthodoxe, on procède au baptême par immersion. Je sais bien qu’à l’époque des débuts du christianisme les orthodoxes et les catholiques ne s’étaient pas encore séparés, le schisme n’aura lieu qu’en 1054, mais précisément ce baptême par immersion est celui des débuts du christianisme, comme avait eu lieu le baptême de Jésus dans le Jourdain, et ce sont les catholiques qui, plus tard, ont abandonné cette pratique, la remplaçant par le geste tout à fait symbolique de l’eau versée sur le front. L’autre photo est celle d’un chapiteau, et l’on peut supposer que, vu le grand nombre de troncs de colonnes et le nombre extrêmement réduit de chapiteaux au sol, ces colonnes ont été volontairement brisées pour en récupérer les chapiteaux et les destiner à de nouvelles constructions.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

De ce côté-là, ce sont les restes du château lui-même qui se dressent encore, un pan de mur et un donjon décapité. Vues sous cet angle, ces trois pierres de ma troisième photo, juchées au sommet d’une ruine de mur, font un effet curieux, mais je suppose que, du temps où le mur s’élevait plus haut, elles devaient encadrer une fenêtre. Et puis les pierres au-dessus et sur les côtés ont disparu, sans doute récupérées pour construire autre chose, et ces trois pierres, trop lourdes, ont été laissées en place, formant ce pont bizarre.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Faute d’informations sur le site, je ne sais à quoi appartenait ce mur (dont les pierres de linteau et de côté des fenêtres confirment ma supposition pour les pierres de la photo précédente). Nous sommes dans le château, cela ne fait pas de doute, mais est-ce un mur d’un bâtiment civil, ou un mur de la basilique attenante, cela je ne saurais le dire.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

L’une des curiosités les plus intéressantes, aux environs de Pythagorio, c’est sans conteste le tunnel d’Eupalinos. Cet ingénieur et architecte originaire de Mégare a été contracté par Samos pour construire, au tournant du sixième et du cinquième siècle avant Jésus-Christ, un aqueduc pour amener l’eau d’une source située dans la montagne jusqu’à la ville. Or la pente n’étant pas continue, une partie de l’aqueduc a dû être souterraine. Eupalinos a donc été amené à creuser un tunnel mais, sans GPS ni outils sophistiqués, commençant le tunnel par les deux bouts, il a dû effectuer de savants calculs pour que les deux équipes se rencontrent. Et elles se sont rencontrées, avec un infime décalage. En notre début de vingt-et-unième siècle, c’est une entreprise française bien connue qui a remporté l’appel d’offres pour la construction d’un tunnel de l’autoroute qui relie Athènes à Corinthe, et à l’exemple d’Eupalinos nos ingénieurs français ont entamé le percement par les deux bouts. Mais les malheureux, leurs deux équipes se sont croisées et les travaux ont, à ce jour, été abandonnés… Il paraît que l’on devrait incessamment dévier les deux tronçons pour les faire coïncider… Paul Valéry est l’auteur d’un important dialogue sur l’art, qu’il a intitulé Eupalinos et l’architecte, œuvre que lors de mes études de Lettres j’ai eu l’occasion d’étudier autrefois. On peut imaginer avec quelle impatience je voulais le visiter, ce fameux tunnel d’Eupalinos. J’étais tout excité lorsque nous sommes montés vers l’entrée du site. Oh, non, ce n’est pas vrai! Ce n’est pas possible! Le tunnel est fermé à la visite pour travaux de sécurisation, et également pour allonger la section offerte à la visite. J’en ai tellement pleuré que mes larmes ont dévalé en torrent jusqu’à la mer, emportant sur leur passage arbres et maisons. Je n’ai rien vu, et en conséquence je n’ai rien à montrer. Je dois me contenter de citer Gaskin, The Traveller’s Guide to Classical Philosophy (Thames & Hudson, 2011-2013):

 

Le tunnel d’Eupalinos “est à peu près haut comme un homme. Sur le côté, une profonde entaille a été creusée, dans laquelle courait l’eau du ravitaillement. L’ensemble fait environ un kilomètre (2/3 de mile) de long, est rectiligne, et a été taillé à partir des deux extrémités. L’endroit où les deux bouts se rencontrent est presque parfait […]. Le tunnel date des alentours de 500 avant Jésus-Christ”.

 

Hérodote (III, 60), lui, en dit un peu plus. Je le cite dans la traduction d’Andrée Barguet: “C'est d'abord, creusé sous une colline haute d'environ cent cinquante orgyies, un tunnel qui la traverse à sa base de part en part; il a sept stades de long et huit pieds en largeur comme en hauteur; sur toute la longueur de ce tunnel on a creusé un canal profond de vingt coudées, large de trois pieds, qui conduit à la ville l'eau d'une source abondante qui lui est amenée par des tuyaux; l'architecte chargé de ce travail fut le Mégarien Eupalinos […]”.

 

Reste à comprendre les dimensions en fonction des mesures de l’antiquité. L’Orgyie fait six pieds, mais dans l’antiquité la longueur du pied dépend des cités. Comme Hérodote est originaire d’Halicarnasse (aujourd’hui Bodrum, face à l’île de Cos), cité d’Ionie tout comme Samos, qui utilisent le pied de Delphes, je suppose qu’il donne ses mesures en pieds de Delphes, soit trente-cinq centimètres. L’orgyie fait alors deux mètres dix. Il parle aussi de stades et de coudées. Le stade, c’est six cents pieds. La coudée fait vingt-quatre doigts, et le doigt est souvent de 1,85 centimètre, ou parfois (ce qui est plus simple) de 1/20 pied, soit 1,75 centimètre. En fonction de ces données:

– la colline est haute de 150 orgyies, soit 315 mètres. Estimation trop généreuse, car sur la vue satellite de Google Earth, je promène la souris partout sur le relief autour du Pythagoreio, en bas de mon écran les chiffres défilent, mais nulle part ils ne dépassent les 220 mètres

– le tunnel fait sept stades, soit 1,470 kilomètre de long

– sa largeur et sa hauteur, de huit pieds l’une comme l’autre, font 2,80 mètres

– le canal est profond de vingt coudées, c’est énorme, cela fait 8,40 mètres

– et il est large de trois pieds, soit 1,05 mètre.

 

Si un jour nous revenons à Samos et que je peux visiter ce tunnel je ne manquerai pas de me munir d’un mètre pour tout mesurer et comparer à ce que dit Hérodote.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Alors voyons d’autres traces laissées par la civilisation grecque de l’antiquité. Ici, nous sommes sur l’ancienne agora de Samos, dont le site est conservé dans la ville même de Pythagorio. Même s’il n’en reste pas grand-chose, il est intéressant de se représenter que l’on est au cœur de la cité antique.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Ici également, il est difficile de se représenter ce que l’on voit. Un panneau informe le visiteur que ce sont les fondations des remparts de la cité, la base de ses murs d’enceinte.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Le panneau d’information, ici, nous dit que nous nous trouvons dans le secteur athlétique de Samos. Je suppose que l’on doit comprendre qu’il y avait un complexe de bâtiments comprenant une palestre entourée, comme il était fréquent, de salles d’étude, d’une bibliothèque, de salles de conférences, etc. Et puis bien sûr il y avait aussi les vestiaires et autres annexes. Mais ce qui est étonnant, c’est cette pierre présentant en bas-relief une croix. Faut-il supposer que lors de l’arrivée du christianisme certains bâtiments ont été réservés au culte? Ou qu’à l’époque du bas-empire ou à l’époque byzantine une chapelle ou une église a été construite sur les ruines antiques? Je ne saurais le dire, je n’ai pas d’explication.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014
Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Quant à ce secteur des ruines de la ville antique, on nous dit qu’il comportait les thermes. Et ma troisième photo montre que ce secteur comporte un élément parmi les mieux conservés. Mais toutes ces ruines sur un site ouvert ne font l’objet d’aucune explication. Les panneaux se contentent de dire, en grec et en anglais (c’est déjà quelque chose, pour le visiteur qui ne comprend pas le grec moderne) “Ancienne agora” ou “secteur athlétique de l’ancienne Samos”. La ville a existé durant des siècles: de quelle époque date tel bâtiment? Le secteur comporte les traces de plusieurs constructions: qu’était chacune d’entre elles? Etc., etc.

Samos 05 : Pythagoreio. Samedi 30 août 2014

Puisque Pythagorio est la Samos antique, c’est dans ses environs proches que se trouvait le grand sanctuaire de la déesse protectrice de la ville et de l’île, Héra. Je préfère consacrer à ce lieu très important un article à part: le prochain. Mais en attendant, regardons ce fruit bien mûr qui pousse sur l’agora antique. C’est une grenade. Le grenadier qui est un arbre courant en Grèce étant rare en France (personnellement, nulle part je n’en ai vu), cette photo me servira de conclusion pour aujourd’hui.

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6 août 2017 7 06 /08 /août /2017 23:55
Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

Sur la côte sud-est de l’île de Samos se trouve la petite ville de Pythagorio à laquelle je consacrerai mon prochain article de ce blog. Si l’on monte dans la montagne dans l’arrière-pays, en regardant vers l’ouest on voit d’abord un étang et des terres humides, c’est le marais de Glyfada, et juste derrière s’étend la piste de l’aérodrome de Samos. Et puis il y a une longue, longue baie au bout de laquelle, juste au centre de ma photo, on apercevrait (si l’on avait de bons yeux et que le rayonnement du soleil ne provoquait pas cette sorte de voile de brume) le sanctuaire d’Héra, dont je parlerai dans un article qui suivra celui de Pythagorio.

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

Si, au même moment, on se tourne de l’autre côté, la lumière du soleil est inversée, la vue devient claire, et l’on voit à ses pieds la petite ville de Pythagorio, avec sur la droite son château, son église, et sur la gauche son môle. Le tout, hélas! barré d’un horrible câble électrique.

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

Et si nous sommes montés là c’est non seulement pour admirer le paysage, mais aussi parce qu’il y a un monastère célèbre. Vu de la route qui y mène, il semble tout à fait normal, mais…

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

…mais en réalité il n’est pas si normal que cela, et il nous réserve une surprise. Une surprise à laquelle j’aurais dû m’attendre un peu, si j’avais fait attention à son nom, Panagia Spiliani, en grec Παναγία Σπηλιανή. La troisième lettre de ce nom, ce I qui est en grec la lettre η, en grec ancien se prononçait comme un E long ouvert, et les mots français qui viennent du grec la transcrivent par un E comme dans spéléologie. Bon, avant de continuer, j’en donne les coordonnées:

37° 41’ 45” N  /  26° 56’ 12” E

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014
Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

“Bon sang, mais c’est bien sûr”, aurait dit le commissaire Bourrel. Σπηλιά (spelia), c’est une grotte. Et ce que nous allons visiter, c’est la chapelle souterraine, troglodyte du monastère. Monastère de la Vierge de la Grotte, voilà son nom en français. On franchit le petit oratoire où les fidèles orthodoxes font brûler un cierge de cire vierge acheté quelques centimes dans une niche sous laquelle il est écrit “La lumière du Christ brille pour tous”, et l’on commence la descente des quatre-vingt-quinze marches vers la chapelle souterraine. Sur la roche, au-dessus de nos têtes, est peinte une croix ainsi que l’année 1677. Nulle part je n’ai trouvé à quoi correspond cette date.

 

Cette grotte est une cavité située à une altitude de cent neuf mètres, et qui mesure cent vingt mètres de long sur trente-six de large et huit mètres cinquante de haut.

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

J’ai eu l’occasion, dans mon article Samos 01 : promenades dans l’île, de parler longuement du tyran Polycrate et d’évoquer Pythagore qui était natif de l’île. De ce dernier on retient en général le théorème qui met en relation les dimensions des côtés du triangle rectangle, mais il était beaucoup plus un philosophe ésotérique dont la sagesse reposait sur la science des chiffres qu’un pur mathématicien, et il a eu le malheur de déplaire au tyran. Pour fuir Polycrate, il s’est d’abord caché quelque part dans l’île, et selon les archéologues et les historiens ce pourrait fort bien être dans cette caverne située près de la ville, car à l’époque Pythagorio était la capitale de l’île. Il y aurait même enseigné à quelques disciples pythagoriciens qui l’y auraient suivi. Mais il n’est pas resté longtemps à Samos, il aurait pu être découvert, et il est parti s’installer en Calabre, à Crotone sur le golfe de Tarente.

 

Un mot des Sibylles. À l’origine, il y en avait une seule, celle de l’oracle d’Apollon à Delphes. Mais par la suite, plusieurs villes ont fait savoir qu’elles avaient leur sibylle, une femme inspirée qui voit le futur et connaît le passé. Selon les auteurs, leur nombre a varié, mais le plus communément admis est le nombre de dix. Au cours de la première année du présent voyage, nous étions en Italie, où j’ai eu l’occasion de parler de sibylle dans mon article Cumes, sa Sibylle et ses temples. Mercredi 26 mai 2010. Trois des Sibylles étaient en Italie et les sept autres étaient grecques, mais Cumes, en grec Κύμη (Kymè), est une colonie des Grecs d’Eubée. Celle de Samos, longtemps seulement appelée “la Samienne”, a par la suite été appelée Phyto, et l’on a dit qu’elle avait vécu au septième siècle avant Jésus-Christ. Si je parle ici de Phyto, c’est parce qu’elle aussi, c’est dans cette grotte qu’elle aurait prophétisé, et il y a une tradition selon laquelle un siècle avant l’existence de Pythagore elle aurait prédit son départ pour l’Italie du sud. Là où j’ai trouvé cette information sur les prédictions de Phyto, l’auteur antique qui en parle n’est pas cité, de sorte que je n’ai pas pu aller vérifier ce qu’il dit exactement.

 

Pythagore, la sibylle Phyto. En outre, il est très probable que cette grotte ait abrité un temple païen dans l’antiquité, et par ailleurs il est certain qu’elle a servi d’église à l’époque byzantine. Nous nous trouvons donc en un lieu qui est chargé d’histoire.

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014
Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

Suivons ce couloir vers le lieu de culte. On voit que le mur en a été revêtu de plâtre décoré de reliefs. Sur la droite de ma photo, on peut distinguer qu’une date figure en relief, 1888. Pas plus que tout à l’heure pour 1677 je n’ai trouvé à quoi elle correspondait.

 

Ma seconde photo montre le même couloir, pris du bout en direction de l’entrée. L’éclairage est différent, l’impression est différente. On voit que là aussi une niche a été aménagée avec du sable pour que les fidèles puissent y planter des cierges de cire vierge.

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014
Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

Sur le côté, ici ou là on remarque de courtes colonnes. C’est parce qu’en ces endroits la grotte a été creusée pour y ajouter des niches, mais on s’est rendu compte que là où le plafond n’était pas naturel il y avait des risques d’effondrement, et ces colonnes n’ont pas un rôle décoratif, elles soutiennent le toit.

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

Pour honorer la Panagia Spiliani, on ne s’est pas contenté de lui aménager la petite chapelle que nous allons voir, comme le prouve ce sol joliment décoré du côté de l’entrée.

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014
Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

Nous arrivons à la chapelle. Mais sur le mur du côté gauche du couloir, un voit cette cuve sous une croix, et ma seconde photo montre que près de cette cuve et de cette croix il y a un petit oratoire, une sorte d’autel. Dans cette grotte coule une source, à laquelle comme on peut s’en douter sont attribuées des qualités surnaturelles, de protection ou de guérison. L’eau jaillit du sol au fond de la grotte, mais elle est amenée ici en ce lieu pour être plus aisément à la disposition des fidèles.

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014
Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

Quant à la chapelle, comme on peut le constater, elle n’a pas été aménagée en troglodyte, utilisant les murailles naturelles de la caverne, mais elle a fait l’objet d’une construction toute traditionnelle à l’intérieur de la grotte. En outre, elle est peinte en bleu, la couleur mariale. À l’intérieur, au fond, on ne trouve ni autel, ni iconostase, elle ne permet donc pas de célébrations puisque dans le culte orthodoxe le prêtre doit être caché à la vue des fidèles pendant une partie de la célébration. C’est un lieu de dévotion destiné au recueillement et à la prière.

Samos 04 : le monastère de la Panagia Spiliani. Samedi 30 août 2014

C’est par cette image de l’intérieur de la chapelle que je terminerai cette visite de la Panagia Spiliani. Sur le mur, sous les rideaux, on remarque une plaque de marbre dont on peut distinguer qu’elle a été cassée. C’était une vieille représentation de la Vierge, qui a une histoire. Des étrangers, dit-on, ont voulu la voler, et s’en sont emparés. Lorsqu’après être parvenus dans un port dont l’histoire ne dit pas où il se trouve, les voleurs ont voulu décharger l’objet de leur larcin, la pierre est tombée à l’eau et s’est brisée en cinq morceaux. Puis le temps a passé. Or voilà qu’un jour, sur une plage de Samos, les habitants des lieux ont retrouvé les morceaux de marbre, que la mer avait ramenés là. Aucun doute, la Vierge avait voulu revenir dans son île et s’était volontairement transportée de retour. Depuis ce temps, on a pris l’habitude d’appeler cette plaque de marbre la Παναγία Καληαρμένισσα, Panagia Kaliarmenissa: kali signifie beau, bon (par exemple, καλημέρα, kaliméra, veut dire “bonjour”) et le verbe αρμενίζω, armenizo signifie “voguer”, c’est donc la Vierge qui a joliment vogué, qui a fait une belle navigation. Les morceaux du marbre ont été pieusement ramassés et assemblés, et il a repris sa place dans la chapelle.

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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 23:55
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

Aujourd’hui nous avons décidé d’aller visiter le monastère d’Agia Zoni (Αγία Ζώνη). Je fais précéder le nom de la préposition d’ mais en grec le complément de nom s’exprime par le génitif, qui est un changement de la terminaison. Sans cette préposition, je dois dire le monastère Agias Zonis (Αγίας Ζώνης). Ces mots veulent dire “Sainte Ceinture”. Dans mon article de ce blog intitulé Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014, je raconte la légende selon laquelle la Sainte Vierge aurait donné sa ceinture, tissée par elle-même, à saint Thomas: je n’y reviens pas, puisque l’on peut cliquer sur le lien ci-dessus. Ce monastère se trouve en:

37° 45’ 02” N  /  27° 00’ 24” E

Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

C’est en 1695 qu’un moine du nom de Mélétios souhaite édifier en ce lieu un monastère, et il va le construire, aidé de la population locale. Le campanile du catholicon est achevé en 1751, et son portail en 1855. Mais le plus intéressant est à l’intérieur du catholicon: entrons-y.

Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

On est tout de suite frappé par la magnificence de l’iconostase toute sculptée en bois doré, dont une inscription nous informe qu’elle date de 1801. La photo ci-dessus, qui hélas pâtit d’un éclairage extrêmement mauvais, en montre la partie supérieure, incluant la traditionnelle série d’icônes.

Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

Quoique n’étant pas très anciennes les icônes ne sont pas toutes en très bon état. Ci-dessus, je crois discerner à gauche la naissance de Marie, et à droite l’Annonciation. Mais d’autres sont beaucoup plus “lisibles”.

Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

Par exemple on peut apprécier les quatre icônes ci-dessus, la Nativité (les têtes du bœuf et de l’âne sont hilarantes), le baptême de Jésus dans le Jourdain, l’entrée à Jérusalem le dimanche des Rameaux, et le Christ en Croix. On ne peut pas dire que l’on y trouve toute la spiritualité et la sensibilité des icônes byzantines ou crétoises, mais leur exécution est soignée et l’artiste n’a pas lésiné sur les ors.

Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

Dans sa partie inférieure, ce sont les sculptures de l’iconostase elle-même qui ont attiré mon attention, même si je ne suis pas absolument sûr de savoir ce qui est interprété. Sur ma première photo, je vois un homme qui, avec un grand couteau, se prépare à en égorger un autre. Serait-ce Abraham qui s’apprête à sacrifier Isaac comme Dieu le lui a demandé, mais que Dieu va arrêter à temps en voyant qu’il lui obéit? Cependant, à ce moment-là Abraham voit un bélier qu’il sacrifie alors à la place de son fils, or je ne vois pas de bélier dans cette sculpture.

 

Quant à la seconde photo, c’est une femme qui est assise du côté droit, et j’ai l’impression de voir des ailes au personnage qui se tient debout à gauche. Ce pourrait donc être une Annonciation. Seul problème, ces deux sculptures se faisant face, il est étonnant qu’une scène de l’Ancien Testament ait pour pendant une scène du Nouveau Testament. L’une ou l’autre de mes interprétations, en conséquence, est peut-être erronée.

Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

J’ajoute encore cette icône parce qu’elle me plaît bien, même si je ne sais pas si elle représente la Vierge, ou une autre sainte. Que ce soit un saint personnage, cela ne fait pas de doute, que l’on considère son attitude, sa présentation, ou le fait que l’on est dans une église; je m’étonne seulement qu’elle n’ait pas d’auréole attribut systématique des saints.

Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

Ce sont surtout les fresques recouvrant les murs qui constituent le cœur de la visite. Toutes remontent, nous dit-on, au dix-septième siècle; mais comme la construction de l’église, donc des murs qui en sont le support, a commencé seulement cinq ans avant la fin de ce dix-septième siècle, il faut supposer qu’elles ont été peintes sur des plâtres tout juste appliqués sur la pierre, ou qu’elles ne sont que du dix-huitième siècle, ou enfin que 1695 est la date d’achèvement de l’édifice et de consécration de l’église, permettant d’instaurer dans les bâtiments annexes une vie monastique.

 

Quoi qu’il en soit, ces fresques sont très intéressantes. Mes deux photos ci-dessus représentent la partie supérieure et la partie inférieure du même ensemble de fresques: ce que l’on distingue dans le demi-cercle de la première photo est ce qui apparaît tout en haut de la seconde photo.

 

Les fresques de ma première photo, très mal éclairées, assez abîmées, je ne vois pas bien ce qu’elles représentent. Sur ma seconde photo, je distingue en haut la Nativité et la présentation de Jésus au temple. En bas, hormis au centre une femme à cheval que je suis bien en peine d’identifier, je ne distingue pas grand-chose…

Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

Cette fresque est beaucoup plus lisible, c’est pourquoi je peux la présenter isolée. Et si, dans sa présentation, cette Nativité est classique, j’ajoute en gros plan Jésus qui a l’apparence d’un homme adulte en miniature et tout emmailloté comme une momie, et près de lui l’âne et de bœuf  qui ont une apparence vraiment hors du commun. De plus, on a l’impression que le bœuf a saisi dans sa bouche l’auréole de Jésus!

Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

Certaines fresques ont été, paraît-il, très soigneusement repeintes. Si je comprends bien, cela ne signifie pas qu’elles ont été faites de nouveau, mais que là où c’était nécessaire elles ont été restaurées. C’est ainsi que l’on peut voir clairement, par exemple, une Annonciation, une Visitation avec Marie et Élisabeth s’embrassant, malgré une fissure replâtrée qui fort malencontreusement sépare leurs deux visages, et une Présentation de Jésus au temple.

Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014
Samos 03 : le monastère Agias Zonis. Vendredi 29 août 2014

Encore deux fresques pour terminer. La première de mes photos ci-dessus montre une fresque en assez bon état. Autour de la tête de cet homme, je lis à gauche ZE et à droite KIAS, ce qui –quoique je ne trouve pas trace d’un E initial– me laisse penser qu’il doit s’agir d’Ézéchias, le treizième roi de Juda au huitième siècle avant Jésus-Christ, environ cent cinquante ans après Salomon, au temps où les royaumes de Juda et d’Israël coexistaient en parallèle; d’autant plus qu’il porte une couronne sur la tête. Nous écrivons son nom avec CH, mais en grec il est appelé Εζεκίας, avec un K.

 

Et concernant ma seconde photo, je ne sais pas trop à qui et à quoi elle se rapporte. Auprès de la tête du personnage de gauche, je lis les lettres O AIOS (c’est bien évidemment invisible sur ma photo une fois réduite aux dimensions de ce blog), le premier O semblant être l’article masculin qui, en grec, précède obligatoirement les noms. Mais je ne vois personne, dans la Bible, portant ce nom.

 

Comme on peut le voir, ces fresques sont nombreuses, colorées, assez fouillées, ce qui rend intéressante la visite de ce monastère et de son catholicon, mais j’avoue ne pas en ressortir ébloui.

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1 août 2017 2 01 /08 /août /2017 23:55

Que ce soit chez les marchands de vin ou au supermarché du coin, partout en France on trouve le fameux muscat de Samos. Or, justement, nous sommes à Samos. Il est impossible, psychologiquement, de faire autrement que d’en acheter une bouteille et de s’en délecter tranquillement (avec modération, bien sûr). Et je suis bien d’accord avec l’auteur anonyme des Notes d’un voyage fait dans le Levant en 1816 et 1817:

 

“Les vins de Samos sont excellents et très estimés, quoiqu'ils ne le fussent pas au temps de Strabon, qui nous dit que l'île de Samos n'est point très heureuse quant à la qualité de ses vins, quoique le ciel l'eût tellement favorisée pour toutes les autres productions, que chacun s'efforçait d'en faire la conquête; enfin, pour en compléter l'éloge, il lui applique ce proverbe de Ménandre, ‘qu'elle produit même des laits de poule’.”

 

Ah bon, Strabon n’apprécie pas le vin de Samos? Allons donc y voir. Les traductions que j’ai trouvées s’éloignent beaucoup du texte, elles l’interprètent plus qu’elles ne le traduisent. Je préfère me reporter au texte même et le traduire moi-même (en supprimant toutes les indications géographiques peu parlantes pour nous). Il dit: “Καλεῖται μὲν οὖν […] Ἄμπελος […]· ἔστι δ´ οὐκ εὔοινος, καίπερ εὐοινουσῶν τῶν κύκλῳ νήσων, καὶ τῆς ἠπείρου σχεδόν […] τοὺς ἀρίστους ἐκφερούσης οἴνους· καὶ μὴν καὶ ὁ Ἐφέσιος καὶ Μητροπολίτης ἀγαθοί, […] καὶ Κνίδος καὶ Σμύρνα […]. Περὶ μὲν οὖν οἴνους οὐ πάνυ εὐτυχεῖ Σάμος”. Ce qui veut dire:

 

“Elle s’appelle Ampélos [=Vigne]: Elle ne produit pas de bon vin alors qu’en font du bon les îles alentour et que le proche continent […] produit d’excellents vins, ainsi les bons crus d’Éphèse et de Métropolis, et ceux de Cnide et de Smyrne. Mais pour les vins, Samos n’est guère fameuse”. Eh bien tout cela signifie, ou bien que Strabon et moi n’avons pas du tout les mêmes goûts, ou bien que les viticulteurs de Samos se sont très, très grandement améliorés en deux millénaires.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Il y a dans Malagari, un faubourg de Samos-Vathy, la capitale de l’île, un petit musée du vin de Samos qui vaut vraiment la visite. C’est un musée, mais il est géré par la coopérative des viticulteurs et comporte donc un magasin de vente, où l’on peut non seulement acheter les bouteilles normales, mais aussi des mini-bouteilles pour rapporter à ses amis sans surcharger sa valise (surtout si l’on voyage en avion).

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Non seulement un stand de vente, mais aussi une salle de dégustation. Lorsque nous sommes arrivés, il y avait un groupe de touristes qui en ressortait et se dirigeait vers l’autocar qui les attendait devant la porte. Le verbe était haut, les rires étaient forts, il y avait beaucoup d’excitation dans l’air. Pas étonnant, car certains d’entre eux avaient un peu forcé sur la dive bouteille. C’est choquant, parce qu’il y a toujours des profiteurs indélicats: dans cette salle de dégustation, il y a des paniers de verres propres, des paniers destinés à recevoir les verres sales, un grand nombre de bouteilles de toutes sortes (mais uniquement de vins de Samos, bien sûr) sur une longue table, et l’on vous invite à entrer et à déguster. Personne pour surveiller le visiteur, et pour le modérer éventuellement. Personnellement nous avions l’intention d’acheter quelques bouteilles puisque nous sommes en camping-car et non limités en poids ou en volume par un transporteur aérien, nous avons goûté un fond de verre de plusieurs vins (et j’avoue ne pas avoir eu le courage de recracher ce nectar des dieux, quoique devant reprendre le volant), mais nous nous sommes bien gardés de confondre la dégustation avec une invitation à profiter d’une aubaine gratuite.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Je ne peux montrer dans le cadre de ce blog –et je n’ai d’ailleurs pas photographié– toutes les étiquettes des vins produits dans l’île et présentés dans le musée. En voilà seulement six. Je donne la préférence au vin doux (γλυκός) puisque c’est le plus réputé des Samos en France. Sur la ligne du haut à gauche, l’Anthémis, puis un grand cru, et enfin un nectar. On remarque l’usage de la langue française en ce qui concerne les vins, même s’ils ne sont pas destinés à l’exportation.

 

Sur la ligne du bas, le premier est un Ecclesiastikos (Εκκλησιαστικός), autrement dit du vin de messe, écrit avec les caractères grecs byzantins, un vin doux naturel d’une saveur telle qu’il me donne envie de me faire ordonner papas orthodoxe! Et parmi nos achats, il y en avait une bouteille. Ensuite, au milieu de la seconde ligne c’est un vin sec (ξηρός), qui se donne le joli nom d’Αγέρι του Αιγαίου (Brise de l’Égée). Et puis le dernier, c’est un Retsina, ce vin résiné traditionnel en Grèce. Si je précise comment sont écrits en grec les mots doux, sec, ecclésiastique, c’est pour que ceux de mes lecteurs qui ne lisent pas le grec et veulent acheter du vin en Grèce puissent reconnaître ces signes sur les bouteilles et n’achètent pas un muscat plein de sucre pour accompagner leurs fruits de mer!!!

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014
Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Puisque je parlais d’étiquettes de bouteilles de vin, voici quelques affiches, c’est presque la même chose. Ces deux affiches font la publicité du vin produit par les missionnaires catholiques français. Cela retient mon attention pour deux raisons: la première, c’est que j’ignorais que l’Église catholique avait des missions d’évangélisation à Samos. Aucune date n’est indiquée, je ne sais si à l’époque de ces affiches Samos était encore turque et qu’il s’agissait de tenter de convertir des musulmans –mission presque impossible puisque dans l'Empire Ottoman un musulman qui abjurait l’Islam était passible de la peine de mort–, ou de convertir des chrétiens orthodoxes –tout en fournissant du vin de messe pour le culte orthodoxe qu’ils combattaient– en s’opposant au puissant clergé grec. Muscat, Malvoisie, y’a bon.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Cette affiche est éditée par la société des exportateurs de vins de Samos. Il s’agit donc d’une sorte de coopérative des exportateurs, qui travaillent pour les divers producteurs de l’île. Carte de Samos, grappes de raisins, tonneaux, temple grec, tout y est. Et aussi le bateau à voiles. Étant donné que je ne connais pas la date de l’affiche, j’ignore si les voiles sont là pour le folklore, ou si l’on est encore au dix-neuvième siècle et que les bateaux ne fonctionnent pas encore à la vapeur. À Constantinople en 1852, Théophile Gautier écrit: “L'on parlait depuis longtemps de l'arrivée du Charlemagne, qui se faisait attendre, […] lorsqu'un beau matin on vit, au moment où l'on n'y pensait plus, se prélasser devant l'échelle de Top'Hané, à l'entrée de la Corne d'Or, un superbe bâtiment sous pavillon tricolore, portant à sa proue un buste d'empereur, et à sa poupe ce nom écrit en lettres d'or: Charlemagne. Comment était-il venu là? Par quelle magie se trouvait-il au milieu du port? À ses flancs sabordés d'une triple ligne d'embrasures de canons, nulle trace de tambour pour les roues; sur son pont, aucune apparence de tuyau; aux vergues, des voiles carguées et ficelées; aux mâts, des flammes que faisait onduler un vent contraire: c'était à n'y rien comprendre. Aussi, parmi le peuple, le bruit se répandit-il que c'était une nef magique manœuvrée par les Djinns et les Afrites. […] Les Caïques rôdaient timidement autour du colosse marin comme des harengs autour d'une baleine, craignant quelque coup de queue ou de nageoire. […] La discussion continuait à propos du Charlemagne. Son hélice, entièrement submergée, sa cheminée, dont le tuyau rentrait comme les tubes d'une lorgnette, lui laissaient toute l'apparence d'un navire à voile, et ce ne fut que plus tard, lorsqu'il fit une excursion à Thérapia, que les caïdjis, émerveillés, furent bien forcés de l'admettre comme bateau à vapeur, en voyant la fumée sortir du tuyau jailli de dessous le pont comme par enchantement, et un remous écumeux se former derrière la poupe et faire vaciller leurs frêles embarcations”. Il est donc fort possible que cette affiche date d’un temps où les vins étaient exportés sur des navires à voile.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Alors là, c’est du slovaque (je lis le nom de Bratislava, capitale de la Slovaquie), ce n’est pas facile à comprendre. Je m’accroche, mais comme c’est une langue slave, je peux essayer de faire des rapprochements. En haut, le mot sklepy me rappelle qu’en Polonais sklep c’est un magasin, une boutique. Ça y est, j’ai compris: Magasin slovaque de vins, Bratislava. Facile! Le gros titre, en bas, dit řecký Samos: là c’est à Prague, en tchèque, que j’ai vu un jour que “grec” se dit řecký. C’est donc Samos grecque, ou Samos en Grèce. Et en-dessous, c’est lahodné qui demande réflexion, car pour le reste on reconnaît des racines des mêmes mots en français: aromatique, dessert, vin; et puis de nouveau ce “grec”. Oh, mais je crois bien avoir entendu, en polonais (nota: je ne parle pas du tout polonais, mais Natacha a une amie polonaise, et à chaque fois que nous nous rendons à Grodno, chez mon beau-père, que ce soit par la route ou en avion, nous nous arrêtons à Varsovie pour la voir et, forcément, j’entends ici ou là, dans leurs conversations dans cette langue, des mots que je retiens plus ou moins), le mot łagodny, doux, délicieux. Là, ça bloque, car je traduis ou bien “délicieux vins grecs aromatiques de dessert”, ou “vins grecs doux aromatiques de dessert”. Vin délicieux, ou vin doux (c’est-à-dire sucré)? Puisqu’il s’agit de vins de dessert, je pencherais pour la seconde solution, mais je n’en suis pas sûr. Oui, quand on ignore une langue, s’amuser à essayer de la traduire, cela a ses limites…

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Fabrique de cognac, vins et spiritueux Goldstein et Galanis, Samos, Vathy. Avec cette jeune femme qui danse en souriant pour séduire l’éventuel acheteur, cette affiche est beaucoup plus dans le style traditionnel du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Nous avons vu cela à Chios, au musée de Kambos avec les affiches et aussi les papiers qui enveloppaient les fruits (cf. mon article Kambos, dans l’île de Chios).

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Puisque ces affiches m’ont fait évoquer l’exportation du vin, voilà ci-dessus une photo que présente le musée, et qui représente le chargement à bord d’un grand navire de tonneaux apportés en barque. Cette photo est en noir et blanc, mais elle semble cependant relativement moderne à en juger par le style du cargo, il est donc étonnant que ce transbordement doive avoir lieu, plutôt qu’un chargement à quai.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014
Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014
Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

À titre d’illustration, je montre ci-dessus quelques-unes des médailles décernées à des vins de Samos, mais le musée en montre d’immenses collections. Dans le cadre du présent blog, il serait fastidieux d’en publier un grand nombre dans la mesure où elles sont difficiles à lire. Les deux médailles octogonales du premier tableau (ma deuxième photo en présente une en gros plan) sont des médailles d’or décernées en 1972 à Budapest dans un concours international de vins. Les cinq médailles rectangulaires du second tableau sont également des médailles d’or, elles ont été décernées à Montréal en 2000 (les deux du bas) et en 2004 (les trois du haut). Un beau démenti des critiques de Strabon.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Et pour garantir la qualité du vin, il est analysé régulièrement en laboratoire sur des échantillons prélevés sur chaque cuvée. Le musée montre cette photo d’un laboratoire d’analyse œnologique.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Concernant la commercialisation, le musée expose cet annuaire de 1928 des commerces de gros des vins, cidres, vinaigres, spiritueux et liqueurs, c’est-à-dire de tous les alcools, sauf les bières. Le titre ajoute, en plus petits caractères “et des industries annexes”. Il n’est évidemment pas question que les visiteurs feuillettent ce volume, mais on peut supposer que ces industries annexes concernent les tonneliers, les fabricants de bouteilles, de bouchons, et aussi peut-être les pressoirs, les machines à filtrer, etc.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Étiquettes et affiches de vins, transport et commercialisation, médailles, jusqu’à présent nous avons parlé de ce qui tourne autour du vin, mais pas vraiment de sa fabrication, je veux dire de la vinification. L’annuaire des industries annexes nous y mène déjà un peu, et ci-dessus nous voyons un catalogue de “Matériel pour la production des alcools”, édition 1928 (comme l’annuaire des commerces), des anciens établissements Egrot et Grangé à Paris. Par pure curiosité, j’ai effectué une (petite) recherche au sujet de cette entreprise pour savoir si elle existait encore. J’ai trouvé qu’elle avait été créée en 1780 par François Egrot et, installée rue de Grande Truanderie, fabriquait alors des alambics et des appareils de laboratoire, fournissant Chaptal, entre autres clients célèbres. En 1860, la chaudronnerie en fer s’ajoute à la chaudronnerie en cuivre. En 1920, l’entreprise a tellement crû qu’elle doit se construire une usine de quarante-deux mille mètres carrés, dont dix mille couverts. Le document que j’ai trouvé s’arrête là, me laissant sur ma faim… La seule information supplémentaire que j’aie pu glaner, c’est dans les mots “L’entreprise Egrot et Grangé, future Speichim”. Mais je n’ai pas trouvé l’historique de la Speichim, qui est spécialisée dans la valorisation des déchets ménagers. Mais cela, c’était tout à fait hors sujet, revenons à notre musée.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Cette photographie qui dit “Union des associations de producteurs de vin de Samos, 70 ans. Musée du vin de Samos, Malagari, Samos”, représente un atelier de tonnellerie. Par conséquent cette photo où l’on voit des tonneaux en cours de cerclage date peut-être de soixante-dix ans environ, ce qui nous reporte (2014-70=1944) aux années qui suivent ou précèdent tout juste la Seconde Guerre Mondiale, car je ne suis pas sûr que l’activité se soit poursuivie pendant les années de guerre et d’occupation.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014
Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014
Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Les tonneaux que nous voyons aujourd’hui dans ce musée ne sont pas vieux de soixante-dix ans. Et ils ne sont plus fabriqués dans ces ateliers grecs de Samos comme sur la photo, puisque sur le fond de chacun d’eux, dans un petit ovale discret figure le nom du tonnelier Demptos à Bordeaux. Petite recherche: installée à Saint-Caprais-de-Bordeaux, la marque se dit bicentenaire, et je trouve un article de 1832 où on raconte qu’en octobre “un M. Demptos, de la Maison Demptos, père et fils, de Bordeaux” a assassiné d’un coup de fusil le docteur Delpech, de Montpellier, avant de se brûler la cervelle avec son pistolet, mais sur le site des sociétés je vois que cette tonnellerie est active depuis soixante ans (seize novembre 1954). Ce nom de Demptos, ignoré de mon dictionnaire des noms et prénoms de France d’Albert Dauzat, semble d’origine grecque pour la sonorité et la finale, mais demptus est en latin un participe passé signifiant enlevé, retranché, et ce nom pourrait donc aussi venir d’un pays de langue latine; un coup d’œil à la carte des naissances donne pour la période 1891-1915 vingt naissances en Gironde et trois en Charente, mais le site ne fournit aucune donnée antérieure.

 

Alors qu’ai-je fait? Je me suis permis d’écrire à la maison Demptos à Bordeaux pour demander de plus amples explications. Dès le lendemain de ma demande, je recevais un courriel en réponse. Et ce courriel est si intéressant que j’ai envie de le recopier ici textuellement à l’intention de mes lecteurs. En outre, parce qu’il est exceptionnel, quand j’écris à des musées, à des entreprises, etc., que l’on me réponde, et surtout si longuement et si aimablement, je me dois de citer mon correspondant, c’est Monsieur Dominique Gornès, directeur commercial et œnologue. Il écrit: “La maison Demptos est une très vielle tonnellerie (nous avons été créé en 1825) et a été une des toutes premières maisons françaises à exporter ses produits vers la Grèce. Le nom Demptos «sonne» grec et je pense que cela ne nous a pas desservi bien au contraire dans ce pays et nous aimons dire que les Demptos sont arrivés de Grèce à Bordeaux avec la vigne mais c’est une légende car nous n’avons pas d’historique de cette vieille et grande famille bordelaise et nous n’avons malheureusement plus de Demptos dans l’entreprise qui a été cédée à la famille François en 1989. Je pense que notre présence en Grèce remonte aux années 60-70 car une grande partie des œnologues grecs et propriétaires ont fait à ce moment-là leurs études à Bordeaux. Demptos était déjà à cette époque un très gros fournisseur (souvent exclusif) des grandes maisons de négoces et châteaux bordelais. Les étudiants et les consultants de l’époque (comme Riberaud-Gayon ou Émile Peynaud…) ont dû conseiller d’utiliser nos produits aux viticulteurs grecs qui commençaient à faire des vins de qualité et à les élever en fûts (les vins avant cette période étaient essentiellement des vins de consommation courante)”. Et ce Monsieur Gornès me donne en outre le nom et les coordonnées du correspondant en Grèce de Demptos afin que je le contacte pour plus amples renseignements. On comprendra que je sois reconnaissant de cette longue et intéressante réponse.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Outre les tonneaux, il y a aussi ce grand foudre qui, puisqu’il porte un numéro, doit être en usage. Rien ne dit ce qu’il contient.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014
Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

S’il ne s’agit plus de faire vieillir le vin ou de le stocker, on nous présente d’autres contenants, comme ces dames-jeannes dont le verre peut être habillé ou nu. À propos du nom de la dame-jeanne, on en raconte l’origine, mais je pense que c’est sans doute une légende. Le nom apparaît pour la première fois en français en 1586 sous la plume de l’explorateur René Goulaine de Laudonnière, venant du provençal damajano, qui a le même sens de grosse bouteille ventrue. Et en turc, ce même type de bouteille ventrue s’appelle damacana (or en turc, la lettre C se prononce DJ). De là, deux hypothèses: ou bien le turc a purement et simplement emprunté le mot au provençal lorsque la flotte ottomane relâchait à Toulon (en 1543, François Ier avait accordé à la flotte de Soliman le Magnifique commandée par Barberousse d’hiverner dans ce port, soit 43 ans avant que le mot soit pour la première fois attesté dans un texte), ou bien au contraire en raison des nombreux échanges entre les commerçants français et les échelles du Levant le mot turc est entré dans la langue française. Mais certains, admettant cette seconde solution, font venir le mot de la ville de Damghan, en Iran, au sud de la Mer Caspienne, à l’est de Téhéran; mais même après l’expansion de l’Empire Ottoman sous Soliman le Magnifique, la ville de Damghan est restée loin des frontières ottomanes; elle se trouvait sur la route de la soie, mais rien n’explique pourquoi des bouteilles de verre seraient arrivées avec des caravanes de soie et auraient pris leur nom de cette ville-étape. Cette étymologie ne me convainc guère. Alors voyons ce que raconte la légende car elle, au moins, même si elle n’est pas vraie, est au moins amusante.

 

Jeanne Ière de Naples est la fille du duc de Calabre et de Marie de Valois, sœur de Philippe VI, le roi de France. Elle est née vers 1326. Robert, son grand-père, qui règne sur Naples, voit sa succession au trône compromise quand meurt son fils, le père de Jeanne. Il décide donc que lui succédera sa petite-fille Jeanne, qui à l’époque est un bébé de deux ans. Elle n’a pas encore dix-sept ans quand, en 1343, meurt Robert. On l’avait mariée, alors qu’elle n’avait que huit ans, avec un prince hongrois du même âge, mais quand il s’est agi de son couronnement elle voulait être couronnée elle, selon les vœux de son grand-père, et non pas que son mari devienne le roi de Naples. Mais le pape, en tant que suzerain de Naples, décide que les deux époux seront couronnés conjointement. Les historiens s’opposent sur le fait de savoir si Jeanne porte la responsabilité de l’assassinat de son mari en 1345, mais c’est le prétexte pour Louis de Hongrie, son beau-frère, d’attaquer le royaume de Naples. Ayant hérité, de son grand-père et de sa mère, les titres de reine de Naples et de comtesse de Provence, elle décide de quitter précipitamment Naples pour ses États de Provence, afin d’éviter d’être assassinée en vengeance du meurtre de son mari lorsque Louis dont la progression est irrésistible va incessamment entrer dans sa ville.

 

Nous sommes à présent en janvier 1348, elle débarque à Marseille, puis va à Aix-en-Provence, et se rend en Avignon pour rencontrer le pape. Je ne sais comment pour l’épisode qui nous concerne on peut la retrouver dans les environs de Draguignan, qui est à plus de trente kilomètres de la côte et n’est pas du tout sur sa route, à moins que ce ne soit fin 1347 et qu’elle soit allée dans l’arrière-pays lors d’une escale avant d’arriver à Marseille. Toujours est-il que, à ce que l’on raconte, surprise en route par un violent orage elle se fait héberger chez un artisan verrier. Quand elle se réveille le lendemain matin, elle se rend à son atelier où il est occupé à souffler le verre. Curieuse de cette technique, elle lui demande d’opérer devant elle. Lui, ému, souffle, souffle dans sa canne, et réalise une énorme bouteille ventrue qui fait dans les dix litres. En son honneur, il décide d’appeler cette œuvre “Reine-Jeanne”, mais la reine, ne souhaitant pas être associée en tant que souveraine à cette bonbonne ventrue, lui demande de l’appeler plutôt “dame-jeanne”. Vu son volume pour la quantité de pâte de verre utilisée, cette dame-jeanne a des parois très fines et fragiles, aussi notre verrier prend-il la précaution de la protéger en l’habillant d’osier. Faut-il retenir pour vraie cette étymologie du mot?

 

La dame-jeanne de ma seconde photo, celle qui est nue, derrière la photo du musée, porte une étiquette qui dit, en anglais et en grec, “No tasting, οχι δοκιμή”, soit: ne pas goûter. Or une autre étiquette signale que c’est du nectar. Trop cher pour laisser les gourmands indiscrets se servir généreusement? Peur que, manipulant cette grosse bouteille, les visiteurs ne la cassent?

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Et enfin nous arrivons ici aux bouteilles normales, celles de soixante-quinze centilitres que nous mettrons sur la table. Quand on les voit ainsi empilées –car ma photo ne représente que le casier n°14–, leur nombre est impressionnant.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014
Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014
Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Et maintenant pour finir, voyons quelques outils. Ci-dessus, trois modèles de filtres pour le vin. Le premier est un modèle de 1915 et il porte la marque Gaizepgues; le second, qui paraît beaucoup plus moderne et sophistiqué, avec ses tuyaux qui ressortent de partout, est de marque Seitz et c’est un modèle de 1938 ; et enfin le troisième, plus petit et apparemment moins technique, est en fait un modèle Gasquet de 1950.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

À cette même année 1950 remonte cet instrument, qui est une pompe pour le raisin pressé. Pour ces filtres comme pour cette pompe, je me contente de recopier ce que je lis sur l’étiquette posée dessus, et à défaut d’être accompagné par un guide, ou de trouver des panneaux plus explicatifs, je ne peux en dire plus. Je suppose que le jus extrait du raisin, dans le pressoir, se trouve mêlé à la pulpe et que la pompe l’aspire pour l’envoyer vers un filtre dans lequel est retenue la pulpe qui a pu être aspirée avec le jus. La visite de ce musée m’a intéressé, mais j’aurais souhaité plus d’explications techniques.

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

De la même façon, et quoique cet outil ne soit nullement mécanique, je trouve un peu insuffisant ce que je lis, à savoir qu’il sert à mélanger les raisins dans le pressoir et s’appelle kavalosképano. Je le vois muni d’une petite poignée: cela signifie-t-il qu’un employé plonge le bras dans le pressoir pour mélanger le raisin? Le pressoir est-il arrêté durant cette opération pour éviter tout accident? Il est curieux que l’on utilise pour le filtrage des outils mécaniques sophistiqués, et que le mélange dans le pressoir soit effectué de cette façon tellement primitive. Mais aucune date n’est indiquée sur cet outil. Une chose est sûre, il ne remonte pas à l’âge du bronze, car il est en fer!!!

Samos 02 : le musée du vin. Samedi 23 août 2014

Ici, aucune explication, aucune étiquette. Je lis à l’envers οίνος Σάμου, c’est-à-dire vin de Samos. Visiblement, il s’agit d’un fer à marquer le bois en le brûlant, probablement pour les caisses d’exportation, ou pour les tonneaux.

 

Comme je le disais il y a un instant, malgré mes critiques j’ai pris plaisir à cette visite, et je la recommande aux touristes passant par Samos. Et puis, pour les amateurs, c’est un lieu idéal pour acheter moins cher que chez le revendeur un vin que l’on aura pu goûter. Nous-mêmes avons acheté plusieurs bouteilles de divers vins, doux et secs, et en particulier cet ecclesiastikos que nous n’aurions trouvé nulle part ailleurs. Et enfin, cet mini-bouteilles constituent pour un prix très raisonnable de sympathiques petits souvenirs à rapporter aux amis (si leur religion ne le leur interdit pas!).

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Published by Thierry Jamard
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30 juillet 2017 7 30 /07 /juillet /2017 23:55
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

J’ai dit comment des raisons techniques nous ont contraints à nous rendre de Chios à Izmir, en Turquie. J’ai rendu compte de ce bref séjour à Izmir dans mes articles Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014 et Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014. Puis nous sommes revenus vers Chios, mais ce n’était que pour nous embarquer dès le lendemain vers Samos. Depuis notre ferry géant plus haut que les immeubles, nous jetons un dernier regard sur le port de Chios, puis nous regardons le sillage du navire qui nous emmène vers l’île de nos prochaines visites.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Les pièces de monnaie sont significatives de ce qui comptait dans cette île. C’est l’île de la déesse Héra, sœur et épouse du grand Zeus. Aussi les monnaies représentent-elles son célèbre temple, ou Héra elle-même siégeant. Mais je n’en dis pas plus à son sujet, je lui consacrerai, ainsi qu’à son sanctuaire, l’Héraion, mon sixième article sur Samos. La pièce du haut, je l’avais photographiée le 28 octobre 2011 au musée numismatique d’Athènes, où il n’était dit rien d’autre que le fait qu’elle représentait un temple. Les deux autres pièces, c’est ici même au musée archéologique de Samos que, le 23 août, je les ai photographiées. Le musée précise qu’elles sont d’époque romaine ou même de l’antiquité tardive.

 

Cette île, qui a connu une époque de splendeur dans l’antiquité, semble complètement déchue aux yeux des visiteurs modernes. À l’époque de la Renaissance, dans un livre publié en 1555 et intitulé Les observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Indes, Égypte, Arabie et autres pays étranges, le voyageur Belon écrit que “cette île a bons ports: et n’était la peur des corsaires, elle (comme aussi plusieurs autres îlettes déshabitées) serait rendue mieux cultivée. Car quand le moindre corsaire de mer y vient, faisant quelque peu d’effort sur eux, ils les prennent esclaves et les mettent en galère par force”.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Très critique également se montre Tournefort dans sa Relation d'un voyage du Levant, publiée en 1717: “Du temps que la Grèce était florissante, cette île était fort peuplée et très bien cultivée. On voit encore au plus haut des montagnes, de longues murailles faites pour arrêter les terres. Je ne crois pas qu'il y ait présentement dans Samos plus de douze mille hommes, tous du rite grec. Il n'y a que trois maisons de Turcs: celle du Cadi, celle de l'Aga qui demeurent tous deux à Cora, et celle d'un subdélégué de l'Aga qui fait sa résidence à Carlovassi ou au Vati séjour du vice-consul de France. […] Les Papas même ne sont que des paysans promus aux ordres, sans autre mérite que d'avoir appris la messe par cœur. Il y en a plus de 200, et le nombre des caloyers est encore bien plus grand: ainsi les gens d'Église sont les maîtres de l'île”. À l’orthographe de ces noms près, je vais parler tout à l’heure de Karlovasi et de Vathy. Quant aux “longues murailles faites pour arrêter les terres”, on en voit encore aujourd’hui dans les cultures de vigne d’altitude, comme en montre ma photo ci-dessus.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Tournefort ne se limite pas à se moquer de l’ignorance (peut-être exagérée) des prêtres orthodoxes de Samos. Il publie aussi une gravure représentant deux femmes de cette île, et y adjoint un commentaire peu flatteur: “Les femmes de cette île sont malpropres, mal tournées, et ne prennent de linge blanc qu'une fois le mois. […] Leurs cheveux le plus souvent sont partagés en deux tresses, au bout desquelles pend quelquefois un trousseau de petites plaques de cuivre blanchi ou d'argent bas, car on n'en trouve guère de bon aloi dans ce pays-là”.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Pourtant, Samos n’est pas seulement la patrie de prêtres incultes et imposteurs ou de femmes à la saleté repoussante, elle a aussi donné naissance à de grands hommes. Par exemple, celui de la statue ci-dessus. C’est Aristarque de Samos, qui a vécu au troisième siècle avant Jésus-Christ, soit grosso modo dix-neuf siècles avant Galilée (1564-1642). Or, alors que tous pensaient que la terre était un disque plat dans l’univers et que le soleil tournait autour d’elle (d’où le mythe d’Apollon menant son char de l’Orient à l’Occident et parcourant le trajet inverse, sous la terre, pendant la nuit), c’est lui qui, le premier, a compris que la terre était grossièrement sphérique, qu’elle tournait sur elle-même en vingt-quatre heures, et tournait autour du soleil et des étoiles qui, eux, étaient fixes. Il a aussi calculé, avec hélas des résultats faux mais avec des méthodes mathématiques ingénieuses, le diamètre de la lune et sa distance à la terre en comparant leurs dimensions apparentes mesurées en angles, la durée des éclipses de lune, le temps que met la lune à parcourir une distance égale à son rayon, etc. Autrement dit, un savant immense, un génie, encore contredit au dix-septième siècle, le “Grand Siècle”, quand en 1633 Galilée doit abjurer “la croyance fausse que le Soleil est au centre du monde et ne se déplace pas, et que la Terre n'est pas au centre du monde et se déplace”.

 

Aristarque n’est pas le seul génie de Samos. Il y a aussi l’ingénieur Eupalinos qui n’est pas natif de l’île mais qui y a réalisé un long tunnel absolument remarquable dont je parlerai dans mon cinquième article sur Samos, qui portera sur le Pythagoreio.

 

Et puis il y en a encore un autre, dont je laisse à Choiseul-Gouffier le soin de l’évoquer dans son Voyage pittoresque de la Grèce, publié en 1782: “Cet intérêt attaché aux noms des grands hommes, aux pays qui les ont vus naître et qu'ils ont rendus célèbres, le contraste même des idées nobles et imposantes, que leurs noms réveillent, avec les idées affligeantes que fait naître l’état actuel des lieux qu'ils habitèrent, enfin ce mélange de sentiments confus qui m’a soutenu plus d’une fois dans mon voyage, lorsque mes courses me semblaient trop stériles: tels furent les motifs qui ne me permirent pas de voir Samos, sans m'y arrêter, et sans rendre hommage au berceau de Pythagore”. C’est aussi dans mon article sur le Pythagoreio que je parlerai de lui, mais d’ores et déjà j’ai envie de raconter une petite anecdote. J’ai eu envie de m’acheter un T-shirt célébrant ce grand homme. Dans la boutique de souvenirs, le vendeur me dit, avec un sourire narquois: “Les touristes veulent tous acheter un T-shirt de Pythagore quand ils apprennent qu’il est d’ici, mais je suis sûr que, comme les autres, vous ne savez même pas son théorème. Seuls en ont une idée les lycéens qui vont vite tout oublier, et les ingénieurs qui l’utilisent quotidiennement”. Ce qui m’a obligé à lui réciter, du tac au tac: “Dans le triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés”. Non mais!

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Ce monument rend hommage à des habitants de Samos qui se sont illustrés par leur résistance à l’ennemi. Ce sont les Iérolochites, ou Bataillons Sacrés (en grec, λόχος, lochos, c’est une compagnie, et ιερός, iéros, signifie saint, sacré). En avril 1941, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste envahissent la Grèce, Athènes est prise, la Grèce capitule, le gouvernement et des soldats ayant pu fuir se réfugient en Égypte. Là se forme un “Bataillon Sacré” formé de deux cents hommes, tous officiers, dont la devise est claire: “reviens victorieux ou meurs”. Le modèle, c’est le Bataillon Sacré des Thébains qui a été créé en 379 avant Jésus-Christ avec cent cinquante couples d’hommes qui, amants, ne pourraient abandonner l’être aimé et combattraient donc jusqu’à la mort. En 338, opposé à Alexandre le Grand à Chéronée, le Bataillon Sacré thébain est anéanti, 254 de ses 300 hommes sont tués. Sur leur tombe, on édifie un gigantesque lion de pierre (voir mon article Arachova, Chéronée, Orchomène. Lundi 24 mars 2014). La base choisie pour le Bataillon Sacré de la Seconde Guerre Mondiale est l’île de Samos, pour mener dans les Cyclades des raids de harcèlement des Allemands. Le texte gravé sur le monument se rapporte à Vlamari (Βλαμαρή), qui est un faubourg de l’est de Vathy, pour les 30 et 31 octobre 1943. Je n’ai pas trouvé à quoi font précisément allusion ces deux jours, sans doute une opération héroïque, peut-être de lourdes pertes, mais le Bataillon Sacré n’a pas été anéanti puisqu’il a pu être démobilisé à la fin de la guerre.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Une photo de la côte extrêmement découpée et pittoresque de l’île. Mais je voudrais évoquer (un peu longuement, excusez-moi!) une période historique qui a profondément marqué l’île. En 539 avant Jésus-Christ, Cyrus prend Babylone. Désormais, les îles de l’Égée craignent que dans les années qui suivent il se tourne vers l’ouest et ne menace leur liberté. On l’a vu par la suite dans bien des pays et bien des circonstances, quand la population craint un danger, elle se reconnaît dans un homme fort, elle remet les pouvoirs entre ses mains, et au nom de sa liberté elle se soumet volontairement à un dictateur. C’est ce qui s’est passé alors avec le tyran Polycrate qui, en 533 (ou peut-être en 532) profite d’une célébration de la déesse Héra, protectrice de l’île, pour se saisir du pouvoir. Je vais avoir à citer longuement Hérodote, je m’en remets à la traduction d’Andrée Barguet (Folio Classique):

 

“Au moment où Cambyse marchait contre l’Égypte, les Lacédémoniens étaient en campagne eux aussi, contre Samos et Polycrate, fils d'Aiacès, qui s'était emparé de Samos par un coup de force. Polycrate avait tout d'abord partagé l'État en trois parts et s'était associé ses frères Pantagnotos et Syloson; puis, après avoir tué l'un d'eux et banni le plus jeune, Syloson, il était devenu le maître de l'île entière. À ce moment, il avait noué des relations d'hospitalité avec le roi d'Égypte Amasis, en échangeant avec lui des présents. Sa puissance s'accrut en peu de temps et fit parler d'elle en Ionie et dans le reste de la Grèce, car 1a fortune lui souriait partout où il portait ses armes. Il avait cent navires à cinquante rames et mille archers […]. Sans doute Amasis n'était-il pas sans remarquer les faveurs immenses dont la fortune comblait Polycrate, et il en concevait de l'inquiétude. Comme 1a chance de Polycrate allait encore en augmentant, il envoya la lettre suivante à Samos: «Amasis à Polycrate. Il est agréable d'apprendre les succès d'un ami et d'un hôte, mais cette trop grande félicité ne me plaît pas, car je connais trop la jalousie des dieux. […] Suis donc mon conseil et, pour compenser ton bonheur, fais ce que je vais te dire: cherche l'objet qui t'est le plus précieux, celui dont la perte sera la plus cruelle à ton cœur, et jette-le loin de toi, qu'il ne réapparaisse plus jamais aux yeux des hommes […]». En lisant cette lettre Polycrate comprit la sagesse de son conseil et chercha parmi ses trésors celui dont la perte le frapperait au cœur de la façon la plus cruelle. Voici à quoi il s'arrêta: il avait toujours au doigt un sceau fait d'une émeraude enchâssée dans un anneau d'or, […] il choisit de sacrifier ce bijou et, pour cela, il fit armer l'un de ses navires à cinquante rames, y monta, et se fit conduire au large; arrivé à bonne distance de la côte, il enleva le cachet de son doigt et, sous les yeux de son entourage, le jeta dans la mer. Puis il regagna la terre et, de retour chez lui, s'abandonna à son chagrin. Quatre ou cinq jours après, voici ce qui se passa: un pêcheur prit un énorme et superbe poisson qu'il jugea digne d'être offert à Polycrate. Il se présenta donc aux portes du palais et demanda à voir Polycrate; on le lui permit, et il dit au prince en lui présentant le poisson: «Seigneur, j'ai pris ce poisson, mais je n'ai pas voulu le porter au marché, bien que la pêche soit mon gagne-pain: il est digne, il me semble, de ta personne et de ta puissance. C'est donc à toi que je l'apporte, le voici». Ces paroles firent plaisir à Polycrate qui répondit: «Tu as très bien fait, et je te remercie doublement, et de tes paroles et de ton cadeau. De plus nous t'invitons à dîner avec nous». le pêcheur s'en retourna chez lui plein de fierté. Or, en ouvrant le poisson, les serviteurs trouvèrent dans son ventre l'anneau de Polycrate; sitôt qu'ils l'eurent aperçu, ils s'en saisirent et, tout joyeux, l'apportèrent à Polycrate et, en le lui remettant, lui racontèrent comment ils l'avaient trouvé. Polycrate eut l'idée qu'il y avait du surnaturel dans cette aventure; il relata dans une lettre tout ce qu’il avait fait et ce qui lui était arrivé, et fit porter la lettre en Égypte”. (Hérodote III, 39-42)

 

On se doute bien que si Hérodote raconte ce type d’anecdote, avec le sceau avalé par le poisson loin de la côte et “miraculeusement” retrouvé, c’est parce que lui-même, comme Polycrate, y voit un fait surnaturel. Le temps passe, les chapitres défilent avec leur lot d’événements historiques. Puis:

 

“Au mépris des avis contraires, ceux de ses devins et de ses amis, Polycrate se disposait à partir, sans tenir compte non plus d’un songe que sa fille avait eu: elle avait cru voir son père suspendu dans les airs, lavé par Zeus et oint par le Soleil […]. Polycrate rejeta tous les avertissements et prit la mer pour se rendre chez Oroitès [un Perse gouverneur de Sardes nommé par Cyrus], avec de nombreux compagnons […]. Oroitès le fit mourir d’une mort dont il vaut mieux ne rien dire, et fit suspendre son corps à un poteau […]. Polycrate, suspendu dans les airs, subit tout ce qu’annonçait le songe de sa fille, lavé par Zeus lorsqu’il pleuvait, oint par le soleil des humeurs qui suintaient de son corps. Ainsi finit la longue prospérité de Polycrate, comme le lui avait prédit le roi d’Égypte Amasis”. (Hérodote III, 124-125)

 

Et voilà comment la crainte d’Amasis et la prémonition de la fille de Polycrate se sont réalisées. Mais Hérodote n’a pas voulu dire la façon cruelle dont Polycrate avait été tué par Oroitès. C’est Lucien de Samosate, dans son dialogue 15, entre Charon et Hermès, qui nous renseigne. J’ai trouvé sur Internet une traduction, mais le traducteur, comme Hérodote, n’a pas voulu dire le type de mort, et plus hypocritement a esquivé le mot, parlant seulement de “tuer”. J’ai donc dû ici prendre le texte grec et le traduire moi-même. C’est Hermès qui parle au nautonier des Enfers:

 

“Tu vois Polycrate, le tyran de Samos, qui croit être le plus chanceux des hommes; et pourtant lui-même, livré par son serviteur Méandrios au satrape Oroitès, il va se faire empaler, le malheureux, tombant d’un seul coup du haut de son bonheur”.

 

C’est ensuite à Victor Duruy que je vais laisser la parole. On sait que ce libéral, qui a accepté le poste de ministre de l’Instruction Publique (1863-1869) où l’a appelé Napoléon III en geste de conciliation envers l’opposition libérale, a rendu obligatoire la création d’écoles de filles dans toutes les communes de plus de 500 habitants, qu’il a favorisé autant que possible l’enseignement primaire gratuit, qu’il a imposé dans les programmes l’enseignement de l’histoire et de la géographie, et qu’il a rétabli l’enseignement de la philosophie qui avait été supprimé par l’Empire dès 1852. Hé oui, l’histoire et la philosophie font trop réfléchir, ce sont des disciplines dangereuses pour les politiques qui souhaitent une adhésion populaire dénuée d’esprit critique.

 

Dans son Histoire des Grecs (1874) il nous dit que la puissance de Polycrate “s’accrut au point qu’il eut cent vaisseaux à cinquante rameurs et mille archers. Avec ces forces, il protégeait le commerce des Samiens et s’enrichissait lui-même par des courses qui tenaient plus du pirate que du prince. Il se rendit maître d’un grand nombre d’îles, même de plusieurs villes du continent, et il fut, dit Hérodote, le premier des Grecs, après Minos, qui eût conçu le projet de saisir l’empire de la mer. Au reste, il employait ses richesses à orner Samos d’ouvrages utiles ou magnifiques, un aqueduc creusé à travers une montagne, un môle immense pour agrandir et protéger le port et le temple ionique de Héra (Junon), qu’Hérodote comptait au nombre des merveilles de la Grèce. Pour Polycrate, ces travaux avaient un autre avantage, celui d’occuper le peuple et de lui faire oublier la liberté. Mais il aimait les artistes et les poètes, Ibycos et Anacréon furent ses hôtes […]. Avec Polycrate tomba la puissance de Samos. Méandrios, qu’il avait laissé gardien de l’acropole et de ses trésors, voulut abdiquer la tyrannie. Au lieu d’applaudir à ce désintéressement, on lui demanda des comptes, on l’injuria. Il ressaisit ce qu’il abandonnait. Les Samiens, dit avec tristesse Hérodote, ne voulurent pas être libres. Attaqué par une armée persique que conduisait Syloson, frère de Polycrate, Méandrios s’enfuit avec ses richesses. Les Perses tuèrent jusqu’au dernier homme dans Samos. Otanès la repeupla dans la suite et la laissa sous le dur gouvernement de Syloson, devenu le tributaire du Grand Roi”.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

J’ai intitulé mon article Promenades dans l’île, mais je parle, je parle… Voyons donc quelques images. Du même endroit où j’ai pris ma photo précédente, en me penchant au bord de la falaise j’ai pu prendre cette photo de l’anse abritant la plage que l’on apercevait très vaguement en bas à droite. Sur la photo en taille normale, on aperçoit quelques voitures qui ne sont pas des 4x4, il est donc possible d’y accéder par un chemin carrossable, mais les nombreuses barques amarrées dans la crique prouvent aussi que bien des gens se déplacent par la mer.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Ici, nous sommes dans l’extrême nord-est de l’île, qui tend une corne, une presqu’île, vers la côte turque. Et dans le creux au sud-ouest de cette presqu’île il y a une petite plage, la plage de Mourtia, sympathique, avec ses nombreuses barques et son eau claire et transparente.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Et tout près, à l’entrée de la presqu’île, au bout de la route, se trouve le monastère Zoodochos Pigi, la Source qui donne la Vie. Nous ne sommes pas venus ici dans le but de le visiter, nous sommes tombés là un peu par hasard, il est 19h30, à cette heure-là pas question d’entrer et de visiter, bien évidemment.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Alors à défaut d’entrer nous regardons le porche… C’est déjà cela! La sculpture de la clé de voûte au-dessus de la porte est amusante, avec cet ange casqué dont la tête est encadrée de deux oiseaux qui portent une fleur dans leur bec. Et au-dessus, dans cette niche rectangulaire, cette plaque qui, du moins de loin, semble en fonte, est elle aussi joliment décorée. Elle encadre aussi une inscription, et en agrandissant à l’écran ma photo originale j’ai essayé de la déchiffrer, sans succès. Loin de comprendre, je n’arrive même pas à lire les caractères, qui sont pourtant du grec. J’ai au moins tenté de repérer s’il y avait des chiffres, qui pourraient être une indication sur la date de construction ou de restauration, mais je n’en ai pas vu.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Le même jour mais beaucoup plus tôt, nous étions de l’autre côté de la capitale de l’île, à une dizaine ou une douzaine de kilomètres plus à l’ouest, près du village de Vourliotes, au monastère dédié à la Panagia Vrondiani. Et cet intéressant monastère nous l’avons visité, mais… NO PHOTO!!! La photo y est interdite. Je ne me rappelle plus, est-ce dans l’évangile de saint Jean ou dans celui de saint Matthieu qu’il est dit que Jésus tout autant que Marie détestaient être pris en photo et n’utilisaient jamais leurs smartphones pour faire des selfies? Hélas, je préfère rire de cette stupide interdiction. La photo dans ce monastère est-elle plus impie que dans d’autres monastères ou dans des églises où elle est autorisée sans problème? Ne pouvant commenter ce que je ne montre pas, je me contenterai de publier mes photos de l’extérieur. Le monastère Agias Zonis et le monastère de la Panagia Spiliani, plus intelligemment, autorisent la photo: je leur consacrerai à chacun un petit article, Samos 03 et Samos 04.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

L’île de Samos comporte deux vraies villes, et plusieurs gros bourgs en plus de nombreux villages. L’une des villes, qui porte le nom de l’île, Samos, est plutôt appelée Vathy. Elle est sympathique, mais… je n’ai pas grand-chose à dire à son sujet. Il est plaisant de s’y promener, d’y prendre un pot. Mais il s’y trouve le très intéressant musée du vin de Samos, dont je ne dirai rien ici parce qu’il fera l’objet de mon prochain article, Samos 02.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Ce grand lion de pierre rappelle celui de Chéronée, mais ce n’est qu’une copie car il a été érigé à la mémoire des combattants de 1821. En cette année 1821, a également été créé un Bataillon Sacré par le Grec Ypsilantis, qui s’était battu contre la Grande Armée de Napoléon, pour le compte du tsar de Russie, de 1812 à 1814. Mais ce Bataillon Sacré était composé exclusivement d’étudiants de la diaspora grecque, qui ne se sont pas battus à Samos ou dans les îles grecques, et ce lion est donc plus largement dédié à la mémoire des combattants de l’indépendance. Sur le socle, une inscription est gravée: “Aux combattants, 1821, Samos reconnaissante”.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

L’autre ville, c’est Karlovasi. C’est là qu’est arrivé le ferry qui nous amenait de Chios, c’est de là que nous repartirons vers Patmos. Mais après mes neuf articles sur Samos, je rendrai compte d’un petit séjour dans l’île d’Ikaria, et c’est encore Karlovasi le port qui relie Samos et Ikaria.

 

En fait, nous avons bien aimé cette petite ville très animée, très vivante, où nous avons choisi de situer notre camping-car pour la plupart des nuits passées à Samos.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Deux églises qui semblent de même style, la première est dédiée à la Panagia, c’est-à-dire la Vierge Marie, et la seconde est la métropole, c’est-à-dire la cathédrale du métropolitain, l’archevêque orthodoxe.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Cette grande place de Karlovasi est celle de la mairie. Avec ses terrasses de bars et de restaurants, cet endroit est bien sympathique. Sur ma photo on n’y voit pas grand monde, mais l’appareil m’indique que je l’ai prise à 16h28, c’est-à-dire en pleine chaleur. Les gens apparaîtront un peu plus tard. C’est un vendredi, les uns travaillent, les autres attendront la fraîche pour sortir de leurs maisons climatisées.

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Il ne manque pas de chic, ce grand bâtiment en cours de travaux au cœur de Karlovasi. Sur le panneau de cofinancement européen (de quatre millions d’Euros), je lis “Intervention nécessaire pour la restauration de l’école Porphyriada de Karlovasi de Samos”. C’est donc une école? Pas mal!

Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014
Samos 01 : promenades dans l’île. Du 21 au 31 août 2014

Et tant pis si je l’ai déjà montré plus haut, cet Aristarque, l’un des grands hommes de Samos. Sa statue se trouve ici aussi, près de cette école, pour rappeler qu’à Samos, près de deux millénaires avant Copernic puis Galilée, il avait compris que le géocentrisme était une conception fausse, et avait fondé la conception de l’héliocentrisme. Dans ces conditions, il est bien digne de venir ici précéder mon point final.

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Published by Thierry Jamard
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25 juillet 2017 2 25 /07 /juillet /2017 23:55

Le musée archéologique d’Izmir couvre toute l’histoire, depuis l’âge du bronze jusqu’à l’époque contemporaine. D’autre part, il ne se limite pas à des objets recueillis sur ou sous le sol de Smyrne / Izmir, mais dans toute la région. Je vais donc essayer de rendre compte de tout cela, et ce n’est pas toujours facile, parce que malgré la présence de panneaux explicatifs détaillés et très clairs qui donnent des informations générales, les notices objet par objet sont très succinctes, et parfois absentes…

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Commençons par les pierres qui sont situées dans la cour à l’extérieur des bâtiments, et qui ne disposent d’absolument aucune explication. Par exemple, cette inscription, qui est à coup sûr antique, mais de quand? Je lis: “Dionysiklès, fils de Metrodoros, prêtre de Dionysos, a commencé la prêtrise comme prytane d’Alexandre”. S’il s’agit d’Alexandre le Grand, alors nous sommes dans la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Mais est-ce cet Alexandre-là?

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Entre ces deux serpents, je vois une inscription en caractères grecs qui est en trop mauvais état pour que moi qui ne suis pas bon (moi qui suis nul) en épigraphie, je puisse la déchiffrer, toutefois le graphisme semble indiquer qu’ils sont antiques, et alors ils symbolisent le monde d’en-bas, le monde des enfers. Ils peuvent aussi être les attributs du dieu médecin Asclépios car souvent, quand des malades vont le consulter et dorment dans son temple, s’ils voient en rêve un serpent venir sur l’endroit malade ou blessé, ils sont guéris en se réveillant. Mais je ne peux affirmer de façon péremptoire qu’ils sont antiques…

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

J’aime beaucoup cette tête de taureau que je trouve très belle, mais ce sujet qui est assez classique dans l’antiquité, tête vivante ou bucrane, se trouve aussi parfois dans la sculpture byzantine. Doute ici aussi.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Quant à ces hommes en ligne, qui semblent porter des vêtements romains, ils peuvent aussi bien être les apôtres, sculptés par exemple sur un sarcophage paléochrétien, que des magistrats de l’Empire. Je pencherais plutôt pour la première solution, sans aucune certitude. Il serait instructif de savoir où cette pierre a été trouvée, car si c’est dans un cimetière du cinquième siècle de notre ère, par exemple, il n’y a plus aucun doute.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Très souvent, dans des monastères, nous avons vu des paons. Parce que, quasiment depuis le début de la diffusion du christianisme, on croyait que la chair du paon était imputrescible, cet animal a souvent été pris comme symbole d’immortalité de l’âme. Je sais bien que dans l’antiquité le paon était l’animal d’Héra, mais dans ce cas il n’y en a qu’un. Ces deux-là, buvant à la source de la vie, sont chrétiens. Resterait à déterminer de quel siècle date cette pierre.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Le blason, et avec cette forme, n’existait pas dans l’antiquité. Ce bas-relief est donc postérieur. En outre, l’un des blasons représente les clés de saint Pierre surmontées d’une tiare, ce qui est de toute évidence le blason de la papauté de Rome. Exposé en ce lieu, il nous situe à l’époque de l’Empire Latin de Constantinople, après la quatrième croisade dévoyée de 1204, et avant le bref rétablissement de l’Empire Byzantin puis la conquête de l’Empire Ottoman. Sous les armoiries papales, un peu à droite, ce lion pourrait être celui de saint Marc, donc le blason de Venise. Les autres blasons, je ne les identifie pas.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cette remarquable dentelle de pierre, sans l’aide des archéologues, je ne saurais la dater. Ne comportant aucun motif humain ou animal, et riche d’une profusion d’ornements qui ne laissent aucun espace sans sculpture, je serais tenté d’y voir une œuvre de musulmans, et donc je la situerais dans la période ottomane, mais là encore mes arguments de non spécialiste sont bien minces.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Ici, en revanche, les choses sont claires. D’une part la forme de cette pierre indique une stèle funéraire. D’autre part, ces inscriptions utilisent l’alphabet arménien. Et enfin sans être capable de lire un seul mot de cet alphabet, je lis la date de 1850. Beaucoup d’Arméniens vivaient dans l’Empire Ottoman, au même titre que les Grecs. Et 1850, c’est soixante-cinq ans avant le génocide de 1915. Quel que soit le nombre de tués, tout massacre est une abomination, mais le terme de génocide ne peut être utilisé lorsque les crimes ne portent que sur un nombre restreint d’individus, puisque ce mot signifie le meurtre d’une “race”.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Ah, ici, je n’ai nul besoin de notice, depuis notre séjour à Lesbos. J’y ai appris à reconnaître ces originaux chapiteaux éoliens: voir mes articles du présent blog Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île, et Lesbos 26 : Agia Paraskevi.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Ce très beau bas-relief en marbre représente, nous dit une notice (car désormais nous sommes dans le bâtiment du musée et il y a –souvent, pas toujours– des explications), Dionysos rendant visite à l’acteur athénien Icarios. Il provient d’Éphèse et date de l’époque romaine. On sait, bien sûr, que Dionysos est le dieu protecteur du théâtre, et c’est pourquoi il honore de sa visite un grand acteur. Derrière lui à droite, on voit des satyres qui font partie de sa suite, et qui jouent de la double flûte. Icarios est l’homme qui est couché, à gauche, et on peut penser que c’est sa femme qui est penchée sur lui dans cette position familière, tandis qu’un esclave, nu, se prosterne devant le dieu, ou peut-être lui tient le bas de son vêtement. Une chose est curieuse, Dionysos est tantôt représenté d’âge mûr, avec une très longue barbe, comme sur ce bas-relief, et tantôt au contraire, le plus souvent, comme un jeune homme au corps assez peu viril. Je n’ai pas souvenir d’une seule statue, dans aucun musée, où Dionysos serait encore jeune, mais avec un corps plus viril et des gestes moins lascifs, un juste milieu, en fait.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Ici, nous avons beau être à l’intérieur du musée, on laisse le visiteur se débrouiller avec ce qu’il voit. Je ne donnerai pas de date, quoique le style soit un peu le même que pour Dionysos et Icarios, ce qui ferait dater ce marbre de l’époque romaine lui aussi. Quant au sujet, je suggère qu’il pourrait bien s’agir de Philoctète dont le pied a été cruellement mordu par l’animal qui est sous sa main gauche. La plaie va s’infecter, l’odeur va être épouvantable, et Ulysse va pousser l’armée des Achéens à l’abandonner seul sur l’île de Limnos. Nous avons vu la caverne où Philoctète a passé les dix années de la guerre de Troie, je la montre dans mon article de ce blog Les Cabires et Philoctète à Limnos.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Ce bas-relief n’a rien à voir avec les deux qui précèdent, puisqu’il représente la ville de Smyrne, future Izmir, au dix-neuvième siècle.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Et puisque ce bas-relief nous a fait revenir à l’époque contemporaine, allons jusqu’en 1931 avec cet autographe d’Atatürk. Une petite étiquette retranscrit ses mots, que j’ai très soigneusement recopiés en respectant les i avec point et les ı sans point, les ş avec cédille et les s sans cédille, pour soumettre ce texte au traducteur de Google. Lequel traducteur n’a strictement rien compris et m’a sorti un charabia incompréhensible. Alors tant pis, je m’en passerai, mais si un de mes lecteurs comprend le turc, cela peut l’intéresser, je transcris ce texte ci-dessous (et dans ce cas, je lui serai très reconnaissant s’il m’adresse la traduction en français: je la recopierai ici et je citerai bien entendu son nom):

 

Atatürk Izmir’i ziyareti sırasında 3 şubat 1931’de Ayavukla Kilisesi’ ndeki müzeyi gezmiş ve müzenin hatıra defterine “Izmir Asarı Atika Müzesini gezdim. Büyük himmet ve dikkatle istifadeli bir hale getirilmiş, memnun oldum” şeklinde yazmıştır.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Après cette incursion dans le presque contemporain, repartons à l’autre bout de la ligne du temps pour les antiquités archéologiques de cette région. Nous sommes au début de l’âge du bronze. Le premier de ces objets est un pot de cérémonie de forme très étudiée, le second une aiguière apparemment plus simple mais qui témoigne d’un souci esthétique quand on considère ces bourrelets en forme de vagues sur son flanc, et pour le troisième le musée nous dit que c’est un “teapot”, une théière; je préférerais dire un pot à infusions, car le thé en Asie Mineure à l’âge du bronze… j’ai de sérieux doutes!

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Si je ne présentais qu’un seul objet, ce serait celui-là! Cette figurine d’ours provient de Liman Tepe, une cité antique située sur l’actuelle municipalité d’Urla, au sud-ouest d’Izmir, près de la côte sur la route de Çeşme. Cette ville avait un port, aujourd’hui sous la mer, remontant à 2500 avant Jésus-Christ. On y a identifié sept niveaux successifs d’occupation humaine, le premier correspondant aux époques classique et archaïque, et le septième plongeant jusqu’au quatrième millénaire avant Jésus-Christ. Sans compter que certains objets découverts datent du sixième millénaire. Tout cela fait de Liman Tepe, non seulement le plus ancien site d’Anatolie occidentale, mais celui qui a joui de la plus longue occupation sans interruption. Concernant cette adorable figurine d’ours, on nous dit seulement “early bronze age”, c’est-à-dire le bronze ancien, le début de l’âge du bronze, sans préciser dans quelle couche il a été trouvé, ce qui peut aller de la couche sept (quatrième millénaire) à la couche quatre (fin du troisième millénaire).

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Les deux photos ci-dessus montrent du matériel de guerre ou de chasse (c’est un peu la même chose, non?). Ces pierres taillées de ce début de l’âge du bronze sont destinées à être utilisées avec une fronde et si l’objectif est touché par l’une des pointes de la pierre, l’efficacité n’en est que plus grande. Sur la seconde photo, ce sont de traditionnelles pointes de flèches qui, elles, sont plus tardives, du milieu de l’âge du bronze.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cette pierre est, elle aussi, du milieu de l’âge du bronze. Mais quand la notice se contente de dire qu’elle est dentelée, cela je suis capable de le voir. Mais on ne nous dit pas son usage. Est-ce une scie? Un couteau? Ou peut-être autre chose à quoi je ne pense pas.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Pour ce rhyton, au contraire, c’est la datation qui fait défaut. En revanche, il est longuement expliqué ce que mes lecteurs savent bien, qu’un rhyton est un vase destiné aux libations, avec un orifice de remplissage et un autre par lequel on verse au dieu la libation de vin ou de sang des victimes. La forme de ce rhyton en tête de bélier ou autre animal cornu me plaît bien. Pour revenir au problème de datation, en le comparant à d’autres vus ailleurs et en tenant compte de son style élaboré, je le situerais bien vers la fin de l’âge du bronze, aux alentours de l’ère mycénienne. D’ailleurs, il faut noter que, de l’Italie à l’Anatolie en passant par l’Égypte et par Chypre, sans compter la Crète et divers endroits de Grèce, on a retrouvé des fragments de poteries mycéniennes dans plus de soixante-dix sites. Raison de plus de ne pas me gêner pour faire de cet objet un rhyton mycénien!

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Pour cette coupe en forme de kylix, il est dit qu’elle est de la fin de l’âge du bronze. Et en effet, les dessins qui la décorent sont typiques de cette époque.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Et puis il y a ces deux flasques qui, du fait que leur datation ne peut être réalisée de façon très précise, sont plus ou moins contemporaines: pour la première, le musée dit fin de l’âge du bronze, et pour la seconde il la situe au deuxième millénaire avant Jésus-Christ. Cette dernière provient de Panaztepe, au nord de la baie d’Izmir, à l’embouchure de l’Hermos (aujourd’hui le Gediz). Les fouilles ont révélé à Panaztepe deux sites de peuplement incluant chacun sa nécropole.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

C’est l’époque de la Guerre de Troie. Nous sommes au douzième siècle avant Jésus-Christ. Cette tasse sur trépied, avec son anse, est joliment décorée. Comme dans les îles de l’Égée, comme en Crète, nous sommes ici sur une côte, et sa civilisation est étroitement liée à la mer, aussi les dessins sont-ils fréquemment en rapport avec la mer, poissons, coquillages, oiseaux de mer, en formes de vagues. Et puis cette relation à la mer fait que les productions de l’extérieur peuvent se retrouver en Anatolie occidentale, comme les productions d’ici peuvent se retrouver ailleurs dans le monde mycénien. Et même, sans qu’il y ait importation, l’art et la technique s’inspirent souvent d’autres régions. Quand je repense aux céramiques crétoises d’Héraklion, par exemple, ou aux céramiques du musée préhistorique de Santorin, je trouve des similitudes frappantes dans le style de leur décoration.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Aucune indication n’est donnée concernant cette poterie qui conviendrait bien comme jardinière sur un balcon! On n’est clairement plus à l’époque mycénienne, les dessins sont géométriques, ce qui me laisse supposer que cette poterie est protogéométrique (dixième siècle avant Jésus-Christ), ou au plus tard du début de l’époque géométrique.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Pour ces sujets de mes deux photos, le musée dit que ce sont des cavaliers. Je les rapproche donc, quoique –ou plutôt parce que– ils sont très différents. Le premier est si grossier que je me demande comment les archéologues ont pu identifier un cavalier dans cet objet informe. Il est du huitième siècle avant Jésus-Christ. Au contraire le second, qui est du sixième siècle (daté 540 avant Jésus-Christ), est bien reconnaissable, et les traces de peinture représentent même un cheval pie. Hormis la taille du cavalier, un peu trop grand par rapport à la taille de sa monture, cette statuette est excellente.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Les archéologues turcs ont la preuve que Renault et Mercédès peuvent bien se targuer d’être les plus anciennes marques de voitures au monde, elles sont toutes deux battues à plate couture par Peugeot dont ce lion ornait le capot d’un char du septième ou du sixième siècle avant Jésus-Christ. Ah, je dois être sérieux? Ah bon? Eh bien, ce lion en bronze devait être une applique décorative sur un meuble ou un coffre. Une influence orientalisante est manifeste dans son style.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Ma première photo ci-dessus représente un lébès, c’est-à-dire une sorte de chaudron ventru de taille moyenne. On le pose généralement sur un trépied pour cuire des aliments, mais ici il comporte son propre pied tourné. Quand j’essaie de voir de près dans la vitrine, il me semble que le lébès n’est pas solidaire du pied colonne, ce qui laisse penser que, plus traditionnellement, pour cuisiner on le pose directement sur les braises, ou sur un trépied métallique, et que ce haut pied n’est que pour la présentation sur la table. Une sorte de dessous de plat, en somme. Il est daté 625-590 avant Jésus-Christ.

 

À peu près contemporaine du lébès, ou légèrement postérieure, cette coupe à fruits est de 600-550 avant Jésus-Christ. Sa décoration, comme sa forme, sont simples mais ne manquent pas d’élégance.

 

Cette grande coupe à deux anses se situe dans la fin de la fourchette de la coupe à fruits, soit 560-550 avant Jésus-Christ. Ce chien (ou ce loup? Ce lion?) nous montre que la transition est faite, nous ne sommes plus à l’époque géométrique.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cette femme à corps d’oiseau est bien sûr une sirène. Elle constitue un rhyton du sixième siècle avant Jésus-Christ, nous dit-on. Il est clair que le remplissage se fait par l’orifice au sommet de la tête, mais j’ai beau observer avec soin, nulle part je ne vois par où pourrait s’effectuer la libation. Aussi, je me le demande: est-ce bien un rhyton, ou plutôt un vase à parfum? C’est du culot de ma part, moi qui ne suis pas spécialiste, de mettre en doute l’interprétation faite par le musée, et donc, je suppose, par des archéologues, mais un objet destiné à un usage précis doit pouvoir remplir sa fonction. Peut-être alors l’orifice se trouve-t-il en-dessous.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Elle est également du sixième siècle avant Jésus-Christ, cette tête grimaçante, seulement qualifiée de “terre cuite architecturale” par le musée. C’est certainement, en effet, une acrotère, mais avec ce regard terrible et cette chevelure de serpents, il n’y a aucun doute: c’est une tête de Gorgone, c'est Méduse.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

“Garde à vous!” a ordonné l’officier. Quelle position rigide pour ces trois figurines de femmes en faïence! Sans compter que leur nudité ne cadre guère avec cette attitude, et d’ailleurs cet ordre semble déplaire grandement à celle de droite, qui fait une sale tête. Elles sont de 600-550 avant Jésus-Christ. On nous dit que ces figurines trouvées à Smyrne sont de style phénicien.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Avec sa forme ventrue, ce petit pot est un aryballe, c’est-à-dire un vase à parfum ou à huile parfumée dont s’oignent le corps par coquetterie les femmes, et après le sport les hommes. Il remonte au quatrième quart du sixième siècle avant Jésus-Christ. Ce n'est pas par sexisme que je fais cette différence, mais parce qu'elle est la simple réalité de cette époque.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cette terre cuite du quatrième siècle avant Jésus-Christ est la représentation, assez rare, d’un bébé dans son berceau. Avec des biberons (mon article Amphipolis. 19 et 21 août 2012) et un pot de chambre pour enfant (mon article Athènes : bibliothèque d’Hadrien et ancienne agora. Jeudi 27 octobre 2011), sans compter les jouets, poupées et autres, vus un peu partout, nous avons un peu une image du décor de l’enfance dans l’antiquité.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Trouvé à Smyrne, ce satyre en train de danser est plus récent, puisqu’il est des alentours de quatre cents avant Jésus-Christ. Les satyres, qui font partie de la suite de Dionysos comme je le disais tout à l’heure à propos d’un grand marbre en bas-relief, se déplacent en jouant de la musique et en dansant, souvent sous l’emprise des vapeurs de l’ébriété et d’une forte excitation sexuelle.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Et puis nous arrivons à l’époque hellénistique, qui commence à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, à la mort d’Alexandre en 323. C’est de cette première époque hellénistique que date cette tête de Déméter en bronze, trouvée au fond de la mer, au large de Bodrum, l’antique Halicarnasse, en face de l’île de Cos.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cette belle tête de jeune fille située dans une très large fourchette hellénistique, entre 300 et 30 avant Jésus-Christ, est de type, nous dit en anglais le musée, “nun of Isis”. Une “nun”, autant que je sache, est une religieuse de couvent. Je me jette sur mon grand Oxford English Dictionary qui, lui-même, définit la nun comme une femme qui a fait des vœux, généralement de pauvreté, et mène une vie monastique. Il y a quelques autres sens, se rapportant à des oiseaux ou à des insectes. Le mot n’est pas utilisé à tort par le musée pour désigner une prêtresse, parce que les prêtresses d’Isis étaient représentées avec un voile sur la tête. Ou bien Isis est vue “à l’égyptienne”, elle aime son frère et mari Osiris et allaite son fils Horus, ou bien “à la grecque”, elle est assimilée à Déméter, une déesse de la nature qui a donné le blé aux hommes. Elle n’est pas, comme Aphrodite, une déesse de l’amour physique, qui a dans ses temples des prostituées sacrées. Mais, lorsqu’elle est assimilée à Déméter, les Grecs (et Smyrne était peuplée de Grecs ioniens) lui vouent un culte à mystères, comme pour Déméter à Éleusis, et alors il y a des cérémonies d’initiation. Si les archéologues lient cette tête de jeune fille à Isis, c’est qu’elle a dû être trouvée dans un sanctuaire de la déesse (ce qui est dit, c’est qu’elle vient de Milas, l’antique Mylasa, au sud-ouest de l’Anatolie, dans l’arrière-pays du golfe entre les presqu’îles de Didymes et de Bodrum), et il y a alors toutes les chances pour que cette “nonne d’Isis” soit une initiée à son culte.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Avec sa courte tunique, quand je l’ai vue, cette statue a tout de suite évoqué pour moi Artémis. Hé non! C’est, paraît-il, une Amazone du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Il est vrai qu’elle n’est pas accompagnée de son habituelle biche ou de son chien, mais comme elle n’a plus de bras on ne peut voir si elle portait un arc. Sa ligne est belle et élégante, c’est indéniable, mais des guerrières Amazones devait émaner une impression de force et d’énergie, elles devaient être moins graciles.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cette femme qui porte une longue tunique moulante qu’elle drape sur ses hanches en la roulant, est du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Nous sommes loin de l’extraordinaire beauté des marbres de l’époque classique.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Du deuxième siècle avant Jésus-Christ elles aussi, ces deux jeunes filles ont été trouvées, est-il dit, dans le bouleutérion, c’est-à-dire la salle de l’assemblée, le sénat. Dans cette société patriarcale où seuls les hommes ont la qualité de citoyens, j’aurais aimé savoir quelle était leur raison d’être. Peut-être comme bienfaitrices de la cité.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Plus petite, cette représentation d’Éros n’est pas une statue, mais une figurine. Elle est du premier siècle avant Jésus-Christ. Dans mon article sur le musée archéologique de Chios, je disais que les productions de figurines de cette île étaient à classer dans la même catégorie de haute qualité que celles de Smyrne, Pergame, Myrina ou Cnide. Celle-ci vient de Myrina…

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Revenons aux grandes statues de marbre avec cette danseuse qui est datée entre 150 et 30 avant Jésus-Christ. Et comme pour la femme drapée de tout à l’heure, je répète que cette statue ne provoque pas spontanément l’admiration comme la Vénus de Milo ou l’Hermès d’Olympie. Elle a été trouvée à Pergame.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

En revanche, j’aime bien cette tête d’Hermès en bronze, pas très fouillée, mais plus expressive. Il est vrai que peut-être, si je voyais le corps, et si je voyais également les têtes des statues précédentes, mon jugement serait différent. Sa datation est vague, il est dit hellénistique, sans autre précision.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cette tête d’Héraklès provenant de Pergame, elle, est plus précisément datée: entre 150 et 130 avant Jésus-Christ. Elle est assez expressive, avec ces lèvres serrées, avec ce regard pénétrant.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Comme c’était déjà le cas pour ces deux jeunes filles de tout à l’heure, c’est dans le bouleutérion qu’a été trouvée cette tête de jeune femme d’époque hellénistique.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Au début du deuxième siècle avant Jésus-Christ, Antiochus III (223-187), un descendant de Séleucos le diadoque d’Alexandre qui a régné sur l’Asie et a donné naissance à la dynastie des Séleucides, tente de reprendre des territoires qu’il a perdus au profit des Lagides. Rome, qui a commencé son expansion, Veut le stopper, et Smyrne se met du côté de Rome, préférant le tutorat de la lointaine Rome qui garantit l’autonomie, à la domination séleucide. Rome, reconnaissante, favorisera Smyrne. Le théâtre de Smyrne a été construit au deuxième siècle avant Jésus-Christ, et ce n’est pas un hasard. Il s’y est donné, bien sûr, des représentations théâtrales, il s’y est célébré des festivals sacrés, mais les Romains trouvent beaucoup plus intéressants les combats de gladiateurs entre hommes ou contre des animaux sauvages que les tragédies classiques, et cela explique que ces frises représentant des jeux du cirque aient décoré le théâtre. Quant au théâtre lui-même, il ne se visite pas, parce que des immeubles ont été construits dessus…

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cet animal menaçant avec ses crocs aigus n’a pas combattu dans le théâtre de Smyrne. Il était, de façon beaucoup plus pacifique, le bras d’un fauteuil du premier siècle avant Jésus-Christ.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Puisque j’ai, pour quelques instants, quitté les statues et figurines anthropomorphes, j’en profite pour glisser ici ce dé à jouer d’époque hellénistique. Comme on peut le constater, les dés n’ont guère évolué depuis plus de deux millénaires. Déjà à cette époque ils pouvaient être taillés dans la pierre comme ici, ou en os, chez nous à l’époque contemporaine on en a fait en verre, en ivoire, et maintenant en matière plastique, mais leur design n’a pas varié.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cette statue de bronze d’un athlète en pleine course est de la toute fin de l’époque hellénistique, 50-30 avant Jésus-Christ. Et pour ce coureur, je retire toutes les critiques que j’ai émises précédemment sur la statuaire de cette époque. Le mouvement est parfaitement réaliste, la tête légèrement tournée pour porter le regard sur ses concurrents est expressive. J’aime beaucoup. C’est en face de l’antique Kyme, dans le golfe de Candarli (sur la côte turque, entre les îles de Lesbos et de Chios), qu’il a été repêché du fond de la mer. Les grandes statues de bronze sont extrêmement rares, d’une part parce que la mode des statues en bronze avait fait place depuis quelques siècles à celle des statues de marbre et on revient seulement à cette époque à la sculpture en bronze, et d’autre part parce que le bronze est utile pour fondre des canons et que les militaires ottomans, génois, vénitiens et autres francs trouvaient infiniment plus utiles et intéressants les canons que les athlètes courant ou les dieux païens. C’est pourquoi ceux que nous possédons proviennent quasiment toujours du fond de la mer, qui les a protégés, le grand Zeus ou Poséidon du musée archéologique national d’Athènes, l’Apollon du Pirée, les Guerriers de Riace, en Calabre.

 

Les vainqueurs des compétitions ne recevaient pas de médaille d’or ou autres objets de valeur, ils étaient honorés d’une couronne d’olivier. Toutefois, il n’était pas rare que la ville d’où ils étaient originaires fasse d’eux une statue, autant en hommage à leur victoire que pour s’honorer elle-même d’avoir donné naissance à un champion.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Nous quittons l’époque hellénistique, pour entrer dans l’époque dite romaine. Cléopâtre s’est suicidée, la puissance de Rome s’étend sur une grande part de l’ancien empire d’Alexandre. Je mets à profit ce changement d’époque pour quitter provisoirement les portraits. Ci-dessus, cette mosaïque –d’époque romaine, donc, mais c’est très vague puisque cela va de 30 avant Jésus-Christ au début du haut moyen-âge avec l’Empire Byzantin– provient de Phocée, aujourd’hui Foça, à l’extrême pointe nord du golfe de Smyrne / golfe d’Izmir. Elle n’est peut-être pas exceptionnelle, cette mosaïque, quoique très belle, mais je la montre parce qu’elle vient de Phocée: quand les journalistes, parlant de Marseille, l’appellent “la cité phocéenne” pour ne pas commettre de répétition, mais bien souvent sans savoir pourquoi ils lui donnent ce nom, ils font référence aux Grecs de Phocée qui, au sixième siècle avant Jésus-Christ, sont partis fonder une colonie, Massalia, sur ce rivage de la Méditerranée qui est aujourd’hui français.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Pour cet objet métallique, le musée ne dit rien de plus que “vase, époque romaine”. Vase, je le vois; époque romaine, c’est si vaste que cela ne veut presque rien dire. Mais quel est l’usage de ce genre de vase? Pour y mettre des fleurs? Pour pratiquer un rituel païen? Pour servir des mets ou des boissons?

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Ici encore, “figurine d’époque romaine”. Il aurait été simple de dire que cette belle jeune femme accompagnée d’un enfant portant des ailes sur les épaules est à l’évidence la déesse Aphrodite et son fils le dieu Éros, le dieu de l’Amour.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

En réalité, pour toute une vitrine présentant à la fois l’Aphrodite précédente, ce masque et de nombreuses autres terres cuites, c’est une seule étiquette qui disait au pluriel “figurines d’époque romaine”. Et pour ce masque, je ne l’appellerais pas une figurine. Mais je ne crois pas qu’il ait pu être destiné au théâtre, parce que les yeux ne sont pas percés, et l’acteur n’aurait pu se diriger en scène à l’aveugle.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Ceci est un portrait. La mode est venue avec les empereurs romains, elle s’est répandue ensuite dans le monde qui était en contact, amical ou guerrier, avec l’Empire. Cette tête est “de type” Antiochus, ce qui veut dire que ce n’est pas Antiochus lui-même. La sculpture est datée entre 30 avant Jésus-Christ et 100 après. Lorsque l’on dit Antiochus, sans autre précision, c’est toujours au sujet d’un Séleucide, pas d’un roi de Commagène. Mais quel Antiochus? Car il y en a eu beaucoup et j’avoue ne pas connaître la représentation d’un Antiochus qui a pu devenir un type. Dans mon compte-rendu de visite de ce musée, il y a tant de circonstances où je dis que je ne sais pas ce qui est représenté, ou quel est le type, etc., que j’ai un peu honte, mais je présente néanmoins les œuvres qui m’ont plu, ou qui m’ont arrêté pour une raison quelconque, parce que même sans explication, ou avec une explication vague, je pense qu’elles sont intéressantes à regarder.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Je pourrais en dire autant pour cette tête de jeune homme au fin collier de barbe, car c’est entre parenthèses, et suivi d’un point d’interrogation, que le musée propose le nom de Germanicus. Il est le petit-fils de Marc-Antoine et d’Octavie, sœur de l’empereur Auguste, il est le neveu de l’empereur Tibère qui succède à Auguste, et il est le frère aîné de l’empereur Claude. C’est son cadet Claude qui assumera l’Empire en 41, car lui est mort jeune en l’an 19. Pour cette raison, le musée situe cette sculpture au début du premier siècle après Jésus-Christ. La statue a été trouvée dans les bains romains.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cette tête qui, je trouve, manque de caractère, est celle d’un Hermès d’époque romaine. Elle n’est pas nettement sexuée, ce qui est fréquent pour Dionysos et parfois pour Apollon, mais rare pour Hermès.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Voilà maintenant une série de figurines de terre cuite du premier siècle après Jésus-Christ. Même en regardant de près la première figurine dans la vitrine, même ensuite en agrandissant au maximum ma photo en définition d’origine, je n’arrive pas bien à discerner si ce qu’elle porte sur la tête est un arrangement extrêmement sophistiqué et volumineux de sa chevelure, ou si c’est un couvre-chef original. Mais si c’est la deuxième solution, un couvre-chef, alors nul doute que les Ottomans s’en sont inspirés pour enrouler leurs turbans, parce que lorsque je regarde les portraits de Soliman le Magnifique, par exemple, je trouve une ressemblance frappante entre son turban et la coiffure de cette dame. Mais elle dévoile suffisamment de son anatomie pour que je ne risque pas de la confondre avec Soliman.

 

La deuxième, je la trouve intéressante parce que l’on ne voit pas souvent, ainsi, des dames accompagnées de leurs enfants, la fille à sa droite (à gauche sur ma photo), et le garçon de l’autre côté.

 

Et puis la troisième, que tient-elle dans la main? C’est un objet sphérique, qui me fait penser à la fameuse pomme de discorde. Je me demande alors si ce ne serait pas la déesse Éris demandant à Pâris de choisir qui est la plus belle, entre les déesses Héra, Aphrodite et Athéna, en offrant cette pomme à celle de son choix. Et l’on sait la suite, Aphrodite lui avait promis l’amour de la plus belle des femmes s’il la choisissait, c’est ce qu’il a fait, et il a eu Hélène, qu’il a emmenée chez lui à Troie. Le mari trompé et dépossédé, Ménélas, a voulu se venger et la récupérer, d’où la Guerre de Troie. Je pense que le geste, le sourire un peu machiavélique (mot anachronique, puisque Machiavel a vécu à cheval sur le quinzième et le seizième siècle), correspondent bien à la légende d’Éris et de la pomme de discorde.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

“Stèle votive d’époque romaine”. C’est un peu court, car le sujet est très évident pour qui, comme moi, court d’un musée archéologique à l’autre dans le monde grec, que ce soit en Grèce, en Turquie, en Italie, mais peut-être pas pour les personnes qui ont une vie plus normale que moi!!! Une femme accompagnée de deux lions et tenant à la main un tambourin ne peut être que la déesse Cybèle.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

C’est d’Halicarnasse, la moderne Bodrum en face de l’île de Cos, que vient cette statue située dans la très large fourchette de 30 avant Jésus-Christ à 395 après. C’est, nous dit-on, la statue d’un prêtre. S’il était précisé dans quel sanctuaire il a été trouvé, nous saurions quel était le dieu ou la déesse qu’il servait. Je trouve intéressant de remarquer sa grande barbe, car ce n’était la mode ni pour les Grecs, ni pour les Romains. Les Grecs étaient souvent barbus, mais leur barbe n’était ni si longue, ni taillée ainsi au carré. Il y a eu des époques où les Romains étaient glabres, d’autres, à partir d’Hadrien, où la mode a changé, mais eux non plus n’ont jamais adopté une mode qui leur aurait fait porter une barbe comme ce prêtre. C’est pourquoi je trouve intéressant ce lien entre la barbe et la religion. Je pense aux prêtres orthodoxes, je pense aux juifs orthodoxes, je pense aux musulmans. Ces religions reposent toutes sur le “Livre”, la Bible, où l’on trouve, entre autres, le cas de Samson dont la force réside dans ses cheveux… mais les cheveux ne sont pas la barbe. À ce prix, je pourrais citer les sikhs qui portent généralement la barbe, mais ce sont les cheveux qu’ils ne doivent en aucun cas se couper. Et ce prêtre d’Halicarnasse, ce n’est sans doute pas un hasard, ou un choix personnel, s’il présente cette caractéristique.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Cette grande statue malheureusement très cassée, qui a été trouvée à Éphèse, représente, nous dit-on, Antinoüs en Androclès, et est datée entre 138 et 161 après Jésus-Christ. L’histoire d’Androclès est célèbre: cet esclave qui vivait en Afrique avait commis je ne sais quelle faute, il s’est enfui dans le désert. Là, il voit un lion qui s’était enfoncé une épine dans la patte et souffrait. Il s’est approché, a enlevé l’épine, a soigné la patte. Le lion l’a pris en affection. Des années plus tard, Androclès, retrouvé, est condamné à être donné en pâture aux fauves dans l’arène pour s’être ainsi sauvé de chez son maître. Il s’apprête à être déchiqueté quand on ouvre la grille à un lion que l’on a volontairement affamé, mais le lion est –hasard merveilleux– l’ami d’Androclès et vient lui lécher affectueusement les pieds. Apprenant la raison de cet apparent miracle, l’empereur gracie Androclès et lui offre le lion. Androclès, désormais, se promènera en ville accompagné de son lion tenu en laisse. Quant à Antinoüs, il est l’amant de l’empereur Hadrien. On le trouvera noyé dans le Nil en 130 de notre ère. Hadrien restera inconsolable de la mort de son favori, et mourra en 138.

 

Compte tenu de ce que je sais d’Androclès, d’Antinoüs et d’Hadrien, il y a bien des choses que je ne comprends pas. D’une part, je veux bien que ce soit Antinoüs, il est vrai qu’il y a une certaine ressemblance (une vague ressemblance) avec des statues clairement identifiées pour représenter Antinoüs. Mais je ne pense pas que l’on ait le droit d’être si affirmatif. D’autre part, qu’est-ce qui, dans cette statue très mutilée où l’on ne voit qu’un torse d’homme et un tronc d’arbre, et pas trace de lion, permet de dire qu’Antinoüs est représenté en Androclès? Et enfin, Hadrien a fait faire des statues de son amant, il l’a divinisé, mais après la mort d’Hadrien Antinoüs a été largement oublié, et je ne vois donc pas ce qui permet de dire qu’il s’agit à coup sûr d’Antinoüs si la statue a été réalisée après la mort d’Hadrien. Si elle l’avait été entre 130 et 138, les choses seraient toutes différentes.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Non, je ne me suis pas trompé, ce n’est pas deux fois la même photo, ou deux photos de la même statue. Mais ces deux Aphrodite d’époque romaine sont très semblables, par manque d’imagination, ou par manque de génie créateur, des sculpteurs. Ils copient. Quand on va visiter des musées archéologiques, que ce soit le Louvre ou ailleurs, on voit sans cesse “Copie romaine d’un original grec du XXXème siècle”, généralement cinquième ou quatrième siècle. La qualité de ces grands marbres est supérieure à la qualité des terres cuites de la même époque, parce que le modeleur d’une terre cuite (quand elle n’est pas simplement moulée pour être reproduite en de nombreux exemplaires) va vendre sa production à un coût très modéré, tandis que le commanditaire d’un grand marbre, qui va le payer très cher, va se montrer moins accommodant. Et puis l’exigence d’un travail physiquement plus dur, plus pénible, où les erreurs et les maladresses sont difficiles, voire impossibles, à rattraper, c’est Théophile Gautier qui l’écrit:

“Oui, l'œuvre sort plus belle

D'une forme au travail

          Rebelle,

Vers, marbre, onyx, émail. […]

 

Statuaire, repousse

L'argile que pétrit

          Le pouce

Quand flotte ailleurs l'esprit:

 

Lutte avec le carrare,

Avec le paros dur

          Et rare,

Gardiens du contour pur”.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014
Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Le musée archéologique d’Izmir, nous venons de voir qu’il balaie les périodes depuis l’âge du bronze jusqu’à l’époque romaine (j’excepte le petit texte autographe d’Atatürk). Il ne s’arrête pas là et présente quelques objets de l’époque byzantine. Dans le milieu religieux, on trouve par exemple ces objets de nacre, des croix découpées (en haut) ou gravées (en bas) dans un décor avec un saint.

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Très sobrement, le musée nous dit que nous voyons ici un cavalier (qui aurait cru que c’était une Aphrodite au bain?) d’époque byzantine (c’est-à-dire depuis la fin de l’Empire Romain d’Occident en 476, l’Empire Romain d’Orient se transformant de fait en Empire Byzantin) jusqu’à la conquête de Constantinople par Mehmet II et 1453. On situe donc ce cavalier quelque part dans ce millénaire. Guère plus de précision que pour les temps préhistoriques du néolithique!

Le musée archéologique d’Izmir. Mardi 12 août 2014

Pour finir, un objet daté de façon plus précise, le douzième siècle. Il s’agit d’un poids destiné à être suspendu à une balance. Souvent, pour garantir l’exactitude du poids, il est fondu en métal à l’effigie de l’impératrice. Le douzième siècle, c’est l’époque des Comnène, mais rien n’indique de quelle impératrice il pourrait s’agir, d’autant plus que je ne suis même pas sûr qu’il ne s’agisse pas d’un empereur.

 

Pour conclure, je vais me répéter: tout en souhaitant que la muséographie s’améliore en donnant plus de précisions sur le détail de ce que l’on voit (le détail, parce que les grands panneaux explicatifs sont nombreux, bilingues turc-anglais, et très clairs), ce musée archéologique d’Izmir est riche de très belles et très intéressantes collections et mérite vraiment la visite.

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Published by Thierry Jamard
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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 23:55

Nous avions la Turquie à notre programme. Une autre année, je ne sais quand. Un grand voyage dans toutes les parties de l’Anatolie. Pour l’instant, nous étions à Chios, la prochaine étape était Samos, et il y avait plusieurs autres îles grecques à visiter jusqu’à Rhodes. Et puis est survenu un problème technique. En effet, parce que les bouteilles de propane pour l’alimentation de notre gazinière, de notre chauffe-eau, du chauffage en hiver, et du réfrigérateur-congélateur lorsque nous ne roulons pas (utilisation du 12 volts de la batterie) et ne sommes pas connectés au 220 volts (mais il n’y a aucun camping dans ces îles), sont différentes dans chaque pays et sont, d’autre part, dans certains pays trop grandes pour entrer dans le compartiment qui leur est réservé sur notre camping-car, nous avions fait installer, avant notre départ de France, un système au GPL dont la bonbonne est de même taille qu’une bouteille française de butane ou de propane, qui convient sans modification à tous nos appareils, et qui se recharge à la pompe comme n’importe quel véhicule équipé pour ce type de carburant.

 

Mais le problème que nous n’avions pas prévu, c’est que dans toutes ces îles de l’est de la mer Égée, il n’y a que deux pompes à GPL, l’une dans le sud de Lesbos, et l’autre à Rhodes. Vu la chaleur, nous pouvons nous doucher à l’eau froide, nous n’avons pas besoin de cuisiner et nous disposons d’un petit réchaud Camping-Gaz pour le café du matin, pour réchauffer éventuellement une conserve, mais le gros problème c’est de ne plus avoir de réfrigérateur par une chaleur qui oscille selon les endroits entre 35 et 42 degrés, et voilà que notre réserve de gaz clignote en rouge. Il est urgent de faire le plein. Deux solutions, la première consiste à revenir à Lesbos, la seconde à passer en Turquie où il y a partout des pompes à GPL. Chios est si près de la côte turque que le ferry est incomparablement moins cher que celui qui nous mènerait à Lesbos, et puis c’est l’occasion de jeter un coup d’œil sur cette ville d’Izmir, ex-Smyrne. OK, nous allons à Izmir.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Ce ferry Chios-Izmir est, de toutes façons, sans réservation, mais nous n’avions pas songé à réserver. Or il est bien petit. Il suffit de voir les sièges passagers, sur le pont supérieur, pour imaginer que la place est réduite pour les véhicules sur le pont inférieur.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Dire que la place est réduite, c’est un euphémisme. Un tout petit nombre de voitures sous les sièges des passagers, et notre maison sur roues, trop haute pour entrer, occupe tout le reste, autant en longueur qu’en largeur. Et avec un chausse-pied, on arrive à la caser.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Adieu, Chios. Ou plutôt à bientôt, puisque nous reviendrons dans cette île avant de nous embarquer vers Samos. La ville de Chios n’est pas très originale, et sans être déplaisante elle n’a pas un charme particulier. Mais en nous éloignant, en voyant du bateau la ligne basse de son front de mer, on en a une fausse idée parce que le centre, vu de plus près, vaut mieux que cela. Durant tout notre séjour, nous ne nous étions pas doutés de son aspect quand on la voyait de ce côté-là.

 

Nous sommes partis pour un aller-retour en Turquie, peut-être deux ou trois jours. Mais écrasés de chaleur, installés dans un vrai camping avec connexion électrique, ce qui nous permet d’utiliser notre climatisation qui ne fonctionne pas sur le 12 volts, disposant sur place d’un service de lingerie qui nous épargne de courir en ville avec nos ballots de linge à la recherche d’une blanchisserie ou d’une laverie en self-service, nous resterons finalement deux semaines, du 5 au 20 août. Et puis il y a des choses à voir, même si ici nous faisons un peu relâche de nos activités culturelles.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

En outre, au camping nous avons des amis. Non seulement il y a un coq et des poules qui se baladent partout, mais il y a des chats qui nous font mille amitiés et qui veulent sans cesse entrer dans le camping-car, où nous les admettons volontiers le jour mais ne souhaitons pas les garder la nuit. Soudain, nous avons entendu l’un d’entre eux faisant une sarabande sur le toit de notre auvent: il avait grimpé dans un arbre, et avait ensuite sauté d’une branche. Une autre fois, il a réussi à entrer: au lieu de sauter sur l’auvent, il a sauté sur le toit, puis est passé par un lanterneau en déchirant la moustiquaire qui le ferme. Laissant un peu de lait dans une soucoupe devant la porte du camping-car, nous avons également eu la visite d’un hérisson. Quand je dis qu’au camping nous avons des amis!

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Mais commençons par l’antiquité. Les fouilles menées depuis 1989 ont mis au jour des objets prouvant l’occupation du site d’Izmir, l’ancienne Smyrne, depuis le début de l’âge du bronze, vers 3000 avant Jésus-Christ, tandis qu’un sceau hittite du douzième siècle avant Jésus-Christ est une importante indication sur l’habitat du lieu à cette époque. Les villes au plan en damier, les rues se coupant à angle droit et déterminant des quadrilatères égaux sont dites de plan hippodamien; mais Hippodamos a vécu de 498 à 408 avant Jésus-Christ, et un panneau vu dans le musée archéologique dit que Smyrne, au septième siècle avant Jésus-Christ, était construite sur des rues orientées nord-sud et est-ouest, les façades regardant le sud. Autrement dit, une ville de plan hippodamien avant Hippodamos.

 

Ci-dessus, cette pièce de monnaie que j’ai photographiée au musée numismatique d’Athènes en octobre 2011 représente la Tychè de Smyrne, c’est-à-dire sa destinée, avec les murailles de la ville comme symbole sur sa tête. La légende attribue au peuple des Amazones, ces femmes n’admettant les hommes que pour se reproduire et menant une existence guerrière, l’origine lointaine de la ville, en passant par une autre ville d’Asie Mineure, Éphèse. C’est Strabon, dans sa Géographie, livre XIV, qui nous le raconte: “Smyrna était l'Amazone qui avait un moment régné sur Éphèse, et ville et habitants avaient retenu son nom […]. Ajoutons que l'un des quartiers ou faubourgs d'Éphèse portait plus spécialement le nom de Smyrna […]. Mais les Smyrnéens voulurent se séparer des Éphésiens: ils se dirigèrent alors en armes vers la partie de la côte où s'élève aujourd'hui la ville de Smyrne et que les Lélèges occupaient, en expulsèrent ce peuple et bâtirent Palæo-Smyrna, à vingt stades de distance de l'emplacement de la ville actuelle”.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Le même jour, j’avais pris cette photo au musée numismatique d’Athènes. Pour la légende, le musée se contente d’un mot en grec, un mot en anglais: Όμήρειον, Homerian. Ce serait donc Homère qui serait représenté assis. Le seul problème, c’est que sur le droite je lis “Smyrne”, et sur la gauche “Diogène”. C’est la pièce elle-même qui parle, pas le musée. Elle ne peut donc pas se tromper. Je n’ai pas la berlue, je crois que c’est lisible, il est écrit ΔΙΟΓΕΝΗΣ. Diogène de Smyrne est un philosophe qui a vécu à Smyrne, à cheval sur le cinquième et le quatrième siècles avant Jésus-Christ. Cela dit, il est vrai que Smyrne, comme Chios (comme je le racontais dans mon article Chios, l’île du mastic. Chora) et plusieurs autres villes, se dit le berceau du poète. Choiseul-Gouffier, dans son Voyage pittoresque de la Grèce publié en 1782, écrit que Smyrne “était l’une des villes qui revendiquaient l’honneur d’avoir vu naître Homère […]. Leurs monnaies portaient son image, comme s’ils eussent reconnu pour souverain le génie qui les honorait”.

 

J’insère ici quelques points marquants de l’histoire de Smyrne après l’antiquité. C’est en direction du nord, en partant de l’Arabie, que les Arabes convertis à l’Islam par Mahomet ont entamé leurs conquêtes et les conversions d’autres peuples. Dès le septième siècle, en 672 (alors que l’Hégire est de 622), Muhammad ibn Abdullah et son armée s’emparent de Smyrne. Signalons ensuite un terrible tremblement de terre destructeur en 1025, et une terrible famine qui a décimé la population. Puis en 1071 Çaka bey, l’un des grands chefs militaires du sultan turc Alpaslan, atteint les rives occidentales de l’Anatolie et prend Smyrne. Il y établit sa flotte et de là il conquiert les îles de Chios, Samos et Lesbos. À partir de 1094, Alexis Comnène aidé des Croisés repousse les Turcs vers l’intérieur de l’Anatolie, jusqu’à ce qu’en 1300 ils reviennent s’installer là et y restent jusqu’à nos jours.

 

Venons-en à une époque plus récente, avec Belon qui, dans un livre intitulé Les observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie, Judée, Égypte, Arabie et autres pays étranges, publié à Anvers en 1555, sans avoir débarqué à Smyrne, nous en dit: “Nous avions la ville nommée le Smyrne à main gauche, qui est pour le jour d’hui l’une des villes la plus riche, et du plus grand trafic de marchandise de tout le pays de Natolie, qui avait anciennement nom Smyrna”. Ce qu’il appelle Natolie, c’est bien évidemment l’Anatolie, mais il est curieux qu’un homme cultivé du seizième siècle ignore le grec, car le mot, substantif du verbe ana-tellô qui signifie se lever, désigne tout simplement le Levant, cette grande terre “à l’est” de la Grèce.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Mais revenons à Choiseul-Gouffier un peu plus de deux siècles plus tard. Cette Vue de Smyrne est tirée de son livre. Après avoir évoqué Homère, plus loin il parle de la ville telle qu’il l’a vue en cette fin de dix-huitième siècle: “On n’est point frappé, en arrivant à Smyrne, comme on l’est à Amsterdam ou à Bordeaux, de cet extérieur de richesse et de magnificence que produit un grand commerce: les sujets du Grand Seigneur, occupés d’augmenter leurs fortunes, s’occupent encore plus soigneusement de la cacher; et toujours tremblants, ils n’osent en jouir dans la crainte de la perdre. Le danger presque continuel des incendies et des tremblements de terre est un nouveau motif qui les empêche d’élever de grands édifices, et toutes les maisons sont construites en bois, excepté les mosquées, les bézestins [= grands marchés] et quelques caravansérails; mais pour apprécier la ville de Smyrne, il faut arrêter ses regards sur l’étendue et la sûreté de son port, il faut compter cette foule de navires de toutes les nations qui, toujours en mouvement, toujours remplacés, font de cette échelle le marché le plus fréquenté du Levant et l’entrepôt du commerce de l’Asie Mineure”.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Quelques décennies plus tard, en 1845, Konstantinos P. Kaldis réalise cette gravure, que j’ai photographiée au musée Benaki d’Athènes le 10 novembre 2011. Or entre ces deux dates, la Correspondance d’Orient 1830-1831, de Joseph-François Michaud, donne une image de la ville qui est très différente. “La ville de Smyrne se divise en deux parties ou deux grands quartiers, la ville basse et la ville haute. La première est habitée par les Turcs et les Juifs; la seconde par les Grecs, les Arméniens et les Francs. La ville basse renferme d’assez beaux édifices, des maisons assez bien bâties; là sont les marchés, les bazars, les boutiques […]. De toutes les rues que j’ai visitées, je ne puis vous en citer que deux qui méritent d’être remarquées, et qui aient un nom, c’est la rue Franque et la rue des Roses. Je ne vous parlerai pas de ces rues étroites et tortueuses, de tous ces passages obscurs, de ces allées couvertes, au milieu desquelles je me suis égaré plusieurs fois […]. Beaucoup de rues n’ont jamais été pavées; celles qu’on a pavées sont si mal entretenues qu’on a de la peine à y marcher: une voiture traverserait plutôt le lit d’un torrent que la plus belle rue de la cité. Aussi n’a-t-on jamais vu de voitures à Smyrne. Strabon, qui se plaignait que la ville ancienne n’eût point d’égouts, en trouverait presque partout dans la ville nouvelle. Des excavations qu’on rencontre souvent sur son chemin, et que personne ne s’occupe de fermer, laissent échapper des exhalaisons infectes. Dans beaucoup de rues, on voit un ruisseau fangeux, ou plutôt un égout découvert, avec un trottoir de chaque côté. Les chameaux, les chevaux et les ânes qui font les transports passent dans le ruisseau; il arrive souvent qu’un chameau, chargé de ses deux ballots ou de quelques bois de construction, occupe à lui seul tout l’espace de la rue. À l’approche de ces animaux, il faut fuir et se mettre à l’écart, comme à l’approche d’un pacha et de son escorte menaçante. Ajoutez à cela qu’on étouffe dans les rues populeuses, et que l’air y est partout corrompu ou fétide”. Et Michaud de continuer ainsi pendant des pages et des pages. Les autres voyageurs sont-ils aveugles, ou trop indulgents? Ou est-ce Michaud qui voit tout d’un œil trop critique?

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Encore un peu plus tard, “fin du dix-neuvième siècle” dit de façon imprécise la notice, ce plateau métallique destiné au marché ottoman porte le titre Vue de Smyrne, depuis le port. Je l’avais photographié le 3 octobre 2013 à l’exposition intitulée Philoxénia au musée Benaki d’Athènes.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

1919-1922. Des événements terribles vont survenir dans cette grande ville prospère. Il y a un siècle, en 1821, a éclaté la Guerre d’Indépendance grecque, les Grecs de l’Empire Ottoman ont revendiqué, les armes à la main, de retrouver leur indépendance perdue à la fin du moyen-âge et au début de la Renaissance. Dès le quatorzième siècle les Turcs ont occupé des territoires grecs d’Anatolie et du nord de la Grèce continentale, en 1453 a eu lieu la chute de Constantinople, et les conquêtes turques se sont poursuivies. À partir de 1827 de vastes territoires sont ainsi redevenus libres, puis d’autres peu à peu, et les Guerres Balkaniques ont restitué à la Grèce indépendante la Crète et la plupart des territoires qui lui appartiennent aujourd’hui. C’est alors qu’a éclaté la Première Guerre Mondiale. Le roi Constantin Ier a pris le parti des Allemands, son premier ministre Venizelos a fait sécession et a créé à Thessalonique un gouvernement favorable aux Alliés, cela a permis à la Grèce, avec l’abdication du roi, de se trouver du côté des vainqueurs, et la Conférence de Paris, en 1919, considérant que Smyrne était grecque depuis l’antiquité et que sa population est en grande partie grecque, la rattache à la Grèce indépendante. Mais les Turcs ont du mal à admettre l’argument d’une occupation depuis un lointain passé car avant le onzième siècle ils n’étaient nulle part en Anatolie, et dès le 15 mai 1919 certains vont réagir. Sous la statue de cet homme avec un pistolet, la plaque dit “Première balle. En mémoire du journaliste Hasan Tahsin et d’autres martyrs qui ont ouvert le premier feu du combat national le 15 mai 1919. Ce monument a été réalisé par la nation, à l’appel de l’Association des Journalistes d’Izmir”.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

En ce 15 mai 1919, vingt mille soldats grecs investissent Smyrne. Cela donne aux Turcs de la ville et de toute l’Asie Mineure l’impression qu’ils vont être chassés. On vient de voir que Tahsin, et d’autres, prennent les armes, cela va être le début d’une nouvelle guerre gréco-turque. Tahsin tente d’assassiner le chef de l’armée grecque. Considérant que le sultan, signant cet armistice et, en 1920, le traité de Sèvres qui démembre l’Empire Ottoman et l’ampute de soixante-dix-sept pour cent de ses territoires, trahit sa patrie, le général Mustapha Kemal, celui qui deviendra Atatürk, prend la tête de cette guerre de reconquête nationale, dont une partie est donc contre la Grèce. Selon les Turcs, en se prétendant majoritaires à Smyrne, les Grecs mentent, les populations turques seraient nettement plus nombreuses. Dès son arrivée en mai 1919, l’armée grecque fait tirer sur des bâtiments turcs, et les Grecs s’attaquent dans la rue à des Turcs, simples civils, qui sont martyrisés et exécutés avec les dernières des cruautés. Les troupes grecques, rapidement, avancent et conquièrent des territoires pour assurer les arrières de Smyrne. C’est trop. La France et l’Italie signent des accords avec Mustapha Kemal et lui fournissent des armes. Ainsi lâchés, les Grecs demandent l’armistice, ce que refuse Mustapha Kemal qui se sent en position de force. Devant l’avancée turque, les populations grecques et arméniennes de l’arrière-pays refluent par dizaines de milliers vers Smyrne.

 

Quand l’armée turque entre dans la ville, c’est la panique. Les soldats turcs se vengent, et les tortures, les exécutions se multiplient. Et soudain, le 13 septembre 1922, la ville s’embrase. Accidentellement? C’est peu probable. Les Turcs responsables? C’est envisageable, mais sans doute auraient-ils épargné tous ces entrepôts, toutes ces installations portuaires qui leur auraient servi après la reconquête. Les Grecs? Les Arméniens? C’est une thèse très plausible, car depuis qu’Atatürk a repris le chemin de la victoire, Grecs et Arméniens ont systématiquement brûlé et détruit tous les lieux qu’ils étaient obligés d’abandonner. Poussés par le feu et par l’armée d’Atatürk, les Grecs et les Arméniens tentent de fuir, sur des barques, voire à la nage. Il en résulte des milliers de morts. La ville, ou plutôt ses cendres, sont aux mains des Turcs. Le traité de Lausanne, le 24 juillet 1923, confirme cette situation, et décide de l’échange de populations, les Grecs de Turquie doivent partir vers la Grèce, les Turcs de Grèce doivent partir vers la Turquie. Sauf pour les Grecs de Constantinople, et pour les Turcs de Thrace. Entre Turcs et Grecs, la discrimination ne se fait pas selon des critères ethniques, mais religieux: est considéré grec tout chrétien, et turc tout musulman. Un million six cent mille Grecs sont concernés, et trois cent quatre-vingt-cinq mille Turcs.

 

Maintenant, on ne parlera plus de Smyrne, la cité qui va se reconstruire ici se nommera Izmir, en langue turque. Ce n’est pas évident à première vue, mais c’est en réalité le même nom, déformé par la langue turque.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

D’ailleurs, c’est facile, le turc. Je suis sûr que vous le parlez couramment. À condition de savoir:

– que le S avec une cédille (ş) se prononce CH comme dans cheval, coucher,

– que le E se prononce toujours É,

– que le O avec un tréma (ö) se prononce EU comme dans beurre, leur,

– que le U se prononce à peu près OU comme dans mou, clou

– que le C avec une cédille (ç) se prononce TCH,

Alors vous savez déjà comment dire un short, un maillot, un béret, un T-shirt, vous pourrez demander à l’institut de beauté une épilation, et si vous voulez occuper vos loisirs avec des travaux de couture, vous pourrez acheter des accessoires et des fermoirs ainsi que du textile. Pour le bricolage, vous achèterez du caoutchouc…

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Ah bon, vous devez vous rendre chez le notaire? C’est un peu loin, louez donc une bicyclette. Pour prendre des forces arrêtez-vous en passant à la charcuterie, mais attention! La Turquie est un pays musulman, dans cette charcuterie vous n’achèterez pas de porc. Il y a du saucisson pur bœuf, et puis on y fait un peu traiteur. Si vous avez mangé des amuse-gueule avec un bâtonnet pique-olive, ne le jetez pas par terre, mettez-le dans la boîte marquée cure-dents. Notez que si le U se prononce à peu près OU, en revanche lorsqu’il comporte un tréma (ü) il se prononce à peu près comme le U français de plume, rhume. Et voilà, vous y êtes, le notaire c’est là sur votre gauche, au numéro 14.

 

J’ai pris toutes ces photos d’enseignes (et bien d’autres! Mais je ne vais pas mettre ici toute ma collection, ce serait fastidieux) parce que j’ai la manie de lire, en me baladant, toutes les plaques de rues, les affiches publicitaires, les enseignes de boutiques. Cela me permet d’apprendre un peu, un tout petit peu, de vocabulaire, mais c’est aussi une très, très vieille habitude. J’avais –selon ce que mes parents m’ont souvent rappelé– trois ans et demi et, voyant tout le monde lire autour de moi, les adultes mais aussi ma sœur qui commençait à aller en classe, je voulais absolument savoir en faire autant, et dans la rue je ne cessais de demander ce qu’il y avait écrit ici… et ici?... et ici? C’était surtout ma grand-mère et ma tante Anne que je torturais de mes questions, auxquelles je me rappelle qu’elles répondaient avec une patience angélique. Maintenant, oui, oui, oui, je lis tout seul, et dans la rue ce sont les inscriptions en langue étrangère qui me fascinent, en France je trouve plus intéressant de regarder les gens, les paysages, les monuments que les panneaux publicitaires!

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Voyons un peu cette ville. Et tout d’abord, nous arrivons sur cette grande place de Konak. Au centre, un monument célèbre à Izmir, la Tour de l’Horloge (Saat Kulesi), offerte à la ville en 1901 par le sultan Abdülhamid. Cette place est un lieu de promenade comme on peut le voir sur cette photo avec les promeneurs, les enfants qui jouent, les gens assis sur les bancs publics.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Sur cette même place de Konak, se trouve cette jolie petite mosquée octogonale couverte d’un dôme circulaire, avec ses carreaux de faïence décorant chacune des faces. C’est la mosquée Yali de Konak.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Un peu plus loin, le monument à Mustapha Kemal Atatürk. Cet homme est très populaire en Turquie, et il y a de quoi. Au moment où son pays était dépecé, c’est lui qui a relevé la tête, c’est lui qui a redonné le courage de se battre, c’est lui qui a fait entrer la Turquie dans le modernisme. Sainte-Sophie avait été bâtie par les chrétiens, qui la réclamaient? Mais depuis Mehmet le Conquérant, en 1453, elle a été transformée en mosquée et les musulmans entendent la garder? Très bien, elle deviendra un musée, les deux communautés religieuses ne se jalouseront plus. Dans l’Empire Ottoman, on parlait turc, mais pour l’écrire on utilisait l’alphabet arabe, très mal adapté à cette langue altaïque: Mustapha Kemal adapte l’alphabet dit latin, et le rend obligatoire pour écrire le turc. Les Turcs sont, en grande majorité analphabètes? Il va tout faire pour combler ce retard. Comme en Occident au moyen-âge, on n’a pas de nom de famille en Turquie? Tout un chacun devra s’en créer un, et pour lui-même il choisit Atatürk. Et ainsi de suite. Ce grand homme, qui a fait de la Turquie gouvernée par un sultan qui était en même temps le calife des Croyants, une république laïque où les femmes sont les égales des hommes, doit se retourner dans sa tombe en voyant ce pays moderne qu’il a créé, gouverné aujourd’hui par un homme qui rend légal le port de signes religieux par les fonctionnaires de l’État dans l’exercice de leurs fonctions, qui déclare publiquement qu’il s’appuie sur le Coran pour affirmer que les femmes ne peuvent être considérées comme les égales des hommes, et ne tolère pas qu’une femme rie fort en public.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Le monument honore Mustapha Kemal, mais il est plus précisément représentatif de la reconquête. En dehors de bisiklet, d’aksesuar et de quelques autres mots (voir ci-dessus), je ne parle pas turc, mais j’ai un mini dictionnaire qui m’a permis de déchiffrer les quelques mots gravés sur le socle de la statue: “Ordular! Ilk hedefiniz Akdenizdir. Ileri!”, c’est-à-dire “Armée! Le premier objectif [c’est] la Méditerranée. En avant!” Mais plus bas, je lis “Büyük kurtarıcıya Izmirin minnet ve sükranı” (en respectant les I surmontés d’un point et ceux qui ne le sont pas), et il me manque le dernier mot… “Au grand sauveur d’Izmir, reconnaissance et…”. Mais on comprend l’intention générale. Car Mustapha Kemal, avant d’être cet administrateur hors pair du pays a fondé sa légitimité sur la reconquête d’Izmir et sur la fierté rendue à son pays.

 

À son sujet, Natacha m’a offert un livre passionnant –qu’elle m’a fait dédicacer par l’auteur lors d’une présentation publique. C’est un gros pavé de près de 550 pages, intitulé Kemal Atatürk, père fondateur de la Turquie. L’auteur, Alexandre Jevakhoff. L’éditeur, Tallandier. Il cerne à merveille la personnalité de l’homme, et il est rempli de faits et d’anecdotes. Par exemple, sur les femmes, j’y trouve cet extrait d’un discours: “Dans les villages mais aussi dans les villes et les bourgs, j'ai constaté que les yeux et les visages des femmes, nos camarades, sont complètement couverts. Particulièrement en cette période chaude de l'année, cette pratique, j'en suis sûr, leur crée de la peine et de l'angoisse. Mes amis! tout ceci résulte un peu de notre égoïsme. Nous devons être très honnêtes et attentionnés. Mais, chers camarades, nos femmes sont sensibles et réfléchies comme nous. Après nous être inspirés de leur moralité sacrée, leur avoir expliqué notre principe national et les avoir éclairées, l'égoïsme ne sera plus nécessaire. Qu'elles montrent leurs visages au monde et qu'elles regardent le monde avec attention. Il n'y a rien à craindre”. C’est donc un livre dont je recommande la lecture à toute personne s’intéressant à la Turquie ou à Atatürk.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Ailleurs, place Gundogdu, il y a cette cavalcade échevelée sur ce haut piédestal. Cette grande sculpture est intitulée Arbre de la République (Cumhuriyet Ağaçı).

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Puisque j’en suis aux sculptures, j’ajoute celle-ci, qui représente un squelette de navire. Je n’ai pas trouvé d’explication à son sujet. Ce peut être une pure œuvre d’art sans signification particulière, ce peut aussi être le symbole d’une équipée maritime, ou de la flotte ottomane, ou même de la flotte des Achéens menée par Agamemnon contre Troie.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Et puis, symboliquement, parce que nous sommes dans une cité maritime, j’ajoute une photo de la surface de la mer. Je suis souvent fasciné par le graphisme presque abstrait de la mer, il m’arrive souvent, en me promenant sur la côte ou depuis le bord d’un navire, d’en prendre des photos. Eh bien, en voilà une.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Nous n’avons pas visité grand-chose à Izmir. Lors de nos promenades en ville, nous avons surtout regardé autour de nous, observé la vie, observé les gens. En voilà quelques images. Il fait très chaud, ce sont les vacances, tous ceux qui sont en vacances cherchent la fraîcheur sur la grande promenade qui longe la mer. Il y a de l’herbe et quelques souffles d’air. Évidemment, cette longue ligne de bâtiments modernes n’est pas ce qu’il y a de plus plaisant, mais comme je l’ai dit tout à l’heure le grand incendie du 13 septembre 1922 a tout détruit. Il a fallu reconstruire en partant de zéro, ou presque. La troisième photo ci-dessus montre que de très rares bâtiments ont pu être sauvés.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Tout le monde n’est pas sur le front de mer à paresser dans l’herbe. Dans les rues commerçantes du centre, il y a beaucoup d’animation, et l’ambiance est plutôt sympathique.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Le hasard nous a fait croiser une manifestation, ou ce qui lui ressemble, mais… nous n’avons rien compris. Rien de ce que nous voyons ne semble se référer à la politique, et pourtant nous sommes en période électorale, comme en témoignent des affiches politiques un peu partout.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Le T-shirt (pardon: le tişört) blanc de l’homme qui porte un drapeau au milieu de la première ligne est marqué de l’inscription REVOLUTION, visible quand j’agrandis à l’écran ma photo originale, et sur certains drapeaux est représentée la tête d’un barbu qui pourrait être un politicien. Sur les drapeaux, je lis “Yenikapı Tiyatrosu”, et dans une rue j’ai remarqué une boutique portant cette même inscription. Selon mon petit dictionnaire, Tiyatrosu signifie “Théâtre”. Lorsque nous étions à Istanbul, fin 2012, j’ai appris le mot yeni qui signifie nouveau (Yeni Camii, c’est la nouvelle mosquée) et le mot kapı qui signifie porte, comme dans Topkapı, la Porte du Canon. Je suppose donc qu’il faut comprendre le Théâtre de la Nouvelle Porte, mais ces deux mots sont ici écrits sans séparation, et quand je mets Yenikapı Tiyatrosu dans le traducteur de Google, il me donne “Théâtre joué”. Rien à voir. De plus, sur cette devanture, on lit distinctement le nom du site Internet quand ma photo est en taille originale, www.yenikapitiyatrosu.com, et quand on se connecte à cette adresse on tombe sur une page en japonais, sans possibilité de passer à une autre langue. Un copier-coller du titre et du premier paragraphe dans le traducteur de Google donne un charabia horrible, d’où il ressort qu’il est question de carte de crédit pour femmes au foyer. Alors parti politique? Théâtre? Banque japonaise? Laissons-les défiler et poursuivons notre chemin!!!

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Le hasard de nos déambulations dans les rues d’Izmir nous a fait passer devant ce bâtiment où le drapeau français ne pouvait pas ne pas attirer notre attention. C’est l’Institut Français d’Izmir.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Dans la ruelle qui longe cet Institut français, le mur est revêtu d’une mosaïque. Cette mosaïque est investie de la mission de représenter la France. Il y a Jeanne d’Arc, c’est parfait pour la partie historique; en France, le FN s’est sans doute un peu trop accaparé son image à des fins politiques, mais à l’étranger elle reste une image forte sans référence partisane. Pour Paris, il y a la Tour Eiffel et le Moulin Rouge. Je suis beaucoup plus réservé quant à ce choix. Paris date de Lutèce, et la Tour Eiffel a beau être célèbre et remarquable techniquement, elle est un peu trop moderne pour être le symbole de Paris. Quant au Moulin Rouge… le gai Paris, les filles superbes montrant leurs fesses et agitant leurs plumes (et la plupart d’entre elles ne sont pas françaises), ce n’est pas vraiment l’image de la France. Mais je sais que le choix est difficile, car le Louvre est hyper célèbre, premier musée du monde, mais sa façade n’est pas très reconnaissable par les étrangers, Notre-Dame donnerait une image trop marquée religieuse dans un pays où l’on veut montrer qu’un État moderne se doit d’être laïque… Cependant j’ai beau être parisien et aimer passionnément ma ville, je répète à tous vents que la France n’est pas seulement Paris, et le monument le plus visité au monde est le Mont-Saint-Michel dont la silhouette est bien connue à l’étranger.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Nous avons pénétré dans les lieux. L’Institut français d’Izmir comporte un bar et restaurant tout à fait sympathique où nous nous sommes offert une petite consommation pour goûter un peu l’air du pays. La qualité de ce que nous avons mangé, la gentillesse du service, bravo, cela fait honneur à la France.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Nous nous sommes arrêtés pour voir cette mosquée Salepçioğlu, avec bibliothèque, école et medrese, construite à la toute fin du dix-neuvième siècle, de 1897 à 1904 mais dont une plaque informe que son origine historique remonte à 1323, quand l’Anatolie avait déjà été investie par les Turcs, mais cent trente ans avant qu’ils ne parviennent à prendre Constantinople et à installer l’Empire Ottoman à la place de l’Empire Byzantin. C’est le gouverneur d’Izmir, Kazım Dirik qui, en 1923, construit le minaret à l’emplacement de l’ancien. Récemment, de grands travaux de restauration ont été entrepris, laissant penser que la mosquée n’avait absolument pas été entretenue, parce que des photos présentées sur de grands panneaux montrent l’intérieur comme les façades en terriblement mauvais état.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Cette façade est en bien mauvais état, mais quoique nous n’ayons rien à faire là (il est indiqué, sur le papier que l’on voit affiché sur la porte –au secours, mon petit dictionnaire– que c’est un entrepôt d’emballages et de palettes), nous jetons un coup d’œil à l’intérieur, et l’homme qui est là nous accueille gentiment et nous dit d’entrer et de prendre toutes les photos que nous voulons. Je ne suis pas passionné par les palettes, mais cette voûte est impressionnante. Je ne vois pas bien pour quel genre de bâtiment civil elle a pu être construite, cela n’a rien non plus d’une mosquée, et je me demande si ce ne serait pas une ancienne église chrétienne, ce que ne démentirait pas la façade.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Sur ce bâtiment, à la gauche du portail, il y a une belle fontaine de marbre toute sculptée d’élégants décors. Sur le registre supérieur, on voit un grand nombre de bâtiments serrés les uns contre les autres, couverts de dômes pour les uns, de toits pointus pour d’autres, et puis le tout est dominé par de hauts minarets. J’aurais aimé avoir des explications, savoir s’il s’agit de Smyrne ou d’Istanbul, mais personne n’a pu répondre à mes questions.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014
Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Et enfin un petit tour dans une ville turque ne serait pas complet sans un passage par le marché. C’est un lieu toujours plein d’animation, où tout est intéressant, les marchandises, les vendeurs, les clients. Et comme Izmir ne fait pas partie des cités les plus visitées de Turquie, ce marché est beaucoup plus fait pour les autochtones que pour les touristes.

 

Je disais que notre séjour à Izmir était marqué par une pause dans nos activités culturelles. Je n’ai montré que quelques vues de sculptures publiques, d’animation dans les rues. Nous avons quand même visité le musée archéologique, si riche que je lui consacrerai un article à part. Excepté cela, nous repartons vers Çeşme pour nous embarquer vers Chios, d’où nous gagnerons Samos.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

En dehors du plein de GPL –c’était quand même le motif de cette traversée vers la Turquie– nous n’avons strictement rien visité de Çeşme. À défaut de photo prise par moi, je montre une gravure du port et de la ville par Jean-Baptiste Hilair que Choiseul-Gouffier publie dans son Voyage pittoresque de la Grèce. À l’époque de leur voyage, en 1776, les événements de la guerre russo-turque sont encore tout proches, il les raconte ainsi:

 

“Tchesmé est devenue célèbre de nos jours par la victoire des Russes qui y détruisirent l'armée navale des Turcs en 1770. Cette dernière, bien supérieure à celle de ses ennemis, était composée de vingt-cinq voiles, dont quinze grosses caravelles: l'armée Russe , sous les ordres de M. le Comte Alexis Orlow, n’était que de neuf vaisseaux de ligne et de six frégates. […] Les Russes jetèrent alors, dans le bâtiment ennemi, des artifices dont l'effet ne fut que trop prompt, puisque n'ayant pu s'en éloigner, le feu prit également aux deux vaisseaux qui sautèrent ensemble. Il ne se sauva que vingt-quatre Russes, parmi lesquels étaient l’amiral, son fils et le comte Théodore Orlow. […] Cet événement répandit un effroi général parmi les Turcs. Ils coupèrent aussitôt leurs câbles, et allèrent se jeter, par la plus détestable des manœuvres, dans le port de Tchesmé, où ils furent bientôt bloqués. Le 7 à minuit, cinq vaisseaux russes s’entraversèrent en face du port, et commencèrent une canonnade terrible, soutenue par le feu continuel d’une galiote à bombes; mais ils eurent bientôt recours à un moyen plus terrible et qui produisit tout son effet. Un brûlot alla mettre le feu à l’un des vaisseaux turcs; et un vent violent s’étant élevé au même instant, toute la flotte ottomane fut consumée, à l’exception de quelques  bâtiments, dont les Russes s’emparèrent avec leurs chaloupes et qu’ils parvinrent à préserver de l’incendie général. […] Tous les vaisseaux étaient en feu, et sautaient successivement, à mesure que les flammes gagnaient les poudres: la mer était couverte de malheureux, qui nageant à travers les débris et les flammes, essayaient de gagner le rivage: l’artillerie des vaisseaux turcs, qui se trouvait chargée, fut un nouveau moyen de destruction, et renversa presqu’entièrement la ville et le port de Tchesmé. […] De cette armée redoutable, […] il ne restait pas aux Turcs un seul canot”.

Izmir (Smyrne). Du 5 au 20 août 2014

Ces deux semaines ont passé sans que nous ayons le temps de nous en rendre compte. Il ne nous reste plus qu’à rembarquer notre camping-car sur ce ferry trop petit pour lui. À l’arrivée, des douaniers attendent les passagers avec des chiens renifleurs. Nous ne les intéressons pas le moins du monde, et regagnons le parking qui nous sert de résidence et que nous connaissons bien, et dès demain nous nous embarquons sur un autre ferry, un vrai, un gros, à destination de l’île de Samos. Mais, comme je l’ai annoncé tout à l’heure, mon prochain article sera consacré au musée archéologique d’Izmir.

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Published by Thierry Jamard
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