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Mercredi 27 février 2013 3 27 /02 /Fév /2013 10:58

Si tout se passe comme prévu, c’est aujourd’hui notre dernier jour en Grèce. Nous sommes désormais tout près d’Edirne, grande ville turque juste de l’autre côté de la frontière. Il nous reste à voir aujourd’hui deux lieux importants, Didymoteicho (prononcer Didimotikho, comme on le voit parfois transcrit), ville au riche passé historique, et des tombes d’époque romaine impériale, à Mikri Doxipara.

 

853a1 mosquée de Didymoteicho

 

853a2 Didymoteicho, la mosquée

 

853a3 Didymoteicho, minaret de la mosquée

 

Pas de doute, nous sommes tout près d’une terre d’Islam. Alors que la ville faisait encore partie de l’Empire Ottoman, vers la fin du dix-neuvième siècle (ces terres ne changeront de mains que lors des Guerres Balkaniques), on y trouvait pas moins de quarante mosquées pour trois églises orthodoxes. Celle de ma photo date de 1420, ce qui en fait la plus vieille mosquée d’Europe.

 

Dès le dixième siècle avant Jésus-Christ, une ville a existé ici, mais c’est au cinquième siècle que la tribu thrace des Odryses est venue s’y installer, conduite par le roi conquérant Térès I. Les Athéniens, nous dit Thucydide, “voulaient obtenir l’alliance de Sitalkès, fils de Térès et roi de Thrace. Ce Térès, père de Sitalkès, avait fondé le puissant royaume des Odryses, qu’il avait étendu à la plus grande partie du reste de la Thrace. […] Les Athéniens firent entrer dans leur alliance Sitalkès fils de Térès roi de Thrace et Perdiccas fils d’Alexandre roi de Macédoine”. Cela, c’était en été de l’année 431 avant Jésus-Christ, au cours de la Guerre du Péloponnèse, et par conséquent cet Alexandre de Macédoine n’est pas Alexandre le Grand (qui porte le numéro III et est né en 356), mais Alexandre I son trisaïeul. C’est Philippe II, le père d’Alexandre le Grand, qui va conquérir la Thrace avec Didymoteicho au troisième siècle avant Jésus-Christ.

 

853b1 Site de Didimoticho (Thrace)

 

Au début du deuxième siècle de notre ère, l’empereur Trajan va se battre pour conquérir la Dacie (aujourd’hui la Roumanie. La marque nationale de voitures actuellement détenue par Renault s’appelle Dacia, nom latin du pays) car il a besoin de ses mines d’or pour combler le trou budgétaire de l’Empire et, passant par la Thrace, il construit en l’honneur de sa femme Pompeia Plotina la ville de Plotinoupolis, qui est aujourd’hui un faubourg de Didymoteicho.

 

853b2 catacombes paléochrétiennes de Didymoteicho (Thrace

 

853b3 catacombes paléochrétiennes de Didimoticho (Thrace)

 

853b4 catacombes paléochrétiennes de Didymoteicho (Thrace

 

De l’époque paléochrétienne datent ces catacombes. Parmi mes livres et documents, un seul livre évoque qu’il y a des catacombes paléochrétiennes à Didymoteicho, sans aucun détail supplémentaire, et sur place pas la moindre indication. Si je n’avais pas lu ce livre, je me serais demandé ce que je voyais le long de cette rue et sous ce hangar. Seule l’alternance de brique et de pierre, sur ma troisième photo, permet de comprendre que l’on est en présence d’un ouvrage d’époque postérieure à l’arrivée des Romains…

 

(853c1 Didymoteicho, forteresse byzantine

  

853c2 Didimoticho, forteresse byzantine

 

853c3 Didymoteicho, kastro byzantin

 

Procope nous dit que Justinien, empereur de 527 à 565, a construit un mur pour protéger la ville des invasions barbares. Mais ensuite, une grande citadelle byzantine, un kastro, a été édifiée. Ce qui en reste est en plusieurs morceaux, et on voit même un fragment sur lequel s’appuie une maison.

  

On reparle de Didymoteicho plus tard dans l’Empire Byzantin. En 1204, Constantinople tombe entre les mains des Francs au cours de la Quatrième Croisade détournée. Les Byzantins sont partagés entre l’Empire de Nicée et l’Empire de Trébizonde en Asie Mineure, et le Despotat d’Épire en Europe. De 1221 à 1254, va régner sur Nicée l’empereur byzantin Jean III Doukas, né avant la perte de la Thrace, vers 1190, à Didymoteicho.

 

Par ailleurs, un Empire Latin de Constantinople s’étend sur le nord-ouest de l’Asie Mineure, la Thrace, la Macédoine, et le reste de la Grèce y compris le Péloponnèse. La Thrace dépend de Constantinople, et il y a un royaume de Thessalonique, un duché d’Attique, une principauté d’Achaïe. En 1261, les Byzantins (Grecs) parviennent à reconquérir leur empire, l’empereur latin Baudouin s’enfuit. Michel VIII Paléologue est le nouvel empereur byzantin. En 1272 il associe son fils Andronic II au trône et meurt en 1282. Ensuite, c’est une histoire très compliquée. Andronic va régner seul jusqu’en 1294, année où il va associer au trône son fils Michel IX puis en 1316 son petit-fils Andronic III. Trois empereurs associés, donc, jusqu’en 1320 quand meurt Michel IX. Trouvant son petit-fils Andronic III trop ambitieux et dangereux, Andronic II le déshérite en cette même année 1320. C’est le début d’une guerre civile entre le grand-père et le petit-fils. Andronic II parvient à faire emprisonner Andronic III. Ce dernier s’évade en 1321, se fait couronner empereur et fait de Didymoteicho sa capitale. Il y a donc maintenant deux empereurs byzantins, non plus associés mais concurrents. Après maints rebondissements, en 1328 Andronic II très impopulaire doit abdiquer, et Andronic III reste seul empereur jusqu’à sa mort le 15 juin 1341. Il fait de Didymoteicho sa seconde capitale, derrière Constantinople. Le 26 octobre 1341, quatre mois après sa mort, se fait couronner empereur Jean VI Cantacuzène. Certains textes placent ce couronnement à Andrinople (aujourd’hui Edirne), mais d’autres disent que c’est ici, à Didymoteicho.

 

Mais les choses ne se passent pas aussi simplement qu’il y paraît. Car ce Jean VI qui a chaudement soutenu Andronic III n’est que son cousin. Or Andronic laisse cinq héritiers directs, l’aînée et la dernière étant des filles, et entre elles trois garçons, dont le plus vieux, Jean, né en 1332 à Didymoteicho, n’a que huit ans. Leur mère, Jeanne de Savoie, n’entend pas laisser ainsi dépouiller du pouvoir l’aîné de ses fils et, installée à Constantinople, assure la régence et entreprend une guerre civile pour sauvegarder les droits de son fils couronné empereur dès la mort d’Andronic. Il y a de nouveau deux empereurs concurrents, Jean V Paléologue représenté par Jeanne de Savoie à Constantinople et Jean VI Cantacuzène à Didymoteicho. C’est ce dernier qui, finalement, l’emporte. En 1347 il prend Constantinople, Jeanne de Savoie est écartée du pouvoir. En voilà assez. En 1351, Jean V Paléologue a 19 ans. Il est adulte. Il prend les armes contre Jean VI Cantacuzène et parvient à l’éliminer en 1354. De même que les têtes de l’hydre de Lerne, un autre empereur concurrent apparaît quand le précédent est écarté. C’est Mathieu Cantacuzène, le fils de Jean VI, que Jean V Paléologue doit vaincre en 1357 pour, enfin, se retrouver seul empereur sur le trône. Il connaîtra par la suite bien d’autres vicissitudes, mais pas à Didymoteicho. Ce n’est donc plus mon sujet.

 

 853d Didymoteicho, mosquée 

 

Dès l’époque du rétablissement de l’Empire Byzantin du temps de Michel VIII, les Turcs profitaient de ce que Latins et Byzantins se chamaillaient en Europe pour conquérir peu à peu les places fortes d’Asie Mineure. Puis ils en sont venus à débarquer en Europe. En 1361, le sultan Mourad I prend Didymoteicho. Ce sultan avait pour père le sultan Orhan Gazi. Une princesse byzantine, Holofira, célébrait son mariage avec un prince byzantin quand, au cours de la cérémonie, Orhan Gazi effectua un coup de main et enleva la princesse, dont il fit sa seconde épouse. Elle se convertit à l’Islam –était-elle pleinement consentante et convaincue, je l’ignore mais j’ai quelques doutes–, prit (ou reçut) le nom de Nilufer Hatun, et donna naissance à Mourad. Le jeune garçon reçut son éducation de sa mère, puis alla étudier arts, sciences et théologie à l’université de Brousse (aujourd’hui Bursa). Telles sont l’origine et la formation du conquérant de la Thrace. Mais Constantinople ne sera prise que 92 ans plus tard, et c’est Didymoteicho qui devient la première capitale européenne des Ottomans. Là réside la famille impériale, et c’est donc là que naissent Yakoub (en français Jacob) et Bayezid (en français Bajazet), les fils de Mourad. Mourad est tué à la bataille de Kosovo en 1389, aussitôt Bayezid assassine Yakoub et succède à son père, c’est le sultan Bayezid I. Étant donné ce passé, on ne peut s’étonner de trouver ici tant de mosquées.

 

Passons au dix-huitième siècle et à l’autre bout de l’Europe. C’est l’Empire Suédois de Charles XII. Il comprend la Suède d’aujourd’hui, une bonne partie de la Norvège, la Finlande, l’Estonie et le nord de la Lettonie, ainsi que la Carélie et l’Ingrie qui sont des provinces russes au nord, à l’ouest et au sud du lac Ladoga. En 1702 le tsar Pierre le Grand prend l’Ingrie et dès 1703 commence à y bâtir une ville dédiée à son saint patron, Saint-Pétersbourg, sur l’emplacement de la ville suédoise de Nyenskans. Charles XII avait déclaré, selon Voltaire, “J'ai résolu de ne jamais faire une guerre injuste, mais de n'en finir une légitime que par la perte de mes ennemis”. Excellent stratège malgré son jeune âge (il était né en 1682), et attaqué sur trois fronts à la fois, il se débarrasse du royaume de Danemark et Norvège et du royaume de Pologne et Lituanie. Les Russes vont lui donner plus de fil à retordre, et après la défaite de Poltava en 1709 où il a été blessé, à Perevolochna les Suédois doivent signer leur reddition aux Russes. Charles XII, accompagné d’un petit nombre de soldats, va chercher refuge auprès de l’Empire Ottoman qui l’accueille et prend en charge tous ses frais. De plus, le sultan Ahmet III rachète des femmes et des enfants suédois pris par les Russes et fait construire près de Bender (sud-est de l’actuelle Moldavie) un village nommé Karlstad (“Ville de Charles”) pour accueillir les Suédois de plus en plus nombreux auprès du roi. Mais les choses se sont gâtées. Charles XII, fidèle à sa résolution de ne pas renoncer avant d’avoir obtenu la perte de ses ennemis, multipliait intrigues et manipulations pour lancer la Sublime Porte dans la guerre contre la Russie. Les ressortissants suédois ne cessaient d’accroître leurs dettes auprès des commerçants de Bender, qui craignaient de voir un jour tout ce monde rentrer au pays en laissant une lourde ardoise. Le 31 janvier 1713, les janissaires tirent sur le camp des Suédois et le premier février ils attaquent la colonie Karlstad. Charles XII et une petite quarantaine de ses soldats se battent courageusement, le roi par trois fois échappe de peu à la mort, mais au terme de sept heures de combat il est pris et mené en semi-détention à Didymoteicho. Mais bientôt on apprit que la Suède venait de gagner, le 20 décembre précédent, une grande bataille sur le royaume de Danemark et Norvège et l’électorat de Saxe, aussi relâcha-t-on les prisonniers, et Charles XII repartit pour la Suède.

 

853e1 Didymoteicho, vieille maison

 

853e2 Didymoteicho, vieille maison

 

La cité est donc très ancienne avec un passé prestigieux, et outre les traces du lointain passé on trouve aussi dans les ruelles qui escaladent la colline de belles maisons de ville traditionnelles en bois.

 

853f1 Paysage de Metaxades

 

853f2 champs de coton de Metaxades

 

853f3 culture du coton

 

Quelques vues de ce nord de la Thrace. Grands prés ondulés avec des troupeaux de moutons, mais surtout, à perte de vue, ces champs saupoudrés de blanc. Nous sommes en automne, il fait encore bien chaud, ce n’est pas de la neige, mais des champs de coton mûr. Il y avait des filatures dans la région, pour traiter toute cette production. Je ne sais ce qui s’est passé dans l’économie, mais elles ont fermé, et tout ce coton est expédié brut vers la Turquie où il est traité, filé, tissé. Ce n’est donc pas, apparemment, la concurrence des fibres synthétiques qui est à l’origine de cette décadence industrielle, puisque la production se poursuit en Turquie.

 

853f4 coton

 

853f5 coton

 

Déjà avant maturation, je trouve jolis ces bourgeons gonflés. Et puis la fleur éclot, et c’est cette merveilleuse mousse immaculée qui apparaît. C’est stupide, bien sûr, mais je suis resté longtemps à contempler cette incroyable production de la nature.

 

853f6 remorques pour le transport du coton

 

853f7 récolte du coton

 

853f8 récolte du coton

 

Tout cela est transporté dans ces grandes remorques, et entassé dans la cour des fermes avant d’être expédié vers les usines. Comme on peut l’imaginer, les treillis lâches des remorques ne sauraient empêcher le coton de s’échapper. Ce que l’on voit au sol sur ma première photo n’est pas seulement perdu au moment du déchargement, car tout le long de la route l’herbe du bas-côté est blanche de coton. Puis, quand on voit la colline de coton accumulé dans les cours de ferme, on est étonné de constater que cette si jolie fleur légère et d’un blanc neigeux n’est plus qu’une substance compacte et sale…

 

853g1 char dans une tombe macédonienne de Mikri Doxipara

 

853g2 tombe macédonienne de Mikri Doxipara

 

853g3 tombe macédonienne de Mikri Doxipara

 

Alors filons vite plus loin. Nous avions entendu parler de tombes thraces à Mikri Doxipara. Pour les uns, non-non, il n’y a rien d’intéressant à voir. Pour d’autres, il y a des fouilles, d’accord, mais on ne visite pas. Ceux-là ont à moitié raison, car c’est grâce à notre ami de Soufli, qui a passé un coup de téléphone, que nous avons pu effectuer cette visite. Et ce que nous avons vu est exceptionnel.

 

Les crémations, au nombre de quatre, sont datées entre 90 et 120 après Jésus-Christ. Les corps étaient placés dans des fosses, sur du bois, et incinérés sur place. Avec eux, on a retrouvé, carbonisés, la trace de tissu, de cuir, des morceaux de corde, de mèche, des noix, des pignons de pin. Après la crémation, on disposait les dons des proches et le nécessaire pour la vie dans l’au-delà. Dans deux cas, des ossements incomplètement incinérés ont permis d’identifier deux hommes d’âge moyen. Dans les deux autres cas, ce sont uniquement les dons déposés qui permettent d’identifier un homme et une jeune femme. Il s’agit de gens du crû, mais nous sommes en Thrace, conquise au quatrième siècle avant Jésus-Christ par le Macédonien Philippe II puis au deuxième siècle par les Romains. En cette époque impériale romaine (Domitien 81-96, Nerva 96-98, Trajan 98-117, Hadrien 117-138), je ne sais trop à qui attribuer ces tombes. Puisque nous sommes en Thrace, disons-les thraces. Si elles sont tellement exceptionnelles, c’est parce qu’on a retrouvé, avec les corps incinérés, les restes de cinq chars et les squelettes de chevaux. C’est sur ces chars que le corps des morts avait été transporté pour la crémation. Les parties de bois ont presque complètement disparu avec le temps, mais le métal ainsi que les ossements des chevaux sont intacts. On voit clairement le cerclage des roues, les moyeux, les essieux. Deux des chars avaient été placés complets, les seuls de tout le monde grec retrouvés complets, et les trois autres avaient été démontés et les chevaux avaient été détachés. Outre les chevaux des chars, deux autres chevaux avaient été enterrés.

 

853h1 tombe macédonienne de Mikri Doxipara

 

853h2 tombe macédonienne, Mikri Doxipara

 

853h3 Mikri Doxipara, tombe macédonienne

 

853h4 tombe macédonienne, Mikri Doxipara

 

Beaucoup des objets retrouvés dans les tombes ont été emportés pour être, un jour, exposés dans un musée. Mais le musée reste à construire… Toutefois, pour une raison que j’ignore (mais j’en suis bien content) on peut encore voir, au sol, des objets intéressants.

 

853i1 chevaux sacrifiés, Mikri Doxipara (2e s. après JC)

 

853i2 cheval sacrifié, Mikri Doxipara (90-120 après JC)

 

853i3 cheval sacrifié, Mikri Doxipara (90-120 après JC)

 

Lorsque je dis que les squelettes des chevaux ont été remarquablement conservés, mes photos prouvent que je ne mens pas. Et c’est impressionnant. On peut même voir, sur ce crâne de cheval, le harnachement encore en place. Il a fallu qu’un habitant de Mikri Doxipara signale que des tentatives de creusement étaient visibles dans le tumulus et réclame une intervention pour qu’en 1998 on se préoccupe de sauvegarder ce lieu. En 2000, à l’aide d’un géo-radar on a identifié des tombes. C’est en 2002 et 2003 que les fouilles ont été menées. Au sommet du tumulus, se trouvaient de nombreux fragments de marbre. On suppose qu’un monument y avait été érigé et qu’il a été détruit. En 2004, le tumulus a fini d’être dégagé, et des abris légers ont été posés pour protéger chars et squelettes. Sur place, a été créé un laboratoire complètement équipé qui travaille à la conservation sur site de ces incroyables découvertes.

 

Chronologiquement, aujourd’hui, nous étions ce matin encore à Soufli pour visiter les usines Tsiakiris (j’ai rendu compte de cette visite dans un précédent article). Puis nous avions rendez-vous pour visiter ces tombes, et nous nous sommes ensuite arrêtés à Didymoteicho en nous dirigeant vers la frontière turque. Je n’ai donc pas respecté ici l’ordre chronologique mais, pour mon dernier article sur la Grèce –du moins, le dernier avant de passer en Turquie, car nous y reviendrons bientôt, la législation turque limitant la durée des séjours dans le pays–, j’ai voulu terminer sur ces tombes, qui nous ont tellement impressionnés.

Par Thierry Jamard
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Mardi 26 février 2013 2 26 /02 /Fév /2013 09:37

Aujourd’hui, nous nous rendons dans l’un des derniers écosystèmes de forêts existant encore en basse altitude, 500-600 mètres au-dessus du niveau de la mer, pour toute la Méditerranée orientale, la forêt de Dadia, un peu au sud-ouest de Soufli, dans cette Thrace du nord-est de la Grèce.

 

852a1 Dadia forest

 

852a2 Forêt de Dadia (Thrace, Grèce)

 

852a3 Forêt de Dadia (Thrace, Grèce)

 

852a4 Forêt de Dadia (Thrace, Grèce)

 

En 1979, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (IUCN) et le WWF ont commandé une étude pour cette zone qui était de plus en plus dégradée par les agissements humains, déboisement illimité entre autres. En effet, il y avait une grande activité de production de charbon de bois pour laquelle on coupait des arbres sans prendre la précaution que la coupe n’excède pas le reboisement. Cette étude et l’action des organismes ont obtenu que la forêt soit déclarée zone protégée en 1980. 7250 hectares sont en absolue protection, tandis qu’autour est définie une zone tampon de 28 000 hectares. Au total, soixante-dix pour cent de la zone sont aujourd’hui couverts de forêt.

 

Volcaniques, les sols conviennent parfaitement au pin. Il y a cependant aussi des espaces couverts de feuillus, généralement jeunes mais parmi lesquels on trouve quelques chênes vieux de plus de cinq cents ans, tandis que quelques espaces sont mixtes, résineux et feuillus. Et puis nombre d’oiseaux et de mammifères trouvent un abri dans le couvert de saules, de noisetiers, d’aulnes. Autrefois, tout comme c’était le cas dans les Landes, des godets étaient fixés sur les troncs des pins sous une profonde entaille,

 

“ Car, pour lui dérober ses larmes de résine,

L'homme, avare bourreau de la création,

Qui ne vit qu'aux dépens de ce qu'il assassine,

Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon !

 

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,

Le pin verse son baume et sa sève qui bout…”

 

Mais aujourd’hui c’est fini, on n’exploite plus la résine, sa récolte étant plus coûteuse que la production industrielle de synthèse, Théophile Gautier n’aurait plus à se lamenter sur la douleur du pin des Landes. En revanche, pour éviter l’usage de véhicules destructeurs pour les sols, tout comme par le passé on transporte le bois des coupes raisonnées à dos de mule, vers les lieux de production de charbon de bois qui subsistent.

 

Pour ce qui est de la faune, les bergers mettent en pâture moutons et chèvres, ce qui est bon pour maintenir les clairières et les prairies, nécessaires aux vautours et autres rapaces. Mais aussi la faune sauvage est très développée, on a recensé quarante espèces de reptiles et amphibiens (serpents, grenouilles, tortues, lézards, salamandres, tritons) et on trouve de nombreux mammifères, loups, sangliers, renards roux, ours bruns, lièvres, chevreuils, loutres, blaireaux… Hélas, on déplore un braconnage assez sérieux portant sur les chevreuils, et par ailleurs les paysans estimant que renards et loups sont un danger pour leur cheptel, ils disposent des appâts empoisonnés. En outre, quoique les vautours ne se nourrissent que de charognes et qu’ils effectuent un travail très utile, comme nous allons le voir, ils sont aussi considérés bien souvent comme des ennemis, et si l’on prend l’exemple de l’année 1995 on a déploré que sept vautours noirs aient été tués, de façon bien entendu illégale.

 

Sur les trente-huit espèces d’oiseaux de proie répertoriées en Europe, trente-six sont représentées à Dadia, soit quatre-vingt-quinze pour cent. Et vingt-six de ces espèces se reproduisent ici.

 

852b1 tronc de pin des Abbruzes

 

852b2 tronc de pin noir

 

852b3 pin noir

 

Toutes ces informations, et bien d’autres encore, sont fournies par le Centre d’Écotourisme. De plus, ce centre propose d’aller observer des vautours, sans garantie d’en voir cependant, car il ne suffit pas de les siffler pour qu’ils viennent se percher sur votre épaule. Mais nous avons fait la balade, et nous avons eu la chance d’en voir… de loin. La guide nous a montré comment reconnaître le pin des Abruzzes (première photo) et le pin noir (deuxième et troisième photos) dont la ramure étalée à l’horizontale est idéale pour le nid des vautours.

 

852c1 vautours dans la forêt de Dadia

 

852c2 vautours dans la forêt de Dadia

 

852c3 vautours dans la forêt de Dadia

 

852c4 vautours dans la forêt de Dadia

 

Il existe quatre espèces de vautours, et Dadia est le seul endroit d’Europe où vivent ensemble ces quatre espèces. Je disais tout à l’heure que les vautours effectuaient un travail très utile. En effet, ils nettoient l’espace de leur habitat en se nourrissant des charognes. Complètement. Ils ne laissent rien. De plus, ils vivent très bien ensemble parce qu’ils ne mangent pas les mêmes parties de l’animal, chacun a sa spécialité en fonction de sa morphologie, et ceux qui doivent manger en dernier attendent patiemment que ceux qui doivent commencer la tâche aient terminé.

– Le vautour noir (aegypius monachus), au bec puissant, déchire la peau de l’animal et mange les chairs dures

– puis vient le vautour griffon (gyps fulvus) au long cou, qui plonge la tête dans le corps de l’animal et mange les chairs intérieures et les viscères

– ce qui reste est alors éparpillé et aisément accessible au vautour égyptien (neophron percnopterus), au petit bec

– quant au vautour barbu (gypaetus barbatus), il mange les os de la carcasse, qu’il brise en les lâchant de haut sur des pierres.

 

852d1 vautour

 

852d2 vautour

 

L’Espagne et Dadia sont les deux seuls endroits dans toute l’Europe où il reste des vautours noirs. Ces puissants oiseaux d’un mètre de haut et dont l’envergure peut atteindre trois mètres pèsent entre dix et douze kilos. Quand je disais qu’ils ne venaient pas se percher sur votre épaule… cela vaut peut-être mieux. Même si, ne se nourrissant pas d’êtres vivants, et ne chassant pas, ils ne sont pas dangereux. Mais l’espèce est en danger d’extinction. Il y a, au sujet de cet oiseau, quelque chose qui m’étonne. La Fontaine, le fabuliste, était maître particulier triennal des eaux et des forêts du duché de Château-Thierry. À la mort de son père, il a hérité en outre de la charge de maître des eaux et forêts du duché. Il était censé connaître les animaux, mais il écrit au sujet du pigeon qui avait voulu voir du pays

“Mais un certain vautour à la serre cruelle

Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé

          Semblait un forçat échappé.

Le vautour s’en allait le lier quand, des nues

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues…”

 

Pas de doute, donc, La Fontaine fait clairement du vautour un prédateur chasseur au même titre que l’aigle. Sans doute faut-il considérer que ce n’est que pour les besoins de la poésie, puisque par ailleurs un renard peut bien convoiter un fromage détenu par un corbeau.

Par Thierry Jamard
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Lundi 25 février 2013 1 25 /02 /Fév /2013 11:18

Alexandroupolis et Samothrace, le delta de l’Evros, nous sommes tout au bout à l’est de la Grèce, à la frontière turque. Mais en cet endroit, comme un chien qui relève la queue, une bande de terre de 20 à 40 kilomètres de large remonte vers le nord, le long de la Turquie. Sur ma carte Michelin au sept cent millième, je mesure environ quinze centimètres à vol d’oiseau entre la mer au sud et le poste frontière vers Edirne au nord, soit une bonne centaine de kilomètres. C’est cette direction que nous avons prise, nous arrêtant à peu près à mi-chemin dans la petite ville de Soufli.

 

851a1 Soufli, en Thrace grecque

 

Un bourg du nom de Sofulu est mentionné en ce lieu en 1667 par Evliya Çelebi (1611-1682), ce grand voyageur turc auteur du Livre des voyages, mais c’est surtout à la fin du dix-neuvième siècle que Soufli s’est développée, grâce à l’industrie de la soie. À l’époque, la Thrace était turque des deux côtés du fleuve Evros qui aujourd’hui sépare les deux pays, et Soufli était le centre administratif et commercial (soie et vin principalement) de soixante villages éparpillés des deux côtés de l’Evros. Cette activité a profondément marqué l’architecture de la ville, car dans les maisons privées de brique et de pierre l’étage était réservé à l’élevage des vers à soie qui y tissaient leurs cocons. Les bâtiments étaient donc conçus pour assurer la ventilation et le maintien de constantes en température, hygrométrie, lumière.

 

851a2 Soufli, maison Kourtidis, musée de la soie

 

Il y avait aussi des maisons bourgeoises comme celle de ma photo, typique de Soufli. Elle a été construite en 1883 par un médecin, le docteur Konstantinos Kourtidis (1870-1944), et généreusement sa fille Maria Kourtidi-Pastra l’a donnée à la Municipalité pour en faire un musée de la soie. Ce musée est entre les mains d’une fondation culturelle de la Banque du Pirée, qui perçoit un droit d’entrée, vend assez cher livres, bibelots et soieries, et interdit formellement toute photo, y compris des longs (et intéressants) panneaux explicatifs et historiques dont cependant on ne m’a pas empêché de prendre des notes. Mais sous l’œil suspicieux des garde-chiourme je n’ai pas eu l’envie de passer les deux ou trois heures nécessaires pour tout noter et faire la visite. Tant pis pour ce que j’ai pu oublier. Cette interdiction est d’autant plus incompréhensible que sur le dépliant donné aux visiteurs et que j’ai sous les yeux en ce moment, il est dit “Amateur photography and video filming are permitted”.

 

On trouve les premières traces d’utilisation du fil de soie en Chine en 2690 avant Jésus-Christ. Selon une légende, une princesse chinoise, Si-Ling-Chi, buvait son thé à l’ombre d’un mûrier quand est tombé dans sa tasse un cocon de bombyx. Le retirant précautionneusement, elle se rendit compte qu’il se dévidait en un fil très fin, très brillant, très résistant. C’est Alexandre le Grand qui au quatrième siècle avant Jésus-Christ, lors de ses expéditions en Orient, rapporte la soie en Grèce et son précepteur, le philosophe et savant Aristote, est l’auteur de la toute première description de la métamorphose de la chrysalide. Virgile croyait qu’il s’agissait d’un produit végétal (“Les Chinois dépouillent les feuilles de leur délicat duvet”) et par ailleurs j’ai trouvé une description faite par Pline l’Ancien : “Voici d'autres bombyx, dont l'origine est différente. Ils proviennent d'un gros ver muni de deux cornes particulières proéminentes. Ce ver devient d'abord chenille, puis ce qu'on appelle bombyle, de cet état il passe à celui de nécydale, et au bout de six mois à celui de bombyx. Ces insectes forment, comme les araignées, des toiles, dont on fait, pour l'habillement et la toilette des femmes, une étoffe nommée bombycine. L'art de les dévider et d'en faire un tissu a été inventé dans l'île de Céos [aujourd’hui Kéa, à une petite vingtaine de kilomètres au sud-est de l’Attique, voir mon article daté 18 et 19 août 2011] par Pamphila, fille de Latoüs. Ne la privons pas de la gloire d'avoir imaginé pour les femmes un vêtement qui les montre nues” (le tissu de soie est beaucoup plus léger que le drap de laine ou de lin dont généralement est fait le vêtement romain).

 

851a3 J. Stradan (1580), apport des oeufs de bombyx

 

La Chine produisait et exportait le fil, des tissus, déjà en ce temps et jusqu’au vingtième siècle, mais n’a jamais vendu les insectes qui en sont à l’origine, ni leurs œufs, ni les cocons. Les Chinois, pour vendre leurs produits, loin de détromper leurs clients, entretenaient leurs croyances sur l’origine de la soie. Au sixième siècle de notre ère, Procope (vers 500-560) raconte comment des œufs de bombyx sont venus à Byzance. “Arrivèrent de Serinda [Inde] certains moines […] qui se présentèrent devant [Justinien]. […] Ils expliquèrent que certains vers sont des fabricants de soie […] et que, bien que les vers ne puissent pas être apportés ici vivants, leurs œufs pourraient facilement être transportés […]. Dès que [leurs œufs] sont pondus, on les recouvre de fumier et on les garde au chaud aussi longtemps qu’il est nécessaire pour qu’ils produisent des insectes. Lorsqu’ils eurent donné ces informations, mus par d’alléchantes promesses de l’empereur pour prouver leurs dires, ils retournèrent [en Inde]. Quand ils eurent rapporté les œufs à Byzance, […] ils en firent, par métamorphose, des vers qui se nourrissent des feuilles du mûrier”. Ils avaient dissimulé les œufs volés dans des bambous évidés. Très vite, ensuite, la culture du ver à soie s’est répandue dans tout le Bassin Méditerranéen. La gravure que je reproduis ci-dessus, et qui représente les deux moines apportant les œufs de bombyx à l’empereur Justinien, est extraite d’un livre de J. Stradan (1580).

 

À la fin du onzième siècle, le roi Roger I, conquérant de la Sicile avec l’aide de son frère Robert Guiscard, introduit dans le Péloponnèse la culture du mûrier pour l’élevage du ver à soie. C’est du nom du mûrier que cette partie de la Grèce tient le nom de Morée qu’elle a porté jusqu’au dix-neuvième siècle.

 

On produit déjà de la soie à Soufli quand, au dix-huitième siècle, viennent s’y fixer des nomades de Souli, en Épire. Leur implication dans la production du fil et dans le tissage a permis d’augmenter la production, qui était artisanale et familiale. Le très fort développement des années 1870 était dû au travail à domicile. Puis, au début du vingtième siècle, apparaissent les premières usines. Après le rattachement de la Thrace à la Grèce en 1919, les industries en général ont décliné, alors qu’au contraire cela a été pour Soufli l’âge d’or de la soie.

 

851b1 Usines Givré désaffectées(Soufli)

 

En 1920, ce sont deux frères juifs, Bohor et Eliezer Givré qui viennent créer une grande manufacture de soie à Soufli. Leur nom, prononcé DJIVRÉ, ne peut être prononcé par une bouche grecque, qui ignore le son J. On remplace les J par des Z (ici, on m’appelle Zamard). Par conséquent, en grec on orthographie leur nom Tzivre, et c’est parfois ainsi qu’on le transcrit dans notre alphabet. C’est un Français, le comte Hilaire de Chardonnet (1839-1924) qui, après avoir travaillé avec Pasteur sur l’éradication d’une maladie du ver à soie qui handicape l’industrie des soyeux de Lyon, invente en 1884 une combinaison de cellulose et de collodion qui permet de fabriquer une soie artificielle, aussi fine, aussi brillante, aussi résistante que la soie naturelle. C’est la rayonne. Mais cette invention révolutionnaire ne viendra réellement concurrencer la soie que plus tard, et les usines Givré tournent à plein régime.

 

851b2 Usines Givré (soyeux de Soufli), désaffectées

 

851b3 Usines Givré désaffectées(Soufli)

 

851b4 Usines Givré désaffectées(Soufli)

 

Si j’ai dit tout à l’heure que les frères Givré étaient juifs, ce n’est pas dans un esprit raciste ou antisémite. Je ne suis pas comme ça. Pas du tout. Mais c’est parce que, moins de vingt ans après la création de l’entreprise, éclate la Seconde Guerre Mondiale. Les Bulgares occupent la Thrace. Ils sont du côté de l’Axe, et le Nazisme effectue sa triste besogne d’extermination des Juifs. Parmi les héritiers des fondateurs, un homme émigre, mais deux filles restent et, ne passant jamais deux jours au même endroit, elles restent en Thrace, ce qui suppose beaucoup de courage, d’ingéniosité, de persévérance. De chance aussi car elles parviendront à ne pas tomber dans les mailles du filet jusqu’à la fin de la guerre et la libération. Elles reprennent alors leurs usines et les remettent en route. Hélas, pire que la rayonne, arrive le synthétique. Certes, cette matière n’a pas les qualités de la soie, loin de là, mais elle est beaucoup moins chère. La grande manufacture Givré ne peut lutter, et doit fermer ses portes définitivement en 1965.

 

851c1 Soufli, musée de la soie privé Tsiakiri)

 

C’est grâce à l’un des frères Tsiakiri, Georgios, que nous avons pu visiter ces bâtiments désaffectés. Cette entreprise de soyeux fonctionnait elle aussi à l’âge d’or de la soie de Soufli. Et elle a réussi à se maintenir jusqu’à ce jour. De plus, dans le joli bâtiment de ma photo, en centre-ville, d’où l’entreprise a dû déménager pour intégrer, plus loin, des locaux plus vastes, ils ont créé un musée privé de l’art de la soie. Là, on est accueilli de façon sympathique soit par Georgios Tsiakiri, soit par une dame anglaise originaire du Devonshire. On peut aussi y acheter les produits de l’usine.

 

851c2 au musée Tsiakiri, iPak multilingue pour chaque visi

 

Avec gentillesse, avec patience, on répond à toutes les questions, mais il est mis en œuvre un système très intelligent d’information. On remet au visiteur un iPaq. Le musée dispose d’un grand nombre de ces appareils, et les informations sont rédigées en un grand nombre de langues. Chaque machine, chaque vitrine, est dotée d’un code barre et il suffit d’en approcher l’appareil pour que s’affiche sur l’écran le texte correspondant. Comme, par ailleurs, la photo est permise sans restriction et que l’on fait confiance aux visiteurs pour avoir l’intelligence de ne rien dégrader (on se contente de petits panonceaux “prière de ne pas toucher”, on se promène seul sans œil inquisiteur. C’est d’autant plus agréable que si, au contraire, on souhaite un renseignement complémentaire, ces personnes compétentes sont disponibles pour répondre à la question. Et c’est au nom de son attention amicale que Georgios Tsiakiri nous a emmenés dans sa voiture, deux jours après la visite de son musée, voir les actuelles usines Tsiakiri, ainsi que les usines Givré désaffectées.

 

851d1 Mûrier pour bombyx, à Soufli

 

851d2 feuille de mûrier, pour ver à soie

  

C’est dans la cour du musée de la Banque du Pirée que j’ai photographié ce mûrier. Seul endroit où on ne m’a pas frustré. Dans un film, on voit des milliers de vers dévorer des quantités inimaginables de feuilles dans un bruit assourdissant. Il faut donc de grandes plantations de ces arbres pour élever des vers à soie.

 

851d3 vers à soie (musée Tsiakiri)

 

851d4 vers à soie (musée Tsiakiri)

 

Lorsque les œufs éclosent, il en sort de minuscules vermisseaux qui très vite grandissent (vu la quantité de nourriture qu’ils engloutissent, ce n’est pas étonnant) pour donner ces gros vers blancs qui vont ensuite s’envelopper dans un cocon en enroulant autour d’eux un fil qu’ils produisent de la même façon que l’araignée pour sa toile. En une dizaine de jours, le travail à l’intérieur du cocon est terminé, la chrysalide est devenue papillon, et le papillon va creuser un trou pour sortir et aller pondre ses œufs.

 

851d5 cocons de ver à soie

 

Mais puisqu’un même fil est enroulé, si on laisse le papillon faire ce trou, on n’aura plus un fil de soie continu, mais des centaines de petits bouts. Il convient de tuer le papillon avant qu’il ne détruise la soie. Bien sûr, on en garde quelques-uns pour la reproduction, mais la majorité des cocons sont soumis à une température de 80° pour tuer le papillon.

 

851d6a oeufs de bombyx du mûrier

 

851d6b bombyx ayant pondu

 

Ces photos montrent des papillons qui ont pondu. Ils meurent dès qu’ils se sont reproduits. On peut voir les tout petits œufs noirs qui, à température correcte, vont éclore. L’usage veut que l’on appelle ces œufs des graines. De même, les textes en anglais parlent de seeds. Lors de l’éclosion des œufs, les vermisseaux qui en sortent sont si petits qu’on ne peut les recueillir sans les tuer. On dispose alors une gaze au-dessus d’eux sur la table où sont les œufs et sur cette gaze des lanières de feuilles de mûrier. Le ver passe au travers des fines mailles, attiré par cette nourriture, et grossit, ce qui l’empêche de repasser de l’autre côté. On transporte alors la gaze en une seule pièce, avec toute la récolte. Il va falloir ensuite nourrir les vers quatre fois par jour, à heure fixe, changer délicatement leur litière pour maintenir une hygiène parfaite, désinfecter les locaux après chaque génération d’élevage, car le ver à soie est sujet à des maladies qui peuvent décimer leur population. Je n’ai pas de chiffres pour Soufli, mais en France, dans les Cévennes, certaines années la production de cocons était divisée par quatre. Il a été fait appel à Pasteur qui a trouvé le moyen de lutter contre la pébrine, l’une de ces maladies.

 

851d7 cocons de soie inutilisables (musée de la soie, Souf

 

La photo ci-dessus montre des cocons inutilisables. Certains sont percés, d’autres sont colorés, ou trop fragiles, ou comprimés, ou atteints de maladies, ou attaqués par des parasites.

 

851d8 soie dévidée du cocon

 

851d9 fil de soie torsadé et teinté

 

Avant d’en venir au travail sur la soie, encore deux photos concernant la production. D’abord la soie toute fine après le traitement qui a suivi le dévidage. Ensuite du fil de soie torsadé, blanc ou teint.

 

851e1 Musée de la soie Tsiakiri à Soufli

 

851e2 plaque de machine à soie, musée Tsiakiri, Soufli

 

Le musée Tsiakiri montre quelques vers à soie, des papillons, des cocons, mais la région de Soufli, si elle continue à pratiquer l’élevage du ver à soie, n’en fait qu’une production minime de cocons. L’industrie de la soie qui perdure à Soufli doit importer ses cocons. Le principal producteur reste la Chine. Mais c’est la nature qui produit le cocon, ce ne sont pas les Chinois. Eux permettent aux graines de germer, aux vers de se développer, aux chrysalides de faire leur travail de production. Le dévidage des cocons, la filature et la torsion des fils, puis le tissage sont réalisés à Soufli. Le musée montre des machines anciennes, comme celle-ci pour le tissage. On peut voir sur sa plaque qu’elle provient de Sainte-Colombe, dans le Rhône, ce qui se comprend puisque les soyeux de Lyon étaient aussi utilisateurs de ce genre de machines.

 

851e3 plaques de machines à soie, musée Tsiakiri, Soufli

 

Mais d’autres machines viennent d’autres pays, dont voici deux exemples, l’Allemagne et l’Italie, comme le prouvent ces plaques, de Chemnitz (qui, de 1953 à 1990, s’est appelée Karl-Marx-Stadt, en RDA) et de Milan.

 

851e4 incubateur à cocons (musée de la soie Tsiakiri à S

 

Cet incubateur à cocons, ou couveuse, date de 1946 mais ce type d’appareil est utilisé depuis les années 1920. Parce que la température idéale se situe entre 35° et 38° et qu’elle doit être constante, par le passé les femmes enveloppaient les graines dans des mouchoirs, elles les plaçaient sous leurs aisselles et dans leurs corsages, et les gardaient ainsi jour et nuit jusqu’à éclosion. Efficace, certes, mais peu productif et peu confortable. La couveuse chauffée au gaz a un corps de bois, un intérieur en tôle galvanisée, une porte vitrée pour que l’on puisse vérifier l’intérieur, et la partie inférieure est remplie d’eau pour éviter la dessiccation.

 

851e5 Musée de la soie Tsiakiri à Soufli

 

Cet appareil de tordage manuel du fil a été utilisé dans cet atelier de 1955 à 1980. En faisant varier la vitesse de déroulement et d’enroulement, on fait varier le nombre de tordages par mètre, d’où plus ou moins de résistance pour un fil plus ou moins gros.

 

851e6 tissage de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

851e7 tissage de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

Sur ce métier à tisser, on peut voir s’un côté les fils de chaîne qui arrivent, et dans la machine la trame est ajoutée. De l’autre côté de la machine on voit sortir le tissu réalisé. J’ai trouvé intéressant de réunir les deux sur une même image.

 

851f1 Matériel pour batik

 

851f2 Timbre pour imprimer sur soie (musée Tsiakiri)

 

Outre les grosses machines dont un bon nombre sont présentées, il y a aussi tout un petit matériel pour le travail plus artisanal, moins industriel. Sur cette table, c’est le matériel nécessaire pour le batik qui est un travail artistique. Sur le coin gauche de la table on voit le bloc de cire que l’on applique à chaud sur les parties de la soie que l’on veut protéger de la coloration, puis on pose une couleur. Ensuite, on laisse à découvert d’autres zones pour y appliquer une autre couleur, et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le dessin soit coloré, puis on ôte la cire à l’eau bouillante ou au fer à repasser. La seconde photo montre un timbre pour impression d’un dessin sur la soie. Là, le geste est plus machinal qu’artistique.

 

851g1 broderie de soie en vente au musée Tsiakiri, Soufli

 

Dans des vitrines sont présentées des réalisations en soie, certaines juste pour l’exposition, d’autres dont les sœurs sont en vente au rez-de-chaussée. Bien entendu, ce qui est présenté ici est une broderie de soie.

 

851g2 vêtements de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

851g3 vêtements de soie (musée Tsiakiri, Soufli)

 

Il y a aussi des modèles de vêtements présentés sur des mannequins dans des vitrines. Sur la première photo, un tailleur en soie naturelle, et une robe en soie sauvage. La couleur est végétale naturelle (noyer). Ces vêtements sont des années 1950-1960. Dans la vitrine de la deuxième photo, ce sont des vêtements des années 1960-1970. Le costume d’homme est tout en soie seta crouta, la chemise en soie, la cravate en batik. La robe de la femme est en batik. Il est précisé (mais ce n’est pas nécessaire, me semble-t-il) que tous ces tissus proviennent des ateliers Tsiakiri.

 

851g4 press book du styliste Tseklenis

 

851g5 press book du styliste Tseklenis

 

Il y a aussi un très gros press-book d’un brillant styliste grec, Iannis Tseklenis, qui travaille la soie à Athènes et qui, bien sûr, est en relation avec les frères Tsiakiri. C’est très intéressant à consulter. Les journaux et magazines, grecs mais aussi et surtout américains, britanniques, français, italiens, ne tarissent pas d’éloges à son égard. Et si le stylisme ne dépend que de lui, un peu de sa gloire retombe aussi sur ceux qui lui fournissent une matière première de qualité.

 

851h1a Cocons de soie aux usines Tsiakiri de Soufli

 

851h1b Cocons de soie aux usines Tsiakiri de Soufli

 

Je disais que Georgios Tsiakiri nous avait emmenés visiter les usines actuelles. En ce jour, en raison d’une préparation de présentation ailleurs, l’usine ne fonctionnait pas, mais nous avons vu le matériel moderne après avoir vu dans le musée le matériel du passé. Ici, deux sacs de cocons qui attendent d’être dévidés, d’autres déjà éventrés.

 

851h2 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

851h3 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

851h4 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

Je ne veux pas m’étendre sur les questions techniques, sur le fonctionnement des machines, mais nous avons vu de fantastiques métiers à tisser dont un de vingt mille fils, un autre de trente mille pour une largeur d’1,80 mètre, soit plus de 160 par centimètre. Nous avons vu aussi des machines de tordage réalisant vingt-cinq mille torsions par mètre pour que le fil soit plus élastique. J’ai été impressionné par une table métallique gigantesque de trente mètres de long sur 1,40 mètre de large, etc., etc.

 

851h5 Usines de soieries Tsiakiri (Soufli, Grèce)

 

Je terminerai avec ces cuves. Afin de fixer les dimensions du tissu de soie et le rendre indéformable, il passe dans des étuves où il est soumis successivement à des températures de 180°, 40° et 240°. En conclusion, je dirai que ces visites m’ont passionné. Évidemment, je savais que le fil de soie provenait du cocon de la chrysalide du bombyx du mûrier, mais il est impressionnant de voir combien il y a d’étapes complexes entre l’œuf, la “graine”, et mes cravates en soie. Je crois pouvoir recommander à toute personne passant dans les parages de Soufli d’aller y faire un tour, au risque de se laisser tenter par l’achat de soieries fort attractives…

Par Thierry Jamard
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Dimanche 24 février 2013 7 24 /02 /Fév /2013 12:43

850a1 Départ du ferry vers Samothrace

 

Alexandroupolis est intéressante et sympathique, et nous sommes heureux de l’avoir découverte, mais en fait, si nous nous y sommes rendus, c’est parce que là se trouve l’embarcadère des ferries vers l’île de Samothrace, la patrie de cette fameuse Victoire (Nikè) qui fait l’orgueil –qui contribue à faire l’orgueil– du musée du Louvre. Nous voici donc sur le ferry, quittant le port d’Alexandroupolis.

 

850a2 à bord du ferry vers Samothrace

 

Je crois que le bar du bord vend beaucoup plus de gâteaux secs pour les mouettes, “vastes oiseaux des mers qui suivent, indolents compagnons de voyage, le navire glissant sur les gouffres amers”, que pour les passagers eux-mêmes. Car nombreux sont les enfants, et dix fois plus nombreux sont les adultes qui s’amusent à tendre un petit morceau de pain ou de gâteau sec à bout de bras  pour avoir le plaisir de voir une mouette ou un grisard venir s’en saisir.

 

850a3 grisard

 

850a4 mouette

 

850a5 amerrissage de mouette

 

Quant à moi, tout aussi enfantin, je me régale à essayer de surprendre des moments intéressants, tels qu’un amerrissage. Car il est vrai que je suis fasciné par le vol des mouettes.

 

850a6 arrivée près de l'île de Samothrace

 

Mais voilà deux heures que nous sommes partis, et Samothrace apparaît comme une montagne posée sur la mer (le sommet est à 1611 mètres). Nous ne sommes cependant pas arrivés, parce que le ferry va contourner une partie de l’île avant d’entrer dans le port.

 

850b1 végétation sur l'île de Samothrace

 

850b2 végétation sur l'île de Samothrace

 

Lors de notre petit séjour dans l’île, nous ne nous sommes pas contentés de visiter le site archéologique et le musée. Nous nous sommes aussi promenés à pied. La végétation est assez surprenante. Sur ma seconde photo, on ne voit pas un tas de branchages réunis par le râteau d’un jardinier, mais une curieuse plante dont j’ignore le nom et qui pousse ainsi en touffes, souvent isolées comme ici, parfois voisines les unes des autres, créant un effet de moutonnement.

 

850b3 Samothrace, cap Kipos

 

850b4 Samothrace, cap Kipos

 

Nous avons aussi pris le camping-car pour suivre la route qui longe la mer à l’est et nous rendre là où elle s’arrête, au cap Kipos. En cet endroit, sauvage et superbe, on ne peut plus parler de végétation. C’est soudainement un désert qui plonge dans la mer.

 

850b5 Le Mont Athos vu de Samothrace

 

Un coucher de soleil est presque toujours spectaculaire. Mais ici, où nous sommes sur la côte ouest (à l’opposé du cap Kipos dont je viens de parler), je regarde ma carte pour essayer de comprendre quelle est cette montagne. Le soleil a plongé un peu à droite du cadre de ma photo. Cette montagne est donc à l’ouest-sud-ouest. Par conséquent, il ne peut y avoir de doute, c’est la côte est de la Chalcidique, c’est le Mont Athos, c’est la Montagne Sacrée, qui doit bien se trouver à une centaine de kilomètres et qui semble assez proche. On doit donc imaginer que, du fait de la courbure de la terre, à cette distance le pied de la montagne nous est caché.

 

850c1 Chora, Samothrace

 

850c2 Chora, Samothrace

 

Le port, sur la côte ouest de l’île, c’est Kamariotissa. Mais la capitale de Samothrace, à cinq ou six kilomètres vers l’est à l’intérieur des terres, on l’appelle simplement Chora, comme toutes les capitales des îles grecques. En fait, le mot signifie “le Pays”, c’est-à-dire donc la ville éponyme de l’île. Nous nous y sommes rendus, et c’est d’ailleurs en redescendant vers Kamariotissa que j’ai pris cette photo du coucher de soleil. Il s’agit d’un joli petit village authentique, avec ses ruelles pavées, ses vieilles maisons avec four extérieur (désaffecté, généralement débordant d’un fouillis de tout ce dont on ne veut pas à la maison), ses arbres pluricentenaires, son église orthodoxe ramassée, mais aussi son monument aux héros.

 

850c3 tour Phonias à Samothrace

 

850c4 tour Gattilusi à Samothrace

 

850c5 tour Gattilusi à Samothrace

 

Pour avoir aidé l’empereur de Byzance Jean V Paléologue à se défaire de son rival Jean VI Cantacuzène pour accéder au trône en 1354 (nous avons vu dans mon récent article sur Feres daté 18, 19 et 25 septembre comment ce dernier s’était fait proclamer empereur en 1342), le Génois Francesco Gattilusio reçut en 1355 la seigneurie des îles de Lesbos et de Samothrace, et en outre l’empereur lui donna en mariage sa sœur Maria. Mais après la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, dès 1456 les Ottomans vont confisquer ces possessions. Samothrace, du fait de sa position, était une île convoitée, aussi convenait-il de la défendre, et pour ce faire les Gattilusi y avaient construit des tours. Celle de ma première photo est nommée Tour Phonias (ou Fonias, selon le mode de transcription), en raison de la proximité de la rivière de ce nom qui signifie “assassin”, du fait de ses crues dangereuses. Les tours de mes deux dernières photos sont tout simplement nommées Tours Gattilusi.

 

850d1 copie de la Victoire de Samothrace, dans son île

 

Non ! Ce n’est pas possible ! Cette statue française du Louvre, les Grecs nous l’auraient volée ? Attendez, je ne comprends pas ce que vous dites, elle serait à eux et c’est nous qui la leur aurions prise… j’ai du mal à y croire. Ah, celle-ci n’est qu’une copie en plâtre, dites-vous… Cela me rassure.

 

Mais soyons sérieux. Quelques personnes, ici, m’ont dit que nous, les Français, nous l’avions volée. Le mot “looted” est employé par Wikitravel en anglais. En 1863, le vice-consul de France à Andrinople (aujourd’hui Edirne, première ville de Turquie, juste à la frontière grecque) est chargé de mission archéologique sur l’île. Sur le site du sanctuaire, il découvre des fragments de statue, les rassemble et, avec l’assentiment des autorités turques –car à l’époque, la Thessalie, la Macédoine, la Thrace, les îles de l’Égée, la Crète appartiennent encore à l’Empire Ottoman– il les envoie à Paris. De même, lorsque des Autrichiens, en 1875, identifient la proue de navire sur laquelle reposait la statue, personne n’y trouve à redire quand elle est remise aux représentants français pour prendre la direction de Paris. Or sous l’autorité des Turcs, il y avait des Grecs, dans ce pays, et s’ils ne disposaient d’aucun pouvoir pour s’opposer à cette expatriation des biens culturels, ils avaient celui d’exprimer leur mécontentement, ce qu’ils n’ont pas fait. Ceux qui vivaient en France et n’avaient donc rien à craindre du Sultan ni de ses pachas disposaient d’un journal de la diaspora grecque, où jamais aucun article de protestation n’a été publié. Voilà pourquoi je récuse hautement le terme de vol. Et quand, dans les maisons des villages, dans les murs des fermes, on reconnaît des fragments de colonnes, de gros blocs de marbre bien taillés, une tête ou un bras de statue, ce ne sont pas des archéologues français qui sont allés piller les ruines antiques. Depuis plus d’un an et demi que nous sommes en Grèce, et même bientôt deux ans, j’ai l’impression que bien peu de Grecs ressentent réellement un intérêt patrimonial pour leurs richesses culturelles antiques. C’est plutôt la conscience que cela amène des touristes, et que le pays en vit. Pendant les vacances, les tavernes et les bars sont bondés, et la plupart des musées de province sont déserts, ou visités par des étrangers. D’ailleurs, si de riches marchands, industriels, armateurs grecs de Thessalonique, de Constantinople, de Smyrne ou d’ailleurs avaient procédé au travail de fouilles dont se sont chargés des Français, les autorités turques les auraient laissés emporter leurs trouvailles dans leurs propriétés privées, et ces œuvres d’art seraient aujourd’hui encore en Grèce. Je dois quand même ajouter que dans une taverne de Kamariotissa, j’ai discuté avec la patronne, une jeune femme, et l’employée aux cuisines qui avait longtemps vécu en Belgique. Cette dernière estimait que le Louvre devait rendre cette statue et toutes les autres, qui n’ont de sens que sous le ciel de Grèce. Mais la patronne disait qu’ici en Grèce les autorités ne savaient pas mettre les antiquités en valeur, et qu’au Louvre des millions de personnes de tous pays pouvaient voir la Victoire de Samothrace alors que ce ne seraient que quelques centaines, voire quelques milliers si elle était sur place, et qu’en compagnie de la Joconde et d’autres chefs d’œuvre de toutes les époques et tous les pays elle était bien plus à sa place. Un grand merci, Madame.

 

850d2 dans l'île de Samothrace, où a été trouvée la Ni

 

Puisque j’ai parlé de la célèbre statue, il convient de montrer le lieu où elle a été découverte. Même si, précisément cette année, le Louvre a estimé qu’elle avait besoin d’une restauration pour lui rendre sa couleur bien blanche et pour refaire les joints de ciment qui lui permettent de tenir sur sa base, le poli bien conservé de son marbre prouve qu’elle était à l’abri d’un bâtiment et non pas exposée en plein air. Par ailleurs, le travail particulier de son côté gauche (à droite pour qui la regarde) permet de penser qu’elle était présentée légèrement de côté. Ce que montre ma photo, ce sont les ruines des murs de ce bâtiment.

 

850d3 autre Victoire (Nikè) de Samothrace

 

Cette Nikè (Victoire), elle, est authentique, et elle est bien dans le musée du site archéologique. Elle provient de l’acrotère du hiéron (je vais parler de ce bâtiment tout à l’heure), et elle est un peu plus récente que sa collègue du Louvre (vers 130 avant Jésus-Christ, contre environ 190 avant Jésus-Christ). Il faut bien avouer qu’elle est loin d’être aussi splendide. Quand, au début de l’époque impériale, un tremblement de terre l’a jetée à bas et brisée, elle a été soigneusement enterrée contre les fondations du bâtiment, et remplacée par une statue identique, laquelle se trouve aujourd’hui au musée de Vienne. Ce n’est qu’en 1949 que l’on a découvert les morceaux de cette statue.

 

850d4 restitution du Louvre à la Grèce

 

Comme pour le hiéron, je dirai tout à l’heure ce qu’on appelle la Rotonde d’Arsinoé, mais pour l’instant disons que sur ce bâtiment le toit était conique et se terminait par ce que je montre sur ma photo. On le voit, il y a deux parties. La pierre constituant la partie supérieure avait pris le chemin du Louvre au dix-neuvième siècle. Peut-être avec un sentiment de culpabilité totalement injustifiée pour la statue de la Victoire, la France a rendu cette pierre à la Grèce. Je trouve que c’est très bien d’avoir réuni ces deux parties, ici dans ce musée du site, mais quel dédommagement dérisoire en comparaison de cette œuvre d’art exceptionnelle…

 

850e1 le théâtre de Samothrace en piteux état

 

Sur le site, un panneau nous informe que ceci est le théâtre, construit vers 200 avant Jésus-Christ. Ah bon… Il n’en reste plus guère qu’une forme vague, sans une seule pierre qui permette d’en avoir la moindre idée. Durant des siècles, la population s’est servie, comme dans une carrière, et a construit des maisons. Car même en deux millénaires la pluie ne dissout pas les pierres.

 

850e2 odéon à Samothrace

 

850e3 Petit théâtre à Samothrace

 

Ici, l’état est bien meilleur. On dirait un odéon, ces petits théâtres pour donner des concerts ou pour déclamer de la poésie. Mais les archéologues ont une autre idée. Pour l’expliquer, il me faut d’abord parler du culte. À Samothrace, on honore des dieux dont on n’ose pas prononcer le nom, par respect. Comme un sanctuaire existait là déjà avant l’arrivée des colons grecs et que le culte venait de Phénicie, on utilise souvent le mot anatolien Cabires pour désigner ces dieux. Et comme ce mot, du sémite kabir, signifie “Grands”, on préfère même les appeler les Grands Dieux, de peur que ce mot Cabires que les Grecs ne comprennent pas soit pris pour leur nom, qu’on ne doit pas prononcer. Des rapprochements ont été faits entre le mot sémite et des mots indo-européens, comme Kobold en allemand, Gobilin en breton, Gobelin en français, tous ces noms désignant des esprits ou des lutins. Mais j’ai déjà parlé de ces divinités lorsque, le 23 avril dernier, nous avons visité à Athènes l’exposition concernant le navire naufragé près de l’île d’Anticythère. Il s’agissait d’un skyphos représentant un initié aux mystères de leur culte. Plutôt que de me répéter, je préfère mettre ici un lien vers cet article.

 

Selon les auteurs, leur nombre varie, mais les auteurs qui parlent d’eux n’ont pas été initiés, et on ne doit pas oublier que les initiés ne pouvaient en aucune façon révéler ce qu’ils avaient appris. En Phénicie et en Égypte, les Cabires semblent avoir été sept ou huit. Dans une scholie aux Argonautiques d’Apollodore, le géographe Mnaseas, disciple d’Aristophane d’Alexandrie à la fin du troisième siècle avant Jésus-Christ, compte trois Cabires, dont il donne les noms, Axieros, Axiokersa et Axiokersos auxquels, précise-t-il, certains en associent un quatrième, Kasmilos. Si, contrairement à ce que dit Hérodote, ils ne sont pas enfants d’Héphaïstos, la première, Axieros, serait celle que les monnaies de Samothrace représentent souvent, une déesse assise entre deux lions que l’on identifie comme la “Grande Mère”, Cybèle, cette divinité d’Asie Mineure en qui les Grecs reconnaissent leur Déméter. Dans ces conditions, la seconde, Axiokersa, serait sa fille Perséphone (Korè), enlevée aux enfers par Hadès, qui serait donc le troisième, Axiokersos. Pour expliquer éventuellement le quatrième, Kasmilos, il a été proposé d’y voir le conducteur des âmes (psychopompe) aux enfers et messager des dieux, Hermès.

 

Leur culte est un culte à mystères. Les fidèles, comme on l’a vu, doivent recevoir une initiation, en deux temps comme à Éleusis. Et selon les recherches les plus récentes, il semblerait que ce petit théâtre de mes photos ait été réservé à la première initiation. Il était, dans le passé, entouré de statues. Le mot “mystère” est à mettre en relation avec le verbe grec μύω (myô), “je ferme les yeux” (cf. myope, de my-op-, “yeux fermés”, pour désigner celui qui fronce les paupières pour voir de loin). En effet, le mystère est ce que l’on ne voit pas et, après cette première initiation, les fidèles sont mystai.

 

En visitant ces lieux, où d’innombrables pèlerins se sont rendus pendant toute la durée de l’Antiquité, il est difficile d’oublier qu’une certaine Olympias, princesse molosse d’Épire et prêtresse de Zeus au sanctuaire de Dodone faisait en 357 avant Jésus-Christ son initiation au sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace quand le jeune roi Philippe II de Macédoine s’est rendu en ces mêmes lieux. Philippe est âgé de 25 ans, Olympias de 18. Ils se sont rencontrés, se sont mariés, et ont engendré Alexandre le Grand. Pour cette raison, Philippe, Alexandre, et après eux tous leurs successeurs sur le trône de Macédoine ont honoré ce sanctuaire et l’ont enrichi.

 

850f1Tholos d'Arsinoé à Samothrace

 

850f2 Rotonde d'Arsinoé, Samothrace

 

J’ai dit, en en montrant le sommet, que j’expliquerais la Rotonde d’Arsinoé. Ce que l’on voit au centre, partiellement recouvert de briques, est le reste d’une structure de la première moitié du quatrième siècle, un autel de sacrifices avec un puits rond pour recevoir les libations aux dieux d’en bas. Cette tholos (bâtiment circulaire, donc rotonde) a été édifiée autour de cette structure un siècle plus tard (288-270) et consacrée par la fille de Ptolémée I, ami d’enfance puis garde du corps et général d’Alexandre, devenu après la mort de celui-ci pharaon d’Égypte. Cette fille, c’est Arsinoé II qui a épousé en 299 Lysimaque, autre garde du corps et général d’Alexandre devenu roi de Thrace. La fourchette de dates est due au fait que l’on ignore à quel moment de sa vie a eu lieu cette consécration, soit lorsqu’elle était la femme de Lysimaque, mort en 281 ou lorsqu’elle a épousé son demi-frère Ptolémée Keraunos (“Ptolémée Foudre”) ou encore lorsque celui-ci a assassiné deux des trois fils qu’elle avait eus avec Lysimaque et qu’elle s’est enfuie en 280 à Samothrace puis, veuve de nouveau en 279, qu’elle a épousé son frère Ptolémée II de sept ans plus jeune qu’elle, nouveau pharaon d’Égypte succédant à son père. Elle mourra en 270 et Ptolémée II la divinisera sous le nom d’Arsinoé Philadelphe. Lui aussi on le surnommera Ptolémée Philadelphe, le mot signifiant “qui aime son frère” ou “qui aime sa sœur”.

 

850f3 galerie de la Rotonde d'Arsinoé (288-281 avant JC)

 

850f4 détail de la Tholos d'Arsinoé (288-281 avant JC)

 

850f5 détail de la Rotonde d'Arsinoé (288-281 avant JC)

 

La Rotonde d’Arsinoé mesurait 20,219 mètres de diamètre au niveau du sol (c’est précis) et était faite de marbre de Thasos. La première photo ci-dessus montre un fragment de la galerie qui courait tout autour, sous le toit, et les deux autres sont des détails de la décoration de cette galerie.

 

Au plus tard à partir du troisième siècle avant Jésus-Christ, chaque année, à une date que l’on ne connaît pas avait lieu un grand festival. Certains supposent que ce pourrait être fin juillet, et que l’actuel festival populaire de sainte Paraskevi, le 26 du mois à Samothrace près du sanctuaire des Grands Dieux, avec ses réminiscences païennes, platanes, source, pourrait en avoir pris la succession. On y invitait des ambassadeurs de toutes les cités de Grèce et d’Asie Mineure. Dans cette Rotonde d’Arsinoé avaient lieu les sacrifices, ce que symbolisent les bucranes de la frise de décoration, et il est probable que le bâtiment servait aussi à recevoir les ambassadeurs.

 

850g1 dans le sanctuaire de Samothrace, l'anaktoron

 

On appelle ce bâtiment l’anaktoron, nom que l’on donne à la salle d’initiation aux mystères, et la petite salle au premier plan, appelée la sacristie, était considérée comme la pièce de préparation. Depuis que l’on a compris que ce n’était pas le lieu d’initiation, on ne sait plus trop bien à quoi servait le bâtiment. Peut-être un lieu de réunion, mais cela n’explique pas l’usage de ladite sacristie.

 

850g2 Stoa de Samothrace (1ère moitié du 3e s. avant JC)

 

Reposons-nous un peu de ces conjectures, des longues explications aussi, avec cette image de la stoa, le portique, long de 104 mètres, large de 13,40 mètres et datant de la première moitié du troisième siècle avant Jésus-Christ, qui protégeait les visiteurs des intempéries ou de l’ardeur du soleil.

 

850h1 Sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

850h2 Sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

Nous sommes ici au cœur du sanctuaire des Cabires, et ces photos montrent leur temple. Cyriaque d’Ancône (1395-1455) y a vu un temple de Poséidon. Puis jusqu’à une époque récente, les archéologues y ont vu le hiéron, l’espace sacré des initiations. Aujourd’hui, des découvertes d’objets votifs et autres font revenir vers l’idée d’un temple, mais dédié aux Grands Dieux. La construction en a été entreprise au début de l’ère hellénistique, vers 325, mais les colonnes de la façade et les décorations du toit (dont la Victoire d’acrotère que j’ai montrée, qui était dans un angle, ainsi que ses trois sœurs des autres angles) n’ont été ajoutées que 175 ans plus tard. Sur la gauche de ma seconde photo, cet espace est tout ce qui reste d’un bâtiment où étaient déposés les objets votifs offerts par les fidèles.

 

850h3 Sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

850i1 bâtiment des Danseuses, Samothrace

 

Tout contre le temple, juste au pied des colonnes, s’élevait un autre bâtiment dont, hélas, on a du mal à imaginer l’apparence. Mais les archéologues y ont trouvé des sculptures qui permettent au moins de lui donner un nom.

 

850i2 Frise des danseuses, Samothrace (vers 340 avant JC)

 

Ces sculptures sont une grande frise malheureusement cassée en plusieurs morceaux, mais représentant une procession de danseuses, que je trouve absolument admirable. D’où le nom donné à ce bâtiment, le bâtiment des danseuses. Et c’est depuis que l’on sait qu’il s’agit en réalité de l’anaktoron, du bâtiment de la seconde initiation, que l’on doit réfléchir à l’usage du bâtiment de ma photo de tout à l’heure. Les mystai venant du petit théâtre de la première initiation descendaient en procession une allée pavée en direction de la Rotonde d’Arsinoé. Là, sur la droite une allée se dirigeait vers ce que l’on appelle encore l’anaktoron, et sur la gauche l’allée continue vers cette salle des danseuses, la plus vaste structure de tout le sanctuaire. La cérémonie avait lieu à la nuit. Les initiés, les yeux bandés, erraient à la recherche d’Harmonie. Il me faut donc raconter la légende de cette déesse.

 

Zeus, s’unissant à Électre, une Pléiade fille d’Atlas vivant à Samothrace, a engendré Dardanos le fondateur de la dynastie qui règnera sur Troie, Iasion qui tombe amoureux de Déméter, et Harmonie. Lorsque Zeus, sous l’aspect d’un taureau, a enlevé Europe, moi je sais qu’il l’a emmenée en Crète, mais sa famille l’ignorait. La mère d’Europe et ses frères sont alors partis à sa recherche. L’un d’eux, Cadmos, est passé par Samothrace et a enlevé Harmonie. Dans cette île où sont célébrées Déméter et Perséphone, un parallèle est fait entre l’enlèvement de Perséphone par Hadès et celui d’Harmonie par Cadmos, mais dans ce second cas il n’y a pas de descente aux enfers ni de quête de la fille par sa mère. Au contraire, Cadmos ramène Harmonie et la rend à ses frères Dardanos et Iasion, et un mariage sacré est célébré entre Cadmos et Harmonie. C’est à ce point que la légende de Cadmos et Harmonie à Samothrace rejoint celle des mêmes à Thèbes. Dans ce dernier cas, le mariage a lieu là où Cadmos fonde la ville de Thèbes (la citadelle porte le nom de Cadmée).

 

850i3 Frise des danseuses, Samothrace

 

850i4 Frise des danseuses, Samothrace

 

J’ai montré en entier le plus grand des morceaux de cette frise pour que l’on voie comment s’enchaîne le mouvement de ces femmes, toutes individualisées, mais dans le cadre limité de ce blog l’image est trop petite, il me faut aussi montrer des images plus détaillées qui permettent de voir la finesse de la réalisation.

 

C’est donc dans cette salle que les mystai, un bandeau sur les yeux, recherchent Harmonie. Là aussi le rite d’initiation comporte une représentation du mariage sacré, et cette frise qui faisait tout le tour du bâtiment représenterait alors très probablement la cérémonie du mariage. C’est à la suite de ces cérémonies que les mystai, auxquels on retire le bandeau pour leur faire vivre une vision extraordinaire, passent au second stade, devenant des epoptai, des spectateurs. Car seules les deux catégories de mystai et d’epoptai sont autorisées à voir cela –que nous ne saurons jamais.

 

850i5 anneau de fer d'un initié aux mystères de Samothrac

 

Tout ce que l’on sait, c’est trois choses. D’abord, l’impétrant devait dire au prêtre l’action la plus illégale qu’il avait jamais commise. Ensuite il se ceignait, sous le ventre, de filets violets. Enfin, les initiés recevaient un anneau de fer (ma photo) comme marque de leur initiation et pour se reconnaître entre eux.

 

850j1 Initié, sanctuaire des Grands Dieux, Samothrace

 

850j2 ''le non-initié ne peut entrer dans le sanctuaire''

 

Revenons au temple lui-même, où a été retrouvée cette petite terre cuite hellénistique. La tête est celle d’un initié aux mystères du culte. Et, particulièrement intéressante, la pierre de la seconde photo porte une inscription du deuxième siècle avant Jésus-Christ, illisible sur ma photo, qui dit “Le non-initié ne peut entrer dans le sanctuaire”.

 

850j3, lampe, sanctuaire des Cabires, Samothrace

 

Et puis cette lampe à huile a également été retrouvée dans le sanctuaire des Cabires.

 

850j4 Le devin Tirésias (Samothrace)

 

Mais ce qui m’a fait grand plaisir, c’est de trouver cette représentation de Tirésias de 460 avant Jésus-Christ, même si par prudence cette identification est suivie d’un point d’interrogation entre parenthèses. Car ce grand devin se retrouve dans toutes les légendes thébaines. Homère, dit-on, était aveugle, et Tirésias aussi. Cela tient au fait que pour les Grecs, l’inspiration poétique comme la connaissance du futur sont intérieures, elles sont le fait d’une vision qui n’est pas celle des yeux.

 

Dans le cas de Tirésias, on raconte que sa mère, la nymphe Chariclo, était une grande amie d’Athéna, qui souvent accompagnait la déesse sur son char. Or un jour, Athéna et Chariclo se baignaient nues dans une source, quand Tirésias qui chassait dans la montagne déboucha soudainement et inopinément, et vit Athéna. Un mortel ne peut voir une divinité, et surtout une déesse vierge nue, et Athéna lui ôta la vue. Chariclo, éplorée de ce qui arrivait à son fils, supplia son amie, mais ne put obtenir l’impossible. Pour la consoler, Athéna donna à Tirésias un bâton de cornouiller avec lequel il reconnaissait son chemin aussi bien que s’il voyait et lui donna le don de comprendre et d’interpréter le chant des oiseaux, ce qui signifiait, en fait, le don de prophétie.

 

Parmi les nombreuses prophéties qu’on lui prête, j’en ai deux en mémoire. Zeus, séduit par la beauté d’Alcmène, se débrouille pour faire partir Amphitryon, son mari, à la guerre, puis prend son apparence et fait croire à la fidèle Alcmène qu’il est venu passer la nuit avec elle et rejoindra son camp au matin. C’est ainsi qu’il a engendré Héraclès. Et c’est Tirésias qui dira au mari par qui il a été trompé. D’autre part, Œdipe a fui Corinthe où se trouvaient le roi et la reine qui l’avaient élevé sans jamais lui révéler qu’il était adopté, parce que l’oracle de Delphes lui avait prédit qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. Dans sa fuite, il se querelle avec un homme qu’il tue, puis épouse la reine de Thèbes, récompense promise à qui débarrasserait la ville du Sphinx. Et, bien sûr, il s’agissait de Laïos et de Jocaste, ses parents biologiques. Ces crimes ont jeté sur Thèbes une terrible peste, que seul peut conjurer le bannissement du coupable, et c’est encore Tirésias qui va informer Œdipe de la vérité et de sa culpabilité involontaire.

 

Athéna avait également ajouté un lot de consolation. Même après sa mort, Tirésias conserverait son don de prophétie. Selon certains auteurs, c’est Zeus qui lui aurait attribué ce privilège, en même temps que celui de vivre très vieux. Et c’est ainsi qu’après avoir vécu le temps de sept générations humaines, il mourut et selon le lot commun descendit chez Hadès. Dans l’Odyssée, nous voyons Ulysse aller le consulter. “Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaine, le long de ma cuisse, et je creusai une fosse d'une coudée [c’est-à-dire environ 50 centimètres] dans tous les sens, et j'y fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d'abord, puis de vin doux, puis enfin d'eau et, par-dessus, je répandis la farine blanche. Et je priai les têtes vaines des morts, promettant, dès que je serais rentré dans Ithaque, de sacrifier dans mes demeures la meilleure vache stérile que je posséderais, d'allumer un bûcher formé de choses précieuses, et de sacrifier à part, au seul Tirésias, un bélier entièrement noir, le plus beau de mes troupeaux. Puis, ayant prié les générations des morts, j'égorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait. Et les âmes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de l'Érèbe. Les nouvelles épouses, les jeunes hommes, les vieillards qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil dans l'âme, et les guerriers aux armes sanglantes, blessés par les lances d'airain, tous s'amassaient de toutes parts sur les bords de la fosse, avec un frémissement immense. Et la terreur pâle me saisit. Alors j'ordonnai à mes compagnons d'écorcher les victimes qui gisaient égorgées par l'airain cruel, de les brûler et de les vouer aux dieux, à l'illustre Hadès et à l'implacable Perséphone. Et je m'assis, tenant l'épée aiguë tirée de sa gaine, le long de ma cuisse, et je ne permettais pas aux têtes vaines des morts de boire le sang, avant que j'eusse entendu Tirésias. […] Et l'âme du Thébain Tirésias arriva, tenant un sceptre d'or, et elle me reconnut et me dit : Pourquoi, ô malheureux, ayant quitté la lumière de Hélios, es-tu venu pour voir les morts et leur pays lamentable ? Mais recule de la fosse, écarte ton épée, afin que je boive le sang, et je te dirai la vérité. Il parla ainsi et, me reculant, je remis dans la gaine mon épée aux clous d'argent. Et il but le sang noir, et alors, l'irréprochable devin me dit : Tu désires un retour très facile, illustre Ulysse, mais un Dieu te le rendra difficile […]. Ayant ainsi parlé, l'âme du roi Tirésias, après avoir rendu ses oracles, rentra dans la demeure d'Hadès mais je restai sans bouger jusqu'à ce que ma mère fût venue et eût bu le sang noir” (traduction de Leconte de Lisle).

 

Quand j’ai parlé du temple, j’ai évoqué Cyriaque d’Ancône. Il a également vu cette statue en 1444 et l’a dessinée. Les yeux étaient bien moins ronds, pour évoquer la cécité et, pensant qu’il s’agissait d’Aristote, il s’étonnait de leur petitesse. Mais ce buste a été retrouvé dans la façade d’une maison de Chora, où on l’avait inséré au dix-neuvième siècle après lui avoir creusé les yeux afin d’en faire une représentation de saint protecteur. Comme quoi il est dommage qu’on ne l’ait pas transporté au Louvre avant qu’il soit ainsi vandalisé.

 

850j5 Héraklès et Dionysos

 

Cette pélikè à figures noires (urne ventrue à deux poignées) est signée du peintre Eukharidès et date environ de 500 ou 490 avant Jésus-Christ. Normalement, une pélikè sert à conserver des aliments, mais celle-ci avait été utilisée comme urne funéraire pour recueillir des cendres de crémation. Elle contenait, avec les restes de la défunte, des boucles d’oreilles et une pièce de monnaie en argent. Elle représente Héraklès (à gauche, la tête recouverte de la peau du lion de Némée) et Dionysos.

 

850k1 fragment de couronne funéraire

 

Puisque nous en sommes venus aux rites des enterrements, voici un fragment de couronne funéraire. Mais la notice ne dit rien de plus, de quelle date, avec quels autres objets, trouvée dans une urne, un sarcophage, etc. Rien.

 

850k2 ornements en os

 

Aucun détail non plus n’est donné ici, à part qu’il s’agit d’ornements de coiffure et que ces objets sont en os. Mais j’en publie la photo parce qu’ils sont finement travaillés.

 

850k3 inscription dans une langue non grecque

 

Je terminerai notre visite du musée (et du site, et de l’île) par ce fragment de céramique (sixième au quatrième siècle avant Jésus-Christ), qui porte une inscription en caractères grecs, mais dans une langue inconnue. On peut penser que c’est du Thrace, le langage parlé dans l’île avant sa colonisation par des Grecs, mais que l’on continuait à parler sur le continent, et que l’on utilisait encore au premier siècle avant Jésus-Christ dans la liturgie du culte. Les colons grecs sont arrivés vers 700 avant Jésus-Christ, des Éoliens venus du nord-ouest de l’Anatolie, et ils ont adopté le culte préexistant.

Par Thierry Jamard
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Samedi 23 février 2013 6 23 /02 /Fév /2013 09:57

Dans mon article sur Xanthi, dans mon article sur Alexandroupolis, j’ai parlé de l’histoire de la Thrace, j’ai évoqué des personnages célèbres, Orphée, Spartacus. Avant d’aborder le cœur de mon sujet d’aujourd’hui, le fleuve Evros, je vais ajouter une autre personnalité thrace, une femme celle-ci. C’est à mon cher Hérodote que je vais laisser le soin de raconter l’histoire. Il parle du pharaon Mykérinos et de la pyramide qui a hébergé son tombeau. “Lui aussi laissa une pyramide, beaucoup plus petite que celle de son père […]. Quelques Grecs l’attribuent à la courtisane Rhodopis, mais c’est une erreur. Ces gens-là parlent, je crois, sans même savoir qui était cette Rhodopis. […] Car elle a vécu un très grand nombre d’années après les rois qui ont laissé ces pyramides, cette Rhodopis qui était d’origine Thrace, esclave d’Iadmon, fils d’Héphaistopolis, un Samien, et compagne d’esclavage d’Ésope le fabuliste. Car Ésope appartint lui aussi à Iadmon […]. Rhodopis vint en Égypte en compagnie du Samien Xanthès, elle vint y exercer le métier de courtisane et fut affranchie pour une somme considérable par un Mytilénien, Charaxos, fils de Scamandronymos et frère de la poétesse Sappho. Elle devint libre ainsi mais demeura en Égypte où le pouvoir de ses charmes lui fit amasser une fortune énorme. […] Pour Charaxos, quand il revint à Mytilène après avoir affranchi Rhodopis, Sappho lui fit en vers les reproches les plus violents”. Et puis la légende a brodé, on a raconté que le pharaon, rien qu’en voyant une de ses chaussures serait tombé amoureux d’elle et l’aurait épousée. Et c’est ce qui aurait inspiré le conte de Cendrillon à Charles Perrault.

 

Quant au fabuliste Ésope, phrygien selon la tradition la plus répandue, il existe quand même un auteur antique qui le dit originaire de Thrace. Quoi qu’il en soit, il était esclave, fut affranchi, dit ses fables à Crésus, puis au roi de Babylone, mais ayant mal parlé des Delphiens dans une de ses fables, quand il se rend à Delphes on se venge de lui en dissimulant une coupe d’or dans ses bagages, on l’accuse de l’avoir volée et on le condamne à mort.

849a1 delta de l'Evros

 

849a2 delta de l'Evros

 

Venons-en à l’Evros. Ce fleuve de 530 kilomètres de long prend sa source en Bulgarie, dans le massif de Rila, à 2378 mètres d’altitude, puis coule brièvement en Turquie où il traverse Edirne (Andrinople, ancienne Hadrianopolis, par où nous avons l’intention de passer sur notre route vers Istanbul), et après quelques kilomètres où il se dédouble sert ensuite de frontière naturelle entre la Grèce et la Turquie jusqu’à son delta par lequel il se déverse dans la Mer Égée.

 

En turc, l’Evros s’appelle Meritch, et en bulgare Maritsa (parfois transcrit en français avec un Z, Maritza). Ce nom rappelle évidemment à ceux de mon âge une chanson de 1968, où la petite Bulgare Sylvie Vartan, âgée alors de 24 ans (je sais son âge, parce qu’elle a juste 25 jours de moins que moi…) évoquait son passé :

 

“La Maritza, c'est ma rivière

Comme la Seine est la tienne

Mais il n'y a que mon père

Maintenant qui s'en souvienne

Quelquefois

 

De mes dix premières années

Il ne me reste plus rien

Pas la plus pauvre poupée

Plus rien qu'un petit refrain

D'autrefois

 

Tous les oiseaux de ma rivière

Nous chantaient la liberté

Moi je ne comprenais guère

Mais mon père, lui, savait

Écouter

 

Quand l'horizon s'est fait trop noir

Tous les oiseaux sont partis

Sur les chemins de l'espoir

Et nous on les a suivis,

À Paris”

 

849a3 delta de l'Evros

 

Un delta, disais-je. Il couvre 188 kilomètres carrés dont 110 en Grèce. Nous avons pris, au Centre d’Information, une visite. On nous a emmenés avec quelques autres personnes dans un minibus 4x4, mais il fallait demander à s’arrêter pour prendre à la va-vite quelques photos, et sans tarder il fallait repartir car normalement les arrêts ne sont pas prévus. En outre, la rive gauche (rive est) du bras principal est zone militaire, à cause de la frontière turque par où plus de cinquante pour cent des clandestins d’Europe parviennent à pénétrer dans l’espace Schengen. Pour y entrer, il faut solliciter une autorisation spéciale auprès de la douzième division de l’armée, envoyer la photocopie du passeport, et attendre environ trois semaines pour obtenir le laissez-passer. Nous avons renoncé. Certes, en rentrant de Turquie, nous comptons repasser par ici, mais nous ne pouvons avancer de date précise.

 

849b1 quatre vautours noirs massacrés

 

849b2 Pélican massacré

 

849b3 Une chasse honteuse

 

Cette zone humide constitue un écosystème remarquable. Hélas, pour les populations, et même pour beaucoup d’élus et de responsables, l’intérêt et la richesse des zones humides n’est pas évident, aussi pendant la seconde moitié du vingtième siècle, soixante à soixante-dix pour cent des zones humides de Grèce ont été asséchées et détruites pour créer des espaces cultivables. Aujourd’hui, on se rend compte du dommage causé, mais il est bien tard… Par exemple, le lagon de Drana. Au cours des siècles, l’influence conjointe de la mer et du fleuve ont créé des prairies humides et des espaces sablonneux, et près de l’embouchure plusieurs grands lagons, dont celui de Drana. Dans les années 1950-1960, une digue a été construite pour réduire la superficie de ce lagon puis, en 1987, de façon illégale les riverains ont drainé les eaux et asséché le sol. Devant les dégâts occasionnés, la population s’est émue et les espaces ont été remis en eau, la végétation basse est revenue, mais on n’a pas replanté les arbres. Le jour où on se décidera à le faire, il faudra attendre de longues années pour qu’ils soient adultes.

 

En informatique, on distingue le hardware et le software. Avec cette destruction des sols j’ai parlé du hardware naturel. Le software, c’est la vie animale. Les oiseaux sont ici protégés, mais cela n’empêche pas les chasses illégales et absurdes. Les trois photos ci-dessus sont des reproductions de photos affichées dans le Centre d’Information. Les vautours ne se nourrissent que de charognes, ils ne tuent pas, mais les quatre de la première photo ont été stupidement abattus. Certes, un pélican, cela pêche, aussi cet oiseau est considéré comme un concurrent des pêcheurs. Quant aux cormorans, dans mon article sur le Nestos et les lacs Vistonidas et Ismaridas (2, 4, 5, 6 et 11 septembre), j’ai déjà évoqué le problème, et les pêcheurs croient pouvoir les exterminer en grand nombre. Quant aux canards, leur chair est comestible… Je lis que 20 espèces sont menacées, 23 en grand danger, 12 en danger immédiat.

 

849c barque du delta de l'Evros

 

Pourtant, aujourd’hui les autorités, bien briefées par les écologistes et les scientifiques, ont pris conscience du problème, et une action pédagogique est entreprise en direction des pêcheurs et des agriculteurs pour leur expliquer que leur activité n’est pas incompatible avec la protection de l’environnement, et qu’au contraire dans une nature vivante, vigoureuse, leur rentabilité n’en sera que meilleure. Les habitants circulent dans les lagons et sur les canaux et petits bras du delta dans ces barques spéciales à fond plat.

 

849d1 flamants dans le delta de l'Evros

 

849d2 pélican dans le delta de l'Evros

 

Nous désirions voir des oiseaux, bien sûr. Mais dans ces conditions de visite qui étaient les nôtres, cela a été très difficile. Incomparable avec les conditions que nous a offertes Anastasia pour le Vistonidas et alentours. Par exemple, ces flamants roses étaient si loin qu’on les aperçoit à peine, alors qu’en Camargue j’ai eu l’occasion d’en voir de bien plus près. En revanche, à deux ou trois reprises, nous avons vu des pélicans de tout près. C’est eux qui sont venus à nous, comme Lagardère !!!

 

849d3 dans le delta de l'Evros

 

849d4 dans le delta de l'Evros

 

849d5 dans le delta de l'Evros

 

En hiver, plus de 145 espèces d’oiseaux venus d’Europe Centrale trouvent dans le delta des conditions climatiques plus clémentes. Par ailleurs, même pour les oiseaux qui ne viennent pas passer ici l’hiver, c’est une étape dans le transit entre l’Europe et l’Asie vers les Dardanelles puis l’Afrique, ce qui fait qu’entre les oiseaux qui restent et ceux qui passent, c’est un total de 316 espèces qui peuvent être observées selon la saison, alors que pour tout le continent européen on en a recensé 420, soit un peu plus de soixante-quinze pour cent. Par ailleurs, 77 de ces espèces se reproduisent dans le delta. Si je suis fondé à incriminer l’organisation de la visite dans notre fort maigre chasse photographique, ainsi que l’interdiction d’accès à toute la vaste zone militaire, je dois reconnaître aussi que la plupart des oiseaux ne viendront, soit pour s’établir, soit pour s’arrêter le temps de se reposer, que plus tard dans la saison. Quant aux nombreux reptiles, chacals, chats sauvages, ils passent toute l’année ici, mais nous déplaçant en minibus nous n’en avons pas vu un seul.

Par Thierry Jamard
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