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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 23:55

L’île de Psara a une histoire. Une histoire héroïque et une histoire tragique. Nous ne savons pas s’il y a beaucoup de choses à y visiter ou non, mais il est important pour nous de nous y rendre, de la fouler de nos pieds, de savoir à quoi elle ressemble. Juste une journée, nous prendrons le bateau du matin, nous rentrerons par le bateau du soir.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Et puis, comme on peut le voir sur la photo satellite de Google Earth, ce n’est pas à l’autre bout du monde. 44 milles nautiques, paraît-il, soit 81 kilomètres. Considérant dangereux et incommode le port de Chios où accostent les plus gros ferries en pleine ville, les autorités ont construit un port moderne sur la côte sud-ouest de l’île, sur la commune de Mesta, mais en dehors du môle et d’un grand parking on n’a rien aménagé de plus à cause de la levée de boucliers contre cette innovation. Quoi? Les touristes n’arriveront plus à Chora? Veut-on tuer le commerce? Veut-on perdre les visiteurs au fin fond de la “province”? Les autorités ont cédé (provisoirement? Je ne sais), et le nouveau port se contente de desservir l’île voisine de Psara. Nous sommes venus là le soir, avons passé la nuit dans le camping-car sur le parking complétement vide, et ainsi nous étions à pied d’œuvre pour nous embarquer le matin.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Voilà notre bateau qui arrive au port de Mesta. Il va d’abord débarquer les gens qui viennent passer la journée sur la grande île, ou –si j’en crois le chargement hétéroclite de cette voiture, qui déménagent–, avant de nous embarquer à notre tour. Un coup d’œil à son nom… c’est curieux, il s’appelle le Psara Glory (La Gloire de Psara), en anglais. Et même là où le nom est inscrit en caractères grecs, ΨΑΡΑ ΓΚΛΟΡΥ, c’est une transcription phonétique de l’anglais. Oui, vraiment, c’est curieux d’exprimer sa gloire d’être soi dans une langue étrangère. Il est vraiment dommage que la langue d’Homère et de Sophocle, la langue de Platon et d’Aristote, la langue de Pythagore, de Thalès et d’Archimède, la langue d’Hippocrate, qui a réussi à se maintenir à travers les siècles, à travers les millénaires, malgré l’occupation romaine et l’hégémonie du latin, malgré l’arrivée des Génois et l’italianisation de tous les noms, malgré la domination ottomane, une langue qui a évolué mais dont la structure est inchangée, choisisse librement, alors que le pays où on la parle est politiquement indépendant, de se laisser phagocyter par une langue beaucoup plus jeune et beaucoup moins riche. Tant pis, embarquons sur ce que je préférerais voir appeler Η Δόξα των Ψαρών, la Gloire de Psara, en vrai grec.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Voilà, nous sommes partis. Le navire s’éloigne, tandis que nous disons au revoir à notre camping-car qui nous attend, tout là-bas sur le parking, garé entre deux lampadaires pour ne pas gêner les manœuvres si par hasard un semi-remorque venait pour s’embarquer ce soir.

 

Je profite de ce temps de trajet pour dire que cette île est déjà citée dans Homère (au chant III de l’Odyssée) sous le nom de Psyrie, lorsque Nestor raconte à Télémaque son retour de Troie: “Le blond Ménélas nous rejoignit dans l'île de Lesbos, lorsque nous délibérions sur notre long voyage ne sachant pas si nous devions naviguer vers l'île de Psyrie, au-dessus de l'âpre Chio, en laissant cette dernière à gauche, ou bien aller au-dessous de Chio, près de l'orageux Mimas” (traduction Eugène Bareste, 1812).

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Nous arrivons à Psara. Je montre deux vues que j’ai prises lors de l’approche du navire, et j’y ajoute un sépia sur papier titré Psara, le Vieux port réalisé en 1971 par ce Gialouris dont nous avons vu une exposition à la pinacothèque de Chios. Et c’est lors de notre visite de cette exposition que j’ai pris cette photo.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Mais puisque nous sommes à présent dans cette île, il me faut parler des événements historiques qui ont, plus que tout, fait parler d’elle. Ci-dessus, avec le drapeau grec et le drapeau européen, flotte –tout déchiré, en très mauvais état–, le drapeau de Psara, qui dit “la liberté ou la mort”.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

C’est Pouqueville qui, dans son ouvrage Voyage dans la Grèce publié en 1821, nous donne les chiffres de la flotte grecque en 1813. Je garde ici le haut du tableau, concernant les plus importantes flottes, Hydra et Spetses (Spezzia) dans le golfe Saronique, et Psara en mer Égée orientale. Je mets ici le tableau dans toute sa largeur, parce qu’il donne le titre, mais comme il est illisible en si petit, je mets ensuite sa moitié gauche, puis sa moitié droite en recollant la première colonne qui donne le nom de l’île. La flotte d’Hydra est énorme, avec 120 navires totalisant 1200 canons, mais celle de Psara, avec 60 navires de plus fort tonnage et 720 canons est certes loin de l’égaler, mais prend juste la troisième place après Spetses, 60 navires et 900 canons. Rappelons que Spetses est l’île de la célèbre Bouboulina (voir, à son sujet, mes articles de ce blog Spetses et Pylos après Nestor. Navarino.

 

C’est peu avant la Guerre d’Indépendance que sont publiées les Notes d’un voyage fait dans le Levant en 1816 et 1817, dont le nom de l’auteur n’apparaît nulle part, mais il ne cherchait pourtant pas à être anonyme, car dans la préface il s’adresse à celui qui lui a inspiré ce voyage, à savoir le docteur Coray, célèbre helléniste qui a, entre autres, traduit Hippocrate, et a publié, à l’intention de la Grèce en train de renaître, nombre de textes d’auteurs grecs anciens. Cet auteur des Notes écrit: “Nous passâmes auprès de Psyra, qui n'est qu'un rocher plus petit encore que celui d’Agia Strati: et, quoiqu'il en soit fait mention dans Homère, Etienne de Byzance nous apprend que son nom fut employé par dérision pour signifier quelque chose de méprisable, attendu que cette île était la plus misérable de toutes celles de l'Archipel. Mais maintenant ce rocher s'est couvert de hardis et de nombreux marins dont les vaisseaux sont même d'une dimension plus grande que ceux d’Hydra, et égalent en nombre ceux de Spezzia. Sur ces trois rochers arides et négligés, par cela même, des Turcs, l'industrie et le commerce sont parvenus à amasser de grandes richesses, et à construire des flottes qui, quoique marchandes, ne craindront pas un jour d'affronter les escadres turques, formidables par le nombre et la force de leurs vaisseaux de ligne”. L’auteur commence sa préface par les mots “Je regrette d’avoir tant tardé à vous présenter les Notes du Voyage que j’ai entrepris en Grèce sous vos auspices” et, quoique l’éditeur, Firmin-Didot, n’indique nulle part de date de publication ou de copyright, on devine que les événements héroïques de la guerre sont, pour Psara, du passé, car en bas de page une note confirme ses prédictions: “On connaît maintenant les exploits des Psyriotes, dont quelques-uns se dévouant à une mort presque certaine avec un courage digne de leurs ancêtres et de la justice de la cause qu'ils défendent, ont deux fois fait sauter dans les airs les vaisseaux amiraux, ainsi que le capitan-pacha qui commandait la flotte othomane” (l’orthographe othoman, avec TH au lieu de TT, était fréquente au dix-neuvième siècle).

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Ce tableau, que j’avais photographié dans la Galerie Nationale d’Athènes le 2 novembre 2011 est intitulé Après l’annihilation de Psara, et c’est une huile de Nikolaos Gysis (1842-1901) réalisée en 1896-1898. Mais venons-en aux faits.

 

Nous sommes à la mi-1824. Aux six ou sept mille Psariotes se sont ajoutés près de vingt mille réfugiés grecs d’Ayvalik (Kydonies) détruite par les Ottomans en juin 1821 et de Chios après les massacres d’avril 1822. Les Ottomans approchent des côtes de Psara pour repérer les lieux, ils sont reçus par des coups de canon qui ne leur causent pas de dommages, et Psara juge prudent de renforcer ses défenses, ce qui est fait de manière plus ou moins efficace, selon le jugement des historiens. Une première attaque du nord de l’île le 2 juillet est suivie le lendemain d’une attaque en règle et du débarquement de milliers de soldats. Les troupes qui essaient de barrer le chemin aux Turcs sont massacrées et ne peuvent les empêcher d’atteindre la capitale de l’île. Prévoyant un massacre, les femmes et les enfants avaient été évacués sur des bateaux, mais dès leur arrivée les assaillants ont bombardé et coulé ces bateaux. En ville, les Turcs ont dû lutter durement contre les Grecs retranchés dans les maisons et les ruelles, mais sur les sept mille habitants, trois mille ont été pris et emmenés pour être vendus comme esclaves, les quatre mille autres ont été massacrés. Les Turcs ont coupé les nez et les oreilles des morts, les ont salés, les ont entassés dans des sacs qu’ils ont expédiés à Constantinople. Le 4 juillet, le kastro sur le point d’être pris, ses défenseurs décident de mettre le feu à la poudrière, se sacrifiant mais aussi tuant les nombreux combattants turcs qui l’investissaient. Dans la confusion qui suivit l’explosion, des rescapés des massacres ont réussi à s’enfuit sur des barques, en direction des Cyclades. Tandis que la flotte ottomane regagnait sa base à Mytilène, l’île était totalement déserte, et l’est restée plusieurs années. Après la guerre, les réfugiés se sont installés en Eubée, où ils ont fondé une ville qu’ils ont nommée Néa Psara. La population de Psara à cette époque s’était établie dans l’île au dix-septième siècle après des déplacements forcés des habitants précédents, venant d’Épire, de Thessalie et principalement d’Eubée, ce qui peut expliquer le choix de cette grand île pour leur réinstallation deux siècles plus tard.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Le 25 octobre 2011, au musée historique d’Athènes, j’avais photographié ce tableau représentant Dionysos Solomos, l’auteur de l’hymne national grec. Sur ces événements de Psara, ce célèbre poète a écrit de beaux vers que je traduis ci-dessous. Mais je fais précéder du texte grec ma traduction (j’avoue ne pas avoir su rendre le souffle poétique du texte original) pour que ceux de mes lecteurs qui le comprennent puissent mieux apprécier (mais j'ai beau faire tout mon possible, je ne sais pourquoi ces vers ne veulent pas s'écrire de couleur "normale" sur fond "normal"):

 

Η ΚΑΤΑΣΤΡΟΦΗ ΤΩΝ ΨΑΡΩΝ

Στων Ψαρών την ολόμαυρη ράχη

Περπατώντας η Δόξα μονάχη

Μελετά τα λαμπρά παλληκάρια

Και στην κόμη στεφάνι φορεί

Γεναμένο από λίγα χορτάρια,

Που είχαν μείνει στην έρημη γή.

 

LA DESTRUCTION DE PSARA

Sur la crête toute noire de Psara,

La Gloire, seule, en marche

Pense aux brillants pallikares,

Et sur sa chevelure elle porte une couronne,

Faite des quelques herbes,

Qui subsistaient sur la terre déserte.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Constantin Kanaris est sans doute le plus célèbre des natifs de Psara. Ça commence mal, on a un doute sur son année de naissance, 1793 ou 1795. Dès la fin du septième siècle, les Grecs de l’Empire Byzantin projetaient sur la mer du pétrole enflammé pour incendier les navires ennemis, ce sont les fameux feux grégeois. Eh bien, des siècles plus tard, les Grecs indépendantistes vont eux aussi incendier les navires ennemis, en projetant sur eux des navires enflammés et chargés d’explosifs. C’est risqué, et Kanaris va, dès 1821, accepter le commandement de navires incendiaires. En 1822, à Chios, il va de cette façon détruire le navire-amiral turc, qui explose avec le capitan-pacha. Plus tard la même année, il imagine une ruse pour s’attaquer à la flotte turque qui fait relâche dans l’île de Ténédos (aujourd’hui Bozcaada, en face de Troie, à peine un peu plus au sud): il quitte Psara avec deux navires incendiaires, mais battant pavillon ottoman pour tromper l’ennemi. De plus, il se fait poursuivre par deux navires grecs, qui simulent de le prendre en chasse. Puis il embrase ses deux navires et les lance sur la flotte ennemie, sautant dans son canot pour échapper à l’explosion. Cette fois, il manque le navire-amiral, mais un autre navire explose et ses mille six cents hommes d’équipage périssent. Il s’illustrera encore à Samos, à Alexandrie, de nouveau à Samos. Le roi Othon l’a fait amiral. Embrassant la politique, il a été six fois premier ministre. Il est mort en 1877.

 

Mes photos ci-dessus montrent, outre le buste de Kanaris, une vue du jardin de la propriété où, selon la plaque de la troisième photo, il est né. Là, on tranche, c’est en 1793. À part que les historiens ne sont pas sûrs que ce soit exact…

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Né à Psara à la fin du dix-huitième siècle, entre 1794 et 1796, Constantin Nikodimos va s’illustrer dans la Guerre d’Indépendance. En 1821, le “parlement” grec de Psara l’affecte sur un navire. Il va combattre à Trikeri, au “bout du bout” du Pélion, là où sa corne remonte vers le nord. En 1824, il combat à Samos. La flotte turque est ancrée à Chios, c’est là qu’en 1824 il va envoyer sur les navires ennemis un bateau chargé d’explosifs et enflammé, et faire sauter la corvette du capitan-pacha. Puis on le retrouve en 1826 à Missolonghi et il poursuivra les combats jusqu’à la libération de la Grèce. En 1827 il est fait président de la “Commission de la Flotte Nationale”. Il est mort en 1879.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Lui aussi né à Psara, mais en 1870, Nicolas Apostolis a commencé par s’enrichir en étant le représentant à Psara de la compagnie maritime Rallis, de Chios. Cet argent, il l’a utilisé en mettant six navires au service de la Guerre d’Indépendance en 1821. Commandant la flotte de Psara, il œuvrait au blocage du ravitaillement de la flotte turque et il a réussi à couler un navire ennemi à Smyrne et à en capturer quatre autres avec les vivres et les munitions qu’ils transportaient, faisant en outre 450 prisonniers. Après la catastrophe de 1824, il se réfugie à Spetses, puis s’installe à Syros. Mais il a pris part à bien d’autres combats, comme à Kos, à Halicarnasse (Bodrum), à Gerontas (entre Samos et Kos), à Mytilène, en Crète, etc. Affaibli par les épreuves, il meurt à Égine en 1827.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Nous avons encore un autre natif de Psara en la personne de Dimitrios Papanikolis, né en 1790. Très jeune, il a accompagné son père dans ses voyages commerciaux, ce qui lui a donné l’occasion d’avoir à lutter contre les pirates. Lors de la Guerre d’Indépendance, parce que la flotte ottomane était plus nombreuse et mieux armée que les navires marchands armés à la hâte, il va utiliser le moyen de ces bateaux chargés d’explosifs lancés sur les navires turcs. C’est ainsi que, dès mai 1821, il s’illustre en faisant exploser une frégate turque à l’ancre à Eressos, dans l’île de Lesbos. C’est cela qui incitera d’autres chefs militaires grecs (comme Nikodimos) à utiliser des bateaux incendiaires. Il poursuivra le combat durant toute la guerre, s’illustrant de nouveau lors de la bataille de Gerontas en 1824. En 1929, la guerre finie, il se remet à la navigation commerciale, jusqu’à ce qu’en 1833 la Marine Royale Grecque achète son navire et l’y nomme commandant. Ayant touché un récif près de Zante, il voit couler son navire en 1836. Un autre commandement lui est donné en 1841 sur une corvette. Lors de la révolution de 1843, il est nommé député de Psara à l’Assemblée Constituante. En 1846, il est fait président de la Cour Navale et remplira cette charge jusqu’à sa mort en 1855.

 

Tous ces patriotes se sont battus pour gagner leur indépendance. Certes, ils avaient le droit de pratiquer leur religion chrétienne orthodoxe, certes ils étaient libres d’exercer les professions de leur choix, certes toutes les carrières étaient ouvertes à quiconque quelle que soit son ethnie et son origine, mais ils avaient gardé leur langue et leurs coutumes et ne pouvaient se considérer comme assimilés, se considérer comme turcs à l’égal des Turcs musulmans, d’autant plus que la condition pour accéder à des fonctions officielles était de se convertir à l’Islam (la majorité des grands vizirs ont été albanais, et les janissaires étaient généralement des chrétiens enlevés à leurs familles alors qu’ils étaient enfants et élevés dans l’Islam à Constantinople). On peut donc comprendre qu’ils aient aspiré à retrouver indépendance et pleine liberté. On peut le comprendre, oui, mais certains ne l’ont pas compris. Joseph Michaud (1767-1839) a voyagé en Grèce dans les premiers temps de l’indépendance, et a publié sa Correspondance d’Orient 1830-1831, où l’on peut lire:

 

“Le commerce avait fait d'un rocher désert une île florissante et, par les miracles de l'industrie, Ipsara était devenue une riche et heureuse cité. Chose singulière! ce sont les pays les plus prospères, les peuples qui avaient le plus à perdre, qui se sont précipités avec le plus d'ardeur et d'aveuglement dans les dernières révolutions; aussi ont-ils éprouvé tout ce que la guerre apporte avec elle de désolation et de calamités. Je vous épargnerai le récit lamentable des désastres d'Ipsara; la plupart des habitants périrent par le glaive ou cherchèrent un refuge sur des rivages étrangers. Depuis quelques mois, le petit nombre de ceux qui avaient échappé au massacre sont revenus au milieu des ruines de leur patrie et nous les voyons errer tristement à travers les décombres comme de pâles ombres parmi des sépulcres. Des masures noircies par le feu, des murailles croulantes, des toits renversés, des maisons à moitié démolies, tels sont les restes malheureux d'Ipsara: Quelle différence entre ces ruines et celles que nous venons de voir à Sunium! Les unes inspirent une douce mélancolie, les autres déchirent le cœur”.

 

On l’a compris, Ipsara est le nom souvent donné à Psara, et Sunium désigne le cap Sounion, à l’extrémité sud de l’Attique. Évidemment, la signification n’est pas la même, d’un temple antique ruiné par le temps qui témoigne de la splendeur d’une civilisation, et les ruines d’une île détruite et incendiée lors d’une guerre six ans plus tôt. Oui, les Grecs ont payé cher leur révolte et leur liberté. Ce prix, ils l’ont évalué et ils l’ont accepté. L’aurais-je eu, moi, ce courage? Tranquille devant mon écran d’ordinateur, je l’ignore car il me serait aisé de répondre que oui, mais ceux qui l’ont eu, je les comprends et je les admire.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Nous n’allions quand même pas passer le camping-car pour la journée, d’autant plus que je ne suis pas sûr que le Psara Glory, dont on a vu sur l’une de mes photos plus haut qu’une voiture de tourisme en occupait presque toute la largeur, puisse le transporter sans réservation préalable. Et sur place, pas de voiture à louer. C’est à Chios qu’il aurait fallu en louer une. Aucun transport public non plus, cela va de soi, l’île ne comptant, selon le dernier recensement en 2011, que 450 habitants. Dans la taverne sur le port où nous nous sommes restaurés à la mi-journée, on nous a proposé de téléphoner à une dame qui pourrait nous véhiculer. Affaire faite, cette aimable personne, pour vingt Euros, va nous transporter jusqu’au monastère de la Dormition de la Vierge à l’autre bout de l’île (le port est au sud, le monastère au nord), mais malheureusement au retour elle n’aura pas le temps de quitter la route principale pour nous emmener dans la montagne, et puis nous ne devons pas rater notre bateau du retour.

 

Dans cette promenade, nous avons pu apprécier les paysages de l’île, mais d’abord, puisque je viens de parler des dramatiques événements de 1824, cette vue qui montre dans quel état ont été laissées les constructions auxquelles les Turcs se sont attaqués.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Le sol n’est pas nu, non, mais de la route qui va du sud au nord on ne voit rien d’autre que ce paysage sans aucune culture. Ce que les personnes interrogées n’ont pas su me dire, c’est si le sol de l’île a toujours été dans cet état, s’il est impropre aux cultures, qu’il s’agisse de la vigne, de l’olivier, des céréales, de la pomme de terre, ou s’il était cultivé avant la catastrophe de 1824 et n’a plus attitré les agriculteurs quand l’île s’est repeuplée. Toutefois ces espaces désolés, quoiqu’ils ne participent pas à la vie et à l’enrichissement de la population, ne manquent pas d’un certain romantisme.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

De plus, sur les photos de loin, on ne voit pas le détail des bruyères (je ne suis pas sûr du tout que ce soient des bruyères) qui poussent dans le maquis, mais en descendant de voiture, non seulement il y a le parfum de cette nature couverte de plantes aromatiques, mais il y a ces touffes fleuries qui égaient un peu l’austérité du paysage.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Psara est une île, et une petite île. On ne peut faire plus de quelques kilomètres sans voir la mer. Cet îlot avec sa chapelle, sur ma carte c’est Αη Νικολάκη, Ai Nikolaki. Ce premier mot, Αη, je ne l’ai jamais rencontré. Mon (petit) dictionnaire l’ignore, tout comme l’ignore Google traducteur. Le second est un diminutif de Nikolaos, “Petit Nicolas”. Ce petit Nicolas n’étant ni le fils littéraire de Goscinny et Sempé, ni une appellation péjorative pour l’ex-président de la République. Petit par sa chapelle, c’est quand même le grand saint Nicolas, celui de Myra.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

La baie que ferme cette petite île est la baie Saint-Nicolas, au fond de laquelle est aménagée cette plage. Une belle plage de sable, mais en ce 26 juillet à 15h30, il ne s’y prélasse pas un seul baigneur. Bizarre… Il est vrai qu’il faut d’abord voyager de Chios à Psara, puis se déplacer dans Psara à quelque distance du port. Pour le touriste de Chios, il y a des plages plus accessibles!

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Lorsque, au musée Benaki d’Athènes le 10 novembre 2011, nous avions visité l’exposition des calendriers Lafarge, j’y avais photographié ce Paysage de Psara, de 1983, par Pavlos Samios. C’est aujourd’hui l’occasion d’exhumer ma photo.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

N’oublions pas la faune. Oh, certes, elle n’est pas très exotique, mais je me suis amusé à photographier ces deux animaux, d’abord ce canard marin, qui a l’air d’apprécier l’eau salée, mœurs que je ne connaissais pas chez ces oiseaux-là (mes connaissances en ornithologie étant plus que limitées), et d’autre part ce bouc pour ses splendides cornes.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Nous voilà au monastère de la Dormition de la Vierge (μονή Κοιμήσεως Θεοτόκου). La porte est close et il n’y a pas de sonnette. Nous frappons, on ne vient pas nous ouvrir. Eh bien au moins nous aurons vu le paysage. C’est en 1780 que, là où il n’y avait qu’une petite chapelle, ce monastère a commencé à se construire, puis à croître petit à petit par additions successives. Je lis que les habitants de Psara ont halé les colonnes de marbre avec des cordes depuis la plage, mais il n’est pas dit si ces colonnes (que nous n’avons pu voir!) ont été récupérées sur la plage de ruines antiques, ou si elles ont été débarquées là par un navire qui les y a apportées pour ce monastère. Je croirais plutôt à cette seconde explication parce que, paraît-il, lorsque les conditions météorologiques s’y prêtent et que la mer est calme, on peut voir au fond de l’eau des colonnes qu’apportait un navire qui a coulé, jeté sur un écueil parce que la mer était agitée. Lorsque les Turcs ont envahi l’île, ils ont mis le feu au monastère dans l’intention de le détruire et de le piller, mais ils ont été contraints de s’en éloigner temporairement parce que les moines jetaient sur eux des ruches et que les soldats sont rarement habillés en tenue d’apiculteurs!!! Mais ils ont quand même réussi à détruire la bibliothèque qui possédait de rares livres liturgiques imprimés à Venise et à Moscou. Il y avait aussi un tableau représentant la Dormition de la Vierge signé Dominikos Théotokopoulos, celui que nous appelons El Greco, que des Psariotes ayant échappé à l’exécution ont sauvé en le transférant dans l’île de Syros, où il est encore aujourd’hui.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Revenons vers le port. On reconnaîtra peut-être le moulin que j’ai pris tout à l’heure sous un tout autre angle. Le paysage desséché que j’ai montré sur l’autre photo est ici une presqu’île adoucie par la mer.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Nous voilà donc revenus à la ville de Psara, où se trouve le port. On le voit –on s’en doutait–, ce n’est pas une grande métropole. La ville est dominée par la masse imposante de l’église Agios Nikolaos. Sa construction a commencé en 1783 avec des esclaves noirs. Il fallait construire au saint protecteur de la marine une grande maison, en cette époque où la flotte de Psara était en plein développement. On faisait venir ici des marbres de Chios et d’autres îles de la mer Égée, ainsi que de Malte et de Marseille. C’est du moins ce que je lis, mais je ne suis pas sûr qu’il y ait du marbre à Marseille, à moins que de ce port ne soient expédiés des marbres des Pyrénées ou d’ailleurs. À la fin des travaux, une abomination: les ouvriers ont été emmurés à l’extérieur de l’église, et ils s’y trouvent encore aujourd’hui. Une église chrétienne!!! En l’honneur de saint Nicolas qui, selon la légende, avait eu pitié des trois petits enfants mis au saloir par un boucher et les avait ressuscités. Qui avait également donné des pièces d’or, prenant en pitié les trois jeunes filles que leur père, à court d’argent, allait prostituer. Vu la personnalité attribuée à ce saint, comment des croyants ont-ils pu lui sacrifier cruellement les esclaves qui lui avaient construit son église?

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014
L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Le monument fait vingt-huit mètres de long sur quatorze de large, et vingt-quatre mètres de haut. Pour assurer la luminosité de l’intérieur, il comptait pas moins de soixante-sept fenêtres et huit portes (dont, pour des raisons que j’ignore, il ne reste aujourd’hui que cinquante-et-une fenêtres et sept portes). L’église avait reçu nombre d’objets précieux, des lustres de cristal, des icônes en argent, des chandeliers en argent doré, des vases sacrés de grande valeur offerts par Ioannis Varvakis dont je vais parler dans un instant, et tout cela a été pillé, emporté par les Turcs en 1824. Seul l’évangile a pu être sauvé jusqu’à ce jour. Quasiment détruite, l’église a été restaurée, je devrais presque dire reconstruite en 1863, et l’on peut voir qu’aujourd’hui d’immenses travaux ont de nouveau été entrepris pour parfaire cette restauration. Quoique, comme je l’ai dit, l’année de naissance de Kanaris ne soit pas connue avec certitude, les Psariotes aiment à dire que c’est 1793, parce qu’ainsi cela correspond symboliquement avec l’année d’achèvement de la construction, car c’est dans cette église que, devenu adulte, le grand homme est venu prier avant de partir œuvrer à la libération de la Grèce.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Tout à l’heure, j’ai montré quelques natifs de Psara qui avaient été des héros de la Guerre d’Indépendance. J’ai volontairement mis à part cet autre natif de Psara, Ioannis Varvakis, parce qu’il ne s’est pas rendu célèbre de la même manière.

 

On ne sait pas exactement quand naît, en 1745 le petit Ioannis Léontidis. Participant, très jeune, à des opérations de piraterie, il y acquiert le surnom de Varvakis. Ses méthodes lui permettent un enrichissement rapide, et il n’a pas vingt ans quand il peut s’offrir son premier bateau armé de canons. Si, dans la Guerre d’Indépendance, Papanikolis a été le premier à utiliser le système du navire incendiaire contre l’ennemi, la méthode existait déjà, puisque durant la guerre russo-turque il a ainsi sacrifié son bateau, participant à la destruction de la flotte ottomane à Çeşme en 1770. L’intention était noble, quoique pas tout à fait désintéressée puisqu’après ce sacrifice il se rend à Saint-Pétersbourg et demande audience à la tsarine Catherine II. Elle accepte de le recevoir et il sait l’émouvoir puisqu’elle lui donne mille roubles d’or et le droit de pêcher l’esturgeon, ce poisson dont les précieux œufs noirs sont le caviar, dans la mer Caspienne. Il se fait russe sous le nom d’Ivan Andreevich Varvatsi (Иван Андреевич Варваци, soit Jean, fils d’André, Varvatsi) et s’installe à Astrakhan, ville située en Russie, à l’embouchure de la Volga dans la Caspienne. Sa richesse s’accroît à vitesse grand V, il est comblé d’honneurs, anobli, décoré, etc. En 1824, apprenant le désastre de son île natale, il revient en Grèce (il a alors près de quatre-vingts ans) et s’établit dans l’île de Zante. Là, il va utiliser sa fortune à aider les victimes de la guerre, à favoriser l’éducation, à participer à diverses œuvres. Nous avons vu que déjà du temps où il était “russe”, il avait généreusement doté l’église Saint-Nicolas de Psara. Il meurt un an après son retour en Grèce, léguant un million de drachmes à son pays.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

À la différence de ce que l’histoire nous rapporte de la personnalité des héros de l’Indépendance (mais quelle est la part de l’hagiographie?), la figure de Varvakis/Varvatsi est plus contrastée, entre l’ambition démesurée, l’arrivisme, l’affairisme, et la générosité envers son église et envers ses concitoyens. Devant ce petit édicule sur le port, dédié à saint Alexandre, je me trouve face à l’évocation d’un héros contemporain, dont la vie m’est inconnue à part l’acte final de son sacrifice et de sa mort. Si l’on célèbre ici saint Alexandre, c’est parce qu’il est le saint patron d’Alexandre Petralis. Je lis: “En mémoire du marin Alexandre Petralis qui a sacrifié sa vie pour sauver l’équipage du ‘Panagia Psariani’ [Vierge Psariote] le quinze février 2005. Tu vivras dans nos cœurs. Sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs”.

L’île de Psara. Samedi 26 juillet 2014

Et voilà, nous nous sommes rembarqués et arrivons à Chios, au port de Mesta où nous attend sagement notre camping-car. Mais il nous tourne le dos, il ne nous voit pas arriver, nous allons le surprendre en lui disant “coucou” de tout près!

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Published by Thierry Jamard
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12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 23:55

Nous voilà dans un musée tellement riche que je n’en finis pas de sélectionner mes photos, sans parvenir à en éliminer un nombre suffisant. Alors tant pis, j’en garde… 18 pour cent. Et ça fait un gros paquet.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Commençons par quelques constructions ou éléments d’architecture. Ci-dessus, dans la cour du musée, une tombe macédonienne du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Alexandre le Grand (356-323) a libéré l’Ionie, avec Chios, des Perses, et tout à la fin du troisième siècle, en 201, l’île est prise par Philippe V, roi de Macédoine. Le terme “macédonienne” signifie donc “postérieure à la conquête”, et “de type macédonien”. Celle-ci a été trouvée dans l’actuelle ville de Chios, capitale de l’île.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Dans mon précédent article, Villages de Chios avec des sites antiques, j’ai dit quelques mots du site archéologique de Kato Fanon et du sanctuaire d’Apollon Fanéos. Ce chapiteau de colonne en provient. Il est de type ionique avec des “yeux” insérés dans les volutes, taillé dans une pierre calcaire, et date du dernier quart du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Pour cet autre chapiteau de colonne, nous remontons dans le temps, à la première moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ; il a été trouvé dans la ville de Chios. Ses ornements sur quatre niveaux, très élaborés, sont tout à fait originaux.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Cet autre élément architectural est un fragment de frise datant de l’antiquité tardive. Le buste du guerrier qui y est représenté en bas-relief est encadré par deux boucliers. Sa provenance n'est pas précisée.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ici… aucune indication. Il est assez évident qu’il s’agit d’urnes funéraires, mais comme pour la frise précédente on ne nous dit ni le lieu d’où elles proviennent, ni la date de l’incinération du défunt.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Après ces urnes funéraires, ne changeons pas de sujet, voici deux stèles funéraires. Sur la première, le nom du défunt est gravé, il s’appelle Τειμησίπολις (Timisipolis, disent les Grecs d’aujourd’hui, mais puisque ce Grec est mort au premier siècle avant Jésus-Christ, il convient de l’appeler Teimêsipolis). Concernant le lieu, c’est vague: “île de Chios”… Ce monsieur tient une grappe de raisin qu’un coq picore.

 

Quant au second marbre, qui vient de Pyrgi et remonte au deuxième siècle avant Jésus-Christ, ce bas-relief représente un repas funéraire. En haut à l’arrière-plan, on voit à gauche un serpent et à l’autre bout à droite une tête de cheval, qui sont considérés comme des symboles chtoniens. On voit aussi une paire de cnémides et un casque, qui indiquent que le mort était un soldat.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Passons maintenant à des pierres gravées. Il y a d’abord les pierres portant des inscriptions. Dans l’antiquité on pouvait écrire sur papyrus, comme les Égyptiens, et plus tard sur parchemin (mot qui vient du latin pergamena, “pergamienne”) quand la bibliothèque de Pergame n’a plus été autorisée à importer le papyrus égyptien, parce que la bibliothèque d’Alexandrie voulait rester la première au monde. On écrivait sur des tablettes revêtues de cire. Les Mycéniens écrivaient dans l’argile fraîche, que l’on pouvait effacer d’un frottement du pouce, et dont les textes ont été sauvés par l’incendie des palais, qui a cuit l’argile. Mais quand un texte devait être préservé sur un support durable, on le gravait dans la pierre.

 

C’est le cas du texte ci-dessus, une “lettre” d’Alexandre le Grand adressée en 332 avant Jésus-Christ à la population de Chios. Il ordonne que soit rétabli dans l’île un régime démocratique, avec retour des exilés, et il définit par ailleurs les droits et obligations des citoyens à l’égard du roi. Cette pierre a été trouvée en plein cœur de l’île, à Ververato (sur Google Earth, je repère l’emplacement de la place centrale: 38°20’03”N / 26°05’09” mais je n’ai pas exactement pu localiser le lieudit Flamouni et l’église Agios Georgios où elle a été déterrée). Intéressant de constater qu’il était roi, que l’on devait se soumettre à ses décisions, mais que parallèlement à cela il exigeait dans chacune des provinces qu’il conquérait l’établissement d’un gouvernement local autonome et démocratique.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

C’est dans le kastro (château) de Chios qu’a été trouvée cette pierre, dont on ne nous explique pas pourquoi elle est découpée en arc de cercle du côté droit. Elle est d’assez peu postérieure à la précédente lettre d’Alexandre, mais date probablement d’après sa mort, puisqu’elle est des alentours de 320 avant Jésus-Christ. Il s’agit d’un décret du peuple de Chios pour conférer des honneurs à des juges venus de l’île de Naxos et de l’île d’Andros, qui avaient été invités à venir trancher des différends entre des citoyens de Chios.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ce décret du peuple de Chios trouvé à Palaiokastro, dans la ville de Chios, est du milieu du troisième siècle avant Jésus-Christ. Il y est question d’Apollophane, fils d’Apollodore, agent du roi Ptolémée. En ce milieu de siècle, ce peut être la fin du règne de Ptolémée II (283-246) ou le début du règne de Ptolémée III (246-222). Le décret honore Apollophane pour son comportement à l’égard du peuple de Chios et pour la manière positive et juste dont il a exécuté les ordres de Ptolémée. À la mort d’Alexandre en 323, l’immense empire qu’il a conquis est partagé entre ses diadoques (ses généraux qui deviennent ses successeurs), l’Égypte échoit en partage aux Lagides, c’est-à-dire la famille des Ptolémée (le premier Ptolémée était fil de Lagos), et Chios semble avoir été incluse dans le lot de Lysimaque, qui règne sur le tour de la Mer Noire et sur une grande part ouest de l’Asie Mineure. Mais ensuite les sources historiques et archéologiques sont presque muettes sur ce qu’il advient de Chios lors des luttes et des guerres entre les diadoques et leurs descendants. Ce décret est par conséquent une indication très importante, car on sait que Ptolémée III, victorieux de Séleucos II, roi de Syrie, va annexer en 241 quelques territoires du sud de l’Asie Mineure et des îles de la Mer Égée. Ce Ptolémée qui envoie à Chios un représentant porteur de ses ordres, serait donc Ptolémée III, et on peut ainsi en conclure que Chios était tombée dans le giron de l’Égypte.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Nous franchissons les siècles pour nous retrouver au milieu du premier siècle de notre ère. Cette pierre, mise au jour dans la ville de Chios, est gravée d’un décret décernant les honneurs à une certaine Claudia Métrodora pour la remercier des nombreux services rendus à Chios, sa patrie. Son nom, Κλαυδία Μητροδώρα, est écrit en caractères grecs, le nom de Métrodora lui-même, dont l’étymologie signifie “Don de la Mère”, est grec, mais le prénom est latin. À cette époque, Chios est intégrée dans l’Empire Romain, et l’empereur se nomme Claude (Claudius, 41-54 après Jésus-Christ). En Grèce, la plupart du temps on continue à donner aux enfants des noms grecs, mais dans certaines familles, par snobisme, ou par ambition, ou par “modernisme”, ou du fait d’un mariage mixte, etc., on donne parfois des noms latins. L’autre nom est celui du père ou celui de l’époux, accordé au féminin. On trouve ce nom de Métrodoros chez Hérodote (IV, 138) pour un Ionien de Proconnèse (île de la mer de Marmara) à la fin du sixième siècle avant Jésus-Christ. Près de six siècles ont passé, bien des mouvements au sein du monde grec ont eu lieu, mais Chios est une île ionienne comme l’île de Proconnèse.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Cette inscription est encore plus tardive, elle est du troisième siècle après Jésus-Christ. Elle aussi provient de la ville de Chios, dans le kastro. Il faut s’accrocher pour comprendre la généalogie d’Épaphrodeitos et d’Apollonia, le couple pour qui a été gravée cette inscription funéraire. Épaphrodeitos, le mari, est fils de Théodotos. Apollonia, sa femme, est fille d’Eschine, et mère d’un Eschine lui aussi, comme son grand-père. Mais il semblerait que ce fils ne soit pas le fils d’Épaphrodeitos, et qu’il soit issu d’un premier mariage d’Apollonia avec Antiochos. Toujours est-il que c’est Épaphrodeitos qui, de son vivant, et conjointement avec son beau-fils Eschine, a fait ériger le monument sur lequel était fixée cette inscription. Il est écrit également que le réemploi de ce monument est interdit. On sait, en effet, qu’il était d’usage courant de récupérer des sarcophages, des monuments funéraires, des stèles pour d’autres défunts: c’est plus économique, et leurs occupants ne sont plus en mesure de protester. Aussi dans beaucoup de cités y a-t-il eu des lois punissant ce réemploi s’il était expressément interdit par les héritiers. D’où cette précision gravée.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Mais les gravures sur pierre ne concernent pas exclusivement des textes. Il y a également des dessins. Nous avons vu beaucoup de musées en Grèce, nous avons vu beaucoup de textes gravés, mais des dessins gravés nous n’en avons presque jamais vu. Et ici il y en a un bon nombre, c’est fascinant. Sur ce fragment de frise de marbre d’un monument funéraire qui vient de Palaiokastro dans la ville de Chios et qui date de 420 avant Jésus-Christ, sont représentés des oiseaux aquatiques, et c’est plein de vie. Celui de gauche plonge son bec dans l’eau, les deux autres s’ébrouent en battant des ailes. La gravure est encore assez visible, mais puisque le musée en propose une reproduction, je la présente aussi. Ce n’en est que plus clair.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Car la gravure suivante, pour laquelle je n’ai pas de “traduction” dessinée par le musée, est bien peu lisible, malheureusement. J’en montre aussi un détail de son côté gauche, cette danseuse en gros plan est un peu plus visible. Cette pierre est peut-être un morceau de stèle funéraire, peut-être un morceau d’autel. La datation indique cinquième ou quatrième siècle avant Jésus-Christ, donc la même chose que les oiseaux de tout à l’heure, seulement moins précis…

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ici le dessin est légèrement plus visible, et de plus je dispose d’une reproduction dessinée par le musée. Ce fragment d’entablement en marbre provient des alentours de Saint Pantéléimon, dans la capitale de l’île, et représente la proue d’une trière. Nous sommes un siècle après la gravure précédente, quatrième ou troisième siècle avant Jésus-Christ.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

C’est peut-être de la forteresse de Chios que provient cette pierre, on ne sait pas trop. Et on ne sait pas non plus si c’est un morceau de stèle funéraire ou un morceau d’autel. Mais ce qui semble être sûr c’est qu’elle est du troisième siècle avant Jésus-Christ. Et l’on voit qu’elle est gravée sur trois côtés: au centre, au-dessus d’une femme assise jouant de la cithare et accompagnée d’une enfant ou d’une esclave lui apportant un coffret, on lit les quatre lettres ΜΠΡΟ (mpro), et pour une raison que j’ignore le musée complète [La]mpro[n] (Λάμπρον) pour l’inscription, et nous dit que c’est παράσταση της Λάμπτου, ce qui veut dire “une représentation de Lampros”, ce nom étant féminin (puisqu’en grec on met toujours un article avant le nom, il est écrit “la Lampros”, au féminin). L’adjectif lampros, en grec ancien, signifie brillant, clair, limpide, et son féminin est lampra. En outre, le musée choisit de mettre l’accent tonique sur la première syllabe, alors que cet adjectif grec est accentué sur la syllabe finale (λαμπρός, λαμπρά).

 

Sur les deux faces qui encadrent cette joueuse de cithare, qu’elle s’appelle Lampros ou autrement, sont représentées deux sirènes, l’une jouant de la double flûte et l’autre de la lyre. On se rappelle, bien sûr, que les sirènes de l’antiquité ont une tête et un buste de femme et que le bas de leur corps est celui d’un oiseau. Et elles volent, puisqu’Ulysse est sur son bateau quand elles viennent chanter leur chant merveilleux. Quand le mot apparaît dans la langue française, en 1265, il désigne une femme à queue de poisson, venue de la mythologie scandinave.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Les plus anciens objets livrés par des fouilles archéologiques à Chios remontent au début de la période néolithique, entre 6000 et 5000 avant Jésus-Christ. À l’extrême nord-ouest de l’île se trouve près du village d’Agios Galas une caverne qui a d’abord servi d’habitat puis est devenue un lieu de culte après la période archaïque. Dans mon précédent article, Villages de Chios avec des sites antiques, j’ai parlé un petit peu d’Emporeios (Emborios), or on a retrouvé là des traces d’un habitat du début et du milieu de l’âge du bronze, ainsi que de l’époque mycénienne. Et encore plus à l’extrême sud de l’île qu’Emporeios, à Dotia, on a découvert une chambre funéraire taillée dans le roc qui date de la fin du néolithique. Je vais donc montrer quelques poteries en suivant l’ordre chronologique.

 

Ci-dessus, nous sommes à Emporeios, à la fin du néolithique, et nous voyons d’abord un pithos décoré de chevrons incisés. Ses flancs portent de petites excroissances percées, qui étaient destinées à fixer le couvercle. Ensuite, c’est une cruche à double bec avec des décorations en excroissance en forme de cornes. Puis vient un pot monté sur trois pieds et muni d’un couvercle pour des cuissons à l’étouffée. Et enfin, c’est une coupe à deux anses en forme d’étoile. Comme on le voit, cette époque très reculée invente des formes élaborées qui allient l’esthétique au fonctionnel.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

À Dotia, on n’a pas trouvé qu’une chambre funéraire néolithique, car cette pyxide avec couvercle en provient, et elle est un peu plus jeune, elle date du début de l’âge du bronze. C’est une jolie petite boîte à bijoux à la décoration gravée.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Nous sommes toujours à l’âge du bronze, mais un peu plus tard, à l’époque mycénienne, pour ce bol décoré de 1375-1300 avant Jésus-Christ.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Et du mycénien encore, de 1300-1225, pour ces trois accessoires en terre décorée, une jarre ventrue avec le bec au sommet, déporté par rapport à l’anse, puis une autre jarre, en cône inversé, également avec bec déporté, et enfin une fiasque avec verseuse centrale, au milieu de la poignée. Il y a donc quelques différences, mais tout cela est très proche, et provient peut-être du même atelier.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Dans la fourchette 900-850 avant Jésus-Christ, il n’y a pas encore de textes grecs, on peut donc dire que c’est la fin de l’époque préhistorique. De cette époque, le musée nous montre cette amphore décorée et ce qu’il appelle une petite amphore, et qui pour moi serait plutôt un pot à anses, non décoré.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Nous voici arrivés aux temps historiques, à l’époque archaïque, 640-620 avant Jésus-Christ, avec cette hydrie peinte qui a été découverte dans la ville de Chios.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ces poteries sont malheureusement cassées, mais il reste encore des parties significatives des corps d’animaux qui y sont représentés. J’en montre ici trois, mais le musée en expose beaucoup d’autres, et dit globalement, pour l’ensemble, qu’ils viennent de la ville de Chios ou du sanctuaire du port d’Emporeios. Je ne peux donc préciser duquel de ces deux endroits proviennent ces trois fragments, mais ils sont datés 630-600 avant Jésus-Christ. Ces chèvres –ou peut-être plutôt ces bouquetins– et ce chien sont merveilleusement dessinés, saisis sur le vif.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ce fragment, que les archéologues ont daté 600-580 avant Jésus-Christ et qui provient de la ville de Chios est un morceau de lékanè (λέκανη), c’est-à-dire une coupe large et peu profonde, à deux anses. On notera que, pour accentuer le dynamisme, de ligne en ligne les animaux alternent la direction de leur déplacement, les sphinx vers la gauche, les lions vers la droite, les oiseaux vers la gauche.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

C’est dans la ville de Chios pour l’un, à Emporeios pour l’autre, qu’ont été trouvés ces deux fragments de coupes à boire de 580-540 avant Jésus-Christ. Le dessin y est si semblable que tous deux proviennent certainement du même atelier qui devait les produire en série. Ils représentent des komastes, c’est-à-dire des fêtards. Ce mot de “fêtards” est d’ailleurs un peu impropre, parce qu’il est vaguement péjoratif, valeur qu’il n’a pas en grec.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ces élégantes danseuses en relief ornaient un pithos, sorte de grande jarre où l’on conservait l’huile, ou le blé, etc. Ce fragment, trouvé à Palaikastro dans la ville de Chios, est daté 575-560 avant Jésus-Christ.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Et encore un dernier fragment de poterie, avec celui-ci qui est décoré en relief de palmettes et d’un triton tenant une pieuvre. Il vient de la ville de Chios et date de 550-525 avant Jésus-Christ.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ces pots, ces vases, ces coupes, c’est fini pour aujourd’hui dans ce musée, mais nous n’allons pas quitter la terre cuite, avec un certain nombre de sculptures. Et de même que précédemment, je vais suivre l’ordre chronologique, mais ici nous commençons là où nous avons terminé avec ce fragment représentant un triton. Car ce buste de femme est daté du milieu du cinquième siècle. Il vient du sanctuaire d’Athéna à Emporeios. Cette sorte de tunique qu’elle porte est un peplos.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Époque classique, nous dit-on pour ce visage féminin enveloppé d’un voile, c’est-à-dire le cinquième siècle avant Jésus-Christ. Il s’agit d’une décoration moulée qui décorait un article de vaisselle (eh bien, nous y sommes quand même revenus, à la vaisselle!). Ce fragment a été déterré dans la ville de Chios.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Poursuivant notre avancée dans le temps, nous arrivons au début du quatrième siècle (qui est encore l’époque classique), et nous sommes de retour au sanctuaire d’Athéna à Emporeios. Cette statuette représente une danseuse qui s’accompagne du son du tympanon qu’elle tient dans sa main gauche et fait résonner en le frappant de la main droite.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Nous arrivons maintenant à l’époque hellénistique, l’âge d’or du modelage. Dans tous les musées de Grèce que nous avons visités, j’ai fait une riche collecte de photos de terres cuites. La production a été tellement abondante qu’elle a permis aux archéologues de définir, pour chaque cité, pour chaque atelier, quel était leur style, mais même –avec la collaboration de chimistes– quelle était la composition de la terre utilisée, laquelle influence la couleur finale de l’objet. Chios rejoint, pour les productions abondantes et de qualité ,des cités d’Asie Mineure réputées pour leurs terres cuites, comme Smyrne, Pergame, Myrina, Cnide. Les sujets le plus souvent traités sont Aphrodite, les éphèbes nus, les Victoires, des danseuses. Aux quatrième et troisième siècles, ce seront Tanagra, en Béotie, et Alexandrie, en Égypte, qui abriteront les plus célèbres ateliers. Alexandrie importait sa terre, mais à partir du deuxième siècle avant Jésus-Christ, les ateliers cesseront ces importations et utiliseront la boue du Nil, et leur production tendra vers la copie, en terre cuite de dimensions réduites, de grandes statues de marbre. Et si je dis cela ici, c’est parce que Chios s’est visiblement inspirée, à la fin de l’époque hellénistique, des œuvres d’Alexandrie. Puis vient l’époque romaine, et les statuettes perdent toutes leurs qualités, les corps sont schématiques, les détails sont négligés.

 

Ci-dessus, cette belle tête d’homme âgé barbu est de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ. On y voit les rides, et surtout un air las et usé.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ce jeune homme est daté un peu grossièrement quatrième, troisième siècle. On note qu’il est vêtu d’une chlamyde, et qu’il porte sur la tête un bonnet rond, qui est une καυσία (kavsia) macédonienne. Ce n’est pas étonnant, puisqu’à cette époque Chios a été conquise par Alexandre le Grand et qu’après sa mort elle est tombée sous la domination de l’un de ses diadoques macédoniens.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Le couvre-chef que porte cette tête de femme d’époque hellénistique n’est ni discret ni pratique! Le musée dit: “Tête de figurine féminine avec une kalyptra en forme de tour”. C’est curieux, parce que la kalyptra (καλύπτρα) est une sorte de voile que les femmes portaient sur la tête, et le mot apparaît déjà dans l’Iliade et dans l’Odyssée. Si cette femme portait un voile roulé en forme de gros chignon, je pense que le mot serait impropre, mais je le comprendrais; en revanche, cette tour faite d’une matière rigide… le mot ne lui convient absolument pas. Et pourquoi cette femme porte-t-elle ce genre de monument? Chaque ville a sa Tychè, la divinité de sa destinée, qui est généralement représentée avec les murailles de la ville sur la tête. Cette construction sur la tête de cette figurine est bien cassée, on ne voit pas trop ce que c’est, mais je me demande si cette femme n’est pas la Tychè de Chios.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Et voilà, nous sommes arrivés au premier siècle avant Jésus-Christ. Arbitrairement, les historiens définissent la période hellénistique entre la mort d’Alexandre le Grand en 323 avant Jésus-Christ, et le suicide de Cléopâtre VII en 30 avant Jésus-Christ. En ce premier siècle, nous sommes donc à la toute fin de l’époque hellénistique ou au tout début de l’époque romaine. Ces masques de théâtre sont expressifs, certes, mais très caricaturaux. Ce sont donc certainement des masques de comédie.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

En grec ancien, le δοῦλος, au féminin la δούλη (doulos, doulè), désigne l’esclave. L’adjectif ἱερός (hiéros) signifie sacré. Et donc un ou une hiérodule est un / une esclave sacré(e) au service d’un dieu ou d’une déesse dans son temple. Tout particulièrement, les femmes qui doivent se livrer à la prostitution sacrée dans les temples d’Aphrodite sont la plupart du temps des hiérodules. Si je raconte tout cela, c’est parce que les trois statuettes ci-dessus représentent des hiérodules. On nous dit que les deux premières sont du premier siècle avant Jésus-Christ, et que la troisième est de la fin de l’époque hellénistique… ce qui revient à peu près au même! Et il est dommage que les responsables de la muséographie, archéologues ou conservateurs, qui ont rédigé les notes explicatives se limitent à dire que la dernière a les mains sur la poitrine sans dire quelle peut être la signification de ce geste, et que les deux premières portent au milieu de la poitrine un petit écusson tenu par des ficelles entrecroisées sans dire quels en sont le but et l’utilité, car tout cela on le voit, il est inutile de le préciser, mais ce que le visiteur souhaite, c’est comprendre ce qu’il voit.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Et puisque c’est surtout dans les temples d’Aphrodite que l’on voit des hiérodules, eh bien voici maintenant la déesse. La première est dite de type cnidien (de la ville de Cnide, sur une longue presqu’île à l’extrême sud-ouest de l’Asie Mineure aujourd’hui turque) et date du premier siècle avant Jésus-Christ, tandis que la seconde, de type Genitrix, est soit contemporaine, soit un peu plus tardive, puisque l’on trouve la datation premier siècle avant Jésus-Christ ou premier siècle après.

 

On a remarqué que l’Aphrodite de type cnidien est nue tandis que la seconde est vêtue, quoique dévoilant un sein et portant une tunique d’un tissu très fin plaqué au corps. C’est l’occasion de raconter une anecdote que, peut-être, tout le monde ne connaît pas. Cos, l’une des îles du Dodécanèse que nous visiterons prochainement, avait commandé une statue d’Aphrodite au grand sculpteur Praxitèle, qui a vécu au quatrième siècle avant Jésus-Christ. Lui, réfléchissant à son projet de statue alors qu’il était sur la plage, voit sortir de l’eau, nue, sa maîtresse Phrynè dont la beauté était proverbiale. C’est le cas de le dire, son corps était sculptural, et voilà: Praxitèle tenait son modèle. Quoique leur relation ait été intime, elle a peut-être mis sa main sur son sexe dans un geste de pudeur. À l’époque, les grandes statues de marbre représentant des femmes, déesses ou mortelles, étaient habillées. En voyant cette Aphrodite, les habitants de Cos ont été indignés, ils se sont voilé la face, ils ont poussé les hauts cris, ils ont refusé la statue. Praxitèle alors, pour remplir son contrat, a sculpté une autre Aphrodite, plus pudiquement vêtue. Les habitants de Cnide, au contraire, moins prudes, séduits par la beauté de l’œuvre, l’ont acquise pour leur compte et l’ont placée dans leur temple d’Aphrodite. Par la suite, la nudité des statues s’est répandue, et Cnide a reçu des offres d’achat de leur Aphrodite pour des prix très élevés, mais pas question de s’en défaire, ils l’ont jalousement gardée. Dans les siècles qui ont suivi, l’Aphrodite de type cnidien, nue avec une main sur le sexe, a été amplement copiée et réinterprétée, en marbre de grande taille, en petite terre cuite comme ici, en bronze, mais jamais aucun sculpteur n’est parvenu à surpasser l’œuvre originale du quatrième siècle par Praxitèle. Et il est certain que, comme je le disais tout à l’heure, ces statuettes n’ont pas la finesse des terres cuites plus anciennes.

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Ces jeunes hommes, le premier avec un fin collier de barbe, le second avec de très longs favoris, sont tous deux situés dans cette fourchette du premier siècle avant Jésus-Christ au premier siècle après.

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Je viens de montrer deux messieurs, il ne serait pas galant de ma part de ne pas montrer deux dames. Et de ne pas les montrer ensuite, non pas pour donner priorité aux hommes, mais pour garder leur charme pour “la bonne bouche”. Elles sont, elles aussi, datées de la fourchette premier siècle avant Jésus-Christ / premier siècle après.

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Et pour en finir avec les statuettes de terre cuite, un groupe grotesque, ce nain chevauchant un sanglier. Il est à situer dans la même fourchette que les terres cuites précédentes. C’est amusant, mais il n’y a aucune finesse dans la réalisation.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
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Nous commençons les “divers” par des ornements, par l’élégance, loin dans le passé. Ces colliers remontent à 1375-1170 avant Jésus-Christ pour la première série réalisée en pâte de verre, et à 1450-1100 pour le collier en sardoine taillée en amande.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
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Une tout autre époque pour un sujet tout autre. Nous sommes dans la seconde moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ. C’est néanmoins loin dans le passé, et pourtant ce crâne humain témoigne qu’à cette époque les chirurgiens étaient capables de pratiquer des trépanations du crâne. Bien sûr dans l’antiquité les Grecs ne connaissaient ni l’ordinateur ni le smartphone, ils ne regardaient pas le 20 heures à la télévision et ne se déplaçaient pas en 4x4 polluant, mais ils avaient atteint un remarquable degré de civilisation, issu d’une réflexion philosophique sur l’Homme, sur les causes et les conséquences, etc.

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L’huile, le vin, le fromage, le poisson salé, les céréales –entre autres– étaient transportés dans des amphores, et certains de ces produits étaient exportés très loin. Et comme, hélas, beaucoup de bateaux ont coulé, on a retrouvé un très grand nombre de ces amphores au fond de la mer, ainsi que beaucoup d’autres qui étaient restées stockées dans des entrepôts ou dans des demeures particulières. Les amphores à fond en pointe, qui ont apparu en Palestine dès le quatorzième siècle avant Jésus-Christ, avaient une forme commode pour le transport des liquides, en particulier le vin que l’on embarquait dans les cales de navires, parce que cette forme permettait de les bloquer, et en outre la prise de cette base était plus aisée pour renverser l’amphore quand on voulait en verser le contenu. C’est surtout quand le commerce du vin a pris une énorme importance en Grèce, à partir du sixième siècle avant Jésus-Christ, que cette forme a connu la plus vaste diffusion. Évoquant les pièces de monnaie de Chios, Tournefort écrit, en 1717: “On y représentait aussi des cruches pointues par le bas et à deux anses vers le col; cette figure était propre pour en faire séparer la lie qui se précipitait toute à la pointe après qu'on les avait enterrées; ensuite on en pompait le vin”.

 

Chaque région vinicole, Thasos, Lesbos, Cos, Rhodes, Cnide, et aussi Chios, avait sa forme d’amphore reconnaissable, mais en outre un sceau venait généralement estampiller, à partir du cinquième siècle, une poignée de l’amphore, garantissant son origine, sa juste contenance, son contenu. Vers 430 avant Jésus-Christ, la capacité de l’amphore de Chios est passée de 20 à 23 litres. Des ateliers de fabrication d’amphores ont été repérés dans l’île, l’un dans la ville de Chios créé dans la première moitié du cinquième siècle; l’autre qui a été actif à l’époque hellénistique puis à l’époque romaine, était à Limnia (Λημνιά), au nord-ouest de l’île, là où la côte s’est incurvée et regarde vers le sud-ouest.

 

Du quatrième au premier siècle, la forme s’affine, moins ventrue, et il se forme un angle entre le corps et le cou, qui a tendance à s’allonger. Ma première photo ci-dessus montre une amphore ventrue, et donc plus ancienne, datée 500-480 avant Jésus-Christ. La forme plus fine de celle de ma seconde photo, avec des épaules qui font un angle, se révèle plus tardive, comme je l’expliquais il y a un instant: elle est datée 425-400, soit une soixantaine d’années plus jeune que la précédente. Quant à la série de quatre amphores de ma troisième photo, leur col nettement allongé par rapport à la seconde signifie que l’on est encore plus tard, car elles datent du quatrième siècle. “Quatrième siècle”, c’est un peu vague, mais puisque cela nous situe entre 399 et 300, c’est quand même postérieur. De plus, du fait de la très nette évolution de la longueur du col, je suppose qu’il ne s’agit pas du début du siècle.

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Il y a également des pièces de monnaie dans ce musée. Je n’en montre que peu, puisque lors de nos deux visites au musée numismatique d’Athènes j’ai eu l’occasion d’en présenter beaucoup. Toutes les quatre sont en argent. Sur la ligne du haut, il s’agit deux fois du profil de Ptolémée Ier Sôter, qui a créé la dynastie des Lagides et a régné sur l’Égypte de 323 (la mort d’Alexandre le Grand) à sa propre mort en 283. Et, sur la ligne du bas, à gauche cet aigle figure également sur une pièce de ce Ptolémée Ier.

 

En bas à droite, quand j’ai vu cette pièce, j’ai trouvé que ce profil ressemblait tellement aux deux du haut que j’ai pensé que c’était le même homme. Il m’a fallu relire à plusieurs reprises la légende, non, ce n’est pas lui, et de plus c’est une femme: c’est Bérénice II (267-221), qui a épousé Ptolémée III Évergète. Comme, depuis Ptolémée II Philadelphe (“qui aime sa sœur”), les rois, puis pharaons d’Égypte Lagides ont épousé leur sœur pour suivre la tradition des pharaons égyptiens qui, étant des dieux, ne pouvaient mêler leur sang à celui d’une simple femme, je me suis dit que cette ressemblance tenait à leur fraternité. Pas du tout, ils n’ont pas de sang en commun. Essayons d’être clair: Ptolémée Ier est un général d’Alexandre, avec Bérénice Ière il engendre (entre autres) Ptolémée II et Arsinoé. Plus tard, Ptolémée II épousera Arsinoé (les “Philadelphes”), et d’eux naîtra Ptolémée III.

 

Cette Bérénice Ière qui a épousé Ptolémée Ier avait eu, d’un premier mariage avec un certain Philippe, un fils nommé Magas. Puis Magas, marié à Apama, une Séleucide descendante d’un autre général d’Alexandre, donne naissance à notre Bérénice II de la pièce de monnaie.

 

En résumé, Bérénice II est le petite-fille de Bérénice Ière, Ptolémée II et Ptolémée III sont le fils et le petit-fils de Bérénice Ière. C’est là leur seul lien de parenté. Par conséquent, puisqu’il n’y a aucun sang commun entre Ptolémée Ier et Bérénice Ière, il n’y a aucune raison pour que Bérénice II ressemble à Ptolémée Ier. Oh là là, c’est bien embrouillé et bien difficile. Alors passons!!!

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Moins embrouillé, un article domestique. De façon très laconique, le musée décrit l’objet comme “crochets de bronze pour suspendre”. Pas de datation. C’est vrai, dans les cuisines, aujourd’hui comme par le passé, quand les louches, grandes cuillères et autres accessoires sont percés d’un trou dans leur manche ou sont garnis d’un anneau, il est commode de les suspendre au mur pour les avoir instantanément sous la main quand on en a besoin, et tel était peut-être l’usage de ce triple crochet.

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Pour cette couronne à feuilles d’olivier en or, on nous donne une datation, époque hellénistique ou début de l’époque romaine. Il était fréquent que dans les familles de l’aristocratie les convives des banquets se parent de couronnes, et la richesse de la couronne était souvent utilisée comme marque de la richesse ou du rang de celui qui la portait.

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Cette mini-figurine en ivoire représentant un cheval et son cavalier (enfin... une jambe et un bras du cavalier) a été trouvée dans le port du sanctuaire d’Emporeios. Elle date du milieu du septième siècle avant Jésus-Christ et elle est d’une finesse remarquable.

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Trouvé dans le temple d’Apollon Fanéos à Kato Fanon (voir mon précédent article intitulé Villages de Chios avec des sites antiques), ce cheval en bronze du milieu du sixième siècle avant notre ère avait été fixé sur un chaudron comme décoration, peut-être aussi comme poignée.

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Autre objet, ce petit sceau d’ivoire en forme de lion couché, datant de la fin du huitième siècle avant Jésus-Christ et provenant du port du sanctuaire à Emporeios. Ce que l’on voit sur ma photo, c’est le dessus du sceau, et puisqu’il est posé sur une étagère on ne peut évidemment pas voir le dessous mais, selon le musée, la face qui laisse son empreinte représente un sphinx ailé et le schéma d’un arbre.

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Ceci est un chaudron miniature, on ne peut l’utiliser pour cuisiner. Il est en bronze et date du milieu du sixième siècle avant Jésus-Christ. J’aimerais bien savoir quel était son usage, mais le musée n’en dit rien, peut-être parce que les archéologues n’en savent pas plus que moi: jouet d’enfant? Bibelot décoratif? Objet votif offert à un dieu par un cuisinier? Évocation de l’activité d’un défunt déposée dans sa tombe?

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Provenant du sanctuaire d’Apollon à Kato Fanon et datant de la seconde moitié du sixième siècle avant Jésus-Christ, ce guerrier portant casque et cuirasse est fait d’argent doré. Cette silhouette longue, filiforme, n’est pas sans rappeler certaines sculptures étrusques… ou des œuvres de Giacometti.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
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Et puis il y a, bien sûr aussi, de grandes statues de marbre. Chios compte parmi les plus célèbres lieux de création pour la sculpture ionienne, et c’est également là que l’on trouve les premiers exemples de la korè (jeune fille) de style ionien. En voici un exemple ci-dessus, avec cette korè de 580-570 avant Jésus-Christ, dont les tresses tombent sur les mains posées sur sa poitrine. De face comme de dos, nous voyons avec quel soin ces tresses sont resserrées de distance en distance pour leur donner l’apparence de colliers de perles, et aussi avec quelle finesse l’artiste les a reproduites. Cette korè est vêtue d’un chiton ionien près du corps, orné de traits ondulants gravés dans le marbre. Ni visage, ni bras, et pourtant on ne peut cesser d’admirer cette korè!

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
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Grosso modo de la même époque que la korè, puisque datée du sixième siècle avant Jésus-Christ, cette statuette votive en marbre de Cybèle, sur ma première photo ci-dessus, est très, très loin d’être aussi fine, aussi belle. Avant de se répandre partout en Grèce, le culte de Cybèle dont l’origine est phrygienne, en Asie Mineure, est d’abord passé par les îles de l’Égée, et quand on voit l’abondance des traces archéologiques laissées à Chios par cette déesse, on comprend qu’elle a bénéficié ici d’un culte tout particulier, ce que confirment les inscriptions et les sources historiques.

 

À l’époque hellénistique, nous trouvons des statues de Cybèle trônant entre deux lions, comme celle de ma seconde photo, qui date de la fin du premier siècle avant Jésus-Christ.

 

Quant à ma troisième photo, qui date de l’époque romaine, elle représente un marbre votif de Cybèle entre Attis et un corybante et comme toujours accompagnée d’un lion, culte qui se prolongera jusque dans l’antiquité tardive. C’est parce qu’elle a été abandonnée à sa naissance et élevée par un lion, que cet animal est toujours avec elle. D’autre part, bête sauvage, il connaît les secrets de la nature, et il l’y a initiée. Souvent appelée Mère des dieux, ou Grande Mère, les Grecs l’ont assimilée à leur Rhéa, fille de Gaia et d’Ouranos (la Terre et le Ciel), épouse de Cronos et mère des grands dieux, Hestia, Déméter, Héra, Hadès, Poséidon, Zeus. Attis, quand les Romains ont adopté la déesse Cybèle, ils en ont fait son amant que par jalousie elle rend fou, et qui dans sa folie se châtre lui-même; mais nous sommes à Chios, une île grecque peuplée d’Ioniens, et même à l’époque romaine cette légende n’a pas cours ici, Attis est le compagnon de Cybèle, son parèdre, et non pas son amant châtré. Le corybante, lui, est un membre de la troupe qui accompagne Cybèle; vêtus d’une armure, coiffés d’un casque, les corybantes effectuent des danses en accompagnant la déesse.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Nous arrivons à la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ avec ce marbre qui représentait un couple sur un char. Le musée en propose une recomposition (ma seconde photo). Moi, en regardant bien, je ne vois guère qu’une femme dont le vêtement flotte au vent, sans doute en raison de la vitesse de l’attelage. Sur la gauche, cette partie cassée en creux peut bien être la croupe d’un cheval qui cache les jambes de la femme. Et s’il y a un cheval, s’il y a vitesse, je veux bien que l’on reconstitue un char. Mais dire que c’est un couple, alors que rien ne laisse deviner qu’il puisse y avoir quelqu’un à côté de cette femme? Voir quatre chevaux alors que rien n’indique que c’est un quadrige plutôt qu’un bige? Cette reconstitution est intéressante, elle est séduisante, mais elle prouve la grande imagination du dessinateur, à moins que les réserves du musée ne possèdent d’autres fragments du même marbre et n’en disent rien au visiteur.

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Ce relief votif est du quatrième siècle avant Jésus-Christ. On y voit Artémis tenant une torche, avec près d’elle un chien. Artémis, la déesse chasseresse, est habituellement plutôt munie d’un arc et d’un carquois plein de flèches, mais elle a parfois été assimilée à Hécate, déesse des enchantements, qui portait une torche à la main (ou dans chaque main), et c’est probablement là l’explication de cet attribut.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Parlons maintenant de Dionysos. Nous voyons d’abord une statue de lui qui date du deuxième siècle avant Jésus-Christ, mais qui est une copie d’une statue dont l’original, dit le musée, est une œuvre de Praxitèle remontant au début du troisième siècle. Praxitèle, au début du troisième siècle? Mais il était mort avant la fin du quatrième siècle, peut-être en 330… Il est tout à fait vrai que le style de cette statue rappelle de près celui de Praxitèle, il est donc très probable qu’il s’agit d’une copie d’un original de Praxitèle, mais original du quatrième siècle!

 

Et comme cette statue est malheureusement acéphale, j’en profite pour ajouter deux têtes qui, paraît-il, représentent Dionysos, et pour leur datation on nous donne 1er-3ème siècle après Jésus-Christ. S’agit-il pour les deux d’une fourchette très large couvrant trois siècles, ou faut-il considérer le premier siècle pour l’une et le troisième siècle pour l’autre (et dans ce cas, laquelle est la plus ancienne), je l’ignore. Mais elles sont de toutes façons très largement postérieures à la grande statue.

 

En provenance de Thrace, Dionysos est entré dans la mythologie grecque dès l’époque mycénienne, et son culte est resté très populaire à Chios depuis son introduction jusqu’à l’antiquité tardive et l’implantation du christianisme. On se rappelle comment, après avoir tué le Minotaure en Crète, Thésée a emmené sur son navire Ariane, la fille du roi Minos, qui lui avait donné le moyen de retrouver son chemin dans le Labyrinthe, à la condition qu’il accepterait de l’épouser. Mais lors d’une escale de nuit à Naxos, il l’avait laissée dormir sur la plage et avait vite repris le large, et elle, se réveillant et voyant sa voile au large était désespérée. Une légende la fait mourir de désespoir (d’où les vers célèbres que Racine met dans la bouche de sa sœur Phèdre: “Ariane, ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée”), mais une autre légende fait passer par là Dionysos qui, ému par ses larmes et séduit par sa beauté, décide de l’épouser, la rend immortelle et l’installe sur l’Olympe. Et ils conçoivent un fils, Œnopion (en grec Οἰνοπίων), qui sera le premier colon de Chios et enseignera aux habitants la culture de la vigne et la vinification du vin rouge, techniques qu’il possède à fond, étant le fils du dieu du vin. Le vin de Chios jouissant dans l’antiquité d’une grande renommée et ses exportations étant l’une des richesses de l’île, cela explique en partie le culte de Dionysos. Les pièces de monnaie frappées par Chios ont la plupart du temps été en relation avec Dionysos ou avec la vigne (grappe de raisin).

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ce digne monsieur est Sérapis, du deuxième siècle de notre ère, un dieu qui est venu d’Égypte, où… il n’existait pas! En effet, il est le fruit d’une erreur d’interprétation. Je m’explique: On connaît le dieu égyptien Osiris qui règne sur le monde des morts. Quand il vient dans le monde des vivants, c’est sous la forme du taureau Apis. Les Égyptiens, alors, l’appelaient parfois Apis, mais parfois aussi sous une forme condensant ses deux natures, Oser-Apis. Ne pas connaître les langues étrangères peut parfois jouer de mauvais tours, et c’est ce qui est arrivé aux prêtres grecs. Car en grec, l’usage de l’article avant les noms propres est obligatoire. On ne dit pas Socrate, Platon, Hippocrate ou Archimède, ni Cybèle ou Artémis, mais le Socrate, le Platon, l’Hippocrate, l’Archimède, la Cybèle et l’Artémis. Or l’article masculin singulier, “le”, c’était Ὁ (HO) et les prêtres grecs, en entendant prier Oser-Apis, ont interprété cela en ho Sérapis, “le Sérapis”. Ainsi est né le dieu gréco-égyptien Sérapis…

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ce visage souriant est du deuxième siècle après Jésus-Christ. C’est peu visible sur ma photo, mais sa chevelure est ceinte d’une couronne, ce qui révèle qu’il s’agit d’une tête de jeune satyre. Et comme on sait que les satyres font partie de la suite de Dionysos, vu la célébrité de ce dieu à Chios, on ne s’étonnera pas de voir ici une tête de satyre.

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Encore un siècle a passé, nous voilà au troisième siècle après Jésus-Christ avec cette tête d’Héraklès barbu. Héraklès est très souvent représenté, en statue ou en bas-relief, mais il faut en arriver à cette époque pour lui voir cette expression de visage.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Cette dame est Sabina, la femme de l’empereur romain Hadrien qui a régné de 117 à 138 après Jésus-Christ. Elle l’a épousé en l’an 100, mais ce portrait d’elle n’est pas antérieur à l’an 128. Par ailleurs, elle meurt un peu avant son mari, à la fin de 136 ou au tout début de 137, ce qui fait que le portrait ne peut être postérieur à 136. On voit que sa chevelure est coiffée en longues tresses enroulées autour de sa tête. Je lui trouve un air triste, ce qui n’est guère étonnant quand on sait que mariée à quinze ou dix-sept ans tout au plus (on ignore sa date de naissance précise), elle n’a pas été heureuse dans son couple, Hadrien lui préférant ouvertement son favori Antinoüs, et d’ailleurs ils n’ont pas eu d’enfant.

 

Ce portrait est très probablement ressemblant. À l’origine, l’art du portrait ne représentait pas réellement les traits des personnes, les artistes exprimaient des types. Les premiers sans doute, les Étrusques ont cherché à reproduire les traits des personnages. Les Grecs, eux, ont commencé à reproduire les traits des modèles à l’époque des successeurs d’Alexandre le Grand, c’est-à-dire à l’époque hellénistique. Chez les Romains, à l’époque classique encore, c’étaient essentiellement les masques mortuaires moulés en cire qui représentaient les personnes, mais puisque c’étaient des moulages il ne s’agissait pas d’œuvres d’art. C’est avec les empereurs romains qu’est né réellement l’art du portrait, avec aussi les impératrices et les membres de la famille régnante. Très vite, les puissants, les riches, les personnages célèbres ont également voulu leur portrait. Concernant les empereurs, bien sûr il y avait leur portrait sur les pièces de monnaie, on en a vu beaucoup, mais leurs bustes étaient sculptés à Rome, puis des copies en étaient réalisées pour être envoyées partout dans l’Empire. De nos jours c'est bien la même chose, la photo du président de la République est accroché au mur de toutes les mairies de France ainsi que dans les ambassades de France de tous les pays du monde.

 

Et parce que tout le monde, dans toutes les provinces de l’Empire, pouvait constater le style de l’empereur ou de l’impératrice, cela répandait leur mode. Hadrien se laisse pousser la barbe? Les Romains, qui étaient toujours glabres, se la laissent pousser aussi. Et le style de coiffure de Sabina va être copié un peu partout.

Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014
Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014

Ce long article, avec une foule de photos, je le terminerai avec ce buste de femme du troisième siècle après Jésus-Christ. On n’est pas sûr de l’identifier, mais on suppose qu’il s’agit d’Herennia Etruscilla, qui est la femme de l’empereur romain Dèce. Parce qu’en 249, alors qu’il est général, ses troupes le proclament empereur et que l’empereur légitime Philippe l’Arabe marche sur lui, l’affrontement a lieu et Dèce est vainqueur. Le portrait de sa femme impératrice ne peut donc être antérieur à 249. Puis, c’est en combattant les Goths en Dobrogée (région à cheval aujourd’hui sur l’Ukraine, la Bulgarie et la Roumanie) qu’à la mi-251 Dèce est tué les armes à la main, l'empereur est désormais Trébonien Galle. Ce qui fait que ce portrait de sa femme –si c’est bien elle– n’est pas postérieur à 251.

 

La coiffure très élaborée de cette femme est intéressante, avec ses tresses ramenées vers le sommet du crâne et retombant derrière la tête avec une élégante régularité. Encore un modèle de mode qui s’est répandu dans l’Empire grâce aux bustes impériaux envoyés dans les provinces. Mais vu la brièveté de ce règne, le nombre de sculptures réalisées et diffusées a nécessairement été restreint.

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Published by Thierry Jamard
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9 juillet 2017 7 09 /07 /juillet /2017 23:55

Chios n’est pas une île qui regorge de grands sites archéologiques, néanmoins la civilisation grecque antique a laissé quelques traces non négligeables. Et notamment près du village actuel d’Emporeios (si je respecte l’orthographe grecque Εμπορειός) ou Emborios (si j’adapte la transcription à la prononciation).

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

D’en haut, d’abord, on a une vue sur la mer et la côte très découpée. Cette vue, je l’ai prise depuis le site archéologique, puisque la plupart du temps les villes étaient bâties sur des collines, le port étant donc totalement détaché de la ville.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Mais depuis le site qui est très étendu on peut également avoir une vue sur le port et le petit village moderne qui est fort sympathique. Prise d’en bas à 20h51 en ce 30 juillet, ma seconde photo montre le village à la tombée de la nuit.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

De l’autre côté du port, une voie mène en quelques centaines de mètres à une plage de galets qui, je suppose, sont d’origine volcanique car ils sont noirs. D’où le nom de cette plage, Μαύρος Γιαλός, Mavros Gialos, qui signifie Rivage Noir.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Ce nom, pour être sûr de ne pas me tromper plus tard, j’en ai photographié le panneau sur le chemin qui mène à la plage. Or sur ma carte, pourtant éditée en Grèce, le nom que je lis est Π[αραλία] Μαύρα Βόλια, Mavra Volia B[each], soit [Plage des] Galets Noirs… Est-ce que je rêve? Ci-dessus, les deux pièces à conviction.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Cela, d’ailleurs, ne trouble pas outre mesure les cigales qui chantent, chantent sans se soucier de leur adresse de résidence. Mais cette cigale-ci ne chantera pas tout l’été, contrairement à ce que nous raconte le bon La Fontaine, parce que ces gros insectes ne vivent pas plus de quelques semaines à partir du moment où ils se sont libérés de leur exuvie, qui est la carapace des larves.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

On a pu voir sur les photos précédentes que le port d’Emborios est presque fermé, bien protégé. Faire le tour de cet arc de cercle constitue une toute petite, toute brève promenade, mais bien agréable. Et lorsqu’en partant du village on arrive au bout, on trouve cette petite église toute simple, toute blanche. Au-dessus de la porte, je lis “Sainte église de l’Ascension”.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Repartons de l’autre côté du village, vers le sud, en direction de la plage. Sur notre droite, nous voyons cette autre chapelle. Elle est dédiée à sainte Hermione (ou Ermione, puisque l’aspiration en début de mot n’existe plus en grec moderne), qui est l’une des quatre jeunes filles nommées dans les Actes des Apôtres: “Nous arrivâmes à Césarée. Nous descendîmes chez l’évangéliste Philippe, l’un des sept diacres, et restâmes chez lui. Il avait quatre filles vierges qui prophétisaient”. Comme Paul est à Césarée à la fin des années 50 (peut-être en 57 ou 58), une soixantaine d’années vont passer avant l’an 117, l’année où l’empereur Hadrien succède à Trajan, qui vient de mourir. C’est, semble-t-il, à cette époque qu’Hermione est arrêtée en tant que chrétienne, et flagellée à mort à Éphèse. Quel âge pouvait-elle alors avoir? Si on lui suppose entre quatre et seize ans en 57, elle a alors entre soixante-quatre et soixante-seize ans? Il est raconté aussi que, quelques années auparavant, elle avait déjà eu maille à partir avec la justice impériale, et Trajan l’aurait fait violemment frapper au visage. Elle lui aurait prophétisé sa mort quelques années plus tard et l’accession au pouvoir d’Hadrien.

 

Mais ce n’était pas cette petite église –fermée– qui m’intéressait. En effet, un panneau indiquait que derrière la grille fermant le petit espace derrière le chevet de l’église, il y avait les restes d’un baptistère paléochrétien. Et d’ailleurs, la carte que je publie plus haut l’indique aussi. J’ai passé mon objectif à travers la grille (seconde photo ci-dessus), mais il faut vraiment avoir de l’imagination pour identifier un baptistère, même s’il est évident que l’on est en présence de ruines antiques.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Mais allons voir plutôt, à quelque distance au nord du village, le sanctuaire d’Athéna. Il fait chaud et il faut grimper sur la colline. Tant pis, souffrons, il le faut, parce que ces ruines-là sont très intéressantes. On dit “sanctuaire d’Athéna”, mais en réalité il se situe au sommet de la colline, et déjà à mi-hauteur on commence à trouver des maisons d’habitation. Ci-dessus, on en voit une dont la probable entrée est à présent bouchée par les arbres. On remarque, face à la porte et au milieu de la pièce, une pierre cylindrique, qui constituait la base d’une pièce de bois soutenant la toiture. Mais cette pierre n’est pas rapportée, c’est la roche formant le sol qui a ainsi été dégagée autour de cette base, dont elle est solidaire. Ce bâtiment daté huitième ou septième siècle avant Jésus-Christ mesure 4,50m sur 9,20m.

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Cet autre bâtiment de même époque mesure 5,20m sur 7,80m et comporte lui aussi un support de poutre verticale faisant corps avec le sol rocheux. On distingue vaguement sur la photo, dans le coin à droite du bâtiment, un siège de pierre qui n’a pas été taillé directement dans la roche mais a été construit, ce qui explique son mauvais état.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Nous abordons ici tout un complexe de bâtiments qui, globalement, sont encore datés de la période huitième et septième siècles avant Jésus-Christ, mais qui correspondent à deux phases de construction. Il y a eu d’abord un grand mégaron terminé en forme d’abside, partagé en trois pièces, avec un foyer au centre de la pièce centrale et, du côté opposé à l’abside, l’entrée avec deux colonnes.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Dans un deuxième temps, a été construit un second mégaron et une maison d’habitation. Ce second mégaron mesure dix mètres cinquante sur sept, il est précédé de deux colonnes (ma première photo, et le premier plan de la seconde) et dans la pièce principale on voit deux supports de pierre alignés dans la longueur de la salle pour des poutres verticales de bois, et à la droite de la seconde colonne un foyer. Il y a aussi, derrière (mais on ne la voit pas sur ma photo) une maison carrée de six mètres soixante de côté. Qu’il s’agisse du mégaron de la première phase ou de celui de la seconde phase, tous deux sont situés plus haut que le niveau de la rue, et il y avait un escalier pour y accéder.

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Ce bâtiment, sur un plan grossièrement circulaire de cinq mètres quinze de diamètre, est, lui aussi, de la même période. La très grosse pierre de forme irrégulière est solidaire de la roche du sol et servait de support à une poutre soutenant le toit. Au pied de cette base, on voit un petit quadrilatère de pierre, qui était un coffre de rangement. Le panneau explicatif dit qu’il y a le long du mur une grande jarre, mais elle a dû être transportée dans un musée, ou dans un atelier de conservation, car je n’en vois pas trace.

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Ici, deux maisons –toujours de la même époque– se partagent une petite cour commune. La première, dont on voit un massif siège de pierre au premier plan, et dont la pierre de seuil est d’une seule pièce, mesure sept mètres seize sur quatre mètres soixante-six. Au-delà, on voit la courette et la seconde maison, nettement plus grande qui, elle, fait dix mètres vingt-cinq sur six mètres cinquante.

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Toutes ces maisons de formes et de tailles diverses, il est fascinant de les voir, surtout quand on les met en relation avec la fin de l’époque géométrique et le début de l’époque archaïque, puisque toute l’agglomération date de cette même période. Poteries de l’époque géométrique, demi sourire des statues de l’époque archaïque… Mais je dois faire l’effort de me rendre compte que pour mes lecteurs qui ne sont pas sur place et qui ne voient que des photos de murs de quelques dizaines de centimètres de haut, c’est un peu monotone et nettement moins passionnant!!! Alors j’en montre une dernière et je monte ensuite jusqu’au sommet de la colline.

 

Pour prendre ma photo, je suis ici dans la cour qui sépare la maison de la rue. On remarque la monumentale pierre de seuil. Le bâtiment, lui, n’est pas très grand, ne faisant que six mètres cinquante-sept sur six mètres vingt-quatre. Et le toit de cette pièce était soutenu par trois poutres verticales, dont on voit les pierres qui leur servaient de socle. Allez, je m’éponge le front et je continue l’ascension pour atteindre l’acropole.

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Pour comprendre ce que nous allons voir, il est sans doute utile de voir le plan montré par un panneau sur le site. On voit d’abord le temple d’Athéna, la déesse tutélaire de la cité, tel qu’il a été construit au sixième siècle avant Jésus-Christ. Le premier temple est donc postérieur à toutes les maisons que nous avons vues sur la pente qui monte vers lui, car ne date de cette époque, huitième siècle avant Jésus-Christ, que l’autel nommé A sur le plan, une construction de quatre-vingts centimètres de haut et de moins de deux mètres dans sa plus grande dimension. C’est cet autel qui a servi de point de départ au culte de la déesse. Et c’est donc au sixième siècle que se construit autour de cet autel un temple de 10,13x6,23 mètres, et de 2,80 mètres de haut, comprenant un pronaos (avant-temple) avant la cella (salle de culte). C’est aussi à cette époque que l’on a construit, adjacent à l’ancien autel, le piédestal sur lequel était posée la statue de culte.

 

Petite remarque en passant, mais qui peut avoir son intérêt. Dans le texte en grec qui parle de l’évolution du temple, je lis η βάση του αγάλματος, “la base de la statue”, avec le mot άγαλμα (agalma) pour désigner la statue. Mais en dessinant le plan, les archéologues parlent de βάση ξοάνου, avec le mot ξόανον (xoanon) qui signifie aussi une statue, mais généralement les vieilles statues de bois qui étaient encore celles du temps d’Homère; mais au sixième siècle on ne sculptait plus, comme statues de culte, que des statues de marbre. Celle-ci, si les auteurs du plan n’ont pas utilisé le mot au hasard, est donc antérieure à la construction du temple. Et ce qui renforce cette hypothèse d’une statue en bois, c’est qu’on a retrouvé son socle, et pas la statue. Mais puisqu’il est impossible qu’une statue de bois apportée par les premiers habitants au huitième siècle, après avoir été exposée pendant deux siècles aux violentes pluies d’hiver, à l’humidité saline de l’air marin et au souffle puissant du meltem en été, soit encore en état d’être posée sur ce piédestal et de servir de statue de culte, il faut supposer, ou bien qu’elle a été apportée d’ailleurs, ou bien que pendant ces deux siècles elle a été protégée par un bâtiment que nous ignorons.

 

Parce que l’accès à la cella du temple était strictement interdit au public, l’autel du huitième siècle, dans cette cella, ne pouvait plus être utilisé pour les sacrifices. On a dû alors construire, en ce sixième siècle, un autel extérieur plus au nord, que l’on appelle sur le plan autel B.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Le quatrième siècle avant Jésus-Christ voit de grands changements. D’abord, le toit en terrasse du temple est remplacé par un toit de tuiles à double pente, le niveau du sol a été rehaussé de vingt centimètres et une marche de pierre a été ajoutée devant le seuil du pronaos pour le mettre à niveau, et de même le seuil de bois de la cella a été remplacé par un seuil de pierre. L’ancienne construction de l’autel A a été agrandie jusqu’à l’angle des deux murs nord et ouest. La petite esplanade devant le temple a été agrandie, ce qui a nécessité la construction de murs de soutènement à cause de la pente du terrain. Et là on a construit un autel de trois mètres dix sur un mètre vingt-deux, et seulement cinquante-cinq centimètres de haut, appelé autel C.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

C’est donc ce temple du quatrième siècle avant Jésus-Christ que nous pouvons voir aujourd’hui. La vue ci-dessus a été prise de derrière l’autel C, et le temple d’Athéna apparaît derrière, côté entrée du pronaos. Comme le montre le plan, l’autel n’est pas parallèle à la façade du temple, ce qui explique cette impression que ma photo a été prise de travers!

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Et voici maintenant le temple lui-même. On voit (deuxième et troisième photos) que l’appareil de pierres qui constitue les murs a été revêtu vers l’extérieur de larges pierres de taille. On remarque aussi la grosse marche monolithe ajoutée au quatrième siècle devant l’entrée du pronaos ainsi que, sur la droite, un petit reste de mur à l’entrée de la cella, et son seuil de pierre.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Je pénètre dans le pronaos. De là, je peux prendre une photo de la cella qui permet d’en voir les détails. D’abord, au premier plan, son seuil de pierre et le pan de mur qui la séparait du pronaos. Puis, au centre, la base de la colonne qui supportait le toit à double pente, et de part et d’autre les bases ayant supporté les poutres de bois qui soutenaient le toit du sixième siècle. Elles sont encore là parce que, du fait de l’exhaussement du sol au quatrième siècle, elles se trouvaient désormais au même niveau que le sol. Inutile de les enlever. Et encore derrière, sur plus de la moitié droite de la salle, on voit ce qui reste de l’autel A élargi jusqu’au mur au quatrième siècle, tandis qu’accolé sur la gauche la petite construction en retrait est ce qui reste de la base de la statue de culte. On peut donc aisément identifier ce que représente le plan.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Et puis j’ai parlé tout à l’heure de l’autel B qu’il a fallu construire au sixième siècle quand l’autel A s’est trouvé englobé dans la cella et n’était donc plus visible des fidèles pendant les sacrifices. C’est lui que montre ma photo ci-dessus. Il mesure sept mètres de long sur deux mètres cinquante de large.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Nous avons aussi visité un autre site archéologique dans l’île de Chios, mais c’est un site beaucoup moins important, beaucoup moins bien conservé. Il est un peu difficile à trouver, au bout d’un chemin non revêtu (mais très carrossable, car c’est avec le camping-car que nous y sommes allés) de quelques centaines de mètres. Et je n’en ai pas relevé les coordonnées GPS, mais sur Google Earth j’ai pu repérer le chemin qui y mène. Si vous entrez les coordonnées ci-dessous dans votre GPS, vous ne serez pas encore tout à fait arrivé(e), mais vous serez sur le bon chemin:

38° 12’ 38” N / 25° 56’ 01” E

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Au-delà du site archéologique, la terre du chemin devient plus meuble, les traces de pneus qui ne semblent pas être ceux d’un 4x4 signifient que certains ont pu y passer, mais je ne saurais le recommander. La plage est si près qu’il est plus sûr de s’y rendre à pied…

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Avant de regarder les quelques pauvres ruines bien peu parlantes du site archéologique, juste un petit coup d’œil sur cette chapelle qui se trouve sur le site lui-même et qui est dédiée à Agia Markella, Sainte Marcelle, la patronne de l’île dont j’ai raconté l’hagiographie (la légende?) dans mon article précédent (Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014).

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Le site est celui du sanctuaire d’Apollon. Απόλλων Φαναίος, Apollon Phanaios. Mais comme ce nom se prononce Fanéos, c’est généralement ainsi qu’il est transcrit en français. Le verbe φαίνω, en grec ancien, signifie “se montrer, apparaître, se révéler”. Dans le christianisme, l’Épiphanie est le jour où les Mages visitent Jésus peu après sa naissance, et donc est révélé comme le Messie. L’adjectif phanaios est généralement appliqué aux douze dieux de l’Olympe, qui apportent la révélation, la lumière. Et Apollon, qui mène le char du Soleil, est particulièrement celui qui apporte la lumière.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Si j’ai dit que le site est pauvre, cela induit que j’ai bien peu de photos à en montrer. Et comme, en outre, il n’y a sur le site aucune information, comme il est ouvert à tous vents, sans barrière, sans clôture, sans gardien, il n’y a pas le moindre dépliant, et personne à qui poser quelques questions. Quant au site du ministère grec de la culture, http://odysseus.culture.gr, sa version anglaise dit qu’il n’y a pas de description disponible. Obligation, donc, de comprendre un peu le grec moderne… Le site a été fouillé par K. Kourouniotis en 1915-1916, puis par l’École anglaise d’archéologie en 1934-1935, qui ont mis au jour un important lieu de culte d’Apollon Fanéos, qui a été en usage constant depuis le neuvième siècle avant Jésus-Christ. Le texte ajoute que l’on ne peut tirer de l’examen des ruines d’enseignements sur ses phases successives parce qu’il a subi d’importants dommages quand a été construite sur ses restes une basilique paléochrétienne, mais il reste quelques vestiges du temple antique, de son enceinte et de la basilique paléochrétienne. On sait aussi que dans la seconde moitié du sixième siècle, le sanctuaire a subi une restructuration et qu’une grande enceinte extérieure a été construite vers 500 avant Jésus-Christ. Il semble bien que ce temple archaïque ait été détruit en 494 avant Jésus-Christ lors de la révolte ionienne. Il est dit aussi que la découverte, lors des fouilles, de scarabées égyptiens prouve que la renommée du sanctuaire s’était étendue bien au-delà des limites du monde ionien, jusqu’en Égypte.

 

Mais ces informations ne s’appliquent pas à des images précises. Les ruines que l’on voit ici peuvent aussi bien être celles d’un bâtiment, peut-être le temple, que celles de la grande enceinte.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Et de même ici, je ne sais ce qu’a pu être ce bâtiment. Ce n’est pas la muraille, c’est un bâtiment, mais qui me semble bien petit pour un temple de la renommée que l’on prête à celui d’Apollon Fanéos. Or un sanctuaire de quelque importance comportait toujours diverses constructions.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Et puis il y a tout un matériel archéologique disséminé sur le sol et qui ne représente plus rien. Il est strictement impossible au non spécialiste de savoir de quoi viennent ces pierres taillées et ces autres éléments archéologiques.

Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014
Villages de Chios avec des sites antiques. Juillet-août 2014

Et pour terminer ce petit édicule un peu à l’écart qui abrite une fontaine et un bassin. Je ne saurais même pas dire de quelle époque il date, mais c’est lui qui est le mieux conservé de tout le site.

 

Venir à Kato Fanon constitue une promenade agréable, la petite plage est sympathique, et puis en ce qui me concerne je suis toujours curieux de voir les sites archéologiques, même quand, comme ici, je suis un peu déçu de ne pas bien comprendre ce que je vois. Or même si le site a été très fortement endommagé, je suis sûr qu’avec un guide très féru d’archéologie on peut comprendre bien des choses concernant ces ruines. Et puis, comme on s'en rendra compte dans mon prochain article, Le musée archéologique de Chios. Les 24 et 25 juillet 2014, des foules de trouvailles exhumées ici ont été transportées au musée, où l'on se régale en les contemplant.

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Published by Thierry Jamard
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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 23:55
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

En partant plein sud de la capitale de l’île, on parcourt bien peu de kilomètres, à peine un peu plus de dix, avant de parvenir au monastère d’Agios Minas. Nous avons déjà vu des monastères dédiés à ce saint Minas ou Menas dans d’autres lieux, nous avons vu dans plusieurs musées des ampoules qui avaient contenu de l’huile de son lieu de pèlerinage en Égypte. Je vais tout simplement copier-coller ici ce que j’ai écrit à son sujet dans mon article Musée byzantin d'Athènes, les objets. 11, 13 et 27 octobre 2013: “Ce soldat romain né en 285 du côté de Memphis s’est ensuite retiré du monde pour vivre en ermite. Très mauvaise période pour les chrétiens, ces années qui ont précédé l’édit de Milan: vers 309 il a été martyrisé. Thaumaturge, il avait beaucoup de fidèles parmi ses miraculés et leurs proches, aussi emporta-t-on son corps à dos de chameau en direction d’Alexandrie. Mais arrivés à une petite cinquantaine de kilomètres de leur but, les chameaux de la caravane ont refusé d’avancer. Ce ne pouvait qu’être un signe du Ciel, on a déchargé le corps et on l’a enterré sur place. L’endroit s’appelle aujourd’hui Abou Mena. Au quatrième siècle, mais surtout à partir du cinquième, un pèlerinage s’est développé vers la tombe de saint Minas”.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Lorsque l’on pénètre dans le monastère, on est frappé par ces sols de pierres de couleur qui sont du plus bel effet. Un travail réellement artistique. Il y a plusieurs bâtiments, mais comme on ne raconte pas leur histoire je ne les détaillerai pas. Ce monastère, une abbaye d’hommes a été converti, en 1932, en couvent de femmes. Trente-cinq au début, elles ne sont plus que onze aujourd’hui. Elles se dédient à la peinture d’icônes, à la confection d’habits sacerdotaux, à divers travaux d’artisanat.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Dirigeons-nous vers le catholicon, qui est bien sûr l’un des lieux les plus importants du monastère. Et toujours, gardons les yeux sur ces sols dont les dessins sont partout différents, et toujours du meilleur goût. Et si l’on arrive à détacher les yeux du sol, on va continuer jusqu’à l’église et y pénétrer. Je ne comprends pas ce qui m’a pris pendant cette visite et à quoi je pensais, je n’ai aucune photo de l’extérieur de ce catholicon. Tant pis, entrons.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Dans mon précédent article, je montrais des fresques, des mosaïques dans un monastère du onzième siècle. Ici il n’y a rien de tel. Nous sommes dans un monastère du seizième siècle, construit à une date qui n’est pas connue avec précision, mais on la situe entre 1572 et 1595 car cette création a eu lieu alors que Jérémie II était patriarche de Constantinople, et il l’a été trois fois, soit 1572-1579, 1580-1584 et 1587-1595. Ce sont deux prêtres orthodoxes, le Père Neofitos Koumanos et son fils le Père Minas Koumanos qui l’ont fondé, le dédiant au saint patron du fils.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Pour n’être pas exceptionnelle, cette église est toutefois intéressante. Par exemple, dans l’iconostase, cette icône revêtue d’argent qui représente trois saints, Victor, Minas et Vicentius. Saint Minas, j’en ai suffisamment parlé; quant à Victor et Vincent, ils ont été suppliciés et exécutés aux alentours de 304, sous Dioclétien, à Puigcerdá, en Espagne, ville frontière aujourd’hui entre la Catalogne espagnole et Bourg-Madame côté français (actuelle N20 Toulouse-Barcelone, près de Font-Romeu).

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Et d’autre part, dans la partie haute de l’iconostase il y a toute une rangée d’icônes représentant des scènes de la vie de Jésus. Sur ma photo, nous en voyons trois parmi celles de la moitié gauche, ce sont la Nativité, le baptême de Jésus, la Crucifixion.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Cette frise de bois encadrant dans des ovales une série de saintes est également assez belle. Sur ma sélection, on voit de gauche à droite:

– sainte Myrope, une native de Chios qui, pour avoir caché le corps de saint Isidore mort martyrisé (dans mon article Chios, l’île du mastic. Chora, j'explique comment, assistant à sa décapitation, les lentisques de l'endroit se sont mis à pleurer des larmes de mastic), a été emprisonnée et flagellée jusqu’à la mort, vers l’an 251

– sainte Matrone, servante (esclave?) dans une famille juive de Thessalonique, le général impérial et sa femme Pautilla, qui a été surprise par sa maîtresse en train de prier le Christ, laquelle maîtresse l’a fait bastonner à mort, puis a fait jeter son corps dans un précipice pour faire croire à un accident. Cela se passait vers l’an 304

– sainte Marcelle, patronne de l’île de Chios, au sujet de laquelle j’ai trouvé diverses versions qui valent la peine d’être citées. D’une part, un site Internet orthodoxe, www.histoire-russie.fr: “Sainte martyre Marcella est l'objet d'un énorme respect sur l'île de Chios. Dans l'église qui lui est dédiée, des miracles ont lieu chaque année. D'après la tradition, Marcella était une jeune fille particulièrement pieuse qui, étant encore jeune, perdit sa mère. Son père, païen et bestial, voulut vivre avec sa fille comme remplaçant sa femme. Marcella s'enfuit de son père mais, lui, enragé comme une bête sauvage, l'attrapa et la hacha en morceaux. À proximité de son église on trouve quelques pierres qui de temps à autres se mettent à suinter le sang. Les gens prirent ces pierres, les amenèrent à l'église, prient sainte Marcella et les placent sur les malades, qui du coup se trouvent guéris”. Il est à noter que ce texte n’est pas présenté comme une légende, mais comme une réalité… Ce qui est sûr, c’est que chaque année, le 22 juillet qui est le jour où l’on célèbre sainte Marcelle, de très nombreux pèlerins se réunissent à l'endroit où aurait eu lieu son supplice, la plage d’Agia Markella (Αγία Μαρκέλλα), au nord-ouest de l’île, face à l’île de Psara et près du village de Volissos; nous n’y sommes pas allés, mais on dit que la mer sur cette plage est froide, et qu’au bout du chemin qui mène au lieu où Marcelle est morte, l’eau jaillit chaude. Et puis je voudrais aussi citer un livre édité à Amsterdam en 1733, Entretiens historiques et critiques de Philarque et de Polidore, par Mr Labrune, ancien pasteur de l’Église Wallonne de la garnison de Tournai: “Les moines de l’île de Chio ont une légende qui porte que sainte Marcelle fut convertie en pierre dans une grotte où elle s’était allée cacher, pour ne pas tomber entre les mains de son père qui la voulait violer. Apparemment la statue est encore en son entier, car la légende ajoute, au rapport des voyageurs les plus modernes, que les jours qu’on célèbre la fête de cette sainte, on voit distiller du lait de ses mamelles. Jamais fête n’a été plus solennelle”. Si je ne donne pas de datation, c’est parce qu’elle est inconnue. Cela semble être une histoire de l’antiquité comme les deux précédentes, mais certains placent cet épisode au seizième siècle (avec le père païen… mais ce mot peut devoir être pris dans le sens de musulman, ou athée).

 

Par ailleurs, pour mieux montrer comment sont peintes ces icônes, j’en ajoute une quatrième en plus gros plan. Il s’agit de sainte Fotini, que les Orthodoxes assimilent à la Samaritaine du puits de Jacob, dans l’évangile. Après la mort de Jésus elle serait allée prêcher à Carthage (Tunis), où elle aurait subi le martyre, aveuglée puis écorchée vive.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Même si les fresques modernes n’expriment presque jamais autant de spiritualité que les fresques médiévales, celles-ci sont assez expressives. La première représente saint Pantéléimon, ce médecin décapité en 303 ou 305 et dont j’ai parlé un peu plus en détails dans mon précédent article, Le monastère de Néa Moni. Et la seconde représente sainte Catherine d’Alexandrie, dont le débat avec les philosophes est si célèbre que je n’ai pas à en parler.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Cette icône représente les “Quarante martyrs”. Il s’agit d’un événement de l’an 320, connu par un sermon prononcé par saint Basile qui en est presque contemporain puisque, né neuf ans après, il a pu en entendre parler par des témoins oculaires. Cela se passe à Sébaste, aujourd’hui Sivas, en Anatolie centrale. Ces quarante soldats de la douzième légion romaine se sont convertis au christianisme. Il n’y a rien d’illégal à cela, les persécutions de Dioclétien sont du passé, depuis 313 l’Édit de Milan assure à tous la liberté religieuse. Mais Licinius, le coempereur de Constantin, ne veut rien savoir. Il exige qu’ils abjurent leur christianisme mais les tortures “habituelles” ne suffisent pas, alors ces quarante soldats sont dépouillés de tous vêtements et, nus, sont placés sur un lac gelé selon certaines sources, dans les eaux glacées du lac selon d’autres. On peut imaginer la météo au mois de mars au cœur de l’Asie Mineure à près de 1300 mètres d’altitude. Sur Google Earth, j’ai repéré un lac près du village de Bingöl, à l’est de Sivas, il est à 1316 mètres. Trente-neuf des quarante ont enduré ce martyre, le quarantième a abjuré, on lui a offert en récompense le hammam (ou peut-être plutôt un bain chaud), son cœur a lâché du fait de la soudaine différence de température, il est mort. Mais le soldat chargé de surveiller les martyrs, ému de leur courage, et par là convaincu que c’était eux qui détenaient la vraie foi, s’est déshabillé et joint aux condamnés. Et le lendemain matin, évidemment, ces quarante martyrs étaient morts.

 

Constantin avait déjà fait le nécessaire pour se débarrasser des deux Césars du système de tétrarchie créé par Dioclétien. Cet acte d’intolérance violant l’édit de 313 que tous deux avaient pourtant ratifié en personne constituera, avec des soupçons de corruption, l’un des prétextes pour attaquer son co-Auguste en 324, le défaire à la bataille d’Andrinople (Edirne, aujourd’hui à la frontière de Turquie, de Grèce et de Bulgarie) et ainsi récupérer à lui seul l’Empire Romain. Licinius sera emprisonné à Thessalonique, et assassiné dans sa prison en 325.

 

Sur cette icône, on voit trente-neuf hommes plongés dans le lac, en haut à droite un quarantième entre dans une petite construction à dôme, c’est celui qui vient d’abjurer le christianisme et se rend au hammam, et en bas à gauche il y a le soldat préposé à la garde, qui va bientôt se dénuder et entrer dans l’eau glacée. Les trente-neuf qui sont dans l’eau ont déjà leur auréole, celui du hammam n’en a pas puisqu’il ne la mérite pas, et le garde n’a pas encore la sienne. On remarque aussi, dans le ciel, quarante couronnes, honorant les quarante martyrs qui ont leur place préparée dans le Paradis.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Dans cette vitrine, une bouteille. Devant la bouteille, ce petit papier. Je le traduis: “Le 11 novembre 1958, une pieuse dame de Kalymnos [nous passerons par cette île du Dodécanèse début septembre, je l’évoquerai dans un futur article] a jeté cette bouteille à la mer en demandant que si on la trouvait on la remette au monastère de Saint-Minas de Chios. Trois mois plus tard, le 10 février 1959, elle a été trouvée sur la plage de Sainte-Ermione [à une dizaine de kilomètres au sud de la capitale de l’île et juste en face de l’endroit où est le monastère] et a été apportée immédiatement au monastère”.

 

Il est en effet curieux que les courants aient apporté cette bouteille précisément à l’endroit auquel elle était destinée, mais de là à y voir un miracle… Cependant, soyons honnête: ce papier ne parle pas de miracle, ne donne aucune explication, ni naturelle ni surnaturelle, il décrit simplement ce qui s’est passé.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Si ce monastère est célèbre, ce n’est pas tant pour des richesses artistiques qu’il renfermerait, c’est pour de bien tristes événements. J’ai déjà amplement parlé des massacres de Chios en 1822 de la part des Turcs ottomans. Dans mon précédent article, nous avons vu comment, le jour du Vendredi Saint, au monastère de Néa Moni, ils ont exterminé les moines avec les civils qui s’y étaient réfugiés. Le lendemain Samedi Saint, ils effectuaient leurs horribles massacres dans les villages de Thymiana et de Néochori tout proches d’Agios Minas, après avoir sécurisé la citadelle de Chios (Chora), et dans la nuit du samedi au dimanche de Pâques, ils étaient devant Agios Minas. Quelle était cette date? Il faut d'abord tenir compte du fait que pour les fêtes mobiles, comme Pâques, la religion catholique et la religion orthodoxe ont un mode de calcul différent. Pour les Orthodoxes, en 1822, Pâques était le 2 avril, et donc le Vendredi Saint était le 31 mars. Mais il faut aussi tenir compte d’un autre élément, c’est la nature du calendrier. En 1582, le calendrier julien (de Jules César, en l’an 46 avant Jésus-Christ), qui comporte une toute petite imprécision annuelle de calcul, avait accumulé au cours des siècles un décalage de dix jours entre la date solaire et la date légale. Le pape Grégoire XIII a décidé de passer du 4 octobre au soir au quinze octobre au matin, soit dix jours en une seule nuit, avec une modification du calcul (en jouant sur les années bissextiles des siècles ronds). En France, Henri III s’y conforme presque immédiatement, sautant par-dessus les jours du 9 au 20 décembre. Évidemment, la décision d’un pape catholique ne pouvait être acceptée par les Orthodoxes. Même les Catholiques ont eu du mal à s’y mettre, si l’on en croit Montaigne:

“Il y a deux ou trois ans que l’on raccourcit l’an de dix jours en France. Combien de changements devaient suivre cette réformation! Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce néanmoins, il n’est rien qui bouge de sa place: mes voisins trouvent l’heure de leurs semences, de leur récolte, l’opportunité de leurs négoces […]. On dit que ce règlement se pouvait conduire d’une façon moins incommode: soustrayant, à l’exemple d’Auguste, pour quelques années le jour du bissexte […]”.

Quoi qu’il en soit, bon gré, mal gré, l’Occident catholique a adopté assez rapidement le calendrier grégorien. Les pays protestants ont traîné les pieds, par exemple la Grande Bretagne jusqu’en 1752 ou la Suède en 1753. Mais la Grèce orthodoxe a attendu 1924. Par conséquent, en cette année 1822 où le monastère a été mis à sac et ses occupants massacrés, ce 2 avril c’est dans le calendrier julien. Vite, convertissons cela en calendrier grégorien (l’écart s’est encore un peu accru), c’est le 14 avril de notre calendrier à nous.

 

Cela m’a amené un peu en marge de mon sujet. Tant pis, sortons-en complètement pour quelques instants. On s’amuse généralement à constater que le plus célèbre écrivain britannique, Shakespeare, est mort le même jour de la même année que le plus célèbre écrivain espagnol, Cervantès, soit le 23 avril 1616. Mais c’est sans tenir compte du fait que l’Espagne, pays catholique, utilise le calendrier grégorien, tandis que l’Angleterre, pays protestant, en est encore au calendrier julien. En réalité, Shakespeare est mort dix jours après Cervantès, le 3 mai 1616 du calendrier grégorien. Mais revenons à nos moutons.

 

Comme à Néa Moni, les ossements des victimes du massacre ont été rassemblés, et ils sont gardés dans ces vitrines que l’on voit sur mes photos ci-dessus comme les témoignages des atrocités commises.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

De Çeşme, sur la côte turque toute proche, les soldats ottomans arrivaient par milliers. Le monastère d’Agios Minas, comme celui de Néa Moni, semblait aux civils un refuge relativement sûr, aussi y avait-il plus de trois mille personnes, moines et laïcs, dans les murs du monastère et, en ce dimanche de Pâques, la foule était à l’église où le vieux prêtre Iakobos (Jacques) Mavros célébrait la messe de la Résurrection. Soudain, les cris des Turcs et de bruit de deux canons ont interrompu la cérémonie. Les Turcs ont tenté de forcer les portes du monastère. Ils tiraient dessus, comme le montrent les impacts de balles de mes photos. Ceux qui n’avaient pas pu se barricader dans l’église ont tenté de se cacher ailleurs.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Ce buste est celui du “Héros Constantin Monogios”, un habitant de Néochori qui avait échappé au massacre de son village et a pris les armes, pour tenter de secourir les assiégés d’Agios Minas, en compagnie de quelques autres insurgés. Ils sont parvenus à tuer nombre de Turcs, mais les forces étaient du côté des Ottomans, innombrables. Finalement, quelques Turcs sont parvenus à pénétrer par une brèche dans le mur, faite par l’un des canons qui tirait depuis le moulin voisin, et ils sont alors allés ouvrir les portes que les balles n’avaient pas fait céder, et une foule de soldats s’est déversée dans les murs du monastère. Ils ont commencé à massacrer tous les Grecs qui étaient là dans la cour et n’avaient pas pu se cacher. Puis le canon a ouvert d’autres brèches dans la muraille pour que le flot des assiégeants déchaînés s’intensifie, les portes trop peu larges ralentissant l’entrée.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Ayant réussi à pénétrer dans le monastère, les Turcs se sont attaqués aux portes de l’église, mais certains ont trouvé plus expéditif de monter sur le toit, d’arracher une partie de la couverture et de jeter des tissus enflammés. J’ai lu sur un panneau dans le mausolée que l’église était en bois à l’époque, je ne sais s’il faut comprendre que sa toiture était en bois, ou tout l’édifice. Toujours est-il qu’elle a brûlé et que tous les gens qui étaient à l’intérieur sont morts ainsi, comme dans l’église d’Oradour-sur-Glane incendiée par les soldats nazis le 10 juin 1944, en représailles du débarquement du 6 juin. Ces taches que l’on voit sur le sol sont les macabres marques des os ou des chairs calcinés. Détailler ces épouvantables traces indélébiles aurait de ma part quelque chose de sadique, je me contenterai de dire que selon les endroits la forme de la tache laisse deviner un corps d’enfant, une tête, un membre.

 

Ils ont voulu contraindre le pope Mavros à se prosterner devant le Coran, ce qu’il a bien évidemment refusé de faire; il a alors été torturé avant d’être tué d’un coup de cimeterre sur la tête. Le pacha (général), dans ses mémoires, se vante que ses vaillants soldats aient coupé toutes les têtes, et que lui-même ait envoyé aux responsables de l’invasion les têtes et les oreilles coupées.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Quant à ceux qui n’étaient pas dans l’église et qui n’avaient pas été tués dans la cour, j’ai dit qu’ils avaient cherché ailleurs une cachette. Ils étaient descendus dans une citerne d’eaux de pluie en sous-sol par cette étroite trappe. Les soldats n’ont pas compris tout de suite où ils avaient disparu. Ils ont assez longuement cherché, avant de comprendre. Ils ont alors lancé par cette ouverture des matières inflammables. Je n’ai pas trouvé plus d’explications, je ne sais quelles étaient ces matières inflammables que l’eau n’a pas éteintes (mais y avait-il de l’eau?), ou peut-être ont-ils fait brûler, sous la trappe, des substances qui ont empli la citerne de fumée en consommant l’oxygène, pour tuer par asphyxie. Ce qui est sûr, c’est que pas un n’a réchappé de ce massacre horrible.

 

Mais après avoir parlé, tant à Néa Moni qu’à Agios Minas, de toutes ces épouvantables cruautés perpétrées par les soldats turcs, il me faut ajouter un petit commentaire. Mon sujet me fait pointer du doigt les Turcs. À partir de là, on aurait beau jeu de cataloguer ces gens comme un peuple de barbares sanguinaires. Et finalement, il me plairait assez de penser qu’il y a un peuple sur terre qui déshonore le reste de l’humanité. Mais quand on considère les massacres perpétrés par les Espagnols au Nouveau Monde, les millions de Russes victimes des purges staliniennes, les Juifs, les Tziganes, les homosexuels, les communistes que les Nazis ont envoyés dans les camps de concentration et ont exterminés, les Peaux-Rouges pourchassés, tués ou parqués par les émigrants aux États-Unis, les génocides entre ethnies africaines, et la liste pourrait se poursuivre longtemps, on se dit que, selon le lieu dont on parle, on trouvera toujours des êtres dits humains… mais qui n’ont d’humain que le nom. Et puis il y a un instituteur grec dont on m’a dit le nom, mais je ne l’ai pas noté et je l’ai malheureusement oublié, qui a cherché à entrer en contact avec des rescapés grecs de la guerre d’indépendance, et il a recueilli des détails ignobles sur les cruautés commises, mais il a également recueilli des récits, hélas moins nombreux, de Turcs qui s’étaient montrés humains, s’étaient abstenus de commettre des actes répréhensibles, et qui parfois même avaient courageusement tenté de s’opposer aux exactions de leurs camarades. Il me fallait quand même le dire.

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Published by Thierry Jamard
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2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 23:55
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Il est très célèbre, ce monastère. Νέα Μονή (Néa Moni), cela signifie “Nouveau Monastère”. En titrant “Le monastère de Néa Moni”, je suis conscient du pléonasme, je sais que c’est absurde, mais c’est un usage tellement ancré dans tous les guides (sauf ceux qui sont rédigés en langue grecque, bien sûr) que, mouton de Panurge, je suis le mouvement sans me poser de questions! Classé au patrimoine mondial par l’UNESCO, rénové pour la coquette somme de presque trois millions huit cent mille Euros financés à quatre-vingt-cinq pour cent par l’Union Européenne (soit plus de trois millions deux cent vingt-huit mille Euros), il promet d’être très intéressant à visiter. Et il tient ses promesses. Arrivés un peu tard le vendredi 18, nous limitons notre visite au catholicon et à ses belles fresques et mosaïques, et nous passons la nuit dans le camping-car sur le parking du monastère pour être à pied d’œuvre le samedi 19 et en effectuer la visite à fond.

 

Mais il me faut d’abord évoquer la situation de la religion à Chios, selon Tournefort (Relation d’un voyage du Levant, Paris, 1717). Et pour commencer en ce qui concerne les catholiques (les Latins):

“Antonio Zeno, Capitaine général de l'armée vénitienne, parut devant la ville de Scio le 28 avril 1694 avec une armée de quatorze mille hommes, et commença d'attaquer le château de la marine, seule place de résistance dans tout le pays: il ne tint pourtant que cinq jours, quoique défendu par huit cents Turcs, et soutenu par plus de mille hommes bien armés qui pouvaient s'y jeter sans opposition du côté de terre. L'année suivante le 10 février les Vénitiens perdirent la place avec la même facilité qu'ils l’avaient prise, et l'abandonnèrent précipitamment après la défaite de leur armée navale aux îles de Spalmadori où le Capitan Pacha Mezomorto commandait la flotte des Turcs: l’épouvante fut si grande dans Scio qu'on y laissa le canon et les munitions; les troupes se sauvaient en désordre, et l'on dit encore aujourd'hui dans l’île que les soldats prenaient les mouches pour des turbans. Les Turcs y rentrèrent comme dans un pays de conquête; mais les Grecs eurent l'adresse de rejeter sur les Latins la faute de tout ce qui s'était passé, quoique ceux-ci n’eussent eu aucune part à l'irruption des Vénitiens: on fit pendre quatre personnes des plus qualifiées du rite latin et qui avaient passé avec honneur par les principales charges […]. On défendit aux Latins de porter des chapeaux; on les obligea de se faire raser, de quitter l'habit génois, de descendre de cheval à la porte de la ville, et de saluer avec respect le moindre des musulmans; les églises furent abattues ou converties en mosquées. […] L'exercice public de la religion catholique était le plus beau privilège que les rois de France eussent fait conserver aux Sciotes: ils en ont été privés sous ombre de rébellion. […] Après la prise de Scio, les Turcs mirent les prêtres à la capitation; mais Monsieur de Riants, vice-consul de France, les en fit exempter: les Religieuses n'y sont point cloîtrées non plus que dans le reste du Levant; les principales sont de l'Ordre de Saint François ou de Saint Dominique, dirigées les unes et les autres par les Jésuites”.

 

Concernant les orthodoxes (“les Grecs”), le tableau est très différent: “L'évêque grec est fort riche, il a plus de 300 églises dans la ville, et tout le reste de l'île est plein de chapelles; les monastères grecs y jouissent de gros revenus”.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Mais approchons-nous de Néa Moni. Il y avait d’une part le monastère proprement dit, enfermé dans des murailles de protection, et avec même une tour, comme dans un kastro génois, et les terres alentour, avec des cellules, des entrepôts, des bâtiments pour l’élaboration des productions agricoles. À l’époque ottomane, a été construit l’aqueduc de ma première photo ci-dessus, ainsi qu’une citerne avec un toit en dôme pour recevoir l’eau ainsi amenée. Le séisme de 1881 a détruit ou gravement endommagé la plupart des constructions, et ce qui était inutilisable a été abandonné lorsque situé à l’extérieur des murs.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Pour l’aqueduc, je dis “époque ottomane”, sans plus. En effet, la première mention que l’on en ait remonte à la gravure ci-dessus qui date de 1732, mais à cette date on constate qu’il était en service, sans savoir depuis combien de temps. Cette gravure est due à Василий Григорович Барский (Vasily Grigorovitch Barsky, –cette fois, j’écris en caractères cyrilliques), un homme né en 1701 à Kiev. Je vais donner ici quelques indications sur sa très intéressante et riche biographie, parce que Google (français, britannique, américain, grec) l’ignore superbement, si bien que j’ai dû aller sur Wikipédia russe pour m’informer. Il étudie d’abord à la faculté de théologie de Kiev, qu’il quitte pour étudier la philosophie.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

En 1724, il commence sa série de voyages, qu’il effectue tous à pied, à l’exclusion de tout autre moyen de transport, sauf pour les îles bien évidemment. Il se représente lui-même ci-dessus (image libre de droits trouvée sur Internet). Il se rend d’abord en Slovaquie, en Hongrie, en Autriche puis en Italie pour aller vénérer les reliques de saint Nicolas à Bari, dans les Pouilles. En route il visite Venise, Bologne, Florence, Rome, Naples. En 1725, de Bari il s’embarque pour les îles de Corfou, Céphalonie, Zante, on le retrouve ensuite à Chios, puis au mont Athos. En 1726-1728, il se rend en Palestine, à Jérusalem, il est en Jordanie, il est sur la Mer Morte, puis se rendant au Caire il passe par le monastère du Sinaï, Suez, Damiette, ensuite il repart vers Beyrouth, Tripoli et Damas, et de nouveau en Palestine. En 1729-1731, à Tripoli il étudie le grec ancien et moderne, la littérature, la philosophie, la logique, les sciences naturelles, et il trouve le temps de visiter Alexandrie, Chypre, Symi, Samos, Chios (de nouveau), Patmos. En 1734, à Damas, il est fait moine sous le nom de Vasily (Basile). De 1736 à 1743, il vit à Patmos. C’est alors que l’ambassadeur russe à Constantinople le prend comme prêtre à l’église de l’ambassade et en 1744 l’envoie étudier les monastères du mont Athos. Mais Barsky se rend aussi à Athènes, en Crète et revient à Constantinople en 1746. Accusé par le nouvel ambassadeur de trahir les intérêts nationaux, craignant d’être arrêté il s’enfuit par la Bulgarie, la Valachie, la Pologne et revient à Kiev en 1747. Il y meurt un mois après son arrivée. Cet incroyable savant est expert en grec et en latin, outre le russe il parle aussi arabe et turc, il est érudit en géographie, histoire, ethnographie, statistiques, architecture, géologie, commerce, et tous les arts que ce soit la musique ou les arts plastiques.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Encore une vue du paysage à l’extérieur des murs du monastère avant de nous diriger vers la porte pour entrer dans le vif du sujet. C’est John Gaskin, dans The Traveller’s Guide to Classical Philosophy (2011), qui le recommande. Je traduis: “Allez là-bas, seul si possible. C’est loin de la foule à vous rendre fou et presque abandonné de la religion de ce monde, mais une atmosphère de paix et de bonheur antique subsiste là et porte le pèlerin, tout à fait comme les espaces sacrés d’autres religions, plus anciennes, disparues depuis longtemps doivent, en leur temps, porter le suppliant à Assos et Carthage, Karnak et Avebury, Babylone et Delphes”.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Comme toujours, à l’entrée, il est demandé une tenue “convenable”, mais (je me réfère au texte grec, pas à sa traduction anglaise, qui n’accorde pas l’adjectif) au masculin pluriel, et donc on s’adresse aux hommes aussi bien qu’aux femmes (ευπρεπώς ενδεδυμένοι). Toutefois, contrairement à ce que j’ai parfois vu (mais rarement il est vrai, par exemple au monastère de la Panagia Chozoviotissa de l’île d’Amorgos), il n’est pas proposé de jeans pour les hommes en short, seulement des accessoires pour dissimuler les jambes des femmes, des châles pour leurs épaules.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Nous voici donc au cœur du monastère. Au fond de la cour, en face, se trouve le catholicon, l’église centrale. Le côté du narthex et du campanile est simple, la partie principale du bâtiment est moins sévère. Quelques mots de la fondation du monastère:

 

C’est au milieu du onzième siècle que Néa Moni est fondé. Cette datation ne fait pas de doute, parce que le monastère est nommé dans de nombreuses chrysobulles. Chrysobulles? On sait que les décrets promulgués par le souverain pontife, au Vatican, s’appellent des “bulles” (en latin, le mot bulla désigne la petite boule d’or que, dans les familles aristocratiques, l’on mettait au cou de l’enfant, le huitième jour après sa naissance pour les filles, le neuvième pour les garçons, et que l’enfant gardera jusqu’à son mariage si c’est une fille, jusqu’à une date décidée par le paterfamilias aux alentours de son dix-septième anniversaire si c’est un garçon. Puis le sens est passé à celui de sceau circulaire, et enfin à la décision frappée du sceau qui en garantit l’auteur). Les empereurs byzantins, bien avant que le Vatican adopte le système et le mot qui le désigne, ont scellé leurs édits par un sceau en or. L’or se disant chrysos, les édits impériaux byzantins étaient appelés chrysobulles. En 1822, les Turcs ont mis le feu au monastère, et la plupart des chrysobulles le concernant ont brûlé, mais nombre d’entre elles avaient été copiées et conservées ici ou là. Par ailleurs, deux abbés de Néa Moni ont rédigé des livres qui nous éclairent sur la tradition, ce sont Nicéphore de Chios en 1804 et Grégoire Photinos en 1865.

 

C’est autour du catholicon de mes photos que s’est construit le monastère. Il est donc, comme je l’ai dit et comme nous allons le voir en détaillant son histoire, du milieu du onzième siècle. Le campanile, lui, n’a été construit que bien plus tard, vers 1512. Et comme le séisme de 1881 l’a fait s’effondrer, celui que nous voyons aujourd’hui est une reconstruction de 1900.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Pénétrant dans l’église, nous passons devant des décorations sur lesquelles je vais revenir plus en détail, et nous nous trouvons face à cette iconostase. Mais revenons plutôt à l’histoire de l’origine de cette église et du monastère qui s’est construit autour d’elle.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Ces broussailles, ce n’est pas n’importe quelle plante, c’est du myrte, une plante qui pousse en abondance en ces lieux. Et ce vase portant quelques branches de myrte se trouve dans le catholicon et honore une icône de la Panagia, la Sainte Vierge. Ailleurs, ce pourrait être n’importe quelle fleur ou plante verte, mais ici le myrte s’impose, parce qu’il est lié à la fondation du monastère. La tradition dit qu’à l’époque où régnait l’empereur byzantin Michel IV, c’est-à-dire entre 1034 et 1041, trois ermites nommés Nicétas, Jean et Joseph, qui vivaient dans une caverne du mont Provatas (629 mètres. Nous l’avons contourné en venant d’Anavatos) passaient par là une nuit quand ils voient soudain, pendant aux branches d’un myrte, une image de la Vierge qui brille sous la lune. Évidemment, cette icône ne pouvait qu’être miraculeuse. Cette idée qu’elle est miraculeuse est encore renforcée depuis que le monastère, comme je le disais il y a un instant, a été incendié par les Turcs en 1922, car elle a été retrouvée intacte.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Ces icônes miraculeuses trouvées ainsi dans la nature, en plein champ ou sur une plage, nous en avons vu de très nombreuses un peu partout au cours de notre voyage. J’avoue ne pas être très convaincu… mais en même temps je pense que ce ne sont peut-être pas des légendes, ou du moins pas toujours. Tant de navires faisaient naufrage alors que l’équipage, très croyant, ne se déplaçait qu’avec des icônes, que les courants ont bien pu, fréquemment, rejeter sur un rivage des icônes comme ils rejetaient ailleurs des planches du navire ou des corps des marins. La nature était pleine d’ermites, de moines errants, de pèlerins, qui eux aussi transportaient pour leurs dévotions des icônes, ne peut-on alors imaginer que l’un d’entre eux, cheminant difficilement au milieu des broussailles de myrtes, ait pu perdre en route cette icône et, se rendant compte de cela à l’étape, des heures et des kilomètres plus tard, ait été incapable de la retrouver?

 

Quoi qu’il en soit, perte, miracle ou pure légende, ces ermites ont souhaité construire à la Panagia une église en cet endroit précis (c’est pourquoi ma photo de myrtes est prise dans les environs de monastère, et non pas où l’icône est censée avoir été trouvée, puisque cet endroit est construit). Ces braves hommes se sont embarqués pour faire savoir à Constantin Monomaque, en exil à Lesbos parce qu’il avait participé à un complot contre l’empereur, que la Vierge leur avait inspiré une prophétie: il allait bientôt devenir empereur à Byzance, lui qui certes était de famille aristocratique mais n’était nullement prédestiné à cela. Et en effet l’impératrice Zoé, veuve, le fait revenir à Constantinople, l’épouse et par le fait il devient empereur en 1042 sous le nom de Constantin IX. Pour manifester sa reconnaissance aux ermites, et surtout à la Vierge, pour cette prophétie réalisée, il va financer la construction du catholicon, cette église où nous sommes. Et comme en outre Zoé et sa sœur Théodora y ajoutent des dons d’importance, les travaux vont vite et l’édifice est magnifique. La construction dure de 1042 à 1056, s’achevant un an après la mort de Constantin, six ans après la mort de Zoé.

 

Mes trois photos ci-dessus montrent d’abord une belle icône de la Panagia dans son cadre, puis de plus près l’icône elle-même. Sur cette icône, on remarque que la Vierge indique de la main un buisson de myrte où est accrochée sa représentation: c’est ce détail que je montre en gros plan sur la troisième photo.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Sur le site de Gallica, j’ai pu télécharger un livre très intéressant, Relation d’un voyage fait au Levant par Monsieur Thévenot, Paris 1664. Ci-dessus, une gravure représentant ce Thévenot, placée en frontispice du livre. Les deux lignes sous ses pieds, et qui sont illisibles sur ma photo, sont des vers, et ces deux alexandrins disent “Ami, tu connaîtras l’auteur par ce portrait, / Tu ne saurais trouver voyageur plus parfait”. Sa version de la découverte est quelque peu différente, et beaucoup plus miraculeuse. La voici (je ne change rien au style, je me contente de moderniser l’orthographe):

 

“Après avoir vu les mastics, je pris le chemin de Niamoni, qui est un couvent de caloyers grecs [...]. Le chemin est fort mauvais car par toute l’île il faut toujours monter et descendre, et ce couvent est parmi les bois et les rochers. Étant arrivés là, nous allâmes premièrement à l’église, qui est grande et belle, elle est dédiée à Niamoni, qui veut dire en grec vulgaire Seule Vierge”. [Passons sur cette traduction fantaisiste, qui nous montre que Thévenot ne parle pas un seul mot de grec! Il continue:] “Cette église fut bâtie à l’occasion d’une image trouvée miraculeusement, et ils le racontent de cette sorte: tout ce quartier était couvert de bois épais où demeuraient plusieurs ermites ou religieux vivant sous même règle; ces bons pères voyaient toutes les nuits au milieu des bois une lumière, et comme ils allaient vers elle pour connaître ce que c’était, et qu’ils étaient bien près du lieu où ils l’avaient vue, ils ne voyaient plus rien, ce qui les étonnait fort. Enfin cela ayant duré longtemps, et en ayant conféré plusieurs fois ensemble, ils résolurent de mettre le feu au bois de toutes parts, ce qu’ayant fait, tous les arbres brûlèrent excepté un sur lequel ils trouvèrent une image de la Vierge: aussitôt ils députèrent quelques-uns d’eux vers Constantin Monomaque empereur de Constantinople, auquel ayant conté ce miracle, il leur promit de faire bâtir une église en cet endroit si Dieu lui faisait la grâce de remonter sur le trône, et en effet étant retourné à l’Empire, il la fit bâtir environ l’an de salut 1050”.

 

Selon Thévenot, donc, Constantin IX était empereur auparavant, avait perdu le pouvoir, et il ne s’agissait pas pour lui de devenir empereur mais de remonter sur le trône. Or lors de sa naissance, vers l’an mil, c’était Basile II qui a régné de 976 à 1025. Son frère Constantin VIII lui a succédé (1025-1028) et quand il est mort c’est sa sœur Zoé qui lui a succédé. Elle a été impératrice de 1028 à sa mort en 1050. Les empereurs, entre ces deux dates, ont été ses maris, régnant conjointement avec elle. Le premier était Romain III, mort en 1034 (c’est probablement Zoé qui l’a fait assassiner), le second Michel IV, mort en 1041. Elle adopte alors le neveu de Michel IV, et décide de régner conjointement avec lui, qui prend le nom de Michel V. Lui préfère régner seul et fait enfermer Zoé dans un couvent. La foule, furieuse, libère Zoé, crève les yeux de Michel V, et Zoé remonte sur le trône avec sa sœur Théodora. Cela se passe en 1042, le règne de Michel V n’aura duré que quelques mois, 132 jours exactement. C’est alors que Zoé décide d’épouser ce Constantin Monomaque qui avait été marié à la nièce de son premier mari Romain III.

 

Puis, dans les années et les siècles qui ont suivi, le monastère reçoit en dotation des terres en quantité, qui lui assurent une grande prospérité. Quand, en 1566, plus d’un siècle après Constantinople, l’île passe sous contrôle ottoman, rien ne change pour Néa Moni, qui dépend directement du patriarcat de Constantinople, sans passer par le métropolite local. Le vrai déclin du monastère va commencer avec le pillage et l’incendie de 1821 lors des massacres de Chios, et s’achever avec le tremblement de terre de 1881. Il ne cessera cependant pas de fonctionner, avec un nombre de moines très réduit.

 

Concernant la richesse, nous disposons du témoignage de Tournefort, au tout début du dix-huitième siècle. Il explique comment augmentent constamment les ressources, mais n’est guère séduit par les fresques ni l’architecture, qui n’ont pourtant pas encore subi les ravages dont je viens de parler. Et puis, comme Thévenot, sa traduction du nom du monastère est pour le moins bizarre:

 

“Le plus considérable est Neamoni, c'est-à-dire Nouvelle solitude, situé à cinq milles de la ville: nous y allâmes le 5 mars 1701. Ce couvent paye cinq cents écus de capitation; il renferme cent cinquante caloyers, qui ne mangent en communauté que le dimanche et les fêtes, le reste de la semaine chacun fait sa cuisine comme il l'entend; car la maison ne leur donne que du pain, du vin et du fromage; ainsi ceux qui ont du bien font bonne chère, et même entretiennent des chevaux pour leur usage. Ce couvent est fort grand et ressemble plutôt à un village qu'à une maison religieuse; on prétend qu'il possède la huitième partie des biens de l'île, et qu'il a plus de cinquante mille écus de rente. Outre les acquisitions continuelles que la maison fait par les legs pieux, il n'est point de caloyer qui ne contribue à l'enrichir; non seulement ils donnent cent écus pour leur réception, mais en mourant ils ne sauraient disposer de leurs biens qu'en faveur du couvent ou de quelqu'un de leurs parents, qui ne peut hériter que du tiers à condition qu'il se fera religieux dans la même maison: ils ont trouvé par là le secret de ne rien perdre: le couvent est sur une colline bien cultivée dans une solitude désagréable au milieu de grandes montagnes toutes pelées. Quoique l'église soit mal percée, elle passe pourtant pour une des plus belles qui soient dans le Levant; tout y est gothique, excepté les cintres des voûtes; les peintures en sont horriblement grossières, malgré les dorures qu'on n'y a pas épargnées; le nom de chaque saint est écrit au bas de sa figure, de peur qu'on ne le confonde avec son voisin. L'empereur Constantin Monomaque qui a fait bâtir cette église, comme l'assurent les moines, y est peint et nommé. Les colonnes et les chapiteaux sont de jaspe du pays, mais d'un mauvais profil; ce jaspe est une espèce de brèche rouge-lavé, mêlé de quelques plaques cendrées assez mal unies, et il n'a rien d'éclatant”.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Assez avec l’histoire et les financements, visitons cette église. Et d’abord il y a les fresques, qui ont subi l’incendie de 1822 et le tremblement de terre de 1881, au cours duquel toute la superstructure de la nef s’est effondrée. Dans The Greek Islands (1978), Lawrence Durrell dit quelques mots du monastère, se montrant quelque peu misanthrope sur les bords à l’égard des moines, mais beaucoup plus indulgent pour le monastère lui-même. Allez, je m’attelle de nouveau à la traduction:

 

“La splendeur et l’isolement se combinent avec un riche ensemble de fresques du onzième siècle pour rendre mémorable ce genre de voyage. Les fresques ont malheureusement souffert du grand séisme de 1881. […] Le Monastère est tombé en période de vaches maigres, et, autrefois fort d’une centaine de moines, il est maintenant réduit à une poignée de mystiques perclus de lombago que le paysage et les fresques ennuient à mort et qui sont avides de discuter avec des gens du monde extérieur. Quelques-uns des moines sont d’anciens brigands, c’est (ou c’était) un usage, en Grèce, que les brigands, quand ils se font vieux et n’ont pas de revenus, se repentent brusquement et se fassent moines d’une grande ferveur”.

 

Je montre ci-dessus trois images au hasard de ces fresques très abîmées. Concernant la troisième, qui a été détachée et est présentée dans le réfectoire où nous allons nous rendre tout à l’heure, très fragmentaire mais dont la partie conservée est en assez bon état, il n’a pas été possible de déterminer quels sont ces hommes, hauts dignitaires ou rois.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Précédemment, j’ai montré une coupole dont les fresques semblaient complètement détruites. Mais en regardant bien en détail (mon téléobjectif ne me sert pas uniquement à prendre des photos, je l’utilise aussi comme jumelles), on se rend compte que certains visages n’ont pas trop souffert. Ci-dessus, c’est celui qui, sur ma photo de la coupole, se trouve tout en bas.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Cette autre série de fresques plus ou moins lisibles représente des scènes du Jugement Dernier. Ce qui est encore en bon état permet d’apprécier la richesse des couleurs, la finesse du dessin, bref la grande qualité de ces fresques. Quel dommage qu’elles aient tant souffert!

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Des fresques, mais aussi des mosaïques. Des mosaïques somptueuses. On ne peut pas dire qu’elles n’aient pas souffert du séisme, mais j’aurais cru que ces petites tesselles collées sur un mur se seraient beaucoup plus dégradées que les fresques, or finalement c’est le contraire. Cette coupole a certes perdu tout son centre, mais tout autour elle est décorée de représentations de saints qui, elles, sont intactes. Par exemple celle que je montre ici, saints Serge et Théodore (je n’aurais pas su les identifier si leur nom n’avait pas été inscrit à côté. C’est ce que raille Tournefort pour les fresques!).

 

Saint Serge a vécu au troisième siècle. C’était un officier supérieur de l’armée romaine, qui commandait une troupe d’élite composée de soldats barbares. Mais il était chrétien, religion interdite dans l’Empire à cette époque; il a été victime d’une dénonciation, arrêté ainsi que son compagnon et collègue Bacchus, flagellé sans pour autant abjurer sa foi. Bacchus est mort sous cette torture, Serge a survécu. Alors on l’a décapité. Cela se passait en Syrie, à Rasafa, autour de l’an 300, juste avant ou juste après.

 

Saint Théodore Stratilate (c’est-à-dire “général d’armée”, en grec), lui, était gouverneur d’une province d’Asie Mineure regroupant les régions du Pont, de Bithynie, de Paphlagonie, dont la capitale était Héraclée. On le considère comme un mégalomartyr, mais on ne dit jamais rien sur les détails de son martyr, seulement qu’il a été décapité en 309. Souvent, en Grèce, nous avons vu des églises consacrées aux “saints Théodore”, au pluriel. L’un d’eux est notre Stratilate d’Héraclée, l’autre est nommé Théodore Tiron (conscrit), parce que c’était un jeune soldat. Il a été brûlé vif vers 303, en Asie Mineure, à Euchaïtès dont le site antique se trouve aujourd’hui près du village d’Avka dans la province de Çorum (à l’intérieur des terres, au sud de Sinope).

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Ailleurs aussi il y a des mosaïques représentant des saints. Ci-dessus, c’est sainte Anne. J’y ajoute un gros plan sur son visage triste et intériorisé si finement dépeint (sans compter que –désolé!– ma première photo n’est pas parfaitement nette).

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

L’éclairage n’est pas toujours idéal pour la photo qui, évidemment, ne peut être prise avec un flash qui aurait l’avantage d’homogénéiser les couleurs d’une photo à l’autre, mais aurait aussi l’inconvénient d’aplatir les reliefs dans la mesure où, même si la photo était autorisée, le voyageur ne se baladerait pas avec tout un matériel de diffuseurs, de réflecteurs, etc. Néanmoins, on peut apprécier le travail des mosaïstes. Nous voyons ci-dessus saint Antoine, saint Éphraïm, saint Joachim et saint Théodose.

 

Le saint Antoine que nous connaissons le mieux est saint Antoine de Padoue, mais comme ce franciscain catholique ne peut être représenté dans cette église orthodoxe, c’est plutôt saint Antoine d’Égypte qui aurait mené une vie d’ermite dans le désert et aurait vécu plus de cent ans, du milieu du troisième siècle au milieu du quatrième.

 

Saint Éphraïm, dit le Syrien, a vécu de 306 à 373 dans un territoire qui est aujourd’hui dans le sud-est de la Turquie d’Asie, proche de l’actuelle Syrie. C’est un diacre qui a mené une vie d’ascète contemplatif.

 

Je ne connais, en fait, qu’un seul Joachim, le mari de sainte Anne et père de Marie. Mais ce qui me laisse un doute sur son identification ici, c’est d’une part qu’il n’est pas trop à sa place au milieu de ces ermites, de ces prêtres, de ces martyrs, et d’autre part qu’il me paraît bien jeune, puisque le couple est resté longtemps stérile et que saint Joachim n’est connu qu’à partir du moment où il est devenu le grand-père de Jésus. Il est vrai toutefois que son nom n’apparaît pas dans les évangiles, et que rien ne dit, expressément, qu’il n’était plus jeune.

 

Le dernier, saint Théodose, est né en Cappadoce vers 424, et a mené une vie d’ermite en Palestine, où il est mort en 529. Il a entre autres construit le premier monastère du désert de Juda, une laure de cénobites, non loin de Bethléem.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Cet ange, au-dessus de sa tête, il y a deux ailes, cela ne fait pas de doute. Mais en bas? Deux grandes ailes, ou quatre plus petites? La question est d’importance, parce que si les anges portaient des épaulettes, avec six ailes ce serait un séraphin, une sorte de général des anges avec des étoiles sur les épaulettes, tandis qu’avec quatre ailes, c’est un chérubin, une espèce de colonel de régiment d’anges, avec cinq galons. On ne plaisante pas avec cela, et si on gaffe on se fait envoyer au trou.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Outre tous ces personnages individuels, il y a également de grandes scènes en mosaïque, comme ce baptême de Jésus dans le Jourdain. Cette façon de figurer l’eau du fleuve, la représentation de Jésus nu, cela me rappelle beaucoup la manière des deux baptistères de Ravenne, en Italie. Et pourtant, ces mosaïques de Chios sont bien postérieures à celles de Ravenne.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Cette scène de lavement des pieds était, malheureusement, sous un éclairage très hétérogène, et même en la sous-exposant pour essayer d’éviter le bougé sans trépied, même en réglant sur une sensibilité de 3200 ISO, j’ai dû déclencher à main levée au 1/6e de seconde à l’ouverture maximum. Résultat, elle est floue, ce qui est bien dommage parce que les attitudes des personnages sont pleines de vie et de réalisme. Le détail de ma seconde photo, que j’ai pourtant pris dans les mêmes conditions et le zoom en position télé, j’ai eu la chance de mieux le réussir: on a ainsi un petit aperçu du style de la représentation.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Sur cette photo, on voit avec quelle sensibilité est dépeinte la tristesse de ces trois femmes. Il s’agit des lamentations des Saintes Femmes, dans une grande scène qui représente la Crucifixion, et elles sont là au pied de la Croix.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

De la même façon que dans la scène précédente, sur cette Descente de Croix on voit l’affliction de Marie remarquablement représentée.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Le texte inscrit dans la mosaïque dit η Ανάσταση, ce qui veut dire “la Résurrection”. Généralement, quand on ne dit pas qui ressuscite, c’est Jésus le jour de Pâques. Mais sur cette mosaïque, nous voyons Jésus relevant un homme. Il s’agit donc de Lazare. Mais on peut s’étonner que, pour ce faire, il porte une croix dans sa main, car ce symbole chrétien ne peut exister encore, puisque cette résurrection de Lazare par Jésus a lieu bien avant la crucifixion, et d’ailleurs quand on regarde de près on voit sur sa main la marque du clou qui l’a fixé sur la croix. Il est vrai que pour représenter un miracle, on n’a nul besoin de réalisme.

 

Toutes ces mosaïques sont l’œuvre de spécialistes venus de Constantinople, identification qui résulte de la comparaison avec les mosaïques de Sainte-Sophie de Constantinople. Indépendamment de leur art, leur technique était très élaborée. Le mur était revêtu d’abord d’une couche de mortier hydraulique pour isoler la mosaïque de l’humidité des murs. Ce mortier, grossier, est constitué de calcaire, de sable et de tuile pilée. Dessus est étalée une couche d’un mortier plus fin, sur lequel l’artiste réalise son dessin. Et enfin, une troisième couche est appliquée par petites surfaces, parce que c’est dans ce mortier que sont fixées les tesselles de couleur: il ne doit donc pas être sec avant que les parties correspondantes des tesselles y soient posées, afin qu’en séchant il les maintienne en place.

 

Quant aux tesselles, elles sont taillées dans diverses matières. Ce sont de petites pierres si l’artiste dispose ainsi des couleurs nécessaires, ou elles sont en terre cuite. Mais il y en a aussi beaucoup en pâte de verre colorée, et pour les plus belles, bien sûr, elles sont en or… Un panneau explicatif, où j’ai pris les informations que je viens de donner, signale que, pour les dates, les mosaïques de Néa Moni (1042-1056) sont encadrées par deux autres grands ensembles de mosaïques, le monastère d’Osios Loukas qui précède, dans la première moitié du onzième siècle (dans ce blog, mon article Osios Loukas. Mardi 21 juin 2011), et Daphni qui suit à la fin de ce onzième siècle (dans ce blog, mon article Le monastère de Daphni. Vendredi 29 mars 2013). Et ce sont les trois seuls grands ensembles de mosaïques de Grèce. Les auteurs de ce panneau ont raison de le signaler, parce que cela me permet de retrouver mes photos, de comparer, et c’est très intéressant, cela enrichit la visite. Il précise aussi que ces trois ensembles suivent les principes du programme iconographique établis après la séparation entre Rome et l’Orthodoxie, en 843. Mais il y voit aussi la main d’artistes de deux écoles artistiques différentes, et là… je laisse à mes lecteurs le soin de les distinguer, car j’avoue que moi je ne vois pas trop ces deux “mains”.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Mais toutes ces photos de mosaïques sont très mauvaises. Parce que je les admire j’ai voulu en montrer beaucoup, mais il est temps d’arrêter puisque je ne suis pas parvenu à réellement les représenter. Il y a aussi dans le catholicon de Néa Moni ce reliquaire qui rassemble un nombre incroyable d’ossements. L’un des cadres posés dessus contient la liste des saints dont on a prélevé des petits morceaux, j’en reproduis ci-dessus la partie inférieure, celle qui est en anglais. On peut ainsi voir combien de tombes ont été dévalisées pour collectionner des reliques!

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Parce que je trouve beau ce gros vase en pierre, je le montre ici, mais aucun écriteau n’indique ce qu’il est, d’où il vient, ce qu’il contenait ou contient, de quand il date. Il comporte une inscription, mais pour qui, comme moi, n’est pas doué pour déchiffrer l’épigraphie, elle n’apporte pas grand-chose…

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Et encore ces deux photos avant de quitter ce catholicon. La première montre un détail du sol, et la seconde un détail d’un mur. En effet, le bâtiment n’a rien à envier –du moins vu de l’intérieur– à sa décoration de fresques et de mosaïques. Hélas, le sol en opus sectile de marbre a beaucoup souffert en 1822, et n’a été préservé dans son état primitif que dans quelques parties de l’église. Sur ma photo, cette grosse plaque circulaire de marbre rouge, mise en valeur par un encadrement de marbre blanc, et ornée sur le pourtour de petites pierres de différentes couleurs dessinant des motifs, est du plus bel effet.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Quittons le catholicon et dirigeons-nous vers ce grand bâtiment à l’aspect austère. C’est le réfectoire. Si l’on en croit le passage de Tournefort que j’ai cité tout à l’heure, il n’était que très peu fréquenté, puisque les moines n’y prenaient leur repas en commun que le dimanche et aux fêtes carillonnées. Au-dessus de la porte d’entrée, une date est gravée dans la pierre: 1637; elle témoigne des importants travaux de restauration menés alors. J’ai évoqué tout à l’heure Barsky, ce moine voyageur de la première moitié du dix-huitième siècle, qui a dessiné Néa Moni. Quand on regarde le détail de son dessin dans la partie centrale, il paraît que l’on voit devant le réfectoire un petit bâtiment avec un toit en pente, une fenêtre, une porte, et que par ailleurs le réfectoire était attenant aux cellules de l’ouest. Mais tout cela est tellement dense, tellement tassé, que j’avoue ne pas bien discerner ces détails.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

De l’extérieur, on pouvait imaginer que la salle était grande, à moins que le bâtiment ne soit coupé par des cloisons. Non, le bâtiment de 20,60 mètres sur 8,20 mètres est d’une seule pièce, et cette immense table de pierre est impressionnante avec ses 15,16 mètres de long. La construction d’origine est du onzième siècle, elle a subi des réparations aux quatorzième et quinzième siècles, puis aux dix-septième et dix-huitième siècles, mais cette extrémité en forme d’abside avec ses trois fenêtres que l’on voit tout au bout sur ma photo, ainsi qu’une partie du mur sur ma photo précédente datent du bâtiment originel.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Toute la surface de cette longue table est revêtue d’une décoration en opus sectile, extrêmement variée tout du long, et qui remonte au onzième siècle. Mais les quinze panneaux de cette décoration avaient souffert dans le temps, et elle a été l’objet d’une restauration d’envergure dans les années 2000 à 2006. Toutefois des spécialistes historiens et archéologues ont au préalable effectué des recherches documentaires très approfondies pour ensuite suivre les travaux en détail de bout en bout pour s’assurer que la nature des matériaux et leur mise en œuvre étaient conformes à l’original. Lorsqu’il a fallu compléter les manques, cela a été fait avec le strict minimum d’éléments rapportés, et dans le respect de leur conformité. Entre autres, de petits échantillons du mortier d’origine ont été prélevés pour être analysés en laboratoire, afin que le mortier neuf apporté pour la couche inférieure et pour les jointoiements soit strictement conforme, en résistance, en aspect et en couleur, au mortier d’origine. Le nettoyage des pierres a été effectué dans toute la mesure du possible par des moyens mécaniques, pour réduire aux quelques cas où c’était absolument nécessaire le recours aux produits chimiques. On a dû aussi retirer et remplacer quelques pierres qui étaient brisées, ainsi que d’autres qui, visiblement, avaient servi à des réparations antérieures mais n’étaient pas du tout conformes à l’œuvre originale.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

On peut se demander le pourquoi de ces petites niches sur les flancs de la table, en face des bancs de pierre. Elles étaient tout simplement destinées au rangement des couverts.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Le réfectoire sert aussi, à l’extrémité opposée à l’abside aux fenêtres, de musée. On y voit par exemple ces bonbonnes qui ont été trouvées sous le toit de la citerne (je donne plus loin quelques explications au sujet de cet autre bâtiment), où elles servaient de matériau de remplissage.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

C’est aussi au titre de musée que le réfectoire a reçu en exposition cette pierre sculptée. Je ne sais exactement ce qu’elle est, mais elle pourrait être un linteau de porte. De toutes façons, elle provient du catholicon.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Mais si le réfectoire montre un certain nombre d’éléments divers, le bâtiment de ma photo ci-dessus est indiqué comme étant “le musée”. Il est sur la droite quand on entre dans le monastère et que l’on se dirige vers le catholicon. Et de ce musée je ne montrerai qu’une seule chose, qui est essentielle, c’est l’icône apparue miraculeusement au onzième siècle et qui est à l’origine de la fondation du monastère. Auprès d’elle, un écriteau dit qu’en voyant cette icône divine dans un lieu planté de myrtes, ont été bâtis là une belle église et un Nouveau Monastère en 1045.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Il y a, sur la gauche en entrant dans l’enceinte du monastère, une petite chapelle. C’est l’église de la Vraie Croix (Τιμίου Σταυρού, Timiou Stavrou). Elle n’a rien d’exceptionnel en elle-même et je n’en parlerais même pas si elle n’était pas la gardienne d’un affreux témoignage, auquel elle est antérieure, mais il n’a pas été possible, jusqu’à présent, de déterminer quelle était sa vocation auparavant.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

J’ai déjà évoqué à trois reprises la façon dont les Turcs ont martyrisé l’île de Chios en représailles de l’insurrection grecque contre l’occupation par l’Empire Ottoman. Je traduis ici le texte placardé sur le mur, à côté de la vitrine:

 

“Chios, avant le massacre, avait une population de cent dix-huit mille âmes. Après le massacre, il ne restait plus que mille huit cents personnes dans le sud de l’île, pour s’occuper du mastic. Selon les estimations, il y aurait eu plus de vingt-trois mille morts, environ quarante-sept mille individus ont été emmenés vers les marchés d’esclaves du Caire et de Smyrne, et les autres ont fui vers les îles du voisinage. Localement, le massacre à Néa Moni a eu lieu le Vendredi Saint (avril). Dans le monastère se trouvaient six cents moines et trois mille cinq cents femmes et enfants qui avaient fui pour y trouver refuge. Tous ont été massacrés par les Ottomans. Une partie des ossements des moines et des laïcs massacrés se trouvent ici”.

 

Un mot des dates. En 1822, la célébration de Pâques orthodoxe a eu lieu le dimanche 14 avril de notre calendrier grégorien, mais cela correspondait au 2 avril du calendrier julien. Le Vendredi Saint de 1822 était donc bien en avril selon notre calendrier (le 12), mais pour le calendrier julien, en usage dans l’Église grecque jusqu’en 1923, c’était le 31 mars. Quand le texte ci-dessus précise, entre parenthèses, avril, il s’agit donc d’une transposition.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Derrière le chevet du catholicon, s’étend une vaste zone qui est toujours en cours de fouilles. Depuis que le professeur Anastasios Orlandos, en 1930, est parvenu à reconstituer la topographie du monastère, on savait qu’il y avait eu, en cet endroit, des cellules de moines. On a alors, récemment, entrepris des fouilles en règle. Il apparaît que la plupart des bâtiments comportaient deux niveaux d’habitation, sur un niveau qui, du fait de la pente du terrain, se trouvait en sous-sol d’un côté et en rez-de-chaussée de l’autre côté. Ce semi-souterrain servait d’entrepôt et de remise. Il semblerait que la ruine de ces bâtiments ait été progressive du quatorzième siècle jusqu’au dix-neuvième, et principalement due à la décrépitude avec les années et les siècles, le séisme de 1881 ayant seulement donné le coup de grâce. Depuis cette date, les ruines étaient enterrées, et l’on avait créé là une plateforme dont la position un peu élevée permettait une belle vue sur la ville et la mer. Les fouilles ont permis de retrouver de très nombreuses tesselles des mosaïques du catholicon que l’on avait préféré jeter là parce que l’on ne pouvait reconstituer les mosaïques détruites. On a aussi déterré des tessons de poteries, des fragments de tuiles des toitures de ces cellules de moines, ainsi que divers autres objets. Dans l’espace voûté du sous-sol, on a retrouvé des poteries vernissées byzantines des treizième et quatorzième siècles, ainsi que des pièces de monnaie des époques successives byzantine, génoise, ottomane.

 

Les moines de Néa Moni n’étaient pas des ermites, ils vivaient en communauté (vie cénobitique), tout en conservant de l’origine (ces trois ermites habitant une caverne et ayant trouvé l’icône miraculeuse) le fait d’avoir peu de contacts les uns avec les autres. Nous avons vu que les repas en commun au réfectoire n’étaient qu’hebdomadaires; chaque cellule comportait en conséquence sa propre cuisine, mais aussi son atelier où le moine travaillait sans contact avec les autres. Les cellules utilisées dans les derniers temps, quand celles que je montre ci-dessus étaient déjà désaffectées depuis longtemps, se trouvaient dans de petits bâtiments dispersés en désordre et sans aucune unité architecturale. À l’étage, il y avait généralement deux ou trois cellules, et les moines pratiquaient des activités artisanales telles que le tissage ou la poterie. Mais le monastère possédait des terres, et tous les moines participaient aux travaux agricoles et agroalimentaires. Ce que justifie la présence d’un aqueduc, d’un moulin à vent, d’une presse à olives, et autres bâtiments de ferme situés hors les murs du monastère. Néa Moni constitue donc, on le voit, une communauté pouvant vivre en complète autarcie.

 

Tout à l’heure, au sujet du massacre de 1822, je traduisais un texte qui parlait de la présence de six cents moines dans le monastère. Or ailleurs on parle de l’époque ottomane (ce qui est flou, parce que cela couvre un demi-millénaire) comme l’apogée de Néa Moni, avec trois à quatre cents moines. Puisqu’il y avait, lors du massacre, des milliers de laïcs, cela signifie-t-il que des moines d’autres monastères étaient venus, eux aussi, se réfugier ici parce que le monastère semblait protégé par ses puissants murs?

 

Par ailleurs, Tournefort, qui semble bien renseigné, disait dans le texte cité plus haut que pour entrer à Néa Moni, chaque candidat devait verser une somme de cent écus. Recherche rapide: à l’époque de Tournefort, l’écu vaut cinq livres, et la livre aurait un pouvoir d’achat, en Euros d’aujourd’hui, de 12€. L’écu vaudrait donc 60€, et pour devenir moine à Néa Moni il aurait fallu payer six mille Euros. Ce n’est pas rien. Or un panneau, dans le monastère, signale que si, à l’époque byzantine, il est signalé une bibliothèque et un atelier de copiste et de miniaturistes, d’ailleurs peu actif, en revanche par la suite les activités intellectuelles ou artistiques ont complètement disparu, ce qui suggère que les moines étaient apparemment issus de familles de paysans pauvres. À moins qu’il ne faille penser que ces candidats à la vie monacale étaient au contraire issus de familles paysannes disposant de moyens financiers suffisants mais qu’ils n’avaient pas d’intérêt particulier pour l’agriculture, et étaient attirés par la vie mystique. Rien à voir, en tous cas, avec ce que suggère Lawrence Durrell, que ce sont d’anciens brigands repentis.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Le tremblement de terre de 1881 ayant détruit en grande partie le catholicon et l’ayant rendu inutilisable pour le culte, il a fallu construire une nouvelle église pour le monastère. En effet, après le massacre de 1822, peu à peu des moines étaient venus faire revivre Néa Moni, il leur fallait donc un lieu de culte. Cette nouvelle église a été achevée et consacrée en 1889, mais comme on le voit il est gravé au-dessus de la porte la date de novembre 1883, probablement début des travaux. Elle a été placée sous le patronage de saint Pantéléimon. Cet homme était médecin à la cour de Maximien, coempereur avec Dioclétien (ces deux empereurs étant les deux augustes de la tétrarchie comprenant, pour les assister, deux césars). Converti au christianisme, il a pu échapper plusieurs fois aux poursuites en raison de son grand dévouement à ses patients, mais enfin il a été arrêté, torturé et décapité en 303 ou 305 à Nicomédie, aujourd’hui Izmit, dans le nord-ouest de la Turquie d’Asie.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Sur ma photo de l’intérieur de l’église, on a pu voir qu’il n’y avait pas profusion de décoration, comme dans des églises construites en d’autres temps, et surtout avec moins d’urgence. Et ces deux grandes icônes de l’iconostase ne sont, certes, pas laides, mais je trouve que l’on n’y sent pas le souffle de spiritualité qui émane de certaines œuvres plus anciennes, fresques, mosaïques, icônes.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Passons de l’autre côté de l’église. On y retrouve la même austérité. Il n’y a même plus, de ce côté, les quelques fenêtres étroites qui rompaient la monotonie du mur de façade. Mais on remarque que là, le sol n’est pas parfaitement plat, il accuse une double pente vers la ligne médiane.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Et en outre, en s’avançant sur cette plateforme, on se rend compte que cette ligne médiane est, en fait, constituée d’une sorte de caniveau creusé en arc de cercle de quelques degrés et de large rayon. En outre, en deux endroits, j’aperçois une pierre dont on peut se demander comment elle a pu atterrir là.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

En réalité, elle n’a pas atterri par hasard. Il y a un trou, qu’elle peut boucher en cas de besoin. L’explication de tout cela, c’est que nous sommes sur le toit de la citerne. Sous ces climats chauds et relativement secs, la moindre goutte d’eau mérite d’être récupérée. Aussi la citerne est-elle enterrée pour que les eaux ruisselant sur le sol puissent y couler, mais son toit lui-même est conçu pour que toutes les eaux de pluie y tombant convergent vers le caniveau central, puis s’engouffrent dans les trous qui y sont pratiqués. Par temps sec, pour éviter que des feuilles mortes ou d’autres impuretés viennent souiller l’eau de la citerne, on pousse une pierre pour boucher le trou.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Il y a aussi sur ce toit un puits permettant de puiser l’eau. En effet, non seulement cet orifice est situé au niveau du sol, ce qui rend plus aisée l’opération, mais de toutes façons il est clair que sinon, on serait obligé d’entrer soi-même dans l’eau pour remplir son seau.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Il est possible de faire le tour et de redescendre. On accède ainsi au niveau de la citerne elle-même. C’est une construction contemporaine du catholicon, c’est-à-dire qu’elle remonte au milieu du onzième siècle. Lors des travaux de restauration des années 1994-1999, il est apparu que seul le toit avait fait l’objet d’un entretien, sans que rien de sa structure soit changé, le canal central comme le puits étant d’origine.

 

Comme le montrent les schémas ci-dessus que j’extrais de panneaux explicatifs, il s’agit d’une salle hypostyle dont la toiture repose sur huit piliers centraux déterminant quinze petites coupoles. Le vide entre l’extérieur de ces dômes et le sol plat à la surface a été comblé de tout plein de matériaux, parmi lesquels les travaux de réfection ont mis au jour environ soixante-dix ustensiles tels que jarres et amphores, mais aussi des morceaux de poterie vernissée, des pièces de monnaie et, dit le texte, “divers petits objets”, sans préciser de quelle nature. Et tout cela permet des datations des réparations, car des amphores et jarres de grande taille datent de l’époque génoise (quatorzième et quinzième siècles), tandis que dans la partie ouest le vide avait été rempli de terre, attestant une réparation tardive.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

On l’a vu sur ma photo plus haut, l’accès à la citerne est fermé non par une porte pleine, mais par une grille en fer forgé. Rien n’empêche donc de glisser un objectif indiscret dans les interstices de la grille. Et, comme on n’y voit rien, rien n’empêche non plus de multiplier les photos, certaines étant de travers, d’autres grillées par le flash mal orienté, ou au contraire trop sombres, enfin celle que je publie est loin d’être parfaite, mais elle permet de voir la surface de l’eau, les colonnes, les voûtes…

 

Il y a tant à voir dans ce monastère que j’ai dû effectuer une sélection de ce que je montre et de ce dont je parle. Et malgré cette sélection, le présent article rédigé sous Word représente quatorze pages rien que de texte, à quoi j’ajoute soixante-seize photos. Vraiment, c’est trop. Toutes mes excuses! Vite, vite, je mets le point final (pour aujourd’hui).

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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 23:55
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Pyrgi, dans le sud de Chios, au cœur de la région des villages du mastic, les Μαστιχοχώρια (Mastichochoria, en prononçant les deux CH comme le CH final de l’allemand Ach!). La Bibliothèque Nationale de France possède un livre manuscrit publié par le Florentin Cristoforo Buondelmonti en 1422, Liber insularum archipelagi, qui a été digitalisé et peut être téléchargé sur le site Gallica. Ci-dessus, la page qui représente l’île de Chios. Pour être franc, je n’y lis rien du tout, ou presque. J’ai pu déchiffrer sur cette page, au-dessus de la carte, le mot CHYO, et voilà, je l’ai récupérée. Or il paraît que le village de Pyrgi y est représenté comme une ville fortifiée, preuve qu’il existait déjà à cette époque, et suffisamment important pour justifier les murailles de fortification. C’est évidemment essentiel, mais j’en suis réduit à croire sur parole ma source d’information, parce que je n’arrive pas à lire ce nom sur cette carte, ni même à distinguer, quelque part dans le sud, quelque chose qui pourrait être interprété comme “ville fortifiée”.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Dirigeons-nous vers un témoin de l’ancienneté de la ville, l’église byzantine des Saints-Apôtres (Άγιοι Απόστολοι, Agii Apostoli) qui, est-il dit, est construite comme un modèle réduit du catholicon de Néa Moni, ce grand monastère qui sera l’objet de mon prochain article, lequel catholicon est du onzième siècle. Sa datation est cependant très différente. Une première date semble ne pas devoir être prise telle quelle, il s’agit d’une inscription qui attribue au supérieur de Néa Moni, le hiéromoine Syméon, “εκ βάθρων ανέγερση”, c’est-à-dire “une construction depuis la base”, ou “depuis les fondations”, en l’an 1564. Mais selon les spécialistes, l’analyse de ses éléments architecturaux la ferait plutôt remonter à la fin de l’époque byzantine, au quatorzième siècle. Ce que Syméon aurait réalisé au seizième siècle serait donc une restructuration, de grands travaux de restauration depuis la base jusqu’aux dômes, la construction initiale remontant à deux siècles.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Mais du côté de l’entrée, on n’a aucun recul, on ne voit pas l’église. En tournant autour, la vue est beaucoup plus dégagée parce qu’une cour l’entoure sur trois côtés. Et en outre, un plan est affiché sur un panneau qui donne des informations sur le bâtiment. C’est notamment sur ce panneau que j’ai pioché ce que je raconte plus haut.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Regardons-la de plus près, cette église. Il s’y trouve un remarquable travail de la brique pour décorer les murs extérieurs. C’est non seulement la disposition des briques qui crée un dessin, mais aussi le jeu des couleurs, y compris le mortier rose teinté à la poussière de brique. Mais le plus extraordinaire est à l’intérieur, c’est… NO PHOTO!!! NO PHOTO!!! En 1665 (tiens, tiens, justement en 1664 Molière venait de représenter le Tartuffe, hypocrisie de celui qui veut faire croire qu’il est plus pieux et plus dévot parce qu’il empêche le visiteur de souiller l’église avec son appareil photo qu’il doit soigneusement remiser au fond de son fourre-tout hermétiquement clos), le grand peintre crétois Antonios Kynigos a intégralement recouvert les murs intérieurs de l’église de fresques magnifiques sur lesquelles, en outre, le panneau d’information auquel j’ai déjà largement fait référence donne de fort intéressantes explications. Mais je suis bien contraint de m’abstenir de les donner ici, ces explications, car que valent des explications de fresques que je ne peux montrer?

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Mais, pour belle, pour intéressante qu’elle soit, ce n’est pas cette église des Saints-Apôtres qui fait la réputation de Pyrgi, qui fait que les visiteurs affluent ici. La spécificité de Pyrgi, ce sont ses murs décorés en sgraffite. Non pas depuis les congés payés et le tourisme de masse, pour attirer les gogos en quête de pittoresque, mais depuis toujours, par goût, par tradition locale. Et, évidemment, l’UNESCO a classé ce village dans sa liste de l’héritage culturel humain, car heureusement (et bizarrement), le séisme de 1881 n’a presque pas causé de dommages.

 

Le sgraffite, c’est une technique ici appelée ξυστά (xysta) qui consiste à poser une couche de mortier teinté en noir, à la recouvrir d’une couche de mortier bien blanc, puis à gratter les motifs désirés pour les faire apparaître en noir sur fond blanc. Ici, les motifs sont généralement géométriques, mais nous verrons aussi quelques dessins végétaux ou même animaux.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Ces xysta sont particulièrement impressionnants sur une grande place comme celle-ci, où ils recouvrent les quatre côtés. Alors évidemment, grande place centrale, décor impressionnant, cela rime avec l’arrivée de restaurants qui étalent leurs terrasses, sûrs que les clients seront appâtés.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Même l’église, bien entendu, ne peut échapper à ces décorations puisqu’elles font partie de la personnalité de la ville. Et il est vrai que c’est très décoratif, et que cela n’a rien qui puisse choquer un chrétien orthodoxe. C’est l’absence de ces xysta qui serait surprenante et, à la limite, choquante.

 

Pour celui de mes lecteurs qui serait curieux de savoir qui est cet homme dont la statue est à l’extrême droite de ma seconde photo ci-dessus, il s’agit de Germanos Theotokas (1850-1915) qui a été supérieur du monastère Saint-Nicolas de Galata, actuellement quartier d’Istanbul au nord de la Corne d’Or, puis métropolite d’Ainos, aujourd’hui Enez, en Thrace turque, sur la rivière Evros qui fait la frontière avec la Grèce, à très faible distance de la Mer Égée. Ce qui justifie sa statue ici, c’est qu’il était natif de Pyrgi.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Encore une image d’un mur en sgraffite, parce que j’aime bien ces deux portes d’un bleu fort, le jeu du soleil et des ombres, et puis le vert du feuillage sur le mur. Mais il est temps de voir plutôt en gros plan ce que représentent les xysta de Pyrgi et comment leur relief dévoile leur technique.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Oui, techniquement, on voit bien comment l’enduit blanc a été gratté alors qu’il était encore frais pour définir le dessin, mais on voit d’abord le type de motif le plus fréquent et le plus traditionnel, des dessins géométriques. Cercles, carrés, triangles qui se juxtaposent, se superposent, se recoupent ou s’emmêlent. Beaucoup moins fréquent mais traditionnel quand même, il y a le motif végétal. On ne peut oublier que nous sommes au cœur du pays du lentisque, même si, en fait, les feuilles dessinées sur ma seconde photo n’évoquent que très vaguement le lentisque, tant par leur forme que par leur disposition sur la branche. Et puis le double désir de personnalisation et de créativité amène parfois à représenter ce qui n’a rien de traditionnel à Pyrgi. C’est ainsi que l’on voit sur la troisième photo, au milieu d’un panneau tout ce qu’il y a de classique, un élégant vase de feuillages stylisés. Ou encore, sur ma quatrième photo, on voit une biche poursuivie par… par? Par un chien (scène de chasse), ou par un loup, je ne saurais trop dire. C’est amusant, c’est original, mais ce n’est pas trop bien dessiné!

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

À part cela, qui dire de Pyrgi? C’est une petite ville qui est loin de manquer de charme, et en dehors de ses murs décorés elle est tout à fait dans le style des villages de Chios, avec ses ruelles étroites enjambées par des arches.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Comme à Mesta, dans mon précédent article, voilà une construction de pierre de forme rectangulaire dont j’ignore l’usage. À Mesta, parce que l’orifice du sommet était recouvert d’une grille, j’ai pu voir que le trou plongeait profondément et j’ai pu supposer qu’il s’agissait d’un puits, mais ici à Pyrgi le dessus est totalement recouvert, je suppose que c’est également percé parce que sinon il n’y aurait aucune raison de le recouvrir, mais les dimensions sont telles que cela ne peut ressembler à un puits. Cette ignorance ne m’empêche pas d’apprécier ce joli chapiteau de colonne, sans doute récupéré d’un monument antérieur, peut-être antique.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Et comme nous l’avons vu partout dans le sud de Chios, multiples sont les maisons sur lesquelles des grappes de tomates cerises bien rouges sont mises à sécher au soleil. Sur ma photo, on voit que des piments y ont été adjoints.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Je ne voudrais pas –je ne pourrais pas– quitter Pyrgi sans dire quelques mots de deux jeunes gens extrêmement sympathiques. Ce sont deux frères qui tiennent une boutique de mastic dans le centre de Pyrgi. Nous leur devons en particulier beaucoup d’explications au sujet de la culture, de la récolte et du traitement du mastic. Beaucoup des détails que je donne dans l’article que j’ai consacré à ce sujet (Chios, l’île du mastic. Chora), c’est eux qui me les ont soufflés. Sur ma photo ci-dessus, l’un des frères nous montre la nature de la terre blanche répandue au pied des lentisques et la façon dont elle permet une récolte plus aisée et plus propre.

 

N. B.: à partir d’ici et jusqu’à la fin du présent article, toutes les photos sont de Natacha. Non seulement avec son accord, mais avec sa coopération. Je suis honnête, je respecte le copyright!!!

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Si vous les reconnaissez, ces deux-là, lors de votre passage à Pyrgi, vous pouvez leur faire confiance et entrer dans leur boutique de mastic sans hésiter. Leurs produits, nous en avons goûté beaucoup, ils sont excellents, et quand on compare leurs prix avec ceux d’autres “boutiques à touristes”, on se rend compte qu’ils sont très raisonnables.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Nous sommes allés plusieurs fois à Pyrgi, et à chaque fois nous leur avons rendu visite et avons fait quelques emplettes. Après avoir goûté ce que nous avions acheté la première fois, nous sommes revenus pour acheter davantage, petits cadeaux pour la famille et les amis lors de notre retour, mais aussi –soyons égoïstes– pour notre consommation personnelle. Tout bien emballé dans un carton, il n’a pas été question que nous le portions jusqu’au camping-car, garé hors de la ville. “Ah non! J’ai une mobylette, vous ne porterez pas ça”. Bon, eh bien ce monsieur nous a livrés à domicile! Sur ma première photo il va partir avec notre carton, sur la deuxième, il attend que nous arrivions à pied.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Je déteste être pris en photo. Et si je suis pris, je ne mets pas la photo dans mon blog. Sauf erreur, sur 705 articles publiés à ce jour, je n’apparais que deux fois. Mais ici, Natacha qui a pris cette photo a tellement insisté pour que je la publie, et aussi du fait de mon désir de montrer la chaleur de l’amitié manifestée par ces jeunes gens, eh bien j’ai cédé. L’achat est fait, il est payé, nous allons partir, il est évident que cette gentillesse est totalement désintéressée.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Incroyable, me revoilà!!! Trois jours plus tard, nous étions de nouveau à Pyrgi. Passant devant la boutique des deux frères nous leur disons bonjour, et nous voilà invités à prendre une tasse de café pour discuter un peu. La table et les chaises sont dans la rue, Natacha me prend en photo avec l’autre des frères. Ah, cette hospitalité, cette traditionnelle philoxénia des Grecs!

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28 juin 2017 3 28 /06 /juin /2017 23:55
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Mesta, dans une vallée au sud-ouest de Chios, est l’un des principaux villages du mastic. J’ai lu dans un blog que le village avait perdu toute sa personnalité en se vendant au tourisme, je ne suis qu’à moitié d’accord parce que, s’il est vrai que certains secteurs sont voués à ce commerce de produits plus ou moins locaux et de colifichets censés rappeler, plus tard, les vacances passées dans cette île, la plus grande partie de la ville a gardé son architecture traditionnelle intacte. Sur cette photo, nous sommes hors de la ville, nous venons de laisser la voiture et allons y pénétrer à pied.

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Une porte de ville avec sa grille, et à l’intention des visiteurs une petite plaque qui indique, avec une flèche, είσοδος (isodos, “entrée”). Comme on le voit sur les photos suivantes, une fois entré en ville, on se promène dans des ruelles pavées, souvent très étroites, de loin en loin enjambées par le prolongement des maisons en forme de ponts reliant les deux côtés. Certes, ce n’est pas propre à Mesta, mais il faut reconnaître que l’ensemble a été fort bien protégé. Le tourisme dans cette île n’a pris réellement son essor qu’assez récemment, de sorte qu’on aurait pu craindre un massacre de tout ce qui fait le typique de Mesta. Ce qui n’est pas le cas. Mesta est un bourg byzantin qui remonte sans doute au douzième siècle, même si c’est surtout aux quatorzième et quinzième siècles qu’elle s’est développée grâce à la production du mastic.

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Encore deux images de ces aspects typiques, ce large pont, bien plus large que la rue. À sa sortie, aucune charrette ne pourrait passer, seul un cavalier sur son cheval, ou un âne chargé de tout ce que l’on a à transporter, marchandises ou matériaux de construction. Ou encore (seconde photo) ce solide mur à l’aspect moyenâgeux. Mais il est vrai que juste un tout petit peu plus loin, on voit cette même rue enjambée d’une passerelle moderne garnie de fleurs et abritée d’un auvent en tôle ondulée… Cela, ce n’est pas trop couleur locale!

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

De l’autre côté de la ville par rapport à l’endroit où nous avons laissé la voiture, on voit ces remparts de défense qui rappellent l’architecture des châteaux byzantins, génois, ottomans. Or ce n’est pas un château, mais des murs et des tours qui protègent la ville, le mur extérieur de bien des maisons étant utilisé comme rempart intégré dans le mur. Le soir, la récolte de mastic était apportée en ville, et c’est alors qu’il convenait tout particulièrement de se prémunir contre le risque de razzia sur cet or. On voit, près de la porte de la ville, une fontaine pour rafraîchir ceux qui ont passé leur journée de labeur sous le rude soleil.

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Ou encore cette autre fontaine un peu plus loin, avec cette amusante sculpture d’une tête de fauve souriant. Mais attention, ses crocs sont quand même bien acérés.

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Sous ce bâtiment, près de la porte de la ville, ce grand espace muni d’un banc de pierre. Mais au centre, qu’est-ce? Le dessus de cette table de pierre est percé d’un trou protégé par une grille, et l’on ne voit pas le fond du trou. On dirait bien que c’est un puits, même si sa forme rectangulaire est tout à fait inhabituelle. Mais après tout, pourquoi un puits devrait-il toujours être circulaire? Ce qui me trouble, pourtant, si c’est bien un puits communal, c’est qu’il soit dépourvu de poulie pour faciliter la remontée du seau.

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Poursuivons notre balade. Sur cette vieille porte en mauvais état, son propriétaire a eu l’idée, pour en agrémenter la vue, d’y plaquer un tableau dans le style de Modigliani. Inhabituel!

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Je n’ai pas l’habitude de publier des photos de plaques de rues, mais celle-ci est significative. Οδός Μεστούσων Αμερικής (odos Mestouson Amerikis), cela signifie “Rue des Mestiens d’Amérique”. Ce nom a donc été donné en l’honneur de tous les habitants du village qui se sont expatriés vers l’Amérique, principalement l’Amérique du Nord, États-Unis et Canada, soit après le grand gel de 1850 qui a tué leur plantation de lentisques à mastic, soit après le tremblement de terre de 1881 qui a détruit leur maison, soit pour fuir la guerre civile qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale. Mais ces départs souvent définitifs ne coupent pas le lien avec la terre natale, ou la terre des ancêtres, et les expatriés ont longtemps continué de correspondre avec les membres de la famille restés dans l’île, y revenant même parfois en visite. Et puis il y a aussi ceux qui reviennent s’y installer, soit fortune faite, soit désespérant de faire fortune…

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Cela, c’est ce qui peut décevoir le visiteur en quête de couleur locale. Cette femme, dont le vêtement local n’a rien de folklorique, est la touche authentique dans un coin de rue où des tables ont été installées pour accueillir le touriste affamé. J’ai vu d’authentiques habitants du village partager un dîner en plein air entre voisins, mais cela n’avait rien de ces tables à nappes en vichy. Et puis je ne sais quelle est cette espèce de cabine moderne que l’on voit derrière la tête de cette femme. Peut-être les toilettes du restaurant improvisé. Cela ressemble à une cabine de douche, mais je doute que c’en soit une!

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Là, au moins, c’est du sérieux. Pas question de jouer à la couleur locale. Des tables, des chaises, en prenant ma photo je n’ai pas fait attention mais en la regardant j’ai l’impression que c’est plutôt un bar parce que devant quatre sièges les guéridons sont bien petits pour placer quatre assiettes et je ne vois personne en train de manger alors que dans les “propriétés” de la photo je lis que je l’ai prise à 20h49.

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Rendons-nous, au centre de Mesta, à la nouvelle église des Taxiarques, qui date de la fin du dix-neuvième siècle. De ce côté-ci, on voit le fin travail du sol de l’allée.

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Les Taxiarques, depuis le temps que nous visitons la Grèce, nous savons que ce sont les deux grands archanges Gabriel et Michel. De chaque côté de ce portail ils sont mis à l’honneur sur des plaques de marbre.

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

En bas, sur la gauche de ma photo, on aperçoit une grille ouverte, qui est celle de la photo précédente, entre les deux marbres des Taxiarques. On entre donc de la rue dans l’enceinte du sanctuaire, où l’on trouve cet escalier coincé entre le portique couvrant l’entrée de l’église au rez-de-chaussée et le mur d’enceinte. De là-haut, on peut apprécier, de ce côté-là aussi, le travail du sol.

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Ces deux constructions abritent également des escaliers accédant à l’étage de l’église. Il est dommage que nous n’ayons pas pu entrer car j’aurais aimé voir comment s’organisait à l’intérieur cette architecture sur deux niveaux. Nous sommes pourtant venus voir cette église à deux reprises, la première fois assez tard il est vrai, mais la seconde fois en tout début d’après-midi.

Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Mesta, dans l’île de Chios. Juillet 2014

En tournant autour de l’église, elle révèle sur chacune de ses façades de nouvelles surprises. Ici, la forme des portes et des fenêtres est la même que de l’autre côté, et donc vraisemblablement de la même époque, mais au-dessus de l’une des portes on retrouve les Taxiarques sculptés en bas-relief sur marbre, à gauche saint Michel et à droite saint Gabriel, qui portent l’effigie du Christ en médaillon.

 

Voilà donc un petit aperçu de ce village de Mesta qui a survécu malgré le séisme de 1881 et déjà, auparavant, malgré le massacre de nombre de ses habitants. Quelques-uns avaient pu fuir, mais la plupart avaient été exécutés sommairement, et les autres emmenés pour être réduits en esclavage. Toutefois, certains de ces derniers ont été libérés et ramenés parce que Chios restait dans le giron ottoman; or le mastic était d’une importance économique capitale pour l’Empire, et ces arboriculteurs avaient la technique pour récolter, nettoyer, purifier le mastic et le préparer à ses divers usages, gomme à mâcher, ingrédient cosmétique ou pharmaceutique, parfum de pâtisserie et de confiserie, etc. En outre, cette technique il fallait des bras pour la mettre en œuvre, et la guerre d’indépendance mobilisait déjà beaucoup d’hommes, il aurait fallu dégarnir d’autres régions, et donc diminuer d’autres productions en Anatolie.

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24 juin 2017 6 24 /06 /juin /2017 23:55

Outre sa capitale, l’île de Chios comporte plusieurs agglomérations –villages ou gros bourgs– intéressantes. Je réserverai des articles particuliers à deux d’entre eux, Mesta et Pyrgi, et un article en regroupant deux autres qui comportent des vestiges de l’antiquité, Emporeios et Kato Fanon, sans compter les articles consacrés aux monastères de Néa Moni et d’Agios Minas. Lors de notre séjour, cinq autres villages m’ont paru intéressants, Armolia, Olympoi, Vessa, Avgonyma et Anavatos, et c’est d’eux qu’il va s’agir ici.

 

Nous quittons Chora vers le sud, par la route principale qui va vers Pyrgi, et nous passons par Armolia, qui sera notre première étape.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

ARMOLIA (Αρμόλια). Nous en verrons d’autres dans cette île, de ces villages aux ruelles étroites que franchissent des arches de pierre et que protège du soleil une végétation bienvenue. Mais dans celui-ci, il semble bien que les touristes ne s’arrêtent guère, il a conservé cent pour cent de son authenticité.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Certes, il est presque vingt heures quand j’ai pris cette photo de la grand-place du village, mais la foule ne s’y presse pas. On a presque l’impression d’un village fantôme. Toutefois, le sol est maintenu en excellent état, il y a des câbles électriques, et sur un toit à gauche on voit un moderne panneau solaire et le réservoir d’eau qu’il doit chauffer. Et puis, sur la maison à droite le crépi est intact et badigeonné de frais. C’est donc une petite ville bien vivante, mais… endormie. Peut-être, dans cent ans, un prince charmant viendra-t-il réveiller la belle endormie?

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Mais il est vrai aussi que certaines parties du village ne sont plus très habitables par qui souhaite le grand confort car les pièces ne ferment plus très bien! Puisque nous n’avons rencontré personne, je n’ai pas pu poser la question, mais ces ruines semblent bien anciennes, aussi je me demande si elles ne datent pas du grand tremblement de terre de 1881.

 

Poursuivons notre route. Elle contourne Pyrgi, où nous nous sommes rendus plusieurs fois mais qui est hors sujet aujourd’hui, elle fait un large demi-tour vers l’ouest et, alors qu’elle amorce sa remontée vers le nord, nous voilà à Olympoi.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

OLYMPOI (Ολύμποι), dont le nom est parfois transcrit Olymbi, puisque le groupe de consonnes MP se prononce B ou MB, et que l’ancienne diphtongue OI (qui se prononçait oille dans l’antiquité) se prononce maintenant comme un simple I. Nous sommes ici en plein après-midi, et le village n’est pas du tout désert, mais j’ai essayé de vite déclencher quand il n’y avait personne dans la rue. Encore ces voûtes au-dessus des rues, qui ont le double avantage d’augmenter la surface construite dans ces villages qui devaient s’enfermer dans leurs murs pour se protéger des incursions des pirates, et de réserver un peu d’ombre au passant en été, et une couverture contre les pluies de l’hiver.

 

Et cette décoration des murs, extrêmement originale, est propre à quelques villages du sud de Chios, et surtout à Pyrgi, dont elle est la caractéristique. J’y reviendrai donc en détail dans l’article que je consacrerai à ce village. Typiques de l’île en général, les rues de ce village n’ont rien qui lui soit propre. Il ressemble à bien d’autres villages de Chios, ce qui ne signifie nullement qu’il n’ait pas de charme mais ne justifie pas que je multiplie, à son sujet exclusif, les photos. En revanche, nous nous sommes arrêtés dans deux petites églises très discrètes.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Des églises si discrètes, même, que nulle part je n’en ai lu le nom. J’ai cherché à les identifier ensuite parmi les images que donne Google en posant ma question en français, en anglais, en grec... en vain. Il semble que personne n’en ait publié les photos. Celle-ci porte sur son fronton une petite plaque de marbre que l’on aperçoit sur ma photo. Cette plaque porte la date de 1747.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Cette minuscule église à une seule nef sous voûte est maintenue en parfait état, et il est très évident qu’elle sert encore régulièrement au culte. Son iconostase et superbe et surprend dans une église aussi petite, finement ouvragée et sculptée, toute dorée, et les grandes icônes qui la décorent sont également magnifiques. Sur celle de ma troisième photo ci-dessus, je lis Ὁ Μέγας Ἀρχιερεύς, “Le Grand Prêtre”, en grec ancien (en grec moderne, ce serait Ο Μεγάλος Αρχιερέας). Mais je ne vois pas bien quel grand prêtre serait représenté de cette manière, trônant en empereur byzantin couronné, et je suppose que c’est le Christ en majesté qui est ainsi qualifié de grand prêtre.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Avant de sortir de cette petite église, je m’arrête un instant devant ce Calvaire. Ses qualités artistiques n’ont sans doute rien d’exceptionnel, mais les attitudes des Saintes Femmes au pied de la Croix sont très expressives et pleines de sincérité.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

La seconde église où nous avons pénétré est à deux pas de la première, le nom n’en est pas plus indiqué, et je n’en ai pas trouvé plus de traces dans les images proposées par Google. Mais à en juger par son abside de pierre elle ne doit pas être récente. Jetons aussi un coup d’œil sur son environnement qui semble de même époque, un puits communal ou banal à gauche, un mur de maison fortifiée à droite.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Celle-ci n’est à l’évidence plus en usage, et pourtant elle semble avoir été belle, mais heureusement la présence d’une échelle, de fers de soutien, de quelques autres accessoires laisse présager une remise en état. Son architecture, ce qu’il reste de sa décoration, les couleurs employées, tout est original et personnel.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Cette chapelle latérale, par exemple, n’évoque pour moi rien de connu, que ce soit dans les églises orthodoxes ou dans les églises catholiques. Oui, je compare aussi avec les églises catholiques, parce que l’île ayant été occupée par les Génois, à cette époque-là il y avait de nombreux catholiques et il est fort possible que cette église date de cette époque, même si l’on y voit une iconostase, qui a bien pu être ajoutée après le départ des Génois et la conquête par les Ottomans.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Je ne suis pas assez connaisseur pour être capable de dater ces fresques très endommagées. Celles de ma première photo ont été piquées pour y faire tenir un revêtement de plâtre. Seraient-elles alors antérieures à la conquête ottomane, les occupants musulmans ayant désiré faire disparaître sous le plâtre les visages humains, dont la représentation est interdite par leur religion? Dans l’état où elles sont, il est difficile de dire quels sont les saints représentés par ces fresques, sauf pour celle de ma seconde photo, dont le nom est peint: c’est saint Dimitri.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Par une route directe plein nord à partir de Pyrgi, ou en continuant après Olympoi en franchissant Mesta (mon prochain article) et en suivant les échancrures de la côte, on parvient à une zone de forêt ravagée par un incendie, qui dresse ses troncs noirs sur un sol désolé. Je sais que Chios a été ravagée par des incendies de forêt en 1981 et en 1987, mais il semble bien que ce soit, ici, un nouvel incendie plus récent car je suppose que la végétation aurait eu le temps de redémarrer. J’ai relevé la position géographique du point d’où j’ai pris ma photo:

N 38° 17’ 43” / E 26° 00’ 20”

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

VESSA (Βέσσα). De ce même point, je me retourne, et je découvre Vessa jusqu’à laquelle, heureusement, l’incendie ne s’est pas propagé. Mais sur le premier plan de ma photo, à faible distance du bourg, on voit des tiges calcinées. Ce petit village médiéval est lové au creux d’un vallon, bien caché, pour augmenter ses chances d’échapper à la rapacité des pirates.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Et toujours cette même architecture urbaine de l’île, avec d’étroites ruelles où le soleil ne peut pénétrer que lorsqu’il est au zénith, et des passages couverts, soit supportant des habitations, soit seulement pour la communication ou pour se protéger des ardeurs du soleil et des pluies hivernales.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

En bordure de village et juchée sur sa colline au haut de ses escaliers, l’église Agios Dimitrios en impose quoiqu’en réalité elle ne soit pas immense. Mais sa situation, les hauts murs de soutènement en pierre, les cyprès qui allongent sa silhouette, tout concourt à lui donner des airs importants.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Sur les murs des maisons, sur les fils à linge, sur les montants des tonnelles, un peu partout on voit des grappes de tomates suspendues à sécher au soleil. Nous sommes en Grèce, personne ne songerait à en chiper quelques-unes au passage. Sur ma première photo, tout est pimpant, bien entretenu, une table et des chaises sont prévues pour passer d’agréables moments le soir à la fraîche, même l’arrosoir est assorti à la porte et à la tonnelle. Mais d’autres bâtiments sont abandonnés, et l’on voit sur ma deuxième photo une porte qui a été, dans le passé, de ce même bleu traditionnel, sous une arche en plein cintre, et puis cette maison a été abandonnée, il n’y a plus ni serrure ni pêne sur la porte, et bientôt, hélas, la ruine va survenir.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

La ruine, totale, définitive, c’est ce qui est arrivé à ce grand bâtiment. Ces hauts murs, cette salle voûtée à l’étage, cela évoque un château, un kastro, car même pour un village bien caché dans un creux de la nature, il était plus prudent de prévoir sa défense. Les maisons mêmes de la périphérie du bourg étaient fortifiées du côté du mur extérieur pour servir de remparts. Mais il fallait aussi prévoir un kastro, un bâtiment fortifié qui permette d’affronter un siège.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Continuant sur la route vers le nord, peu après avoir passé le village de Lithi, le paysage m’incite à freiner et à me garer quelques instants sur le bac-côté. Je me trouve à

N 38° 21’ 30” / E 25° 59’ 46”

 

Cette péninsule que surplombe la route, c’est Trachili (Τραχήλι), avec une tour génoise de surveillance. À l’est, côté terre, il y a des collines, on ne voit pas grand-chose, mais de cette position on peut voir la mer tous azimuts, nord, ouest et sud, afin de se prémunir contre toute surprise. Si, du haut de la tour, on aperçoit une voile qui pourrait être ennemie, on a le temps de se préparer à l’attaque, et si rien ne vient le paysage est si splendide que les guetteurs peuvent s’en mettre plein les yeux (quoique d’où je suis ce soit encore plus beau).

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Nous poursuivons notre route et juste après, à moins de trois kilomètres, nous apercevons un autre promontoire, sur lequel on distingue, avec un peu de difficulté il est vrai, une autre tour génoise. Décidément, la côte avait besoin d’être bien protégée. C’est le cap Pari (Πάρι), au-dessus de la baie d’Elinda (Ελίντα).

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

AVGONYMA (Αυγώνυμα). “Messieurs les visiteurs sont priés de laisser leur voiture hors du village en raison d’un espace de stationnement limité”, dit le panneau sur le grand parking à l’entrée. Parking vide, dans l’après-midi, en plein mois de juillet. Et il est vrai que si l’on pénètre dans le village, on ne trouvera que des rues étroites où il est sinon impossible de circuler, du moins exclu de laisser sa voiture.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Que c’est triste de voir, ici encore, de belles maisons de pierre totalement abandonnées et dans un état de ruine avancée. Dans ce village comme ailleurs, je n’ai aucune explication, résultat du séisme de 1881 ou d’un autre séisme, fait de guerre du temps des guerres balkaniques ou dans les années 1820 lors du grand soulèvement, départ des propriétaires pour la ville ou pour l’étranger et, quand la ruine a commencé, récupération de pierres pour construire d’autres maisons?

Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Quoi qu’il en soit, ce village aux ruelles étroites et aux constructions à l’architecture traditionnelle de l’île vaut une petite visite. C’est typique et pittoresque. Je ne dis pas qu’il faille s’y promener pendant des heures, je ne dis pas qu’il s’y trouve musées, églises et châteaux justifiant une visite approfondie, mais c’est un village qui a gardé cent pour cent de son authenticité.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

J’ai bien aimé ce village, et puis en regardant mes photos aujourd’hui je ne vois pas grand-chose à en montrer dans mon blog. Ce sont des maisons traditionnelles, des portes peintes, des escaliers, des ruelles pavées… Alors je me contenterai de montrer ici ces deux maisons aux portes colorées, et nous continuerons notre route.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

ANAVATOS (Ανάβατος). La route par laquelle nous sommes arrivés à Avgonyma pique vers le sud. À la sortie du village, nous la quittons en prenant sur la gauche une petite route secondaire. Il faut parcourir à peine plus de trois kilomètres pour parvenir à Anavatos, mais déjà, d’un peu loin, on voit le vieux village accroché au sommet de son roc de granit à une altitude de quatre cent soixante mètres, et la vue est spectaculaire. En approchant, on se rend compte que les fenêtres ne sont plus que des trous béants et que bien des maisons sont éventrées.

 

Oui, Anavatos est un village abandonné. On ne sait pas trop de quand il date, certains le disent byzantin, mais nulle source génoise ne le mentionne, comme s’il n’existait pas encore. Ce qui est sûr, c’est qu’il a cessé de vivre en 1822. Dans mon premier article sur Chios, j’évoquais l’effroyable répression des Turcs contre les habitants de l’île lors du soulèvement général des Grecs contre l’occupant ottoman. La population du village a alors été anéantie, et plus personne n’est venu s’y installer. Il est désormais considéré comme un monument national. Sa visite est émouvante, qu’on le regarde comme le cadre d’un massacre horrible ou comme un village fantôme.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Dès l’arrivée à l’entrée du village, on est averti: la visite est dangereuse, des pierres peuvent se détacher, le site n’est pas sécurisé. Pour illustrer cette mise en garde, ci-dessus un bâtiment dont une fenêtre est en train de perdre son linteau, et j’ajoute un gros plan de ce lourd linteau de pierre, évidemment mortel pour qui se trouverait en-dessous s’il se détachait complètement. Nous serons prudents, mais nous ne pouvons manquer de visiter ce village martyr. Précision inutile, d’ailleurs, il est évident que nous l’avons visité, car le bâtiment de mes photos ci-dessus est déjà assez haut dans Anavatos.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Revenons donc au bas du village, là où commence le chemin bétonné. Tout a beau être à l’évidence abandonné, la décrépitude des bâtiments a beau être complète, il se dégage de ce village une impression que la vie vient de s’y arrêter. Difficile d’expliquer pourquoi et comment on ne ressent pas la même chose que dans certains villages que nous avons vus dans d’autres îles, désertés par leurs habitants les uns après les autres parce que les enfants et petits-enfants ont migré vers la ville, se refusant à poursuivre les activités de pêcheurs ou de pauvres agriculteurs de leurs ancêtres. J’ai connu, à la fin des années 1960, sur la commune de Saint-Victor-la-Rivière, dans le Puy-de-Dôme, entre Murol et Besse-en-Chandesse, un hameau appelé Maisse, où vivait un solitaire dont on disait qu’il attendait avec son fusil quiconque approcherait. Avec mon frère, un jour, nous avons pris le risque. Ce brave homme n’avait rien d’agressif, et souffrait d’être ainsi fui de tout le monde. Et puis un jour, au début des années 1970, j’ai entendu dire que les gendarmes, ne voyant autour de sa maison aucune trace de pas dans la neige tombée plusieurs jours auparavant et pas de fumée sortant de sa cheminée par un froid rigoureux, étaient entrés et l’avaient trouvé mort, assis à sa table devant sa soupe gelée. L’année suivante, j’ai revu le hameau complètement désert et, malgré ma tristesse en pensant à cet homme, je n’ai pas ressenti cette impression que cause Anavatos victime de la sauvagerie des soldats fanatiques. Et d’ailleurs j’ignore si aujourd’hui Maisse a trouvé une nouvelle vie avec des résidences secondaires ou le retour d’éleveurs (je n’y suis plus retourné depuis 40 ans mais sur une vue satellite de Google Earth les maisons ont leur toit, et je crois distinguer des voitures…), mais on ne peut concevoir qu’Anavatos reprenne vie, même si un hôtel s’est installé sous ses murs, même si des travaux de consolidation sont entrepris ici ou là.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Lors du massacre de 1822, la population qui a réussi à s’échapper vers une île voisine ne représente qu’un très faible pourcentage. À ma connaissance il n’existe pas de statistiques village par village, mais je suppose que ceux qui ont eu la chance de se sauver devaient être près des côtes au moment de l’attaque, car les quarante-cinq mille soldats ottomans déployés dans l’île auraient, je pense, intercepté des fuyards parcourant des dizaines de kilomètres à pied en direction d’un port. Très probablement la colline d’Anavatos a été encerclée et prise d’assaut. Comme dans toute l’île, on sait que les hommes et les garçons adolescents ont été tués systématiquement. Tous les bébés de moins de deux ans, que l’on ne pouvait prendre en charge, ont également été tués sur place. Les petits garçons et les filles depuis l’enfance jusqu’à quarante ans, susceptibles d’être vendus comme esclaves, ont été capturés, emmenés et mis sur le marché. Plus âgées, les femmes étaient considérées comme invendables et ont, elles aussi, été exterminées. Mais ce qui n’est pas dit et que j’ignore, c’est si les bâtiments ont été dynamités ou si c’est le séisme de 1881 qui en a abattu les murs qui, dans ce village désormais désert, n’ont jamais été relevés. C’est ainsi que l’on voit, comme sur ma seconde photo ci-dessus, une cuisine d’architecture extrêmement ancienne, peut-être byzantine, avec des placards aménagés directement dans l’épaisseur du mur et son four voûté en pierre.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

Il y avait à Anavatos un château, un kastro destiné à la défendre. Sans doute avait-il été autrefois de nature à la protéger d’éventuels raids de pirates qui auraient tenté d’escalader le roc sur lequel elle était bâtie, mais en cette première moitié du dix-neuvième siècle, face à l’artillerie d’un ennemi nombreux et bien équipé, face à ses fusils dont la portée et la précision étaient améliorées, cette population rurale peu ou mal armée ne pouvait plus compter sur un ancien kastro pour assurer sa sécurité.

Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014
Quelques villages de Chios. Juillet 2014

En regardant mes photos, je me rends compte que l’on ne voit que des murs écroulés. Et Anavatos, ce n’est pas cela. Ce village a une âme et le fantôme de son passé. Je ne sais si un grand photographe serait capable de l’exprimer à travers son objectif, mais je préfère limiter le choix des images que je publie puisqu’elles ne représentent pas ce que j’ai ressenti sur place. Je terminerai donc avec ces photos de l’église du Taxiarque (le Grand Archange). On le voit, elle est l’objet d’une restauration. Que l’on fasse en sorte que sa visite soit sans danger pour le touriste, c’est bien, c’est nécessaire. Mais j’espère que l’on ne va pas la remettre dans l’état qui devait être le sien à la veille du massacre, car alors Anavatos deviendrait un village comme un autre. Des artistes ou de riches amateurs de vieilles pierres viendraient d’Athènes ou de Thessalonique restaurer, rénover et habiter des maisons d’Anavatos, et alors adieu la mémoire historique, adieu le souvenir ému de ces victimes de la guerre.

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 23:55
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Quittons Chios Chora vers le sud, longeons la piste de l’aéroport sur notre gauche, et après environ cinq ou six kilomètres nous voici à Kambos. Ah, toujours ces problèmes de transcription en français! Tantôt le kappa initial est reproduit par un K, tantôt par un C. Et comme le groupe de consonnes MP se prononce MB, on trouve ce nom écrit Kampos, Campos, Kambos, Cambos. Je fais le choix qui respecte au plus près la prononciation grecque, et pas son orthographe. Je ne prétends pas que ce soit le meilleur.

 

De cette agglomération très rurale banlieue de Chora, je ne montrerai pas grand-chose. Ces murs de pierre, ces grands portails témoignent d’une opulence certaine. Cette opulence s’explique par l’activité de culture d’agrumes, qui a surtout connu son apogée dans le passé. Si je consacre un article entier à cette petite localité, c’est pour en montrer deux lieux particuliers, les jardins de l’hôtel Argentiko (parce que NT se prononce ND, on trouve aussi les transcriptions Argendiko, Argendico) et la propriété de l’entreprise Citrus, avec son musée.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Mais, en guise d’introduction, cette gravure intitulée Jardin de l'île de Scio, tirée du livre de Choiseul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce, publié en 1782. Et il écrit: “Presque tous les habitants de Scio ont des maisons de campagne, avec de grands jardins assez mal tenus, mais où la nature dédommage des torts de l'art. Une roue garnie de pots de terre, et assez semblable à une roue d’épuisement, monte à quelques pieds d’élévation l'eau d'un ruisseau, ou d’une fontaine, pour la distribuer ensuite dans toute l'étendue du jardin, et arroser les orangers, citronniers et grenadiers qui le remplissent. Sous ces arbres sont en abondance des légumes de toutes espèces, et surtout une grande quantité de melons et de concombres. Cette machine est la même que celle dont on se sert en Égypte, pour élever les eaux du Nil, et les répandre sur les terres voisines de son lit”.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Revenons à 2014 et commençons par l’hôtel Argentiko. Discret, caché derrière ses hauts murs, c’est un paradis bien protégé pour riches clients. Euh… Si l’évangile dit “il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu”, il doit être difficile qu’un paradis s’adresse à des riches… Pour nous, ayant eu de longues conversations amicales avec une personne de Citrus, en face, lui ayant dit quelles recherches nous effectuions, moi mon blog, Natacha ses projets d’exposition, elle a eu l’extrême gentillesse de téléphoner à l’hôtel pour nous en faire ouvrir les portes, le temps d’une petite visite photographique.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

L’hôtel comporte bien des portes, mais elles sont hermétiquement closes et il faut montrer patte blanche pour en obtenir l’ouverture. Ayant donc été admis quoique n’étant pas clients, la jeune réceptionniste nous a manifesté un vrai sens de l’accueil, chaleureux, sympathique, nous a autorisés à nous balader seuls, sans surveillance, dans tout le domaine, nous recommandant seulement de nous montrer discrets lorsque nous rencontrerions des clients, car avec nos appareils photos nous pouvons inquiéter ceux qui fuient les paparazzi et importuner ceux qui recherchent le calme. Ce qui est bien normal. Même sans ces recommandations, nous nous serions bien gardés de nous montrer indiscrets, et nous sommes reconnaissants d’avoir été aussi bien accueillis.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Dès l’entrée, on constate le souci du détail. Ces plaques de marbre fixées dans le mur ont visiblement été récupérées abandonnées dans le sol, ou sur des chantiers car on a vu le peu de respect que bien des Grecs jusqu’à une époque très récente, dans le troisième quart du vingtième siècle, accordaient aux pierres des monuments, qu’ils soient antiques, byzantins, génois ou ottomans.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Le luxe, le soin du détail ne s’appliquent pas qu’à l’architecture. La végétation, les fleurs sont foisonnantes. Le carrelage du sol, la grille en fer forgé, tout est de bon goût.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

On a la délicatesse de ne pas se méfier de nous, de ne pas nous suivre ou nous accompagner, de nous laisser circuler librement. Cela, c’est très agréable. Mais n’étant pas clients de l’hôtel, je suis incapable de dire la destination de chaque bâtiment. Ce grand et beau bâtiment, par exemple, au bout de cette allée, comporte-t-il des chambres? Ou la salle de restaurant? Ou autre chose?

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Ici, en revanche, pas de doute, car une plaque sur le mur signale que dans ce bâtiment se trouve la salle de conférence. Il est évident que pour les entreprises qui veulent organiser des réunions, loger les membres participants dans ce genre d’hôtel est preuve de leur standing.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et ce beau bassin de marbre, qu’est-ce? Pas une piscine, je suppose, parce qu’en ce mois de juillet elle ne serait pas vide et sèche. Et puis il ne s’y trouve pas d’escalier, et j’imagine mal que l’on doive se hisser à la force des bras. Mais une pièce d’eau décorative a rarement des bords aussi hauts, et de plus si personne n’y accède je ne vois pas l’utilité de cette couverture translucide, sauf peut-être pour éviter que le bassin se remplisse de feuilles mortes en automne.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Ce petit bâtiment aux murs peints dans le style de Pyrgi (cette ville très originale, je lui consacrerai un article complet un peu plus tard) semble bien abriter quelques chambres ou quelques studios pour des clients.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Poursuivant notre promenade dans cette belle propriété, nous croisons ces deux personnages à l’ait fort sérieux et qui portent des couvre-chefs qui me rendent jaloux! Plus sérieusement, cet article est plein de mon ignorance: dans l’Empire Ottoman, les hommes portaient le turban, d’autant plus volumineux et sophistiqué que leur rang était élevé. Puis le turban a été remplacé par le fez, avant que dans le premier tiers du vingtième siècle Mustapha Kemal fasse adopter (non sans peine) le chapeau occidental. Et aujourd’hui, la plupart des hommes vont tête nue, comme en France, ou avec les mêmes couvre-chefs qu’ici, casquette, bob, etc. On voit de temps à autre, notamment dans les cimetières, des sculptures d’hommes portant cet étrange haut chapeau plus large au sommet qu’au niveau du front, mais je ne sais pas qui le porte. Ce n’est pas celui des janissaires, ni des derviches, ni des oulémas, ni des pachas, ni des vizirs ou du grand vizir… je ne sais plus dans quelle direction chercher… et pourtant je me rappelle avoir vu plusieurs gravures où un groupe de dignitaires est ainsi coiffé en présence du sultan, par exemple pour une audience d’un ambassadeur étranger.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Tout à l’heure, je citais Choiseul-Gouffier, qui comparait le système permettant de tirer l’eau du puits à celui qu’utilisent les Égyptiens. Très juste rapprochement, car sauf erreur, c’est chez les Égyptiens soumis à l’Empire Ottoman que les peuples d’autres lieux de l’Empire ont découvert ce système, qu’ils ont ensuite adapté. Le mouvement rotatif horizontal entraîné par des animaux (voire par des esclaves) est transformé en mouvement rotatif vertical au moyen d’un renvoi d’angle par engrenage: sur ma photo, on distingue sur la grande roue les taquets faisant office de dents de pignon. Sur cette roue, des pots de terre cuite sont entraînés au fond du puits et en remontent pleins d’eau.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Mais nous sommes venus ici parce qu’il s’y trouve une plantation d’agrumes qui ont constitué, surtout à partir du dix-neuvième siècle, l’une des principales richesses de l’île, avec le mastic. Dirigeons-nous vers le verger.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et voilà, c’est ici. Les fruits ne sont pas mûrs, ils ne le seront qu’à l’automne, mais on voit comme ils sont sains, on voit combien de soin est apporté à l’entretien du verger d’agrumes. Une exploitation modèle. Et maintenant, retournons à la réception pour remercier cette jeune femme qui nous a reçus, et prendre congé.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

De l’autre côté de la rue, un peu plus loin, nous voilà devant l’entrée de l’entreprise Citrus. Au-dessus de la grille, dans le demi-cercle de fer, on peut lire la date de 1742. L’entreprise a donc deux cent soixante-douze ans cette année.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Ces arbres, dans la propriété, doivent produire des agrumes, même si, lorsqu’ils ne portent pas de fruits, je ne suis pas capable de dire si ce sont des orangers, des citronniers, des mandariniers… Mais derrière, je sais que ce sont les cuisines qui occupent ce bâtiment. En effet, Citrus exporte des fruits, mais aujourd’hui une grande partie de la production est transformée ici, dans ces cuisines. Citrus produit des confitures d’agrumes, mais aussi de toutes autres sortes de fruits. Sans oublier que la définition du fruit, c’est ce qui, dans la plante, se développe à partir de son pistil et produit les graines ou le noyau permettant sa reproduction. L’orange est un fruit, mais la tomate aussi. L’abricot est un fruit, mais l’aubergine aussi. Et Citrus fabrique de rares et délicieuses confitures d’aubergine. Et bien d’autres produits encore, classiques ou originaux. Quelques exemples, rien que pour les confitures?

écorces de mandarine

orange, châtaigne et cannelle

orange chocolat

bergamote

amande et clou de girofle

pastèque et pêche

figue et noix de muscade

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et il y a mille autres choses. Par exemple cette soumada, boisson aux amandes de ma photo ci-dessus, dont j’ai parlé dans mon article précédent, Arrivée à Chios, parce qu’une charmante dame nous en a offert peu après notre débarquement, en nous trouvant perdus dans les ruelles de la ville. Et d’autres produits dont je ne sais pas comment traduire le nom. Πίτα φρούτου (pita froutou), par exemple, une sorte de gâteau sec aux fruits dont il existe mille parfums, ou encore γλυκά κουταλιού (glyka koutaliou), mot à mot douceurs de cuillère, qui sont des pâtes consistantes en bocal. Il y a les υποβρύχια (hypovrychia), les “sous-marins” qui sont des régals mais qui provoquent l’ire de Lawrence Durrell: “cette stupidité inventée par les cafés pour séduire leurs plus jeunes clients. […[ Cela consiste en une cuillère de confiture de mastic [ou de bien d’autres parfums, mais peut-être pas à l’époque de Durrell, 1978] plongée dans un verre d’eau très froide […] et vous voyez une expression tout à fait grecque antique sur le visage des enfants quand ils sucent sur la cuillère la confiture blanche. Il est clair qu’ils sont à Disneyland, à bord du grand sous-marin qui constitue l’une des merveilles de la culture américaine”. Quoi qu’en pense Durrell, les adultes étrangers peuvent, eux aussi, apprécier, sans se croire dans le monde de Disney! Les prix sont, en outre, très raisonnables compte tenu de la qualité, rien que des produits naturels, pas d’additifs, et il y avait tant de choses tentantes que nous sommes repartis lourdement chargés.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Les panneaux explicatifs placés ici ou là sur le site sont très intéressants, parce qu’ils ne parlent pas exclusivement de ce que nous voyons, mais ils décrivent ce que l’on trouve généralement dans les exploitations du même type à Chios, même si Citrus est la plus grande et la plus ancienne. Par exemple, il est expliqué qu’il y a toujours une citerne alimentée par des tuyaux souterrains directement à partir du puits, auprès duquel pour cette raison elle est généralement placée. Presque toujours, des poissons rouges y nagent, et elle est le plus souvent couverte de nénuphars. Et, contre la citerne, ou très près, il y a habituellement un kiosque avec des sièges où l’on peut venir se reposer dans une atmosphère rafraîchie par la proximité de l’eau.

 

À partir de la citerne, un canal principal en pierre amène l’eau au verger, puis des canaux de terre, munis de “portes” en bois permettant de réguler l’irrigation, conduisent l’eau en direction des arbres.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

À l’hôtel Argentiko, nous avons vu le système d’approvisionnement en eau à partir du puits. Ce système d’autrefois a été maintenu en l’état, mais je ne suis pas sûr qu’il soit encore utilisé, même s’il est opérationnel pour des démonstrations. Ici chez Citrus, au contraire, le système que nous voyons est réellement utilisé pour l’irrigation. Et il est entraîné par un moteur électrique, ce qui est plus moderne et plus efficace. Je reproduis ci-dessus le schéma qui est présenté sur le panneau explicatif. La roue entraîne une courroie sur laquelle sont fixés de très nombreux godets, ils descendent ainsi vers l’eau et remontent pleins. Passant au-dessus, ils se retrouvent à l’envers, ce qui leur fait déverser leur contenu. Ma troisième photo (qui anticipe sur ma présentation du musée, où je l’ai prise) montre des godets de ce système de puisage, à gauche en terre cuite, l’ancien modèle, et à droite un modèle métallique, désormais en usage.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Si l’exploitation en ce lieu par Citrus est ancienne, la société a créé ses cuisines, que nous avons vues tout à l’heure, en 2008. Ce beau bâtiment de pierre de mes photos était le lieu de stockage de la récolte de fruits, avant que ce stockage soit transféré dans les mêmes locaux que les cuisines, et aujourd’hui il a été transformé en musée, un musée qui raconte l’histoire de Kambos. Ce musée est géré par la société Citrus Memories, qui affiche son nom en anglais. Dans le texte grec, ces deux mots sont écrits tels quels, en caractères latins. Le but de création de ce complexe était de faire comprendre au public ce qu’est Citrus, ce qui caractérise cette partie de l’île, les familles qui y vivaient et leur habitat, le travail dans le verger, la culture et la commercialisation des agrumes.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Puisque je viens de montrer le bâtiment dans lequel Citrus Memories a créé son musée et que, d’autre part, avec ces godets j’ai déjà mis un pied à l’intérieur, voyons cela d’un peu plus près. Le musée montre des gravures, comme les deux de mes photos.

 

Pour la première, il est dit (en italien) “Viero 1785, Donna do Scio”. Teodoro Viero (1740-1819) est un graveur italien, miniaturiste et éditeur qui travaillait à Venise. Mais pour la gravure que l’on nous montre, la description signifie “Femme de Chios”. Seul problème, ce que Viero a lui-même inscrit comme titre, et que l’on peut lire sur la gravure, c’est “Donzella dell’isola di Scio”, ce qui veut dire “Jeune fille de l’île de Chios”. Et la différence n’est pas négligeable, parce que l’usage réservait des vêtements différents pour les jeunes filles célibataires et pour les femmes mariées.

 

Quant à ma seconde photo, elle représente en couleurs la même scène que j’ai montrée en monochrome dans mon précédent article. Je l’avais copiée dans le livre de Choiseul-Gouffier que j’ai téléchargé en version numérique sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale. Or dans ce musée je la retrouve avec une notice où aucune date n’est indiquée, mais le musée donne le nom du dessinateur, J.-B. Hilair, et celui du graveur, J.-L. Delignon. Cette notice est bilingue en grec et en anglais, et dans les deux cas le titre est donné en français, “Femmes de l’île de Scio”, suivi entre parenthèses de la traduction en grec et en anglais. Ce Hilair est donc le dessinateur qui a accompagné Choiseul-Gouffier dans son voyage en Grèce. Ne connaissant pas cet artiste, je suis allé chercher secours sur le site de la BNF. Jean-Baptiste Hilair (1753-1822) est originaire de Moselle, il est référencé pour soixante-cinq œuvres comme dessinateur, illustrateur et peintre et, quand je regarde les titres de ses travaux, je ne suis donc pas étonné de le voir à Tinos, à Samos, à Limnos, à Naxos, en Carie, face à des bédouins dans le désert, mais aussi rue de Vaugirard et sur les Champs-Élysées. Et les Femmes de l’île de Scio sont datées de 1782: telle est, en effet, la date de publication du livre de Choiseul-Gouffier. Il faut donc supposer que Hilair a fait graver son dessin en monochrome pour le livre, et en couleurs pour diffuser la gravure à part.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Concernant l’histoire de la production de Kambos, le musée montre des photos. Celles que j’ai choisies ci-dessus montrent les malheurs survenus. La première représente une maison de Kambos après le grand séisme de 1881 au cours duquel ont péri trois mille cinq cents personnes. Henry Houssaye a informé la France dans la Revue des Deux Mondes:

 

“Le dimanche 3 avril 1881, la population de Chio se reposait des travaux de la semaine. […] Soudain, à deux heures moins quelques minutes, un craquement formidable retentit, une terrible secousse remua l’île. Le sol s’ébranla, remué en tous sens par des commotions horizontales, des soubresauts verticaux, des mouvements giratoires. Maisons, mosquées, églises s’écroulèrent en un instant, ensevelissant sous leurs décombres des milliers de personnes. Dans les rues étroites de Chio, une pluie de pierres, des pans de murailles entiers, se détachant tout à coup, écrasaient les habitants qui abandonnaient leurs demeures restées debout. Les Chiotes, fous d’épouvante, fuyaient hors de la ville. Dans le Kambos, de nouveaux dangers les attendaient. Les murs des villas et des jardins s’écroulaient sur les fugitifs; la terre se fendait sous leurs pas et les précipitait dans d’horribles gouffres. On cite des groupes de cinquante, de cent personnes qui furent ainsi engloutis. […] Les trépidations se succédaient à des intervalles plus ou moins rapprochés, et à chaque nouvelle commotion, les murs ébranlés par la précédente s’écroulaient. De nombreux sauveteurs furent ainsi réunis aux victimes qu’ils avaient voulu sauver. On entendait des cris de détresse sortir des fondations des maisons en ruines, on voyait des mains se raidir au milieu d’amas de pierres. […] Où transporter les blessés? L’hôpital était détruit; d’ailleurs, ils n’y eussent pas été en sûreté. Pas d’ambulances, pas de bandes, de charpie, de médicaments! À peine deux ou trois médecins, dont l’un, M. Stliepowitch, fit dix amputations par heure. […] Le lendemain, à la pointe du jour, on revint aux ruines, bien que les trépidations eussent repris. L’équipage de l’aviso français le Bouvet, arrivé la nuit même dans la rade, était descendu à terre. Officiers, matelots, chirurgiens rivalisèrent de courage et de zèle avec les Chiotes de bonne volonté pour délivrer et secourir les blessés. Mais ce ne fut que le mardi 5, surlendemain de la catastrophe, qu’on put organiser méthodiquement le sauvetage. De Smyrne, de Mytilène, de Syra, des îles grecques, où l’on avait été prévenu par le télégraphe, arrivèrent des bâtiments pour évacuer les blessés, des navires chargés de vivres, de charpie, de médicaments, de toiles et de planches pour élever tentes et baraquements. Le Voltigeur, de la marine de guerre française, la frégate américaine Galena, la canonnière anglaise Bittern, l’aviso autrichien Taurus, mouillèrent devant Chio et envoyèrent à terre des compagnies de débarquement, qui se joignirent aux marins du Bouvet”.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

La deuxième photo représente une catastrophe qui, heureusement, n’a pas tué, amputé, blessé tant de gens mais qui a été un désastre économique. Le gel de l’hiver 1850 a été effroyable, et a détruit la quasi-totalité des arbres fruitiers de Kambos. On ne dispose pas de relevés de températures pour l’île, mais en janvier 1850 il a été relevé -10° à Athènes. Cette situation a été à l’origine de nombre de départs sous d’autres cieux, bien souvent à l’étranger. Mais aussi elle a été l’occasion d’acclimater à Kambos des mandariniers venus de Chine, et déjà adoptés depuis une dizaine d’années en Italie, qui résistent mieux au froid et au gel.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Je viens de parler de cette espèce de mandariniers venus de Chine. Ce qui est expliqué sous cette carte, en grec et en anglais, c’est que les agrumes, globalement, sont originaires “de l’Asie du sud-est”, est-il dit. En fait, quand je regarde la carte, je vois que l’aire représentée fait face à la péninsule arabique. Pour qui n’a pas bien en tête la carte de l’Asie, disons que sur la côte ce sont l’Iran et, au sud-est, le Pakistan puis l’extrémité nord-ouest de l’Inde, et plus loin de la côte, entre l’Iran et le Pakistan, c’est l’Afghanistan. Les conquérants arabes ont été les premiers en contact avec ces régions, et ont importé en Méditerranée des plants d’agrumes. Ils les ont d’abord acclimatés au climat du Maghreb, avant d’en étendre la culture en Espagne, dont ils s’étaient rendus maîtres. Aujourd’hui encore, on en rencontre des plantations dans tout le sud du pays, Séville, Cordoue, Grenade, Malaga, etc.; mais n’oublions pas que les Arabes ont occupé la Sicile avant que les Normands, les d’Hauteville, n’en prennent possession, sans pour autant les en expulser ou les maltraiter. C’est ainsi que les agrumes se sont développés en Sicile. Et lorsqu’au quinzième siècle les Génois se sont installés à Chios, ils y ont importé de Sicile la bigarade (orange amère). S’y ajouteront bientôt les bigarades douces, les oranges classiques, les citrons, les mandarines. Et puis on sait qu’un certain Vital Rodier, en religion frère Clément d’un monastère proche d’Oran, en Algérie, s’est associé à un botaniste pour imaginer de greffer un mandarinier sur un tronc d’orange douce, donnant naissance, en 1892, à un fruit nouveau appelé, du nom de son créateur, la clémentine. En cette époque charnière entre le dix-neuvième et le vingtième siècles, il n’était plus besoin de conquêtes pour que des échanges aient lieu, et la clémentine est entrée, un peu plus tard, dans les cultures de Kambos.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et voilà, on cultive donc toutes sortes d’agrumes. Reste à les commercialiser. Le musée expose cette photo, où l’on voit un navire à quai, où l’on va charger des centaines de caisses. Ce sont des caisses d’agrumes de Kambos, car cette production va partir pour le monde entier.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Sur une cloison de bois, sont fixées d’innombrables plaques métalliques qui étaient destinées à identifier les caisses de fruits. Il me faut d’abord, bien évidemment, montrer le modèle de plaque qui portait la marque. On y lit CITRUS, en caractères latins, et en-dessous, en caractères grecs, αρωμαμνήμης (aromamnimis), “mémoire du goût”, ce qui aujourd’hui est exprimé seulement en anglais “Citrus Memories”, même dans les textes en grec, comme nous l’avons vu tout à l’heure.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Cette photo ne montre qu’une petite partie de cette collection de plaques. Elles donnent des indications de qualité, de poids, de numéro de lot, et puis aussi de destination. J’ai fait bien plus de photos que ce que je vais en montrer ici, mais je vais quand même en sélectionner un bon nombre…

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Un exemple de plaque donnant des instructions. “Loin de la chaleur”. Hé oui, si l’on place cette caisse de fruits près d’une machine, par exemple, on risque de retrouver les fruits cuits à l’arrivée! Et maintenant, ma grande série de destinations:

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Bon, en voilà huit, il faut que je m’arrête. Mais c’était pour montrer que Citrus avait des clients bien loin de son île, et de la Grèce. Je commence par Marseille, parce que je suis français, mais à part cela je devrais plutôt commencer par l’Empire Ottoman, auquel appartenait Chios. C’est Alexandrie, en Égypte. Sur les bords de la Mer Noire, il y a Odessa, en Ukraine, et Constantza, en Roumanie qui, avant d’être rebaptisée Constantiana par l’empereur Constantin, était cette Tomis où Ovide a été exilé, qu’il détestait, et où il a écrit les Tristes pour essayer d’être rappelé à Rome, sans succès, puisqu’il y est mort au bout de neuf ans. Sur la Mer Noire, nous sommes encore dans une relative proximité, mais les navires emportaient aussi les fruits de Citrus plus loin en Méditerranée, comme en témoigne la plaque Iberia pour l’Espagne, ou Trieste, tout là-haut au fond de la mer Adriatique, aujourd’hui en Italie mais autrefois possession de l’Empire d’Autriche-Hongrie.

 

Jusqu’à présent, il n’y avait que des ports. Seule “Iberia” ne précisait pas la ville, mais on pouvait supposer qu’il s’agissait d’une destination nautique. Et puis voilà qu’apparaît Varsovie, en Pologne, qui est à 340 kilomètres du port de Gdansk que l’on ne peut atteindre que par le détroit de Gibraltar, l’océan Atlantique, la Manche, la Mer du Nord, et puis la Mer Baltique après être passé entre le Danemark et la Suède, à moins que l’on ne choisisse le trajet terrestre à partir de Constantinople par la route, ou à partir de la fin du dix-neuvième siècle par le train (juste pour avoir une idée approximative, je consulte le site viamichelin.fr qui me donne, pour Istanbul-Varsovie, 1900 kilomètres par la route la plus directe).

 

La dernière destination, en rassemblant mes souvenirs de passionné de cartes géographiques, je me rappelle avoir vu un territoire nommé Basoko dans le Congo Kinshasa, mais pas Basoiko, comme je le lis sur la plaque. Google, Google, au secours! Mais Google ne connaît pas plus que moi de Basoiko. J’en conclus que ces caisses devaient être expédiées à Basoko, au Congo, contrée lointaine dont on a déformé le nom par ignorance. À moins que ce ne soit le nom d’une entreprise d’import-export (Google connaît une société immobilière de ce nom en Guipúzcoa, au Pays Basque espagnol).

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Informant sur la commercialisation, le musée présente une maquette de l’unité d’emballage Citrus à destination de l’exportation. On voit que des bovins sont hébergés au rez-de-chaussée, tandis que les fruits sont stockés au premier étage (ma première photo ci-dessus). Il y a des fruits encore “nus”, mais ils seront enveloppés individuellement dans un papier fin, ce sont tous ceux qui apparaissent blancs sur les étagères, et sur la table de droite, où on vient de les emballer. Quant à la deuxième photo, elle représente une autre maquette, celle de l’établissement. On reconnaît très bien le grand portail qui donne sur la rue, et le bâtiment principal.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Les ventes, tant dans l’Empire Ottoman qu’à l’étranger, sont relayées par la diaspora de Chios. Dès les premières années de l’occupation ottomane de l’île, l’émigration a commencé, pour diverses raisons qui n’étaient pas toujours liées à la politique. Rome a eu la préférence des étudiants, qui ne sont pas toujours revenus s’installer dans l’île. Des marchands ont plutôt élu domicile à Constantinople, à Smyrne, à Londres, à Trieste, les deux premières destinations, au sein de l’Empire, signifiant qu’il n’y avait là aucune raison politique. Le panneau du musée cite les diverses familles représentées par leur blason (seconde photo ci-dessus), information que je ne relaie pas parce que je pense que citer des noms inconnus ne présente pas grand intérêt. La première de ces deux photos situe, sur une carte d’Europe, où se sont établis les “blasons”. Leur nombre est bien supérieur au nombre de blasons de la seconde photo, parce que certains d’entre eux se retrouvent en plusieurs villes d’Europe, soit que des membres d’une même famille aient pris des directions différentes, soit –le plus souvent– que les descendants d’une même ligne changent leur résidence. Après tout, si je voulais marquer mes résidences successives au cours de ma vie, je figurerais à Paris et dans six autres villes d’Île-de-France, en Alsace, dans le Berry, au Chili et dernièrement en Grèce, tous ces lieux étant des résidences principales officielles pour un nombre d’années plus ou moins important!!!

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Tout à l’heure, montrant la maquette de l’atelier de conditionnement des fruits pour l’exportation, j’ai signalé que chaque orange, chaque mandarine, était enveloppée individuellement. Cela se trouve encore de temps à autre, même hors des boutiques de luxe, mais ce n’est plus la généralité. Le musée conserve aussi une riche collection de ces papiers. Ci-dessus, un papier de la compagnie Cardasilari (avec un S en grec, transcrit avec deus S en caractères latins), et la grande feuille rectangulaire de ma seconde photo, une chromolithographie, recouvrait l’intérieur du couvercle d’une caisse d’agrumes. Sur cette feuille, on note d’une part le choix du nom d’Aspasie, femme hyper célèbre du cinquième siècle avant Jésus-Christ, compagne du brillant politicien Périclès qui n’a pu l’épouser parce qu’un citoyen athénien ne pouvait épouser qu’une Athénienne pur jus, or elle venait de Milet, et interlocutrice assidue du grand philosophe Socrate. Dans le triangle du coin inférieur droit, que l’on ne s’y trompe pas: le signe PCF ne se réfère nullement au Parti Communiste Français, mais à l’entreprise P. Cardasilari Fils! On aura remarqué au passage que sur le papier enveloppe de fruit l’initiale du prénom est I (Ioannis, Jean) alors que sur l’affiche du couvercle elle est P. Il ne s’agit donc pas de la même génération.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

On le voit, pour séduire le client, on imprime sur ces papiers de charmantes demoiselles. Chose curieuse, sur le papier rédigé en caractères latins et en français (“exportation oranges, citrons, mandarines”), le nom est transcrit Anastassachis. Or j’ai vu le nom en grec, c’est Αναστασάκις (Anastasakis). Passons sur le simple S en grec qui se trouve redoublé dans la transcription, c’est fréquent. Mais la dernière syllabe commence par un K (kappa), or la transcription CH correspond à la lettre grecque X (khi) dont la prononciation est différente: un peu comme le CH de l’allemand Ich. Fantaisiste. Ici une date est indiquée, fin du dix-neuvième siècle.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Ce papier-là, je le trouve très drôle. Cet homme à cheval n’est pas un Grec. Si l’entreprise Niadis & Georgiacodis rédige son nom en français (puisque le pays est “Grèce”, en français), le reste du papier est écrit en caractères cyrilliques. De part et d’autre du cheval, rien d’étonnant: à droite, “Qualité supérieure” et à gauche ”Mandarine de Chios”. Mais, au-dessus de la tête de ce digne cavalier, je lis “Tsar libérateur”. L’île a été libérée à la veille de la Première Guerre Mondiale, au terme des guerres balkaniques, et ce n’est pas le tsar de Russie qui a libéré Chios. Plus tard, dès 1917, il n’y a plus eu de tsar en Union Soviétique. Ce papier est donc antérieur. Cela me rappelle une lecture de Théophile Gautier. Dans Constantinople, il raconte le voyage qu’il a effectué en 1852. Il dit que les Grecs de Constantinople sont convaincus que l'année suivante, quatre centième anniversaire de la prise de Constantinople par les Turcs, le tsar de la Russie orthodoxe va libérer les Grecs, ses frères en religion et que Constantinople va redevenir grecque. C'était raté. En 1953 aussi, Istanbul est toujours turque et il n'y a plus de tsar pour la libérer. En 2053, peut-être?

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Le premier de ces deux papiers est une double référence nationale. Cette déesse casquée avec en arrière-plan le Parthénon, c’est Athéna, la déesse protectrice de la cité qui symbolise la civilisation grecque ancienne. Et puis le nom qui évoque le célèbre monastère de Néa Moni (ce nom signifiant “Nouveau Monastère”), c’est une référence à l’île de Chios. Le second papier, de grande taille, devait envelopper de gros fruits. Parmi les agrumes, on ne cultivait guère ici de pamplemousses (selon une affiche du musée, c’est en raison de la sensibilité de ce fruit, mais aussi parce que les Grecs n’en apprécient pas le goût), en revanche on produit des bergamotes, qui sont des fruits nettement plus gros que les oranges.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et pour terminer avec cette série de papiers, ces deux-là –le premier destiné à envelopper des fruits, le second pour garnir le dos du couvercle d’une caisse– ne sont pas imprimés au nom de la compagnie qui les produit ou qui les commercialise (en l’occurrence, c’était Citrus), mais font la publicité de l’Association Agricole de Crédit de Campos (Kambos). Après tout, lorsqu’en France j’achetais ma baguette de pain quotidienne, la boulangère me la glissait dans un sachet de papier qui portait la publicité d’une agence immobilière. C’est un peu la même chose.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

La production, à présent. Le musée montre des outils, des machines, mais dans le cadre de ce blog cela ne présente peut-être pas un très grand intérêt de voir un sarcloir ou un moteur posé sur un socle. Ni non plus le manuel d’utilisation d’un moteur Petter, illisible une fois réduit à la dimension de l’écran. Je me limite donc à ces deux appareils, dont le premier, qui se fixe sur le dos d’un homme (on voit bien pendre les deux bandoulières jaunes avec leur mousqueton), vaporise l’herbe. Je lis, sur le corps de l’appareil, “Métallurgie Frères Prapopoulos, Patras”.

 

Ma seconde photo montre un appareil à sulfurer qui, lui, se porte à l’épaule. L’affichette explicative n’en dit pas davantage, et je ne lis dessus aucune indication du fabricant. Je sais que le soufre est nécessaire à la croissance végétale, mais je me pose la question de son innocuité lorsqu’il est inhalé, parce qu’il me semble impossible, et utilisant cet appareil à l’épaule, d’éviter de respirer, au moindre souffle de vent, le liquide dont on asperge le sol.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Le néophyte que je suis n’imaginait pas que les types de paniers utilisés n’étaient pas les mêmes selon les circonstances. Le modèle ci-dessus est destiné à transporter les fruits entre le verger et l’unité de stockage. L’intérieur de ceux qui sont sur la charrette est nu, mais le panier qui est présenté dans le musée est garni intérieurement d’un tissu, pour ne pas risquer d’abîmer les fruits, nous dit-on.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Très différente est la forme de ce panier. Il est destiné au commerce local, et celui chez qui il est livré plein doit obligatoirement le retourner une fois vidé. Il en est d’autres, presque identiques mais comportant des marques bleues, qui sont destinés à l’exportation. Quoique le musée ne le précise pas, je suppose que ceux-là ne reviennent pas.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Et enfin, le musée s’intéresse à l’aspect humain. Pour la première partie, il y a des images. Ci-dessus, on voit d’abord, dans ce cadre ovale, Théodore et Marcelle Brouzi (ou plutôt Theodoros et Markella) lors de leur mariage, en 1943, à Alexandrie (en Égypte).

 

La seconde photo a été prise en 1944 dans les rues d’Alexandrie, et ce sont Marcelle Brouzi et Hélène Martaki. Si j’ai bien compris, la famille Brouzi a été propriétaire du domaine Citrus à Kambos.

 

D’autre part, le musée a recomposé le cadre de vie des gérants du domaine. C’est ainsi que l’on peut voir, sur ma troisième photo, la chambre à coucher. Est-elle absolument authentique, ou reconstituée avec des meubles et des accessoires d’époque? Je l’ignore, mais je pencherais volontiers pour la seconde hypothèse…

 

Je disais que “pour la première partie, il y a des images”. Car il y a une seconde partie, qui concerne l’histoire du domaine. On l’a vu au début, au-dessus du portail figure la date de 1742. À l’époque, on cultivait déjà des agrumes à Kambos depuis plusieurs siècles, mais cette date est celle de la création du domaine et de la construction de la maison par un certain Καράλι (Karali). Mais cette maison d’origine sera détruite en 1881 par le tremblement de terre. À cette époque, c’est une certaine Theano Lykiardopoulos que l’on trouve sur ces terres, et c’est elle qui va reconstruire le bâtiment que l’on voit aujourd’hui, n’ayant pu intégrer dans la nouvelle construction que bien peu d’éléments architecturaux récupérés après le désastre.

 

Les années passent, Chios est rattachée à la Grèce, la Première Guerre Mondiale, la Seconde Guerre Mondiale. Nous arrivons à l’époque de la Guerre Civile Grecque. En 1948, la propriété Lykiardopoulos accueille les partisans. En mars, elle est assiégée par les gendarmes, la fusillade dure de six heures à dix heures du matin, mais au bout de quatre heures de combats acharnés et cinq morts du côté des retranchés et un du côté des policiers, les partisans sont défaits, huit d’entre eux sont arrêtés, ainsi que le gérant de l'exploitation, Kostas Xydas. Ce dernier a été jugé par la Cour Martiale d’Athènes qui l’a condamné à mort, et il a été exécuté le 20 août 1948.

 

En 1975, le gérant est Ulysse Xydas. Il rachète à son compte la propriété Lykiardopoulos et, en 1982, il crée là la pension Perivoli qui va accueillir, est-il dit, politiciens, artistes, familles, jeunes mariés, journalistes. Et la suite, c’est ce que nous connaissons aujourd’hui.

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

Nous nous sommes un peu promenés dans le domaine, nous avons vu les vaches, les moutons, les poules, ici ou là des tonnelles avec des bancs, etc. Je ne vais quand même pas montrer des vaches! Mais en passant dans cette allée agréablement protégée des chauds rayons du soleil, nous sommes tombés sur une exposition de photos. Le sujet est donc totalement différent du sujet des agrumes qui nous a occupés à l’hôtel Argentiko puis chez Citrus, mais puisqu’elle est située dans une allée du domaine Citrus, eh bien elle me servira de conclusion au présent article. L’affiche dit “20/07 jusqu’au 20/08/2014, exposition photographique. En photographiant ce qui n’est pas montré. Coup d’œil photographique de membres et d’élèves de la F.L.Ch.”, sigle que je ne connais pas, mais je suppose qu’il veut dire Φωτογραφική Λέσχη Χίου (Club Photo de Chios).

Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014
Kambos, dans l’île de Chios. Mardi 29 juillet 2014

J’ai choisi quatre photos que j’aime bien parmi toutes celles qui bordent cette allée. Je me contente de les montrer, car pour chacune d’entre elles il n’est donné que le nom de l’auteur. Pas de titre, aucune autre indication. Mais après tout, est-ce que le titre qu’on leur donne aide à apprécier la Joconde de Léonard de Vinci ou la Vénus de Milo? Voici donc les noms des auteurs:

– Ces deux mains sur un tronc sont de Pandelis Moromalos

– Ce sphinx est de Despina Armenaki

– Cette chaise est d’Irini (Irène) Pitta

– Ce sol fendu est de Katerina Manoliadi

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Published by Thierry Jamard
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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 23:55
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mardi 15 juillet. Nous avons quitté Lesbos après y avoir passé un mois et demi, après avoir sillonné l’île en tous sens. À présent, nous voilà embarqués sur le ferry en direction de Chios, plein sud dans la mer Égée, et encore plus près de la côte d’Asie Mineure. Nous savons que sur l’île il n’y a pas de camping, nous cherchons un coin tranquille pour passer la nuit, nous tombons au fond d’une impasse, obligés de faire une bonne distance en marche arrière en remontant la pente, avec le camping-car dont l’embrayage chauffe quand on le fait patiner ainsi. Une dame, fort aimable, nous voit en difficulté, vient d’elle-même à nous, nous indique le meilleur chemin à suivre, et nous invite à nous asseoir quelques instants sur sa terrasse en dégustant un breuvage à l’amande délicieux appelé soumada qu’elle a préparé pour la mariage de sa fille et qui est, paraît-il, traditionnel pour cette circonstance… Cet accueil aussi chaleureux nous met du baume au cœur et nous donne immédiatement une impression favorable de Chios, nous consolant d’avoir quitté notre chère Lesbos après notre chère Limnos.

 

L’île a cependant été le théâtre d’un événement triste. En 1456, alors qu’il commandait une flotte du pape qui combattait les Turcs (la prise de Constantinople, en 1453, ne datait que de trois ans), le célèbre Jacques Cœur meurt ici le 25 novembre. Célèbre, oui, mais doublement pour moi qui, pendant sept ans, me suis régulièrement rendu à des réunions à l’inspection académique du Cher, située dans une dépendance du palais de Jacques Cœur à Bourges. Et puis j’ai lu l’excellent livre de Jean-Christophe Rufin, Le grand Cœur

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Puisque je viens de parler d’une charmante habitante de cette île, parlons un peu de ses congénères du dix-huitième siècle. Choiseul-Gouffier, qui n’est plus à présenter ici tant j’ai déjà eu l’occasion de parler de lui, commente ainsi, dans son édition de 1782 de son Voyage pittoresque de la Grèce, les femmes de Chios (qu’il appelle Scio, à la manière génoise), après en avoir publié la gravure que je reproduis ci-dessus, en première place:

 

“Malgré le séjour d'un grand nombre de Turcs dans la ville de Scio, les femmes y jouissent de la plus grande liberté. Elles sont gaies, vives et piquantes. À cet agrément elles joindraient l'avantage réel de la beauté, si elles ne se défiguraient par l’habillement le plus déraisonnable et en même temps le plus incommode. On est désolé de voir cet acharnement à perdre tous les avantages que leur a donnés la nature, tandis que les Grecques de Smyrne et celles de quelques îles de l'Archipel, plus éclairées sur leurs intérêts, savent encore ajouter à leurs charmes l'attrait de l'exté­rieur le plus voluptueux. Les habitantes de Scio sont toutes comme ces fem­mes auxquelles une toilette étudiée sied moins que leur simple négligé. Elles forment un spectacle charmant, lorsqu'assises en foule sur les portes de leurs maisons elles travaillent en chantant. Leur gaieté naturelle et le désir de vendre leurs ouvrages, les rendent familières avec les étrangers qu'elles ap­pellent à l'envi, comme nos marchandes du Palais, et qu'elles viennent prendre par la main pour les forcer d'entrer chez elles. On pourrait les soupçonner d'abord de pousser peut-être un peu loin leur affabilité; mais on aurait tort: nulle part les femmes ne sont si libres et si sages”.

 

Tournefort, dans sa Relation d’un voyage dans le Levant, publiée en 1717 (donc 65 ans plus tôt que l’ouvrage de Choiseul-Gouffier) avec la gravure qui fait l’objet de ma seconde photo, exprime un avis quelque peu différent, ou plus nuancé: “Le séjour de Scio est fort agréable, et les femmes y ont plus de politesse que dans les autres villes du Levant. Quoique leur habit paraisse fort extraordinaire aux étrangers, leur propreté les distingue des Grecques des autres îles”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mais nous avons débarqué dans le port de Chios, il convient donc que je montre d’abord cette ville. La première gravure que je reproduis ci-dessus (de G. Braun & Hohenberg, Cologne, 1573), je l’ai photographiée dans le musée Citrus de Kampos (je consacrerai mon prochain article entier à Kampos et Citrus). Dessus, je lis en latin “Chios Maris Aegæi eiusdem nominis insulæ civitas”, ce qui signifie “Chios, cité de la mer Égée, du même nom que l’île”. Et en effet, le nom Chios désigne indifféremment la capitale de l’île et l’île tout entière. Quand on veut être clair, on désigne alors la capitale par “Chora”, ce qui est l’appellation passe partout des capitales d’îles grecques. Une route monte, et au sommet ce que l’on aperçoit, c’est ce Kampos où j’ai vu cette gravure. On voit que la ville de Chios est fortifiée, avec des tours ponctuant la muraille, et sur la gauche le fossé avec le pont-levis.

 

Et puis nous franchissons trois siècles et revenons à Choiseul-Gouffier avec la seconde gravure, qu’il intitule Le Port de Scio.

 

Ces deux représentations sont complétées par une description de l’auteur anonyme des Notes d’un voyage fait dans le Levant en 1816 et 1817, description suivie d’un commentaire sur les spécificités du statut de l’île au sein de l’Empire Ottoman: “Sur le bord de la mer, on voit une grande quantité de moulins à vent; deux ou trois minarets s’élèvent seulement au-dessus de la ville, et attestent ainsi combien les Turcs y sont en petit nombre. La citadelle, construite par les Génois, est entourée d'un fossé assez profond et d'une esplanade qui la sépare de la ville. Il y a peu d'églises grecques; celle d'Agia Argyra est très-riche à l'intérieur. Le zèle religieux des habitants en aurait élevé un plus grand nombre; mais les Turcs s'opposent à la construction des églises, sans mettre d'obstacle à l'établissement des écoles, qui pourtant un jour doivent leur être bien plus funestes. Ils paraissent beaucoup plus doux dans cette île que partout ailleurs; et tandis que dans presque toute la Turquie, où les Grecs seuls parlent les deux langues, les Turcs croiraient se déshonorer en parlant une autre langue que la leur, ici ils savent tous parler le grec, et ignorent même quelquefois leur propre idiome. La capitulation que firent les habitants de Chios avec Mahomet II, avant d'être subjugués par ses armées déjà partout victorieuses, a conservé à cette île de grands avantages; les Grecs s'y gouvernent presque entièrement par eux-mêmes, et la forme de leur administration est une sorte d'aristocratie”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Aujourd’hui, le port est impressionnant, quand le ferry accoste en pleine ville. Car il n’y a pas un quai dédié à cet énorme bâtiment, c’est la rue, avec ses boutiques et ses terrasses de café, qui sert de quai. Nulle part ailleurs je n’ai vu la même chose. Sur ma troisième photo, les passagers accoudés sur le pont supérieur donnent l’échelle du gigantisme de l’engin qui est arrivé très vite et n’a inversé le mouvement des hélices, dans un grand bouillonnement d’eau, que très tard, freinant le navire in extremis. Je salue l’habileté du capitaine.

 

Nulle part dans cette île je n’ai vu la statue d’un certain grand homme, un géant de la littérature. Sans doute suis-je passé à côté sans la voir, car il est inimaginable qu’il ait été négligé. En effet, sept lieux du monde grec se disent la patrie d’Homère, et Chios est l’un d’entre eux. C’est même le mieux placé car Homère lui-même le dit… à moins que le passage n’ait été interpolé, à une époque inconnue, pour accréditer la thèse que Chios est sa patrie. C’est dans un hymne à Apollon. Tant pis, à défaut de photo pour illustrer mon propos, je vais quand même en parler. Je prends mon édition des Hymnes d’Homère, dans la collection Guillaume Budé. Le texte a été établi et traduit par Jean Humbert, ce qui est émouvant pour moi quand je repense au temps de mes études à la Sorbonne, et que je le revois, ce Jean Humbert, qui cette année-là faisait un cours sur le chant XXIII de l’Odyssée.

 

Voici le passage en question:

“Jeunes filles, quel est, pour vous, parmi les poètes d’ici, l’auteur des chants les plus doux, et qui vous plaît davantage?

– […] C’est un homme aveugle, il demeure dans l’âpre Chios; tous ses chants sont à jamais les premiers”.

 

Un poète aveugle, dont les chants sont les premiers, ces mots ne sont susceptibles d’aucune autre interprétation, c’est Homère lui-même. Voilà, il me fallait impérativement le mentionner. Mais il y a aussi un autre nom à citer, celui-là entre parenthèses, avec un point d’interrogation. C’est celui de Christophe Colomb. Cette hypothèse est le résultat des recherches approfondies effectuées par Ruth Durlacher Wolper, une Américaine peintre. Notamment, une lettre datant de 1494, soit deux ans après la découverte de l’Amérique, où l’auteur déclarerait en secret la véritable identité de Christophe Colomb, lequel aurait navigué pendant vingt-trois ans avec un parent à lui, du nom de Georges Paléologue qui se faisait appeler Colomb le Jeune, mais que son nom désigne comme un descendant des empereurs byzantins. L’île de Chios était sous domination génoise depuis 1346, et pour des raisons à la fois politiques et religieuses (opposition entre l’Occident et Constantinople, entre catholiques et orthodoxes), ces racines de l’aristocratie byzantine auraient été cachées. La très célèbre Controverse de Valladolid a opposé Bartolomé de Las Casas, défenseur des Indiens, à Juan Ginés de Sepúlveda, qui justifiait les violences des conquistadors pour favoriser l’enrichissement de l’Espagne. Il se trouve que c’est ce Las Casas, dont le blason comportait le même aigle à deux têtes que le blason des Paléologues, qui était en possession du manuscrit original du journal de Christophe Colomb. Coïncidence? Et puis Christophe Colomb lui-même se disait appartenir à la République de Gênes, il était lié d’amitié à nombre de familles de Chios et, fait très révélateur, prenait parfois ses notes en langue grecque. Enfin, dans l’annuaire de Chios, aujourd’hui encore le patronyme de Κουλουμπής (Kouloumbis) est très fréquent. Seuls un acte de naissance ou un acte de baptême pourraient confirmer ou infirmer cette hypothèse que Christophe Colomb serait né à Chios, mais on ne dispose pas de ces documents que l’on n’a trouvés nulle part.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Avant de continuer de plus près la visite de Chora, encore ces deux images qui concernent le passé de l’île. Ces deux photos, je les ai prises le 29 octobre 2013 au musée numismatique d’Athènes. La première représente une pièce du troisième siècle après Jésus-Christ, frappée pour commémorer l’alliance de Chios et d'Érythrée, cette dernière étant une ville d’Asie Mineure, sur la côte ouest d’une petite péninsule qui fait face à Chios, au fond d’une profonde baie. À noter que Chios et Érythrée sont toutes deux ioniennes. Ce sphinx est le symbole de l’île.

 

La seconde photo représente un “trésor”, c’est-à-dire des économies enterrées pour être dissimulées. Ce sont cent treize pièces de monnaie de Constantinople frappées par l’empereur Constant II qui a régné de 641 à 668. Pour une raison que j’ignore, il est dit que ce trésor a été enterré après 673. Il avait été placé dans un poche de tissu ou de cuir mais ce bâtiment du château (kastro) de Chios où il était caché et qui avait hébergé des activités commerciales, a été très probablement détruit lors d’un raid de pirates arabes, en tous cas a subi un incendie, et la poche où était serré le trésor l’a un peu protégé mais n’a pu empêcher que les pièces fondent partiellement et se soudent entre elles. Ce sont des fouilles sauvages qui, en 1998, l’ont mis au jour.

 

Encore quelques mots sur l’île dans son ensemble. Dans son Voyage d'Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant fait aux années 1675 & 1676, Jacob Spon décrit très brièvement l’île de Chios: “Chio est une belle île, où il y a une bonne ville et douze ou quinze villages qui cultivent le lentisque et le térébinthe, dont on fait beaucoup de cas dans toute l’Europe. On y fait aussi des étoffes de soie et des damas assez grossiers qu’on envoie en Barbarie. L’île a environ soixante milles de tour, et il y a un bon port et une bonne forteresse où le Grand Seigneur entretient une garnison”. Pour ce qui est du lentisque, j’y reviendrai abondamment à la fin du présent article.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous allons arriver à la capitale, ou plutôt y revenir puisque nous en avons déjà vu le port. Cette vue a été prise à l’approche de la ville et permet de voir comment la montagne est proche de la côte et comment la ville va devoir s’être développée en tenant compte de la configuration du terrain.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ici, alors que nous sommes encore sur la route à quelque distance, un creux dans la montagne nous révèle la ville qui s’étire autour de son port, puis se tasse entre les collines. Et là, juste en face, la côte turque de l’Asie Mineure est toute proche.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous allons faire un tour dans le château de Chios (le kastro). À la différence de ceux que nous avons visités ailleurs, et les derniers en date étaient à Myrina de Limnos, à Mytilène et à Methymna de Lesbos, ici il n’y a pas de ticket d’entrée pour la visite, parce qu’il est encore habité, il s’y trouve même des commerces, des bars, des restaurants. C’est resté un quartier de la ville, comme c’était le cas aux époques byzantine et ottomane. Et les conditions politiques ne faisant plus craindre une guerre d’invasion, les portes en sont ouvertes. De toutes façons, un château fort de l’ancien temps ne peut plus rien contre les attaques aériennes et, si vaste soit-il, il ne peut pas accueillir toute la population de la ville, même entassée comme dans le métro parisien aux heures d’affluence.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous sommes encore très près de l’entrée, les édifices sont solidement construits en pierre et donnent l’impression de bâtiments prévus pour la défense militaire. Dans le mur du fond, au-dessus du portail, on discerne deux étroites meurtrières et tout en haut une très petite ouverture, tout cela donnant sur l’intérieur, comme si l’on envisageait que l’ennemi ait pu pénétrer et qu’une défense puisse encore être efficace à l’intérieure de l’enceinte du château.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Au dix-septième siècle, un certain Jean Thévenot a effectué un voyage dans l’Empire Ottoman, et il a publié en 1664 une Relation d’un voyage fait au Levant. Faisant un détour pour voir Chios, il en fait une description générale, suivie d’une description du château. Il est intéressant de voir comment il commente les lieux:

 

“La ville de Chio est petite, mais bien peuplée, et la plupart de ses habitants sont chrétiens, Grecs ou Latins, qui y ont chacun un évêque et plusieurs églises, mais les Grecs en ont bien plus que les Latins, parce que chacun de leurs papas a son église, n’approuvant pas qu’il se dise plus d’une messe par jour dans chaque église; ils ont aussi plusieurs couvents de religieuses, lesquelles ne sont pas si retirées ni gardées que les nôtres, car je me souviens d’avoir entré dans un de ces couvents où je vis des chrétiens et des Turcs de çà et de là, ensuite ayant entré dans la chambre d’une des sœurs, je trouvai qu’elle avait des bontés qui passaient les bornes de la charité chrétienne […]. La ville de Chio, comme j’ai dit, est petite, toutefois elle a huit portes. Elle n’est aucunement forte, mais il y a un château assez bon qui la défend bien […]. Nul chrétien n’y peut loger, mais les juifs y logent moyennant quelque somme d’argent qu’ils donnent tous les ans, car ils ne seraient pas si à leur aise, ni même en sûreté parmi les chrétiens qui les maltraiteraient souvent. Ce château a un mille de circuit. Pour y entrer, il faut passer trois portes […]. Ce château commande entièrement le port, qui est tout devant, et est petit, et où pourtant il y a toujours quantité de caïques, allant ou venant de Constantinople, Metelin [=Mytilène], et autres lieux de l’archipel et de l’Égypte. Les galères des beys y passent ordinairement l’hiver”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mais lorsque l’on pénètre plus avant dans le château, l’architecture cesse vite d’être militaire et n’est plus aussi austère. Toutefois une ruelle aussi étroite que celle de ma première photo ci-dessus donne à ce quartier un caractère indéniablement ancien. Même une moto peinerait à s’y faufiler. Le bâtiment que je montre ensuite porte sur sa façade la plaque de ma troisième photo. Dans la façade, outre les deux œils-de-bœuf il y a un gros trou de forme irrégulière, que je soupçonne d’être un trou de boulet de canon. Reste à savoir si cette plaque indique une medrese ou quelque autre bâtiment que les Grecs indépendantistes auraient particulièrement visé. Chios n’était plus dans l’Empire Ottoman devenu République de Turquie quand en 1928 Mustapha Kemal, qui ne s’appelait pas encore Atatürk, a décidé d’imposer l’alphabet latin à peine modifié pour s’adapter à la langue turque, à la place de l’alphabet arabe, non seulement très mal adapté pour reproduire les sons de cette langue, mais en outre très compliqué et, pour cette raison, considéré comme responsable en grande partie de l’analphabétisme de la quasi-totalité de la population à cette époque. Mais comme, face à cet alphabet, je suis moi-même complètement analphabète, je suis absolument incapable d’interpréter ce qui est écrit. Quoique ne parlant pas du tout le turc, je peux parfois déchiffrer, à coups de dictionnaire, non pas un texte rédigé, mais une enseigne de magasin, ou les plats d’un restaurant, lorsque c’est écrit avec les caractères latins, là au contraire je ne saurais même pas où chercher dans un dictionnaire! Je ne dirai donc pas ce qu’a pu être cette maison… Peut-être un jour un lecteur de ce blog m’écrira-t-il pour me donner la solution?

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ces maisons traditionnelles avec un premier étage en débord sont relativement nombreuses encore dans ce kastro de Chios. J’en montre deux ici, l’une en très mauvais état et qui nécessite des travaux urgents si l’on ne veut pas la voir s’effondrer malgré les étais rudimentaires et placés de travers qui sont censés la soutenir, l’autre bien restaurée ou bien maintenue. Mais la première, avec ses murs en lattes de bois supposées revêtues de torchis, aurait infiniment plus de charme que la seconde si elle était bien restaurée.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Je me rappelle avoir vu, au coin de certaines rues d’Istanbul, de petits enclos avec quelques tombes, alors qu’en d’autres endroits il y avait des “champs des morts”. Ici, dans ce recoin, a été créé, et maintenu jusqu’à aujourd’hui, un mini cimetière musulman.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Tout à l’heure je disais que dans ce kastro on trouvait même des commerces, des bars et des restaurants. Avant d’en ressortir, il faut que je montre ce secteur modernisé, au sein même du château. Un commerce, on en voit un au premier plan, et au bout de la rue, sur une place, on devine une terrasse de restaurant. Les voitures ne pouvant pas pénétrer, les tables, chaises et parasols peuvent s’étaler sur tout l’espace de la chaussée.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Un haut lieu de la culture dans l’île de Chios est la bibliothèque Koraïs. Ce nom est celui de l’homme représenté par cette statue située sur la place devant la bibliothèque. Adamantios Koraïs est né à Smyrne en 1748 dans une famille très cultivée originaire de Chios. Par testament, l’un de ses oncles, un érudit, lui lègue sa très riche bibliothèque alors qu’Adamantios est encore un enfant, mais cette bibliothèque lui donne le goût de l’étude. En 1771, alors qu’il a 23 ans, il part pour Amsterdam afin de pouvoir étudier tout en s’occupant des affaires de son père qui a des relations commerciales avec cette ville. Là, pendant six ans, il va beaucoup étudier, il va aussi s’initier aux joies de la vie mondaine, il va s’amuser, il va être amoureux, mais il va très mal s’occuper de négoce et l’affaire paternelle va péricliter. En 1777, il rentre à Smyrne, consterné de retrouver l’obscurantisme ottoman et rêve de libérer les Grecs du joug du sultan. Ne supportant plus Smyrne, il repart en 1782 pour Montpellier où il s’inscrit à la faculté de médecine. Il est si brillant que, sa thèse une fois présentée, il est retenu pour donner des cours dans cette même faculté et reçoit la qualité de membre correspondant. Puis en 1788 il se rend à Paris. Le 14 juillet 1789, il voit la tête du gouverneur de la Bastille promenée au bout d’une pique. Après avoir admiré l’esprit révolutionnaire français inspiré par la philosophie des Lumières, tout en en réprouvant les excès, il estime par la suite, et notamment après Robespierre, que cette révolution a eu d’exécrables conséquences. Mais elle lui donne l’espoir que la Grèce saura un jour prochain secouer le joug ottoman. La campagne d’Égypte menée par Bonaparte, notamment, le laisse espérer que la France va de même s’attaquer aux Turcs qui occupent la Grèce. Le début de l’insurrection grecque, en 1821, le comble de joie et il a pour seul regret de ne pouvoir, à soixante-treize ans, prendre part physiquement à la lutte. Il vivra assez longtemps pour voir la libération de la Grèce, et meurt à Paris en 1833. On l’enterre au cimetière du Montparnasse, où il ne reste aujourd’hui qu’un cénotaphe, parce que ses cendres ont été transférées au cimetière d’Athènes en 1877.

 

Ce savant, médecin, grand philologue qui a édité, traduit, un nombre incalculable d’auteurs grecs anciens, parlait le grec, bien sûr, le néerlandais depuis son séjour à Amsterdam, l'hébreu, l'espagnol, et puis le français. Et si cette bibliothèque porte son nom, c’est parce que c’est lui, Adamantios Koraïs, qui l’a fondée dès 1792 en lui faisant don de tous les livres qu’il avait conservés à Smyrne. Il continuera d’ailleurs à l’alimenter, mais elle recevra également bien des dons des amis de Koraïs et d’autres mécènes. Le massacre de Chios en 1822 lui porte un coup, mais qui ne sera heureusement pas fatal. Autre grave coup, le séisme de 1881 qui oblige à la transférer dans un nouveau bâtiment, qui est celui que nous voyons, toutefois exhaussé d’un étage en 1948.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ce grand panneau, que l’on a discerné sur ma photo de la bibliothèque (derrière la voiture rouge), évoque le souhait de Koraïs de rattacher les Grecs modernes, qu’il appelle toujours Graeki, aux Grecs qui ont fait la Grèce depuis l’antiquité, qu’il appelle Hellènes, pour exprimer clairement qu’il y a un fossé à combler entre ces deux civilisations, les Grecs de son temps ayant été abâtardis par les siècles de domination ottomane. Cette différenciation dans les appellations était immédiatement perceptible par ses contemporains parce que, que ce soit dans le langage courant ou dans le langage officiel, on ne désignait –et on ne désigne encore– les Grecs que du nom de Έλληνες, [H]ellinés. Cette affiche, où je reconnais pêle-mêle Homère, Socrate, Platon, Aristote, Périclès, Alexandre le Grand, et une déesse que je crois être Athéna, mais aussi la Bouboulina, Solomos et Capodistria, ne s’arrête pas à l’époque qu’a connue Koraïs, puisque j’y vois aussi Venizelos, Cavafis, Mélina Mercouri, Mikis Theodorakis, etc., etc., etc. J’avoue ne pas reconnaître absolument tout le monde, mais ceux que j’identifie sont trop nombreux pour que je les cite tous. Et même si cette affiche vient jusqu’à nos jours, elle est conforme au vœu de Koraïs de lier fortement le présent de la Grèce à son passé. Mais s’il revenait, sans doute serait-il très déçu de constater que bien des Grecs, et même des Grecs cultivés, ne se réfèrent que bien peu à leurs illustres prédécesseurs.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Je ne me suis pas permis de déranger les lecteurs en prenant des photos partout à l’intérieur de la bibliothèque, je me suis limité à cette entrée, mais qui donne déjà une image de l’ambiance des lieux.

 

Et puisque l’infatigable action de Koraïs en faveur de l’émancipation des Grecs m’a amené à évoquer l’insurrection, puisque d’autre part les effets sur la bibliothèque des massacres de 1822 me les ont fait également évoquer, c’est ici que je dois citer les vers célèbres de Victor Hugo:

 

“Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.

Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,

         Chio, qu’ombrageaient les charmilles,

Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,

Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois

          Un chœur dansant de jeunes filles.

 

Tout est désert. Mais non; seul près des murs noircis,

Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,

         Courbait sa tête humiliée […].

 

Que veux-tu? Bel enfant, que te faut-il donner

Pour rattacher gaîment et gaîment ramener

          En boucles sur ta blanche épaule

Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,

Et qui pleurent épars autour de ton beau front,

          Comme les feuilles sur le saule? […]

 

Que veux-tu? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux?

– Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,

          Je veux de la poudre et des balles”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et puis nous avons visité le musée byzantin de Chios. Hélas, trois fois hélas, les responsables ont eu l’idée exécrable d’y interdire la photo, même sans flash (cela ce serait normal, c’est partout ainsi), même sans trépied (de toutes façons c’est la plupart du temps inutile). Alors on peut se remplir les yeux de ce qui est exposé, et puis on ne peut rien commenter puisque l’on ne peut rien montrer. Sans compter que sans support visuel la mémoire est vite défaillante, non pas peut-être en ce qui concerne l’impression générale produite par les œuvres, mais pour ce qui est de tel ou tel détail. Bon, tant pis, passons…

 

C’est sur une ancienne église chrétienne qu’au dix-neuvième siècle a été construite la mosquée Mecidiye, ainsi nommée en l’honneur du sultan Abdül Mecid qui est venu en personne l’inaugurer en 1845. Le terrible tremblement de terre de 1881 auquel j’ai déjà fait allusion au sujet de la bibliothèque a fait souffrir la mosquée également, ce qui a entraîné de lourds travaux de restauration. Les Ottomans une fois partis, la mosquée a été privée de son rôle de lieu de culte et, en 1927, elle a été classée monument historique et est devenue musée archéologique. Actuellement, elle héberge le musée byzantin mais les travaux que l’on voit en cours sont dus à de graves problèmes de la couverture de plomb, et il paraît que les responsables vont en profiter pour moderniser toute la muséographie.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Autre pôle culturel de la capitale de l’île de Chios, nous voici à la pinacothèque. Elle présente les œuvres de l’artiste peintre, graveur, écrivain Nikos Gialouris (1928-2003). Il est né et a grandi dans l’île, mais il a passé la moitié de sa vie entre le Royaume-Uni et les USA. On nous dit qu’outre ses travaux de peintre, comme auteur il a publié divers genres, des poèmes, des nouvelles, des contes populaires. Il s’est aussi intéressé à la terre de son île natale (entre autres, il a publié Chios, l’île des vents; Nea Moni; La Légende des dragons). À sa mort, il léguait par testament toutes ses œuvres (environ 9000) à la Ville de Chios.

 

Tous les classements ont un caractère artificiel. Plutôt que de présenter ici quelques œuvres selon leur technique, j’ai choisi, arbitrairement, de suivre l’ordre chronologique, ce qui permet de voir comment a évolué l’inspiration et la technique de Gialouris. Et je commence donc par un dessin au crayon sur papier datant de 1945. Il n’a pas de titre puisque sur un panneau où il est présenté aux côtés de trois autres dessins au crayon on se contente de titrer “Quatre dessins”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Pour les barques du dessin précédent, Gialouris n’avait que dix-sept ans. Maintenant, nous sommes en 1968, c’est un homme de quarante ans. Cette gravure est intitulée Chios, Sainte-Hermione. Il s’agit d’un village de la côte est de l’île à quelque distance au sud de la capitale et de son aérodrome.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ce Combat de taureaux (ou plus exactement Μαχόμενοι ταύροι, Taureaux combattant) est de 1971. C’est un sépia sur papier fait main.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Gialouris intitule Idole cycladique cette œuvre de 1976, acrylique et sépia sur papier. Les deux mains de l’idole sont coupées, du sang s’écoule des blessures sous le sparadrap sur le front, le nez, la bouche, le tibia, et sous le siège traîne une béquille. Triste destinée de ces statuettes des Cyclades…

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous voilà en 1979 pour cette Fête à Sainte-Marine, réalisée au pastel à l’huile sur papier. Il y a une église vouée à sainte Marine dans la capitale de l’île, mais le quartier ne ressemble pas au tableau. Je suppose qu’il s’agit plutôt d’un village appelé Sainte-Marine, mais nous ne l’avons pas vu.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et puis il y a ce soleil, mais aucune explication, pas la moindre étiquette le concernant ne figure auprès de lui. Alors que faire? Ne pas le publier sous prétexte que je ne peux pas le dater ni indiquer la technique de sa réalisation? Non certes, parce que je trouve intéressante sa représentation. Et je l’intercale ici parce que, sur la cimaise, il est assez voisin de la Fête à Sainte-Marine. Tout en sachant que la cimaise en question ne suit pas toujours l’ordre chronologique!

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Pour ce grand voilier, que j’avais pris pour une gravure, on nous indique “technique mixte sur papier”, et sa date est 1983. Il porte pour titre le nom du navire, Panagia Aignoussa.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ce dessin est de 1985. Il est intitulé simplement Barques (en grec, Βάρκες) et a été réalisé à l’encre de Chine appliquée à la plume.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ici, au dessin à l’encre de Chine à la plume a été ajouté de l’acrylique. Nous sommes en 1989 et, comme on s’en douterait, il s’agit d’une Crucifixion.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et pour terminer, cet acrylique sur papier est intitulé Chevaux d’Achille. Il est de 1991. Mon opinion personnelle (très personnelle!) sur cette exposition? N’étant pas spécialiste, n’étant pas critique artistique, je dois dire que je ne saisis pas très bien quelles sont les qualités créatives de ce peintre. Oui, il dessine extrêmement bien, mais je ne trouve pas chez lui une forte personnalité qui le différencie d’un peintre amateur talentueux. Mais s’il a été reconnu, non seulement dans son île où il peut y avoir de l’indulgence pour l’enfant du pays, mais aussi en Grande-Bretagne et aux États-Unis où il est beaucoup plus difficile d’être distingué parmi les milliers de candidats à la célébrité, c’est sans aucun doute que je ne suis pas capable de discerner ses qualités.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et maintenant, je voudrais dire quelques mots de ce qui a fait la réputation de l’île de Chios depuis des siècles: le mastic. Commençons par le lentisque, l’arbre qui produit cette résine. Il y en a qui pousse un peu partout dans l’île, dans d’autres régions méditerranéennes ou même ailleurs que sur le pourtour de la Méditerranée, mais seul celui qui pousse dans le sud de l’île de Chios produit le mastic en larmes qui se solidifient sous forme de gomme. Constatant que le climat de Floride pouvait rappeler celui de Chios, des Américains ont transplanté des lentisques de ce sud de l’île, avec la terre du pays, et… les larmes de mastic ne se sont pas transformées en gomme. Le mastic du sud de Chios est donc unique au monde.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Isidore était, au troisième siècle, un officier de la marine impériale romaine. Alors que son navire faisait relâche dans le port de Chios pendant le Carême, des sacrifices aux dieux païens ont été préparés, mais il s’était converti au christianisme et il a cherché à se rendre plutôt dans l’un de ces lieux qui servaient secrètement d’église pour les chrétiens. Dans sa hâte, il n’a pas pris toutes les précautions nécessaires, un marin de son navire l’a vu et a fait un rapport au commandant de la flotte, un certain Numérius (pas celui, plus jeune, qui sera empereur en 282). Or c’était précisément au temps de l’empereur Dèce et des persécutions des chrétiens et, mené devant Numérius, Isidore a déclaré se sentir soulagé de ne plus avoir à dissimuler. Oui, il était chrétien, il ne sacrifierait pas aux dieux païens, il préférait payer de sa vie son amour du Christ. Ce qui lui a valu des tortures épouvantables, avant qu’on le décapite et qu’on jette son corps dans une citerne. Cela se passait en l’an 250. Pour son martyre, il a été canonisé, plus tard, par l’Église orthodoxe.

 

Si je parle ici de saint Isidore sous une photo d’une plantation de lentisques, c’est parce que, à ces faits authentiques, s’ajoute une légende à laquelle on n’est pas obligé de croire: voyant les tortures puis la mort que l’on infligeait à un chrétien, tous les lentisques des environs se sont mis à pleurer des larmes de mastic, et n’ont plus cessé, depuis, d’en pleurer. Alors évidemment, les lentisques qui étaient ailleurs n’ont pas vu les faits, et ne pleurent pas.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Le lentisque est un arbre à feuillage persistant qui vit une centaine d’années. Il commence à produire à l’âge de cinq ans, mais n’atteint sa maturité et sa taille définitive, deux à trois mètres, qu’au bout de cinquante ans. Le mastic des vitriers n’a rien de commun avec le mastic de lentisque, c’est un produit industriel qui doit son nom à une vague ressemblance avec ce produit naturel. Ce mastic de Chios est connu depuis l’antiquité, et ses vertus thérapeutiques étaient déjà vantées par les médecins antiques, Hippocrate (vers 460- vers 370 avant Jésus-Christ), Dioscoride (vers 20- vers 90 après Jésus-Christ), Galien (130-210 après Jésus-Christ), mais avant eux on lit dans le Livre de Jérémie (prophète du sixième siècle avant Jésus-Christ), dans la Bible “Prenez du baume pour la douleur”, faisant très probablement allusion au mastic de Chios. L’empereur romain Héliogabale (218-222) aimait mélanger du mastic distillé à son vin. Les femmes de Rome puis de Constantinople mâchaient du mastic pour se donner bonne haleine, et utilisaient le bois de lentisque taillé comme cure-dents.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mais puisque j’ai ouvert tout à l’heure mon Choiseul-Gouffier, je préfère lui donner la parole, même si c’est un peu long, parce que c’est à la fois complet et instructif:

«Les vignes de Scio ont toujours été célèbres. Elles font encore la principale richesse de cette île: ses vins, si vantés par les Anciens, méritent encore leur réputation. On fabrique à Scio beaucoup d'étoffes de soie, d'or et d’argent. Le nombre des métiers est cependant fort diminué depuis quelques années; mais il est une autre branche de commerce particulière à l'île de Scio, et qui, quoique fort restreinte, ne laisse pas d'y faire entrer une somme considérable; c'est la culture des lentisques, qui fournissent cette gomme appelée mastic, dont les dames turques et grecques font une grande consommation. Elles en mâchent continuellement. Cette drogue donne à leur haleine une odeur aromatique, qu'on peut ne pas trouver désagréable, mais qui nuit beaucoup à la beauté de leurs dents. On trouvera sans doute ici avec plaisir quelques détails sur cette production. Je ne puis mieux faire que de rapporter ce qu'en dit M. Galand, Interprète du Roi, dans un mémoire fait sur les lieux en 1747.

“Les villages, aux environs desquels se trouve le mastic sont au nombre de vingt. Ils sont presque tous au Sud de l'île, vers le Cap-mastic, qui prend son nom de cette drogue. Les arbres de lentisque sont épars çà et là dans la campagne, et appartiennent au Grand Seigneur. II a accordé de grands privilèges aux paysans de ces villages, pour les entretenir et faire la récolte du mastic: ces habitants, quoique chrétiens, portent le turban blanc comme les Turcs; ils jouissent d'ailleurs de différents privilèges: ils ont des cloches dans leurs églises. Ils ne payent pour tribut que la plus petite des taxes, et ils sont exempts de tous autres droits, impositions et corvées, de quelque nature que ce puisse être. Un Aga particulier, qui prend tous les ans cette ferme à Constantinople, les gouverne, sans qu'ils soient soumis à la juridiction ordinaire de l'île. Moyennant ces privilèges, ils sont obligés d'entretenir les arbres, de bien battre, aplanir et balayer le terrain qui est dessous, aux approches de la récolte, afin que le mastic qui y tombe soit clair et net. Ils sont chargés de le recueillir avec des pinces sur les arbres, et avec la main quand il est à terre, de nettoyer celui qu'ils ont ramassé, et d'en ôter la poussière qui s'y attache toujours, malgré le soin qu'ils prennent de tenir la place nette. Lorsque le mastic est bien nettoyé, ils le séparent selon ses différentes qualités. Le plus estimé est net, clair et en larmes; on le recueille ordinairement sur l'arbre, avant qu'il en coule beaucoup, ou qu'il tombe à terre. Toute cette première qualité va au Sérail du Sultan à Constantinople; celui qui a été ramassé au pied des arbres est toujours mêlé d'un peu de terre: il n'est ni clair ni en larmes, mais en morceaux ronds, longs, informes et louches; on n'en envoie au Sérail que la quantité qui manque à la première qualité, pour en faire soixante mille livres pesant. C’est la taxe que l'Aga, fermier, doit envoyer tous les ans au Sérail du Sultan. Chaque village est taxé à trois mille livres l'un portant l’autre, ou à deux mille écus en argent comptant, au défaut de mastic; comme on en recueille toujours beaucoup davantage, même dans les plus mauvaises années, le fermier achète le surplus des soixante mille livres des paysans, sur le pied de quarante sous et quelque chose de moins la livre, et la revend ensuite, par privilège exclusif, trois à quatre francs; et il a droit, non seulement de saisir tout celui qu'il trouve n'avoir point passé par ses mains, mais encore de punir les paysans qui l'ont vendu en contrebande. Il peut envelopper dans cette punition tous les habitants d’un village, quand il ne peut connaître le particulier qui a fait la contrebande; c'est ce qui oblige ces paysans à s'observer exactement les uns les autres, et à fermer pendant la nuit les portes de leurs villages dans le temps de la récolte, afin que personne n'aille ramasser le mastic sur le terrain de son voisin, pour en faire une provision qu'il pourrait ensuite vendre à loisir. Les paysans ont un mois pour nettoyer le mastic et le mettre en état d'être délivré au fermier, qui, depuis l'onzième novembre, parcourt tous les villages pour lever les soixante mille livres du Sérail, et acheter le reste. Depuis le commencement de la récolte, jusqu’à ce que le fermier ait enlevé toute cette drogue, il y a des gardes jour et nuit aux gorges des montagnes, par lesquelles on entre dans le Cap-mastic. Ces gardes visitent avec soin ceux qui passent, afin que personne n'en emporte. Quand le garde de l'Aga, fermier, vient à la ville, il est accompagné de tambours et de flûtes, et amené par les paysans des villages qui ont recueilli le mastic; ils vont le porter au château avec beaucoup de réjouissances. Quelquefois l'Aga, qui prend la ferme du Gouvernement, du tribut et des douanes de l’île, prend aussi celle du mastic, dont la récolte peut monter, année commune, à cent cinq mille livres pesant. Il y a dans plusieurs autres quartiers de l'ile des arbres de lentisque, qui ne produisent point de mastic”».

 

Et Pouqueville (Voyage dans la Grèce, publié en 1821) ajoute: “Il faut du mastic de Chio, des essences de rose aux odalisques du sérail et aux eunuques”. Quant à Lawrence Durrell, dans The Greek Islands, il raconte: “Quand je suis arrivé à Athènes pour la première fois en 1935, les petites tablettes de mastic étaient d’un usage courant, mais avec le temps elles ont été remplacées par le chewing-gum américain qui, quoique moins rafraîchissant, était considéré comme plus chic par les Athéniens”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Pour que le mastic s’écoule en gouttes, les exploitants pratiquent dans le tronc du lentisque des incisions de quatre à cinq millimètres de profondeur, sur une longueur d’une quinzaine de millimètres.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Comme le disait ce Monsieur Galand cité par Choiseul-Gouffier, le mastic le plus pur est recueilli directement à la source, avant qu’il ne tombe au sol. Il ne s’est pas encore solidifié, il faut le “cueillir” alors qu’il coule encore. On peut apprécier comme il est clair et pur.

 

J’ai, tout à l’heure, cité ce Thévenot qui a raconté son voyage dans le Levant. Voici ce qu’il dit du mastic:

 

“Ayant curiosité d’aller voir les arbres du mastic, qui ne se recueille pas en autre lieu que dans cette île, je pris un janissaire du douanier, et m’en allai avec le vice-consul à Calimacha [probablement Kallimasia, à une petite dizaine de kilomètres au sud de la capitale], qui est un des principaux villages de l’île […]. Ce village a proche de lui soixante arbres de mastic que j’allai voir, ce sont des lentisques tortus comme des vignes, et rampant à terre. Dioscoride assure qu’ils rendent du mastic en plusieurs autres lieux, avouant toutefois que le mastic qui vient d’ailleurs est plus rare et moins bon que celui de Chio. Pour l’avoir ils piquent ces arbres au mois d’août et de septembre, et ce mastic qui en est la gomme, sortant par les ouvertures qu’ils ont faites à l’écorce, coule le long de l’arbre en terre où il se congèle en plaques, lesquelles on ramasse quelques jours après, puis on les fait sécher au soleil, et ensuite on les remue bien dans un sas, afin d’en séparer la poudre, qui s’attache tellement au visage de ceux qui remuent le sas, qu’ils ne la sauraient ôter, qu’en se frottant d’huile. Ils sont vingt-deux villages qui ont des arbres de mastic, et entre eux tous ils ont cent mille arbres de mastic, dont ils doivent donner au Grand Seigneur tous les ans trois cents caisses […]. Ce mastic est une gomme blanche, de fort bonne odeur, qui entre dans la composition de plusieurs onguents, mais les Grecs en dissipent une grande quantité à mâcher, et encore plus les femmes et filles, qui en usent si souvent, qu’elles ne sont jamais sans un morceau de mastic dans la bouche. Cela fait fort cracher, et disent encore que cela blanchit les dents, et rend l’haleine agréable. Ils en mettent même dans le pain pour le rendre plus délicat, et quand à mon départ de Chio je fis ma provision de biscuit, on m’en fit faire de petits avec du mastic, comme un grand régal pour boire le petit coup au matin”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Sur la plupart de mes photos de ces lentisques et du mastic, on voit que le sol est blanc autour du tronc des arbustes. En effet, on répand sur le sol bien sarclé une terre blanche tamisée très finement que l’on va chercher au loin, ai-je lu, sans que l’on dise où. C’est un carbonate de calcium récupéré sous la terre, dans de petits tunnels qui ont provoqué bien des morts par éboulement. Sur cette terre blanche le mastic, formant de petites perles, n’adhère presque pas, ce qui en simplifie beaucoup la récolte et le nettoyage, et en outre il sèche plus vite. Par ailleurs, avant la saison de la récolte (toutes les opérations doivent être terminées avant le quinze juillet et, parce que nous avons débarqué du ferry le 15 précisément, sous tous les lentisques le sol est blanc), on a eu soin de nettoyer au maximum le sol ainsi que les arbres, pour que la surface blanche protège de toute impureté. Et l’on voit que ces perles de mastic sont presque aussi pures et transparentes que les larmes qui vont être prélevées sur les troncs. La loi interdit en principe de récolter après le 15 octobre, mais en cas de demande très abondante ou de conditions météorologiques spécifiques, la date limite peut être repoussée jusqu’à fin octobre par arrêté préfectoral.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

J’ai évoqué plusieurs auteurs de l’antiquité, je voudrais au moins citer ce que dit l’un d’entre eux du mastic, ce sera Dioscoride. Mais je n’ai pas ses œuvres dans ma bibliothèque, et sur Internet je n’ai trouvé sur Gallica, la collection de la Bibliothèque Nationale de France, que le livre intitulé Les six livres de Pédacion Dioscoride d’Anazarbe, De la matière médicinale, translatez de latin en françois. Cette traduction annotée, due à Martin Mathée, a été publiée à Lyon en 1559. Ci-dessus, le dessin d’un lentisque, en tête du chapitre qui en traite. Voici d’abord sa traduction, ce n’est plus de l’ancien français, ce n’est pas encore du français moderne, c’est ce que l’on appelle du moyen français. Je crois que c’est assez compréhensible, je n’en modernise que l’orthographe parce que je trouve amusante la façon dont il s’exprime:

 

“Le lentisque produit une résine que certains appellent lentiscine, et les autres la nomment du mastic. Cette résine bue vaut aux réjectements de sang et à la toux ancienne, et est utile à l’estomac, mais elle provoque à roter. L’on la met dans les poudres qui se préparent pour les dents, et qui se font pour oindre la face, à fin de la nettoyer et faire reluire. Elle est utile à faire renaître les poils des paupières. Et étant mâchée, fait bonne haleine, et évapore les humidités des gencives. Elle naît en abondance et très bonne en l’île de Chio. L’on loue celle qui resplendit, et est semblable de blancheur à la cire toscane, pleine, sèche, fraîche, odoriférante et crissante. La verte est moins valeureuse. L’on la contrefait avec encens, et avec la résine des jus des noix de pins”.

 

Suivent ses annotations, ma seconde image reproduit la fin du texte traduit et le début des annotations:

 

“Le lentisque produit en tous lieux de la résine, mais elle produit en Chio seulement le mastic. Lequel est composé des diverses facultés, constrictive, et rémolitive, et par cela elle est convenable aux inflammations de l’estomac, des boyaux, du foie, comme la chose qui échauffe et dessèche au second degré”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et puis je terminerai cet article avec un livre fort curieux, Voyages de Rabbi Benjamin, fils de Jona de Tudele […] traduits de l’Hébreu et enrichis de notes et de dissertations historiques et critiques sur ces voyages par J P. Baratier, étudiant en théologie. Le livre, en français, est publié à Amsterdam en 1734 (un livre juif traduit par un protestant aurait difficilement été imprimé en France…), mais le livre original en hébreu est du douzième siècle (passant par Palerme en Sicile, Rabbi Benjamin parle du palais du roi Guillaume II lequel a régné de 1166 à 1189). Ce rabbin, né vers 1130 à Tudela, en Navarre, est mort en 1173. Quant au traducteur (je jette un coup d’œil sur Wikipédia), Jean-Philippe Baratier (1721-1740), il savait lire à trois ans, parlait latin, français et allemand à quatre, grec et hébreu à sept, et a effectué cette traduction, avec rédaction de notes et commentaires, alors qu’il n’avait que onze ans! Pour mes photos ci-dessus, je reproduis le frontispice de ce livre, présentant d’abord Jean-Philippe Baratier, puis la page de titre, où l’on arrive à lire à peu près tout malgré la réduction du format.

 

Rabbi Benjamin écrit: “[de Mytilène] il y a trois journées à Chika, où il y a environ quatre cents juifs, à la tête desquels sont Rabbi Élie Teman & Schabrai. C’est là que sont les arbres d’où on recueille le mastic”. Il n’en dit pas plus, il passe à Samos. Mais Baratier ajoute une note intéressante:

 

“Chika, ou Chio, éloignée de 13 ou 14 heures de Mytilène. Les arbres qui portent la gomme de mastic appelés lentisques sont fort curieux. Leurs feuilles sont semblables à celles du térébinthe et le tronc a beaucoup de rapport avec l’olivier, n’ayant que 3 à 4 pieds de hauteur. Cet arbre est fait en buisson ou en touffe comme le buis. Quand il est vieux les branches se replient contre la terre, et il prend ainsi de nouvelles racines; il ne croît que de cette façon, sans pouvoir être planté, semé ou transplanté, il ne croît qu’en un seul endroit de l’île vers le midi, et non ailleurs dans le monde. Le Grand Seigneur en tire de grands revenus. Voyez Monconys, Voyage de Natolie page 164 et les Voyages de Syrie de la Rocque, tome II, page 171”.

 

Un rabbin sépharade parti du nord de l’Espagne au douzième siècle pour recenser les communautés juives partout dans le monde, en Europe, en Afrique et jusqu’en Asie, un traducteur érudit de onze ans capable en outre de commenter le texte et d’indiquer des références d’auteurs, cela m’a suffisamment intrigué pour que j’aie envie d’en parler avant de poser le point final.

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Published by Thierry Jamard
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