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4 février 2017 6 04 /02 /février /2017 23:55
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Il convient d’abord de placer l’île de Despotiko que les guides ignorent superbement. Ils n’en citent même pas le nom, alors que le musée archéologique de Paros regorge d’objets qui y ont été mis au jour. Je montre donc ci-dessus une copie d’écran Google Earth où l’on peut voir Antiparos au sud-est de Paros et Despotiko au sud-est d’Antiparos, et tout près.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

À l’époque géométrique puis à l’époque archaïque, la navigation était dense à travers la mer Égée. Le commerce, les échanges, les pèlerinages justifiaient que les navires recherchent des mouillages sûrs pour relâcher. Or il se trouve que la côte nord de Despotiko offrait un petit port bien abrité, d’autant plus qu’il était protégé en outre par un isthme qui reliait la petite île de Tsimintiri à l’île de Despotiko. Cet isthme, aujourd’hui, a été recouvert par la mer. Cette saisie d’écran de Google Earth permet de comprendre pourquoi un vaste sanctuaire a pu profiter de cet excellent mouillage, d’autant plus que là était le seul port possible pour accéder à l’île.

 

Il nous fallait donc absolument voir les lieux, fouler ce sol. Mais l’île de Despotiko est aujourd’hui inhabitée (à part un seul et unique berger qui y met ses chèvres à paître), et puisque les touristes n’y sont attirés ni par leurs guides, ni par les agences de voyages, il n’existe aucune liaison entre Antiparos et Despotiko. Les archéologues se rendent sur leur lieu de fouilles par leurs propres moyens. J’ai entendu dire qu’il existerait un projet d’organiser le site pour la visite et de prévoir des traversées. Ce sera peut-être ainsi dans deux ou trois ans, ce ne l’est pas actuellement en 2014. Tant pis pour nous.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Par chance, le patron de la taverne où nous avons déjeuné nous a dit connaître un marin pêcheur qui accepterait peut-être de nous emmener, et nous a mis en contact avec lui. Et cet homme a accepté fort gentiment. Et cela presque gratuitement, puisqu’il n’a pas demandé plus de 10€ tout compris. Son temps, son carburant, cela vaut bien plus. Il nous a déposés sur Despotiko, nous a proposé de revenir nous chercher au bout d’une heure, et de plus, au retour, il nous a fait voir des cavernes dont je parlerai tout à l’heure, sans que nous le lui demandions (nous en ignorions l’existence!). Cela, c’est bien la gentillesse grecque, la philoxénia grecque. J’ai eu la bêtise de ne pas penser à lui demander l’autorisation de publier sa photo, ce qui me contraint à m’abstenir. Je ne lui suis pas moins reconnaissant pour autant.

 

Mes photos ci-dessus montrent l’approche de Despotiko, puis le moment où, descendus à terre, nous voyons le bateau repartir pour nous laisser explorer tranquillement les ruines, et enfin le sympathique chien du bord, qui s’est révélé être un affectueux compagnon de traversée.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Quelques tombes néolithiques ont été dégagées, mais les fouilles, initiées seulement en 1997, concernent surtout des constructions remontant à l’époque géométrique et à l’époque archaïque, soit du neuvième au sixième siècles avant Jésus-Christ, appartenant essentiellement à un grand complexe de sanctuaire. Tout ce que l’on sait sur ce sanctuaire est dû au travail des fouilleurs et des archéologues, car on ne dispose d’aucune source antique, aussi curieux que cela puisse paraître pour un lieu de culte qui a fonctionné pendant plus d’un millénaire.

 

Plus de quarante morceaux d’au moins dix statues archaïques ont été trouvés, réutilisés comme pierres de construction. Ces statues ont été détruites peu après avoir été sculptées, ce qui fait penser à une destruction volontaire. Au vu des dates probables, on peut se demander si les Athéniens de Miltiade, en 490/489, ne seraient pas passés de Paros à Despotiko et se seraient alors attaqués au sanctuaire.

 

Ce sanctuaire a été en usage jusqu’au Bas-Empire romain. Dans les temps de l’antiquité tardive, on construit dessus des habitations d’une seule pièce chacune, où l’on vit jusqu’au début de l’époque byzantine. Puis les lieux sont désertés, mais on les retrouve habités à la fin de l’Empire Byzantin. Dans la deuxième moitié du dix-septième siècle, Daniel, un pirate français chevalier de l’Ordre de Malte, harcèle les îles de l’Égée, qui sont ottomanes, et va jusqu’à utiliser Despotiko comme base d’opérations. En 1675, près de Despotiko, la flotte ottomane lui livre bataille. Daniel a le dessous, il met le feu à son bateau et se réfugie avec ses hommes dans l’île, où il propose aux habitants une jolie somme s’ils le cachent pour qu’il ait la vie sauve, mais les habitants le font prisonnier et le livrent aux Ottomans. Comme on s’en doute, il sera mis à mort. La nouvelle de sa prise et de son exécution parvient aux oreilles d’autres pirates, dont Orange, Honora, Hugo de Crevelier, qui décident de le venger. Ils font immédiatement voile vers Despotiko et, quand les Ottomans libèrent le terrain, ils débarquent, pillent l’île et exterminent les habitants. L’île est de nouveau déserte. Déjà, à chaque fois que l’on construisait des habitations, on prenait colonnes, chapiteaux, pierres des temples antiques, or voilà qu’au dix-neuvième siècle, pour créer un parc animalier, on y revient pour encore une fois puiser dans les ruines des matériaux de construction.

 

Ici et là, de grands panneaux extrêmement bien faits donnent, en grec et en anglais (comme si l’on attendait les touristes) une foule d’informations sur le rôle des bâtiments, sur les époques, sur les trouvailles; mais à défaut de panneaux clairs placés devant chaque ruine expliquant ce que l’on voit, il est très difficile pour les visiteurs solitaires que nous sommes d’identifier chacune des constructions dont on voit les restes. Je pense que mes photos, ici, concernent les six bâtiments que les archéologues nomment, avec des lettres de l’alphabet grec, B, Γ, Ζ, Η, Κ, Λ (bêta, gamma, zêta, êta, kappa, lambda). Ils sont placés tout au long de la route que devaient suivre les visiteurs entre le port et le sanctuaire. Les deux petits bâtiments Κ et Λ semblent avoir été des tours d’observation.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Sur Tsimintiri qui, comme je le disais au début, est aujourd’hui une île mais dans l’antiquité était reliée au continent par un isthme, ont été mis au jour les restes de cinq bâtiments ayant fait partie du même sanctuaire. Comme nous n’y sommes pas allés voir, je ne peux rien en montrer. Revenons à Despotiko. Le bâtiment Γ, qui est rectangulaire et constitué de deux pièces de mêmes dimensions, est tourné vers l’île sacrée de Délos, ce qui ferait penser à un temple double honorant les jumeaux de Délos, Apollon et Artémis, qui sont les dieux patrons de Despotiko.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Les autres bâtiments, B (construit à la fin du sixième siècle, un rectangle de vingt mètres sur 9 comportant sept pièces), Z (construit à l’époque classique, cinquième ou quatrième siècle, quatre pièces donnant sur un atrium pavé qui leur est commun), H (un rectangle du sixième siècle comportant six pièces et mesurant vingt-trois mètres sur neuf) peuvent avoir été des entrepôts, des ateliers d’artisans, des boutiques de souvenirs ou d’offrandes, des maisons d’habitation.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Puisque nous venons de suivre la voie qui menait du port au sanctuaire, c’est logiquement le sanctuaire que nous allons voir maintenant. Ces bâtiments du premier plan, je suppose que ce sont ceux que les archéologues appellent le complexe sud. J’en parlerai tout à l’heure.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Ci-dessus, une hypothèse de reconstruction 3D du sanctuaire est proposée sur un panneau du site. C’est l’œuvre de G. Orestidis-S. Koulis, 2012. Sur la gauche, ce complexe sud est ce que je crois avoir identifié il y a un instant.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Nous voici au cœur du sanctuaire, dans les bâtiments baptisés A composés de cinq pièces. Même si ce que nous voyons aujourd’hui ne remonte pas si loin, c’est depuis le neuvième siècle avant Jésus-Christ qu’a lieu ici une activité cultuelle. Il convient d’y distinguer, dans les bâtiments dont nous pouvons voir les restes, trois phases successives. D’abord, vers 550 avant Jésus-Christ, la construction du temple (pièces A1 et A2). Très tôt après, en 540-530, la construction de l’hestiatorion, ou salle à manger (salles A3, A4 et A5). Enfin, vers 500, des travaux de rénovation de l’ensemble, avec l’édification d’une colonnade dorique en marbre.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Face au temple, se trouvait un βόθρος (bothros), trou carré en marbre sur une pierre duquel il y a une inscription au nom d’Hestia Isthmia, la déesse Hestia de l’Isthme. L’isthme c’est, bien sûr, celui de Tsimintiri. Et comme Hestia est la protectrice des marins et que nous sommes sur une île, et plus particulièrement une île dont le port accueille nombre de navires faisant relâche lors de routes à travers l’Égée, ce culte ici n’a rien d’étonnant. Il est venu s’ajouter à celui d’Apollon et d’Artémis à l’époque classique.

 

Par ailleurs, sur le dessin reconstituant les bâtiments, on remarque au milieu du téménos (l’espace consacré) une construction semi-circulaire: c’est un autel d’époque archaïque.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Sur leur flanc ouest, les cinq bâtiments A1 à A5 s’appuient sur un même mur sur une longueur de quarante mètres. Ce mur nous est parvenu, à une hauteur maximum d’un mètre cinquante.

 

Avant de quitter les bâtiments du temple, il convient de dire que ce sanctuaire a connu une grande affluence et qu’il était, à l’époque archaïque, en connexion avec tous les grands centres cultuels, comme le prouvent tous les objets trouvés sous le sol de ce bâtiment A: ils proviennent des Cyclades, de Corinthe, de l’est de l’Ionie, de Chypre, de l’Égypte du neuvième au sixième siècles, de Rhodes, de Phénicie (c’est-à-dire la Syrie et le Liban actuels). Trouvés sous le sol, disais-je? Oui, car ce n’était pas par désintérêt qu’on les enfouissait sous le sol, c’est au contraire par respect, pour les protéger, que l’on a placé là ces offrandes lors de la construction du temple. Entre autres, c’est là que l’on a retrouvé la statuette dédalique que j’ai montrée dans mon article sur le musée archéologique de Paros; elle constituait la statue de culte au septième siècle et, lorsqu’au milieu du sixième siècle on a construit le nouveau temple, elle aurait été en concurrence avec la nouvelle statue, si elle n’avait pas été brisée accidentellement par les maçons.

 

Il y a encore deux bâtiments que je n’ai pas repérés pour les prendre en photo, c’est le bâtiment Δ (delta) édifié en 550-525 au nord du temple, et où la grande richesse des fouilles signifie que c’était un lieu de culte; et, à l’est du temple, le bâtiment E (epsilon) édifié dans la seconde moitié du sixième siècle et qui comporte deux salles. Puis, à une date ultérieure, ont été construites une stoa au nord, une stoa au sud et une stoa à l’est.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Nous voilà arrivés au complexe sud, qui était enfermé dans une enceinte. Il comportait les bâtiments nommés Θ (thêta) et I (iota).

 

Le bâtiment Θ est intéressant, parce que ses trois pièces d’époque archaïque sont très particulières, uniques en Grèce. Sa pièce la plus au sud est pavée de plaques de schiste. À l’intérieur, il y avait un bassin oblong de marbre gris; il y avait aussi un muret bas, et trois blocs circulaires en calcaire avec des trous à la partie supérieure comme à la partie inférieure; dans le sol, une canalisation court à travers toute la salle puis sous le mur est, pour écouler de l’eau à l’extérieur; quant aux murs, ils étaient revêtus de plâtre hydraulique; et enfin, dans le sol également, les fouilleurs ont trouvé un grand bassin de terre cuite. Tout cela prouve que ce bâtiment comportait un bain (loutron) qui constituait l’équipement pour les ablutions de purification des prêtres et des visiteurs avant de pénétrer dans le sanctuaire.

 

Le bâtiment I comporte onze salles de dimensions variées. Les objets qui y ont été trouvés, des poteries attiques de qualité, permettent de le dater de l’époque classique. Dans les murs, des fragments de statues de kouroi servaient de pierres de construction: sans doute, ces statues archaïques étaient-elles brisées, aussi les a-t-on réutilisées ainsi (ce n’était pas impie, puisque ce n’étaient pas des statues de dieux).

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Pour qui s’intéresse aux ruines antiques, ces images ne sont pas indifférentes, mais malheureusement, je ne suis pas capable de les situer. Tout au plus, en voyant la seconde de mes trois photos ci-dessus, je me demande si ce cylindre de calcaire avec son trou au sommet n’est pas l’un des trois blocs décrits dans le bâtiment d’ablutions.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

C’est très bientôt l’heure du rendez-vous avec notre aimable convoyeur. En redescendant à travers cette prairie vers la mer, je prends quelques photos du paysage de l’île. En face, c’est Antiparos toute proche.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Comme je l’ai dit au début, ce marin qui nous transporte aime et admire son île, à juste titre parce qu’elle est exceptionnelle. Avant de nous ramener à notre point de départ, il se dirige plus à l’est de la côte d’Antiparos, pour passer sous des voûtes rocheuses et nous montrer des cavernes très pittoresques et très belles, sculptées par la mer.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Nous ressortons de cet espace enclos dans de hauts rochers, et à présent nous longeons la falaise. J’aime bien voir les lignes qui correspondent aux couches géologiques et aux mouvements telluriques qui les brisent ou les dévient de l’horizontalité.

Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014
Despotiko. Mardi 15 avril 2014

Et puis encore quelques images d’anfractuosités, de grottes de la côte sud-est d’Antiparos. C’est beau, c’est sauvage, et ça se passe de commentaire. Merci Monsieur. Ευχαριστώ Κύριε.

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Published by Thierry Jamard
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