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30 juin 2016 4 30 /06 /juin /2016 23:55
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Aujourd’hui, en face de ce pré où un artiste a placé ces sympathiques bovidés presque vivants, nous allons visiter une autre église classée par l’UNESCO, ornée de magnifiques mosaïques, la basilique Sant’Apollinare in Classe, autrement dit “Saint-Apollinaire à Classe”. La ville de Classe, une banlieue de Ravenne située à huit kilomètres, est l’ancien port de la ville créé par Jules César, ce que rappelle cette statue sur la base de laquelle on lit “César Auguste, empereur, fondateur du port de Classe”. Et en arrière-plan, on peut admirer le campanile du dixième siècle.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

L’église que nous avons vue dans mon précédent article, la basilique San Vitale, a été initiée par Ecclesius, évêque de Ravenne de 522 à 532. Son successeur, Ursicin (532-536), veut lui aussi construire une grande église et il en charge Julianus Argentarius, “Julien le Banquier”, celui-là même que nous avons vu à San Vitale. L’église sera inaugurée le 9 mai 549 par l’archevêque Maximien (546-556), qui vient d’inaugurer un ou deux ans auparavant San Vitale. Notons au passage qu’avec le retour de Ravenne aux Byzantins, l’évêché est devenu un archevêché lors de la nomination de Maximien au siège épiscopal. En voyant cette façade, on devine qu’elle est celle d’un narthex qui précède l’église.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Pénétrons dans le narthex. Aux murs, plusieurs plaques. Sur ma photo ci-dessus, le texte en latin évoque une restauration effectuée par les moines Camaldules pour remédier aux ravages causés par la prise par les Sarrasins, la profanation par les Barbares, les déprédations lors des incursions des ennemis, les dommages des guerres, les phénomènes météorologiques, mais néglige de préciser –ce qui pourtant serait essentiel– la date de cette restauration. L’ordre des Camaldules? Romuald, un jeune aristocrate de Ravenne né vers 950, a vingt ans quand sous ses yeux son père et son oncle se battent en duel, et son père tue son oncle. Il décide alors, en menant une vie ascétique et en se faisant moine bénédictin à Sant’Apollinare in Classe, de racheter aux yeux de Dieu le crime de son père –qui lui-même se fait moine–. Trois ans après, il va vivre en ermite près de Venise. Amené, en 978, à accompagner le doge de Venise en France, il décide de vivre sa vie d’ermite près de l’abbaye bénédictine de Saint-Michel-de-Cuxa, près du Canigou dans les Pyrénées. Mais voilà que son père, trop sensible aux attraits du monde, envisage de revenir à la vie laïque. Apprenant cela, Romuald veut repartir pour l’Italie, et échappe de peu à la mort: les habitants du cru, le considérant comme saint, veulent l’assassiner pour conserver ses ossements comme reliques! Informé de ce projet, il joue les fous. Ah bon? Il est fou? Alors il n’est pas saint, il peut bien s’en aller. Dès lors, Romuald va parcourir l’Europe pour œuvrer à la réforme de monastères en Italie, en France, en Hongrie, en Pologne et, en 1012, sur un domaine qui lui est offert par un aristocrate du lieu à Camaldoli, en Toscane, il va fonder un monastère bénédictin dont la règle, adaptée, permet de vivre en ermite tout en partageant les offices et le travail. En fait, des moines bénédictins ermites. Voilà ce que sont les Camaldules de saint Romuald, qui est mort en 1027 et a été canonisé en 1595.

 

Comme les Camaldules n’ont pas complètement disparu à ce jour, même si à partir du dix-huitième siècle ils sont devenus très peu nombreux, j’aurai bien du mal à situer cette restauration de l’église dans le temps, entre le onzième siècle et, vu l’âge de la plaque, disons le seizième ou le dix-septième siècle.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Regardons cette autre plaque. Celle-ci, également en latin, rappelle le passage du pape Pie VII en route vers Rome lors de son retour de captivité en France. Il a passé, est-il dit, trois jours à Ravenne. La plaque donne la date, XIII Kal. Maias MDCCCXIV, le treizième jour des calendes de mai 1814. Pour qui n’est pas accoutumé aux dates en latin et voudrait s’exercer au calcul, les calendes sont le premier jour du mois, et la date se calcule et remontant dans le temps. On doit donc compter treize jours avant le premier mai, mais en comptant à la fois le point de départ et le point d’arrivée. Quand, dans le credo des Chrétiens, il est dit que Jésus “est ressuscité le troisième jour”, alors qu’il est mort le vendredi à quinze heures et ressuscité le dimanche matin, cela ne fait que deux jours, sauf si l’on compte selon la méthode romaine à la fois le vendredi et le dimanche. Je compte donc douze jours avant le premier mai, ou treize en incluant cette date, je tombe sur le 19 avril. Quant à l’année, M=1000, D=500, C=100, donc MDCCC=1800. X=10, V=5, et le I=1 est à soustraire parce que placé avant un chiffre plus grand, soit 10+5–1=14. Soit 1814.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Passons le narthex, et entrons dans l’église. Une traditionnelle basilique à trois nefs, dont la nef centrale est deux fois plus large que les bas-côtés. Mais surtout, dès le premier coup d’œil, on est frappé par la décoration de mosaïques. N’est-on pas, en effet, à Ravenne? Détail curieux dont je n’ai pas l’explication, seule la moitié de la longueur de la nef est pourvue de sièges, ce qui pourrait se justifier pour laisser de la place aux groupes de touristes, mais un petit autel est placé là, derrière les sièges, face à l’espace où les fidèles restent debout…

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Les colonnes qui soutiennent la voûte sont surmontées de chapiteaux très élégants et originaux. Leur sculpture, qui se retrouve dans quelques églises d’Istanbul et de Grèce est appelée “à feuilles d’acanthe gonflées par le vent”. Le marbre vient d’ateliers de Proconnèse, l’île de Marmara dans la mer du même nom.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Je garde pour la fin le plus beau, le plus intéressant: les mosaïques. Faisons d’abord un petit tour dans l’église, avec ses bas-côtés. Comme on le voit, les gens jettent des pièces de monnaie sur le sol de mosaïque du bas-côté nord (gauche), j’en ignore la raison. Mais ce bas-côté, son autel, ses colonnes, son sol, sont très esthétiques.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Dans les deux bas-côtés, sont alignés le long du mur des sarcophages de marbre grec où ont reposé des évêques qui ont occupé la chaire épiscopale de Ravenne du cinquième au huitième siècle. Souvent, on y retrouve classiquement les agneaux, les paons, et bien sûr des croix.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Au-dessus de celui-ci, au mur, est fixée une pierre tombale de la première moitié du sixième siècle dont le texte –en latin– dit “À cet endroit se trouvait le cercueil de saint Apollinaire, avant qu'il ne fût transporté en la basilique par l'évêque Maximilien”. Quant au sarcophage, il y est inscrit : “Hic tumulus clausum servat corpus Gratiosi S[an]c[t]issimi ac ter beatissimi episcopi”, soit “Cette tombe conserve enfermé le corps de Gratiosus, évêque très saint et trois fois bienheureux”. Voici ce que j’ai lu quelque part sur cet évêque qui avait reçu Charlemagne. Charlemagne a fait campagne contre les Lombards en 773-774, notamment avec le siège de Pavie; et Ravenne, qui avait été prise par les Lombards en 752 et dès 754 reprise par Pépin le Bref qui l’avait alors donnée au pape de Rome, était tombée fortement sous l’emprise des Carolingiens en 774. Dans sa description des évêques de la ville, Agnellus de Ravenne, né vers 805 et mort après 846, raconte qu’un jour que Charlemagne visitait la ville et dînait avec l’archevêque Gratiosus, celui-ci, au milieu du repas, s’adressa au futur empereur en le nommant “Père, ô roi mon seigneur, père…” Intrigué, Charlemagne l’interrompit alors et lui demanda pourquoi un prêtre l’appelait “Père”. Gratiosus répliqua que c’était un terme de respect, et qu’il n’y avait là rien d’insultant. Convaincu, Charlemagne lui appliqua les paroles de Jésus à Nathanaël: “Voici en vérité un Israélite dans lequel il n'y a pas de fraude”. Peu après, lorsque Charlemagne a pris le plein contrôle de la Lombardie, des signes effrayants sont apparus: on a vu, dans le ciel du soir, des hommes montés sur des chevaux qui se battaient les uns contre les autres, après quoi est survenu un tremblement de terre. Prétendant que si des païens comme Nabuchodonosor, Virgile ou la Sibylle pouvaient prophétiser, un chrétien pouvait bien lui aussi entendre la voix intérieure de la prophétie, il prédit alors des guerres, des invasions, des déprédations dans les églises, des famines, des épidémies, des inondations, l’empire des Romains connaîtrait la désolation et bien des rois s’assiéraient sur le trône impérial, des hommes d’Église voleraient l’Église, des Chrétiens tueraient des Chrétiens, les Sarrasins dévasteraient la terre, des rois avides supprimeraient leurs sujets et, s’asseyant sur le trône impérial, détruiraient l’empire des Romains et des Francs. Or Gratiosus est mort en 788 et il se trouve qu’après la mort de Louis le Pieux en 840, ses trois fils sont entrés en guerre les uns contre les autres, que pour acheter Lothaire l’archevêque Georges a volé les anciens trésors de Ravenne. Ces événements qui semblaient confirmer les sinistres prédictions de Gratiosus ont fortement impressionné Agnellus de Ravenne, ce qui me permet ici de plaquer quelques anecdotes sur le personnage qu’a renfermé ce sarcophage, trouvées notamment dans The Politics of Dreaming in the Carolingian Empire, par Paul Edward Dutton (U of Nebraska Press, 1994).

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Ce sarcophage dit “des douze apôtres” est particulièrement intéressant. On y voit le Christ trônant comme un empereur byzantin, et saint Paul recevant de ses mains le rouleau de parchemin de la Loi. On le sait, par respect pour l’empereur, on se couvrait les mains d’un linge pour recevoir quelque chose de lui ou pour lui remettre quelque chose, et ici Paul a les mains couvertes. De l’autre côté du Christ, saint Pierre, également les mains couvertes, s’approche en apportant la clé du Paradis. Il porte la croix sur laquelle il sera crucifié la tête en bas. La croix étant le supplice réservé aux esclaves ou aux ennemis vaincus, saint Paul, citoyen romain, sera décapité. Aux deux extrémités du panneau, des hommes que je suppose être des anges quoiqu’ils soient représentés sans ailes –à moins que ce ne soient d’autres apôtres–, apportent aux deux saints apôtres la couronne du martyre. On le voit, eux aussi ont les mains couvertes, ce qui signifie qu’ils remettront ces couronnes à Jésus qui les attribuera lui-même aux martyrs.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

La plaque, derrière le sarcophage de Gratiosus, m’a permis de montrer qu’aux murs il y avait aussi des plaques intéressantes. Ces deux-ci représentent une Annonciation qu’en l’absence de toute indication je dois m’avouer incapable de dater. Ne pas la montrer, pour cacher mon ignorance? Ah non, elle est trop belle!

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

En haut des colonnes, au-dessus des chapiteaux entre les arches, on peut voir ces décorations. Je suppose qu’il convient d’y voir la Trinité. Cette main qui brandit des flèches sur ma première photo, je pense qu’elle représente Dieu le Père. Puis Jésus sur la seconde avec les poissons car non seulement le nom grec du poisson est composé des initiales des mots “Jésus Christ, fils de Dieu, Sauveur”, mais surtout parce que les poissons sont deux, et attachés à l’ancre d’une barque, ce doit être une allusion à la pêche miraculeuse du lac de Génésareth (évangile de saint Luc, V, 1-11) où Jésus dit à Simon “désormais tu seras pêcheur d’hommes”. Et enfin la colombe de ma troisième photo est le Saint-Esprit, et après la colère du Dieu vengeur de l’Ancien Testament, après l’apport du Nouveau Testament avec le Christ, vient la paix, rameau d’olivier dans le bec de la colombe.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Au-dessus des arcs supportés par les colonnes, tout autour de la nef, des médaillons représentent les évêques de Ravenne. Je ne les montrerai pas tous, ils sont bien trop nombreux. Seulement quelques-uns qui me paraissent plus particuliers. Comme, ici, saint Aderit, successeur de saint Apollinaire et second évêque de Ravenne. Je lis dans trois calendriers catholiques et dans un calendrier orthodoxe qu’il a vécu au troisième siècle. Par ailleurs, je vois que saint Apollinaire, premier évêque de Ravenne, avait été envoyé par saint Pierre en personne, dont il était un disciple, pour évangéliser cette ville où il parvint à convertir et baptiser le tribun et sa femme. Et il est dit qu’il a vécu au deuxième siècle et que cette évangélisation a eu lieu vers l’an 200. Le hic, dans cette histoire, c’est que saint Pierre est mort en 64. Si, à l’époque, son disciple Apollinaire était extrêmement jeune, 18 ans par exemple, cela lui fait quand même cent cinquante-quatre ans en 200, à l’aube du troisième siècle où, de façon très vraisemblable, Aderit a été évêque car ma connaissance on n’a pas retrouvé dans la ville ou ses alentours de sépultures chrétiennes antérieures au troisième siècle. Il faut donc tirer très-très fort sur l’élastique pour l’allonger assez sur la vie de saint Apollinaire entre saint Pierre et saint Aderit. Signalons toutefois que la liste des évêques de Ravenne sur Wikipédia, qui ne cite pas ses sources, fait mourir saint Apollinaire vers l’an 75 (suivi d’un point d’interrogation), ne donne aucune date pour saint Aderit, mais fait mourir son successeur, Éleuchadius, en l’an 112. Ici, la chronologie est tout à fait vraisemblable à partir de saint Pierre.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Celui-ci, c’est saint Probe, le septième évêque de Ravenne. Le médaillon dit qu’il a occupé le siège épiscopal de Ravenne pendant trente-trois ans et qu’il est mort en 174. Cette date également cadre avec la chronologie donnée par Wikipédia, même si elle lui fait assumer ces fonctions en 141, ce qui ne laisse que 29 ans depuis 112 pour caser trois évêques, Marcian, Calocerus et Proculus. Mais où, alors, les calendriers catholiques et orthodoxes ont-ils pêché leurs dates?

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Et maintenant, saint Ursus, le dix-septième évêque de Ravenne. Le médaillon lui attribue un épiscopat de dix-neuf ans et le fait mourir en 396. Il est intéressant de voir que l’artiste s’est appliqué à individualiser les visages, ce dernier étant très différent des deux précédents.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Nous arrivons ici à quelqu’un que nous connaissons bien, saint Ecclesius, le vingt-septième évêque de Ravenne, celui qui a initié la construction de la basilique de San Vitale. Le médaillon nous dit que son épiscopat a duré treize ans et qu’il est mort en 534. Mais plus haut, au début du présent article, me fondant sur ce que dit Wikipédia, je le disais mort en 532 après avoir assumé en 522, soit dix ans…

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Sur le médaillon, je lis “Dominicus a fait le ciborium de cette basilique. Il a siégé 9 ans. Il est mort en l’an 899”. Ce Dominique Ublatella est le cinquante-cinquième évêque de Ravenne.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Venons-en enfin aux célèbres mosaïques de la basilique. D’abord l’arc triomphal, que l’on ne sait trop comment dater, entre le septième et le neuvième siècle. De part et d’autre d’un Christ bénissant représenté dans un médaillon, on reconnaît les quatre évangélistes sous leur forme symbolique ailée, l’aigle de saint Jean, l’homme de saint Matthieu, le lion de saint Marc et le taureau de saint Luc.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

En regardant la photo générale du chœur que j’ai publiée au début de cet article, on voit que l’arc triomphal repose sur des piliers décorés dans leur partie supérieure de deux personnages en pied, dans le registre inférieur de deux bustes. Les personnages en pied sont les archanges Michel et Gabriel, dont le style typique ne laisse aucun doute sur leur datation, ils remontent au sixième siècle.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

En revanche, les bustes que l’on trouve plus bas sont beaucoup plus récents, soit qu’ils aient remplacé d’anciennes mosaïques endommagées, soit que l’on ait trouvé trop nue cette partie du pilier. Ils ne peuvent être antérieurs au douzième siècle. Ce sont saint Matthieu (son nom est indiqué) et probablement saint Luc (qui, lui, n’est pas nommé).

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Et maintenant le chœur avec son admirable abside. Ma photo du début permet de voir des personnages entre les fenêtres. Ce sont quatre évêques de Ravenne que je n’ai pas de mal à identifier, car leurs noms sont inscrits autour de leurs têtes. La notice affichée devant l’église dit que ce sont les quatre premiers évêques de Ravenne, ce qui est complètement faux puisqu’ils sont (ma photo ci-dessus) saint Sévère (vers 308-vers 348, douzième évêque), Ursus (mort vers 396, dix-septième), Ecclesius (dont je retiens les dates 522-532 suite à la discussion ci-dessus, vingt-septième) et Ursicin (successeur d’Ecclesius, disons 533-536). Leur représentation peut être contemporaine de la grande mosaïque au-dessus d’eux, au sixième siècle.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Dans le chœur, sous la demi-coupole de l’abside, juste après les piliers de l’arc triomphal, il y a une mosaïque de chaque côté. Au sujet de celle de ma photo ci-dessus, j’ai trouvé sur Internet –des sites touristiques professionnels, pas des blogs de touristes pressés– les commentaires les plus extravagants. Par exemple, que c’est une copie de celle qui représente Justinien à San Vitale. Il suffit de se rapporter à mon précédent article et de comparer les photos pour voir que ce n’est nullement une copie. Un autre site dit qu’on voit ici l’empereur Justinien et l’impératrice Théodora. Moi, je ne vois pas de femme ici, et les noms inscrits dans la mosaïque n’ont rien à voir avec Justinien.

 

Ce que je vois, c’est l’inscription AR/CO/PUS que je crois devoir interpréter comme “archiepiscopus”, c’est-à-dire archevêque. L’homme ainsi désigné est d’ailleurs tonsuré, ainsi que son voisin qui, mains couvertes, reçoit le parchemin roulé octroyant des privilèges (“privilegia”), remis par cet homme non tonsuré et aux mains découvertes qui, par conséquent, ne peut être que l’empereur. Or l’histoire nous apprend que c’est l’évêque Reparatus (futur archevêque de Ravenne de 671 à 677) qui, au nom de l’archevêque Maurus (644-671), a reçu les privilèges accordés à Ravenne. Au-dessus de la tête de l’empereur, je lis “CONSTANTINVS MAIOR IMPERATOR”, Constantin l’Aîné, empereur. Le premier Constantin qui soit postérieur à la construction de l’église est Constantin IV Pogonate (668-685). Jusqu’à présent, pas de problèmes. Les difficultés arrivent avec la ligne suivante: “HERACLII ET TIBERII IMPERATOR”. Constantin a deux frères, Héraclius et Tibère. C’est à l’évidence d’eux qu’il s’agit. Mais dans la mosaïque, les deux noms Héraclius et Tiberius sont au génitif, qui marque le complément de nom, et que l’on utilise aussi dans le sens de “fils de”; par ailleurs le mot IMPERATOR étant au singulier, et au nominatif (cas du sujet), il ne peut pas se rapporter à ces deux noms. Il faudrait alors comprendre “Empereur d’Héraclius et de Tibère”.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

De l’autre côté du chœur, cette mosaïque ne pose pas de problème d’interprétation, elle est claire: Au centre, sous la main de Dieu, on reconnaîtrait le sacrifice de Melchisédech, même si le nom n’était pas inscrit au-dessus de sa tête. Ce qui nous conduit à voir une représentation des sacrifices évoqués dans la Bible, celui d’un agneau, à gauche, par Abel, tandis qu’à droite c’est celui, par Abraham, de son fils Isaac. Ces deux mosaïques, puisque Constantin IV est représenté sur l’une d’elles et que Reparatus a la charge épiscopale de Ravenne et Classe, sont soit contemporaines de ce règne, soit postérieures, elles remontent donc au dernier tiers du septième siècle, ce qui veut dire qu’elles sont postérieures de plus d’un siècle à la mosaïque de l’abside à laquelle je viens –enfin– maintenant.

Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013
Ravenne 08 : Sant'Apollinare in Classe. Mardi 14 mai 2013

Sur la demi-coupole de l’abside, cette merveilleuse mosaïque dont j’ai lu qu’elle était la plus grande d’Italie, a été réalisée dès la fin de la construction du gros œuvre de la basilique, soit au milieu du sixième siècle. Je dois reconnaître que sur ma photo de cette abside, on distingue très mal, tout au sommet, la main de Dieu qui montre la grande croix qui brille dans son médaillon bleu, avec au centre, tout aussi peu visible sur ma photo, le visage du Christ. En haut, de part et d’autre de la croix, on distingue deux silhouettes vêtues de blanc. Ce sont le prophète Élie et Moïse. Si, entre eux, le Christ apparaît sous la forme de la croix, on comprend qu’il s’agit de la scène de la Transfiguration, où Jésus est apparu entre eux, rayonnant sous sa forme divine, à trois de ses apôtres, Pierre, Jacques et Jean, et c’est ce qui explique le sens de ces trois brebis, qui les représentent. En ces premiers siècles du christianisme, la croix n’était pas tant montrée comme souvenir de la passion et de la mort du Christ, mais plutôt comme symbole de sa résurrection. La croix est sur fond bleu parsemé de quatre-vingt-dix-neuf étoiles, Moïse et Élie sur fond doré. La référence est claire à l’évangile de saint Matthieu, XVIII, 12-14: “Si un homme possède cent brebis et que l’une d’entre elles s’égare, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour partir à la recherche de la brebis égarée? Et, s’il arrive à la retrouver, amen, je vous le dis: il se réjouit pour elle plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. Ainsi, votre Père qui est aux cieux ne veut pas qu’un seul de ces petits soit perdu”. On note que les brebis figurant les apôtres sont en-dessous de ce fond doré, sur le fond de verdure du registre inférieur.

 

La mosaïque, en effet, est fractionnée en deux zones séparées par une large bande où émergent les cimes de grands arbres. Il convient d’y voir des pins stylisés. En effet, la pinède de Classe est fameuse depuis l’Antiquité. Elle occupe à ce jour une surface de neuf cents hectares. Bien après sa représentation dans cette mosaïque, on la retrouve dans la littérature sous la plume de nombre de grands auteurs. Par exemple Dante dans le Purgatoire, XXVIII (“La divine forêt épaisse et vive”):

Vago già di cercar dentro e dintorno

La divina foresta spessa e viva,

Ch’agli occhi temperava il nuovo giorno

Dante, Purgatoire, XXVIII 1-3

 

Et puis c’est Boccace dans le Decameron qui l’évoque (“À Ravenne... entré d’un demi-mille dans la pinède”): In Ravenna, antichissima città di Romagna, furon già assai nobili e ricchi uomini, tra' quali un giovane chiamato Nastagio degli Onesti […] Esso bene un mezzo miglio per la pigneta entrato, […] vide venire per un boschetto assai folto d'albuscelli e di pruni, correndo verso il luogo dove egli era, una bellissima giovane ignuda, scapigliata e tutta graffiata dalle frasche e dà pruni.

 

Au dix-septième siècle, John Dryden, Theodore and Honoria (“dans un vaste bosquet de pins”): Of all the Cities in Romanian Lands,

The chief, and most renown’d Ravenna stands [...]

Alone he walk’d, to please his pensive Mind,

And sought the deepest Solitude to find:

’Twas in a Grove of spreading Pines he stray’d,

The Winds, within the quiv’ring Branches plaid,

And Dancing-Trees a mournful Musick made.

 

Ou encore Byron, Journal, January 4th, 1821 (“Même pas pu aller à cheval dans la forêt”): This morning I got me up late, as usual – weather bad – bad as England – worse. The snow of last week melting to the sirocco of to-day, so that there were two d—d things at once. Could not even get to ride on horseback in the forest.

 

Entre ces arbres et d’autres plus petits s’étend un tapis de verdure, de fleurettes, d’oiseaux, comme au Paradis Terrestre, et au milieu saint Apollinaire bras écartés en position d’orant. Les abeilles dorées qui constellent sa chasuble sont symbole de l’éloquence. Tout en bas, convergeant vers lui dans un rideau de fleurs plus grandes, douze agneaux comme les douze apôtres, figurant le peuple des fidèles se regroupant autour de leur évêque qui a évangélisé la ville et en est le saint patron. Si les apôtres sont douze, si c’est ce nombre qui représente l’ensemble du peuple de Dieu à Ravenne, c’est parce que ce nombre symbolise la complétude, la finitude, la totalité, l’unité. C’est ainsi, également, qu’on dénombre les douze tribus d’Israël.

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Published by Thierry Jamard
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