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9 juillet 2016 6 09 /07 /juillet /2016 23:55
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

S’il fallait citer une référence littéraire pour chaque langue, ce serait Molière pour le français, Shakespeare pour l’anglais, Cervantès pour l’espagnol, Goethe pour l’allemand, Dante pour l’italien… Ci-dessus, un buste de Dante en plâtre recouvert de vernis métallique donnant l’impression du bronze. En 1921, au moment du sixième centenaire de la mort du poète, identifiant les ossements de Dante, l’anthropologue Fabio Frassetto les a mesurés et c’est en partant de ces données qu’Alfonso Borghesani (1882-1964) a réalisé ce buste. Beaucoup plus près de nous, en 2007, utilisant les technologies nouvelles de l’informatique et partant des mesures laissées par Frassetto, une équipe de l’université de Bologne conduite par le professeur Giorgio Gruppioni, archéologue, a réalisé une image de synthèse, virtuelle, du visage de Dante.

 

L’auteur de la Divine Comédie, Dante Alighieri, est florentin par sa famille et par sa naissance en 1265. Du nord au sud de l’Italie, on parlait –et on parle encore– nombre de dialectes, et c’est pour une bonne part grâce à lui si c’est le toscan qui est aujourd’hui la langue officielle du pays. Dans la querelle, on peut même dire la guerre, entre les guelfes partisans de la prééminence du pouvoir temporel du pape sur celui de l’empereur, et les gibelins partisans de l’empereur, Dante est comme l’a été son père un guelfe très engagé. Mais à Florence, qui à deux reprises au cours du siècle avait réformé sa constitution dans le sens de la démocratie, un désaccord naît entre les guelfes dits noirs qui veulent ôter tout pouvoir à la noblesse, soutenus en cela par le pape Boniface VIII qui y voit le moyen de renforcer l’influence de l’Église au détriment de celle des potentats locaux, et les guelfes dits blancs partisans de l’autonomie complète de leur ville mise en péril par l’ingérence de la papauté et qui estiment dangereux de donner encore plus de pouvoir au peuple.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

Reproduction du buste de Dante en plâtre réalisé par le sculpteur Vincenzo Vela (1822-1891), qui a été utilisé en 1921 pour les travaux de reconstitution des traits du poète. Ce buste, comme le précédent, a été photographié au musée Dante, à Ravenne.

 

Dante se range du côté des guelfes blancs. En 1301, le représentant du pape prend Florence avec la collaboration des guelfes noirs, les blancs sont jugés, Dante est accusé –sans doute injustement– de concussion et –cela c’est bien réel– d’insoumission au pape. Il a trois jours pour s’avouer coupable et payer une amende de 5000 florins. Criant à l’injustice, il refuse. Lors d’un second jugement en 1302 il est condamné au bûcher s’il est pris, et tous ses biens sont confisqués. Il s’enfuit en exil. Un exil d’errance dans le nord de l’Italie, puis peut-être jusqu’à Paris (?). Suite à ces événements, les clivages politiques se sont trouvés modifiés: considérés comme ennemis de Florence, les guelfes blancs se sont naturellement rapprochés des gibelins, et les guelfes noirs se sont alliés à la noblesse florentine. Gibelin, Dante l’est presque devenu, puisqu’il met tous ses espoirs dans l’empereur Henri VII venu avec son armée mettre de l’ordre en Italie.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

Il existe un masque mortuaire que la tradition attribue à Dante et que l’on appelle “masque Torrigiani”, qui a été utilisé en 1921 pour les reconstructions du visage de Dante montrées sur mes photos précédentes. Le musée Dante, à Ravenne, en possède la copie ci-dessus en marbre.

 

C’est finalement chez un guelfe, Guido da Polenta (1273-1323), seigneur de Ravenne, neveu de Francesca da Rimini (dans la Divine Comédie, Dante évoque l’histoire vraie de l’amour de Francesca pour le frère de son mari, qui a tué les deux amants), qu’il va trouver refuge pour les dernières années de sa vie, peut-être à partir de 1318. Son œuvre majeure, la Divine Comédie, commencée en exil en 1306, il l’achèvera à Ravenne. En 1316, Florence avait autorisé le retour des exilés et leur amnistie, à la condition qu’ils paient une amende et se soumettent à un rituel réservé jusque-là aux criminels graciés. Déshonneur que Dante avait refusé. Il va mourir à Ravenne de la malaria en 1321, âgé de cinquante-six ans. Le décret de son bannissement sera révoqué par Florence en 2008. Non, non, il n’y a pas d’erreur de frappe, je dis bien 2008. Il leur en a fallu du temps, aux Florentins, pour revenir sur leurs erreurs et leur intolérance.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

Dante était déjà célèbre de son vivant. C’est donc non seulement en tant qu’ami, mais aussi au titre de sa fonction de seigneur de Ravenne, que Guido da Polenta a organisé les funérailles de Dante. Le corps du poète a été déposé dans un sarcophage antique, dans une chapelle latérale de la basilique San Francesco. Guido da Polenta avait l’intention de construire un beau monument funéraire, mais avant que cela se réalise il a été déposé et contraint à s’exiler de Ravenne, et la sépulture de Dante est restée plus modeste que prévu. Boccace a décrit le déroulement des funérailles, et à partir de cette description le peintre Carlo Wostry (1865-1943) a peint à l’aquarelle, en 1921, ce qui était destiné à devenir une fresque décorant l’abside de San Francesco. Cette aquarelle est gardée au musée Dante de Ravenne.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

Après sa mort, il se passe à peine sept ans avant que le cardinal légat Bertrando del Poggetto, qui a déjà fait brûler un livre de Dante, veuille récupérer son corps pour le faire brûler et en disperser les cendres. Dante n’a donc pas été réhabilité par Florence, mais cela n’a pas empêché la ville dès la fin du quinzième siècle, vu la si haute réputation du poète, de réclamer sa dépouille. Sans vergogne. Ravenne a refusé. À bon droit. Mais voilà qu’en 1519 le pape Léon X, un Médicis –donc Florentin– fils de Laurent le Magnifique, a signé une décision autorisant Florence à aller chercher le corps de Dante à Ravenne, comme l’avait réclamé une pétition portant la signature de Michel-Ange. Apprenant cela, les moines percent le mur du cloître, puis le mur de l’église adjacente, ainsi que la paroi du sarcophage, pour récupérer en cachette les restes de Dante et les cacher en lieu sûr. Quand ils arrivent, les émissaires de Florence trouvent la tombe vide. Le secret sera bien gardé, mais transmis de génération de moines en génération de moines. Un siècle et demi plus tard, le prieur du monastère San Francesco a transféré les ossements dans la cassette de bois de 29x78x25 centimètres que l’on voit sur ma photo, et a écrit dessus, en latin “Ossements de Dante déposés ici par moi, frère Antonio Santi, en l’année 1677, le 18 octobre”.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

En 1780, le cardinal Luigi Valenti Gonzaga, légat du pape, charge l’architecte Camillo Morigia de construire une chapelle funéraire indépendante de l’église pour accueillir le sarcophage contenant les os de Dante. C’est le monument que nous voyons aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire, je pense, d’être un grand latiniste pour traduire l’inscription sur le linteau, “Tombeau du poète Dante”. Au-dessus, cette sculpture représente le cardinal Gonzaga et ses armoiries. La cassette va donc réapparaître, mais pendant les travaux, pendant le transfert, les frères se relaient en permanence auprès des ouvriers pour s’assurer que leur poète ne sera pas volé. Même vigilance, ensuite, auprès de la chapelle.

 

Trente ans passent. En 1810, sur décision de Napoléon tous les couvents d’Italie sont fermés et les ordres religieux sont dissous. Depuis 1519, cela faisait presque trois siècles que les moines de San Francesco gardaient les restes de Dante. Les frères sont donc dispersés, les gens viennent se recueillir devant la tombe de Dante, convaincus qu’il s’y trouve encore. Or voilà qu’en 1865, pour le sixième centenaire de sa naissance, on entreprend des travaux dans l’église et, tout à fait par hasard, on tombe sur cette cassette, dont aucun être encore vivant n’a connaissance, qui était enfouie sous la pierre de seuil d’une porte murée depuis longtemps entre le cloître et la basilique. L’inscription ne laisse aucun doute sur l’identification des ossements. Craignant les conséquences de la dissolution de leur ordre franciscain, les moines avaient ouvert le sarcophage, en avaient ôté la précieuse cassette et l’avaient de nouveau dissimulée. Puis, dispersés, ils n’avaient pu transmettre leur secret à personne. À présent la cassette en sapin est au musée et les restes du poète sont bel et bien dans la chapelle funéraire.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

Cette chapelle est fermée du soir au matin, ce qui permet d’apprécier ses belles portes de bronze. Mais quand la chapelle est ouverte, il vaut la peine de voir aussi l’envers de ces portes.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

À l’intérieur, a été placé bien en face de l’entrée le sarcophage dans lequel Dante avait été enseveli dès le lendemain de sa mort et où ses ossements ont été réintégrés après avoir été retrouvés.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

Bernardo Bembo, préteur vénitien de Ravenne, fait réaliser en 1483 par Pietro Lombardo un bas-relief sur plaque de marbre représentant Dante pensif devant son écritoire. Ce bas-relief a été transféré dans la chapelle funéraire, et c’est lui que l’on peut voir au-dessus du sarcophage. Vers le milieu du dix-neuvième siècle, Attilio Runcaldier (1801-1884) reproduit, en peinture à l’huile, la représentation que Lombardo avait faite de Dante sur le bas-relief. Ce tableau est au musée Dante.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

Je ne sais si les autorités de Ravenne, après la mort de Mussolini et la volte-face de l’Italie contre l’Allemagne hitlérienne, craignaient le vol des restes de Dante par les armées nazies qui occupaient la place, ou redoutaient que les bombes lancées par les Alliés pour les déloger n’anéantissent à la fois la chapelle et les ossements, mais ce qui est sûr c’est que du 23 mai 1944 au 19 décembre 1945 “les os de Dante ont reposé en sécurité sous ce tumulus”. En sécurité… quand on voit les cratères creusés par les obus, je n’en suis pas sûr du tout.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

La cassette de sapin, le tableau et les bustes, le masque mortuaire, le tableau des funérailles, j’ai beaucoup parlé du musée Dante à Ravenne. Il convient de le montrer. Quand les moines ont pu revenir, ils n’ont pas réintégré leur ancien couvent, désormais occupé par la Cassa di Risparmio di Ravenna (La Caisse d’Épargne de Ravenne). Dans les bâtiments qui entourent le cloître a pris place le musée du grand homme.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

Voici l’une des salles du musée. Ici, sur les murs, sont fixées les plaques des associations Dante qui ont vu le jour un peu partout dans le monde. Par exemple, sur le bord droit de ma photo on distingue que cette plaque appartient à une société américaine. En-dessous, sur le meuble, non! ce clavier d’ordinateur n’est pas celui sur lequel Dante a composé sa Divine Comédie!

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

D’aucuns ont voulu voir en Béatrice, l’inspiratrice de Dante, une figure allégorique, un symbole, un idéal. Il semblerait qu’en fait elle ait été bien réelle, une certaine Bice, fille de Folco Portinari, mariée à Simon De’ Bardi, morte en juin 1290. Il avait neuf ans quand il l’a vue pour la première fois, il l’a revue neuf ans après. Dans la Divina Commedia, Dante est guidé dans l’Enfer et dans le Purgatoire par le poète latin Virgile. Mais Virgile, ayant vécu avant la venue du Christ sur terre, ne peut pénétrer dans le Paradis, et c’est Béatrice qui y guide le poète. Mais mon sujet étant la Ravenne de Dante, non l’œuvre de l’écrivain, je n’irai pas plus loin dans l’analyse du rôle de Béatrice.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

En commençant cet article, je disais que Dante symbolisait à lui seul la littérature italienne. Et il est certain que son œuvre est mondialement connue, et que la Divine Comédie est traduite dans d’innombrables langues. Le musée expose quelques-unes de ces traductions, parmi lesquelles j’ai choisi ici un exemplaire en chinois, un exemplaire en arabe, un exemplaire en népalais, pour montrer que ce ne sont pas que les civilisations occidentales qui s’intéressent à Dante.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

Normalement, la bibliothèque ne fait pas partie du musée, elle ne se visite pas, mais nous y avons été accueillis avec beaucoup de gentillesse. Outre de très nombreuses études, il s’y trouve aussi de remarquables reproductions d’enluminures anciennes, exécutées à la main. Je n’ai pas résisté à l’envie d’en photographier quelques-unes pour les présenter ici. À noter que la dernière représente la célèbre pinède de Ravenne.

Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013
Ravenne 12 : Dante, sa tombe, le musée. Mai 2013

Faisant l’angle de deux rues, juste en face de la chapelle funéraire et du musée, cette grande maison a hébergé Dante pendant les années qu’il a passées à Ravenne. En 1936 a été créée ici, autour de sa maison, de sa chapelle funéraire, de la basilique San Francesco, une “Zone de Dante”, une zone de silence, c’est-à-dire de recueillement. Ravenne avait accueilli Dante, il y est honoré. Florence voudrait bien le faire aussi, c’est trop tard. Dans leur église Santa Croce, les Florentins ont placé les sépultures de leurs grands hommes, Michel-Ange, Galilée, Machiavel, Rossini et bien d’autres célébrités, il y ont aussi mis une tombe pour Dante, mais elle est vide. C’est un cénotaphe. Sur le parvis, il y a en outre une statue du poète sur un haut piédestal. Maigre consolation, car Ravenne ne cédera pas.

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Published by Thierry Jamard
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