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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 23:55

Dans mon précédent article, au gré de balades dans Berlin, j’ai eu l’occasion de parler de deux périodes extrêmement douloureuses qu’a vécues l’Allemagne au cours du vingtième siècle, et Berlin en particulier en tant que capitale. Capitale détrônée au profit de Bonn sur le plan politique en Allemagne fédérale pendant les années de partition du pays. Ce sont l’époque nazie et son cortège d’atrocités, antisémites entre autres, puis l’époque communiste avec sa privation de liberté et sa pauvreté économique. Courageusement, le Berlin d’aujourd’hui refuse de fermer les yeux sur ce passé, eh bien oui, cela a été l’Allemagne, eh bien oui, une partie du peuple allemand y a pris une part active, mais non, l’âme allemande n’est pas là, on doit avoir l’honneur de battre sa coulpe, on doit être capable de se souvenir, de ne rien oublier, tout en sachant tourner la page.

 

J’ai dit “courageusement”. Car il en faut, du courage, pour regarder tout cela en face. Berlin le fait. Nous avons vu deux expositions de rue qui ont longuement retenu notre attention.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Cette exposition-ci montre, avec des photos commentées, des étapes du développement de la terreur nazie. Le 30 janvier 1933, Hitler est nommé chancelier. Un mois après, le 27 février, c’est l’incendie du Reichstag, le parlement allemand (la photo ci-dessus). Certains historiens pensent que des agents du nazisme ont pu allumer le feu, mais on trouve sur place un jeune Néerlandais communiste, Marinus van der Lubbe, qui semble déséquilibré et joue avec le feu, et c’est lui qui est inculpé, sans véritable preuve, à moins qu’il ait été poussé précisément par les agents de Hitler. Dès le 28 février, Hitler fait arrêter 4000 communistes allemands accusés de complot, mais aussi socio-démocrates, syndicalistes, etc., et Hindenburg signe le décret qui suspend les libertés fondamentales. Beaucoup d’autres opposants, partisans de la démocratie et de la liberté, s’exilent pour échapper aux purges. Et le jeune pyromane présumé sera exécuté.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Nouvelles élections au Reichstag le 5 mars 1933. Pressions, manipulations, fraudes en grand nombre. Et malgré tout cet appareil, la coalition nationaliste ne gagne la majorité que de très peu. Mais gagne la majorité. Le 21 mars, sur les habiles conseils de Goebbels, ministre de la propagande, Hitler célèbre dans l’église de Potsdam où est enterré Frédéric II l’intronisation du nouveau Reichstag. Ému, le maréchal Hindenburg serre la main de Hitler (photo ci-dessus). Le 23 mars le Reichstag vote lui-même sa propre incapacité à travers le “décret d’habilitation” décerné au chancelier. Désormais, tous les pouvoirs sont “officiellement” entre les mains du chancelier.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Le national-socialisme (nazisme) se fonde sur une idéologie raciste et antisémite. Le premier avril 1933 à partir de 10h, des SS et des SA en uniforme sont venus monter la garde devant les magasins tenus par des Juifs, devant les cabinets médicaux, les cabinets d’avocats juifs, brandissant des pancartes rédigées en allemand et en anglais qui appelaient au boycott de ces établissements. C’était la première des mesures prises à l’encontre des Juifs pour les pousser hors du pays. Évidemment, avec la guerre et l’occupation des pays où ils s’étaient réfugiés et où d’autres étaient installés depuis longtemps, ce n’était plus suffisant pour les Nazis et, en 1941, a commencé la déportation systématique suivie de l’extermination.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Cette photo est intitulée 5 avril 1933, Raid sur le Scheunenviertel. Tel est le nom du quartier proche de l’Alexanderplatz. Et ce jour-là, des SS, des SA, des membres de la police spécialisée “Wecke z. b. V.”, lancent une opération contre les Juifs d’Europe de l’Est, avec contrôles d’identité, fouilles au corps, perquisitions en règle. Et cela volontairement au grand jour, sous les yeux du public. Les photographes, les journalistes de la presse écrite, de la radio, étaient convoqués pour en assurer la publicité.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Dès janvier 1933, les SA (Troupes de Choc) comptent quatre cent vingt mille membres, qui se considèrent un peu comme une armée révolutionnaire. Déjà avant la prise du pouvoir par les Nazis, les SA assassinaient les opposants, mais désormais ils investissent dans les quartiers des maisons où ils torturent les détenus politiques. Le 21 mars, “jour de Potsdam”, ouvre à Oranienburg, en Prusse près de Berlin, le premier camp de concentration puis, très vite au cours du printemps d’autres camps ont également ouvert –dont Dachau, près de Munich–, pour y recevoir les communistes, les socio-démocrates, ainsi que les syndicalistes et, bien sûr, les Juifs.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Au cours du printemps et de l’été 1933, des milliers d’opposants politiques sont poursuivis, arrêtés, torturés, assassinés ou expulsés. Rien qu’en Prusse, pendant les mois de mars et d’avril, 450 personnes sont assassinées et vingt-cinq mille personnes sont arrêtées à titre conservatoire. Un exemple de la terreur qui s’instaure: en juin 1933, à Köpenick, lors du “week-end sanglant”, quatre-vingt-dix socio-démocrates et communistes sont passés par les armes. Le 14 juillet 1933 est promulguée la “Loi pour la protection de la santé héréditaire”, dont la conséquence est que depuis ce moment et jusqu’en 1945 les médecins ont rendu stériles au moins quatre cent mille personnes, évidemment contre leur gré.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013
Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013
Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Ailleurs, c’est une autre exposition de rue. Le thème est le même, mais pris sous un autre angle: “Diversité détruite, 1933-1938-1945”. On nous explique qu’à la fin des années 1920 Berlin était une gigantesque métropole de culture et de science, peuplée aussi bien de migrants que de Berlinois d’origine. Mais la terreur imposée lors de l’arrivée des Nazis au pouvoir en 1933, puis les pogroms de 1938 ont fait disparaître un nombre incalculable d’intellectuels, les uns fuyant cette ville et ce pays, les autres victimes des assassinats politiques ou racistes. Cette exposition est dédiée à leur mémoire.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Auprès des textes explicatifs, il y a quelques photos. Je n’en montrerai qu’une seule, significative de la mutilation de la diversité culturelle. Magnus Hirschfeld est un socialiste juif homosexuel, ce qui fait pour les Nazis trois motifs de haine à l’encontre d'un seul homme. Il anime en outre son Institut pour la recherche sexuelle. Le 6 mai 1933, des étudiants pillent la bibliothèque de cet institut: tel est le sujet de cette photo.

 

Le 7 avril 1933, un mois auparavant, la “Loi pour la restauration du service civil professionnel” ouvrait la porte à la révocation de bibliothécaires pour motif politique ou pour motif racial. Puis les bibliothèques étaient expurgées de tout ce qui n’était pas conforme à l’idéologie officielle du parti au pouvoir. Une liste noire de livres à proscrire a été établie, puis imposée à toutes les bibliothèques. C’est ainsi que s’est trouvé prohibé le livre des Aventures de Maya l’abeille, parce que dû à Waldemar Bonsels, qui était proscrit. Rien qu’à Berlin, ce sont environ dix mille livres de bibliothèque qui ont été confisqués et brûlés publiquement le 10 mai 1933, tandis que sur place Goebbels, le ministre de la propagande, prononçait un violent discours relayé en direct par la radio. Le même jour, d’autres autodafés de livres avaient lieu de la même manière dans d’autres villes universitaires d’Allemagne.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Outre ces informations générales sur le climat de l’époque à Berlin, l’exposition présente un très grand nombre de portraits de personnages qui ont dû s’exiler ou qui ont été tués. Comme le montre ma photo plus haut, sur deux très longues rangées des colonnes cylindriques portent chacune sur deux niveaux la représentation de plusieurs personnages. Dans le cadre de cet article je n’en retiendrai que cinq. Ci-dessus, c’est Simon Dubnow (1860-1941). Il est l’un des plus importants chercheurs sur l’histoire juive. Il vivait à Saint-Pétersbourg quand est advenue la Révolution d’Octobre avec les Bolchéviques. Cela l’a amené, dans les années 1920, à émigrer à Berlin. Avec l’arrivée des Nazis au pouvoir, il doit repartir, il retourne dans sa famille à Riga (Lettonie). Mais quand les troupes allemandes ont occupé la Lettonie, il a été victime de la liquidation du ghetto de Riga.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Arno Nadel (1878-1943) est un musicologue, un écrivain, un peintre. Depuis 1916, il était maître de la chorale de la synagogue orthodoxe de Kottbusser Ufer. Les pogroms de 1938 lui ont valu d’être emprisonné plusieurs semaines au camp de concentration de Sachsenhausen, ce qui l’a profondément traumatisé. Sa femme et lui ont ensuite été déportés à Auschwitz en mars 1943 et mis à mort dès leur arrivée.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

À présent, nous trouvons une danseuse en solo de l’opéra municipal de Berlin, Ruth Sorel-Abramowitsch (1907-1974), qui dansait ses propres compositions. Dès 1930, elle a été cataloguée comme une artiste subversive. On ne peut alors s’étonner que lors de l’arrivée des Nazis au pouvoir en 1933 elle soit renvoyée, son identité juive étant mise en avant pour justifier cette décision à son encontre. Elle fuit alors et se réfugie à Varsovie, où en interprétant sa création Salomé elle gagne un concours international de danse solo. En 1940, elle est contrainte de s’enfuir de Pologne, elle s’établit alors au Canada où elle crée son propre groupe de danse. On imagine la souffrance endurée lors de ces fuites successives, mais au moins a-t-elle eu la vie sauve. Et la diversité culturelle et artistique de Berlin a encore été perdante.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Tout le monde connaît À l’ouest rien de nouveau, d’Erich Maria Remarque (1898-1970), avec les idées pacifiques que véhicule ce roman publié en 1929, ainsi que son adaptation cinématographique de 1930. Mais ce pacifisme n’est pas du goût des Nazis, et le livre fait partie des œuvres sacrifiées dans le grand autodafé du 10 mai 1933. Sans attendre ce jour, Remarque a fui l’Allemagne et s’est réfugié en Suisse. Le pouvoir allemand l’a démis de sa citoyenneté.

Berlin, expos de rue contre le nazisme. 31 juillet 2013

Une figure remarquable, Regina Jonas (1902-1944). Orpheline de père à onze ans, elle est élevée par sa mère dans une grande pauvreté. Le rabbin d’une petite synagogue orthodoxe ayant décidé de la protéger, il finance ses études de sorte qu’elle obtient son Abitur et devient institutrice. Poursuivant ses études à l’Académie des sciences du judaïsme, elle écrit une thèse sur “Une femme peut-elle être rabbin selon les sources halakhiques?” à la suite de quoi elle souhaite être ordonnée Rabbin mais se heurte au refus de deux rabbins. Elle en trouve enfin un qui est convaincu par les conclusions de sa thèse. En 1935, à l’âge de 33 ans, elle est la toute première femme à être ordonnée rabbin. Plus tard, sa mère et elle seront envoyées au ghetto juif, puis déportées en 1942 à Theresienstadt, où elle continuera de pratiquer. Deux ans plus tard, en 1944, elle sera exécutée. Cette forte personnalité qui avait été en butte à l’antiféminisme de ses pairs et à la vindicte raciste de ses persécuteurs a été volontairement “oubliée” pendant de longues années. Sa personnalité et son parcours –que j’ignorais totalement– m’ont tellement impressionné que j’ai tenu à terminer par elle le présent article.

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Published by Thierry Jamard
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