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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 23:55

Le musée du Luxembourg propose une exposition “Chagall entre guerre et paix”. Les expositions du Luxembourg sont toujours de qualité, et de plus Natacha et moi aimons tous les deux Marc Chagall. Pas d’hésitation, donc, nous y allons. D’autant plus que Chagall est né en 1887 non loin de Vitebsk, dans l’actuelle Biélorussie, le pays de Natacha, et y a vécu jusqu’en 1910, lors de son départ pour Paris. La Biélorussie est relativement peu connue en France, ou mal connue, et ce n’est pas son régime dictatorial actuel qui y favorise le tourisme, malgré les nombreux lieux d’intérêt culturel qui s’y trouvent. Il est donc souhaitable de montrer que ce pays a un passé, a donné naissance à des artistes, mais malheureusement la plupart des revues concernant cette exposition, la majorité des livres d’art, présentent Chagall comme un peintre russe. Certes, à l’époque de sa naissance et encore jusqu’en 1917 après son départ pour la France, Vitebsk faisait partie de l’Empire russe des tsars et ce n’est qu’après la Révolution d’Octobre et une brève période d’indépendance que cette moitié orientale du pays a constitué l’une des Républiques de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (U.R.S.S.), et un pays indépendant à partir de juillet 1990.

 

Je reviens sur son lieu de naissance, parce qu’il y situera nombre de ses tableaux, ou en introduira des éléments, même quand il peint Paris. Je disais “non loin de Vitebsk”. En fait, c’est à Liozna, un bourg situé à une petite cinquantaine de kilomètres de la grande ville. Sur Wikipédia, je trouve des évaluations de la population de Liozna, en 1880 sept ans avant la naissance du peintre –1536 habitants– puis en 1910, l’année de son départ pour Paris –2885 habitants–, ce qui explique les nombreux animaux de la campagne (coqs, chevaux, chèvres) sous son pinceau. Mais voyons quelques-unes des œuvres présentées.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Pour présenter à la fois l’homme et son œuvre, il est logique de commencer par son Autoportrait devant la maison (huile sur carton marouflé sur toile), de 1914. Cette année-là, Chagall est retourné pour un petit séjour à Vitebsk, sans se douter que la guerre va éclater et le retenir beaucoup plus longtemps que prévu. La maison est correcte, propre, mais pas riche. Il faut dire que Chagall n’est pas né dans une famille de grands aristocrates richissimes, il est plus modestement le fils d’un marchand de harengs et la famille compte neuf enfants, dont il est l’aîné.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

En 1909, Chagall rencontre Bella Rosenfeld, la fille de riches bijoutiers, et c’est le coup de foudre. Elle n’a alors que quatorze ans… Lorsqu’il est contraint de se réinstaller à Vitebsk, il la revoit et, en 1915, ils se marient et partent s’établir à Petrograd, comme vient d’être rebaptisée Saint-Pétersbourg, nom qu’elle gardera jusqu’à ce qu’en 1924 elle devienne Leningrad. Bella deviendra écrivain, mais là n’est pas mon sujet d’aujourd’hui, sauf pour constater que ce sont deux artistes dont les sensibilités s’accordent. Dès 1916 naît leur fille Ida. C’est dans cette même année 1916 qu’à Petrograd il peint Bella et Ida à la fenêtre (huile sur carton, marouflé sur toile).

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

1914. Chagall est juste revenu dans son pays natal. La guerre, qui éclate, colore sa peinture de tristesse. Ici, Le Vieillard, aux encres de couleur sur papier.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Encore une œuvre de 1914, cette fois-ci aquarelle, encre, lavis, gouache sur papier fixé sur papier gaufré brun. J’évoquais tout à l’heure l’omniprésence des animaux domestiques chez Chagall, et voici une chèvre occupant la diagonale de l’œuvre, son pelage blanc tranchant avec le noir du vêtement de l’homme et le brun de l’arrière-plan. L’autre élément est le Juif. Chagall est né dans une famille juive et celle qui va devenir sa femme est Juive également. Bien qu’il ne soit pas fondamentalement pratiquant de sa religion, il ne se présente pas comme inspiré par tel style ou tel sujet, mais comme un Juif qui s’est fait peintre. Par conséquent il ne peint pas un homme et une chèvre, mais Le Juif et la chèvre (avec l’article défini “le” et “la”).

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Couple de paysans, départ pour la guerre: crayon, encre, gouache blanche, 1914. La guerre et ce qu’elle implique, nous voici au cœur du sujet. Et cela justifie le titre de l’exposition.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Quelques années ont passé, avec leur lot d’événements. En 1917, il y a eu la grande Révolution d’octobre. Appartenant à une classe sociale défavorisée et n’ayant pas encore atteint à la célébrité qui apporte l’aisance malgré une reconnaissance grandissante de son talent, Chagall penche du côté des révolutionnaires, d’autant plus qu’ils ont proclamé l’égalité de tous les citoyens, ce qui intègre enfin les Juifs dans la société. Le voilà nommé commissaire des Beaux-Arts de Vitebsk et directeur d’une école populaire des Beaux-Arts. Quand il célèbre le premier anniversaire de la Révolution, son interprétation et son style font l’objet d’un rejet, il est démis de ses fonctions. En 1920 il part s’installer à Moscou, puis quitte Moscou pour Berlin en 1922 et Berlin pour Paris en 1923. C’est à Paris qu’il peint, en 1924, cet Homme-coq au-dessus de Vitebsk, une peinture à l’huile sur carton, avec ce coq rutilant qui se fond dans un homme portant dans sa main une lampe à pétrole, et ce décor qui, malgré le nom de Vitebsk dans le titre, illustre plutôt le village natal du peintre.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

En 1930, le célèbre galeriste et éditeur d’art parisien Ambroise Vollard demande à Chagall des illustrations pour la Bible. Chagall se met au travail et produit des gouaches préparatoires. En 1931, il part chercher l’inspiration en Palestine. C’est cette année-là qu’il peint cette Création d’Ève, une gouache sur papier. En 1939, les quarante premières gravures concernant la Genèse et l’Exode sont prêtes. Or il advient qu’au cours d’un voyage en voiture, Vollard dort sur le siège arrière. Une statuette est posée sur la plage arrière. Un cahot fait tomber la statuette sur la nuque de Vollard, qui est tué net. Chagall cesse sa production pour la Bible. Il la reprendra cependant plus tard, en 1948, lorsqu’il reviendra de son exil aux États-Unis dont je vais bientôt parler, et son travail sera publié en 1956 par Tériade, ce Grec de l’île de Lesbos que nous connaissons bien, notamment pour avoir révélé Théophilos dont je parle dans plusieurs articles. Chagall avait d’ailleurs collaboré à plusieurs reprises à la revue Verve fondée par Tériade en 1937.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

En 1933, l’antisémitisme qui avait fait rage en France au moment de l’affaire Dreyfus à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième n’est pas éteint, mais les Juifs de France ont la nationalité française et la loi leur reconnaît tous les droits civiques. Mais en Allemagne, c’est le début de la montée d’Hitler et du nazisme. Chagall imagine cette encre, gouache, aquarelle sur papier vergé filigrané, La Thora sur le dos. Un exil qu’il devra subir quelques années plus tard. En 1937 pourtant il avait obtenu la naturalisation française.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

C’est vers 1940 que Chagall peint La Crucifixion, à l’aquarelle et encre sur papier. Même si le Christ était juif, même si c’est dans les synagogues que les apôtres prêchaient et opéraient les premières conversions au christianisme, on sait combien pendant des siècles les Chrétiens ont accusé les Juifs d’être des déicides, ont fait peser sur ce peuple la responsabilité de la mort de Jésus, pourtant condamné et exécuté par les Romains. On peut alors s’étonner que le thème de la Crucifixion revienne si souvent dans l’inspiration de ce peintre juif. Mais il ne faut pas oublier qu’il était tout, sauf fanatique, et pour lui Jésus crucifié représente et symbolise la souffrance humaine, apportée par des hommes à d’autres hommes. La guerre, qui en ce moment même se déchaîne en Europe, en est l’expression la plus horrible. Et puis Chagall unit les deux religions: autour des reins du Christ, ce n’est pas le traditionnel linge blanc qui cache sa nudité, mais un talit, ce châle de prière juif, et près du sol on entrevoit un chandelier à sept branches. Les maisons de l’arrière-plan évoquent la Biélorussie, et un coq noir survole la scène.

 

Dans Le Cirque, en 1967, Chagall écrit: “Quand je peins une Crucifixion ou un autre tableau religieux, je ressens presque les mêmes sensations que j’éprouvais en peignant des gens du cirque, et cependant il n’y a rien de littéraire dans ces peintures et il est fort difficile d’expliquer pourquoi je trouve une ressemblance psycho-plastique entre ces deux genres de composition”.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013
Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

En 1937, l’année où il acquérait la nationalité française, Chagall apprend qu’en Allemagne les Nazis ont saisi ses œuvres dans les galeries publiques et que trois d’entre elles figurent à Munich dans une exposition intitulée L’Art dégénéré (Entartete Kunst). Il s’éloigne de Paris, passe la Loire et s’installe à Gordes. Et quand, en 1940, sont promulguées les lois raciales, la situation devient très risquée. Bella et Marc sont arrêtés à Marseille en 1941. Ils parviennent cependant à échapper à la police collaborationniste grâce à l’aide d’un journaliste américain. Il n’est plus question de rester en France et le couple s’exile aux États-Unis. Ida réussit à faire parvenir à New-York toutes les œuvres de son père qu’il avait conservées dans son atelier. Ces événements qui le touchent dans sa personne, mais plus encore les atrocités commises sur ses congénères en Europe et dont il est informé, rendent sa peinture sombre et pessimiste. Ci-dessus, ma première photo représente La Guerre, une encre sur papier de 1943. Ma seconde photo représente une œuvre beaucoup plus tardive, 1964, et c’est une Esquisse pour La Guerre, une gouache et encre de Chine sur papier.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Ce tableau à la gouache et détrempe sur papier appliqué sur toile date de 1943. Chagall est en exil à New-York et les armées des Nazis occupent sa terre d’origine, la Biélorussie, ainsi que sa terre d’élection, la France. De façon récurrente les images du passé reviennent dans ses œuvres, et des images où il est présent. Ici, il a peint Dans mon pays, et l’on y voit une maison de Liozna, une chèvre, un cheval, un coq, et un couple enlacé qui ne peut être que celui de Marc et Bella. D’ailleurs, déjà en 1942, à la demande du chorégraphe Léonid Massine, il a créé les décors et les costumes du ballet Aleko, au Mexique, d’après Les Tziganes, de Pouchkine, sur une musique de Tchaïkovski, ce qui lui avait donné l’opportunité d’évoquer sa patrie sous la botte des Nazis. En 1945, ce seront les décors et les costumes du ballet l’Oiseau de feu, un conte national russe mis en musique par Stravinsky.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Or voilà qu’en 1944, Bella est atteinte d’une affection virale qui l’emporte subitement en septembre. Si, lors de leur première rencontre, cela a été le coup de foudre pour Chagall, cette fois-ci il est littéralement foudroyé. Tout s’effondre. Plus que jamais, il espère et attend la libération de la France, où il souhaite ardemment retourner. Enfin, en 1948, il arrive à Paris puis en 1950 il s’établit à Vence, puis à Saint-Paul-de-Vence (mes articles Vence, 1er octobre 2009; et aussi Nice, 5 octobre 2009). Là, en 1952 il va épouser Valentina Brodsky, russe et juive comme lui. La Nuit verte, ci-dessus, une huile sur toile, est de 1952. Le pays natal, la chèvre, un couple dont la mariée en blanc…

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Revenons un instant en arrière, au temps de Bella. Le flou est laissé sur la date de ce tableau, une huile sur toile, mais il est dédié À ma femme: il est dit 1938-1944, ce qui laisse un doute. Au bonheur qu’elle lui donne, ou à sa mémoire?

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

C’est dans cette même fourchette, 1938-1944, que se situe Le Cheval rouge, encore une huile sur toile. Dans toutes ces œuvres, on constate qu’il peut utiliser le rouge, le vert, le bleu pour peindre les animaux et les humains. Les critiques s’interrogent sur les raisons du choix de telle ou telle couleur, mais tous s’accordent pour reconnaître chez Chagall un génie coloriste exceptionnel.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Sirène et poisson, 1956-1960, gouache et pastel sur papier. C’est en mars 1958, donc dans la fourchette de dates proposée pour cette œuvre, que Chagall a dit (Lecture of Marc Chagall for the Committee of Social Thoughts, Chicago): “Plus clairement, plus nettement, avec l’âge, je sens la justesse relative de nos chemins et le ridicule de tout ce qui n’est pas obtenu avec son propre sens, sa propre âme, qui n’est pas imprégné par l’amour”. Le poisson du titre apparaît sur le côté droit, discrètement, fondu dans les couleurs de la nuit, mais la sirène occupe l’essentiel du tableau avec sa queue aux écailles chatoyantes, avec son bouquet de fleurs de toutes couleurs. Encore un animal, le poisson. Et ici je pense à l’homme-coq que nous avons vu tout à l’heure, la sirène étant la femme-poisson. Lui, volait dans le ciel de Vitebsk, elle aussi vole au-dessus d’une ville, mais les arbres sont des palmiers, qui ne poussent pas sous les latitudes biélorusses, et la ville suit la courbe d’une plage. Pas de plage en Biélorussie, pays enserré dans les terres sans façade maritime. Cette sirène est méditerranéenne, elle vole au-dessus de Cannes ou de Nice.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Huile et sable sur toile, pour ce tableau de 1953 intitulé Le Monstre de Notre-Dame. Comme une gargouille géante, cette chèvre se penche sur Paris. Et l’on retrouve les thèmes favoris de Chagall, le coq, le couple nuptial enlacé, la nuit et le croissant de lune.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013
Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

C’est en 1950-1952, donc dans les mêmes années, que Chagall peint La Danse (ci-dessus je montre le tableau entier, puis un détail de la partie basse) à l’huile sur toile de lin. Après l’homme-coq et la femme-poisson, voici une humanisation de la chèvre, animal musicien auquel une jeune femme offre un gros bouquet de fleurs. Arrivant vers le premier plan, elle vient manifestement du groupe de jeunes femmes dansant au bas de la toile.

Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013
Chagall au musée du Luxembourg. Jeudi 11 juillet 2013

Ces deux œuvres sont des esquisses pour un tableau qui s’intitulera La Vie. La première, 1963-1964, est au crayon et à l’encre de Chine sur papier, avec mise au carreau. La seconde, 1964, est au crayon, encre de Chine, aquarelle, gouache et pastel sur papier. On y retrouve tout ce qui fait la vie, des danseurs, des couples, les animaux, la couleur, et aussi (en haut) les Tables de la Loi et la roue du destin, sur laquelle la première esquisse ajoute même une horloge.

 

La Vie… La sienne s’éteindra en 1985, à Saint-Paul-de-Vence. Il allait sur ses quatre-vingt-dix-huit ans.

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Published by Thierry Jamard
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