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6 août 2016 6 06 /08 /août /2016 23:55

Aujourd’hui, nous avons décidé de passer la journée au musée des Arts Premiers du quai Branly. Depuis Levi-Strauss, entre autres, la notion de “primitif” n’a plus cours, car elle laisse l’impression de quelque chose de non abouti, de rudimentaire, alors qu’il s’agit de civilisations dont l’art, qui ne répond pas à nos canons, est parfois très élaboré, et dont les outils sont adaptés à leurs besoins, qui sont loin des nôtres. Cela dit, il ne s’agit pas non plus de se pâmer d’admiration devant le moindre objet provenant de civilisations lointaines, pas plus que devant des œuvres d’artistes bien de chez nous, mais de deuxième ou de troisième zone. Il y a, dans tous les peuples et dans toutes les civilisations, des artistes consommés et des personnes fort peu douées, des génies à la pensée profonde et de sombres crétins. Et ce musée du quai Branly sait admirablement faire la différence.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Commençons par notre sol français. Cette tête, datée du deuxième ou du troisième siècle de notre ère, a été découverte en forêt de Compiègne, donc tout près de Paris. Cela ne veut pas dire obligatoirement qu’elle soit originaire du lieu, car cette civilisation gallo-romaine entretenait des contacts avec la quasi-totalité du monde connu. Quant à la représentation, le musée propose Maïa ou Rosmerta. Maïa, chez les Romains, c’est la déesse du mois de mai, qui apporte la fertilité. Lorsque j’étais étudiant en licence à la Sorbonne, j’avais à mon programme les Fastes d’Ovide. Il écrit, au livre V, vers 79-88 (sans bibliothèque là où je suis, je n’ai trouvé sur Internet qu’une traduction, qui me prive du plaisir de traduire moi-même le texte):

“Alors, avec ses cheveux en désordre couronnés de lierre, Calliope, à la tête du chœur, se mit à parler: Jadis Téthys, fille de Titan, avait épousé Océan qui, de ses ondes limpides, entoure la terre sur toute son étendue. Alors leur fille Pleionè s'unit à Atlas, porteur du ciel, comme dit la légende, et mit au monde les Pléiades. On rapporte que parmi elles, Maia surpassait ses sœurs en beauté et qu'elle partagea la couche du souverain Jupiter. Sur le sommet du Cyllène couvert de cyprès, elle accoucha du dieu qui d'un pied ailé parcourt les chemins de l'éther”. Ce dieu, c’est Mercure.

 

Quant à Rosmerta, c’est une déesse celtique qui était honorée par les Gaulois. Cette déesse de la fertilité (tout comme Maïa, le mois de mai) était caractérisée par une corne d’abondance. Se détachant du vieux tronc indo-européen, un rameau italo-celtique s’est dirigé vers l’ouest. Les Italiques se sont sédentarisés en Italie, donnant naissance aux Osques, aux Ombriens, aux Latins, tandis que les Celtes continuaient vers la Gaule, puis la Bretagne, le pays de Galles, l’Irlande. Il y a donc peut-être un lien très antique entre ces deux déesses de fertilité dont chacune a pu connaître une évolution propre, d’autant plus que si Maïa est présentée comme la mère de Mercure, on connaît plusieurs représentations de Rosmerta en compagnie de ce même Mercure. Je trouve donc très judicieuse cette double possibilité d’interprétation proposée par le musée.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Laissons là la France, laissons l’Europe, et passons en Afrique. Au Mali, sur le plateau de Bandiagara. Le Mali a un peu la forme d’un papillon, et Bandiagara est entre les deux ailes, vers le sud-est. Cette statue androgyne, en bois, remonte loin, au dixième ou au onzième siècle. C’est un roi, avec de lourds seins nourriciers. De chaque côté de son sexe, deux petits personnages, ses sujets, par leur position et par leur attitude, marquent leur respect et leur allégeance.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Nous sommes passés en Côte d’Ivoire. Depuis le quinzième siècle, l’usage s’est répandu sur la côte occidentale du golfe de Guinée (peuple Akan) de créer, avec un rôle ornemental mais aussi pour être utilisées comme poids dans les échanges commerciaux, de petites sculptures en alliage de cuivre fondues selon la méthode de la cire perdue. Il y a une vitrine qui en contient un bon nombre, toutes plus jolies, plus amusantes les unes que les autres. J’en choisis deux, j’aurais envie d’en montrer dix!

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Le Nigéria et le Bénin sont deux pays limitrophes, et nous sommes ici quelque part aux alentours de la frontière actuelle, mais cette frontière n’a pas de sens parce que ce genre d’objets en métal a été produit bien avant qu’elle soit tracée, depuis la fin du seizième siècle, quand le Portugal a commencé à développer des contacts commerciaux dans cette partie de l’Afrique, et précisément celui-ci est du seizième siècle. Ces plaques en alliage de cuivre et de zinc avaient une fonction à la fois décorative et commémorative et on en connaît un très grand nombre. La plaque que je montre ici, cependant, est très particulière. D’abord parce qu’elle est percée de jours au lieu d’être une surface pleine. Ensuite, au lieu de représenter le roi ou des personnages de sa cour, elle représente des guerriers portugais, mais avec des traits négroïdes. Et puis les personnages sont presque toujours en position frontale, alors que ceux-ci ont le visage de profil. En revanche, la symétrie, qui est de règle, est respectée.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Depuis le dix-septième siècle et jusqu’en 1975, on ne parlait pas du Bénin, mais du Dahomey. Là a été réalisé, au dix-neuvième ou au vingtième siècle, cette sculpture de bois représentant un homme assis, et un serpent cornu qui lui dévore la tête. Le musée pense que cette œuvre rare a sans doute été réalisée à l’attention des Européens. Serait-ce le premier occupant du sol africain avalant le colonisateur?

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Plus bas au sud-est nous arrivons au Congo. Cet homme un genou à terre, que je vois en bois, on nous dit qu’il est en bois, tissu, matières organiques, os (je ne vois pas ces autres composants). Il est daté dix-neuvième ou vingtième siècle et représente le pouvoir. C’est, dit le musée (sans explication), un nkisi. SOS Wikipédia: un nkisi est un fétiche anthropomorphe produit à des fins magico-religieuses par les populations bakongo (du Bas-Congo).

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Le voisin, c’est la République Démocratique du Congo (qui s’est appelée Zaïre de 1971 à 1997). C’est là qu’a été réalisée, au dix-neuvième ou au vingtième siècle, cette boîte à fard en bois qui est due aux Kuba, une confédération de peuples Bantous qui s’est constituée au dix-septième siècle.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Quittons l’Afrique. Grand bond aux antipodes, à l’île de Pâques, non pour une production locale, mais pour cette gravure française qui se réfère à cette île appartenant aujourd’hui au Chili. Hors sujet, je précise qu’il existe sans doute encore actuellement ce que moi j’ai connu dans les années 1980, lorsque je dirigeais un lycée français et un institut culturel au Chili. Parce que j’étais résident au Chili, lors de l’escale de quarante-cinq minutes à l’île de Pâques du vol Santiago-Papeete, j’étais autorisé à sortir de l’aéroport, et bien sûr un voyageur français muni de son visa touristique chilien pourra aujourd’hui en faire autant. À l’aéroport, des minibus neuf places proposent de faire un tour ultra-rapide pour voir quelques moaï et revenir à temps à l’aéroport pour continuer le voyage sur le même vol. Je referme la parenthèse.

 

Cette gravure porte, en bas, la légende: “Homme et femme de l’Isle de Pâques” et, en haut au milieu, la date de 1802. À droite, curieusement, il est dit “Amérique méridionale”, alors que l’on est en plein océan Pacifique, en Polynésie. Cela signifie-t-il que l’auteur de la gravure n’a pas dessiné d’après nature, et ne savait pas très bien où était cette terre? Ou est-ce une erreur de l’éditeur? Mais une autre chose est édifiante –mais pas étonnante pour l’époque–, du côté gauche figure, laconique, le mot “Sauvages”. Pourtant lors de son tour du monde, en avril 1768 Bougainville est non pas à l’île de Pâques mais dans plusieurs îles de Polynésie qui sont en rapport avec elle et qui partagent la même civilisation, et il est loin de considérer les autochtones comme à peine supérieurs à des animaux. Un indigène nommé Aotourou reviendra avec lui en France, sera présenté à la Cour de Versailles, passera onze mois à Paris et suivra avec passion les opéras, portera sans problèmes les vêtements de Cour du dix-huitième siècle, sans pouvoir jamais, cependant, s’habituer aux chaussures! J’ai lu et relu autrefois le journal de bord de Bougainville que je garde dans ma bibliothèque, et ici dans le camping-car je l’ai aussi, téléchargé sur ma liseuse électronique. Quelques passages concernant l’arrivée à Tahiti et des épisodes du séjour:

 

“Le chef de ce canton nous conduisit dans sa maison et nous y introduisit. […] Tout se passait de la manière la plus aimable. Chaque jour nos gens se promenaient dans le pays sans armes, seuls ou par petites bandes. On les invitait à entrer dans les maisons, on leur y donnait à manger; mais ce n'est pas à une collation légère que se borne ici la civilité des maîtres de maisons |…]. Nous leur avons semé du blé, de l'orge, de l'avoine, du riz, du maïs, des oignons et des graines potagères de toute espèce. Nous avons lieu de croire que ces plantations seront bien soignées, car ce peuple nous a paru aimer l'agriculture. [Au moment du départ, le chef du canton amène un homme]. Il me le présenta, en me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait nous suivre, et me priant d'y consentir. […] J'ignore, au reste, comme ils pansent leurs blessures: nos chirurgiens en ont admiré les cicatrices. […] Il semble que la moindre réflexion leur soit un travail insupportable et qu'ils fuient encore plus les fatigues de l'esprit que celles du corps. Je ne les accuserai cependant pas de manquer d'intelligence. Leur adresse et leur industrie, dans le peu d'ouvrages nécessaires dont ne sauraient les dispenser l'abondance du pays et la beauté du climat, démentiraient ce témoignage. On est étonné de l'art avec lequel sont faits les instruments pour la pêche; leurs hameçons sont de nacre aussi délicatement travaillée que s'ils avaient le secours de nos outils; leurs filets sont absolument semblables aux nôtres, et tissés avec du fil de pite. Nous avons admiré la charpente de leurs vastes maisons, et la disposition des feuilles de latanier qui en font la couverture”. Etc., etc.

 

Pour le séjour d’Aotourou à Paris: “Je n'ai épargné ni l'argent ni les soins pour lui rendre son séjour à Paris agréable et utile. Il y est resté onze mois, pendant lesquels il n'a témoigné aucun ennui. L'empressement pour le voir a été vif, curiosité stérile qui n'a servi presque qu'à donner des idées fausses à ces hommes persifleurs par état, qui ne sont jamais sortis de la capitale, qui n'approfondissent rien et qui, livrés à des erreurs de toute espèce, ne voient que d'après leurs préjugés et décident cependant avec sévérité et sans appel. Comment, par exemple, me disaient quelques-uns, dans le pays de cet homme on ne parle ni français, ni anglais, ni espagnol? […] Cependant, quoique Aotourou estropiât à peine quelques mots de notre langue, tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville, et jamais il ne s'est égaré. Souvent il faisait des emplettes, et presque jamais il n'a payé les choses au-delà de leur valeur. Le seul de nos spectacles qui lui plut était l'opéra: car il aimait passionnément la danse. Il connaissait parfaitement les jours de ce spectacle; il y allait seul, payait à la porte comme tout le monde, et sa place favorite était dans les corridors. Parmi le grand nombre de personnes qui ont désiré le voir, il a toujours remarqué ceux qui lui ont fait du bien, et son cœur reconnaissant ne les oubliait pas. Il était particulièrement attaché à madame la duchesse de Choiseul qui l'a comblé de bienfaits et surtout de marques d'intérêt et d'amitié, auxquelles il était infiniment plus sensible qu'aux présents. Aussi allait-il de lui-même voir cette généreuse bienfaitrice toutes les fois qu'il savait qu'elle était à Paris”. Cela –ou son homologue de l’île de Pâques–, ça s’appelle un sauvage?

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Continuons à tourner autour de la terre en très, très grandes étapes, jusqu’au bout du Pacifique, et nous voilà en Nouvelle Irlande, une des îles de Papouasie Nouvelle Guinée. Cette sculpture funéraire de la fin du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième est faite de bois, de coquillage, de fibres végétales, puis couverte de peinture.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Pour être franc, et au risque de manquer de la plus élémentaire galanterie, je dirai que cette dame accroupie manque singulièrement de charme, avec son air renfrogné. Le long nez, c’est l’une des caractéristiques de l’art Bas Sepik, terme qui définit une langue, ainsi que la peuplade qui la parle, en Papouasie Nouvelle Guinée. On la date entre 1670 et 1890. Ses pupilles sont faites de coquillage, et sur la tête elle porte une cape destinée à recevoir des ornements.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

À l’est de la Papouasie Nouvelle Guinée, nous trouvons la Nouvelle Géorgie, qui est l’une des îles Salomon. C’est de là que provient cette curieuse sculpture incrustée de nacre datant du dix-neuvième siècle. C’est une figure de proue de canot.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Au-delà du Pacifique, en poursuivant vers l’ouest, entre mer de Chine et golfe du Bengale à l’orée de l’océan Indien, voilà la longue péninsule de l’Asie du Sud-Est, que la France avait colonisée et que l’on appelait alors l’Indochine, et où s’est plus tard déroulée avec les États-Unis la guerre du Vietnam. Cette époque de la colonie française s’est achevée dramatiquement avec Dien Bien Phu en mai 1954 (plus de 70% des presque 12000 prisonniers français mourront), qui a entraîné le retrait de la France en juillet de la même année. La toute jeune Chine communiste s’est fortement impliquée dans le conflit pour former l’armée du Viêt Minh et apporter une aide logistique, et en France les communistes ont fait leur possible pour manipuler l’opinion contre la guerre coloniale. En sont témoins l’affiche et le tract de propagande ci-dessus.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Jusqu’à présent, nous avons tourné autour du globe de façon à peu près logique. Mais maintenant, il va nous falloir faire un grand écart, parce que nous nous rendons en Sibérie orientale pour cette pipe en ivoire de morse –non datée–, en bois et en tendon de renne. Le musée dit “Sibérie Orientale, île Ratmanov”. C’est grand, la Sibérie Orientale, et des îles il peut y en avoir à l’est, sur le détroit de Behring, ou au nord sur l’océan Arctique. Je ne parle pas allemand, et tous les articles proposés par Google sont dans cette langue. Les coordonnées GPS me montrent une île, en plein milieu du détroit de Behring, à vue de nez à égale distance de la Sibérie russe et de l’Alaska américain, mais le nom que la carte donne à cette île est Big Diomede. C’est tout simple, les Américains (qui, eux, possèdent la petite île voisine, Little Diomede) l’appellent d’un nom et les Russes d’un autre.

 

Cela une fois éclairci, je découvre que cette île Ratmanov était à l’origine habitée par les Inupiat. En 1728, le Danois Behring –qui a laissé son nom au détroit– naviguant au service de la Russie redécouvre la grande île et la petite île, déjà repérées en 1648 par le Russe Dejnev –qui avait laissé son nom au cap le plus extrême est du continent asiatique–. Cette redécouverte eut lieu le 16 août, jour où le calendrier orthodoxe russe fête la saint Diomède, du nom d’un martyr. Et voilà les îles baptisées du nom de ce saint. Curieux, que les Russes aujourd’hui utilisent le nom de Ratmanov, et que ce soient des non orthodoxes qui utilisent le nom de Diomede. En 1867, quand les USA achètent à l’Empire Russe l’Alaska, Little Diomede y est rattachée, et d’un commun accord la frontière passe entre les deux îles. Après la Seconde Guerre Mondiale, durant la Guerre Froide, afin d’éviter tout problème de contacts sur cette frontière (il n’y a que 3,5 kilomètres entre les deux îles) la population est intégralement évacuée sur le continent, et sur Ratmanov il ne reste qu’une station météorologique ainsi qu’une base de garde-frontières. Une Américaine du nom de Lynne Cox née en 1957 qui a, entre autres exploits, deux fois traversé la Manche à la nage, en 9h57 et 9h36 (1972 et 1973), a nagé de Little Diomede à Big Diomede. C’était en 1987, dans les derniers temps de l’Union Soviétique, et elle a été félicitée par Mikhail Gorbatchev autant que par Ronald Reagan. Oui, je sais bien, tout cela n’a rien à voir avec l’objet que montre le musée, mais j’ai toujours plaisir (égoïste) à m’instruire quand un mot, un nom, quelque chose m’intrigue. Ici, c’était ce nom de Ratmanov.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Côté Alaska, c’est l’Amérique. Pas de problème donc de localisation avec cette plaque de cuivre ou de bronze. Ici, le musée reste très vague, et pas seulement sur la nature du métal. Dans le temps, on est entre le onzième et le quinzième siècle. Dans l’espace, “Amériques”, au pluriel. De l’Alaska à la Terre de Feu, cela fait quand même du chemin… Côté sujet, il est dit que c’est une plaque zoomorphe, rien de plus, mais si je crois identifier un singe, cela ne nous fait pas remonter loin du Mexique vers le nord, ni loin du Brésil et du Pérou vers le sud. L’espace reste vaste.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Alors commençons par le sud du continent. Nous sommes dans les plaines australes, notamment dans la pampa argentine et uruguayenne, mais aussi au pied des cordillères du côté chilien, et vers le nord jusqu’à la Bolivie. Pas de chevaux à l’époque précolombienne, pas plus en Amérique du Nord qu’en Amérique Centrale ou du Sud. Ici, le cheval est introduit au seizième siècle, et va prendre très rapidement une importance capitale. Au nord, les Apaches et les Navajos volent des chevaux aux colons: c’est plus facile que d’essayer de capturer des chevaux que les colons ont laissés retourner à l’état sauvage, et de les débourrer selon des techniques de dressage que l’on ne maîtrise pas. En 1670, on évalue le total de chevaux volés à plus de cent mille. En Amérique du Sud, l’intégration se fait avec plus d’harmonie, et le cheval est considéré à la fois comme outil et comme symbole social. Aussi, le harnachement et les principes d’équitation importés en même temps que l’animal vont avoir une importance capitale et chacun va s’efforcer d’avoir le plus bel équipement. Ce ne sont pas des forgerons qui fabriquent de grossiers articles, mais des orfèvres qui cisèlent des pièces de qualité, utilisant même des métaux précieux. Chefs indiens, hispano-créoles, gauchos rivalisent de magnificence. L’éperon de ma photo date de la fin du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième, et a pu appartenir à un Mapuche (la population que j’ai connue dans le sud du Chili), un Tehuelche (une population vivant encore plus bas, juste au nord du détroit de Magellan), un hispano-créole.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Un peu plus au nord, la Bolivie. Nous sommes à Oruro, une ville minière créée en 1606 à peu près à mi-distance de La Paz et de Sucre pour exploiter l’argent, puis quand l’argent s’est épuisé exploitant l’étain, et maintenant que l’étain s’épuise essayant d’exploiter le tourisme, notamment avec le fameux carnaval qui a lieu chaque année en février ou au tout début de mars au moment du Mardi Gras, dont il va être question maintenant et que l’UNESCO a inscrit en 2008 au patrimoine oral et intangible de l’humanité. À l’origine du carnaval d’Oruro, il y a en 1559 l’arrivée des Pères Augustins espagnols dans l’Altiplano des Andes boliviennes, avec une mission d’évangélisation. Le conquistador Lorenzo de Aldana, gouverneur local, vient de Cáceres, en Estrémadure, où le culte de la Virgen de la Candelaria (la Vierge de la Chandeleur, fêtée le 2 février) est l’objet d’une grande dévotion. Or il se trouve que cette Virgen de la Candelaria, célébrée en Espagne depuis le onzième siècle, était considérée comme la patronne des mineurs, et les conquistadors partant en quête de métaux précieux en Amérique mettaient habituellement le timonier de leurs navires sous sa protection. Lorsque la mine d’Oruro commence à opérer, il est naturel que cette Vierge des mineurs, déjà vénérée en ce lieu, prenne une importance toute particulière.

 

Or avant l’arrivée des missionnaires les Indiens Uru, un peuple vieux de 4000 ans qui a survécu à l’arrivée des Incas au treizième siècle puis à la conquête espagnole au seizième siècle, honoraient depuis toujours la Pachamama, la Terre-Mère, et Tio Supay (en espagnol, “Tio”, c’est l’oncle, mais c’est aussi, devant un nom, l’équivalent de notre appellation “le père Untel” appliquée à une personne de la campagne, ou encore le titre donné à un ami de la famille, “Marie, tu reconnais Oncle Thierry que tu as vu quand tu étais toute petite?”), et donc le Père-la-Montagne, Tio Supay, un génie souterrain dangereux, qu’il valait mieux se concilier. Les mines, et d’une façon générale le sous-sol, étaient considérés comme des lieux où se manifeste la puissance divine. Loin vers le sud, sous le Cerro Rico de Potosi, après leur conquête du pays les Incas entendirent des bruits d’origine divine, qui n’étaient sans doute que des grondements dus au volcanisme, mais de cette expérience on peut supposer qu’il en a été de même dans bien des lieux. Aujourd’hui encore, chaque jour avant d’entamer le travail, on asperge le pourtour de l’entrée du puits avec du sang de lama, et au fond de la mine devant une représentation très grossière et fruste de Tio Supay on dépose des feuilles de coca (pour les Indiens, ce végétal est indispensable pour supporter l’altitude) et des cigarettes, ainsi que des fœtus de lama desséchés; et les robes sont prohibées parce que le Supay ne les aime pas; par conséquent pas de prêtres en soutane, et une chercheuse raconte avoir dû se mettre en jeans pour avoir accès à la mine.

 

Les Augustins, avec un objectif pédagogique chrétien, mettaient en scène leur Vierge Candelaria combattant le Diable, qu’ils représentaient volontiers sous des traits destinés à évoquer pour les Urus leurs anciennes croyances. Mais eux, convertis ou non, continuaient de vénérer la Pachamama et de tenter d’apaiser le Tio Supay, dans des cérémonies et des rites introduits depuis sans doute trois mille ans. Au dix-septième siècle, les missionnaires, outrés, ont interdit ces célébrations païennes. Qu’à cela ne tienne, les Urus ont assimilé la Vierge à leur Pachamama et le diable à leur Tio Supay, dans un merveilleux syncrétisme. Avec le temps, les représentations, les rites, les chants, les danses ont pris un aspect codifié, la fête s’est déplacée de la Chandeleur au Mardi Gras et a pris l’aspect d’un immense carnaval qui draine chaque année plus de quatre cent mille touristes du monde entier. Avec des ensembles folkloriques totalisant 28000 danseurs et 10000 musiciens, les masques représentant la Vierge, le Supay qui vit dans leur mine, les esprits sacrés ou Wakas dansent la traditionnelle Diablada, la Danse du Diable devant la Vierge protectrice de la cité et de la mine d’Oruro afin d’obtenir que Supay ne se déchaîne pas au fond de la mine, et font à travers la ville un pèlerinage de quatre kilomètres qui s’achève à l’arrivée dans l’église de la Vierge del Socavón par une célébration religieuse catholique. En 1789, dans un puits de mine d’argent d’Oruro, Anselmo Berardino surnommé Chiru-Chiru, un jeune qui volait les riches pour distribuer aux pauvres, a été retrouvé tué avec un poignard dans le cœur; il avait réussi à se traîner jusqu’à une grotte à l’entrée d’une galerie de mine, et une image de la Virgen Candelaria est apparue miraculeusement sur la couche du garçon; depuis ce temps on célèbre Marie sous le nom de Virgen del Socavón, Vierge de la Galerie de Mine. Et une église lui est dédiée. En février dernier, une statue haute de 45 mètres la représentant a été érigée dans la ville haute.

 

En 1961, une historienne et ethnomusicologue du nom de Julia Elena Portún a étudié scientifiquement la Diablada, et elle y a décelé d’étranges similitudes avec des aspects de deux danses catalanes, Els sets pecats capitals (Les Sept péchés capitaux) et Ball de Diables (Danse des Diables), cette dernière ayant pour origine un “entremets” (pantomime jouée entre deux mets dans les banquets de la noblesse au moyen-âge) représenté au douzième siècle, en 1150, au repas de noces de Ramón Berenguer IV, comte de Barcelone, et de la princesse Petronila, fille du roi d’Aragon et Catalogne. Quant aux sept péchés capitaux, ils se retrouvent partout. Par exemple, arrivés à l’église du Socavón, les “anges” et les “diables” sont côte à côte mais, après la bénédiction des uns et des autres par le prêtre, chaque ange doit tuer (symboliquement, heureusement) sept démons, chacun d’entre eux représentant l’un des péchés capitaux.

 

Mes deux photos ci-dessus, maintenant: la première représente la femme du Supay, à savoir la China Supay. Maintes et maintes fois, en Grèce, nous avons vu que les “dieux d’en-bas” étaient associés aux serpents, animaux qui ne vivent que le ventre sur le sol et disparaissent dans des trous dans la terre. On ne peut qu’être frappé par cette même association dans une tout autre civilisation. Ici, les serpents, les lézards, les fourmis accompagnent les divinités de la mine. Ils recouvrent ce masque de China Supay fait de plâtre polychrome qui date du milieu du vingtième siècle.

 

La seconde photo représente l’archange saint Michel. En hébreu, mi ka El signifie “Qui est comme Dieu?” à la forme interrogative. On se rappelle que l’ange le plus beau, Lucifer, le “Porte-Lumière”, s’est rebellé contre Dieu, et que c’est son confrère Michel qui l’a vaincu. L’Apocalypse de saint Jean décrit cette chute de Lucifer en des termes poétiques: “Et il y eut un combat dans le ciel. Michel et ses anges combattaient contre le dragon; et le dragon et ses anges combattaient; mais ils ne purent vaincre, et leur place même ne se trouva plus dans le ciel. Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, celui qui est appelé le diable et Satan, le séducteur de toute la terre, il fût précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui”. La Diablada, donc, représente la lutte des légions d’anges emmenées par saint Michel contre les cohortes d’anges déchus. C’est la continuation de la démonstration missionnaire que les démons sont subordonnés à la foi chrétienne. Parfois, Lucifer est ici appelé Ñaupa Diablo, le “Diable ancien”, et il est à noter que Supay est lui aussi appelé “le Vieux” et représenté avec la peau toute ridée. Mon saint Michel est très récent, de 2008, et il est composé de plâtre, de peinture acrylique, de plumes et de textiles synthétiques. Il est représenté, nous dit le musée, à l’image des anges arquebusiers de la peinture coloniale et son visage s’inspire de la statuaire religieuse andine.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

L’Aymara est une langue –la langue officielle de l’empire Inca–, et une ethnie, qui aujourd’hui représente encore environ deux millions deux cent mille locuteurs. Les Indiens Aymaras de la région de La Paz exécutent pendant la saison sèche une danse rurale des Chunchus (ce qui veut dire des Sauvages). Le musée dit que cette danse “met en scène la rencontre entre l'habitant du haut-plateau andin, civilisé, et le guerrier barbare de la forêt amazonienne. Les facteurs de masques reprirent les techniques de fabrication de la statuaire religieuse pour réaliser leurs œuvres”. Le masque polychrome ci-dessus, du dix-neuvième siècle, est en plâtre et toile. (Ouf! Pour le Chunchu, j’ai réussi à être plus bref que pour la Diablada!)

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Filons vers le nord, dans l’isthme constituant l’Amérique Centrale, nous arrivons au Mexique, le dernier État d’Amérique Centrale avant de déboucher sur les États-Unis. À peu près à mi-distance entre les États-Unis au nord et le Guatemala au sud, nous trouvons l’État de Jalisco à l’ouest, sur la côte Pacifique (“l’État”, parce que le Mexique est une fédération de 32 États), dont la capitale est Guadalajara, un régal de prononciation pour les débutants en espagnol avec succession de jota puis R. Cette gourde à tabac a été creusée dans une cucurbitacée au dix-neuvième siècle. Mais pour la localisation, on nous dit en outre qu’elle provient de la Sierra de Nayarit. Or Nayarit est l’État mitoyen, vers le nord. Intrigué par le rapprochement de ces deux noms, Jalisco et Nayarit, je consulte Internet, et je trouve que cette Sierra descend, au sud, jusqu’à une latitude de 21°03’, soit à peu de chose près la limite nord du Jalisco. Ce que dit le musée n’est donc pas très satisfaisant, mais il attribue cette gourde à la population Huichol, ce qui est mieux, parce que ce peuple d’origine aztèque occupe les deux côtés de la frontière entre le Jalisco et le Nayarit. Ces gens continuent à adorer le peyotl, un champignon hallucinogène. Hors de mon sujet, parce que je passe dans le Zacatecas, au nord-est, où se situe Wirikuta, le lieu sacré où les Indiens Huichol voient l’origine du monde, lieu de pèlerinage et de consommation de peyotl qui établit la communication avec les dieux. Or les prospecteurs ont découvert dans le sous-sol de Wirikuta des filons d’argent, et l’État fédéral a vendu une partie du site à deux sociétés d’exploitation canadiennes. Or les Canadiens, ces incroyants, ne croient pas en cette origine du monde et se disposent à forer une mine. D’où d’énergiques protestations des Indiens. S’il est évident que ma foi en cette mythologie n’est pas inébranlable, je trouve désolant et scandaleux que pour des profits d’argent on méprise les croyances de ces gens, occupants du sol bien avant ceux qui en tireront des bénéfices. Si la laïcité c’est le respect de toutes les croyances, philosophies, religions, on doit respecter les lieux auxquels sont liées ces croyances.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

“Les détails iconographiques, les couleurs, les nombres –nous dit le musée– expriment des aspects de l’énergie vitale des hommes vivants ou morts, des plantes, des animaux domestiques, des êtres protecteurs et malfaisants, sachant que le bien et le mal ne s’opposent pas systématiquement”. Cela dit au sujet d’idoles de papier d’écorce ou de papier industriel découpé, originaires du Mexique, État de Puebla (intérieur des terres, est et sud de Mexico), San Pablito (petite ville au nord-est de Mexico), et dues à la population Otomi, les occupants d’origine de l’altiplano mexicain central. Ma première photo représente, dans la série des forces nocturnes, le diable. Décidément, dans mon article d’aujourd’hui, j’en parle beaucoup, de celui-là! Les deux autres photos, respectivement le maïs et le piment, font partie d’une série végétation. Tout cela a été recueilli entre 1930 et 1960.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Nous voici aux Antilles, et plus précisément dans l’île de la Martinique, au pied de la Montagne Pelée. En 1902, l’éruption de ce volcan a détruit la ville de Saint-Pierre. Le verre ci-dessus, les cuillers, ont été déformés en fondant sous la chaleur de la lave. À l’époque, la Martinique n’était pas un département d’outre-mer avec pour ses habitants des droits égaux à ceux de Paris, de Bordeaux ou de Clermont-Ferrand, c’était encore une colonie, avec un gouverneur nommé par le ministre des colonies. Le gouverneur de l’époque avait été alerté d’un risque d’éruption violente, mais n’avait pas fait évacuer la ville, soit qu’il n’ait pas cru en la réalité de la menace et à sa gravité, soit qu’il ait cru préférable de ne pas effrayer la population à l’avance. Une dizaine d’années après la catastrophe, l’un de ses successeurs a déposé ces objets fondus, témoins des événements, au musée de la France d’Outre-Mer, à Paris. Dans les années 1930, André Breton visite le musée et tombe en arrêt devant ces objets. Il les lui faut pour son Exposition surréaliste d’objets. Il obtient l’autorisation de les emprunter et, dans le catalogue de l’exposition, il les place dans la rubrique Objets perturbés.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Un grand bond vers le nord va nous mener jusqu’au Canada, en Colombie Britannique, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Cet élément d’une coiffe de cérémonie fait de bois et de nacre verte appartient à la population Tsimshian, un peuple autochtone dont le nom signifie “le Peuple de la rivière Skeena”, qui vit de la pêche, et où le nom, l’héritage, les titres se passent de mère à fille, contrairement à la majorité des civilisations où c’est plutôt l’homme qui a la primauté. Aujourd’hui, les indiens Tsimshian ne sont guère plus d’une dizaine de milliers, et la plupart d’entre eux vivent dans une réserve.

 

Le musée dit seulement “représente le héros légendaire Aitl”. Et comme j’ignore tout d’Aitl, je me suis livré à une petite recherche. D’abord, je suis tombé sur un site de vente aux enchères où j’ai parfaitement reconnu l’objet que j’ai vu au musée. La vente a eu lieu à l’Hôtel des ventes de Compiègne, le 14 décembre 2002, et cet objet a été adjugé deux cent dix mille Euros (1377509 francs). Et je lis “Pour cette parure frontale, le futur musée des Arts premiers (Quai Branly, Paris) a exercé son droit de préemption. Elle provenait de l'ancienne collection Claude Lévi-Strauss avant de faire partie de la collection Nourhan Manoukian. […] Cette parure frontale représente sous la forme d'un personnage accroupi le héros mythologique Aitl qu'un monstre marin vient d'enlever. On remarque encore deux petits visages qui sont sculptés en faible relief au-dessus du sternum dédoublé et au milieu de l'abdomen: ce sont des représentations de Gunas et de son oncle”. Fort bien, mais… un autre site, qui paraît sérieux et documenté (?) montre un totem sculpté tout du long, et on peut cliquer sur 13 zones de haut en bas pour voir en zoom ce qui est représenté, et lire le commentaire associé. La zone 7: “Homme appelé Aitl (histoire inconnue)”, et la zone 13: “Aitl et le Poisson du Diable (histoire inconnue)”. Mais le catalogue de la vente parlait de Gunas et de son oncle, or ici les zones 8 à 11 y font allusion :

“8. Homme appelé Gun̓as

9. Aigle

10. Flétan

11. Oncle de Gun̓as

Il y a bien longtemps, la tribu de l’Aigle émigra de la rivière Stikine vers la côte. Les Aigles s’arrêtèrent près du passage Tongas pour pêcher le saumon. Comme il faisait beau et chaud, Gun̓as, le neveu du chef, décida de se baigner. Soudain, un flétan géant surgit du fond de l’eau et l’avala. Toute la tribu le chercha désespérément, mais il n’en subsistait aucune trace. Puis ils virent un aigle énorme se poser au bord de l’eau et le flétan sembla nager à sa rencontre. Les gens de la tribu attrapèrent le flétan et lui ouvrirent le ventre. Le corps de Gun̓as était dedans, mort et en décomposition, un anneau de cuivre autour du cou. Le père de Gun̓as s’écria ‘C’est ici que réside l’Esprit-Flétan.’ Ses paroles furent intégrées à un nouveau chant de lamentation, ou chant funéraire, appartenant à la tribu de l’Aigle”.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Les Inuits venaient d’Asie et se sont établis de l’Alaska au Groenland, ils sont le dernier des peuples asiatiques venus s’installer sur le sol de l’Amérique. Ces deux figurines en ivoire proviennent de l’Alaska et datent du dix-neuvième siècle.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Ceci est un ulu en ivoire et en fer, provenant de Nunivak, une île volcanique du détroit de Behring, à 48 kilomètres de la côte de l’Alaska. Et un ulu est un couteau polyvalent qui a la particularité de n’être utilisé que par des femmes: elles s’en servent aussi bien pour couper les cheveux des enfants que pour écorcher les animaux, en nettoyer la peau, en couper la viande, ou encore pour tailler la glace destinée à la construction d’un igloo. De nos jours encore les femmes utilisent l’ulu, mais parce que le fer est presque inexistant dans ces îles, en général on achète une lame de scie du commerce, et on la taille à la forme voulue. Quant au manche, il est plus communément en bois de caribou qu’en ivoire, comme ici. Cet ulu a été acquis en 1949.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Nous sommes maintenant en Alaska continental, et cet objet joliment travaillé est un support de harpon en ivoire de morse. Le musée ne le date pas.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Ce poisson en ivoire est également un objet inuit, mais il est difficile de le situer, Alaska ou Groenland. Par ailleurs, sa date n’est pas indiquée, mais dans sa référence je vois qu’il s’agit d’un don effectué en 1887. C’est donc une sculpture du dix-neuvième siècle.

Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013
Paris, musée du quai Branly. Dimanche 7 juillet 2013

Cette fois-ci, et pour terminer, nous sommes au Groenland, dans le district d’Ammassalik, sur la côte orientale. Là vit la population des Ammassalimuit. Deux missions françaises ont exploré et étudié cette civilisation, et en ont rapporté divers objets, dont ces deux tupilek, c’est-à-dire “à l’origine des créatures réalisées en secret –dit le musée– et composées de différentes matières périssables: un amalgame de fibres organiques et végétales. Suite au contact avec les Européens, les Tupilek ont été représentés sous la forme de figurines de petite taille, en bois, en os et en ivoire: êtres composites, mi-humains, mi-animaux. Destinés à la vente, ils ne sont, de nos jours, plus porteurs d’aucun maléfice”. Ouf, me voilà rassuré. Je peux donc rester dans le musée à contempler mon tupilak favori en toute sécurité (on dit un tupilak, des tupilek).

 

Et puis j’ai trouvé dans un livre extrêmement intéressant de Bodil Kaalund, The Art of Greenland: Sculpture, Crafts, Painting, un passage qui éclaire ce qu’est un tupilak. Je vais essayer de le traduire (et ensuite cet article décidément trop long sera terminé): “Le chasseur pense avoir attrapé un phoque, mais il se révèle être un tupilak. Ou bien le monstre tire le chasseur avec lui dans les profondeurs, ou bien le chasseur réussit à tuer le tupilak. Parce que les tupilek, en arrivant subrepticement sur leurs victimes, nageaient dans l'eau, volaient dans les airs, ou rampaient sur le sol, ils sont presque toujours vus en position couchée, du moins en ce qui concerne les anciennes figurines de Tupilak. En règle générale, le tupilak est doté d’un visage humain et d’un corps et de jambes d’'animal, et ce n’est que si le corps est anthropomorphe que la figurine se tient debout. De nombreuses figurines modernes se tenant debout sont appelées tupilek en raison de leur apparence bizarre […] représentent peut-être plutôt un personnage mythique. Il peut être difficile de distinguer clairement entre les concepts. Les tupilek étaient porteurs de malheur, mais ils pouvaient être contrés –par exemple, avec l'aide des esprits bienfaiteurs d'un chaman. Ceux-là pouvaient être très divers, et sont décrits par les chamans eux-mêmes comme étant des êtres étranges, mais tout à fait concrets. Ils étaient les assistants personnels du chaman, et il assurait son emprise sur eux lors d’états d’extase ou de transe. Il y avait à la fois de grands et de petits esprits bienfaisants, mais il y avait aussi les esprits terrifiants plus puissants et les esprits des morts. Certaines figurines considérées comme des tupilek peuvent représenter ces esprits, et le motif de squelette qui décore des figurines de Tupilak peut vraisemblablement aussi appartenir aux esprits des morts”.

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Published by Thierry Jamard
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