Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 23:55

Il y a à Druskininkai un musée hors du commun nommé Grutas. On a l’habitude des musées d’art (peinture, sculpture), des musées scientifiques (histoire naturelle, sciences et techniques), des musées archéologiques ou ethnographiques, des musées des grands hommes (Victor Hugo, La Pérouse, Napoléon), des monuments historiques (château de Versailles, hospices de Beaune), des musées historiques (Alise-Sainte-Reine, Invalides, usine Schindler), mais ici c’est un musée historique d’un genre très particulier, parce qu’il réunit dans un vaste parc un nombre invraisemblable de statues (quatre-vingt-six!) que les communistes avaient placées aux quatre coins du pays du temps où il était annexé à l’Union Soviétique, et qui ont été déboulonnées dans les années 1990. Il y a également… un million et demi (oui!) d’autres objets plus classiques, journaux, tableaux, drapeaux, emblèmes, badges, livres, uniformes, et cet ensemble ne manque pas d’intérêt. À cela il faut ajouter les haut-parleurs qui crachent la propagande que le régime avait enregistrée et qui était diffusée sur les ondes.

 

Ce parc, c’est l’œuvre d’un businessman nommé Viliumas Malinauskas, devenu millionnaire grâce au commerce du champignon, dont le père avait été exilé en Sibérie. Ceci explique cela. “Le régime soviétique a essayé d’éliminer les intellectuels et a interdit aux gens de penser par eux-mêmes. Ce parc aide à découvrir la grande propagande communiste et la vérité qu’il y avait derrière les obligations de la littérature, des slogans, des portraits de Lénine”, nous dit-il. Époque qui lui est odieuse, mais dont on doit garder la mémoire. Voyant des statues déjà brisées, sans tête, sans pieds, en sachant d’autres définitivement disparues, il a offert à l’État de racheter ce qui pouvait être sauvé, pour le placer sur un terrain à lui. Cela lui a coûté deux millions huit cent mille dollars. À ceux qui pensent que ce genre de parc glorifie la terreur soviétique et manque de respect pour la mémoire des milliers de personnes tuées et torturées par le régime, il répond que “cet endroit est le reflet du pénible passé de la Lituanie que les futures générations ne doivent pas oublier”. Et c’est bien ce que je pense, sans quoi j’aurais fait l’impasse sur cette visite. Ou je n’en rendrais pas compte ici. L’histoire ne peut être gommée, elle a été, le vrai problème est ce que l’on fait de la mémoire des faits qu’elle évoque.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Avant d’entrer dans le vif du sujet, on est mis dans l’ambiance par un réseau de fils de fer barbelés. Le symbolisme est fort, il évoque à la fois le rideau de fer rendant les habitants prisonniers de leur pays, et aussi bien sûr les camps de détention.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Pour évoquer les déportations, un train. Un train qui a effectivement emmené vers la Sibérie ou vers d’autres camps, dans des wagons à bestiaux, de nombreux Lituaniens. Alors que nous étions devant ce train, une dame et une petite fille passaient là, parlant russe. Ce ne sont pas les quelques mots que je baragouine en russe qui m’ont permis de comprendre ce qu’elles disaient, mais Natacha a traduit pour moi: la maman expliquait à sa fille “regarde, comment ils étaient les trains dans ce temps-là”. Visiblement, elle a tout compris.

 

En 1940, l’Armée Rouge entre en Lituanie, l’URSS s’y installe. Les intellectuels, les officiers, le clergé, les chefs d’entreprise, les koulaks sont considérés comme des ennemis du peuple, il convient de les éliminer, ou de les emprisonner, ou de les exiler. Ils seront trois cent soixante mille Lituaniens à subir l’un de ces sorts. Pour ceux que l’on exile, c’est essentiellement vers la région de Krasnoïarsk du côté d’Irkoutsk ou de Tomsk, en Sibérie centrale. Dans ces wagons à bestiaux où il n’y a évidemment aucune hygiène, le voyage sur des milliers de kilomètres à travers le continent est interminable. Les bébés, les vieillards, les malades mourront avant l’arrivée. C’est une préfiguration du voyage que les Nazis feront effectuer aux Juifs vers les camps de la mort. Sur place, dans ces régions peu peuplées, les Lituaniens déportés constituent une main d’œuvre à bon marché.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Dans le parc, on trouve aussi ces tours d’observation qui rappellent celles des chasseurs de palombes dans le Pays Basque. Je trouve cela cruel pour les palombes. Alors pour des humains… Je préfère quand ces tours sont réservées à la chasse photographique ou à l’observation de la vie sauvage. En vacances en Finlande l’été 1988, j’avais décidé de descendre de Rovaniemi à Helsinki par une petite route tout à l’est du pays, passant par Kuusami, Hossa, Suomussalmi, Kuhmo, etc. Par curiosité, dès que je trouvais sur ma gauche une petite route je la prenais pour me diriger vers le “mur” de l’Union Soviétique et, immanquablement, la route se terminait par un rond-point pour faire demi-tour, sous une de ces tours de surveillance où s’ennuyait un garde, le pistolet mitrailleur à la main. Ce qui ne me donnait nullement l’envie de descendre de voiture et d’essayer de poursuivre mon chemin à pied…

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Se déplaçant sur rails, ce véhicule arbore sur son toit un grand panneau LOTERIE. Je suppose que cette voie étroite concerne des rails de tramway, car en Europe jusqu’à la Pologne d’un côté, jusqu’à l’Espagne de l’autre, l’écartement des voies est de 1,53m et il est plus large en Russie. Derrière le pare-brise, un papier dit (merci, le traducteur Google lituanien-français!) “Loterie! Tous les billets sont gagnants! Jouez et gagnez!” Nous sommes donc dans un registre moins angoissant.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Parmi les personnages les plus représentés, on trouve tout naturellement au premier rang, et de loin, Vladimir Ilitch Oulianov, alias Lénine. En pierre, en bronze, il était partout. D’ailleurs, la Biélorussie a conservé ses statues (dans mon article Grodno daté du 28 novembre au 18 décembre 2011, j’ai montré sa statue).

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

J’ai évoqué tout à l’heure les innombrables objets de la collection Malinauskas. Dans le parc dont les allées sont jalonnées de sculptures, il a également construit des bâtiments pour abriter tout cela. On n’est pas étonné de retrouver de petits bustes de Lénine, et aussi toute une collection de tableaux, de dessins, d’affiches le représentant. Sur le premier tableau, une copie réalisée en 1947 par E. Ivanova, il est accueilli à Petrograd (future Leningrad et précédemment Saint-Pétersbourg, nom récupéré après la chute du régime), à la gare de Finlande. Le second est un tableau de V. Kasatkin de 1982 où on le voit à Moscou sur la Place Rouge. Je n’ai pas de légende pour le dessin de ma troisième photo, mais elle parle d’elle-même, il est assis à sa table de travail, buvant du café pour se maintenir en éveil. Ce que j’aurais aimé ici, c’est la date.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Staline est mort en 1953. Quand Khrouchtchev a pris la relève, conscient que son prédécesseur avait inspiré au peuple une frayeur telle que cela risquait de décrédibiliser le communisme, il a très habilement décrété la déstalinisation, sans pour autant se montrer démocrate et tolérant lui-même. Pour cette raison les statues de Staline ne remplissent pas le musée, mais il a été plus facile de trouver des tableaux, comme celui-ci, de A. Gerasimov en 1947, montrant Staline au Kremlin en compagnie de Kliment Vorochilov, maréchal de l’Union Soviétique, ami personnel de Staline, co-responsable des purges qui ont liquidé les trois cinquièmes des maréchaux et le tiers des officiers de l’Armée Rouge, et cosignataire du décret de Beria qui aboutit au massacre de Katyn.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Même après la déstalinisation, il est resté bien des exemplaires des journaux qui avaient parlé de Staline et qui en avaient publié la photo. Si Khrouchtchev a pu jouer la carte de la lutte contre le culte de la personnalité, c’est bien parce que son prédécesseur se montrait partout. Et s’il a pu montrer tous les défauts de Staline, c’est parce qu’il le connaissait bien, puisqu’il avait longtemps été son principal conseiller. Mais ensuite, quand le public l’entendait alors qu’il était devenu le premier secrétaire du parti, il se gardait bien de dire que c’est lui qui avait donné les conseils.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Apparaissent ici regroupés en une belle brochette toutes les figures vénérées de l’Union Soviétique. De gauche à droite: c’est un sculpteur inconnu qui a sculpté Engels et Marx, les théoriciens, qui étaient à la faculté de pédagogie de l’université de Vilnius. Ensuite on trouve Lénine, l’artisan de la Révolution d’Octobre, sculpté par Vasilevičius. Il était à Klaïpeda (ville sur la mer Baltique). À Klaïpeda également était Vincas Mickevičius-Kapsukas qui, en 1918-1919, a été à la tête des éphémères République Socialiste Soviétique de Lituanie et République Socialiste Soviétique de Lituanie-Biélorussie. Et pour clore cette jolie galerie de portraits, Joseph Djougachvili, alias Staline, œuvre de Bogoliubov et Ingalj qui ornait le Musée d’Art Lituanien.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Kryžkalnis est une ville sur la côte. Ma première photo représente “la Mère de Kryžkalnis”, une mère pleurant la perte des soldats de l’Armée Rouge pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ce village a été créé en 1938, et c’est pendant l’ère communiste qu’il s’est développé. Cette sculpture, réalisée par Vyšniauskas, a décoré cette ville de 1972 à 1990. Petite remarque: j’ai indiqué l’intitulé la Mère de Kryžkalnis, parce que le texte donné par le parc, en anglais, est “Kryžkalnis’ mother”, mais je préfère la traduction russe qui dit “Крижкальнисская мать”, c’est-à-dire “la Mère Krijkalnienne”. Petit détail linguistique, passons.

 

Sur la deuxième photo, cette femme assise qui tient dans une main un drapeau et dans l’autre main la couronne de la victoire, c’est une allégorie de la Russie. Ici, la légende ne donne que le titre, “Russie”, et le nom du sculpteur, M. Baburkinas.

 

On voit donc qu’après les hommes ayant marqué l’idéologie et l’action qui ont mené à l’instauration du communisme sous forme du marxisme-léninisme en Union Soviétique, le pouvoir a utilisé des femmes pour incarner des notions sous forme d’allégories.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Cette jeune femme n’est pas une allégorie. Sur le socle, je lis deux choses, d’une part Nijolė Gaigalaitė, qui est apparemment le nom du sculpteur, et Kolūkio Kiaulininkė qui, selon le traducteur de Google, signifie “porcherie de ferme collective”. Et puis la date, 1961. Dans les bras de cette personne, il convient donc de voir un porcelet. Ce n’est ni d’une grande légèreté, ni d’une franche beauté esthétique, mais il faut reconnaître que le sujet ne s’y prête guère, n’étant pas très poétique par nature. En revanche, rien n’empêchait l’artiste de donner à cette jeune femme un physique plus avenant. C’est comme si, parce que c’est une paysanne, parce qu’elle vit à la campagne, parce qu’elle s’occupe de cochons, elle ne pouvait être ni jolie, ni soignée. Ces qualités, le régime pensait-il qu’elles étaient l’apanage de la bourgeoisie honnie?

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

De la même façon que précédemment, le socle indique le nom de l’auteur, Valentina Rybalko, le sujet, Sportininkas (là, je n’ai pas besoin de traducteur pour comprendre que c’est un sportif. Ça y est, je parle lituanien!), et la date, 1972. On sait quelle importance l’URSS donnait à la réussite de ses sportifs, à quel entraînement intensif ils étaient soumis, comment des hommes et des femmes qui passaient leur temps dans les gymnases, sur les pistes d’athlétisme ou dans les piscines étaient faussement présentés comme étudiants pour pouvoir concourir comme amateurs aux Jeux Olympiques, et cela explique pourquoi le jeune homme du bronze ci-dessus est présenté nu, comme un athlète grec. C’est, en même temps, une référence culturelle au passé.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Venons-en aux autres personnages représentés. Une tête sculptée dans la pierre, par L. Kamarauskas. C’est celle de Karolis Didžiulis (1894-1958), qui a été chef de milice de district, qui a organisé la diffusion de littérature antinationale en Lituanie, qui pour ses actions a été emprisonné de 1928 à 1934 puis de 1938 à 1940, qui de 1947 à sa mort a été président de la cour suprême de la République Socialiste Soviétique de Lituanie et, à ce titre, a organisé massivement les déportations de citoyens.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Sculpteur E. Jokūbonytė, 1989. L’artiste peut-être, le commanditaire sûrement, manquaient de vision politique prospective, car la Lituanie, en 1989, n’en avait plus pour longtemps à vénérer les mêmes idoles. Ce buste représente Stanislovas Aleksejus Vaupšasovas (1899-1976). Il a intégré l’Armée Rouge en 1918 et a dirigé un détachement de partisans soviétiques en Biélorussie de l’ouest de 1920 à 1924, avant d’entrer dans les services secrets soviétiques qu’il quitte en 1937 pour prendre part à la Guerre Civile en Espagne. Après quoi il exerce de hautes responsabilités au sein du MGB (l’ancêtre du KGB) de Lituanie et, à ce titre, participe à des actions de génocide.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Comme pour la jeune femme au porcelet, c’est Nijolė Gaigalaitė qui est responsable de cette sculpture de 1978. La gravure du socle, outre l’indication précédente, ne donne que le nom de l’homme représenté, K Preiksas. Il semblerait que, partisan de l’occupation de 1940, il ait pris une part active à la destruction de l’État lituanien.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Encore un gentil Monsieur, ce Zigmas Angarietis (1882-1940) sculpté en 1972 par A. Ambraziūnas. Cet ancien élève de l’Institut Vétérinaire de Varsovie devient un activiste révolutionnaire, ce qui lui vaut la prison de 1909 à 1915. Il est alors exilé jusqu’en 1917 dans la province sibérienne de l’Ienisseï, où il entre en contact avec des bolchéviques. En 1918 il est membre du Gouvernement Révolutionnaire Provisoire de Lituanie et organise la “terreur rouge” en Lituanie. Dans les années qui suivent, il poursuit son action de façon souterraine. Devenu citoyen soviétique, membre du parti communiste, il n’a jamais reconnu l’indépendance de la Lituanie dans l’entre-deux-guerres. Malgré cela, il sera victime des purges staliniennes en 1938, et mourra deux ans plus tard en prison.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

En 1976, le sculpteur D. Lukoševičius et l’architecte V. Gabriūnas ont réalisé cette tête en bronze de Feliksas Baltušis-Žemaitis (1897-1957). Pour nombre de sculptures, le musée montre une photo de leur emplacement primitif. J’en reproduis une ici. Elle se dressait à Šiauliai, une ville importante du nord du pays, sur la place Daukantas, de 1976 à 1990. Baltušis-Žemaitis est entré dans l’armée en 1915. En 1917, suite à la Révolution d’Octobre, il se bat dans les détachements prosoviétiques de partisans dans le Donbass. Il serait trop long d’énumérer ses actions au sein de l’armée soviétique, mais il convient de noter que c’est lui qui, en 1940, liquide l’armée lituanienne: jusqu’au 6 juin 1941, quatre cent trente officiers sont arrêtés, auxquels il s’en ajoute quatre cent quarante autres entre le 14 et le 18 juin de la même année. Beaucoup d’entre eux seront fusillés, les autres seront déportés en camps de concentration. Puis il enverra quelque 1500 soldats lituaniens, et parmi eux bon nombre de Juifs, dans des unités disciplinaires. Il a atteint le grade de major-général de l’armée soviétique en 1942.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

C’est à Vilnius que se trouvait ce buste sculpté en 1959 par N. Petrulis. Mais sans cet élégant couvre-chef, probablement placé là par un visiteur facétieux. Il représente Pranas Eidukevičius (1869-1926), C’est d’abord à Riga (Lettonie), où il trouve du travail en 1895, qu’il participe à des mouvements démocratiques. En 1906, le voilà membre du parti socialiste de Pologne, puis il revient à Vilnius d’où il est en contact avec Lénine. Au début de la Première Guerre Mondiale, il émigre en Autriche, où on l’emprisonne, mais en 1915 il peut retourner à Vilnius où il adhère aux idées des Bolchéviques. Il s’emploie à la création du parti communiste lituanien et biélorusse. En 1919-1920 il travaille à la Tcheka, puis il prend une part active à la Terreur Rouge.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Feliks Dzeržinskis (Félix Dzerjinski, 1877-1926) a été sculpté en 1981 par P. Deltuva, et cette statue se trouvait à Vilnius. Ayant créé une imprimerie clandestine il est arrêté en 1897 et, en 1898, exilé dans la province de Viatka en Sibérie. En 1899 il parvient à s’évader et à se rendre à Varsovie. Au moment de la Révolution d’Octobre, il est à la tête de la rébellion armée et, dès décembre, Lénine le nomme chef de la Tcheka. À l’aide de la répression et de la terreur, il participe à la consolidation du pouvoir bolchévique. C’est lui qui a organisé les premiers camps de concentration, et qui a créé le goulag en 1919. En 1924, il est l’un des plus fervents partisans de Staline.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Pour cette statue dynamique d’un homme marchant avec énergie, je n’ai pour toute information que les quelques mots gravés sur le socle. L’homme s’appelle Gediminas Jokūbonis, et sa représentation date de 1959. Les deux mots kolūkio pirmininkas, selon Google traducteur, signifient qu’il était président d’une ferme collective.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Mais il n’y a pas que des hommes. Ces deux statues représentent la même jeune femme, Marija Melnikaitė (1923-1943). La première, de R. Antinis, avait été placée en 1952 à Druskininkai, la ville où nous sommes, tandis que la seconde, de J. Mikėnas, date de 1955 et se trouvait à Zarasai, à l’est du pays. Elle est toute jeune quand, en 1940, alors que la Lituanie vient d’être prise par l’Armée Rouge, elle rejoint l’Union des Jeunes Communistes. En juin 1942, elle se fait incorporer dans l’Armée Rouge qui, en mai 1943, l’envoie en Lituanie avec un détachement de saboteurs, mais le 8 juillet elle est prise, faite prisonnière et elle est fusillée le 13 juillet. En 1944, elle sera honorée du titre de Héros de l’Union Soviétique.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

En 1985, D. Danyte a sculpté Adelė Šiaučiūnaitė. Je suis très embarrassé, parce que la traduction que donne Google de la quinzaine de mots gravés sur le socle de cette statue est dénuée de sens. Alors pour qui est capable de comprendre, je transcris fidèlement: “Adelė Šiaučiūnaitė skulptorė D. Danytė, 1985 ab ‘Trys Sezonai’ dovana Grūto sovietinių skulptūrų parkui 2001 09 04”. Et les articles sur elle qui figurent dans les moteurs de recherche sont tous en lituanien. En comparant le charabia des traductions de tous ces textes, je crois comprendre que le 27 février 1938 a été trouvé dans une cour de Kaunas le cadavre d’une jeune femme inconnue, que par la suite on a identifiée comme Adelė Šiaučiūnaitė, une jeune couturière de 24 ans domiciliée près de là. Les Soviétiques ont alors dit qu’elle appartenait au parti communiste clandestin de Lituanie et qu’elle avait été assassinée par des fascistes lituaniens, ce qui lui vaut sa statue en bronze. Mais selon les informations lituaniennes, elle aurait au contraire été prise dans une embuscade et assassinée, et des membres actifs du Komsomol auraient même été arrêtés. Mais je suis très loin d’être sûr d’avoir compris… Ce que je suis mieux à même de comprendre, c’est un texte en anglais qui dit qu’elle est une poétesse lituanienne née en 1914. Cela lui donne bien 24 ans en 1938, mais ce n’est pas en rapport avec sa qualification d’obscure ouvrière couturière, situation qui semble confirmée par l’attribution de son nom à une usine de confection de Kaunas dans les années 1960. Et ce texte anglais ne dit rien de sa vie ni de sa mort.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Tous ces hommes et cette femme représentés comme une grande frise sont dédiés “aux partisans soviétiques clandestins”. Cette gigantesque sculpture était de 1983 à 1991 à Vilnius, dans la rue aujourd’hui appelée Pylimo. Elle est due aux sculpteurs A. Zokaitis et J. Kalinauskas, ainsi qu’aux architectes G. Baravykas, K. Pempé, G. Ramunis. Moscou a été le promoteur de ce mouvement de partisans qui a commencé à opérer en 1942 avec des sabotages. C’étaient des activistes soviétiques, des membres de l’Armée Rouge, des prisonniers de guerre évadés et quelques habitants de Lituanie, ces derniers principalement des Juifs. Il ne faut pas s’en étonner, même si l’URSS n’a pas été tendre avec les Juifs, mais c’était l’époque de la guerre contre l’Allemagne Nazie, et de deux maux ils choisissaient celui qu’ils jugeaient le moindre. Mais les partisans lituaniens ne supportaient pas les partisans soviétiques. Lorsque des villages soutenaient les combattants pour l’indépendance de la Lituanie, les partisans brûlaient le village avec ses habitants. Quand des soldats lituaniens étaient faits prisonniers, ils étaient torturés à mort, les partisans leur arrachaient les yeux, leur déchiraient les oreilles, tiraient sur eux des balles explosives.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Je ne vais pas montrer toute la collection de statues, mais je souhaite dire encore un mot de ces quatre charmants garçons dont la représentation était à Kaunas et dont les sculpteurs, en 1975, ont nom N. Petrulis et B. Vyšniauskas. De gauche à droite, on trouve d’abord Karolis Požėla (1896-1926) qui a travaillé dans une presse clandestine bolchévique. Il s’est efforcé de développer le parti communiste dans plusieurs bourgs puis, à Šiauliai il a organisé une révolte. De 1920 à 1926, il a édité un journal communiste clandestin. Entre 1921 et 1926, six fois il a été emprisonné, en Lituanie, en Lettonie, en Pologne. Lorsqu’en 1926 il a été arrêté comme chef d’une organisation terroriste, il a été fusillé avec les trois autres hommes représentés sur cette sculpture.

 

Le second est Juozias Greifenbergeris (1898-1926). Il a été membre du Comité des provinces de l’est au sein de l’Union Russe de la Jeunesse Communiste, en 1919 et 1920 il a été à la tête de l’Union de la Jeunesse Communiste de Lituanie et de Biélorussie. Au printemps 1920, passé dans la clandestinité il œuvre à Kaunas et étend son action à Klaïpeda. Début 1926, le voilà membre du bureau politique du parti communiste de Lituanie. Arrêté pendant la loi martiale, il est exécuté le 27 décembre 1926.

 

Le troisième, avec sa casquette et son air agressif, est Rapolas Čarnas (1900-1926). En 1921, sur décision de la Ligue Communiste Léniniste de la Jeunesse de Lituanie, il est envoyé à Moscou pour recevoir l’enseignement de l’école du Parti. De retour en Lituanie en mai 1922, il est trésorier de la Ligue qui l’avait envoyé étudier. De février 1924 à juin 1926, il est emprisonné pour activités dans une organisation illégale financée par un État étranger. La Cour Martiale le fera fusiller le 27 décembre.

 

Et le quatrième est Kazys Giedrys (1891-1926). Les débuts de celui-là sont très différents, car de 1911 à 1917 il part travailler en usine aux États-Unis, où il fait partie de l’aile gauche de l’Union Socialiste des Lituaniens de Boston, et en 1917 il se rend à Petrograd où on l’emploie conne conseiller au département des affaires lituaniennes du Commissariat. En 1919, il représente le gouvernement de Lituanie-Biélorussie au Soviet de Russie à Moscou. Après l’invasion de la Lituanie par la Pologne, il est arrêté en 1920 par les autorités polonaises mais en mars 1921 il bénéficie d’un échange de prisonniers politiques avec la Russie soviétique. En octobre 1923, il s’introduit illégalement en Lituanie et se rend à Kaunas où il dirige l’enseignement anti-lituanien. Pris en avril 1924, il est emprisonné jusqu’en juin 1926 pour ses activités contre l’État. Et, avec les trois précédents, il est condamné par la Cour Martiale et exécuté le 27 décembre 1926.

 

Il est évident qu’un État ne peut tolérer des menées contre son existence, et encore moins des actions terroristes. Il est clair aussi que, s’il existe des frontières et des lois qui en régissent le franchissement, un état de droit est contraint de réagir contre leur franchissement illégal, puis la résidence clandestine. Les faits reprochés à ces quatre jeunes gens sont graves et ne pouvaient demeurer impunis. Leur emprisonnement était une sanction nécessaire et, si on les jugeait irrécupérables, ce pouvait être la prison à vie, voire les travaux forcés. Mais je trouve la peine de mort horrible, même quand les coupables reconnaissent les faits sans y être contraints par la violence ou la torture, même si aucune circonstance atténuante ne leur est reconnue. C’est se rendre criminel pour châtier un criminel. Mais je peux bien écrire ce que je veux, cela ne les fera pas revivre. Et je ne cherche pas à blanchir la mémoire de ces individus sans scrupules, quand on sait de quoi les Bolchéviques ont été capables.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Ce mur mosaïque posé à Vilnius en 1954 par J. Grišiūtė met à l’honneur les Pionniers. Les Pionniers sont une sorte de mouvement scout, auquel tous les jeunes d’Union Soviétique, garçons et filles, étaient obligés de prendre part.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

En Union Soviétique, l’art devait être utile. Pas seulement la sculpture pour représenter les personnages qui ont marqué la politique de leur pays. Dans la préface de Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier écrit: “Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. –L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines”. Tant pis, l’URSS ne reconnaissait qu’un art officiel, qui devait être utile. Qu’entendait-on par ce mot, utile? Un art qui chante les louanges des Soviétiques, du système, de ceux qui s’y soumettent. C’est pourquoi cela a donné les sculptures que nous avons vues, mais aussi des tableaux. L’auteur de celui-ci est inconnu, mais on sait ce qu’il représente, ce sont les leaders de la Lituanie soviétique qui rencontrent les paysans. Ces leaders sont A. Sniečkus, M. Gedvilas et J. Paleckis.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Ici, l’auteur est identifié, il s’appelle P. Stauskas. Les Soviétiques nommaient leur participation à la Seconde Guerre Mondiale “La Grande Guerre patriotique”, et pour cette raison ils en honoraient tout particulièrement les vétérans. La légende de ce tableau dit “Des Pionniers rencontrent un vétéran de la Seconde Guerre Mondiale”. On les voit, ces enfants, qui entourent le soldat, qui l’écoutent, qui l’admirent, qui le questionnent. Il est un exemple et un modèle à suivre pour la jeunesse du pays.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Comme l'indique son nom d’Union Soviétique, l’URSS était une union, ou une réunion, de républiques, telles que la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, la Lituanie, la Lettonie, l’Arménie ou le Tadjikistan, toutes soviétiques, toutes soumises à Moscou. À la fois afin d’éviter des revendications nationalistes et pour tenter de créer une nation uniforme, le pouvoir a procédé à de grands brassages de populations. C’est ainsi que mes beaux-parents, tous deux nés en Ukraine de parents ukrainiens ont reçu une affectation professionnelle en Biélorussie, où sont nés leurs deux enfants. Natacha est restée en Biélorussie, mais son frère médecin neurologue a été envoyé exercer en Russie, du côté d’Arkhangelsk, et un de leurs cousins, né en Ukraine, a été affecté à Riga en Lettonie. En échange, des Russes ont dû émigrer vers les différentes républiques. Il s’agissait de créer ce que l’on appelait “l’Homo Sovieticus”. Malgré cela, les revendications nationalistes ont fait éclater le pays au début des années 1990, et sur bien des citoyens le formatage n’a pas pris. En même temps que l’on tentait cette unification, il fallait qu’un Turkmène ou un Estonien, établis en Ukraine, se créent des liens culturels avec leur terre d’adoption. Des couples de petites poupées en costume traditionnel de chacune des républiques sont présentés dans ce musée. Alors je choisis de montrer le couple lituanien, puisque c’est le pays où nous sommes, et le couple biélorusse, puisque c’est le pays d’origine de Natacha. Hélas, pour les Lituaniens, il m’a été impossible de prendre la photo entre les mailles du grillage qui les protège.

Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013
Druskininkai : Grutas, le musée du communisme. 6 août 2013

Ce musée étant le musée du communisme en Lituanie, ce sont les personnages communistes et les actions des Soviétiques que j’ai présentés ici. Mais je ne terminerai pas sans montrer aussi deux caricatures publiées sous le manteau pour critiquer le régime imposé par Moscou à ce pays. La première représente Staline habillé en uniforme militaire écrasant sous sa botte la Lituanie, avec pour légende un quatrain:

“Le camarade Staline a proposé

Du café refroidi

Leur soleil et leur lune

Sont sombres pour le peuple de Lituanie”.

 

La seconde critique l’organisation d’élections complètement faussées par la terreur et les pressions exercées sur les électeurs, de sorte qu’il n’était pas grand besoin de truquer les résultats, puisque les électeurs avaient été contraints de voter comme le pouvoir l’attendait. L’image montre des électeurs jetant leur bulletin de vote sous la menace d’un homme portant l’étoile rouge et braquant sur eux un pistolet, tandis qu’un autre brandit un calicot disant “Vive l'élection la plus démocratique assassinée” et, en dessous, l’autre dit “Voter… pour… le tapis”. Telle est, du moins, la traduction donnée par Google.

 

Car mon sujet d’aujourd’hui, avant d’être clos, mérite quelques éclaircissements historiques. Au tout début de la Seconde Guerre Mondiale, l’Armée Rouge est entrée en Lituanie, nous l’avons vu. Mais ce n’était pas une annexion reconnue à l’international par les États, qui avaient d’autres chats à fouetter en se battant contre l’Allemagne nazie ou à ses côtés. Le pays était occupé par l’URSS comme la Grèce par l’Italie ou la France par l’Allemagne. Et puis il y a eu la Conférence de Yalta qui a officialisé la situation. À ce moment-là, n’ayant plus à mener une guerre à l’étranger, l’Union Soviétique a pu s’occuper à plein temps des pays annexés. Depuis un an avait commencé une collectivisation forcée de la propriété privée, elle a pu désormais s’achever avec une violence extrême. Et puis, de 1945 à 1953, ont repris les déportations massives de Lituaniens, comme en 1941 après l’invasion du pays, mais sur une durée telle que son intensité a été encore bien pire. Alors s’est organisée une résistance. Jusqu’alors, dans un État qui était théoriquement indépendant, ou qui tentait de le rester, le nom de partisan était appliqué aux activistes communistes qui voulaient déstabiliser cet État. Désormais, ceux que l’on appelle les partisans sont au contraire les Lituaniens qui intègrent l’armée de résistance contre le nouveau pouvoir, celui de l’État soviétique qui règne sur le pays. Ce sont cinquante mille combattants, en uniforme, armés, disciplinés, qui suivent leurs chefs et sont guidés par un commandement expatrié aux États-Unis. De même qu’en 1936 des brigades internationales étaient allées au secours des Républicains espagnols, de même environ cinq mille Allemands volontaires s’étaient joints aux partisans lituaniens, dont un millier d’officiers rompus aux techniques militaires et au commandement. Et aussi des Russes hostiles au communisme, des Biélorusses qui avaient subi le même sort en étant annexés de force à l’URSS. En revanche si, en Pologne, l’opposition à l’instauration du communisme était forte, ils ne pouvaient s’entendre avec les partisans lituaniens. En effet, longtemps ils avaient colonisé le pays, ils regardaient les Lituaniens comme une race inférieure, et ils en avaient assassiné en raison de leur appartenance ethnique. Difficile, dans ces conditions, de se battre côte à côte.

 

J’ai voulu ajouter ces quelques précisions historiques pour planter le décor dans lequel l’Union Soviétique a déployé ses monuments et sa propagande tels que les présente le parc Grutas. Il serait très intéressant de parler des modalités de la résistance, des actions des partisans (au sens de l’après-guerre), de l’évolution du mouvement. Cette visite m’a amené à lire pas mal de livres et de documents à ce propos, rédigés par l’un et l’autre camp pour essayer de me faire une idée personnelle plus objective, mais ce n’est plus du tout mon sujet, ce n’est plus en rapport avec mes photos. Peut-être un jour une visite d’un autre lieu, musée, bibliothèque, mémorial, me donnera-t-elle l’occasion d’en parler dans mon blog…

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Alienor 17/09/2016 08:02

Comme toujours beaucoup de travail pour nous faire voyager à travers les images et les explications bien documentées. Très intéressant. Merci .je vous lis toujours avec plaisir. Alienor.

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche