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28 septembre 2016 3 28 /09 /septembre /2016 23:55

Une grande section du musée du Cateau-Cambrésis est consacrée à Tériade. Mais qui est donc ce Tériade dont nous avons beaucoup entendu parler depuis que nous sommes en Grèce, mais que j’avoue avoir totalement ignoré auparavant? Et qu’est-ce qu’il vient faire ici, dans ce musée Matisse? Je vais dans un premier temps essayer de répondre à ces questions.

 

En mai 1897 naît sur l’île grecque de Lesbos, la patrie de la poétesse antique Sappho, à Vareia une banlieue de la capitale Mytilène (d’ailleurs, bien souvent aujourd’hui les Grecs appellent Mytilène l’île entière) un bébé nommé Stratès Élefthériadès. À dix-huit ans, en 1915, après avoir achevé ses études secondaires dans sa patrie tout en se livrant en amateur à la peinture, il se rend à Paris pour étudier le droit. Fréquentant la bohème parisienne de l’époque, le Tout Montparnasse, il a l’occasion de rencontrer bien des artistes. En 1926, il devient critique d’art sous des pseudonymes, avant de prendre définitivement celui de Tériade, qui est un abrégé francisé de son nom de famille, [Élef]thériad[ès]. Et comme la prononciation grecque moderne de la lettre Θ, que l’on transcrit TH en français, ressemble un peu à celle du TH sourd anglais (celui de path, de theatre) et que ce son pose souvent des problèmes aux gosiers des Français, il a tout simplifié en supprimant le H: Tériade.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Ci-dessus, première photo, le portrait de Tériade en 1960, une huile sur toile de Giacometti. Les deux hommes s’étaient rencontrés dès 1926, et Giacometti est devenu l’un des meilleurs amis de Tériade. La deuxième photo ci-dessus les représente tous deux, pris par Henri Cartier-Bresson.

 

Mais je reviens à mon récit: nous trouvons donc Tériade critique aux Cahiers d’art en 1926, puis un peu plus tard responsable de la section moderne à l’Intransigeant, un quotidien parisien. De 1931 à 1937, associé à Albert Skira, il publie les Métamorphoses d’Ovide, illustrées par Picasso, puis les Poésies de Mallarmé illustrées par Matisse. Matisse? Début (mais début seulement) de l’explication de sa présence dans ce musée. Quand, en 1933, Skira crée la revue Minotaure, à dominante surréaliste, Tériade en est le directeur artistique et, très vite, cette revue devient célèbre. Le voilà désormais en contact avec l’édition. Puis, en 1937 il crée sa propre revue artistique trimestrielle, Verve, qu’il dirigera jusqu’en 1960. Il y publie les plus fameux des peintres, des écrivains, des photographes, des sculpteurs contemporains. On y retrouve des noms comme Bonnard, Matisse, Georges Braque, Picasso, Chagall, Fernand Léger, Miró…

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Les photos ci-dessus montrent d’abord Tériade avec Chagall à la villa Les Collines, à Vence, vers 1950, et ensuite Tériade avec Fernand Léger, également vers 1950. En tant qu’éditeur, il va publier, entre 1943 et 1974, vingt-sept grands livres, entièrement réalisés chacun par un artiste, illustration, typographie ou calligraphie, ornements, bandeaux, lettrines, culs-de-lampe. Ce sont surtout ces publications, véritables œuvres d’art par elles-mêmes, qui l’ont rendu célèbre.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Par exemple, ce sera Le Chant des morts de Pierre Reverdy, avec des enluminures lithographiées de Picasso. Ci-dessus, on voit Tériade et Pierre Reverdy sur une photo d’Henri Cartier-Bresson. “Si j'ai pu réussir à rapprocher les poètes et les peintres au travers de ces livres, je le dois principalement au fait que ces hommes ont vu en moi d'abord un ami, un des leurs, parlant la même langue qu'eux. Sans l'amitié, je ne serais parvenu à rien. Ne demandez pas d'autre explication. Il n'y a ni héros ni mystère”, écrit-il.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Et puis il va y avoir deux événements après la Seconde Guerre Mondiale: en 1946 l’acquisition de la Villa Natacha et en 1949 la rencontre avec Alice Génin qui va devenir sa femme. Sur la villa, c’est elle qui écrit: “En 1946, Tériade avait acquis à Saint-Jean-Cap-Ferrat, pour un prix modique, un ancien mas de pêcheur. C'était pour lui comme un ermitage… Qu'il n'entrouvrait que pour ses amis les plus chers et pour les plus grands artistes, comme Matisse au soir de sa vie, venant contempler la mer et le ciel.” Voilà donc où venaient les plus proches, et où ils lui ont fait de merveilleux cadeaux, comme nous allons le voir un peu plus loin. La première photo montre Tériade et Alice dans le jardin de la villa Natacha, la seconde Odysseas Elytis, poète grec futur prix Nobel de littérature (1979) dans le même jardin, en 1951, où l’on reconnaît la sculpture de Modigliani qui est aujourd’hui dans la cour du musée. D’ailleurs, Elytis composera un poème intitulé Villa Natacha. Cette seconde photo ne vient pas du musée du Cateau-Cambrésis, je l’avais prise à Athènes, lors d’une exposition réservée à Elytis (voir mon article Exposition Odysseas Elytis. Mardi 1er novembre 2011).

 

Quant à sa femme Alice, pour qui il a eu le coup de foudre, c’est Jean Leymarie qui écrit à son sujet qu’elle a été “éblouie par la simplicité de cet homme si brillant et cultivé” et lui a “la certitude d’avoir à ses côtés la compagne idéale, à laquelle il ne demandera rien, dont il attendra et recevra tout, celle qui lui permettra de poursuivre son œuvre”.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Avec toutes ses publications d’une qualité exceptionnelle, Tériade a atteint à une célébrité rare pour un éditeur d’art. “L’éditeur est un homme très fort, qui a une grande influence sur les artistes, surtout quand il aime tellement passionnément le livre qu’il en fait sa vie”, avait écrit à son propos Henri Matisse. En 1973, une exposition Hommage à Tériade ouvre ses portes à Paris. Pendant neuf ans, elle tournera en Europe, Londres, Budapest, l’Italie, l’Espagne. En 1979, il inaugure lui-même son musée à Vareia (j’évoquais cette banlieue de Mytilène, sur l’île de Lesbos, au sujet de sa naissance). Tériade est mort en 1983 à Paris, il est enterré au cimetière du Montparnasse. Sur la photo ci-dessus, il est à la Fondation Maeght en compagnie de Jacques Prévert, Alice, Adrien Maeght.

 

Je publie cette visite d’août 2013 si tard… plusieurs années ont passé. Je peux donc ajouter que ce musée a été fermé pour rénovation. Il devait être prêt fin 2013. Nous nous sommes rendus à Lesbos en 2014 (peut-être un jour en rendrai-je compte dans un article) parce que le téléphone du musée ne répondant pas, nous nous sommes fiés à son site Internet et à celui du ministère grec de la culture, qui maintenaient décembre 2013. Toujours est-il que le 19 juin 2014 nous étions à Vareia, devant une porte close et un panneau signalant la contribution de fonds européens pour des travaux en cours. J’écris ces lignes en 2016, et il paraîtrait que les portes du musée Tériade soient enfin réellement ouvertes sur des locaux rénovés. Nous ne sommes plus en Grèce...

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Après la mort de Tériade, Alice a donc prêté nombre de ses œuvres d’édition à une exposition itinérante, elle en a vendu une autre partie, elle a effectué un don d’œuvres aussi, mais elle a souhaité qu’au moins un exemplaire de chacun de ses livres d’art trouve une place dans un musée, ainsi que diverses pièces d’art de sa collection, tableaux, sculptures, parce que c’étaient des cadeaux d’artistes à son mari. Or il se trouve que la jeune directrice du musée Matisse, une personne extrêmement dynamique et ouverte, d’après ce que j’ai lu à son sujet (car je ne la connais pas personnellement), qui a beaucoup fait pour que son musée, dans une bien petite ville, parvienne à un niveau national, a immédiatement mis à la disposition d’Alice plusieurs salles dans le musée d’un des plus chers amis de son mari. En 1995, Alice était au Cateau-Cambrésis pour l’exposition Matisse et Cartier-Bresson; en 1996, elle y retourne pour l’exposition Matisse et Tériade; en décembre 1999, elle décide de la donation des œuvres de son mari au musée et signe cette donation en juin 2000; en 2002 le musée Matisse rénové ouvre ses portes avec les salles Tériade. Et à la mort d’Alice, en 2007, les œuvres de la villa Natacha (que nous allons voir dans quelques instants) ont été elles aussi léguées au musée. La photo ci-dessus montre Alice dans ce musée.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Puisque je viens d’évoquer la villa Natacha, commençons la visite par elle. Sa salle à manger a été reconstituée ici, en transportant au Cateau-Cambrésis l’original des œuvres d’art et du mobilier qui la composaient à Saint-Jean-Cap-Ferrat. On peut, du couloir, la voir “par la fenêtre”. Et je joins une photo de Gisèle Freund prise en 1951 à travers la fenêtre –fermée–, mais dans la vraie villa du Midi.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Voyons comment les amis de Tériade ont décoré sa salle à manger: sur le mur du fond, peint sur des carreaux de céramique, Le Platane, de Matisse (1952); sur la table, deux coupes en plâtre, de Giacometti; sur ma photo prise par la fenêtre, on apercevait le lustre à trois lampes, du même Giacometti; sur le meuble d’angle, au fond, Sirène ailée, en plâtre, d’Henri Laurens; et sur le côté droit, le vitrail Les Poissons chinois, de Matisse (1951).

 

C’est Alice qui décrit: “Le charme des lieux provient aussi et surtout des cadeaux ou souvenirs d'artistes qui s'y insérèrent et en complètent l'harmonie. Le premier à vouloir laisser quelque chose fut Matisse: ‘Je vous laisse un vitrail et un arbre’ dit-il à Tériade. Je les ai trouvés dès mon arrivée, dans la minuscule salle à manger, avec le lustre de Giacometti. Par la suite, ce furent un grand Chagall aux murs du salon; puis deux Léger. Dans le jardin, une sculpture de Miró, une Grande femme de Giacometti, le long d'un mur une fontaine de Laurens... En contraste avec la végétation exubérante, à côté de l'animal ‘surréel’ de Miró au coin du jardin, le vitrail de Matisse dans la petite maison fait montre d'une extrême simplicité, aussi bien que la silhouette de son arbre. Le mobilier en osier provient de brocantes. La vaisselle, les ustensiles et pots de Giacometti sont de belles proportions, mais rustiques, élémentaires. La paix règne sur le calme de la nature remodelée par l'art, comme déjà sur les arbustes de la tonnelle courbés par le jardinier ou dans les fleurs dont il compose un décor”.

 

C’est un détail qui n’a rien à voir avec l’art, mais j’avais noté dans la biographie, comme je l’ai dit plus haut, que Tériade avait rencontré Alice en 1949, et près de la fenêtre il est dit que l’arbre de Matisse et son vitrail sont de 1952 et 1951. Or Alice dit, à propos de ces deux œuvres, “ Je les ai trouvés dès mon arrivée”, ce qui signifierait que, malgré son coup de foudre, Tériade ne l’aurait emmenée à Saint-Jean-Cap-Ferrat qu’après 1952. Possible mais étonnant si c’est là qu’il passait le plus clair de son temps.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Avant de mettre le point final et de quitter le Cateau-Cambrésis, il convient évidemment de regarder quelques-uns des grands livres d’artistes publiés par Tériade, ou des œuvres originales ayant donné naissance à ces livres ou à des études de Tériade. Je suivrai la chronologie de parution, quoique cela n’ait pas grand sens puisqu’il s’agit d’artistes différents et que cet ordre chronologique ne peut pas montrer l’évolution d’un art. Quant à celui de Tériade, il n’a pas varié au cours des années. Mais il me faut choisir un ordre et je n’ai pas trouvé plus logique… Voici donc d’abord Le Roi de Carte, de Fernand Léger (1927). Une huile sur toile tirée d’une importante série réalisée de 1924 à 1927. Au dos, Léger le dédicace avec trois mots, “Amicalement Tériade composition”.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

C’est en 1943 que Tériade a publié son premier Grand Livre, Divertissement, de Georges Rouault pour lequel l’artiste a spécialement réalisé quinze huiles sur papier marouflées sur toile. Rouault est également l’auteur des poèmes et de la calligraphie de l’ouvrage. Rouault, à l’époque, s’était retiré à Golfe-Juan à cause de la guerre. Son intérêt pour le cirque était ancien, puisque dans un article de 1928 Tériade le signalait. Et au sujet des peintures de ce livre, Rouault commente: “J’allais derrière les baraques quand les lumières étaient éteintes et la fête finie. Ou encore parmi les parades, voir et entendre les pitres, les acrobates parler entre eux”.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Le musée présente aussi plusieurs tirés à part d’un livre manuscrit de Pierre Reverdy, Le Chant des morts, avec des arabesques rouges qui encadrent le texte, lithographies originales de Picasso tirées chez Mourlot. Tériade a publié en 1949 cette œuvre imprimée par Draeger.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Cette gouache, Les Amoureux au bouquet, Marc Chagall l’a peinte près de la Villa Natacha, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, en 1949. Les fleurs, les fruits, la végétation, semblent ceux de la maison de Tériade. Lequel Tériade propose à Chagall, à ce moment-là, d’illustrer pour lui le Daphnis et Chloé de Longus.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Rouault n’est pas le seul à avoir travaillé sur le thème du cirque pour des livres de Tériade. L’ouvrage Cirque, de Fernand Léger, paraît en 1950. Nous voyons ici des tirés à part de ce livre qui a été intégralement composé par l’artiste: son texte, qui est manuscrit, et ses illustrations. Ce sont des lithographies originales tirées chez Mourlot.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013
Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Cirque toujours, en 1967 nous revenons à Chagall qui, sous ce même titre Cirque, réalise trente-sept lithographies originales que le même Mourlot tirera, tandis que le livre sera imprimé sur les presses de l’Imprimerie Nationale. Le musée en présente bon nombre de tirés à part. Au total, ce sont pas moins de cinq livres qui naissent de la collaboration de Chagall avec Tériade: Les Âmes mortes de Gogol, les Fables de La Fontaine, la Bible, Daphnis et Chloé de Longus et Cirque.

Tériade au Cateau-Cambrésis. Vendredi 23 août 2013

Tête de femme couronnée de fleurs est daté du 22 juillet 1969 (quoique cela n’ait aucun rapport, je ne peux m’empêcher de dire que c’était le lendemain du premier pas de l’homme sur la lune, date que je ne risque pas d’oublier puisque, j’en suis sûr, les Américains l’ont choisie pour fêter mon vingt-cinquième anniversaire!!!). Cette huile et crayon sur papier est un cadeau de Picasso à Tériade, à qui il était lié d’amitié et qui lui avait consacré trois numéros spéciaux de sa revue Verve. Au sujet de cette œuvre, le musée écrit “Picasso peint ici un visage de femme au regard magnétique. C’est le visage d’une fée, d’un personnage allégorique que peint Picasso. La couleur jaune d’or qui rehausse sa longue chevelure et la couronne de fleurs ponctuée de vert correspondent à l’univers de Tériade, le jardin de la Villa Natacha et la Grèce mythique”.

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Published by Thierry Jamard
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