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19 octobre 2016 3 19 /10 /octobre /2016 23:55

La présence de Juifs à Prague est attestée dès un lointain passé. En 965 Ibrahim ibn Jacob, un voyageur juif espagnol de passage à Prague, note que “les Russes et les Slaves y viennent de leurs villes royales avec leurs biens. Et les musulmans, les juifs et les Turcs y arrivent aussi depuis le pays des Turcs avec des marchandises et des monnaies”. Il ne semble pas qu’il y ait eu de phénomènes de rejet, jusqu’à ce que le pape Urbain II prêche à Clermont-Ferrand, en 1095, la Première Croisade. Certains se demandent pourquoi aller combattre des infidèles musulmans tout là-bas au Moyen-Orient quand on a là, sous la main, d’autres infidèles, qu’en outre on rend responsables de la mort du Christ. Par ailleurs, bien des chevaliers se sont endettés auprès de prêteurs juifs (le christianisme interdisait de s’enrichir en faisant fructifier l’argent) et trouvent ingénieux de se libérer de leurs dettes en débarrassant la chrétienté de ces infidèles. Interviennent alors quelques pogroms, quelques confessions forcées. Soběslav II, roi de Bohême de 1173 à 1179, accorde à Prague en 1174 une charte qui garantit aux Juifs la liberté de circulation et de commerce, mais à partir de 1215, à la suite du quatrième concile de Trente, le concile de Latran, ils ne sont plus autorisés à exercer une autre activité que celle de l’usure, ils n’ont plus le droit de posséder des terres, ils sont parqués dans des quartiers réservés que l’on n’appelle pas encore ghettos… mais qui en sont. Trente ans plus tard, toutefois, par les “statuta Judæorum” Přemysl Ottokar II, roi de Bohême de 1253 à 1278, restaurera l’autorisation de pratiquer leur culte et, surtout, en fera des biens du souverain. A priori, on pourrait juger cela dégradant, mais dans les faits cela signifie que quiconque s’attaque à l’un d’entre eux s’attaque aux biens du souverain, au trésor royal, c’est donc une puissante protection.

 

Ces protections ne suffisent pourtant pas, même après confirmation par l’empereur Charles IV, et il y a encore des persécutions, jusqu’à un terrible pogrom le jour de Pâques 1389, qui cette année-là correspond aux derniers jours de la Pâque juive, la Pessah. On accuse les Juifs d’avoir profané des hosties, la foule se déchaîne contre eux, des prêtres catholiques soutiennent les agresseurs, des milliers de Juifs sont massacrés. Par la suite, la communauté juive connaît des hauts (pas bien hauts cependant) et des bas, jusqu’à ce qu’en 1541 l’empereur Ferdinand Premier de Habsbourg signe le décret de leur expulsion de Prague, sauf pour ceux qui sont assez riches pour acheter cher le droit de rester, ou de revenir. Mais en 1551, il est précisé qu’ils devront vivre dans le ghetto et “porter un signe distinctif qui permettra de les distinguer des chrétiens”. Changement de souverain, changement de politique, en 1567 l’empereur Maximilien II promulgue un décret autorisant les Juifs de Prague à y résider et à circuler librement, et à pratiquer le commerce. Dans cette atmosphère libérale, de nombreux Juifs se distinguent: Daniel Gans (mathématicien), Marcus Mordechaï ben Samuel Meisl (philanthrope, maire du quartier juif), le Rabbi Jehuda Löw ben Becalel, dit le Maharal (créateur du légendaire Golem), etc. Lors de la révolte des États protestants de Bohême en 1618, le comportement des Juifs fidèles au souverain leur vaut, après la bataille de la Montagne Blanche (dont j’ai parlé dans mon précédent article au sujet des églises de Prague), d’être décorés. Cela ne fait pas disparaître l’antisémitisme, il y a encore des violences, mais au moins elles ne sont plus le fait du pouvoir. Avec douze mille Juifs, Prague devient la plus grande ville juive dans un pays chrétien. Arrive l’empereur Charles VI, qui fixe un numerus clausus pour les familles juives dans tout le pays, et interdit que plus d’un fils par famille juive se marie et procrée. Sa fille l’impératrice Marie-Thérèse, par un décret de 1744 leur donne un an pour quitter Prague, ce qui les fait s’installer à la périphérie de la ville; elle décide alors qu’ils doivent quitter tout pays de langue tchèque. Ils seront autorisés à revenir en 1748 à condition de payer très cher leur droit de résidence et à vivre dans le ghetto qui est dans un état épouvantable. Toujours ce mouvement de balancier en politique, en 1781 l’empereur Joseph II promulgue un édit de tolérance leur donnant presque tous les droits des autres citoyens, y compris pour l’enseignement secondaire et supérieur.

 

Le sentiment antisémite n’a pas disparu avec ces décisions politiques, et la progression du nationalisme tchèque, de l’indépendantisme, tend à faire repousser tous ceux qui sont ressentis comme étrangers, c’est-à-dire non tchèques “de souche”. Dans mon article Le château de Prague (Hradčany) daté du 17 septembre 2013, au sujet de Masaryk je parle de cette affaire Hilsner, ce Juif accusé de meurtre rituel sur la personne d’une jeune fille en 1899, alors qu’en 1969 sur son lit de mort, le propre frère de la victime avouera en avoir été l’assassin. Au début du vingtième siècle, pour raisons sanitaires on rase le vieux ghetto insalubre. Nous arrivons maintenant à la pire période, qui s’ouvre avec les accords de Munich en 1938: dans les Sudètes moraves, vit une forte minorité d’Allemands, et Hitler annexe les Sudètes. Les Juifs, connaissant les méthodes antisémites d’Hitler en Allemagne, s’enfuient. En 1939, encouragé par ses premiers succès, Hitler occupe toute la Bohême-Moravie où vivent cent dix-huit mille Juifs auxquels s’appliquent immédiatement les lois raciales (aucun emploi public, saisie des biens et des entreprises, etc.). En 1940 le port de l’étoile jaune est imposé, en 1941 commencent les convois qui se dirigent vers les camps de concentration de Pologne, menant des milliers de Juifs vers la solution finale. La ville de Terezin, dans le nord, est d’abord évacuée de ses habitants, avant d’être transformée en immense ghetto par où transitent pour quelque temps les Juifs qui doivent être envoyés dans les camps d’extermination. Sur les quatre-vingt-neuf mille Juifs de Bohême-Moravie déportés, seuls environ neuf mille reviendront. À la fin de la guerre, des milliers de Juifs réfugiés affluent à Prague, mais devant le régime communiste et avec la création d’Israël dix-neuf mille d’entre eux repartent vers ce pays nouvellement créé. Quand, en 1968, les chars russes entrent dans Prague et écrasent l’insurrection, de nouveau quinze mille Juifs s’enfuient en Israël. La fin de l’ère communiste laisse plus de liberté à ceux qui restent, mais ils ne sont plus guère que mille deux cents à Prague, et six mille pour toute la République Tchèque.

 

En souvenir de l’époque où Joseph II a accordé aux Juifs de Prague la pleine citoyenneté et la liberté de pratiquer leur religion, le quartier juif de Prague, que nous allons voir ici, a été nommé Josefov. Au milieu des atrocités qu’ils commettaient, les Nazis ont voulu ajouter la honte de faire de Prague un “Musée de la race disparue”. Et ce geste honteux s’est transformé en chance pour la sauvegarde d’une partie du patrimoine juif. En effet, dans d’autres villes, tant de synagogues ont été détruites, tant de cimetières juifs ont été retournés, les pierres tombales utilisées pour faire des chaussées, mais ici nous allons voir des vestiges de la vie juive du passé.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

C’est sous le règne du roi de Bohême Přemysl Ottokar II que, succédant à une synagogue du onzième siècle, est construite la synagogue Vieille-Nouvelle en style gothique, tout premier bâtiment de ce style à Prague. Elle est achevée en 1230 et a subi en 1883 une profonde restauration. Dans cette synagogue comme dans les autres, la photo n’est pas autorisée, ce qui fait que si je me suis longuement étendu plus haut sur les aspects historiques, en revanche ici je serai très bref.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

À présent, voici la synagogue Pinkas construite par Aaron Meshullam Horowitz en 1535. Le régime communiste qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale ne s’est pas montré bien favorable aux Juifs, néanmoins cette synagogue a pu devenir un mémorial de la Shoah, dont les murs portent les noms de toutes les victimes tchécoslovaques des Nazis. En 1968, les fondations de la synagogue ont été envahies par la nappe phréatique, causant un risque d’effondrement. Le régime a pu manifester son antisémitisme en bloquant les travaux nécessaires, mais dès que possible, en 1990, on a procédé à l’imperméabilisation de la structure. Les travaux ont permis de mettre au jour un puits et un bain rituel situés sous le bâtiment.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Juste à côté de la synagogue Pinkas se trouve le vieux cimetière juif, qui a été en usage de 1478 à 1786 et qui a été définitivement fermé en 1890. Dans certaines parties, les stèles marquant les tombes sont plus ou moins alignées, mais à beaucoup d’autres endroits elles sont toutes tassées les unes contre les autres dans un indescriptible enchevêtrement. Dans les cimetières chrétiens, il arrive que l’on procède à des exhumations, et que les ossements soient rassemblés dans des ossuaires, mais la religion juive interdit de telles pratiques, et les Juifs étant pendant des siècles cantonnés dans ce quartier, pour y vivre comme pour y être enterré, on a ainsi abouti à cet entassement, les tombes étant souvent superposées sur plusieurs niveaux.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Certaines stèles ont, au cours du temps, été renversées, déplacées. Lorsque l’on ne savait plus où pouvait bien être la tombe correspondante, la stèle a été appuyée ici, contre le mur.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Mais certaines tombes sont bien individualisées, et leur stèle est encore en bon état. Puisque, tout à l’heure, j’ai parlé du célèbre rabbin Löw, “le Maharal de Prague”, mort en 1609, il me faut aussi montrer ici sa tombe marquée par une plaque métallique (deuxième et troisième photos ci-dessus). Son œuvre religieuse est immense et essentielle, il a notamment renouvelé l’enseignement de la Torah. Mais il s’est aussi attaché aux sciences en entretenant des liens étroits avec le mathématicien Daniel Gans et avec l’astronome Tycho Brahe.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

En se promenant dans le quartier du Josefov, on tombe par exemple sur ce grand immeuble près du portail duquel il est affiché qu’il s’agit du Grand Rabbinat de Prague.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Poursuivons notre visite du quartier juif. Cette grande synagogue, de style clairement mauresque, est la synagogue espagnole. À l’origine, s’élevait ici la synagogue Vieille-École, la plus ancienne de Prague, qui a été abattue en 1867 et la construction de celle que nous voyons aujourd’hui a commencé dès 1868. Ce n’est qu’au vingtième siècle, au vu de son aspect, que l’on s’est mis à l’appeler synagogue espagnole. Les Juifs sépharades chassés d’Espagne par Isabelle la Catholique en 1492-1493 n’ont rien à voir dans cette appellation.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Je disais que le vieux cimetière juif a été définitivement fermé en 1890. C’est cette année-là qu’a été ouvert, loin du centre-ville, un nouveau cimetière juif. Sur le mur de clôture ont été fixées des plaques commémoratives des victimes de la Shoah, les unes en souvenir de personnalités individuelles, les autres collectives, comme celle de ma troisième photo qui concerne les artistes torturés à mort par les Nazis.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

À la différence des cimetières chrétiens, ce cimetière est noyé dans la verdure, le lierre recouvre tombes et allées. J’avais déjà visité ce cimetière en 1993, des écureuils étaient venus gambader à mes pieds. Je n’en ai pas vu aujourd’hui, mais la nature est toujours aussi présente dans ce “jardin des morts”. Selon Wikipédia, il y aurait à ce jour vingt-cinq mille défunts enterrés ici, le quart de la capacité du cimetière.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

Au passage, je suis tombé en arrêt devant cette tombe au nom de Kafka. Lui, Vilém (1862-1922), lieutenant-colonel, ne peut être confondu avec Franz (1883-1924). Mais Julie, c’est le nom de la mère de “notre” Kafka. Toutefois, ses dates (1856-1934) ne correspondent pas du tout avec celles de cette stèle (1860-1938), sans compter que la stèle sur la tombe de Franz indique que sa mère a été enterrée avec lui. Alors, quel est le lien de parenté? Je l’ignore.

La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013
La Prague juive. Du 11 au 18 septembre 2013

C’est bien évidemment un pèlerinage sur la tombe du grand écrivain qui est le motif de notre visite de ce cimetière. Lors de notre passage dans ce secteur du cimetière, nous n’avons pas croisé âme qui vive, mais il est clair que de nombreux admirateurs de Franz Kafka sont venus ici, à en juger par le nombre de piécettes et de petits cailloux déposés sur sa tombe.

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Published by Thierry Jamard
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