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5 octobre 2016 3 05 /10 /octobre /2016 23:55
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Notre destination était Prague. En effet, comme chaque année dans une ville d’Europe de l’Est, Natacha y a un congrès auquel elle participe dès lors que le déplacement ne lui cause pas trop de problèmes à partir du lieu où nous nous trouvons à ce moment-là. Or précisément, cela tombe au moment où nous repartons de France vers la Grèce. Nous allons donc nous embarquer sur le ferry à Trieste ou à Ancône, via Strasbourg, Prague et Ljubljana. C’est le pourquoi de mes deux articles précédents (sur Strasbourg). Nous avons poursuivi notre route sans visiter d’autre ville et nous voilà arrivés. Le congrès, ce ne sont que trois jours pendant lesquels je me baladerai en solitaire, mais Natacha a une amie –une autre Natacha– qui est chercheuse en littérature à Kiev, en Ukraine (alors qu’en France les professeurs d’université sont “enseignants chercheurs”, en Ukraine on est soit enseignant, soit chercheur), qui participe également au congrès, et qui en profite pour prendre quelques jours de congé, pour le double plaisir d’être avec son amie et de séjourner un peu plus longtemps dans cette ville de rêve.

 

Prague, dans les guides touristiques, c’est avant tout une construction extrêmement célèbre, le Karlův Most, autrement dit le Pont Charles. C’est comme Big Ben à Londres, la Tour Eiffel à Paris ou le Colisée à Rome. Un passage obligé. Avec l’attrait supplémentaire de ce drôle de ů avec un petit rond dessus qui en change la sonorité, spécificité de l’alphabet tchèque.

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Une partie de mes photos du pont sont prises de nuit et j’aime bien alors faire du noir et blanc. Les deux amies adorent le Pont Charles et, comme elles ne cessent de bavarder un seul instant, c’est la promenade obligée du soir après le dîner. Dans un sens, dans l’autre, dix fois… Leur conversation étant en russe et ma connaissance de la langue se limitant à quelques mots, je les suis en prenant des photos. Ou je les quitte, je vais prendre mes photos de loin, puis je reviens sur le pont et, en le parcourant d’un bout à l’autre, je suis sûr de ne pas les manquer.

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

De jour comme de nuit, le charme de ce pont opère toujours, mais en cette saison (d’ailleurs, est-ce différent à d’autres saisons? J’en doute) la foule des touristes s’y presse, si dense que l’on a parfois du mal à y progresser. Bon, j’y suis allé le premier jour, quand j’étais seul, et j’y ai renoncé par la suite, c’est plus calme la nuit. Mais il est arrivé que les deux Natacha, après la fin du congrès, ne résistent pas en plein jour à l’attrait du fameux pont. Le pont, qui est long de plus de cinq cents mètres, franchit la Vltava, en français la Moldau. Le nom de ce fleuve, d’ailleurs, est bien connu du fait que c’est le titre d’une très célèbre symphonie de Smetana (parce que je sais qu’en russe, le mot сметана, en caractères latins smetana, veut dire crème fraîche, je consulte le traducteur Google: c’est la même chose en tchèque. Joli nom pour un musicien, Monsieur Crème Fraîche…). La première pierre en a été posée en 1357 pour remplacer un pont de bois emporté par une crue en 1342. Il est protégé à chaque extrémité par une tour gothique. Sur les deux premières photos ci-dessus, on est du côté de Malá Strana (“le Petit Quartier”). Du côté de Staré Město (“la Vieille Ville”), c’est la tour que l’on voit sur ma troisième photo ci-dessus.

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Quand je parle de la foule… le soir, les nombreux musiciens, chanteurs, vendeurs de colifichets, jongleurs disparaissent, mais les touristes sont encore nombreux, comme sur la première de ces photos prise (je consulte les “propriétés” indiquées par l’appareil) à 20h57. Quant à l’autre photo, où enfin il n’apparaît plus que quelques personnes, il m’a quand même fallu attendre jusqu’à 2h22 du matin pour la prendre!

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Avant de regarder quelques-unes des nombreuses statues qui bordent le pont, une dernière vue, prise du haut du château, le Hradcany (de la visite duquel je rendrai compte dans un prochain article), où l’on peut voir encore une fois le Pont Charles.

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Mais ce Karlův Most, ce Pont Charles, à quel personnage son nom se réfère-t-il? Juste avant de pénétrer sur le pont, sur la petite place avant la tour, une grande statue le représente, ce personnage. C’est l’empereur Charles IV, né en 1316, roi de Bohême à la mort de son père en 1346, élu empereur du Saint-Empire Romain Germanique en 1355, mort en 1378. C’est sa charge de roi de Bohême qui est au centre de son identité, c’est à Prague qu’il réside, c’est essentiellement Prague qu’il embellit, et son règne est considéré comme l’âge d’or de la Bohême. On lui doit la cathédrale Saint-Guy (objet, également, d’un prochain article de mon blog), la ville étant devenue archevêché deux ans avant qu’il devienne roi; c’est lui aussi qui, en 1348, crée l’université de Prague, et entre autres (nombreuses) œuvres c’est lui qui a décidé de la construction de ce pont qui, comme l’université, porte son nom.

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Difficile, en se promenant sur le pont, de ne pas évoquer le Pont Sant’Angelo à Rome. En effet, à Prague comme à Rome on se déplace entre deux rangées de statues. Toutefois, entre les sculptures des deux villes le style est fort différent. Certaines d’entre elles souffraient de leur exposition aux intempéries et ont été transportées au musée, de sorte que parmi celles que l’on voit aujourd’hui, les unes sont originales, les autres (en pierre plus claire) ne sont que des copies. La mise en place de trente statues entre 1683 et 1714 commence avec celle de Jean de Nepomuk, voulue par les Jésuites pour faire pièce aux Protestants. Mais cela, j’en parlerai tout à l’heure. Pour l’instant, ma photo ci-dessus représente saint François d’Assise entre deux anges, sur le flanc sud du pont. En-dessous, un texte en latin dit “SANCTO FRANCISCO SERAPHICO OB FRANCISCUM IOSEPHVM IMPERATOREM AVGUSTVM MDCCCLIII DIVINITVS SERVATVM D. D. FRANCISCVS ANTONIVS COMES KOLOWRAT LIEBSTEINSKY EQVES AVREI VELLERIS MDCCCLV”, c’est-à-dire “À saint François Séraphique, pour avoir miraculeusement sauvé l’auguste empereur François-Joseph en 1853, François-Antoine comte Kolowrat Liebsteinsky, chevalier de la Toison d'or, 1855”. Ce comte Kolowrat (1778-1861) était un général autrichien d'origine tchèque qui participa à la bataille d'Austerlitz et fut le premier ministre-président de l'empire d'Autriche en 1848.

 

Cela nécessite peut-être quelques explications. À peine devenu empereur d’Autriche en 1848 à l’âge de dix-huit ans, François-Joseph doit mâter une révolution hongroise. Après la victoire, en 1849, il y a une cruelle répression, et la Hongrie disparaît de la carte, absorbée par l’Autriche dont elle ne constitue plus que cinq régions. D’où la haine de nationalistes hongrois à l’égard de l’empereur. Le 18 février 1853, les soldats autrichiens sont à l’exercice sous les murs de Vienne, murs que François-Joseph fera abattre quelques années plus tard pour donner à sa capitale un lustre qui la mette à la hauteur de Londres ou de Paris. Avec son aide de camp O’Donell, l’empereur se promène là-haut, sur les remparts, et se penche en avant pour regarder l’entraînement des soldats. Janos Libenyi, un Hongrois nationaliste, compagnon tailleur de son état, surgit par-derrière, armé d’un couteau. Ni François-Joseph, ni O’Donell, ne le voient arriver derrière eux, trop occupés par le spectacle qui les intéresse. Au moment où Libenyi va frapper l’empereur dans le dos, pour toucher le poumon et peut-être le cœur, une femme voit cela et pousse un cri de frayeur. Si l’on entend un cri derrière soi, que fait-on naturellement? On se retourne et c’est ce qui fait que la lame, déviée en outre par le manteau de l’empereur car à Vienne en février on se vêt chaudement, ne fait que le blesser à la nuque. Il saigne beaucoup, mais ses jours ne sont pas en danger. O’Donell a le réflexe prompt et efficace, il ceinture immédiatement Libenyi, parvenant à l’empêcher de frapper de nouveau. C’est ce cri de femme subit qui a “miraculeusement sauvé l’auguste empereur”, comme dit la plaque sous la statue de saint François d’Assise, saint patron de François-Joseph. L’agresseur, quant à lui, sera jugé et pendu.

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Ce groupe se trouve sur le flanc nord du pont. Il représente les saints Norbert, Venceslas et Sigismond. Norbert, né en Rhénanie du nord vers 1080 dans une famille noble, a des liens de parenté avec la famille impériale. À neuf ans, il est destiné à la prêtrise et soumis à une discipline de fer, mais lorsqu’il atteint ses dix-huit ans et alors qu’il n’a pas été ordonné prêtre l’empereur Henri V, son cousin, le fait chapelain. Il est chargé de missions diplomatiques ou administratives et mène une joyeuse vie de cour. Il tombe amoureux d’une jeune fille mais lorsque celle-ci meurt en même temps que l’enfant qu’elle met au monde Norbert renonce à cette vie de dissipation et de luxe. De plus, alors qu’il se déplace à cheval, il est frappé par la foudre et reste au sol un long moment inanimé (cela rappelle l’épisode de saint Paul sur le chemin de Damas). Il va interpréter cela comme un signe. Il est alors âgé d’environ trente ans. Il se fait ordonner prêtre et au prix de nombreuses difficultés qu’il serait trop long de détailler il crée l’ordre des Prémontrés, qui va rapidement faire de nombreux adeptes, mais aussi suscitera l’hostilité de nombreux évêques mécontents de cette lutte contre le luxe et l’aisance. Mais le pape le soutient et, en 1126, le fait archevêque de Magdebourg. À son tour, c’est Norbert qui, avec Bernard de Clairvaux, soutiendra le pape Innocent II contre l’antipape Anaclet. Épuisé et souffrant de la malaria, il meurt à Magdebourg en 1134. Il sera canonisé en 1582. Au début du dix-septième siècle, les Catholiques craignent que ses restes soient profanés dans ce bastion du protestantisme, alors ils parviennent à les voler pour les transporter à Prague dans l’église du monastère de Strahov.

 

Vratislas, duc de Bohème, et sa femme Dragomir, fille d’un prince slave, sont païens. Ils ont deux fils, Venceslas et Boleslas. Quand meurt Vratislas en 921, son fils aîné Venceslas a environ treize ans (son année de naissance n’est pas exactement connue), c’est sa mère Dragomir qui est régente. Elle persécute les Chrétiens. Mais Venceslas, élevé par sa grand-mère Ludmila qui est chrétienne –future sainte Ludmila dont je parlerai tout à l’heure– se convertit en cachette, est baptisé par un disciple de saint Méthode (on se rappelle que ce sont les deux frères –grecs– Cyrille et Méthode qui ont évangélisé les Slaves et ont créé pour eux l’alphabet dit cyrillique) et quand, à dix-huit ans, il assume personnellement le pouvoir, tout change en Bohême, le christianisme est réhabilité, il fait construire des églises, il favorise la création de monastères et, sur le marché de Prague, il rachète un grand nombre d’esclaves de païens. Cela rend furieux son frère Boleslas, resté païen, et alors que Venceslas se rend à une cérémonie religieuse à Stará Boleslav, une ville proche de Prague, bien entendu sans armes vu les circonstances, son frère Boleslas et quelques-uns de ses affidés attaquent Venceslas et le tuent. Boleslas devient le nouveau duc de Bohême. Cela se passe, selon les historiens, soit en 929, soit en 935. Considéré comme martyr de sa foi, Venceslas a été canonisé. Il est le patron de la République Tchèque, mais il est aussi revendiqué comme patron des prisonniers.

 

Dans mon article La cathédrale de Rimini daté du 29 avril 2013, j’ai montré une fresque de Piero de la Francesca représentant Sigismond Malatesta en prière devant saint Sigismond, mais je n’ai pas détaillé qui était ce saint Sigismond. Il est né à la fin du cinquième siècle, on ne sait pas trop en quelle année. Pour comprendre les événements qui suivent, je dois donner quelques détails. Il est l’arrière-petit-fils du fondateur du royaume des Burgondes, et le fils du roi Gondebaud. Gondebaud a fait assassiner deux de ses frères avec qui il partageait le pouvoir, dont Chilpéric, qui est le père de Clotilde. Clotilde et Sigismond sont donc cousins germains. En 492, Gondebaud attaque et vainc les Ostrogoths de Théodoric, et pour sceller la paix Théodoric donne sa fille Ostrogotha en mariage à Sigismond, le fils de son ennemi. Clotilde, elle, épouse le roi des Francs Clovis. En 496 (ou, selon certains historiens, en 506), à la bataille de Tolbiac contre les Alamans, le païen Clovis fait le vœu “Dieu de Clotilde, si tu me donnes la victoire, je me ferai chrétien”. Il gagne, et il se fait baptiser à Reims. Non pas arien, comme les Burgondes et la famille de Clotilde, mais catholique, comme les gallo-romains qu’il a conquis et sur qui il règne. Or en parallèle, au début du sixième siècle, 502 ou 506, Sigismond abjure l’arianisme et se fait catholique et, quand meurt Gondebaud en 516, il devient roi des Burgondes. Il fonde de nombreux monastères et s’efforce de convertir son peuple. À la mort de sa femme Ostrogotha avec qui il a eu trois enfants, dont une fille mariée à Thierry, fils de Clovis (avant son mariage avec Clotilde: pas de consanguinité!), il se remarie en 518 avec la servante de cette dernière. Mais le fils aîné de Sigismond ne s’entend pas avec sa belle-mère, elle se venge en racontant à Sigismond que son fils envisage de le tuer. Sigismond, alors, fait étrangler son fils. N’oublions pas que le père de Clotilde, Chilpéric, a été assassiné par le roi des Burgondes, père de Sigismond: Clotilde pousse son mari Clovis à attaquer les Burgondes pour venger Chilpéric. Clovis y envoie ses fils. Sigismond vaincu se réfugie dans un monastère où, précédemment, il était allé expier le meurtre commis sur son fils, mais les grands de son royaume lui reprochant sa lutte contre l’arianisme, le livrent à Clodomir, l’un des fils de Clovis, qui le fait décapiter ainsi que sa femme, et les corps sont jetés dans un puits. Cela, c’est en 524, près de Patay dans le Loiret, en un lieu désormais appelé Saint-Sigismond. À son actif, il a répandu le catholicisme dans son royaume, après le meurtre de son fils il a fait pénitence, il est mort en martyr, cela suffit pour qu’il soit canonisé. Et voilà pour saint Sigismond. Nous avons vu tout à l’heure la statue de Charles IV, l’empereur qui a fait construire le pont Charles. Un jour de 1365 il a rapporté de France le crâne de saint Sigismond et quelques autres reliques. Désormais, saint Sigismond veille sur la République Tchèque conjointement avec saint Venceslas.

 

Ces trois saints, qui ont œuvré pour le catholicisme contre le paganisme ou l’arianisme, qui ont fait construire des monastères, et dont les restes reposent –en partie du moins– à Prague, sont donc ainsi regroupés dans cette sculpture, quoiqu’ils soient loin d’être contemporains les uns des autres, sixième siècle, dixième siècle, douzième siècle.

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Sur le côté sud du pont, une grand-mère et son petit-fils, Ludmila et Sigismond. J’ai évoqué il y a un instant l’éducation chrétienne donnée par Ludmila à Sigismond, dont la mère Dragomir est païenne et violemment opposée au christianisme. Mais revenons à Ludmila. Elle est élevée dans la religion païenne polythéiste slave, et épouse en 874 le roi de Bohême Bořivoj, lui aussi païen. Mais les grandes puissances de l’époque, l’Empire Carolingien et l’Empire Byzantin, sont chrétiennes, et pour frayer avec elles mieux vaut être de même obédience, surtout si l’on envisage de sceller des alliances. Difficile, dans ces conditions, de savoir si saint Méthode qui baptise Bořivoj l’a réellement convaincu ou s’il ne s’agit que d’une conversion diplomatique, mais lorsque, plus tard, il baptise Ludmila, il semble bien qu’elle soit sincère dans sa nouvelle foi. C’est pourquoi elle initie ses deux petits-fils Venceslas et Boleslas au christianisme. Le premier est convaincu et se fera baptiser, le second préférera rester dans le paganisme de sa mère. Et la discorde s’installe entre Dragomir et sa belle-mère. À la fin, en 921 Dragomir rétribue deux Varègues (c’est-à-dire ces Vikings qui ont fondé la Rus’ de Kiev) chargés de l’assassiner, ce qu’ils font en l’étranglant avec son châle. Certes, elle n’est pas morte en martyre proclamant sa foi, mais l’essentiel du différend portait probablement sur l’orientation chrétienne de Venceslas et c’est donc à cause de son action chrétienne qu’elle a subi cette mort violente. Cela lui a valu la canonisation. Voilà le pourquoi de sa représentation ici tenant un châle dans sa main gauche, protégeant contre elle Venceslas enfant, avec cet angelot à ses pieds.

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Encore un groupe composé de personnages étonnants, sur le flanc sud du pont. Il y a des hommes enfermés derrière une grille, près d’eux un homme en costume oriental, turc peut-être, un cimeterre pendu à la ceinture, et au-dessus d’eux trois hommes. Voyons qui sont ces trois hommes, et le reste s’éclairera.

 

Le premier est saint Jean de Matha (1160-1213). Il est fils d’un seigneur espagnol installé dans ce qui est aujourd’hui le département des Alpes de Haute-Provence (Comtat de Barcelone et de Provence). Il passera son enfance à Marseille où sa mère, très pieuse, lui fait visiter prisons, hospices et hôpitaux pour lui enseigner la compassion. Puis il étudie à Aix-en-Provence, devient docteur en théologie à Paris, se fait ordonner prêtre. Et voilà que, célébrant sa première messe, il a une vision: un homme vêtu de blanc, avec une croix rouge et bleue sur la poitrine, pose les mains sur un prisonnier blanc et sur un prisonnier maure. Le lendemain, il se retire en forêt avec un ami ermite pour méditer. Or le pape a eu exactement la même vision. Aucun doute, c’est un signe. La décision est prise de créer un ordre religieux chargé de racheter les Chrétiens prisonniers des Musulmans. Ce sera l’Ordre de la Très Sainte Trinité pour la Rédemption des Captifs, qui voit le jour en 1198. Avec son ami ermite, il fonde trois monastères puis, avec l’aide du roi Philippe-Auguste, ils en fondent un quatrième à Paris. Ce sont plusieurs milliers de Chrétiens devenus esclaves des Sarrasins d’Algérie, de Tunisie, du Maroc, qui retrouvent grâce à eux leur liberté. Il a été canonisé en 1666. Dans le groupe de la sculpture, c’est lui qui est en haut à gauche, tenant une chaîne d’esclave brisée.

 

Du second, on ne sait pas grand-chose, à part qu’il est né en 1127 et qu’il est mort en 1212, qu’il était moine cistercien et qu’il s’était retiré en forêt pour vivre en ermite une vie de pauvreté et de pénitence. Même son nom a probablement été inventé après coup. On l’appelle Félix de Valois, et c’est lui l’ami ermite de Jean de Matha qui a participé à la création de l’ordre et à la fondation des monastères. On l’a supposé cousin du roi Louis VII, d’où ce nom de “Valois”, et on l’appelle saint Félix, mais il est très probable qu’il n’avait nullement de liens de parenté avec la famille des rois de France, et l’Église n’a retrouvé nulle part trace de sa canonisation, en conséquence de quoi il a été rayé du calendrier liturgique en 1970. Saint Félix de Valois n’est donc ni saint, ni Valois… Mais, quelle que soit sa famille et quel que soit son nom, il a bien existé un ermite qui a œuvré aux côtés de Jean de Matha. Dans la sculpture, il est plus bas, avec un esclave à moitié nu à ses pieds.

 

Le troisième, en haut à droite, est présenté comme saint Ivan. J’ai cherché qui pouvait être ce saint Ivan. J’ai trouvé un Russe, “fou de Dieu” qui tout jeune, pour faire pénitence, est allé travailler dans les salines sans être payé, puis a passé toute sa vie en s’enchaînant, et avec un lourd casque de fer sur la tête, pour faire pénitence. Un autre, Ivan de Rila (saint Jean de Rila), moine ermite bulgare qui a construit le premier monastère de Bulgarie et est devenu le saint patron du pays. Ni l’un ni l’autre ne convenant, j’ai poursuivi mes recherches, et suis tombé sur un site qui affirme que jusqu’à présent personne ne s’explique clairement la raison de la présence de Jean de Rila auprès des deux saints français. C’est donc bien cet Ivan bulgare…

 

Restons-en donc aux deux autres saints. Au-dessous d’eux, on voit des détenus enfermés dans une sorte de grotte derrière des barreaux pour évoquer ces esclaves chrétiens razziés par les Ottomans et rachetés par les moines Trinitaires. Mais en outre, ces deux personnages sont français, et ce n’est pas un hasard, car une inscription en latin est gravée, qui dit “LIBERATA A CONTAGIONE PATRIA ET CONCLVSA CVM GALLIS PACE”, soit “Parce que la patrie a été délivrée de l’épidémie et que la paix a été conclue avec les Français”. Cette sculpture, une autre inscription nous le dit, a été offerte par František Josef, comte Thun, en 1714. Et en effet, une terrible épidémie de peste venue de Hongrie via l’Autriche en 1713 avait frappé la Bohême avant de s’étendre à la Moravie et, à Prague, on avait déploré douze à treize mille morts, soit le quart de la population de l’époque. Le 6 mars de la même année 1714, le traité de Rastatt mettait fin à la Guerre de Succession d’Espagne entre la France et l’Autriche (à cette époque, on s’en souvient, l’empire des Habsbourg s’étend de la Bohême à la Transylvanie. Prague est donc concernée).

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Et pour terminer –puisqu’il n’est pas question pour moi de disserter sur chacune des trente statues du pont– je reviens à la plus ancienne, celle à laquelle j’ai fait allusion au début.

 

Nepomuk, ouest de l’actuelle République Tchèque, an de grâce 1340. Naissance d’un petit garçon, fils d’un berger. Il est baptisé Jean. Ce Jean de Nepomuk, en français, on l’appelle Jean Népomucène. Il est pieux, il se destine au sacerdoce, il est ordonné prêtre en 1373. L’archevêque le remarque, il est archidiacre, puis chanoine de la cathédrale de Prague. En 1393, le voilà vicaire général de l’archevêque.

 

En ce temps-là règne Venceslas, dit “l’Ivrogne”, car c’est un amateur de la dive bouteille. Rien à voir avec ce saint Venceslas dont je parlais tout à l’heure, et qui l’a précédé sur le trône au dixième siècle. Comme, dans la région, le prénom Venceslas (Václav en tchèque) est courant, il se retrouve chez des monarques de divers lieux. Ainsi, notre ivrogne va être le premier du nom quand, en 1376 (de 1376 à 1400) il devient roi de Germanie. En 1378, il devient roi de Bohême en tant que Venceslas IV (jusqu’à sa mort à Prague en 1419). Et, comme duc de Luxembourg, de 1383 à 1390, il est Venceslas II. En 1389, il épouse Sophie de Bavière (1376-1425). La toute jeune reine choisira Jean pour confesseur. En 1393, Venceslas a des doutes sur la fidélité de sa femme, il craint d’être trompé, il convoque Jean et lui ordonne de dire ce que Sophie lui a confié en confession. Bien évidemment, Jean refuse de parler, il ne peut trahir le secret de la confession, qu’il s’agisse d’accuser la reine ou même de l’innocenter. Venceslas le fait torturer par le feu, sans succès. Alors il le fait jeter dans la Vltava du haut du pont Charles. Cela, c’est l’histoire authentique.

 

Pour la suite, on y croit ou pas selon les convictions de chacun: une auréole dorée, de saint, aurait apparu au-dessus de l’eau, à l’endroit où Jean Népomucène se serait noyé. Voilà pourquoi ce martyr est représenté avec cette auréole dorée sur la tête. Sur le pont, un peu plus loin, une croix marque l’endroit d’où il a été précipité dans le fleuve. Canonisé longtemps après , en 1729, il n’est donc pas encore saint quand, à la demande des Jésuites, sa statue est placée sur le pont en 1683.

Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013
Prague, le Pont Charles. Du 11 au 18 septembre 2013

Sous la statue de saint Jean Népomucène, deux plaques de bronze attirent les touristes comme des mouches sur du miel. Il leur faut toucher ces plaques, ce dont témoigne leur poli au milieu. Elles porteraient bonheur. Je suis resté un petit moment à regarder, j’ai demandé à plusieurs personnes ce qu’elles représentent et pourquoi il convient de les toucher. Sur le pourquoi, tout le monde s’accorde. Mais ce qu’elles représentent, là, aucun de mes “interviewés” ne le savait. J’avise un guide qui amène son troupeau de touristes. Il dit les amener là parce que ça porte bonheur, mais les plaques… eh bien… euh… elles doivent faire allusion à des événements de la vie de saint Jean Népomucène, non?

 

J’aurais paru prétentieux si j’avais donné la réponse. La première représente le chien du couple royal, qui symbolise la fidélité. À l’arrière-plan, on voit Jean confessant la reine Sophie derrière la grille d’un confessionnal. De la même façon, c’est en arrière-plan que se situe la scène principale de la seconde plaque, Jean basculé par-dessus le parapet du pont, tandis qu’avec le soldat la reine est sur la berge en premier plan. Il “faut” donc toucher le chien et la reine.

 

Il m’a fallu choisir, j’ai choisi. Mon choix de sculptures n’est sûrement pas celui de tel ou tel de mes lecteurs. À vous de le compléter!

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Published by Thierry Jamard
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