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14 février 2017 2 14 /02 /février /2017 23:55
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Ce court voyage que nous avons entrepris dans les Cyclades va prendre fin à Andros. Andros, c’est la plus septentrionale des Cyclades et un simple coup d’œil à la carte (ci-dessus, une capture d’écran de Google Earth à laquelle j’ai seulement ajouté les noms de quelques îles) pour se rendre compte que quelques petites fractures géologiques ont morcelé ce qui était une terre continue, l’Eubée, Andros, Tinos, Mykonos, qu’aujourd’hui seules des passes relativement étroites séparent: le détroit qui la sépare de Tinos au sud ne mesure guère plus d’un kilomètre de large. D’ailleurs, même sans regarder la vue satellite, quand on voit que l’île culmine à presque mille mètres (995 exactement), on comprend que ce n’est que parce que le sol subit de fortes poussées qu’une telle montagne a pu surgir ici, et ces poussées provoquent des fractures.

 

La superficie d’Andros en fait la deuxième plus grande Cyclade après Naxos. “L’île paraît beaucoup plus grande qu’elle ne l’est en réalité. Andros est à peu près de la même taille que Tinos”, écrit Lawrence Durrell. Andros 380 kilomètres carrés, Tinos 197, soit un peu plus que la moitié… Mais ne le contredisons pas, il détestait cela, il voulait toujours avoir raison, selon ce que raconte son frère Gerald Durrell dans Ma famille et autres animaux, un livre dont je me suis délecté et que je ne peux que recommander (traduction française, éditions La Table ronde, 2014). Ma seconde photo ci-dessus représente une carte de l’île d’Andros établie en 1419.

 

Avant d’aller plus loin, il me faut dire quelques motifs de fierté de cette île. D’abord, c’est elle qui a fondé en 656 avant Jésus-Christ la colonie de Stagire où est né Aristote en 384 (cf. mon article de ce blog Aristote et Stagire, daté du 18 août 2012), soit 272 ans plus tard, ce qui n’empêche nullement les gens, ici à Andros, de s’enorgueillir du fait que ce grand philosophe “a évidemment été élevé et éduqué à la manière d’Andros”. D’autre part, on rattache bien sûr la fameuse poétesse Sapho à l’île de Lesbos et parce que, dans ses poèmes, elle chante la beauté des jeunes filles de son cercle poétique, on attache la qualification de lesbienne à une femme qui en aime une autre. Sapho était-elle homosexuelle, ou seulement admiratrice de la beauté du corps féminin? En réalité, nul ne le sait. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elle était ou bien hétérosexuelle ou bien bisexuelle, car elle s’est mariée, et son mari nommé Kerkyla était d’Andros; et ils ont engendré une progéniture, une fille qu’ils ont appelée Kleida.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

En arrivant sur l’île on est un peu surpris: on débarque sur la côte ouest au port de Gavrio, qui n’est pas la capitale. À peu de distance vers le sud se trouve la ville touristique de Batsi, mais il faut traverser l’île d’ouest en est pour aller trouver, sur la côte est, la capitale. Ci-dessus, deux photos que j’ai prises de la capitale sur son promontoire, puis une gravure de 1841 représentée presque sous le même angle, et enfin une gravure tirée du livre de Tournefort intitulé Relation d’un voyage du Levant, voyage effectué de 1700 à 1702 et publié en 1717. Cette capitale est nommée Chora, ce qui n’est guère original puisque c’est ainsi que les Grecs appellent la plupart des capitales de leurs îles. Ou bien on appelle la ville principale du nom de l’île entière. Un habitant de Batsi peut très bien vous dire “cet après-midi, je vais à Andros”, alors qu’il est à Andros, mais seulement pour dire qu’il va à Chora.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

C’est d’ailleurs de la capitale qu’il s’agit dans ce magnet vendu dans une boutique d’articles pour touristes. Rédigé en grec, parce que l’île n’est pas très fréquentée par les touristes étrangers. Et je suis sûr que mes lectrices, vous mesdames, vous mesdemoiselles, n’y êtes jamais allées. En effet, le texte dit “Τα καλά κορίτσια μένουν στο σπίτι τους, τα κακά κορίτσια πάνε στην ΑΝΔΡΟ!” Ce qui signifie “Les bonnes filles restent à la maison, les mauvaises filles vont à Andros!” À Chora et surtout à Batsi, j’ai eu la chance de pouvoir converser longuement à bâtons rompus avec plusieurs autochtones, et je leur ai demandé si cette phrase tenait à une légende, ou à une tradition locale, mais personne n’a pu me dire d’où elle était tirée. J’aime bien ce genre d’humour (c’est pourquoi je l’ai photographiée et pourquoi je la publie), mais ce magnet donnerait plutôt mauvaise réputation à la ville, où je n’ai pas remarqué de femmes de mauvaise vie, comme on dit dans les familles respectables!!! Ou plus probablement il veut dire (ironiquement, j’espère, car les Grecs sont encore un peu machistes, mais quand même pas tellement attardés) qu’une femme raisonnable reste dans son emploi “naturel” de femme d’intérieur, à faire le ménage, la cuisine, la lessive, au lieu d’aller se distraire en ville!

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Avant de commencer notre visite, je montre encore une image ancienne. Comme presque toujours, la légende en grec de cette carte postale est traduite en français. La carte représente le “Marché à la Porte d’Entrée”.

 

Et je laisse Tournefort, à travers un extrait de ce même livre de 1717, nous présenter un peu plus Andros: “Les habitants de cette île sont tous du rite grec, excepté Mrs de la Grammatica, deux frères fort riches et fort zélés pour l’Église latine; c’est dans leur chapelle que le consul de France entend la Messe. L'évêque latin n'a que trois cents écus de rente; il arriva il y a quelques années à ce prélat, qui est homme d’esprit, appelé Mr Rose, une cruelle aventure: en passant d'Andros à Naxie sa patrie, avec ses ornements et sa vaisselle d'Église, il fut pris par les Turcs, dépouillé, bâtonné, mis aux galères, d'où il ne se tira que par 500 écus de rançon: on n’a pu découvrir de quel prétexte on s’était servi pour lui faire cet affront. L'évêque grec a 500 écus de rente, et beaucoup plus d'agréments dans cette île, bien fournie d'ailleurs de Papas et de Caloyer”.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

À la suite de la Quatrième Croisade dévoyée (1204) par laquelle les Francs se sont emparés de Constantinople et ont instauré un Empire Latin à la place de l’Empire Byzantin, Andros est tombée entre les mains de seigneurs vénitiens, et elle y est restée jusqu’à ce qu’en 1538 elle soit prise par le terrible pirate Barberousse devenu, depuis quelques années, Kapitan Pacha (grand amiral) de la flotte ottomane. On voit donc que, malgré plus de trois siècles de dépendance de Venise, les autochtones ne se sont pas convertis au catholicisme, et restent à près de cent pour cent orthodoxes, ce qui n’est pas le cas de bien des îles ayant appartenu à la Sérénissime, sa voisine Tinos par exemple devenue ottomane, il est vrai, seulement en 1715, où la majorité reste certes orthodoxe, mais où la proportion de catholiques est très élevée. Ci-dessus, les restes du fort vénitien d’Andros, construit de 1207 à 1233. Ce ne sont pas les séismes qui l’ont mis dans ce piteux état, il n’a pas été détruit par les Ottomans, et les intempéries n’y sont pour rien dans son effondrement. Les responsables sont les bombes de 1943. Hé oui, la guerre…

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Il a été démontré que cette chapelle dédiée à sainte Barbara était autrefois une église franque à deux nefs et à deux absides dédiée à saint Georges, comme le prouvent des documents du clergé catholique des dix-septième et dix-huitième siècles. Franque ne signifie pas française, c’est seulement que traditionnellement par “les Francs” on désignait les Occidentaux qui avaient pris possession de l’ancien Empire Byzantin dans les territoires qui sont aujourd’hui grecs ou turcs: elle était donc possession des catholiques vénitiens. On ne sait à quand remonte sa construction. D’après son plan, elle daterait de la fin du quinzième siècle ou du début du seizième, à moins qu’elle ne soit due aux Jésuites, et postérieure à 1533, date de leur installation à Andros. Comme on le voit, il y a un clocher avec une cloche, mais l’utilisation en était interdite par le cadi, sous prétexte que le son en aurait troublé le sommeil des musulmans morts. En 1652, Saint-Georges est indiquée comme église du château d’Andros (je montre en gros plan sa localisation sur la gravure de Tournefort), ce qui est logique puisque le quartier ne portait encore aucune autre construction, mais on apprend qu’en 1700 –donc à l’époque de Tournefort– l’église a été abandonnée par les jésuites et qu’elle n’a plus de portes; j’ai beau agrandir autant que je le peux l’image sur mon écran, ce détail n’est pas visible sur la gravure. On apprend qu’en 1720 le quartier s’est un peu construit sur le terrain appartenant à l’église, un loyer a donc dû être payé, mais cela n’empêche pas les finances du diocèse catholique d’être dans un état lamentable. Des travaux d’entretien sont effectués en 1749, mais il semble que peu après l’église ait été transférée aux orthodoxes. En effet en 1579, les Turcs qui étaient maîtres de l’île depuis quatre décennies interdirent aux chrétiens d’édifier de nouveaux lieux de culte, et cette interdiction a été maintenue jusqu’au début du dix-huitième siècle. En conséquence de quoi l’église a été partagée entre catholiques et orthodoxes, mais elle n’était pas adaptée au culte oriental qui requiert un sanctuaire séparé de la nef. Ainsi, vers le milieu du dix-huitième siècle a été bâtie cette église de marbre à une nef et adaptée au culte orthodoxe, qui a reçu le patronage de sainte Barbara.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Un autre passage de Tournefort porte sur un tout autre sujet: “Nous fûmes contraints de venir coucher au monastère de la Vierge. Cette maison n’a rien de beau, quoique les religieux soient fort riches: ils ont laissé perdre la bonne coutume […] de régaler les passants; nous y eussions jeûné malgré nous, sans Mr Gasparachi qui nous y envoya la moitié d’un mouton, d’excellent vin et des rafraîchissements. Le lendemain nous y vîmes à la messe beaucoup d’Albanaises bien parées et plus propres que les Grecques, dont les juste-au-corps sont beaucoup plus ronds et plus désagréables même que ceux que l’on porte dans les autres îles; ces juste-au-corps des dames d’Andros ont un gros bourrelet qui ressemble à un vertugadin” (le vertugadin est ce bourrelet qui faisait gonfler de façon démesurée les robes autour de la taille, comme dans le célèbre tableau des Ménines de Vélasquez. Je peux affirmer que, depuis le passage de Tournefort, la traditionnelle hospitalité de l’île, la philoxénia grecque, s’est rétablie, car partout à Andros nous avons été accueillis de la façon la plus sympathique et la plus chaleureuse. Quant à l’élégance des Grecques d’Andros… bah, elle ne se distingue pas de celle de toutes les Européennes, elle est due à Levi’s, à Zara, à H&M, à 1.2.3, à Kookaï, etc. La photo ci-dessus, que j’ai prise au musée Benaki à Athènes, montre un costume d’Andros. Pas si horrible que cela…

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Andros a un riche passé antique. Évidemment, un musée archéologique situé à Palaiochori nous attire comme des mouches sur du miel. Fermé. Une affichette (luxueuse et superbe) informe qu’il n’est ouvert que le samedi de 9h à 16h. C’est peu, mais nous attendrons: nous avons prévu une semaine à Andros, de samedi à samedi, mais l’horaire de notre bateau nous laisse quand même le temps de visiter ce musée avant d’aller nous embarquer. Las! On nous informe –oralement– que ce n’est que l’été, que le musée est ouvert le samedi. Le reste de l’année, il est hermétiquement clos. Quel dommage! Alors, comme je n’ai aucun objet archéologique à montrer ici, je vais laisser la parole à Hérodote.

 

Nous sommes en 480 avant Jésus-Christ. Les Perses viennent d’être vaincus par la coalition grecque à Salamine. Mais certaines cités grecques, dont Andros, espérant se soustraire à l’hégémonie athénienne, s’étaient tournées vers les Perses. Hérodote raconte que les Grecs, alors, “assiégèrent Andros: ils voulaient la détruire. Les premiers parmi les habitants des îles, les gens d’Andros ne donnèrent pas à Thémistocle l’argent qu’il réclamait. Thémistocle leur tint ce langage: les Athéniens étaient venus accompagnés de deux grandes divinités, la Persuasion et la Nécessité, de sorte qu’ils devaient absolument payer. Ils répondirent à cela qu’Athènes pouvait être grande et prospère, elle qui jouissait de deux divinités favorables, alors que les habitants d’Andros n’avaient que des terres bien pauvres, que deux divinités défavorables ne quittaient pas leur île et s’y trouvaient très bien, la Pauvreté et l’Impuissance, que les gens d’Andros, étant au pouvoir de ces divinités, ne donneraient pas d’argent, et que jamais la puissance des Athéniens ne serait plus forte que leur impuissance.

 

Ce qui montre que même dans ces circonstances dramatiques l’humour avait droit de cité. Mal en a pris, pourtant, aux gens d’Andros parce que, furieux de cette réponse, Thémistocle a investi l’île et en a ensuite tiré tout ce qu’il pouvait.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

À défaut de pouvoir montrer le musée archéologique, puis-je faire un pas de géant dans le temps et en venir au musée d’art contemporain créé par l’armateur Vassilis Goulandris et sa femme Eliza? Que nenni, quoique celui-là soit ouvert hors de la haute saison, car la photo y est interdite, comme c’est habituellement le cas pour les musées présentant les œuvres d’auteurs vivants ou décédés depuis peu, et qui ont encore les droits de propriété intellectuelle sur leurs créations. Je me contenterai de cette sculpture placée devant l’entrée. C’est un bronze de Michalis Tombros, il date de 1928 et est intitulé Torse d’une athlète américaine.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

À défaut de musées, faisons un petit tour en ville. Cette église, c’est celle de la Dormition de la Vierge, une église du centre de Chora, la plus grande, au début de la grand-rue.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Cette église, comme tout monument, a besoin d’être de temps en temps restaurée, elle a aussi besoin d’aménagements et d’améliorations. Aussi a-t-elle besoin que de généreux donateurs mettent la main à la poche. Pour pousser ceux qui hésitent à faire un geste autant que pour remercier ceux qui l’ont fait, des plaques de marbre portent gravés τα ονόματα των ευεργετών, les noms des bienfaiteurs. Et qui plus est, face à chaque nom figure le montant de son don. Cela permet de constater que, rien que sur la plaque de ma photo, neuf membres de la famille Empeirikos ont donné entre 2500 et 15000. La date n’est pas indiquée: s’il s’agissait de drachmes, ce serait entre 7,34 et 44 Euros ce qui, de la part de cette très riche famille (qui, au début du siècle dernier, était propriétaire de treize pour cent de la flotte de toute la Grèce!), semblerait bien peu pour mériter le titre de “bienfaiteur”. Je suppose donc que la plaque est récente et que les chiffres gravés sont exprimés en Euros. Il n’empêche: si une personne aux maigres revenus voulait se priver d’un plaisir pour offrir une petite somme dans la limite de ses moyens, ce ne serait pas très discret de la faire apparaître à côté de ces gros chiffres de la liste… ni très sympathique de la passer sous silence…

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Nous sommes en ce même début de la grand-rue. Sur une place le fronton de ce bâtiment porte une inscription qui annonce “Maison de retraite et hôpital d’Empeirikos”. Autre œuvre de bienfaisance d’un membre de cette même famille, créée en 1894. Contre le mur de façade, a été érigé un buste le représentant, en geste de gratitude.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Prenons cette rue piétonnière, l’artère principale de Chora. La chaussée en est dallée de marbre, s’il vous plaît! Le fait que beaucoup de Grecs athéniens possèdent une résidence secondaire à Andros, et parallèlement que relativement peu d’étrangers viennent à Andros à laquelle, d’ailleurs, on n’accède pas à partir du Pirée comme pour l’immense majorité des îles de l’Égée, mais du port de Rafina juste à l’opposé, sur la côte est de l’Attique, fait que les boutiques, ici, sont plus authentiques. Par ailleurs, celles qui cherchent à appâter le touriste de passage offrent un choix de babioles différentes puisque le public est différent. Et, que l’on s’arrête pour acheter son pain, choisir une carte postale ou boire un “frappé”, on ne peut manquer de tailler une bavette avec le patron ou avec un autre client. Ambiance sympathique assurée. Il est vrai que nous sommes en avril: j’ignore ce qu’il se passe quand se presse la foule de l’été; j’espère seulement qu’il en va de même.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

À l’autre bout de la rue principale, on débouche sur une petite place pleine de charme, ombragée par un grand platane. Le regard y est tout de suite attiré par deux choses, dont la première est ce curieux petit bâtiment de marbre, une fontaine construite en 1818, lorsque l’île était encore sous domination ottomane.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

L’autre chose qui attire le regard est ce buste de Théophilos Kaïris au sommet d’un haut socle en forme d’obélisque. Ce personnage (1784-1853) est natif d’Andros. Il étudie successivement à Andros, à l’âge de huit ans à Kydonies (aujourd’hui Ayvalik, sur la côte ouest de l’Asie Mineure), puis à Patmos, à Chios, et à 16 ans il revient à Kydonies. Devenu diacre, il part à 19 ans et, après un bref séjour en Suisse, il passe quatre ans à Pise, et trois ans à Paris. Dans ces pays il a étudié aussi bien les sciences pures que les sciences appliquées, la philosophie que la théologie. De retour à Kydonies, il va y enseigner à l’académie. Selon l’article de Wikipédia, il aurait enseigné… tout! à savoir les mathématiques, la physique, la chimie, la mécanique, la biologie, et puis aussi l’astronomie, la géographie, la météorologie. Imprégné de l’esprit des Lumières, il professait un enseignement résolument moderne, même lorsque cela lui faisait contredire les théories affirmées par l’Église orthodoxe.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Natif d’Andros, disais-je. Sur cette maison, une plaque dit “Dans cette maison, est né Théophilos Kaïris 1784-1853”. Comme on le voit, il s’y déroule de grands travaux. J’ignore si c’est, ou si ce sera, un musée Kaïris.

 

Parmi tous ses efforts pour introduire dans le monde grec des idées modernes et pour réformer la langue vulgaire dans le sens d’un rapprochement avec la langue antique, on ne peut être étonné d’apprendre qu’il s’est impliqué dans le mouvement d’indépendance de la Grèce. À Andros, une île d’armateurs, ses discours et son action ont permis que, dès le début de la guerre d’indépendance en 1821, de nombreux navires de commerce soient engagés dans des opérations militaires. Lui-même est allé au combat, menant des troupes. Très sérieusement blessé en 1822, il dut prendre le temps, à Andros, de se remettre avant de reprendre le combat. Ne se limitant pas à un rôle militaire, il s’est impliqué dans la politique en participant également aux assemblées nationales grecques, où il plaidait pour une constitution où étaient séparés les pouvoirs, selon la théorie de Montesquieu. C’est à ce moment de l’indépendance de la Grèce qu’en 1833 le diacre Kaïris est ordonné prêtre.

 

Mais après l’assassinat de Kapodistrias, la France, la Grande-Bretagne et la Russie mettent Othon sur le trône de Grèce, un roi héréditaire issu de l’Étranger, ce qui ne peut être du goût de Kaïris. Il refuse toute compromission avec ce pouvoir qu’il rejette, décoration, chaire de philosophie à l’université d’Athènes qui vient d’être créée, il refuse tout, et crée sur l’île d’Andros un orphelinat, en priorité pour les enfants dont les parents avaient été tués lors de la guerre d’indépendance, mais aussi pour d’autres jeunes, et sa réputation scientifique et philosophique a été telle, son succès a été tel, qu’il s’est également ouvert pour des adultes de divers pays et de toutes religions.

 

Quoique diacre puis prêtre orthodoxe, Théophilos Kaïris n’admettait pas les dogmes chrétiens, la Trinité, la nature divine de Jésus, etc., et sa religion, dite théosébiste, comme sa philosophie, étaient très proches du déisme d’un Voltaire ou d’un Rousseau. Comme l’avait fait un demi-siècle avant lui la Révolution Française, il crée un nouveau calendrier théosébiste, avec douze mois de trente jours de trois décades chacun, etc.  Ces théories lui ont valu, en 1839, l’excommunication prononcée par un synode orthodoxe. Après avoir été assigné à résidence dans trois monastères successifs, il est autorisé, en 1841, à s’exiler. Il va alors enseigner à Paris et à Londres. Quand une constitution, suite au coup d’état de 1843, reconnaît la liberté de conscience, il peut alors rentrer en Grèce et reprendre son enseignement à Andros. Mais en 1852 ses détracteurs parviennent à le faire juger pour prosélytisme en faveur “d'une secte non reconnue par l'État”, et le tribunal le condamne à deux ans et dix jours de prison. Malade, il ne survivra qu’une vingtaine de jours à sa condamnation et mourra en prison, à Syros. Des fidèles orthodoxes, avec leurs popes, ouvriront sa tombe le lendemain de son enterrement pour lui remplir le ventre de chaux vive, s’assurant ainsi qu’il ne resterait rien de son corps et que, sans plus de corps, il ne pourrait ressusciter à la fin des temps… En Grèce, la Cour de Cassation porte le nom du tribunal antique, celui qui avait lavé Oreste du meurtre de sa mère, l’Aréopage: quelques jours après sa mort, l’Aréopage réhabilite Kaïris, condamné sur une mauvaise interprétation du droit.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

La maison natale de Kaïris m’a amené hors de cette place où l’on a érigé son buste, il est temps de revenir à la rue principale qui se prolonge de l’autre côté de la place, cette seconde partie étant séparée de la première par une ancienne porte de ville. Pour prendre ma photo, j’ai déjà franchi la porte, et ce qui apparaît dans le fond est cette place ombragée du grand platane. Nous entrons maintenant dans la partie où les riches armateurs ont construit leurs somptueuses demeures.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Et tout au bout, juste avant le petit pont en dos d’âne –ou plutôt complètement en demi-cercle– qui enjambe l’étroite passe entre la pointe de la longue péninsule où est bâtie la ville et l’îlot du kastro vénitien, on parvient à une vaste place, une esplanade où se dresse depuis 1959 cette statue du Marin Inconnu, œuvre de ce Michalis Tombros dont nous avons vu tout à l’heure une autre sculpture devant le musée d’art contemporain. J’ai aussi parlé des bombardements de 1943 qui ont réduit à presque rien le kastro: ces mêmes bombardements ont détruit la grande maison de la famille Empeirikos qui se trouvait ici. Après la guerre, le terrain sur lequel elle était bâtie a été donné par les Empeirikos à la ville.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Sur cette place également, devant le musée nautique (que nous n’avons pas visité), ce canon de l’insurrection de 1821. La plaque est en si mauvais état que j’ai bien du mal à la traduire, il est dit qu’il a été placé ici en… les trois premiers chiffres sont 200, c’est sûr. 2006? Le 6 est moins sûr.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

À présent, promenons-nous un peu au hasard des rues, des sympathiques ruelles plutôt. Chora est une petite ville bien entretenue, calme, “bien élevée”.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

On a pu voir sur mes photos de la ville prises de loin, au début du présent article, que l’étroit promontoire de la péninsule de Chora possède une épine dorsale prononcée: dès lors que l’on s’éloigne un peu de la rue principale, il faut s’attendre à monter ou à descendre des marches. Cela aussi donne son cachet à la ville. Sur ma seconde photo, si l’on observe la première marche de ce haut escalier (la rue Vassilis et Eliza Goulandris), on constate que la rue perpendiculaire est elle-même en pente… Même ce chat roux qui gambadait avant nous s’est arrêté au milieu de l’escalier pour souffler un moment!

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Quand je disais qu’il y avait de belles maisons à Andros… Oui, celle-ci donne l’impression d’aisance. Et, preuve que l’île est calme et sûre, les grilles qui enclosent la propriété ne sont guère hautes. Il est vrai cependant que ces deux lions ensommeillés ne dorment peut-être que d’un œil.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Encore deux  images de l’architecture d’Andros. Tout cela est plus ou moins riche, mais fait preuve d’originalité. Ce n’est pas l’architecture cycladique classique, avec toutes ses maisons blanches que l’on voit sur les dépliants touristiques.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

J’ai beau être retraité maintenant depuis quelques années, quand je vois un établissement scolaire je ne peux empêcher mon cœur de vibrer! Grosso modo, la schola correspond à notre école primaire, le gymnasio(n) à notre collège et le lykeio(n) à notre lycée. Ce bâtiment abrite le gymnasio d’Andros, construit en 1926 aux frais de Stamatios Georgios Empeirikos et de sa femme Eugénie.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Je ne cesse de parler de familles illustres d’Andros, à propos d’un collège, à propos d’un hospice, à propos d’un musée, à propos d’une église, y compris Kaïris… Alors en voici d’autres. Ici, les bustes de Petros et Marika Kydonieus, qui ont créé et 1994 une fondation dont le but, comme centre culturel, est d’accueillir des événements artistiques, littéraires, théâtraux ou musicaux, ainsi que des expositions d’art moderne.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Pour d’autres, je ne dispose pas de portraits, mais en passant dans les rues j’ai pu remarquer des plaques sur les maisons. Sur ce bâtiment il est indiqué qu’ici est né et a grandi le sénateur et armateur Dimitrios Moraïtis (1866-1942).

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Ailleurs, sur cette maison la plaque dit “Dans cette maison est née le peintre Niki Karagatsi, 1914-1986, fille de Léonidas, et de Mina Karystinaki”. Je n’ai pas souvenir de posséder, dans ma collection de photos, une image de l’une de ses œuvres. Si j’ai des lecteurs curieux de savoir ce qu’elle a peint (et je trouve que c’est intéressant, j’aime bien), on peut facilement en voir sur Internet en mettant son nom sur Google. Au passage, signalons que Niki (Νίκη) en grec signifie “Victoire”.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Un jour, nous promenant en ville, nous sommes passés devant la salle de théâtre qui fait aussi cinéma, et il y avait affluence. En effet, on donnait le film Μικρά Αγγλία, Petite Angleterre, d’après le roman de Ioanna Karystiani. “La Petite Angleterre”, c’est le surnom que les marins, au début du vingtième siècle, donnent à l’île d’Andros, eu égard à sa riche flotte de commerce, l’Angleterre étant considérée comme la plus grande puissance maritime au monde. Or cette dame, dont les œuvres ont pas mal de succès et qui a été primée dans des concours de littérature, habite à Athènes et, comme beaucoup d’Athéniens, possède une résidence secondaire à Andros; et on nous dit qu’elle doit venir ce soir. Nous remercions la personne du théâtre qui nous a donné ces indications, et ressortons. Et que voyons-nous ? Ioanna Karystiani en personne. Oui, pas de doute, c’est bien elle, c’est bien celle de la photo. Elle s’est assise sur la pierre de seuil de la maison juste en face du théâtre, et elle consulte son smartphone. Nous hésitons, nous nous consultons, non, nous n’osons pas la déranger, surtout si aucun Andriote “de souche” ne s’approche d’elle. Nous nous éloignons et, depuis ce moment, nous n’avons plus cessé de regretter de ne pas avoir osé lui parler…

 

À la librairie, nous avons trouvé la traduction anglaise du livre, dont le titre est changé. The Jasmine Isle, c'est-à-dire L’Île aux jasmins. Nonobstant le fait que pas un seul jasmin ne pousse sur l’île d’Andros. En revanche, les rues de Chora et les rues d’autres bourgs d’Andros débordent d’une fleur qui lui ressemble un peu. Mais eu égard au fait que les Anglais pourraient se vexer que l’on compare leur royaume à une Cyclade (alors que, connaissant Andros, ils devraient en être fiers), l’éditeur de la traduction a préféré changer le titre. Mais c’est bien le même roman. Natacha l’a lu en anglais. J’ai préféré attendre notre retour en France pour en trouver l’édition française. Ce n’est pas le sujet de ce blog de commenter les œuvres littéraires, mais je vais faire ici une exception (alors que j’ai déjà évoqué plus haut le livre de Gerald Durrell!). Autour d’une histoire de famille et d’une histoire d’amour (pas du tout à l’eau de rose) dans le milieu des marins d’Andros, ce livre attachant fait revivre la vie des insulaires dans la première moitié du vingtième siècle. J’ai adoré, je ne pense pas que l’on puisse être déçu malgré le style très particulier dans lequel c’est rédigé, –ou traduit. La Petite Angleterre, éditions du Seuil, 2002.

 

Comme on le voit, Andros a donné le jour à bien des célébrités car, même si c’est l’une des plus grandes Cyclades, même si elle est proche du continent, même si la richesse et la générosité de ses armateurs a favorisé le développement culturel des habitants, ce n’est malgré tout pas un centre international connu et reconnu. Et pourtant elle le mériterait.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014
Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Une île, une ville de cette île sur une langue de terre qui s’avance comme une proue de navire dans la mer, une population d’armateurs et de marins, je me dois d’ajouter ces images de mer avant de conclure mon article. Nous sommes ici sur la côte nord du promontoire. Tout au fond, on aperçoit les restes du kastro vénitien sur leur îlot. Et puis, plantée sur un roc le long d’une jetée, une toute petite chapelle blanche; c’est la Panagia Thalassini, la Vierge de la Mer.

Andros, Chora. Du 19 au 26 avril 2014

Enfin, cela n’est que pour m’amuser. Cet objet, sur le port, je ne sais ce que c’est ni à quoi il a pu servir, mais sa rouille, sa couleur, sa forme bizarre m’ont séduit pour une photo. Clic-clac, voilà, c’est fini pour aujourd’hui.

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Published by Thierry Jamard
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