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28 novembre 2016 1 28 /11 /novembre /2016 23:55

En 1857, c’est un Français, François Théophile Feraldi, qui entreprend la construction du chemin de fer d’Athènes au Pirée, en même temps qu’il crée un réseau de gaz à Athènes. Un peu plus tard, en 1860, il crée avec quelques autres hommes d’affaires français la Compagnie d’éclairage au gaz de la Ville d’Athènes. En 1873 la compagnie fait faillite, mais en 1875 naît la Compagnie du Gaz d’Athènes.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Ci-dessus, une vue urbaine, avec un bec de gaz. Reproduite sur une image appartenant au British Museum, c’est probablement une ville britannique. La Municipalité d’Athènes avait concédé, pour cinquante ans, l’exploitation du gaz à cette compagnie privée, mais avait toujours tenu à garder un contrôle sur le fonctionnement de l’usine. En 1887, à la suite de grosses difficultés dues à une mauvaise gestion, Henri Foulon de Vaulx, représentant de la Société parisienne Gaz et Eaux, et l'Italien Serpieris, des mines de Lavrio, obtiennent pour trente ans la concession de l'entreprise de gaz qu’avait créée Feraldi. À partir de 1888, les maires seront membres du directoire de la société.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Suit une période de grande prospérité. La première photo ci-dessus compare (en français) les moyens d’éclairage. Elle n’est pas très lisible, je transcris: “Concours de lumière”. Et en bas: “Le gaz est l’éclairage le moins cher, le plus puissant et propre. Faites-le poser chez vous, sans retard”. Puis les divers moyens d’éclairage ont la parole : la chandelle “je m’éteins facilement, je coule et j’éclaire peu”; l’huile “je fais des taches partout et il faut me remonter”; le pétrole “je sens mauvais, je suinte et fume”; et enfin le gaz “1er prix, le gaz”.

 

La deuxième image est une affiche publicitaire, en français elle aussi. Sur fond d’usine à gaz, un employé dit à son patron: “Oui, M’sieu le Directeur, vous aviez raison, foi de Lecoq!... Le chauffage au coke est le plus propre et économique. Aussi, en allant à la foire, je viens vous commander 20 sacs pour mon hiver…”

 

Et une affiche parisienne, “Rayon d’Or”, boulevard des Italiens. Avec une femme nue dans un voile transparent, pour attirer le regard du chaland!

 

La jeune Grèce regardait autour d’elle ce qui se faisait pour se moderniser après avoir acquis son indépendance. Déjà dans les années 1920, toutes les grandes villes de France s’éclairent au gaz de houille. À l’aube du vingtième siècle, la Grèce comptait six usines à gaz, Athènes donc en 1857, puis de 1863 à 1890 Corfou, le Pirée, Patras, Thessalonique, Volos, offrant ainsi l’éclairage au gaz de ces villes. À titre de comparaison, au début du vingtième siècle, mais dans un pays bien plus peuplé (d’autant plus que la Grèce n’a pas encore récupéré tous ses territoires), la Pologne compte deux cent trente usines de production de gaz. Ici ou là même, à travers l’Europe, quelques richissimes propriétaires terriens entretiennent leur propre petite usine à gaz pour leurs propriétés éloignées des réseaux de distribution.

 

Mais en 1926 la compagnie britannique Power and Traction entreprend l’électrification d’Athènes, d’où une dure rivalité entre gaz de houille et électricité. Au fil des années, le conflit entre l’entreprise et la Municipalité est de plus en plus violent, et des sommets sont atteints en 1937-1938, aboutissant à la prise en main de la société par la Ville d’Athènes, et signant la fin de quatre-vingts ans de capitaux européens dans ce qui a été la première compagnie de production d’énergie du pays. À partir de 1952, la distribution du gaz est à la charge de la Municipalité, et le ministère de l’industrie supervise l’usine.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Et puis dans les années 1960-1978, le développement de l’électricité provoque le déclin du gaz, et les pertes de la compagnie du gaz s’accroissent, tandis que la population réclame avec de plus en plus d’insistance la suppression de l’usine à cause de la pollution qu’elle provoque. Désormais, l’usine va se reconvertir en produisant du gaz à partir de naphta, qui est un dérivé des vapeurs condensées du pétrole brut. Cela ne parviendra pas à la sauver, elle ferme définitivement en 1984. Aujourd’hui, la plupart des usines ont fermé et ont été détruites, parfois leurs structures ont été conservées pour d’autres usages, mais ici à Gazi nous avons un exemplaire parmi les mieux conservés, qui est utilisé pour la présentation d’événements, comme le “Mois de la Photo” qui est l’objet de mon précédent article.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

L’usine était répartie sur différents bâtiments qui avaient chacun une fonction bien précise: production, purification, contrôle chimique, stockage, distribution, administration. L’entreprise fournissait aussi diverses prestations aux employés: réfectoires, bains, coiffeur-barbier, infirmerie. Cela n’empêchait pas les conflits, par exemple à l’encontre des décisions des médecins. Les amendes infligées portaient principalement sur des altercations entre collègues ou avec le chef, sur des employés traitant leurs affaires personnelles sur le temps de travail, insuffisance d’alimentation en charbon, autoclaves laissés sans couvercle, etc. Jusqu’en 1950, l’entreprise employait environ 800 ouvriers, mais avec la chute de consommation due à la progression de l’électricité, l’effectif est tombé entre 400 et 500.

 

Mais il faut ajouter aux ouvriers bien d’autres employés: les directeurs, les comptables, les caissiers, les standardistes, les conducteurs de véhicules, les concierges, les gardes, les femmes de ménage (à noter que dans ce texte bilingue le grec dit καθαρίστριες, “des nettoyeurs” qui peuvent être des deux sexes, tandis que la traduction anglaise dit “cleaning ladies”, comme si ce métier était réservé aux ladies. Ah, le sexisme!). Dans les années 1949-1952, le staff comprenait 72 employés.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Un peu de technique, à présent. Car la visite ne se limite pas aux grands panneaux retraçant l’historique de la compagnie, dont j’ai tiré la majorité des informations ci-dessus. On nous dit que ce sont les ingénieurs écossais George Babcock et Stephen Wilcox qui ont inventé ce modèle de chaudière pour fournir la vapeur qui fait marcher les machines de production du gaz. Trois de ces chaudières, inventées à la fin du dix-neuvième siècle, ont été installées ici aux alentours de 1900. Sur la troisième photo ci-dessus, on voit comme les explications sont bien faites, avec photo de ce dont on parle. Ici, il est dit que l’on est au-dessus des chaudières Babcock et Wilcox.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Le gaz produit est tout chargé d’impuretés, il convient de le traiter. Nous pouvons encore aujourd’hui voir toutes les installations, qui ont été sauvegardées. En outre, ici encore, à chaque étape toutes les explications et précisions sont données.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Le schéma est explicite. Dans un premier temps, comme représenté ci-dessus, on débarrasse le gaz de son goudron, qui cause des dommages aux installations, obstruction, odeurs, suie. En effet, il peut y en avoir jusqu’à 150 grammes dans un mètre cube de gaz. Le gaz est soufflé à grande vitesse dans des filtres où le goudron tombe au fond de cuves (système Pelouze-Audouin). L’eau, à travers laquelle le gaz est soufflé, en empêche le retour.

 

Puis il y a le naphtalène, qui bouche les tuyauteries. De quoi s’agit-il? Wikipédia répond: “Le naphtalène ou naphtaline ou camphre de goudron est un hydrocarbure aromatique polycyclique, plus précisément un acène à deux cycles, de formule C10H8. Son odeur caractéristique est perçue par l'odorat humain à partir de 0,04 ppm. Il a été couramment utilisé comme antimites”. Dans cette explication, je comprends la formule chimique et la dernière phrase (les boules de naphtaline achetées autrefois chez le droguiste, je connais). Quant au reste, il me confirme dans l’idée que je n’ai strictement rien d’un chimiste. Le gaz pénètre dans un tonneau où un tambour tourne lentement, laissant tomber les boules de naphtalène antimites.

 

Enfin, l’ammoniac, qui est abrasif et qui détruit les canalisations et la machinerie. C’est dans l’eau qu’a lieu la purification, dans un système qui ressemble à celui qui nettoie du naphtalène, tambour rotatif et tonneau.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Au début, la production de gaz était réduite, et les opérations de traitement suffisaient. Mais au fur et à mesure de la production, le chemin parcouru par le gaz s’est allongé, jusqu’à atteindre plusieurs centaines de mètres de canalisations et de cuves de traitement. Il est alors apparu nécessaire de contrer la résistance au flux, et donc d’appliquer une pression plus forte au gaz, en adaptant des accélérateurs, qui aspirent le gaz dans la conduite principale et le soufflent vers les diverses conduites et les équipements de traitement. Ce sont deux machines à vapeur, utilisant la vapeur des chaudières Babcock et Wilcox, qui actionnaient ces accélérateurs. L’installation de ce triple système, chaudière, machine à vapeur, accélérateur, date de la fin du dix-neuvième siècle, quand l’usine a réellement pris son essor. Un panneau signale l’intéressant mélange de technologies européennes, représentées dans ces trois équipements par la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France.

La technopole Gazi, à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Je ne peux pas tout montrer, ni donner toutes les explications techniques, d’autant plus que certains termes très spécifiques n’appartiennent ni à mon vocabulaire grec, ni à mon vocabulaire anglais. Alors en l’absence d’un texte trilingue intégrant le français… Et puis, même ce qui est clair serait trop long à reproduire. Et celui qui est intéressé aura tout intérêt, lors d’un petit séjour à Athènes, à se rendre sur place. L’entrée est gratuite et la visite est passionnante.

 

Encore deux choses, cependant. Les hauts fourneaux sont insérés dans des murs de brique. Mais les températures passant de 20° à 1000°, il faut des briques de consistance très spéciale (elles ont été importées de Belgique et de Grande-Bretagne), et pour résister aux effets de dilatation et rétractation dus à ces différences de température, l’architecture doit inclure des ceintures métalliques.

 

L’autre précision concerne les déchets de l’épuration. Selon le cas, ils ont pu être utilisés en médecine, comme engrais, comme carburants, dans la composition de peintures, etc. À Athènes, on utilisait le coke comme combustible; les résidus étaient vendus pour le chauffage, principalement hors de l’usine. Le graphite qui se formait à l’intérieur des machines était utilisé pour faire la mine de plomb de crayons. Les cendres et la rouille résultant de la combustion fournissaient le soubassement de terrains de sport, facilitant l’écoulement des eaux de pluie. Quant au goudron, il était utilisé comme isolant ainsi que pour les travaux d’étanchéité.

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Published by Thierry Jamard
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