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24 novembre 2016 4 24 /11 /novembre /2016 23:55
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Athènes célèbre le mois de la photo. Nous nous sommes rendus à la cérémonie d’ouverture, mais il y avait tant de monde qu’il était difficile parfois de bien voir les œuvres exposées; et puis en attendant les discours nous ne pouvions trop nous éloigner de la salle principale, l’inauguration a eu lieu à 20h30, et après nous n’avions plus tellement de temps pour voir l’abondante production présentée dans plusieurs bâtiments. Nous sommes donc revenus le lendemain.

 

Par ailleurs, cette exposition du Mois de la Photo se tient à Gazi, l’ancienne usine à gaz d’Athènes. Un immense complexe industriel intelligemment récupéré qu’il est intéressant de visiter. Mais entre l’industrie des dix-neuvième et vingtième siècles et la photo contemporaine, il y a un fossé qui justifie que je consacre, ensuite, un article à part à Gazi.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Je le disais, l’exposition se trouve disséminée dans bon nombre de salles. Des salles conventionnelles comme sur ma première photo, la salle circulaire de ma seconde photo, qui est l’intérieur d’une ancienne tour à gaz, ou d’autres bâtiments du complexe, comme celui de ma troisième photo qui était la pharmacie.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Puisque, il y a un instant, je voyais une jeune femme prenant une photo par la fenêtre, je vais l’imiter. Trop de monde à l’intérieur pour pouvoir apprécier les œuvres du Danois Jacob Aue Sobol, qu’il intitule “Près de vous”. Subventionné par l’ambassade du Danemark à Athènes.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Certains artistes veulent attirer le public vers leurs œuvres par des originalités… à moins que la présentation elle-même soit considérée comme une œuvre d’art. Mais, bonnes âmes, n’appelez pas les secours d’une voix affolée, ce jeune homme se porte très bien. Konstantinos Doumpenidis déclare que c’est l’impression de son besoin de parler quand il ne sait pas ce qu’il va dire.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Le salon est également l’occasion pour les élèves photographes de célébrer leur professeur, qui est couvert de petits mots affectueux ou reconnaissants.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Une place est réservée aux Jeunes Photographes Grecs. Cette exposition annuelle créée en 1987 a permis ainsi de révéler plusieurs artistes grecs aujourd’hui reconnus et célèbres. Les quelques jeunes photographes sélectionnés pour l’exposition de cette année l’ont été parmi pas moins de sept cent soixante candidats, ce qui prouve le dynamisme de cet art en Grèce aujourd’hui. Je vais ici en montrer quelques exemples. L’auteur des deux photos ci-dessus, Anastasia Vasilakopoulou, intitule sa série “State of Mind”, en anglais (oui, toutes les présentations sont bilingues grec-anglais, mais ce titre, lui, est en anglais des deux côtés. “État d’esprit”. La photographe explique qu’elle montre l’inactivité, la maladresse, le détachement mental et environnemental. Elle juxtapose le chaud espace intime et les expressions et attitudes glacées des personnages. À nous d’imaginer l’histoire cachée derrière chaque photo.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

“Traces à l’intérieur”, c’est ainsi qu’Evangelia Voutsaki nomme la série dont j’ai extrait la photo ci-dessus. Elle déclare marcher à travers ce temps limité qui lui est donné et qui s’appelle la vie. Sa seule intention est de visualiser le temps qui passe. Elle voudrait que ses photos qu’elle dit spontanées rendent l’observateur capable de voyager dans ses propres souvenirs.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

En titre du texte grec comme en titre du texte anglais, Marili Konstantinopoulou écrit en français “Au bout du monde”. Car il s’agit d’un projet réalisé en France, à Salin-de-Giraud, en Camargue, village qui s’est créé au dix-neuvième siècle autour de l’industrialisation du sel, et où beaucoup de réfugiés grecs d’Asie Mineure ont trouvé à s’employer comme ouvriers. Aujourd’hui, l’activité industrielle va décroissant, et l’auteur a rencontré des membres de la communauté à l’heure où le site se tourne vers le tourisme.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

“Mythes”, tel est le titre donné à sa série par Dafni Melidou. En écrivant cela, je me rends compte que les noms des quatre jeunes photographes que je publie sont quatre noms féminins. Ce n’est pas fait exprès. Est-ce significatif de mon propre choix, qui m’a fait tomber sur ces photos? Ou bien est-ce dû au fait que les femmes photographes sont, dans la Grèce d’aujourd’hui, beaucoup plus nombreuses que les hommes, rendant statistiquement plus probable que je tombe sur des artistes de sexe féminin? Au moment où je rédige mon article, il est trop tard pour que je retourne sur place compter les photographes en les classant par sexe.

 

Ici, l’artiste dit qu’elle a souhaité reproduire sa vie quotidienne et ses expériences à Québec, au Canada. “En mêlant les photos posées et les instantanés, écrit-elle, et en ciblant toujours sur un personnage particulier, j’ai commencé à construire un mythe dans lequel je me sentais à l’aise”.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

En dehors des jeunes photographes grecs sélectionnés par le jury qui a décidé de les promouvoir, il y a des photographes étrangers soutenus par les représentants à Athènes de leur pays d’origine, ambassade ou centre culturel. Nous avons entr’aperçu un Danois tout à l’heure, par la fenêtre d’un bâtiment.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Ce n’est pas seulement parce qu’il est français, je devrais même dire que ce n’est pas du tout parce qu’il est français et subventionné par l’Institut Français de Grèce, que j’ai envie de publier ici quatre des œuvres présentées par Cédric Delsaux. C’est bien plutôt parce que je trouve que sont merveilleusement mis en scène ces décors de l’ère moderne, où l’on voit se juxtaposer les squelettes d’animaux préhistoriques du muséum d’histoire naturelle et les déchets des industries d’aujourd’hui, le tout vu d’une façon très parlante.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Preuve que je n’étais pas chauvin en présentant quatre photos d’un Français, j’en montre maintenant quatre d’un Autrichien, Reiner Riedler, subventionné par l’ambassade d’Autriche à Athènes. Le titre de son exposition, Fake Holidays. Ni en allemand, ni en grec, rien qu’en anglais. Comment traduire? Je dirais “Vacances bidon”, ou “Loisirs artificiels”. Ce photographe documentaire dit vouloir mettre en relief notre système de valeurs, cherchant à sonder la fragile beauté de l’existence humaine avec ses désirs et ses abîmes, et quand les souhaits sont hors de portée ils aboutissent à des mondes artificiels, que l’on trouve dans ces parcs de l’ère industrielle.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Les photographes grecs exposés, cela ne se limite pas aux jeunes photographes sélectionnés. Dans d’autres salles, des professionnels établis et reconnus peuvent aussi être présentés, comme Nikolas Ventourakis pour En quittant l’utopie. Le texte grec me laissant un peu perplexe, j’ai cherché à l’éclairer en lisant ensuite le côté anglais, sans en être davantage éclairé. À vrai dire (le confesserai-je?) ce langage purement intellectuel m’est incompréhensible. Il s’agit d’un narratif visuel en réaction à la crise sociale en Grèce, qui n’est pas documentaire, mais qui est un document sur un environnement fluctuant où les règles du passé sont inversées. Le projet montre l’Europe du vingt-et-unième siècle qui est un continent nouvellement découvert. Ce que je viens d’écrire, c’est ce que j’ai cru comprendre dans le texte de présentation en glanant dans les deux versions, grecque et anglaise, et je ne trouve pas là ce que je ressens face à ces photos.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Un autre Français, soutenu par l’Institut français de Grèce. Il s’appelle Charles Freger. Pourquoi, à Athènes, ce Français donne à son exposition un titre en allemand, et uniquement en allemand, je ne me l’explique pas. Ce titre, c’est Wilder Mann (c’est-à-dire Homme sauvage). Il s’agit, dit-il, de la transformation de l’homme en animal dans des rituels païens vieux de nombreux siècles et qui symbolisent le cycle des saisons, la fertilité, la vie et la mort. Cela de l’Écosse à la Bulgarie, de la Finlande à l’Italie, du Portugal à la Grèce, pour célébrer les saisons en se déguisant en ours, en chèvre, en cerf, en sanglier, en homme de paille.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

L’ambassade d’Espagne à Athènes a subventionné l’exposition de Salvi Danes intitulée Grace noire, Moscou. Cette mince couche de glace invisible, explique l’artiste, affecte notre confiance dans le choix de notre direction. La ville est pleine de compagnons mais vide de partenaires. La gigantesque ville de Moscou est le paradigme soviétique.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Tamas Dezso est un Hongrois, et c’est son ambassade à Athènes qui subventionne son exposition, Notes pour un épilogue. Sur près de quatre cent cinquante kilomètres sur sa frontière est, le pays est limitrophe de la Roumanie, et c’est en Roumanie que ces photos ont été prises, où la tradition spirituelle et l’héritage physique, préservés dans des hameaux minuscules, sont en train de se désintégrer simultanément, conséquence de l’époque du communisme qui a intensivement industrialisé.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

C’est ici l’ambassade des États-Unis à Athènes qui soutient l’exposition Un ordre naturel, de Lucas Foglia. L’auteur raconte qu’il a grandi dans une petite ferme près de New-York et, alors que se développaient alentour les supermarchés et les galeries marchandes, sa famille se chauffait au bois et mettait en conserve ce qu’elle produisait, troquant les produits de la terre contre des chaussures ou du dentifrice. Et puis, alors que nombre de ses proches pratiquaient le retour à la terre quand il avait dix-huit ans, ses parents s’équipaient de trois tracteurs, quatre voitures et cinq ordinateurs. Intéressante comparaison avec le précédent mode de vie en autarcie.

 

De 2006 à 2010, il a parcouru le sud-est du pays, observant, interrogeant, photographiant ceux qui, par idéal écologiste, pour raisons religieuses ou victimes de la récession avaient adopté un mode de vie de chasseurs, cueilleurs et cultivateurs, construisant leurs cabanes avec des éléments naturels et recueillant l’eau de sources. Cependant, la plupart d’entre eux gardent le contact avec le reste du monde, tenant à jour leur site Internet avec un ordinateur portable, et possèdent un téléphone cellulaire, une batterie de voiture ou un panneau solaire leur fournissant l’énergie électrique nécessaire.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Le Britannique Jason Florio nous présente . Silafando. Un cadeau pour vous de la part de mon voyage. En Gambie, nous dit-il, le plus petit pays d’Afrique, chaque village a un chef, homme ou femme, appelé alkalo, qui officie comme juge de paix dans son village, donne la terre, accueille les voyageurs de passage. Jason et sa femme ont effectué à pied un voyage de 930 kilomètres en 42 jours autour de la Gambie, passant chaque nuit dans un village différent, dont il a photographié l’alkalo. L’usage veut qu’en échange de l’hospitalité l’étranger offre au chef cinq noix de kola. Ce geste s’appelle “silafando”, et ce mot se traduit par “un cadeau pour vous de la part de mon voyage”, d’où le titre de l’exposition. Mais le couple se déplaçait avec une imprimante sur batterie, et offrait systématiquement, outre les cinq noix de kola traditionnelles, une photo de lui à l’alkalo, qui bien souvent se voyait pour la première fois en photo.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

L’exposition Échos, soutenue à la fois par l’ambassade de Norvège et l’institut norvégien à Athènes, est originale. L’artiste, Hebe Robinson, a eu l’idée de superposer deux photos prises dans le même cadre. Aux alentours de 1950, en échange de la promesse de ne jamais revenir, des familles vivant dans des villages perdus des îles Lofoten se sont vu offrir par le gouvernement une coquette somme pour aller se reloger dans des centres urbains. C’était un plan de modernisation du pays au lendemain de la guerre. Des familles qui, depuis des siècles, vivaient en communautés autarciques, se sont séparées à jamais, emportant tous leurs biens, jusqu’à leurs maisons même, dont ils n’ont laissé que les fondations. Ce sont les vieilles photos de l’époque que Robinson a superposées au paysage actuel pour une sorte de recomposition du passé.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Cinq photos d’une exposition marquante d’Andrea Star Reese, intitulée Caverne urbaine et sponsorisée par l’ambassade des États-Unis à Athènes. Pendant trois ans, il a fréquenté des sans-abri de Harlem, à New-York, revers de l’image que l’on a de cette société américaine, des gens pas toujours très bien vus des autres habitants. Avec cette série de photos, il a voulu communiquer son respect, il a voulu montrer la beauté, la dignité, la détermination et la persévérance de ces gens. Des programmes de relogement ont rendu un habitat correct à la plupart d’entre eux et place nette a été faite là où ils s’étaient installés, mais dans le même temps les aleas de la vie d’autres personnes les a jetées dans cette situation.

 

Première photo: avec son caddie, Lisa fait les poubelles, et garde ou revend ce qu’elle trouve. L’endroit est dangereux, elle peut se faire arrêter.

 

Seconde photo: douche improvisée sous une canalisation brisée.

 

Troisième photo: Jamaica et Zoe ont trouvé refuge dans le métro. Ils ont dormi là pendant plus de deux ans.

 

Quatrième photo: six août 2012, les résidents du tunnel sont évacués de force. En disant au revoir à un voisin, Chuck déclare que, cette fois-ci, il est vraiment à la rue.

 

Cinquième photo: douche de SDF pour celui qui se fait appeler Geo, dans le Batcave (la Grotte aux chauves-souris), un lieu de regroupement pour hommes et femmes sans toit.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

L’Albanais Enri Canaj nous présente ici Ombres en Grèce, un superbe mais sordide reportage sur les bas-fonds. J’ai essayé de limiter le nombre de photos que j’en montre, je n’ai pas été capable d’en sélectionner moins de sept… Le photographe dit se rappeler le centre d’Athènes plein de vie, mais tout a été nettoyé et ordonné pour les Jeux Olympiques de 2004. À la suite de quoi, la ville a commencé à se dégrader et à retrouver sa vie d’autrefois. Avec la crise, une foule d’hôtels et de boutiques ont dû fermer, le centre est un quasi-désert, dit-il (je n’y souscris pas: crise, oui; mais désert non, même là où il n’y a pas de touristes). Il ajoute que l’on se voit glisser dans le dénuement, que l’on a peur de se faire tirer dessus, que les femmes se prostituent. Il dit aussi, et cela je l’ai vu partout, que les migrants logent à plusieurs dans de petites chambres insalubres. Ce sont des gens pleins de sensibilité et de problèmes, qui ont laissé derrière eux des familles en ruines.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013
Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Utøya est une petite île sur un lac, au sud de la Norvège. Depuis 1950, elle a été donnée au Parti travailliste norvégien. 22 juillet 2011, vers 17h30: Un terroriste politique, déguisé en policier, tire sur les jeunes qui se trouvent là. C’est un camp de jeunes organisé par la Ligue des Jeunes Travaillistes. Un carnage: il tue soixante-neuf jeunes, il en blesse trente-trois autres. Rien à voir avec un fondamentalisme religieux, le tireur, Anders Behring Breivik, âgé de trente-deux ans, est membre d’un parti nationaliste d’extrême droite. Jugé, il a écopé de vingt-et-un ans de prison. Ce n’est pas cher payé, selon mon calcul cela représente trois mois et vingt jours de prison par mort.

 

Andrea Gjestvang, subventionné par l’ambassade de Norvège et par l’institut norvégien d’Athènes, a réalisé en 2012 un reportage sur les conséquences de ces événements tragiques, rencontrant à travers le pays les rescapés revenus dans leur milieu habituel. Il l’a intitulé Un jour dans l’histoire. Ils ont été environ cinq cents à échapper au massacre, soit qu’ils aient pu se cacher dans les bois, ou sous des lits, d’autres ont nagé et ont été recueillis dans des bateaux du lac. Plus de la moitié des survivants étaient des enfants, des adolescents, des jeunes de moins de dix-neuf ans. Certains avaient été sérieusement blessés, mais même ceux qui étaient physiquement indemnes ont été profondément blessés psychologiquement. L’adolescence, écrit le photographe, est le temps des rêves, des aspirations, de l’imagination, aussi voulait-il savoir ce qui se passe dans la vie d’un teenager quand il est touché par ce genre de drame.

 

Première photo ci-dessus: Anzor, 17 ans, s’était caché sous une bâche goudronnée. Quand il en est sorti, il a été appréhendé par la police, qui le croyait coupable des meurtres. Il n’a pas été autorisé à téléphoner, ni à sa famille, ni à ses amis, pour leur dire qu’il était en vie.

 

Seconde photo: c’est derrière un rocher qu’Iselin Rose, quinze ans, a pu se cacher. Plus tard, c’est un bateau qui l’a recueillie. Dans les temps qui ont suivi le drame, elle avait peur du noir, elle ne pouvait pas dormir, ou alors dans son sommeil elle était assaillie par d’horribles cauchemars. Sa mère a eu l’idée de lui offrir le petit chien Athene, qui maintenant dort chaque nuit sur le ventre de sa petite maîtresse.

 

Troisième photo: “J’aime m’asseoir ici, parce que je sens que mes amis morts sont dans la nature qui nous environne”, déclare Aina, dix-neuf ans.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Jonathan Torgovnik a bénéficié du mécénat de l’ambassade des États-Unis à Athènes pour son reportage sur les enfants rwandais nés du viol. Au long de trois années, il a effectué plusieurs voyages à travers le Rwanda pour photographier et interviewer ces jeunes femmes qui n’avaient jamais voulu parler de ce qui leur est arrivé, le cachant comme une honte. Beaucoup ont été contaminées du SIDA, et puis elles ont mis au monde leur bébé conçu par un milicien criminel, qui bien souvent avait froidement assassiné tous les membres de leur famille. Toutes les rencontres menées par l’auteur ont eu lieu au domicile de ces femmes, et dans la plus stricte intimité. Il les montre en photo, mais a changé leurs noms pour les préserver. J’ai relevé trois exemples de ces rencontres pour clore notre tour de ce “Mois de la photo”.

 

Stella avec son fils Claude: Elle dit oublier parfois qui elle est. Elle est en train de causer, et soudain elle se voit poursuivie dans la forêt par des hommes qui la brutalisent, la violent, et soudain elle sort de cette hallucination, de ce cauchemar, et se retrouve dans la réalité avec son interlocuteur. Les miliciens avaient pris les femmes, les avaient emmenées dans la forêt, et s’étaient mis à les violer méthodiquement, l’une après l’autre, et puis ils les laissaient pour mortes. Le fils de Stella est né le 7 juillet 1995, elle espérait qu’il mourrait immédiatement après l’accouchement. Elle le voit comme un tronc sans branches. La seule survivante de sa famille est sa vieille mère, à présent son fils est la seule vie qu’elle ait, elle l’aime, il est sa raison d’être. On ne peut vivre avec l’héritage de cette guerre, il est trop lourd.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Josette avec son fils Thomas: Les miliciens, raconte-t-elle, sont venus un soir et nous ont enfermés dans une maison. Ils ont annoncé qu’ils allaient nous violer, mais avec l’expression nous épouser, ils nous épouseraient jusqu’à ce que nous en perdions le souffle. La nuit ils nous violaient, le jour ils allaient tuer. Le matin ils nous battaient dix fois, puis on changeait d’homme. Ma sœur m’a dit que c’était trop, qu’il nous fallait nous suicider. Mon oncle ne m’a pas accueillie chez lui. Il a demandé de qui j’étais enceinte, j’ai dit que j’avais été violée par beaucoup de miliciens. Pour lui, je ne pouvais entrer sous son toit avec un enfant d’un Hutu, il m’a chassée. Je dois être honnête avec vous, jamais je n’ai aimé cet enfant. Quand je me rappelle ce que m’a fait subir son père, je pense que l’unique revanche possible serait de lui tuer son fils. Je ne l’ai jamais fait. Je me suis forcée à l’aimer, mais il n’est pas aimable. C’est un garçon trop têtu et mauvais, il se comporte comme un gamin de la rue. Ce n’est pas parce que je ne l’aime pas, c’est ce sang qu’il a en lui.

Le “Mois de la photo” à Athènes. Les 2 et 3 novembre 2013

Joséphine avec ses filles Amélie et Inez: le destin a frappé le 9 avril, se souvient-elle, quand ils ont attaqué la maison de mon mari et qu’ils l’ont tué. Nous venions d’achever notre lune de miel. Nous étions mariés depuis trois mois et j’étais enceinte de deux mois, d’une petite fille. Le chef des miliciens m’a écarté les jambes avec une lance. J’ai été violée chaque nuit, et le jour ils m’enfermaient à l’intérieur. Quand j’ai été dans un camp de réfugiés au Congo, j’ai mis ma fille au monde. Par chance elle était vivante. Je suis restée là et j’ai été violée par des hommes autant qu’ils le voulaient. Peu après je me suis de nouveau trouvée enceinte. Un jour, je suis montée dans un camion qui ramenait des gens au Rwanda. En arrivant, j’ai appris que toute ma famille avait été tuée. Je suis la seule survivante de ma famille. Il m’a fallu du temps avant que je sois capable de m’asseoir et de discuter comme nous le faisons en ce moment. J’aime mieux ma première fille parce que je l’ai mise au monde comme produit de l’amour. Son père était mon mari. Ma seconde fille est le produit d’une circonstance non voulue. Je n’ai jamais aimé son père. Mon amour est partagé, mais lentement je commence à me rendre compte que ma seconde fille est innocente. Ce n’est que maintenant que je l’aime, parce que je commence à me rendre compte qu’elle est aussi ma fille.

 

Voilà donc quelques-unes des horreurs commises dans cette guerre. Dans l’antiquité, au moyen-âge, dans les temps modernes; en Afrique, en Amérique, en Europe, en Asie; toujours et partout la bestialité des hommes les jette sur des femmes alors que la moralité de leur société réprouve hautement ces viols, mais ils se les autorisent parce qu’ils sont en guerre. C’est écœurant. C’est révoltant.

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Published by Thierry Jamard
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