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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 23:55

Aujourd’hui, pour notre second et dernier jour à Venise, le vaporetto ne nous mènera pas d’un point à l’autre de l’île principale, mais dans deux autres îles vénitiennes un peu plus éloignées, San Michele et Murano.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Nous voilà partis. Passant au-delà de cette originale sculpture en mer, nous voyons que l’île principale s’éloigne, qu’il s’agit ici de plus que d’un large canal. Cette sculpture est l’œuvre d’un artiste géorgien du nom de Georges Frangoulian, né à Tbilissi en 1945. Je lis sur son site qu’il est russe. Il faut croire que telle est sa nationalité actuelle, puisque lors de la fin de l’URSS les citoyens soviétiques devaient choisir entre leur pays d’origine et leur pays de résidence, et puisqu’il se dit “People’s Artist of Russia, Full Member of Russian Academy of Arts”; mais son nom est de consonance arménienne, il a grandi dans la république de Géorgie jusqu’en 1956 quand avec sa famille il déménage pour Moscou, et il déclare lui-même que son lieu de naissance a profondément défini sa méthode créative et son approche de la vie.

 

Bref, laissons la biographie de l’artiste et passons à son œuvre, créée en 2007 à l’occasion de la cinquante-deuxième Biennale de Venise. C’est une transposition, sur une gondole vénitienne, du chant III de la Divine Comédie, quand Virgile guide Dante vers l’Achéron, qu’il franchira malgré le refus de Charon, qui ne peut faire traverser que les morts. Et ainsi, avec Virgile, Dante accède au premier cercle, les limbes, dans le monde des morts. La statue de Virgile, ici dans la lagune vénitienne, montre à Dante le monde des morts, c’est-à-dire le cimetière de Venise, établi sur l’île de San Michele.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Car en fait San Michele est un cimetière. Il ne se trouve rien d’autre sur l’île. À Venise, l’espace est compté, elle ne peut, comme les autres villes, s’étendre en développant des banlieues sur les campagnes environnantes, et pour cette raison il a été décidé de consacrer un seul îlot à l’usage de cimetière.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Rien d’autre que le cimetière n’exclut pas, bien sûr, la chapelle et les bâtiments annexes. Nous n’y entrerons pas, mais en repartant en vaporetto vers Murano, on contourne l’île, de sorte que j’ai pu les photographier.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Venise est une grande ville, de sorte que la quasi-totalité de l’îlot est couverte de tombes. Mais, comme à Rome avec le “cimetière non-catholique” et dans bien d’autres endroits, on pratique sans complexes la ségrégation religieuse. Non seulement entre les chrétiens et ceux qui ne le sont pas, athées ou adeptes d’une autre religion, mais même entre chrétiens selon qu’ils sont catholiques romains, orthodoxes grecs, protestants évangéliques… certes l’évangile dit que nous sommes tous frères, mais enfin on ne mélange quand même pas les torchons et les serviettes.

 

Mais assez! Je fais du mauvais esprit! On remarque que les secteurs sont numérotés jusqu’à 22 (XXII), plus le secteur XXIII (23) qualifié “projet architecte Chipperfield”. Il s'agit d’une extension du cimetière confiée à l’anglais David Chipperfield, considéré comme capable d’appliquer une technique novatrice et rigoureuse à la conception d’espaces adaptés au lieu et à l’usage. Cette partie est constituée d’un nouvel îlot créé auprès de l’ancien, mais maintenu cependant séparé par un canal.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Pour le commun des mortels, selon une disposition que je n’ai pas vue en France mais courante en Espagne et en Italie, le cimetière comporte des murs de tombes. Cela permet d’économiser de l’espace, mais aussi pour les familles modestes c’est une solution beaucoup moins coûteuse. En effet, le système est à comparer à celui de la villa individuelle à côté de l’immeuble: la tombe au sol est plus large que le seul cercueil, et sur une même surface au sol que pour une tombe individuelle on met presque deux tombes côte à côte, et on en superpose (sur ma photo) six en hauteur, soit douze fois plus. Certes, ce type de calcul est sentimentalement glaçant, mais il est indéniable, surtout quand, comme ici, on ne peut creuser le sol bien profondément.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Cette cité d’art, avec le romantisme de ses canaux, si tant de touristes en tombent amoureux et sont ensuite obligés de retourner dans leur pays, dans leur ville où les attend leur gagne-pain, en revanche les artistes, lorsqu’ils en ont les moyens, ou si la ville désireuse de profiter de leur éclat leur en donne les moyens, s’installent volontiers à Venise. Aussi ne peut-on s’étonner de trouver ici des tombes de célébrités étrangères. Et ces personnalités jouissent d’un caveau individuel. Nous commençons avec le poète russe Joseph Brodsky. Comme il est l’un des auteurs favoris de Natacha, c’est spécifiquement pour lui qu’elle désirait ce pèlerinage à San Michele.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Cette tombe est double. Il y repose, d’abord, le poète américain Ezra Pound (1885-1972). Émigrant en 1908 des USA vers Venise puis Londres, il y étudie la littérature extrême-orientale. Après la Première Guerre Mondiale, on le retrouve à Paris. Il s’était marié en 1914, mais en 1920 il découvre Olga Rudge (je vais parler d’elle dans un instant), en 1923 devient son amant, et jusqu’à sa mort il va se partager entre sa femme et sa maîtresse. En 1924, il regagne l’Italie, où très vite il va manifester un antiaméricanisme inattendu et un antisémitisme militant, chantant les louanges de Mussolini, qu’il admire, et de Hitler. Juste avant la Seconde Guerre Mondiale, il part pour les États-Unis, afin de tenter de rallier son pays à l’Italie fasciste, et revient sans y être parvenu, cela va sans dire. Quand, en 1945, l’armée américaine libère l’Italie, il est arrêté, enfermé dans une cage comme une bête sauvage pendant vingt-cinq jours à Pise avant d’être transféré aux USA mais, plutôt que de le poursuivre pour haute trahison comme cela a été demandé et de le condamner, on préfère l’enfermer dans un hôpital psychiatrique en le déclarant irresponsable de ses actes. On va l’y garder treize ans et ne le libérer qu’après lui avoir ôté sa citoyenneté et à la condition qu’il quitte le pays. Il rejoint Venise où il retrouve Olga Rudge, et il y reste jusqu’à sa mort.

 

Et maintenant, Olga Rudge (1895-1996) est elle aussi américaine. Elle est encore toute petite quand, en 1905, sa mère l’emmène avec ses frères vivre à Londres, puis à Paris. Elle étudie le violon et acquiert une certaine renommée. En 1920, elle est à Paris, et joue du violon. Ezra Pound est lui aussi à Paris, et rédige des critiques musicales. Il écrit sur elle, mais elle poursuit sa carrière dans divers pays, surtout en Italie. Or voilà qu’en 1923 ils se rencontrent, ils se lient, deviennent amants. La suite de leur relation, je l’ai dite il y a quelques instants. Devenue l’une des plus brillantes et célèbres violonistes solo, Olga joue dans les plus grandes salles, devant les publics les plus choisis, mais son point fixe va se placer à Venise à partir de 1928. Pendant la guerre, considérés comme ennemis étrangers par l’Italie malgré leur propagande mussolinienne, ils sont contraints de vivre en ménage à trois, et avec ce que gagne Olga en donnant des leçons de langue. Pendant les années d’internement d’Ezra, elle va deux fois aller lui rendre visite aux États-Unis. Après son retour en Italie, la femme de Pound va le quitter, le laissant seul avec Olga. Après la mort d’Ezra Pound, Olga –âgée de 78 ans– va continuer à vivre à Venise, où elle fera partie des personnalités importantes et respectées.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Ici, c’est la tombe de Serge Diaghilev (1872-1929), le célèbre créateur des Ballets russes (en 1907) qui, tout jeune encore, se destinait à la carrière de compositeur mais qui a dû y renoncer sur avis de Rimski-Korsakov, son professeur, qui ne le jugeait pas doué pour la création musicale. Il devient alors historien d’art et critique d’art, et en même temps commence à monter des ballets. Mais il est d’une famille de la petite noblesse, et cela lui vaut de devoir s’exiler après la Révolution d’Octobre. Sa célébrité est alors, et depuis bien avant 1917, internationale, et de grands musiciens ont composé et composeront des musiques pour ses ballets, Debussy, Ravel, Manuel de Falla, Erik Satie, Prokofiev, Poulenc, etc. Et aussi Stravinski. J’ai fait un gros plan sur des chaussons de danse, mais sur sa tombe il y en a plusieurs autres, et ces dédicaces de danseuses sont émouvantes. Sur le chausson de ma photo, on peut lire (en russe): “De la part des professeurs et des élèves du lycée qui porte le nom de Diaghilev, ville d’Ekaterinbourg, 10 août 2013”. Des élèves en voyage scolaire qui voient par hasard la tombe de Diaghilev n’ont pas sous la main des chaussons de danse à lui offrir, et en effet j’ai trouvé qu’il s’agit d’un lycée où l’on étudie la danse, avec une grande statue de bronze de Diaghilev dans la salle de spectacle, ce qui justifie le choix de ce nom.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Dans la liste non exhaustive des grands musiciens qui ont travaillé pour Diaghilev, j’ai mis à part le nom de Stravinski, d’une part parce que c’est sans doute celui avec qui la collaboration a été la plus suivie, et d’autre part –et surtout– parce que la tombe d’Igor Stravinsky (1882-1971) se trouve également dans ce cimetière. Comme Diaghilev, ce Russe de Saint-Pétersbourg a été élève de Rimski-Korsakov, mais là l’avis du maître a été différent, encourageant le jeune Igor à persévérer dans cette voie. Devenu un grand musicien, il travaille souvent à l’étranger (son œuvre la plus célèbre, le Sacre du printemps (1913), a été créée à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées), mais après la Révolution d’Octobre il se fixe à Paris et obtient la nationalité française en 1934. Puis arrive la Seconde Guerre Mondiale. Stravinsky avait eu beau écrire à son éditeur, en 1933, que lui, son père, sa mère, étaient orthodoxes, et qu’il n’avait jamais été “communiste, matérialiste, athéiste ou bolchéviste”, il émigre aux États-Unis en 1940 à cause de l’intérêt qu’il avait porté (et porterait encore) aux thèmes hébraïques, et il obtient la nationalité américaine en 1945. En 1963, il compose Abraham et Isaac, chanté en hébreu, qu’il dédie à Israël. C’est à New York qu’il meurt, mais il avait souhaité être enterré à Venise.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Encore une célébrité, l’Italien Emilio Vedova (1919-2006), célèbre peintre et graveur. Il commence comme peintre expressionniste dans le sillage du groupe Corrente et de Guttuso (voir mon article Guttuso et santa Rosalia, daté du 15 juillet 2010). On le retrouve après la guerre dans la mouvance de l'avant-garde européenne. Vénitien de naissance, c’est à Venise que Vedova passe l’essentiel de sa vie, et c’est là qu’il meurt. Aussi est-ce là aussi qu’il est enterré de façon très modeste, sans monument, sans dalle, juste un peu de gravier et une simple croix de bois.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Nous avons quitté le cimetière de San Michele, et le vaporetto nous emmène à Murano. En approchant de l’île, sur ce gros bâtiment rouge on lit “Fornace”, un four. À Murano, mondialement connue pour le verre d’art soufflé, on se doute que ce titre n’annonce pas le four d’une boulangerie! Un peu plus loin, autre fornace qui s’annonce Vetreria artistica, verrerie artistique. Au Moyen-Âge et même longtemps après, les maisons de Venise étaient en bois, seuls les palais et les églises étaient construits en pierre ou en brique. Aussi, craignant les incendies avec ces fours en pleine ville, en 1201 le sénat interdit aux verriers de s’établir dans l’île principale, et les contraint à choisir tous cette même île de Murano. Depuis cette date, la réputation des verriers locaux s’est développée et s’est maintenue jusqu’à nos jours. Chacune de la centaine de verreries en activité de nos jours a ses secrets de fabrication, et les garde jalousement. Ces secrets, ce n’est pas nouveau, il faut impérativement les protéger, car le sénat de la Sérénissime avait interdit de les révéler, interdit également l’exportation des verres bruts, même cassés. Et quand, je ne sais par quel artifice, Louis XIV est parvenu à faire venir quelques-uns de ces verriers en France, Venise a immédiatement envoyé des hommes de main chargés de les ramener à Murano ou, en cas de refus, de les tuer. Mais si, aujourd’hui encore, les verriers de Murano produisent des œuvres remarquables et de qualité exceptionnelle, sur des dessins de grands maîtres contemporains, les touristes sont prêts à acheter des bricoles à bas prix en guise de souvenirs et, trois fois hélas, trop de verriers de Murano se tournent désormais vers ce type de production en série. J’aime mieux pouvoir contempler un superbe lustre en Murano que je ne pourrai jamais m’offrir, plutôt que de devenir le propriétaire légitime d’une coupelle banale estampillée “souvenir de Murano”.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

À l’occasion de Noël 2007, le maître verrier Simone Cenedese a réalisé pour la ville de Murano cette œuvre qu’il a intitulée Comète de verre. Et il écrit:

“C’è una parte di me in ogni mia opera,

Ci sono frammenti di stelle sparsi in tutto l’Universo…”

Ce qui veut dire:

“Il y a une part de moi dans chacune de mes œuvres,

Il y a des fragments d’étoiles épars dans tout l’Univers…”

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013
Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

On considère qu’il n’y a qu’une île de Murano, mais en réalité elle est partagée en deux îlots par un large canal, et de l’une de ses moitié on ne peut rejoindre l’autre que par un seul et unique pont. Oui, à Murano nous sommes bien à Venise!

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Il n’y a pas que l’insularité et le canal, qui rappellent que Murano est une part de Venise, mais aussi ces passages du trottoir sous un portique, un sotoportego. Même si celui-ci est en triste état.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Près de la porte de l’église de Saint-Pierre-Martyr à Murano, nous voyons une plaque qui informe que cette église du quatorzième siècle comporte des œuvres de Bellini, Véronèse, le Tintoret, etc. Nous entrons.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Puisque nous sommes à Murano, on ne peut pas faire l’impasse sur le lustre en verre de Murano. Rien ne dit si c’est une acquisition de la paroisse ou un don d’un verrier. Mais l’avouerai-je? J’en ai vu d’infiniment plus beaux dans des vitrines de l’île.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Je ne montrerai pas toutes les œuvres d’art que recèle cette église. Seulement deux. Ici, ce Baptême du Christ est dû à Jacopo Tintoretto, autrement dit au Tintoret. Aucune date n’est donnée, sinon celles de la vie de l’artiste, 1518-1594.

Les îles de San Michele et Murano à Venise. 25 septembre 2013

Ici au contraire, il est dit que cette Vierge en trône, par Bellini, est de 1488. Il est en outre expliqué qu’elle se trouve entre saint Marc l’évangéliste (normal, nous sommes à Venise) qui présente le doge, et saint Augustin évêque.

 

Après avoir repris le vaporetto vers l’île principale, nous nous embarquons vers le camping. Demain, nous allons quitter Venise. Un article sur un petit tour en ville, un article sur la piazza San Marco, un article sur deux îles annexes, rien de plus pour une cité si célèbre, à l’histoire si riche, aux musées si nombreux, aux paysages et à l’architecture si somptueux, c’est comme si l’on n’avait rien écrit, ou presque. Mais un jour viendra où… Enfin, si je vis jusque-là! La Fontaine l’a dit,

“Petit poisson deviendra grand

Pourvu que Dieu lui prête vie…”

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Published by Thierry Jamard
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