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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 23:55

Le 28 octobre 2011, nous avons déjà visité le musée numismatique d’Athènes (voir mon article, dans le présent blog, à cette date). Un musée si merveilleux que nous avons décidé d’y retourner aujourd’hui en y consacrant plus de temps. Et, chacun de notre côté, nous avons passé en revue, avec passion, les milliers de pièces de ce musée exceptionnel. Mais soudain, au bout de plusieurs heures, un gardien me dit de ne pas prendre de photos. Je proteste, car j’avais posé la question à l’entrée, et d’ailleurs des panneaux, partout, précisent que le flash et le trépied sont interdits, ce qui signifie que la photo à main levée et sans éclairage est autorisée. Oui, mais je fais trop de photos. Ah bon? Mais nulle part il n’est précisé de quota, et de toute façon à part quelques publications dans mon blog, qui ne peuvent qu’être de la publicité (gratuite) pour le musée, je n’ai nulle intention de commercialiser mes photos. Le résultat de mes protestations aboutit à une grosse main qui se colle à mon objectif. Je pars, furieux. Indépendamment de mes publications ici, j’ai besoin de revoir mes photos pour me remémorer la multitude de choses que nous voyons au cours de notre long voyage.

 

De retour au camping-car, je me jette sur mon clavier pour adresser au conservateur-directeur du musée, non pas une lettre de récriminations, mais une demande d’autorisation, expliquant qui nous sommes, quelles ont été mes études et celles de Natacha, ce que nous faisons en Grèce, etc., et promettant de ne vendre mes photos sous aucun prétexte. Longtemps après, je reçois enfin une lettre aimable, m’autorisant à prendre toutes le photos que je souhaite. Nous retournons donc au musée, munis de cette lettre. J’étais partisan de commencer immédiatement la visite, et de ne montrer ma lettre que si un gardien me faisait une réflexion. D’ailleurs, il ne nous restait que peu de salles à visiter en détails, mais pour moi Français c’étaient justement des salles de monnaies gauloises, mérovingiennes, carolingiennes. Natacha me dit qu’elle pense préférable au contraire de montrer immédiatement la lettre d’autorisation pour être tranquilles. Je me rends à ses raisons, et nous allons vers une responsable, qui prend ce document et nous plante là. Une autre personne vient peu après, ma lettre en main, disant qu’elle doit en parler, et elle nous laisse là, debout dans une salle d’archives. Nous patientons, patientons, patientons. Quarante minutes plus tard (oui, quarante minutes à poireauter debout), elle revient en nous disant que l’on ne peut nous autoriser à faire des photos. Pas une seule, puisque nous en avons déjà trop fait la dernière fois. Je demande à voir le directeur, signataire de la lettre. Impossible, il n’est pas là. Nous repartons bredouilles.

 

Sympathique, tout cela, non? Cependant, je dois être honnête: ce n’est pas parce que je trouve détestable, inqualifiable, le comportement du personnel du musée numismatique (qui, je le reconnais, est resté poli), que je vais critiquer les collections. Je ne peux que recommander la visite à qui ressent un intérêt pour l’histoire de la numismatique, même sans y rien connaître puisque les panneaux explicatifs (en grec et en anglais) sont nombreux, clairs et détaillés. Après mon long préambule, je vais (enfin) commencer.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Ce n’est pas par une monnaie que nous entamons la visite, mais par une tablette en linéaire B, l’écriture des Mycéniens. Elle provient du complexe central du palais de Thèbes. L’argile molle et humide dans laquelle ont été tracés ces caractères a cuit dans l’incendie qui a détruit le palais vers 1200 avant notre ère, ce qui, en fait, a sauvé son texte. Les traces du feu sont bien visibles. Les fouilles ont mis au jour de nombreuses jarres qui avaient contenu de l’huile d’olive, combustible qui a certainement contribué à rendre plus intense l’incendie. Cette tablette a été trouvée dans le secteur où la laine était traitée et entreposée en attendant d’être transportée vers les ateliers de filage et de tissage. La tablette qui est présentée ici répertorie le transport de dix unités de laine vers l’atelier ici désigné par le nom de qa-ra2-to, que l’on n’a pas su situer. On sait que l’écriture linéaire B n’est pas composée de lettres mais de syllabes associant un son de consonne avec un son de voyelle, d’où cette transcription séparant les syllabes par un trait d’union. Par exemple, le nom d’Étéocle, qui encore à l’époque d’Homère comportait des digammas (sons prononcés comme des W), c’est-à-dire Etéwokléwès, est orthographié a-ta-va-ka-la-vas en linéaire B.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Ces pipes à tabac, du dix-septième au dix-neuvième siècle, sont en terre cuite moulée avec des décors en relief. Le tuyau est trop court et trop volumineux pour être placé dans la bouche du fumeur. On y adaptait un tube de bois perforé d’un à quatre mètres de long à l’autre extrémité duquel était fixée la partie que le fumeur introduisait dans sa bouche. C’est à la fin du seizième siècle que des marchands français ont introduit le tabac à Thessalonique. On s’est alors mis à en cultiver la plante dans la vallée de l’Axios, un fleuve qui prend sa source en A.R.Y.M. (Ancienne République Yougoslave de Macédoine), puis entre en Macédoine grecque et se jette dans la mer Égée à l’ouest de Thessalonique. Les Grecs, comme les Turcs, étaient grands amateurs de tabac, mais au début ce produit était cher, aussi les fourneaux des pipes étaient-ils petits et peu ornés, mais au dix-neuvième siècle quand le prix a baissé ils sont devenus plus grands et plus décorés. Les marins, notamment, étaient de grands fumeurs, ce que l’on déduit du nombre très important de pipes remontées des épaves de bateaux fouillées par les plongeurs.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Avant d’aborder les pièces de monnaie, voyons encore ces gemmes. Ce que nous voyons plus fréquemment de nos jours, ce sont des pierres gravées en relief, ou camées. Ici, ce sont des pierres gravées en creux, ou intailles. La première de ces intailles, en haut à gauche, est un jaspe rouge représentant Zeus et la Fortune (Tychè). À côté, c’est Éros, gravé sur onyx. En-dessous à gauche, sur cette cornaline on distingue le profil de Socrate. Enfin, en bas à droite, cette divinité gravée sur sardonyx (une variété d’onyx brun rouge) est un Silène.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Des pièces de monnaie, les archéologues en trouvent un peu partout lors de leurs fouilles, mais il arrive qu’ils aient la chance de tomber sur un “trésor”, une accumulation de pièces que leur propriétaire avait stockées dans une jarre ou dans une cassette. En mettant en relation l’origine des pièces avec l’endroit où elles se trouvaient, on peut aussi avoir une idée des voies du commerce et de la circulation de la monnaie.

 

Celui de ma photo a été trouvé à Olynthe (sur cette ville, voir mon article sur notre visite du 16 août 2012) et date des environs de 348 avant Jésus-Christ. Dans mon article évoqué ci-dessus, je raconte quelles sont les trahisons successives d’Olynthe à l’égard d’Athènes puis de Philippe II de Macédoine, et pourquoi ce dernier a rasé la ville cette année 348. On peut supposer que le propriétaire de ces pièces les a cachées afin qu’elles ne tombent pas entre les mains des assiégeants au moment où il était à prévoir qu’ils parviendraient à prendre la ville, et qu’il est mort dans la bataille, ou massacré par les vainqueurs, ou qu’il a fui et n’a pu revenir. Ce sont soixante-trois pièces, à savoir cinquante du “koïnon” de Chalcidique (c’est-à-dire des pièces communes aux villes de Chalcidique), dix du roi Perdiccas II de Macédoine, mais il y a aussi trois pièces frappées par des cités de Chalcidique (une de chacune des villes d’Olynthe, Aenea et Scione). Des monnaies locales, donc. Pas de grand commerce international.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Ce trésor de Mikro Eleutherochori, Elassona (Thessalie) est beaucoup plus tardif, puisqu’il date de 1219, vers la fin de l’Empire Byzantin (définitivement éteint, rappelons-le, en 1453 avec la chute de Constantinople).

 

L’aspron trachy est une monnaie dévaluée en alliage moins riche, électrum –alliage d’or et d’argent– ou, par la suite, en billion –alliage à base de cuivre–, de plus en plus pauvre en argent. Au départ, il valait la quarante-huitième partie d’un hyperpyron (je parlerai de cette monnaie à la fin de mon article), mais à force de se dévaluer et de perdre en titre d’argent, il n’en a plus valu que la cent quatre-vingt-quatrième partie. Ces pièces ont la particularité de ne pas être plates, mais en forme de petite cuvette. Pourquoi cette forme, on ne sait pas trop, certains pensent que c’est pour distinguer plus facilement ces pièces des pièces en alliage plus riche, avec de l’or. Ici, dans ce pot de terre cuite destiné à contenir du vin ou de l’eau, ou à cuire des aliments, on a trouvé quatre cent quarante-et-une de ces pièces, essentiellement faites de bronze avec un tout petit peu d’argent. En ce début de treizième siècle, la Thessalie est déchirée par les guerres. À la suite de la quatrième croisade dévoyée, un Empire Latin s’est installé à la place de l’Empire Byzantin. Mais Théodore Comnène Doukas, de la lignée des empereurs de Byzance, entreprend sous le nom de Théodore Premier de reconquérir le royaume de Thessalonique, d’où cette guerre entre Latins et Grecs en Thessalie. Et en effet, en 1221 Théodore Ier se rend maître de l’ensemble du royaume de Thessalonique, d’est en ouest d’Andrinople (Edirne aujourd’hui) à Dyrrachium, et du nord au sud d’Ohrid au golfe de Corinthe.

 

On suppose donc que le propriétaire de ces pièces les a cachées avant d’aller se réfugier, comme toute la population d’Elassona, dans le château de Losson. Et le fait qu’on les ait trouvées en 1971 signifie qu’il n’a jamais pu retourner chez lui.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Nous avons beau être en Grèce, ce pays à la longue histoire, le musée ne s’arrête pas à la conquête ottomane. Le trésor ci-dessus, trouvé en 1978, date de 1817. Il a donc moins de deux cents ans. Il provient de Kontariotissa, en Piérie, cette région du nord de la Grèce, du côté de Katerini et de Dion. Dans un vase de terre cuite ont été trouvées deux cent cinquante pièces, dont trente-sept en or et deux cent treize en argent. Et leur provenance est très diverse. Il y en a de l'Empire Ottoman, des sultans Mustapha III (1757-1774) et Mahmoud II (1808-1839), mais aussi de la République de Venise, de Raguse, d’Autriche, de Bavière, de Saxe, de l’Empire Espagnol, des Pays-Bas, du royaume des Deux-Siciles. S’il n’y a pas de pièces grecques, dans cette ville de Grèce, c’est parce que le pays n’était pas encore indépendant et appartenait toujours à l’Empire Ottoman. Ici, il ne s’agit pas de quelqu’un qui a thésaurisé, mais d’un collectionneur, car les pièces de l’Empire où il vivait ne lui sont pas contemporaines.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Délos, qui est aujourd’hui une île musée où l’on ne peut passer la nuit et qui est ouverte aux mêmes heures que n’importe quel musée de Grèce, est accessible à partir de l’île de Mykonos: voir mon blog daté du dix-sept août 2011. Deux trésors datant tous deux de la même année 88 avant Jésus-Christ, quand le roi du Pont Mithridate VI a assiégé et incendié l’île, y ont été découverts. Le premier, mis au jour en 1908 et constitué de six tétradrachmes d’Athènes et sept tétradrachmes de Mithridate VI, avait été dissimulé à l’intérieur du mur d’une résidence privée. Le second, celui de ma photo, a été trouvé en 1910 dans un magasin et était constitué de quatre-vingt-onze pièces d’argent, des tétradrachmes d’Athènes. Le feu ayant ravagé les deux bâtiments, les pièces en ont évidemment souffert.

 

L’île sacrée de Délos jouissait d’un avantage de taille, son port avait été déclaré par le sénat romain zone franche pour les marchandises, autrement dit exonéré de taxes. “Duty free”. Cela avait favorisé le développement du commerce, et l’arrivée de nombreux entrepreneurs. L’année 146 avant Jésus-Christ ayant vu le sac de Carthage et celui de Corinthe, l’importance de Délos comme centre commercial pour la Méditerranée s’en était trouvée encore accrue.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013
Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Le trésor de Polygyros, en Chalcidique, date de la fin du deuxième siècle avant Jésus-Christ et a été découvert en 1995. Il a subi un feu violent à proximité d’une tombe, ce qui laisse supposer qu’il était destiné à accompagner le défunt dans l’au-delà. La chaleur a rendu parfois difficile l’identification des pièces, quand elle ne l’a pas rendue complètement impossible: il y avait dix-neuf agrégats complètement fondus comme celui de ma seconde photo ci-dessus. Néanmoins, pour les autres mille trois cent quarante-et-une (oui, 1341) pièces de bronze, les techniques de conservation et d’étude ont permis de les étudier et d’en tirer des conclusions intéressantes sur les échanges et la vie de ce défunt. En effet, ces pièces se répartissent ainsi:

1 de Maroneia

1 de Thasos

1 de Dion

186 d’Amphipolis

412 de Thessalonique

2 d’Amphipolis ou de Thessalonique (?)

286 de Pella

8 de Philippe II de Macédoine (359-336, père d’Alexandre le Grand)

5 d’Alexandre III (336-323, Alexandre le Grand)

5 de Cassandre (roi de Macédoine, 305-297)

2 de Démétrios Poliorcète (roi de Macédoine, 294-288)

6 d’Antigone II Gonatas (roi de Macédoine, 277-239)

4 de Philippe V (roi de Macédoine, 221-179)

1 de Persée (roi de Macédoine, 179-168)

38 de Macédoine sous Philippe V et Persée

3 de la ligue de Thessalie

1 de Dyrrachium

28 de la République Romaine

10 de Macédoine sous domination romaine

et 341 non identifiées (en plus des dix-neuf agrégats).

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Cette carte montre l’emplacement des mines d’or et d’argent exploitées en Europe vers le douzième et le quatorzième siècles. La possession de ces mines, ou la possibilité d’en acquérir la production conditionne la capacité de frappe de monnaie. Et la monnaie n’étant pas fiduciaire, mais fonction du poids de métal précieux dans chaque pièce, ces mines sont la condition première de la richesse d’un pays. Ce qui est représenté en Espagne n’est pas la présence de mines: c’est la légende de la carte, indiquant qu’un carré noir situe une mine d’or, un triangle blanc une mine d’argent. Il ne faut pas bien longtemps pour se rendre compte que la seule mine d’or se situe près de la ville de Kremnica, dans ce qui est aujourd’hui la Slovaquie. De l’argent, en revanche, il y en a un peu partout, sauf en France, en Espagne, en Grèce et dans les Balkans. Les points noirs représentent des villes, non des gisements, et je ne comprends pas le choix de représenter telle ville plutôt que telle autre, pourquoi Troyes et pas Paris, pourquoi l’une à côté de l’autre Fribourg, Todtnau et Bâle, mais ni Constantinople ni aucune ville de Pologne et de Lituanie, qui en 1386 formeront une puissante union…

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Pour frapper une pièce de monnaie, on place une rondelle de métal, le flan, entre deux moules, les coins. Ci-dessus, le musée nous montre des coins de terre cuite qui ont servi à frapper des monnaies forgées de Syracuse au début du vingtième siècle.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

La valeur d’une monnaie non fiduciaire dépendait de plusieurs conditions. La première est sa valeur intrinsèque, et donc la capacité –et la volonté– de l’État qui l’émet d’en contrôler rigoureusement le titre et le poids. Mais entre également en ligne de compte la puissance économique de la cité, de l’État, de l’Empire qui l’émet. La malhonnêteté ayant toujours existé, on ne peut s’étonner que des contrefaçons de monnaies aient depuis toujours été fabriquées, punies avec une extrême sévérité lorsque les coupables étaient démasqués. En 375-374 avant Jésus-Christ, la loi de Nikophon définissait avec rigueur le poids d’argent dans les tétradrachmes de la Seconde Ligue Athénienne, afin d’ouvrir le commerce aux étrangers, ce qui n’a pas empêché les faussaires de mettre des contrefaçons sur le marché. Toutefois, ces fausses pièces étaient souvent acceptées si leur titre semblait correct et si leur poids était exact. Un phénomène particulier a fait son apparition au dix-neuvième siècle avec l’engouement du public pour l’archéologie, c’est la contrefaçon de monnaies antiques.

 

Le dix-neuvième siècle a connu la guerre d’indépendance de la Grèce et sa constitution en état indépendant au détriment de l’Empire Ottoman, une grande part du pays, dont la Crète, étant encore occupées jusqu’aux Guerres Balkaniques au début du vingtième siècle, et la situation restant tendue et la guerre se prolongeant entre les deux pays jusqu’au-delà de la Première Guerre Mondiale, avec le traité de Lausanne en 1923. Or la guerre se fait avec des armes physiques, mais aussi avec des armes économiques. Pour affaiblir l’économie turque, des Grecs ont lancé sur le marché ottoman beaucoup de fausse monnaie à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième. Les motifs politiques n’empêchaient pas non plus les faussaires d’avoir pour objectif de s’enrichir personnellement. C’est ainsi, par exemple, qu’en 1920 les autorités ont mis la main à Athènes sur un atelier de faussaires, pris sur le fait en pleine action. Ont été saisies et confisquées trois mille soixante-deux pièces d’or, d’argent, de cuivre destinées au marché turc. Environ deux mille cinq cents d’entre elles imitaient des pièces de l’Empire Ottoman. Le musée présente vingt de ces fausses pièces, dont celle de ma photo ci-dessus.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

De “vraies” pièces, maintenant. Le feu et la lumière, symboles de la vie, se retrouvent partout dans la vie grecque antique. Ce sont par exemple l’éclair de la foudre que brandit Zeus, la torche qui, si elle est tournée vers le bas, devient symbole de la mort. Bien sûr ce feu et cette lumière se retrouvent sur nombre de pièces de monnaie. Ci-dessus, le n°1 est une pièce d’Amphipolis qui représente la torche des compétitions menées dans cette ville en l’honneur d’Artémis Tauropole. Les statères et les tétradrachmes d’Alexandre le Grand (pièce n°2) représentent le roi comme un dieu, mais on voit à ses pieds la torche d’Amphipolis. Quoi de plus lumineux que le soleil d’Apollon? Le n°3 montre le quadrige que le dieu-soleil mène à travers le ciel de l’aurore au couchant, surtout sur ces pièces du troisième siècle après Jésus-Christ.

 

Quant au n°4, émis à Tarse –la ville natale de saint Paul–, tétradrachme en argent du roi Antiochus VIII (126-96 avant Jésus-Christ), il requiert quelques explications pour être interprété. À l’époque de l’Empire Assyrien, dont la chute inéluctable a eu lieu à la fin du septième siècle avant Jésus-Christ, dans cette région de Cilicie on célébrait un dieu nommé Sandan, personnification du soleil, comme Phébus Apollon dans le domaine hellénique. Cette monnaie, qui est beaucoup plus tardive puisqu’elle date de l’époque des souverains séleucides, descendants de Séleucos, diadoque d’Alexandre le Grand qui avait fondé après la mort du grand conquérant un royaume allant de la Syrie à l’Indus, est la preuve que Sandan n’avait pas été oublié parce qu’elle représente son autel. En effet, ni les Mèdes qui avaient mis fin au royaume assyrien, ni les Gréco-Macédoniens d’Alexandre qui avaient pris possession de ces territoires, n’avaient exterminé les populations, qui par conséquent n’avaient pas oublié leur culture et leur mythologie. Lors d’une grande cérémonie religieuse annuelle, on brûlait l’effigie de Sandan sur un bûcher, le dieu devant renaître de ses cendres. Ce que l’on voit sur cette monnaie, comme je le disais, c’est l’autel de feu du dieu Sandan, même si les populations vivant à Tarse ont aussi adopté comme dieux fondateurs de leur cité Apollon et Héraklès.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

La lumière… Évidemment, il est lumineux, le phare d’Alexandrie, l’une des sept merveilles du monde édifiée par le génial architecte Sostrate de Cnide pendant le règne de Ptolémée II Philadelphe (286-246 avant Jésus-Christ). Il est représenté ici sur une pièce émise par la ville d’Alexandrie, pièce qui, elle, date de l’époque romaine, quand régnait l’empereur Antonin le pieux (138-161 après Jésus-Christ). Le phare d’Alexandrie, comme le colosse de Rhodes, a complètement disparu, et ce n’est que grâce à des pièces comme celle-ci que l’on peut avoir une idée de ce à quoi il ressemblait.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Symbole de l’immortalité de l’âme qui renaît après la mort, le Phénix est cet oiseau fabuleux qui renaît de ses cendres, tout comme le dieu Sandan que nous avons vu tout à l’heure. Dans l’art chrétien, il représente- la mort du Christ sur la croix le Vendredi Saint et sa résurrection le jour de Pâques. Plus tard, les révolutionnaires grecs de la Filiki Etaireia (le Cercle des Amis), qui luttaient pour l’indépendance de leur pays, ont adopté le Phénix comme symbole de la Grèce renaissant après s’être libérée du joug turc. Puis le premier président de la Grèce libérée, Kapodistrias, a fait frapper en 1828, à Égine, les premières monnaies de l’État grec moderne, c’étaient des pièces en argent représentant le Phénix. Ici, nous avons non une pièce, mais une médaille complètement moderne, puisqu’elle a été émise à l’occasion des premiers Jeux Olympiques restaurés à Athènes par le baron Pierre de Coubertin en 1896. Sur cette médaille en plaqué or, réalisée par W. Pittner sur un dessin de Nikolaos Lytras, le Phénix dans les flammes se tourne vers une Victoire brandissant une couronne de laurier, ce sont le célèbres jeux de l’antiquité qui renaissent de leurs cendres.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Souvent, les pièces de monnaie antiques représentent des dieux ou des héros. En voilà trois exemples. À gauche (117-138 après Jésus-Christ), cette Amalthée berçant Zeus bébé a été frappée par le koïnon de Crète. Le koïnon, c’est la communauté, autrement dit une pièce commune aux cités de Crète. On sait que pour éviter que Cronos ne dévore Zeus comme il l’avait fait pour ses aînés, à sa naissance sa mère Rhéa a enveloppé dans des langes une pierre que Cronos a avalée à la place du nourrisson, qu’elle a dissimulé dans une caverne de l’Ida, en Crète. Là, Amalthée, une chèvre, l’a nourri de son lait. Pour l’en remercier, après avoir pris la place de son père comme roi des dieux, à la mort d’Amalthée Zeus a pris sa peau dont il a revêtu son bouclier, ce que l’on appelle l’égide (αἰγίς, αἰγίδος) dont le nom est de toute évidence en relation avec le mot chèvre (en grec αἴξ, αἰγός). Mais ici sur cette pièce, Amalthée est représentée sous les traits d’une femme couronnée.

 

La deuxième pièce, émise en 209-212 après Jésus-Christ par Héraclée du Pont (le Pont Euxin, c’est-à-dire la Mer Noire), aujourd’hui près d’Ereğli, une ville située en Turquie d’Asie sur la côte au nord, nord-ouest d’Ankara, représente Héraklès et la biche de Cérynie. Le quatrième des douze travaux imposés par Eurysthée consistait en la capture de l’une des biches de la déesse Artémis, une biche plus grosse qu’un taureau, dont les cornes étaient en or et qui avait autour du cou un collier gravé de l’inscription “Taygète m’a dédiée à Artémis”. Ainsi consacrée, elle ne pouvait être attaquée sous peine d’offenser gravement Artémis. Un an durant, Héraklès a poursuivi cet animal extrêmement rapide et infatigable. Un jour qu’en Arcadie elle s’apprêtait à franchir un fleuve, Héraklès lui a décoché une flèche qui l’a blessée. Il se précipite alors et la prend sur son dos. Mais voilà qu’en chemin il croise Artémis et son frère Apollon, qui l’accusent de sacrilège. Il se défend que ce n’est pas lui le coupable, mais Eurysthée qui a exigé de lui ce travail. Les dieux se laissent convaincre et Héraklès repart vers Eurysthée avec la biche. Sur cette pièce de monnaie, nous le voyons au moment où il se saisit de l’animal. Et si la biche est plus grosse qu’un taureau, Héraklès, lui, est vraiment gigantesque comparé à elle.

 

La pièce de droite, émise par Corinthe (138-161 après Jésus-Christ), évoque Mélicerte. Un peu de généalogie, d’abord. On connaît Sisyphe, condamné par Zeus à pousser, pour l’éternité, vers le haut d’une pente un énorme rocher qui toujours retombe. Ce Sisyphe est le fondateur de Corinthe. Il a un frère, Athamas, qui épouse d’abord Néphélé, dont il a deux enfants, Phrixos et Hellè. Il divorce et épouse Ino, fille de Cadmos fondateur et roi de Thèbes, dont il a Mélicerte. Ce Mélicerte est donc le neveu de Sisyphe, le roi de Corinthe. Voilà pour la généalogie. Les faits, maintenant. Ino, la seconde épouse, était jalouse de la première, et de ses enfants. Elle a alors imaginé une ruse immonde: dans un premier temps, elle dit aux femmes du coin de faire griller en secret les semences de blé. Ignorants du fait, les hommes les sèment mais rien ne pousse puisque les graines avaient été grillées. On croit à un prodige, à une malédiction, on se demande ce qui se passe. Athamas envoie des messagers consulter Apollon à Delphes. Peu importe la réponse réelle du dieu, parce qu’Ino fait intercepter en chemin les messagers et les soudoie pour qu’ils disent que le dieu a prescrit, pour conjurer cette malédiction, de sacrifier Phrixos et Hellè. Et voilà que l’on mène Phrixos à l’autel… Zorro n’est pas arrivé pour le sauver, mais Néphélé, la maman, qui fait grimper son fils sur un bélier à la toison d’or qui lui avait été donné par Hermès. Phrixos prend Hellè en croupe, et voilà partis le frère et la sœur vers la Colchide. Hellè, hélas, tombe du bélier alors qu’il survolait la mer, qui désormais prendra le nom d’Hellespont (“Pont” signifiant “Mer”, comme on l’a vu pour le Pont Euxin). Ensuite, pour Phrixos et le bélier, ce sera l’histoire des Argonautes allés chercher la toison d’or, une autre légende. Revenons à Athamas. Les enfants de son premier lit enlevés par un mystérieux bélier, cela lui a mis la puce à l’oreille: il y a quelque chose de pas normal là-dedans. Il découvre le pot aux roses. Ah, ma femme est une jalouse, une meurtrière, une manipulatrice? Elle m’a trompé et a failli me faire sacrifier mon fils pour rien? Eh bien c’est elle que l’on va sacrifier sur l’autel, et puis avec elle son fils Mélicerte (qui est aussi le mien, mais qui va payer pour elle). Mais autrefois, Ino avait élevé le petit Dionysos quand Héra le poursuivait de sa haine parce qu’il était fils de Zeus, son infidèle mari, avec une autre qu’elle. Pris de pitié, Dionysos envoie sur Ino et Mélicerte, au moment où on allait les sacrifier sur l’autel, une nuée qui les dissimule et leur permet de s’échapper. Mais Ino, prise de remords pour son impardonnable conduite, va alors se suicider en se jetant dans la mer, tenant son fils Mélicerte dans ses bras. En les accueillant, les divinités marines transforment Ino, désormais nommée Leucothée (“la Déesse Blanche”) en une Néréide, et Mélicerte, désormais nommé Palaemon, en un dieu marin. Et c’est en l’honneur de son neveu Mélicerte que Sisyphe a institué à Corinthe les Jeux Isthmiques qui, avec les Jeux Olympiques, Pythiques et Néméens, sont l’une des quatre grandes rencontres sportives grecques. Désormais, quand ils sont pris dans une tempête, les marins implorent Leucothée et Palaemon de les secourir, lesquels souvent accueillent favorablement leurs prières. Voilà le pourquoi d’un dauphin auprès de Mélicerte sur cette pièce de monnaie.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Zeus, Héraklès, Mélicerte… Il y a bien d’autres thèmes mythologiques sur les monnaies. Par exemple ici, en haut à gauche (82 avant Jésus-Christ), c’est Ulysse et son chien Argos. Dix ans de guerre de Troie, suivis de dix ans d’errances et d’aventures, Ulysse revient enfin à Ithaque. Il se déguise en mendiant, et se fait conduire par le porcher Eumée vers le palais envahi par les prétendants qui y mènent grand train, et veulent forcer Pénélope, sa femme, à choisir l’un d’eux et à l’épouser, considérant qu’Ulysse ne reviendra plus et qu’il convient de le remplacer comme roi d’Ithaque. Alors qu’Ulysse et Eumée parlent en s’approchant du palais, un très vieux chien qui est couché là, envahi de vermine, délaissé parce que désormais incapable de participer aux parties de chasse, lève la tête et remue la queue. C’est Argos, le chien qu’Ulysse a nourri autrefois avant de partir pour la guerre, et qui est le premier à reconnaître son maître. Il le regarde, et retombe mort. Ulysse, qui lui aussi l’a reconnu, essuie une larme et entre dans le palais.

 

La pièce au milieu en haut (47-46 avant Jésus-Christ) représente Énée et Anchise. Anchise est un Troyen, cousin issu-de-germain du roi Priam. Séduite par sa beauté, Aphrodite l’amène à lui faire l’amour, et de lui elle enfante Énée, mais elle lui interdit de révéler qu’elle est la mère d’Énée. Un jour qu’il avait trop bu, Anchise s’en est vanté, et Zeus l’a puni en le frappant de la foudre, le rendant boiteux. Avec son fameux cheval de bois, Ulysse est en train de faire tomber Troie; Énée alors s’enfuit, emportant son père que son infirmité empêche de courir. C’est la scène représentée sur cette monnaie. Ils se rendent ensuite en Italie où ils s’établissent. Le poète romain Virgile, dans son Énéide, donne ainsi des origines divines à sa ville.

 

En haut à droite (138-140 après Jésus-Christ), nous avons Vesta, déesse du foyer, déesse vierge servie par les Vestales, prêtresses vouées à la virginité elles aussi. À son sujet, le poète latin Ovide, dans le livre VI des Fastes, écrit: “Dois-je taire ou raconter ta honte, Priape au visage rubicond? […] Cybèle, qui porte au front une couronne de tours, convie à ses fêtes les dieux éternels; elle invite aussi les satyres et les nymphes. […] Vesta, couchée, se livre en sécurité aux douceurs du sommeil, appuyant négligemment sa tête sur un banc de gazon. Le rubicond gardien des jardins, qui convoite nymphes et déesses, va rôdant de toutes parts. Il aperçoit Vesta; la prit-il pour une nymphe, ou reconnut-il Vesta? on ne sait. Priape affirme ne pas l'avoir reconnue. Un désir lubrique s'éveille en lui; le voilà qui s'approche furtivement, son pied touche à peine la terre, son cœur bat avec violence. Le hasard voulut que l'âne qu'avait amené le vieux Silène eût été laissé sur les bords d'un ruisseau murmurant. Déjà le dieu du long Hellespont allait en venir à ses fins, quand, bien mal à propos, l'animal se mit à braire. À cette voix retentissante, la déesse se réveille en sursaut, une foule nombreuse accourt, Priape ne se dérobe que par la fuite à des mains vengeresses. […] Toi, déesse reconnaissante, tu suspends au cou [de l’âne] des guirlandes de pains; il cesse de travailler, et les meules oisives ne se font plus entendre”. Cette anecdote nous apprend aussi que l’âne est l’animal sacré de Vesta, un animal qui appartient aux peuples méditerranéens qui occupaient l’Italie avant que n’y arrivent les Italo-Celtes, d’où sont sortie les Latins, ces Italo-Celtes étant, eux, des peuples indo-européens, dont l’animal est le cheval. Cela confirme le caractère très archaïque du culte de Vesta, même si (ce qui semble en contradiction avec ce que je viens de dire) son nom est bien indo-européen, en relation étymologique très évidente avec son homologue grecque Hestia: tout à l’heure, à propos de la tablette en linéaire B, je faisais allusion au digamma, lettre prononcée comme un W; l’aspiration (H) au début du nom d’Hestia est due à l’évolution d’un ancien digamma, ce qui permet de voir la parenté avec la déesse romaine Vesta (en latin, le V se prononçait comme… un W!).

 

En bas à gauche, cette pièce de Corinthe du deuxième siècle de notre ère représente Isis Pélagia. Cette déesse Isis, figure centrale de la mythologie égyptienne, a très tôt été intégrée dans le panthéon grec, tantôt assimilée à la mère des dieux Rhéa, tantôt à Déméter (Hérodote, II, 59: “À Busiris, cette ville bâtie au milieu du delta égyptien, se trouve un très grand temple d’Isis, qui est Déméter en langue grecque”). Comme Déméter, elle préside aux moissons et autres récoltes; magicienne, elle a reconstitué le corps de son frère et mari Osiris découpé et dispersé par Seth; parfois vue comme Perséphone (Proserpine chez les Romains), elle est en lien avec le monde d’en-bas (Apulée, Métamorphoses, XI: “Dans les trois langues de Sicile, j'ai nom Proserpine du Styx”); elle règne aussi sur la mer. Or en grec, la mer se dit thalassa, ou pontos, ou pélagos. Je ne vais pas ici me lancer dans un prétentieux cours de linguistique, mais disons que pélagos est plus spécifiquement employé pour désigner la haute mer, particulièrement clair quand il arrive que l’auteur parle du “pélagos de la thalassa” (πέλαγος θαλάσσης, Apollonios de Rhodes, II, 608). Notre monnaie représente donc une Isis déesse marine.

 

En bas au milieu (161-169 de notre ère), nous voyons Asclépios, le dieu médecin, et sa fille Hygieia, qui souvent l’accompagne dans ses actes de guérison. On y voit aussi le serpent, animal chtonien, généralement associé à Asclépios. Cette pièce a été émise par Corinthe. Depuis un peu plus de trois siècles, la ville a été conquise, détruite par les Romains, reconstruite et romanisée, mais les habitants n’ont jamais cessé de parler grec (puisque la langue s’y est maintenue jusqu’à nos jours), et sont restés fidèles au culte d’Asclépios, et non du dieu romain Esculape.

 

Et enfin en bas à droite (244-249 de notre ère), on reconnaît la louve romaine allaitant Romulus et Rémus. Pièce romaine ne veut pas dire pièce émise à Rome, mais le musée ne dit pas par qui a été émise celle de ma photo, ni où elle a été trouvée, ce qui pourrait déjà être un indice.

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Sans vraiment s’éloigner de la mythologie, d’autres pièces représentent des allégories. Nous avons d’abord le Génie du Peuple Romain (55 avant Jésus-Christ), au milieu c’est une Tychè (193-211 après Jésus-Christ), c’est-à-dire comme la Fortuna des Romains, le sort, l’avenir incertain qu’elle peut rendre favorable ou malheureux. À droite, c’est la Vertu (238-244 de notre ère), l’Excellence dans tous les domaines, mais surtout en ce qui concerne les qualités viriles, le courage, la vaillance, et c’est pourquoi son allégorie est un soldat en armes.

 

Sur la rangée du bas, à gauche cette pièce représente l’Abondance (222-235 de notre ère). Celle du centre représente la Paix (69-79 de notre ère). Quant à la monnaie de droite, elle représente le Bonheur (244-249 après Jésus-Christ). Tout à l’heure, je disais que la Tychè était le sort, bon ou mauvais, livré au hasard; ici, ce que je traduis par le Bonheur, c’est en grec le mot Eutychia (Ευτυχία), c’est-à-dire la Tychè favorable (le préfixe eu- en grec, qui veut dire “bon”).

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Venons-en aux hommes. Les six ci-dessus sont des empereurs, qui ont fait frapper des monnaies à leur effigie, et que nous allons suivre chronologiquement. Le premier en haut à gauche est Jules César, de 44 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire précisément l’année de son assassinat par les conjurés dont Brutus, puisqu’il est mort aux Ides de mars (le 15 mars) 44. En haut au milieu, c’est celui qui lui a succédé, Auguste, qui a pris le titre d’empereur (Princeps) après la guerre civile, en 27 avant Jésus-Christ et dont le long règne a duré jusqu’à sa mort quarante ans plus tard, en 14 après Jésus-Christ. Oublions Tibère, Caligula, Claude, et la monnaie en haut à droite représente l’empereur Néron (54-68 après Jésus-Christ).

 

Nous avançons à grands pas puisque celui qui est représenté en bas à gauche est Hadrien (117-138 après Jésus-Christ). En bas au milieu, sur cette pièce en or nous voyons l’empereur philosophe Marc-Aurèle (161-180), pétri de stoïcisme et auteur de Pensées. Le dernier empereur en bas à droite est Dioclétien (284-305 après Jésus-Christ), réputé comme persécuteur des chrétiens, mais Marc-Aurèle les considérait comme dangereux pour l’unité de l’Empire puisqu’ils refusaient de sacrifier à l’empereur, et malgré toute sa philosophie il ne s’est pas privé de les persécuter. Dioclétien n’est mort qu’en 311, mais s’il a abdiqué en 305 c’est par conviction politique. En effet, c’est lui qui a conçu la tétrarchie, ou gouvernement de quatre chefs, deux “augustes”, l’un empereur de l’Occident et l’autre empereur de l’Orient, et deux empereurs-adjoints, les “césars”, chacun d’eux étant l’assistant de l’un des augustes. Et pour éviter l’usure du pouvoir, on ne pouvait être auguste plus de vingt ans, on abdiquait alors, et c’est le césar qui, automatiquement, devenait auguste, à charge pour lui de se désigner un césar pour l’assister. Ses successeurs n’ont pas joué le jeu, mais lui s’en est tenu à ce qu’il avait décidé au départ.

 

Le musée fait remarquer que, pour les premiers empereurs, le portrait devait être ressemblant (oui, je suppose que Néron n’a pas été embelli!) tandis que peu à peu, signe de l’évolution de la société et du regard porté sur l’empereur, son portrait est devenu de plus en plus stéréotypé.

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Après Dioclétien, il y a eu des contestations, et Constantin, fils d’un césar devenu auguste, se fait acclamer auguste, il n’est qu’à moitié reconnu, mais il va se maintenir et finalement il se débrouillera pour être seul maître à bord, mettant fin au système de la tétrarchie. Il crée la Ville de Constantin, Κωνσταντινούπολης (Constantinou-Polis, Constantinople) là où existait Byzance, et l’on peut désormais parler d’Empire Byzantin.

 

En haut à gauche, une pièce de l’Empire Romain tardif (vers 402-423), avec Honorius, quand l’Empire est de nouveau divisé entre Empire Romain d’Orient et Empire Romain d’Occident. J’avais déjà présenté cette monnaie et le personnage d’Honorius à propos de Ravenne (mon article “Ravenne 03: le mausolée de Galla Placidia. Mardi 7 mai 2013”), je n’y reviens donc pas. En haut au milieu, l’empereur byzantin Justinien Premier (527-565). En haut à droite, Théodora Porphyrogénète (1055-1056); après avoir été co-impératrice avec sa sœur Zoé en 1042, elle revendique le trône impérial à la mort de Constantin IX. En effet, à quelques exceptions près, depuis 867 et Basile premier le Macédonien, les empereurs étaient tous de la lignée macédonienne, et Théodora en est l’unique descendante encore en vie. Mais ayant assumé le 11 janvier 1055, elle meurt le 31 août 1056, soit moins de vingt mois plus tard et avec elle s’éteint cette dynastie.

 

En bas à gauche, nous trouvons Nicéphore III Botaniatès (1078-1081), qui a été général sous Constantin IX. Ici je n’ai pas suivi l’ordre chronologique, parce qu’avec la pièce en bas au milieu nous trouvons Constantin X Doukas (1059-1067), famille dont vont sortir plusieurs empereurs. Et en bas à droite, cette pièce de monnaie représente Andronic II Paléologue (1282-1328). La catastrophe de 1204, qui a vu un Empire Latin se substituer à l’Empire Byzantin a été partiellement effacée en 1261 par son père Michel VIII, Andronic règne à Constantinople. Mais, puisqu’ici nous parlons monnaie, elle est gravement dévaluée sous Andronic (elle est tombée de 90 à 50 pour cent de sa valeur nominale depuis le début du siècle), et l’empereur est contraint de mener une politique d’austérité qui déplaît mais qui, surtout, affaiblit terriblement l’armée dont les effectifs sont réduits au-delà du raisonnable pour la sécurité de l’Empire, surtout face aux Turcs.

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Il convient de respecter l’empereur qui, au moins jusqu’à Constantin, était l’objet d’un culte rendu comme à un dieu. D’ailleurs, il devenait dieu après sa mort. Même ensuite, quand le culte n’a plus été de nature religieuse, la distance de l’empereur avec le commun des mortels est restée très grande. Aussi l’empereur est-il honoré dans de nombreuses circonstances, qui se retrouvent sur les monnaies.

 

Sur la ligne du haut, nous commençons avec une représentation d’un empereur du troisième siècle de notre ère sur une monnaie émise par Odessos, qui est aujourd’hui Varna, en Bulgarie, et à côté, en ce même troisième siècle, un empereur en face de Sérapis, ce dieu qui résulte d’une mauvaise interprétation du nom d’Osiris par les prêtres grecs: j’en ai donné l’explication détaillée, à propos d’une stèle, dans mon article “L’Égypte au musée du Louvre. Mercredi 17 juillet 2013”. La pièce a été émise par Marcianopolis, aujourd’hui Devnya, en Bulgarie.

 

Sur la deuxième ligne, à gauche, c’est Antinoüs, ce jeune homme très beau dont l’empereur Hadrien (117-138) était très amoureux, et qui est mort noyé dans le Nil. La pièce a été émise par Tion, une ville aujourd’hui en Turquie d’Asie, sur la côte de la Mer Noire, et qui s’appelle Filyas. La pièce au centre représente un groupe de personnages, ce sont l’empereur Septime Sévère (193-211 après Jésus-Christ), entre ses soldats et des prisonniers. La pièce de droite sur cette deuxième ligne montre l’empereur Constance II (337-361) en train de soumettre l’ennemi. À la mort de Constantin, en 337, ses trois fils, dont Constance, commencent par faire assassiner leurs cousins pour ne pas trop perdre de pouvoir, et se partagent l’empire de leur père en trois parties, les provinces d’Orient, d’Asie, de Pont et de Thrace à Constance, l’Italie, l’Illyrie, la Macédoine l’Achaïe et l’Afrique à Constant, le reste de l’Occident à Constantin II, à savoir la Bretagne (c’est-à-dire l’Angleterre), la Gaule et l’Hispanie. Mais voilà que Constantin II envoie des troupes à lui en Italie; Constant, malgré son jeune âge, réussit à le faire tomber et mourir dans une embuscade. Il n’y a plus que deux augustes. Mais en 350, une conspiration renverse Constant, et on le tue. Passons sur les usurpations successives, à la fin Constance II se retrouve seul à la tête d’un empire réunifié. L’ennemi qu’il est censé soumettre sur cette pièce est sans doute le Perse Shapur II, plutôt que l’un de ses frères, ou de ses cousins (il avait fait césar son cousin Gallus).

 

Restent les deux pièces de la ligne du bas. À gauche, nous avons l’empereur Théodose Premier (379-395) lors d’une expédition navale. Il est représenté plus grand que son bateau, dont d’ailleurs on ne compte que peu de rames… La monnaie de droite représente l’empereur Hadrien (117-138) accueilli à son arrivée dans une province. On le voit, la gloire de l’empereur, à travers ces sept pièces, est exprimée de manières diverses, mais les représentations ne se limitent pas au simple portrait, même stéréotypé et idéalisé.

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Les empereurs ont une vie privée, une famille, mais du fait de leur position l’adjectif “privé” est mal adapté. Nous avons vu comment hommage est rendu à Antinoüs, l’amour d’Hadrien qui par ailleurs était marié à Sabina, une femme. De nos jours, si l’on a peu médiatisé Yvonne De Gaulle, en revanche les media se sont intéressés à Claude Pompidou, à Anne-Aymone Giscard d’Estaing, à Danielle Mitterrand, à Bernadette Chirac, à Carla Bruni-Sarkozy, à Valérie Trierweiler et à Julie Gayet… La différence, c’est que de nos jours ce sont les tabloïds qui traquent les petits potins pour faire jaser, alors que dans l’antiquité c’étaient les empereurs eux-mêmes qui faisaient frapper monnaie à l’effigie de leurs épouses ou, pour Hadrien, de leur concubin.

 

Ici, en haut à gauche, nous voyons le couple de Néron et Octavie (54-68 de notre ère), frappé à Cnossos. Octavie a épousé Néron en 53, elle est morte en 62. En haut à droite c’est cette Sabina, femme d’Hadrien, dont je parlais à l’instant. Elle avait épousé Hadrien vers l’an 100, bien avant qu’il accède au trône impérial en 117, et est morte un an avant lui, fin 136 ou début 137. La monnaie, elle, se situe entre 128 et 136.

 

En bas à gauche: Faustine la Jeune est la petite-nièce d’Hadrien. En 145, elle épouse son cousin germain Marc-Aurèle qui devient empereur en 161. Elle meurt accidentellement en 175, lui mourra en 180. La pièce de monnaie est située vaguement, dans la fourchette 147-175. La dernière pièce, en bas à droite, est datée entre 421 et 450, et elle représente Galla Placidia. En 413, elle a été l’épouse d’Athaulf, roi des Wisigoths, dont elle était prisonnière. Constance, à cette époque, est général, et l’empereur Honorius l’envoie reconquérir Narbonne prise par les Wisigoths, il libère Galla, veuve depuis qu’Athaulf a été assassiné. Honorius l’oblige à épouser Galla vers 415 ou 417. Alors qu’Honorius est encore vivant, Constance se fait proclamer empereur en 421, et meurt la même année. Après la mort d’Honorius, Galla exerce la régence de son fils Valentinien, et gardera la main sur le pouvoir même quand Valentinien assumera la couronne impériale, jusqu’à ce qu’elle meure en 450. Voilà pourquoi la monnaie est datée entre le moment où elle a revêtu le titre d’impératrice et la date de sa mort.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013
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La famille de l’empereur, c’est sa femme, mais ce sont aussi ses héritiers, par le sang ou par adoption. Ci-dessus à gauche, ce sont les petits-fils d’Auguste (27 avant Jésus-Christ-14 après), fils de sa fille Julia, Caius et Lucius (j’ai vingt fois déjà expliqué pourquoi le C de Caius se prononce G, par exemple dans mon article “Rimini, Museo della Città. Mardi 30 avril 2013”, je ne vais pas recommencer ici). Ces deux enfants, en-dessous des pièces, sont deux détails de la procession sur l’Autel de la Paix d’Auguste à Rome (photos déjà présentées dans mon article “Rome: 3 églises et Ara Pacis Augustæ. Mardi 2 mars 2010”), qui représentent Caius à gauche et Lucius à droite.

 

La pièce de droite, où l’on voit deux hommes se tenir par la main, évoque l’adoption d’Hadrien par Trajan, afin qu’il hérite du trône. La date donnée pour cette pièce correspond aux dates du règne d’Hadrien, 117-138 après Jésus-Christ. Elle a en effet pu être éditée pour justifier la prise de pouvoir par Hadrien, mais je trouve curieux qu’elle ait été frappée identique à elle-même jusqu’à la mort de l’empereur. Je ne suis ni numismate, ni historien, mais j’aurais plutôt pensé qu’elle avait pu être frappée au moment de la mort de Trajan ou peu de temps après, car Plotine, la femme de Trajan, soutient depuis longtemps Hadrien, mais Trajan n’a jamais officiellement désigné son successeur, et c’est elle qui a affirmé que l’adoption avait eu lieu, sans pouvoir en apporter de preuve matérielle. La monnaie aurait alors été destinée à confirmer cette adoption aux yeux du peuple. Les années passant, sa justification s’affaiblit. Mais, je le répète, ce n’est qu’une supposition de ma part.

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Après la famille, les titres honorifiques. La pièce de gauche est en l’honneur de Théodore Monomaque (onzième siècle), juge doté du titre de magistre (magistros), qui est le cinquième dans la hiérarchie. Il y a deux personnages sur cette pièce, j’ignore qui est l’autre.

 

À droite, Georges Comnène Paléologue (douzième siècle) . Lui, il est sébaste, titre des plus proches de l’empereur, en particulier de ceux qui ont épousé une jeune fille de la famille proche de l’empereur. L’adjectif grec sébastos veut dire “honorable”, “vénérable” (cf., avec le substantif polis qui signifie ville, le nom de Sébastopol, en Crimée qui était la Tauride antique).

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Et puis en dehors des hommes et des femmes, il y a les événements historiques. En haut à gauche, cette pièce de 71 avant Jésus-Christ célèbre les avantages accordés à la Sicile en 100 avant Jésus-Christ, tandis qu’en haut à droite, c’est la soumission de Jugurtha à Sylla, qui a eu lieu en 105 avant Jésus-Christ, sur cette pièce frappée en 56. Le Numide Jugurtha, qui s’était d’abord battu du côté des Romains, comme son grand-père Massinissa, se rend plus tard coupable d’exactions, entre en guerre contre Rome, obtient quelques victoires mais ensuite essuie nombre de défaites, et va se réfugier en Maurétanie, mais le roi de ce pays le capture et le livre à Rome. Il doit alors se soumettre au questeur romain Sylla, ce qu’évoque cette monnaie. Il mourra en prison à Rome un ou deux ans plus tard.

 

Sur la seconde ligne à gauche, cette femme assise représente le royaume des Parthes, qui est soumis. L’émission de la pièce a lieu entre 161 et 169 de notre ère. En bas au milieu, ce sont les tétrarques (294-305), dont j’ai amplement parlé tout à l’heure. En bas à droite, cette pièce commémore la première grande révolte des Juifs, 66-70 après Jésus-Christ.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013
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Avant de détailler les pièces ci-dessus, un coup d’œil sur la carte est nécessaire pour savoir de quoi l’on parle. D’abord, en vert est représenté le pays des Parthes sous la dynastie des Arsacides, qui a régné de 247 avant Jésus-Christ à 224 de notre ère. Elle a été remplacée de 224 à 651 par la dynastie des Sassanides, sur un pays ici représenté par les hachures jaunes. En noir, submergé dans sa partie ouest par les Sassanides au troisième siècle, c’est le peuple des Kouchans, bouddhiste, originaire de Chine et repoussé sur ces terres au premier siècle avant Jésus-Christ, qui va finalement disparaître en tant que tel, avec les invasions de Huns Blancs au cinquième siècle de notre ère, puis avec l’expansion de l’Islam au septième siècle. À présent, les huit pièces que je présente ci-dessus:

 

En haut à gauche, une drachme de 51 après Jésus-Christ, pour un Arsacide, le roi des Parthes Vonones II qui est mort la même année où il a été intronisé, en 51. Et en dehors de cette monnaie, je n’ai rien à dire de lui car, comme le dit Tacite, “il ne connut ni succès ni échec qui lui aient mérité que l'on se souvienne de lui. Il eut un règne court et sans gloire”. En haut, au milieu, une tétradrachme d’un Arsacide plus ancien et plus illustre puisqu’on le surnomme “le Grand”, c’est Mithridate II (123-88 avant Jésus-Christ), fils d’Artaban II. En haut à droite, c’est une tétradrachme de l’Arsacide Vardanes II, ce fils de Vologèse I qui s’est révolté contre son père, s’est déclaré roi d’une partie de l’empire en 55 après Jésus-Christ, puis s’est soumis en 58.

 

Sur la ligne centrale, à gauche nous avons une tétradrachme de Vologèse IV (147-191 après Jésus-Christ), encore un Arsacide. Et à droite, c’est une drachme d’Hormizd II (302-309 après Jésus-Christ); cette fois-ci, nous avons un Sassanide.

 

En bas à gauche, nous voyons une drachme de Shapur II (309-379 après Jésus-Christ). Il a été couronné d’une façon suffisamment originale pour mériter d’être signalée: après la mort de son père Hormizd II dont nous venons de voir une monnaie, ses trois aînés sont empêchés de régner, les chefs perses ayant tué l’aîné, aveuglé le second, emprisonné le troisième. Et lui, Shapur, le quatrième fils, n’est pas encore né. Aussi, le couronne-t-on in utero, c’est-à-dire dans l’utérus, en posant la couronne sur le ventre de sa mère. Au milieu de la dernière ligne, cette pièce en bronze a été frappée par Vima Kadphises, qui a régné sur l’empire Kouchan. Là, j’ai un problème, car je sais que j’ai autrefois étudié les Kouchans, mais il ne m’en reste que bien peu de souvenirs et je suis contraint de m’en remettre aux informations que je trouve. Or la notice du musée donne ce roi pour le début du troisième siècle de notre ère, tandis que Wikipédia (qui est rédigé bien souvent, je le sais, par des amateurs) mais aussi un site de l’université de Columbia (en qui il semble que l’on puisse faire confiance) donnent les années 105-130 pour les monnaies de bronze qu’il a introduites à la place de monnaies au taux d’argent dévalué. Quant à la dernière pièce, en bas à droite, c’est un dinar. On situe aux alentours de 380 à 420 de notre ère le moment où un certain Kidara, vassal des Kouchans du Pakistan, destitue la dynastie et prend sa place, mais en maintenant les traditions des Kouchans comme l’atteste le style de cette pièce. Ce dinar de Kidara est donc à situer vers 400 après Jésus-Christ.

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Poursuivons avec les étrangers. Ci-dessus, deux rois de Maurétanie. À gauche, un dénier du roi Juba II (25 avant Jésus-Christ-23 après), un contemporain de l’empereur Auguste. À droite, un denier de son fils Ptolémée (23-40 après Jésus-Christ). Même si, en grec, le pays s’appelle Mauritania, il ne faut pas le confondre avec l’actuelle Mauritanie, coincée entre le Sahara occidental et le Mali. La Maurétanie, pays des Maures, c’est le nord du Maroc, au moment de la guerre de Jugurtha à laquelle j’ai fait allusion plus haut. Et comme il donne aux Romains la possibilité de s’emparer de Jugurtha, qui est son gendre, il est remercié de son geste par l’agrandissement de son pays vers l’est, incluant une bonne part du nord de l’Algérie actuelle. C’est sur ce pays agrandi que règnent Juba et Ptolémée.

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Puis vient le temps des barbares, parfois alliés, souvent ennemis de l’Empire Romain. Ci-dessus, le temps des Vandales. À gauche, une pièce en argent de Gunthamund (484-496), roi des Vandales et des Alains d’Afrique, qui en 491 s’est opposé et a été vaincu en Sicile par le roi ostrogoth Théodoric dont j’ai amplement parlé dans mes articles sur Ravenne. Au milieu une pièce en or byzantine d’Anastase Premier (491-518), un empereur byzantin qui n’a rien à voir avec les Vandales (il n’a pas eu à les combattre), mais que le musée présente avec eux parce qu’il en est contemporain. Et à droite une demi-silique (monnaie qui vaut la quarante-huitième partie d’un solidus: je parlerai de cette monnaie plus bas) du roi Thrasamund (496-523), frère et successeur de Gunthamund. Celui-là, qui comme son frère est un chrétien arien, va réparer les pots cassés en liant des relations avec l’empereur Anastase I, et avec Théodoric, tous ariens. Il va même, devenu veuf, épouser Amalafrède, l’une des deux sœurs de Théodoric, recevant en dot une terre en Sicile, Lilybée, actuellement Marsala, qui est une base navale de grande importance. Dans mon article “Mozia. Samedi 21 août 2010”, j’avais longuement parlé de l’installation solide des Carthaginois dans cette île et à Marsala, en face, près d’un millier d’années plus tôt. Le rois vandales régnant à Carthage n’ont ethniquement rien de commun avec les Carthaginois de ce temps-là, mais c’est un intéressant retournement de l’histoire.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Les Goths, maintenant, puisque je parlais du mariage d’un roi Vandale avec la sœur d’un roi Goth. Mais d’abord, en haut à gauche, le solidus de Wisigoths soumis à l’Empire, frappé au nom de l’empereur Honorius (vers 420-440, fourchette donnée pour la monnaie, car Honorius est mort en 423). En haut à droite, nous avons une demi-silique (comme je l’ai dit il y a un instant, cela vaut un quarante-huitième de solidus) qui représente le roi ostrogoth Athalaric (526-534), successeur de son grand-père Théodoric. C’est un ivrogne et un débauché, qui devient roi à l’âge de dix ans et meurt victime de son vice à dix-huit ans, ce qui fait que le pouvoir a été exercé par Amalasonte, sa mère fille de Théodoric, chargée de la régence.

 

En bas à gauche, cette pièce de cuivre a été frappée par Théodat (534-536). Cet Ostrogoth est le fils du Vandale Thrasamund et d’Amalafrède, la sœur de Théodoric: je viens de parler de ces deux personnages. Ne nous perdons pas dans les liens de parenté: Amalasonte est fille de Théodoric et donc nièce d’Amalafrède, sœur de Théodoric; Théodat, fils d’Amalafrède, est donc neveu de Théodoric; ce qui fait que Théodat et Amalasonte sont cousins germains. Bon. Notre Amalasonte gouverne, comme régente de son fils Athalaric. Entre autres, elle convoque à Ravenne son cousin Théodat, qui ne cesse d’agrandir illégalement ses possessions. Lui, peu soucieux des bonnes relations nouées par Amalasonte avec l’Empire Byzantin, propose de vendre la Toscane à l’empereur de Constantinople. Et voilà que meurt Athalaric, ce qui fait que, n’ayant plus de régence, Amalasonte va devoir renoncer au pouvoir, qu’assume désormais l’unique descendant mâle de la dynastie, Théodat. Seule solution, elle épouse son cousin et ennemi. Mais ce charmant garçon, un an plus tard, l’accusant mensongèrement de la mort de sa mère, la fait emprisonner. L’empereur Justinien, furieux, écrit à Théodat, lui intimant l’ordre de la libérer. Trop tard, quand arrive la lettre, Amalasonte a déjà été étranglée dans son bain: tel fut l’homme représenté sur cette pièce. Mais Justinien envoie alors son général Bélisaire, celui-là qui en 532 a fait massacrer des dizaines de milliers de manifestants dans l’hippodrome de Constantinople (voir mon article “Istanbul 08: Sainte-Sophie. Mardi 13 novembre 2012”). Ce n’est pas un tendre. Le général ostrogoth Vitigès part pour s’opposer à lui, Théodat est inquiet, les soldats le jugent couard et proclament Vitigès roi. Pour Théodat, cela sent le roussi, il fuit de Rome, direction Ravenne. Mais on se lance à sa poursuite, on se saisit de lui, on lui tranche la gorge, et sa tête est rapportée à Vitigès. Cela, c’est en 536. Notre pauvre Amalasonte est vengée. C’est donc Vitigès (536-540) qui succède à Théodat. Et c’est lui que nous voyons sur ce solidus, en bas à droite. Mais il s’est passé des choses depuis son avènement. Tout de suite, il s’est rendu à Ravenne, qui était sa capitale. Marié, il répudie sa femme, et sollicite la main de Mathesuentha, fille d’Amalasonte, et donc petite-fille du roi Théodoric, voyant là une façon de légitimer son pouvoir. Mais Mathesuentha n’a pas envie, elle princesse royale, d’épouser ce plébéien, ce général parvenu, cet usurpateur. Elle ne veut pas? Eh bien on l’y contraint, ce n’est pas plus difficile que cela. Euh, si quand même, parce que Bélisaire se rend à Ravenne, se saisit de Vitigès et de Mathesuentha et les emmène à Constantinople. Vitigès va y mourir en 540. Je ne sais quand elle était née, j’ignore donc l’âge de Mathesuentha en 550, mais cette année-là, veuve depuis dix ans, elle va épouser le général Germanus, cousin de l’empereur Justinien. Le solidus de ma photo, en fait, porte le nom de Justinien, auquel a dû se soumettre l’Ostrogoth.

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Je voudrais en venir aux Lombards, mais ici encore le musée présente une pièce byzantine. C’est, à gauche, le même Anastase Premier (491-518) que précédemment avec les Vandales, mais sur une autre pièce, un peu différente. Au milieu, nous avons un trémissis, monnaie valant le tiers d’un aureus, émise par les Lombards de Toscane (vers 620-650). Quant à l’aureus (pièce en or), à droite, de ces mêmes Lombards de Toscane, elle est datée dans une fourchette beaucoup plus imprécise, entre 620 et 700).

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

Encore différents, ces deux personnages. À gauche, c’est un follaro (monnaie de bronze frappée par les Ostrogoths et par les rois de Sicile) qui représente le roi de Sicile d’origine normande Roger II (1105-1154), dont j’ai eu très largement l’occasion de parler dans mes articles sur la Sicile, notamment dans l’article “Sur les rois enterrés dans la cathédrale de Palerme”, ou dans l’article “La cathédrale de Palerme. Samedi 3 et lundi 5 juillet 2010”.

 

Loin de la Sicile, la pièce de droite est un dinar du roi de Serbie Étienne IV Douchan, en serbe Stefan Uroš IV Dušan (1345-1355). Après avoir conquis toute la Chalcidique et le Mont Athos, qui le déclare défenseur de l’Orthodoxie, il est à Serres quand il se proclame empereur à Noël 1345. Évidemment, quand en 1347 Jean VI Cantacuzène devient empereur Byzantin, il ne reconnaît pas ce titre à Étienne qui n’en poursuit pas moins ses conquêtes, étendant son empire du Danube au golfe de Corinthe.

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Et nous voici chez nous, chez les Francs. Ces deux pièces sont mérovingiennes. À gauche, c’est un trémissis frappé au nom de l’empereur byzantin Justin II (565-578). L’autre, également un trémissis, est daté par le musée 622-639, sans préciser au nom de qui cette monnaie a été frappée. Les rois mérovingiens de cette période ont été Clotaire II et Sigisbert III; je ne lis rien de semblable sur la pièce. Dans le même temps, l’empereur byzantin était Héraclius Premier. Ce n’est pas non plus ce que je lis…

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Revenons à l’Empire Romain, qui a frappé des pièces dans ses provinces conquises. C’est Rome qui frappe sa monnaie, du troisième siècle avant Jésus-Christ jusqu’au cinquième siècle après. Au début, ce n’était qu’au gré des nécessités pour payer l’armée que, parfois, on était amené à frapper monnaie hors de Rome, mais avec le temps on en est arrivé, au quatrième siècle, à maintenir quinze villes autorisées à frapper des monnaies impériales.

 

Ci-dessus à gauche, nous avons un follis (pièce de bronze) d’Antioche, du quatrième siècle après Jésus-Christ. Au centre, cette pièce est un aureus (pièce en or) du premier siècle de notre ère, que le musée situe en le posant sur une carte d’Europe, en Gaule, au nord de Lyon, entre la Seine et la Saône. Et puis à droite nous voyons un follis, du quatrième siècle de notre ère, situé sur la carte près d’Alexandrie, en Égypte.

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La pièce ci-dessus à gauche est un denier d’Ikalesken, de la première moitié du second siècle avant Jésus-Christ. Le suffixe -sken est ibérique, nous sommes donc en Espagne, mais l’emplacement de cette agglomération reste discuté. Du fait que cette monnaie a surtout été trouvée dans les provinces actuelles de Murcie, d’Alicante et de Valence, disons que la localisation doit être sur la côte est de la péninsule.

 

La pièce du milieu est aussi un denier, de la fin du second siècle avant Jésus-Christ, ou du début du premier. Elle provient de Turiasu. Ici, on est mieux informé, parce que cette ville celtibère a subsisté aux alentours de la commune de Tarazona, dans la province de Saragosse (Espagne).

 

La tétradrachme de la pièce de droite est de l’île de Thasos, au nord de la mer Égée, face à Kavala (voir mon article “Île de Thasos. 31 août et 1er septembre 2012”).

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Encore des provinces d’Empire. En haut à gauche, Hadrianopolis (le nom a évolué en Andrinople, et aujourd’hui Edirne), province de Thrace, en Turquie tout près des frontières grecque et bulgare, cette pièce est du troisième siècle de notre ère. Près d’elle, à droite, datant du même troisième siècle, une pièce de Dion, la ville sacrée au pied de l’Olympe.

 

Sur la deuxième ligne, à gauche, toujours du troisième siècle, une pièce de Nicopolis, tout au sud de l’Épire. Sur la deuxième ligne, au milieu, cette pièce est de Chypre, deuxième siècle de notre ère. Et à droite de la deuxième ligne, nous trouvons une monnaie d’Alexandrie en Égypte, deuxième siècle également.

 

Et puis sur la troisième ligne, à gauche, nous repartons pour le troisième siècle après Jésus-Christ, avec une pièce de Sidon, ville de la côte du Liban. La dernière pièce, en bas à droite, a été frappée au deuxième siècle après Jésus-Christ pour le koïnon de Bithynie. J’ai déjà dit qu’un koïnon était une association de villes; quant à la Bithynie, c’est une province du nord de l’Asie Mineure, juste en face de Constantinople (Istanbul).

Musée numismatique d'Athènes. Mardi 29 octobre 2013

À tout seigneur, tout honneur, cette fois-ci nous commençons, à gauche, par une monnaie qui représente l’Italie et Rome (70 avant Jésus-Christ). De là, nous passons (pièce du centre) à la grande province d’Afrique. La date qui est donnée, 117-138, correspond au règne d’Hadrien. Et enfin, à droite, cette pièce en or a été frappée pour Constantinople, 337-361, dates qui correspondent au règne de Constance II, le fils de Constantin dont j’ai eu l’occasion de parler plus haut.

 

J’ai montré et commenté 102 pièces de monnaie ou trésors, sans compter le linéaire B, les pipes, les gemmes, deux cartes. Il est donc raisonnable que je m’en tienne là. Mais le musée donne aussi quelques informations importantes que je ne peux passer sous silence. C’est la valeur de la monnaie.

 

1/ Le Solidus. Créé par Dioclétien en 301, il sera utilisé jusqu’au dixième siècle. Il pèse 4,5 grammes d’or presque pur. Je me suis donc reporté à la valeur actuelle du gramme d’or pour le chiffrer à environ 160 €uros. C’est donc une pièce qui a grande valeur. Le musée donne quelques exemples:

– Fin du 6e siècle, rachat d’un moine prisonnier en Égypte, 25 solidi (4000 €uros)

– En 598-600, douze mille soldats ont été faits prisonniers par les Avars. Rachat, 1/6 solidus (27,67 €) par soldat

– Au 7e siècle, un esclave eunuque adulte 30 ou 50 solidi (4800 ou 8000 €)

– Au 7e siècle, un cheval 3 solidi (480 €)

– Au 7e siècle, honoraires d’un médecin pour un soin, 8 ou 12 solidi (1280 ou 1920 €)

– Fin du 7e siècle, un vêtement de soie, 72 solidi (11520 €)

– Au 9e siècle, un voyage d’Amorion (Hisarköy, centre de l’Anatolie) à Pyles (en Bithynie), 2 solidi (320 €)

– Sous Constantin VII (945-959), une paire de bœufs, 6 solidi (960 €)

 

2/ L’histamenon. Au dixième siècle, cette monnaie remplace le solidus. Sous Nicéphore II Phocas (963-969), il a la même valeur que le solidus. Mais le pourcentage d’or va baisser dans ces pièces, ce qui va fortement les dévaluer.

– Nous partons donc d’une valeur de 4,5 grammes d’or et 160 Euros pour une pièce avec Nicéphore II.

– Avec Constantin IX (1042-1055), 21 carats (87.5%), 32,00 €

– Avec Constantin X (1059–1067), 18 carats (75%), 27,45 €

– Avec Romain IV (1068–1071), 16 carats (66.7%), 24,40 €

– Avec Michel VII (1071–1078), 14 carats (58%), 21,20 €

– Avec Nicéphore III (1078–1081), 8 carats (33%), 12,00 €

– Avec Alexis I (1081–1118), les 11 premières années, de 8 à… zéro carat. Plus d’or.

 

De l’histamenon, nous pouvons voir aussi le pouvoir d’achat:

– 1ère moitié du 11e siècle, une jument 4 histamena (128 €)

– Entre 1034-1080, pour 120kg de blé, 1 histamenon (24,40 €)

– En 1077, pour seulement 6,65kg de blé, 3 histamena (63,60 €). Ces deux chiffres et ces deux dates, je les ai vérifiés plusieurs fois, parce qu’ils semblent totalement illogiques… mais c’est ainsi.

 

3/ L’aspron trachy. Isaac II Ange (1185-1195, puis 1203-1204) crée cette monnaie, qui est faite de 6 grammes d’électrum, qui est un alliage d’or et d’argent. Sans en connaître les proportions, je ne peux en donner d’équivalent en Euros.

– Vers 1150, pour 6,65kg de blé, 1 aspron trachy.

 

4/ L’hyperpyron. Au moyen-âge tardif, Byzance revient à une monnaie riche en or, l’hyperpyron, qui titre à 20,5 carats et pèse 4,45 grammes. Au cours de l’or aujourd’hui, il vaudrait 135 Euros.

– En 1259, la solde d’un soldat en Anatolie est de 40 hyperpyra par mois (5400 €)

– En 1281, un médecin du quartier de Pera à Constantinople gagne annuellement 40 hyperpyra (5400 €)

– En 1281, une maison dans le quartier de Pera à Constantinople se loue 6 hyperpyra par an (810 €)

– En 1281, une maison à Pera, mais avec jardin et (important) un puits, 32 hyperpyra par an (4320 €)

– En 1301, une maison à Serres, en Macédoine centrale, 14 hyperpyra par an (1890 €).

 

Telles sont les informations sur le coût de la vie dans l’Empire Byzantin de la fin du sixième siècle à l’aube du quatorzième siècle. J’ai suffisamment abusé du courage et de la patience du lecteur qui m’aura suivi au long de cet article, le moment est venu de mettre le point final.

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Published by Thierry Jamard
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