Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 février 2017 6 25 /02 /février /2017 23:55

C’est évidemment à la bataille navale de 480 avant Jésus-Christ que fait penser le nom de Salamine. En 490, Miltiade avait eu raison de la flotte de Darius, mettant fin à la Première Guerre Médique, dix ans plus tard c’est son fils Xerxès qui est défait dans la Seconde Guerre Médique. Dans mon article Athènes et Néa Smyrni. D’octobre 2013 à mai 2014, je montre la colline d’Aegaléo sur laquelle Xerxès s’était fait placer un trône d’or où il s’était installé pour se repaître de ce qu’il pensait être l’anéantissement de la flotte grecque, lui qui venait de prendre et de ravager Athènes. On peut imaginer sa consternation en voyant sombrer la quasi-totalité de ses navires de guerre.

 

Petit rappel des faits (j’ai mon Hérodote en main): Aux Athéniens qui consultaient l’oracle d’Apollon à Delphes, la Pythie avait dit “Zeus à la voix immense accorde une muraille de bois pour te protéger, toi et tes enfants, défense unique, inexpugnable. […] Par toi, ô divine Salamine, les femmes verront périr leurs enfants”. Les uns ont pensé que cette muraille de bois était l’antique palissade qui avait entouré l’Acropole, les autres ont imaginé que l’oracle voulait parler de navires, mais les morts annoncées à Salamine faisaient douter de cette seconde interprétation, car à Salamine s’était réfugiée la population d’Athènes incendiée. C’est alors que Thémistocle –qui, précédemment, avait fait construire cette flotte puissante en utilisant l’argent des mines de Lavrio (cf. mon article Lavrio daté 21 et 23 octobre 2011)– a fait remarquer que le dieu n’avait pas dit “funeste Salamine”, mais “divine Salamine”, signifiant par-là la mort de l’ennemi plutôt que celle des Athéniens. Après de longues discussions, il a été finalement décidé d’attendre plutôt les Perses face au Péloponnèse. En outre, un violent tremblement de terre est pris pour un présage défavorable. Du côté ennemi, Artémise, reine d’Halicarnasse et alliée des Perses, avait cherché à convaincre Xerxès de ne pas combattre la flotte grecque à Salamine, mais son avis n’a pas été retenu.

 

Désespéré de constater que son avis n’était pas suivi, “Thémistocle quitta discrètement la salle du Conseil et, dehors, fit partir pour le camp des Mèdes, dans une barque, un homme bien instruit des propos qu’il devait tenir. […] Il tint à leurs chefs ce langage: ‘Le chef des Athéniens m’envoie vers vous à l’insu des autres Grecs (car il est tout dévoué au roi et souhaite votre succès plutôt que le leur), pour vous dire que les Grecs sont terrifiés et décident de prendre la fuite: il ne tient qu’à vous d’accomplir à présent un exploit sensationnel, en ne leur permettant pas de vous échapper. Ils ne s’entendent pas, ils ne vous résisteront plus, et vous verrez la bataille s’engager en mer entre vos partisans et vos ennemis’. L’homme leur transmit ces renseignements, et il s’éclipsa”.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Ci-dessus vu près du phare N 37°52’38,64” / E 23°26’30,51”, un navire grec antique stylisé, avec ses rangs de rames et ses combattants derrière leurs boucliers. Hérodote a dénombré 378 navires provenant de toutes les cités grecques, continentales, insulaires, coloniales. Sur ce nombre, Athènes à elle seule en fournissait 180. Corfou, à la seconde place, en avait armé 60 mais une tempête l’avait empêchée d’arriver à temps, et ses navires n’ont donc pas été décomptés des forces grecques. En fait, Hérodote soupçonne Corfou d’avoir volontairement arrêté sa flotte au sud du Péloponnèse, pensant que Xerxès serait vainqueur: ainsi, elle se réservait de dire au Grand Roi qu’elle n’avait pas osé refuser de préparer une flotte, mais qu’elle l’avait retardée sciemment pour ne pas s’opposer à lui; mais, en ne se déclarant pas pour les Perses avant la bataille, elle se réservait de dire aux Grecs que c’étaient les vents étésiens les responsables du retard de sa flotte…

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Je me suis essayé à la cartographie. Je crois mon dessin assez fidèle à la réalité. La flotte grecque, qui n’a pas encore eu le temps de partir vers le Péloponnèse (sud-ouest sur ma carte) est encore dans le golfe d’Éleusis. La flotte perse, elle, est à Phalère. On voit que les passes, entre le golfe d’Éleusis et la pleine mer, sont extrêmement étroites, que ce soit du côté de Pérama à l’est ou du côté de Mégare à l’ouest. Croyant au message que leur a fait passer Thémistocle en secret, les Perses font manœuvrer leurs navires vers ces passes pour bloquer toute sortie des navires grecs. Ils agissent le plus silencieusement et le plus discrètement possible, mais Aristide, arrivant d’Égine, fait irruption dans la salle du Conseil et informe l’assemblée des chefs grecs. “Devant le Conseil, Aristide exposa la situation: il venait d’Égine, déclara-t-il, et il avait échappé non sans peine aux navires ennemis qui bloquaient le passage, car la flotte grecque était cernée tout entière par celle de Xerxès. Il leur conseillait donc de se préparer, dans l’attente d’une offensive de l’ennemi. Cela dit, Aristide se retira”.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Deux trières transfuges de l’armée de Xerxès, l’une de Tinos, l’autre de Limnos, font atteindre le total de 380 navires. Aux ordres de Thémistocle, les vaisseaux grecs qui sont dans le détroit de Pérama font d’abord mine de s’éloigner vers le nord; les Perses s’engagent dans le détroit pour les poursuivre; bien ordonnée, la flotte grecque enveloppe alors les vaisseaux perses, beaucoup plus nombreux, qui se retrouvent bousculés et en désordre dans un espace confiné. Ils tentent de reprendre le large en faisant demi-tour, mais ne parviennent pas à manœuvrer, se gênant les uns les autres, ajoutant à la pagaille. Quelques bâtiments grecs ont été coulés, mais en nombre sans comparaison avec le nombre de bâtiments perses détruits. En outre, les Grecs, peuples de la mer, savaient nager et lorsqu’un navire était coulé ceux qui n’avaient pas péri dans un corps à corps rejoignaient le rivage de Salamine à la nage. Les Perses et les Mèdes étaient des hommes de la terre, ils ne savaient pas nager, et tombés en mer ils se sont noyés en grand nombre. “Tandis que les Barbares en déroute cherchaient à se replier sur Phalère, les Éginètes, embusqués dans le détroit, se couvrirent de gloire car si les Athéniens, dans la mêlée, détruisaient tous les navires qui tentaient ou de résister ou de fuir, les Éginètes s’attaquaient à ceux qui sortaient de la passe, et les navires qui échappaient aux Athéniens les trouvaient devant eux”.

 

N 37°56’48,03” / E 23°33’05,07”. Ci-dessus, le monument élevé en 2006 en mémoire de cette grande victoire grecque du 23 (ou 29?) septembre 480 avant Jésus-Christ. Si cet endroit a été choisi, c’est parce que là auraient été enterrés les soldats grecs morts au combat.

 

Voilà, je crois, l’essentiel du récit d’Hérodote dans les vingt-deux pages qu’il occupe dans mon édition (édition d’Andrée Barguet, tome II, Folio Classique n°2130). Mais il y a bien des détails intéressants que je n’ai pas la place ici de citer, et pour qui souhaite se reporter au texte original (grec et traduction) il existe sur Internet (voir livre VIII à partir du chapitre 56):

http://remacle.org/bloodwolf/historiens/herodote/uranie.htm

Entre autres, les divers passages relatifs à Artémise qui montrent que le sexisme et la misogynie n’étaient pas de mise dans le camp de Xerxès: cf. livre VIII, 68-69, 87, 101-103.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

On ne peut pas dire que le port antique de Salamine ait laissé beaucoup de traces, mais il est encore discernable sous la mer. Étant donné son importance historique, il me faut bien le montrer ici.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

“Ajax conduit douze vaisseaux de Salamine”,

dit Homère au chant II de l’Iliade, dans le Catalogue des vaisseaux:

Αἴας δ᾽ ἐκ Σαλαμῖνος ἄγεν δυοκαίδεκα νῆας

 

C’est Ajax, le grand Ajax fils de Télamon, le roi de Salamine. Il sera souvent question de lui dans l’Iliade. Par exemple, dans un passage célèbre, Athéna et Apollon inspirent aux Troyens de faire se mesurer en combat singulier Hector pour Troie et un héros grec désigné par le sort. Neuf guerriers se portent volontaires pour affronter le redoutable Hector. Chacun d’entre eux met son signe dans le casque d’Agamemnon, on agite le casque, on tire un sort, c’est Ajax fils de Télamon qui ira au combat. Il s’écrie “Nul à son gré ne pourra me dompter, ou par force, ou par adresse, car je me flatte que Salamine, qui m’a vu naître et qui m’a nourri, n’a pas fait de moi un guerrier inhabile”. Il ne vaincra pas Hector, Hector ne le vaincra pas, car Zeus inspire à Hector ces paroles: “Ajax, c’est un dieu qui t’a donné la force, la valeur et la sagesse, et par ta lance tu l’emportes sur tous les Grecs. Cessons aujourd’hui cette lutte meurtrière; une autre fois nous combattrons encore, jusqu’à ce qu’un dieu nous sépare et donne la victoire à l’un des deux. Déjà la nuit est arrivée, il est bien aussi d’obéir à la nuit. Ainsi donc, retourne vers tes navires combler de joie les Grecs, surtout tes amis et tes compagnons; moi, dans la vaste cité du roi Priam, je réjouirai les Troyens et les chastes Troyennes, elles qui se rendent dans le temple pour implorer les dieux en ma faveur. Cependant, faisons-nous l’un à l’autre des présents glorieux, et que chacun des Grecs et des Troyens dise: Ils combattirent animés d’une rage meurtrière, mais ils se séparèrent unis par l’amitié”.

 

Car Ajax, avant d’être la “Tornade blanche” qui entretient votre cuisine (!), a été un grand héros. Son père Télamon était ami d’Héraklès qui, par amitié, a demandé à Zeus de lui donner un fils doté des meilleures qualités militaires. Prière entendue par le maître des dieux car, le jour de la naissance d’Ajax, un aigle, oiseau de Zeus, est apparu à ses parents. Les Grecs de l’époque classique lui rendaient un culte, et ce culte était encore en vigueur au deuxième siècle de notre ère, puisque Pausanias écrit: “On voit encore à Salamine les ruines de la place publique, le temple d'Ajax avec sa statue en bois d'ébène, et les Athéniens lui rendent toujours le même culte […]. On montre à Salamine, à peu de distance du port, une pierre, et les gens du pays disent que Télamon assis dessus, suivit des yeux le vaisseau qui emmenait ses fils à Aulis, où ils allaient joindre l'armée des Grecs”.

 

N 37°54’18,20” / E 23°25’08,73”. Même si je n’ai pas de photos pour la montrer ici, je dois quand même signaler qu’il y a sur l’île de Salamine une acropole mycénienne attribuée au royaume d’Ajax. Les coordonnées GPS que je donne correspondent à la route qui y donne accès. L’apogée du site se situe au treizième siècle avant Jésus-Christ puis, comme pour tous les autres sites mycéniens connus, subitement il est détruit au douzième siècle.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

N 37°52’41,40” / E 23°27’15,95”. Cette adresse GPS marque l’angle que fait la petite rue d’Euripide (ΟΔΟΣ ΕΥΡΙΠΙΔΟΥ) avec la route principale qui longe le rivage. Elle mène au sentier qui monte vers le sanctuaire de Dionysos, puis la caverne d’Euripide. Ici, sur mes photos, nous voyons le peu qui reste du sanctuaire de Dionysos.

 

Difficile de savoir exactement en quoi consistaient les Orgies, rites de célébration de Dionysos, car elles étaient mystérieuses et réservés aux initiés. Cela se passait de nuit. Le prêtre, un jeune homme, suit le cortège des bacchantes, femmes vêtues de peaux de bêtes, brandissant le thyrse dionysiaque, portant un serpent. Elles vont ainsi dans la montagne, en dansant. Puis on partageait un repas de viande crue et de sang. On a supposé qu’à l’origine, il y avait peut-être meurtre rituel, les initiés se nourrissant alors de la chair de l’homme sacrifié, mais à l’époque classique, dans les Orgies, il ne peut s’agir que de sacrifices d’animaux.

 

Toutefois, parce que nous sommes dans le sanctuaire de Dionysos et dans l’île de la fameuse bataille, il convient de citer un passage de la Vie de Thémistocle, de Plutarque: “Pendant que Thémistocle faisait un sacrifice sur la trirème du commandement, on lui amena trois prisonniers d’une beauté remarquable, magnifiquement vêtus, et tout chargés d’ornements d’or. On les disait fils d’Artayctus et de Sandaucé, sœur du roi. À peine le devin Euphrantidès les eut-il aperçus, qu’une grande flamme tout étincelante jaillit des victimes, et qu’un éternuement retentit à droite. Le devin prend la main de Thémistocle; il lui commande de donner à Dionysos Omestès les jeunes gens en offrande, et de les lui immoler. C’était, disait-il, le moyen d’assurer le salut des Grecs et leur victoire. Thémistocle, à cette singulière et cruelle exigence du devin, fut frappé de stupeur, mais la multitude, comme c’est l’ordinaire dans les conjonctures difficiles et dans les périls extrêmes, comptait bien plus, pour son salut, sur l’étrange que sur les moyens avoués par la raison: elle se mit à invoquer le dieu tout d’une voix et, menant les prisonniers au pied de l’autel, elle exigea, à toute force, que le sacrifice s’accomplît, comme le devin l’avait ordonné. C’est du moins ce que conte Phanias de Lesbos, philosophe, et homme savant dans les antiquités de l’histoire”. Serait-ce là comme un souvenir des sacrifices humains?

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Puisqu’il y a plus à dire qu’à voir en passant près de ce sanctuaire de Dionysos, poursuivons notre montée sur ce sentier. Nous voici à la caverne d’Euripide. Cette grotte naturelle très profonde a été découverte par le professeur Giannis Lolos, de l’université de Ioannina, en 1994. Il est spécialiste des civilisations préhistoriques et il y a découvert des objets qui prouvent une occupation très ancienne des lieux (dans quelques instants nous allons en voir au musée archéologique), mais il se trouve que de nombreux indices concordants démontrent que, sans aucun doute, c’est là qu’Euripide, ayant besoin de calme et d’isolement face à une nature grandiose, se cloitrait pendant des jours et des semaines pour composer ses tragédies. Il n’avait pas omis d’emporter avec lui une bibliothèque bien fournie.

 

En février 1994, au moment de la découverte de cette caverne, le journal Libération publiait un article: “Tandis qu'Aulu-Gelle, écrivain romain du IIe siècle, avait décrit l'endroit comme «répulsif et horrible», un anonyme avait eu la bonne idée d'être plus précis, en spécifiant que l'entrée de la grotte donnait sur la mer. «Pour la retrouver, nous avons dû déménager au moins 120 tonnes de terre», raconte Yannos Lolos, après plus de trois années de fouille. «C'est une grotte à stalagmites de 46 mètres de long, un véritable labyrinthe avec des corridors étroits, qui fut occupée, sur plus de cinq périodes, du Néolithique (5300-4500 av. JC) à la période franque (fin du XIIIe siècle-début du XIVe)»”. (Concernant l’orthographe du prénom du professeur, Γιάννης, dont le gamma initial est prononcé très doux, non occlusif, l’usage est en anglais de le supprimer; pas en français, je maintiens donc mon orthographe. Quant à la deuxième syllabe, -nis ou -nos, j’ai lu plusieurs articles en grec, tous donnent son nom avec un η, qui est en grec ancien un ê, et en grec moderne un i).

 

La raison pour laquelle il a choisi Salamine est claire: il y était né en 480 avant Jésus-Christ. Et même (mais cela ce n’est peut-être qu’une légende) précisément en septembre, le jour de la grande victoire grecque sur les Perses!

 

Ci-dessus, je montre d’abord la caverne, puis la vue depuis la caverne (on voit la “casquette” de roche au-dessus de ma tête), et enfin la vue panoramique depuis le seuil de la caverne. La terre que l’on voit à l’horizon, c’est l’île d’Égine. Alors oui, on comprend qu’Euripide ait pu y puiser l’inspiration. Loin des hommes qui refusaient, pour beaucoup d’entre eux, de reconnaître son génie et qui, pourtant bien sexistes eux-mêmes, l’accusaient de misogynie. Car il est vrai que dans plusieurs de ses pièces il n’est pas tendre avec les femmes, il y en a même eu qui ont formé le projet de l’assassiner et se sont rendues à sa caverne un jour où, par chance pour lui, elles ne l’ont pas trouvé. En fait, il se vengeait. Marié une première fois, il tombe un jour sur sa femme fort occupée avec un jeune esclave qui était né chez lui. Il divorce et se remarie, mais sa seconde épouse s’avère d’une dépravation extrême. Cependant, s’il voulait exorciser sa rancœur à l’encontre de deux femmes en particulier en mettant sur la scène des personnages méprisables, c’est le même Euripide qui, dans Mélanippe, écrit: “Le blâme masculin à l’encontre des femmes est infondé, ce n’est que pure médisance. Elles valent bien mieux que nous, je le proclame”.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Voilà. À présent nous redescendons vers la voiture. Il y a dans l’île d’autres lieux porteurs des traces de la civilisation de l’antiquité, mais en ces deux journées nous n’avons pas eu le temps de nous rendre partout. Reste à voir ce qui a été collecté dans le musée archéologique.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

N 37°57’47,86” / E 23°29’26,41”. Ainsi vu de l’extérieur, le musée archéologique de Salamine semble modeste. Que l’on ne s’y trompe pas! Il renferme des objets fort intéressants. En voici un florilège.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Comme je le disais tout à l’heure, quand le professeur Lolos a découvert la caverne d’Euripide, c’étaient des traces de civilisations préhistoriques qu’il cherchait. Et il a effectivement trouvé ce qu’il cherchait. Entre autres, la figurine de gauche sur ma photo, datant de l’époque néolithique (5300-4500 avant Jésus-Christ). Sculptée dans un beau marbre blanc sur lequel subsistent quelques traces de pigments rouges, elle représente une femme schématisée avec un nez, une bouche, un long cou, et puis des seins. C’est, paraît-il, un exemplaire unique dans le monde de l’Égée pour cette époque.

 

La figurine de droite est plus récente, elle remonte au quatrième millénaire avant Jésus-Christ et elle a été trouvée sur le plateau de Guinani (Γκίνανι) situé dans la même partie de l’île que la caverne, mais plus au nord, plus au centre de ce bras de l’île. Hormis la datation, le musée se contente de dire que c’est un galet représentant une figure schématiquement anthropomorphique. Alors oui, si c’est un humain, il est vraiment très schématique, et il faut avoir pas mal d’imagination pour se le représenter. L’incision horizontale sépare-t-elle la tête du tronc? En bas, il ne semble pas possible que cette petite incision verticale marque les jambes; serait-ce alors un sexe féminin? Ou bien, parce que généralement à cette époque les figurines sont anthropomorphiques, le musée avance-t-il cette interprétation à tout hasard, sans l’identifier mieux que moi?

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

C’est, comme pour la première figurine, dans la caverne d’Euripide qu’a été découvert ce bol peint. Il est situé dans la même fourchette de 5300-4500 avant Jésus-Christ.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Ces figurines cycladiques, quand on nous dit qu’elles sont anthropomorphiques, c’est évident. Il est dit aussi qu’il y a un animal et un oiseau. Ah bon? Un animal ET un oiseau? Parce qu’un oiseau n’est pas un animal? Cela dit, dans cette boule ovoïde, j’avoue ne pas avoir tout de suite identifié un oiseau. L’autre animal, lui, semble être un chien, mais ailleurs j’ai vu des chevaux représentés de façon très similaire. Aucune date n’est indiquée.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Changement de lieu. C’est en ville, à Salamine-ville, rue des Thermopyles, que se trouvait une tombe du début de l’époque mycénienne, vers 1600 avant Jésus-Christ. Elle avait été utilisée pour neuf défunts et contenait tous les présents qui avaient été déposés auprès d’eux, surtout des vases dont la plupart étaient en albâtre. Il est probable que l’un des morts était un guerrier, parce que sa tombe contenait ses armes: armes de guerre et armes de chasse. Ci-dessus, mes photos représentent quelques-uns des objets qui ont été trouvés dans ces tombes. D’abord, deux haches; sur l’autre photo, ces petits disques sont des poids destinés à peser l’âme du mort pour évaluer ses mérites ou ses fautes.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Un peu plus tard, mais toujours pendant la période mycénienne, quatorzième ou treizième siècle, retour à la caverne d’Euripide pour un ensemble de bijoux. Le pendentif est en cristal de roche, les colliers sont faits de perles de faïence, de pâte de verre, de pierres.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Cet objet est une plaque de cuivre provenant d’une armure constituée ainsi comme d’écailles, et elle est originaire du Proche-Orient. C’est également le professeur Lolos qui a mis au jour un immense complexe de palais sur l’acropole mycénienne qui ne peut être que le palais d’Ajax fils de Télamon. Sur sa face interne, la plaque porte un hiéroglyphe égyptien se référant à Ramsès II (1279-1213 avant Jésus-Christ). Ce texte dit: “Ramsès, le bien-aimé de Dieu”. Comment cette plaque se retrouve ici, c’est difficile à dire. On a supposé que l’armure pouvait être un butin de guerre, à moins que ce ne soit qu’un souvenir rapporté d’un voyage.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Poursuivons notre avancée dans le temps. Ces deux vases ont été datés du treizième ou du douzième siècle avant Jésus-Christ.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Cette fois-ci, nous sommes à l’époque historique. Cet objet n’a rien d’original, nous en avons vu beaucoup dans différents musées. Cette lourde pierre était une ancre de navire et, quand les navires coulaient, naufrages de bateaux de commerce, trières de guerre éperonnées par l’ennemi, il est bien évident que l’on n’allait pas rechercher l’ancre au fond de la mer, si bien que de nos jours les archéologues en récupèrent beaucoup. Je ne montrerais pas celle-ci si elle ne provenait pas de Salamine, donc peut-être de la grande bataille de l’an 480.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Dans cette grotte découverte par le professeur Lolos, nombreuses étaient les trouvailles dont l’origine s’étalait du cinquième millénaire avant Jésus-Christ jusqu’à la toute fin de l’époque mycénienne, et il ne pensait pas à Euripide, quand il est tombé sur ce skyphos (récipient à boire) en terre cuite noire de la fin du cinquième siècle avant Jésus-Christ, entre 430 et 420. La date fait que, peut-être, Euripide y a bu, puisqu’il est mort en 406… Dessus, a été gravé un graffito, où l’on peut lire très clairement ΕΥΡΙΠ (Eurip-). La fin du mot est brisée, mais il n’est pas nécessaire d’être un fin archéologue pour comprendre que c’est le nom d’Euripide. Mais les choses ne sont pas si simples, car la forme des lettres grecques a changé, le graphisme n’est pas le même depuis les premiers textes à la toute fin du neuvième siècle jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, on a pu dater cette inscription de la fin du deuxième siècle après Jésus-Christ, voire du début du troisième siècle. L’inscription est donc très largement plus tardive que la coupe qui la porte. Par ailleurs, on sait que si Euripide n’a pas eu de son vivant l’immense succès qu’il méritait, c’est parce qu’il était en avance sur son temps. En effet, tôt après sa mort cette littérature finement psychologique est devenue à la mode, et non seulement ses œuvres étaient représentées et lues, mais il y avait de véritables pèlerinages à sa grotte à l’époque hellénistique et à l’époque romaine impériale. On peut donc légitimement supposer que c’est un admirateur du grand homme qui, trouvant là un skyphos, y a gravé le nom de son idole, sans savoir, vraisemblablement, que cette coupe était vieille de sept cents ans environ et était contemporaine d’Euripide. C’est un grand tremblement de terre qui a mis fin à la fréquentation de la grotte d’Euripide et au sanctuaire de Dionysos.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Datant de peu après la période où Euripide a vécu dans cette caverne, cette poterie à figures rouges est de la fin du cinquième siècle ou du début du quatrième.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Ces stèles datant de la période 270-240 avant Jésus-Christ sont des édits des Salaminiens fidèles de la déesse Bendis. Les noms des citoyens qui sont honorés ici sont signalés par des lauriers gravés en couronne autour de leurs noms ou qui soulignent leurs noms. Mais Bendis… elle ne fait pas partie des grands dieux de l’Olympe bien connus. En fait, c’est une déesse d’origine thrace et comme le Pirée était un centre de commerce de céréales où les négociants thraces étaient nombreux, c’est dans ce port que son culte est d’abord arrivé. Ayant beaucoup de points communs avec Artémis, elle va parfois lui être assimilée, mais la plupart du temps elle continuera pendant deux ou trois siècles à être célébrée à part. Ainsi, sur l’agora de Salamine, à l’époque classique il y aura à la fois un sanctuaire d’Artémis et un sanctuaire de Bendis. Au début de la République, rédigée vers 385-370 avant Jésus-Christ, Platon fait parler Socrate qui assiste à la première édition du festival de Bendis, au Pirée. Cette célébration sera annuelle:

 

“J'étais descendu hier au Pirée avec Glaucon, fils d'Ariston, pour faire ma prière à la déesse et aussi pour voir comment on célébrerait la fête, qui avait lieu pour la pre­mière fois. Or j'ai trouvé bien belle la procession des habi­tants, et non moins magnifique celle que menaient les Thraces. Après avoir fait notre prière et vu la cérémonie, nous revenions à la ville. Nous ayant vus de loin prendre le chemin du retour, Polémarque, fils de Céphale, dit à son esclave de courir après nous et de nous prier de l'attendre. […] Quelques instants après, Polémarque arrivait, avec Adimante, frère de Glaucon, Nicératos, fils de Nicias, et un cer­tain nombre d'autres, qui revenaient de la procession. Alors Polémarque dit:

– Vous m'avez l'air, Socrate, de prendre le chemin de la ville pour vous en retourner.

– Ce n'est pas mal deviné, dis-je.

[…] Adimante à son tour prenant la parole:

– Peut-être aussi, dit-il, ne savez-vous pas qu'il y aura le soir une course aux flambeaux à cheval, en l'honneur de la déesse?

– À cheval! m'écriai-je; voilà qui est nouveau. C'est à che­val qu'ils tiendront et se passeront les flambeaux et se dispu­teront le prix? Est-ce bien cela que tu veux dire?

– C'est bien cela, répondit Polémarque. En outre il y aura une fête de nuit qui vaut la peine d'être vue. Nous sortirons après dîner, nous assisterons à la fête; nous y rencontrerons une foule de jeunes gens et nous causerons. Restez donc, et ne vous faites pas prier”.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014
Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Nous avons vu tout à l’heure les pauvres ruines du sanctuaire de Dionysos. Le musée affiche ce dessin de ce qu’a dû être le sanctuaire au début du deuxième siècle avant Jésus-Christ. C’est en 2000 que, collaborant avec le responsable des fouilles, le dessinateur G. Nakas a pu procéder à cette reconstruction. Il ne s’agit donc nullement d’une œuvre d’imagination, mais bel et bien d’une proposition scientifique de restitution à partir de l’étude des ruines.

 

Quant à ma seconde photo, elle est tout ce qui reste d’une statue de marbre de Dionysos. Rien qu’un fragment de main droite tenant un canthare. Cette statue était contemporaine du sanctuaire tel que restitué: fin troisième siècle ou début deuxième siècle avant Jésus-Christ.

Salamine dans l’antiquité. Les 10 et 11 mai 2014

Et pour finir, nous voilà beaucoup plus tard, à l’époque franque, au début du quatorzième siècle de notre ère. Et ces objets ont, eux aussi, été découverts dans la grotte d’Euripide. J’ai réuni ici sur la première ligne quelques bijoux (je crois que ce sont des boucles d’oreilles), et sur la seconde ligne à gauche c’est un bouton, et à droite deux boucles de ceintures.

 

Comme on peut le constater, la période archéologique couverte par ce musée est particulièrement vaste, preuve que Salamine a une longue, très longue histoire. Voilà pourquoi je déplore que les guides touristiques lui accordent si peu d’attention et que les Athéniens n’en connaissent que les plages et les tavernes, ignorant ses richesses culturelles. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ont tort d’en apprécier la nature, qui est ici fort belle…

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche