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9 décembre 2016 5 09 /12 /décembre /2016 23:55

Oropos, tout au nord de l’Attique, face à l’île d’Eubée, s'est développé en tant que port d'où les Athéniens commerçaient avec l'Eubée. D'abord aux mains d'Érétrie, en Eubée, la ville est passée sous la domination d'Athènes, peut-être en 506 avant Jésus-Christ, ou une vingtaine d'années plus tard, après les Guerres Médiques. Nous allons y visiter l’Amphiareio, sanctuaire d’Amphiaraos. Sanctuaire? Qui est au juste cet Amphiaraos? Ce n’est certes pas l’un des noms les plus connus parmi tous ceux que nous livre la mythologie grecque, mais l’admirateur passionné d’Euripide que je suis, et de ses Phéniciennes entre autres, m’ont depuis bien longtemps fait connaître ce nom. Cette passion, c’est elle qui m’a poussé à écrire ma trilogie tragique sur Œdipe et Antigone alors que nous habitons pour quelques mois à Athènes, Néa Smyrni. Aussi n’était-il pas possible de rester plus longtemps sans aller visiter le sanctuaire d’Amphiaraos, alors que depuis un mois j’ai posé le point final à ma pièce de théâtre.

 

Trois rois règnent conjointement sur le royaume d’Argos, dans le Péloponnèse, parmi eux deux cousins, Adraste et Amphiaraos. D’où d’inévitables différends (sans lesquels il n’y aurait pas d’histoire). Amphiaraos tue le père d’Adraste et chasse son cousin. Au bout d’un moment, Adraste feint de se réconcilier avec Amphiaraos et en gage lui propose d’épouser sa sœur, Ériphyle, à la condition qu’en cas de nouveau conflit ce sera elle qui départagera les cousins, choisissant de rendre justice à son frère ou à son mari. Tope là, cousin, marché conclu, et Amphiaraos épouse Ériphyle.

 

Voyons maintenant ce qui s’est passé en Grèce continentale, à Thèbes: Après qu’Œdipe s’est crevé les yeux, ses deux fils Étéocle et Polynice décident de régner à tour de rôle, un an chacun, en commençant par Étéocle. Mais au bout de la première année, Étéocle refuse de céder le trône à son frère, et il exile Polynice. Lequel Polynice décide alors de faire valoir ses droits par la force, et d’attaquer Thèbes. Il se rend à Argos, chez Adraste, chercher de l’aide. Amphiaraos jouissant du don de divination, il avait vu que cette guerre finirait mal, mais Adraste y voit une chance qu’Amphiaraos y soit tué, ce qui serait pour lui une vengeance pour la mort de son père et pour son exil. Simple: il demande à Ériphyle d’arbitrer leur différend, et pousse Polynice à lui offrir le collier d’Harmonie. Cette déesse, fille d’Arès et d’Aphrodite, avait été donnée en mariage à Cadmos, le fondateur de Thèbes, par Zeus lui-même, et avait reçu en cadeau de mariage, de la part d’Héphaïstos, un merveilleux collier en or. Œdipe descendait, en quatre générations, de Cadmos et d’Harmonie, et c’est son fils Polynice qui était en possession du collier de la lointaine aïeule. Le machisme grec ne peut imaginer qu’une femme résiste à un tel présent, aussi est-il évident que, se voyant offrir ce collier d’or sur intervention d’Adraste, elle ne peut que trancher en sa faveur, et Amphiaraos est ainsi contraint d’aller guerroyer; et voilà sept chefs d’armées en marche vers Thèbes. Trois d’entre eux sont, on s’en doute, Amphiaraos et Adraste, et Polynice, cela va de soi.

 

Devant chacune des sept portes de Thèbes, s’affrontent les sept armées, et chacun des chefs affronte l’un des chefs d’armée d’Étéocle. Cette guerre, c’est le sujet de deux tragédies, Les Sept contre Thèbes, d’Eschyle, et Les Phéniciennes, d’Euripide. Le combat d’Étéocle et de Polynice, où les deux frères vont s’entre-tuer et d’où découlera le destin d’Antigone n’est pas ici notre sujet. Concernant Amphiaraos, je vais me citer moi-même dans la tragédie où je m’inspire d’Eschyle et d’Euripide; c’est le devin Tirésias qui raconte “À la porte Homoloïde, Polynice place mon confrère devin, le pur Amphiaraos, et Étéocle lui oppose Lasthénès. À la porte Prœtide, c’est Tydée qui représente les Argiens, et Mélanippos les Thébains. Je vois les héros s’affronter, je vois la longue lance de Mélanippos s’enfoncer dans le ventre de Tydée, et Tydée retient à deux mains son intestin. Cette scène n’a pas échappé à Amphiaraos, qui abandonne un instant son ennemi Lasthénès, court à la porte Prœtide, il se jette sur Mélanippos et, d’un coup violent de son épée il lui fend le crâne. Mélanippos s’écroule et son sang inonde les pieds d’Amphiaraos. Alors Amphiaraos, de son épée ensanglantée, tranche net le cou de Mélanippos. Il saisit sa tête par sa chevelure bouclée, et la tend à Tydée mourant. Et Tydée trouve encore la force de prendre les morceaux de cervelle qui sortent du crâne de Mélanippos et il les dévore avant de s’écrouler quand son âme part en volant vers les sombres rives de l’Achéron”. Ensuite, dans la déroute, Amphiaraos s’enfuit sur son char en direction d'Athènes. Le Thébain Périclymène est sur le point de le rejoindre et de le tuer, mais Zeus, jetant la foudre, entrouvre le sol et Amphiaraos y est englouti avec son char et son cocher. Zeus le rendra quand même immortel et Amphiaraos après sa mort rend des oracles et guérit les malades, dans son sanctuaire d’Oropos.

 

Afin d’assurer l’entretien du sanctuaire, tout pèlerin, tout consultant, tout visiteur devait s’acquitter d’un droit d’entrée, et lui était alors remis, comme reçu, une plaquette de plomb de cinquante-cinq millimètres sur quinze gravée des visages d’Amphiaraos et d’Hygieia.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Le grand temple de trente-huit mètres sur quatorze, avec ses colonnes doriques, qui date du quatrième siècle avant Jésus-Christ, a été en partie emporté par la rivière vers la fin de l’antiquité. Ce qui en a été retrouvé a été remis en place lors des fouilles qui ont été menées sur l’ensemble du site de 1884 à 1929.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Un peu partout en Grèce, nous avons pu constater que l’autel des sacrifices était placé hors du temple, et non à l’intérieur. Ce que montre ma photo, c’est l’autel, du quatrième siècle avant Jésus-Christ comme le temple. Il a été construit sur deux plus petits autels antérieurs. En effet, le sanctuaire a commencé à fonctionner dans le dernier quart du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Cet autel, qui mesure 8,90 mètres sur 4,60 mètres, Pausanias nous apprend qu’il “est divisé en plusieurs parties, dont la première est consacrée à Héraclès, à Zeus et à Apollon Péon, la seconde aux Héros et à leurs femmes, la troisième à Hestia, à Hermès, à Amphiaraos et à Amphiloque l'un de ses fils [...], la quatrième partie de l'autel est consacrée à Aphrodite, Panacée, Iasios, Hygieia et Athéna Péonia, et la cinquième enfin, aux Nymphes, à Pan et aux fleuves Achéloos et Céphise”.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Pour la visite du site, on est un peu laissé à l’abandon. Il y a un plan qui permet d’identifier les principaux bâtiments, mais à part cela il y a bien des pierres auxquelles on doit trouver soi-même une explication. En voilà ci-dessus trois exemples. Elles sont originales, intéressantes, mais je ne sais d’où elles proviennent ni quel était leur usage…

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Nous voyons ici les bains, des hommes qui jouxtent une source sacrée. Là encore, j’aurais aimé que les archéologues nous expliquent mieux les lieux, le bâtiment, etc., ainsi que l’usage de cette cuvette. Mais on doit se contenter de comprendre, d’après le plan, que là se trouvent des bains du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Puisque je parle de bains, partons tout à l’opposé du site (du côté où se trouvait l'entrée dans l'antiquité), pour en trouver d’autres. Point n’est besoin, ici, d’explication pour remarquer que de la brique alterne, dans la construction, avec de la pierre, et cela c’est la marque de la main des Romains. Ces bains d’époque chrétienne sont une restructuration d’un édifice plus ancien qui remonte au quatrième siècle avant Jésus-Christ, et qui avait peut-être déjà le même usage de bains. Ce bâtiment carré est situé tout au bout de la stoa que nous allons voir tout à l’heure, mais revenons du côté du temple et des autres bains.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Cette curieuse structure enterrée est très intéressante, puisqu’il s’agit, nous dit-on, d’une clepsydre, c’est-à-dire un dispositif qui permet de calculer le temps en faisant s’écouler de l’eau, selon le principe du sablier. En rédigeant mon article, je me désole, car si je connais le principe de la clepsydre, je me vois dans l’incapacité totale de l’expliquer en voyant ces pierres, cette calotte de sphère avec sa bosse au milieu, ces niches dans la paroi souterraine. J’avoue ne pas comprendre comment elle pouvait fonctionner. La seule chose que j’aie trouvée, c’est dans un petit livre qui dit que l’eau du réservoir s’écoulait très lentement par un robinet dans la partie inférieure de ce réservoir et que, au fur et à mesure que le niveau de l’eau baissait, un indicateur baissait aussi, qui marquait le temps. Un indicateur, est-il dit: cela signifie-t-il un flotteur? Y avait-il, sur les parois, des marques qui ont disparu? Le robinet qui, placé en bas, permettait de remplir le réservoir avait de commencer le décompte du temps lorsqu'on l'ouvrait, était-il placé sur le petit orifice de ma dernière photo? Je ne suis guère avancé…

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

En suivant cette allée (première photo), nous nous dirigeons vers la source sacrée (troisième photo). Je cite Pausanias: “Il y a tout près du temple d'Oropos une fontaine qui porte le nom d'Amphiaraos. On n'y offre pas de sacrifices, et son eau ne sert ni pour les lustrations ni pour se laver les mains, mais ceux qui ont été guéris de quelque maladie par les conseils de l'oracle y jettent des monnaies d'or et d'argent”. Près de la source, certaines pierres portent la trace de tuyauteries. C’est cette source qui est à l’origine de la création du sanctuaire en cet emplacement, au cinquième siècle avant Jésus-Christ. Quoiqu’elle ne soit pas très active, cette source continue à donner, comme il y a deux mille cinq cents ans.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Repartons vers la longue stoa, c’est-à-dire allée couverte soutenue par une colonnade. Il est amusant de constater qu’en grec moderne une stoa est également une galerie ou un passage couvert, par exemple une galerie marchande. Avec ses cent dix mètres de long, celle-ci pouvait accueillir pour la promenade ou le repos les pèlerins, les malades venus demander une ordonnance voire la guérison, les visiteurs. Tout le long de la stoa, des sièges de pierre sont prévus (troisième photo).

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Par ailleurs, à chacune des extrémités de cette longue stoa, il y avait une petite pièce carrée munie de bancs et de tables. Sur ma photo, on voit qu’il ne reste que le support de la table. C’est dans l’une ou l’autre de ces pièces que venaient dormir les malades qui demandaient son aide à Amphiaraos. Ils devaient dormir sur la peau d'un bélier qu'ils avaient sacrifié, en arrivant, sur l'autel du temple. Dans leur sommeil, s’ils étaient exaucés, il leur était indiqué le moyen de guérir, remèdes, ou régime alimentaire, ou sacrifice à tel dieu, etc., à moins que la guérison pure et simple soit obtenue au réveil. On voit également que l’eau courait dans cette rigole pour que l’on puisse s’y rafraîchir, et de petits bassins de décantation étaient ménagés de loin en loin afin que les impuretés s’y déposent au passage par simple gravité.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Parallèle à la stoa, courait un petit torrent en hiver. Je dis “courait”, au passé, parce que je ne sais si, l’hiver, il coule encore. Nous sommes à quelques jours seulement du printemps, il est possible qu’il existe encore mais soit à sec. À moins que les archéologues n’aient fait détourner son cours pour protéger les fouilles, car c’est lui qui, paraît-il, a emporté la moitié du temple. Le torrent ne devait donc pas être si petit que cela. Sur sa rive nord se trouvent le temple, la stoa, les bains romains, le théâtre que nous allons voir. Sur la rive sud, il y a la source sacrée, les bains du quatrième siècle avant Jésus-Christ, la clepsydre, et aussi les quartiers d’habitation et les bâtiments administratifs. Ce sont les restes des maisons d’habitation que nous voyons sur mes photos ci-dessus.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Repassons sur la rive nord, voici le théâtre que j’évoquais il y a un instant. Ici, le site nous propose une reconstruction. Les premiers gradins sont figurés, ainsi que les fauteuils des officiels.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Les gradins, certes, sont en mauvais état, comme on peut le voir sur la troisième photo ci-dessus, mais le proscenium avec son mur de fond et ses colonnes est encore impressionnant. Il s’y trouve des inscriptions du deuxième siècle avant Jésus-Christ.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

Il y a en outre ces beaux fauteuils des officiels, qui sont au nombre de cinq et datent du premier siècle avant Jésus-Christ. Il est difficile de dire s’ils étaient plus nombreux, ou si tous ont été soigneusement laissés sur place durant tous ces siècles. Ils étaient nommément destinés à des personnages précis, par exemple celui de ma première photo porte le nom de Nicon, fils de Nicon, prêtre d’Amphiaraos. Il s’agit ici d’assister à des représentations théâtrales qui n’ont de sacré que le fait qu’elles relèvent de Dionysos, mais dans bien des églises chrétiennes on peut encore voir aujourd’hui sur certains sièges des premiers rangs le nom de notables qui, il y a encore seulement quelques dizaines d’années, jouissaient de ce privilège pour la cérémonie de la messe, qui n’est pas un spectacle mais renouvelle, pour le croyant, le sacrifice du Christ sur le croix pour racheter les péchés de chacun d’entre nous, du plus brillant notable au plus pauvre mendiant. On voit ici dans l’Amphiareio d’Oropos que ce genre de priorité un peu choquante (à mon sens) ne date pas d’hier. Et pour les cérémonies laïques officielles, c’est encore partout aujourd’hui la règle en vigueur.

Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014
Le sanctuaire d’Amphiaraos. Dimanche 16 mars 2014

La reconstruction proposée sur le dessin que j’ai publié plus haut ferme le fond de scène avec un mur de pierres. Mais, on le remarque, le schéma des archéologues place ce mur derrière les colonnes, et non pas entre elles. Et en effet, j’ai pris ces deux photos parce que, cherchant à voir des traces de l’architecture telle qu’elle était dans l’antiquité, mon regard a été arrêté par ces trous rectangulaires à la fois sur le flanc des piliers et sur le linteau entre piliers. Ceux des côtés ne pourraient avoir aucune utilité si un mur de pierres était monté entre les piliers. Je suppose donc que des décors amovibles étaient montés, et que ces trous servaient à les fixer.

 

Un dernier mot avant de poser le point final. C’est aujourd’hui dimanche, nous avons proposé à nos amis athéniens Aggelos et Maria de nous accompagner. Nous avons loué une petite voiture, mais ils sont minces, nous étions bien à quatre à l’intérieur. Ils connaissaient l’existence de ce site mais ne l’avaient jamais visité et ont été étonnés de sa richesse archéologique. Nous, en leur compagnie fort sympathique, avons passé une excellente journée.

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Published by Thierry Jamard
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