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7 décembre 2016 3 07 /12 /décembre /2016 23:55

Mégare… Un nom qui revient souvent dans l’histoire de la Grèce antique. Pour nous qui essayons de voir tout ce qui a marqué ce pays, la visite s’impose, d’autant plus que nous sommes actuellement en long séjour à Athènes et que Mégare n’en est pas bien éloignée, à peine plus de quarante kilomètres.

Mégare. Samedi 15 mars 2014

Mais si l’on a l’habitude de voir Athènes sur une carte de Grèce, ainsi que les plus célèbres sites touristiques, il n’est peut-être pas inutile de situer Mégare, ce qui permettra aussi de comprendre le rôle qu’elle a joué à une certaine époque. Ci-dessus, j’ai fait une copie d’écran de Google Earth © sur laquelle j’ai placé quelques points de repère. On voit que si le passage le plus étroit de l’isthme est près de Corinthe (on aperçoit très vaguement, juste au nord-est de la ville, le canal qui a été percé à la fin du dix-neuvième siècle), néanmoins Mégare est à un endroit stratégique, car la cité n’était pas limitée à l’agglomération de la ville, mais c’était une cité-état qui régnait sur toute la largeur de l’isthme et possédait un port de part et d’autre, l’un sur le golfe de Corinthe au nord-ouest, l’autre sur le golfe Saronique au sud-est. Or on voit clairement, avec le jeu des couleurs, que le passage est montagneux. Il était donc aisé, sur l’étroite bande de terre littorale du sud-est ainsi que dans le défilé assez étroit lui aussi du nord-ouest, de contrôler le trafic, de le bloquer en cas de besoin en temps de guerre, de percevoir une taxe sur les voyageurs et sur les marchandises en temps de paix.

 

Je ne chercherai pas ici à raconter l’histoire de Mégare, fondée par des Doriens, ses démêlés avec les autres cités grecques, son amour et son désamour d’Athènes, les vicissitudes de ses alliances et de ses divorces. Je me contenterai de dire que c’est elle qui a fondé, tout au nord, en Thrace, la ville de Byzance qui sera, bien plus tard, le siège de l’Empire Byzantin, et d’évoquer le temps où elle a été dominée par le tyran Théagène, puisque la fontaine que je vais montrer plus bas porte son nom.

 

Des conflits entre le peuple et l’aristocratie ont favorisé l’accession au pouvoir, sur deux ou trois décennies, de ce Théagène dont, par ailleurs, on ne sait pas grand-chose. Je cite ici un extrait d’un livre que j’ai trouvé: Histoire des origines de la Grèce ancienne, par M. Connop Thirlwall D. D., évêque de Saint-David’s, traduite de l’anglais par Adolphe Joanne, avocat à la Cour d’Appel de Paris, 1852. Voici ce que dit cette association d’un évêque et d’un avocat:

 

“Le gouvernement resta entre les mains des grands propriétaires doriens, qui, lorsqu'ils furent affranchis de la domination de Corinthe, exercèrent chez eux une souveraineté dont ils n'usèrent pas, à ce qu'il paraît, avec douceur et sagesse. Non seulement, en effet, une insurrection du peuple, comme celle de Corinthe et de Sicyone, les priva de leur pouvoir, mais encore ils furent évidemment en butte à une inimitié profonde qu'ils durent en partie provoquer. Un homme hardi et ambitieux, qui s'était mis à la tête de la cause populaire, Théagène, gagna, dit-on, la confiance de la foule par une attaque contre les possessions des riches citoyens dont il détruisit les troupeaux au milieu des pâturages. L’animosité que provoqua un semblable outrage, accompagné sans doute d'autres du même genre, fit qu'on jugea nécessaire d'investir le démagogue de l'autorité suprême. Théagène, qui prit la tyrannie vers 620 avant Jésus-Christ, suivit l'exemple des autres usurpateurs de son temps. Il orna la ville d'utiles et magnifiques édifices, favorisa l'industrie et les arts qu'il fit contribuer à la gloire de son règne. […] Mais à la fin il fut chassé de M égare, soit par le peuple mécontent, soit par les efforts du parti aristocratique, qui put être encouragé par le mauvais succès du complot de Cylon. C'est ce que nous ne savons pas bien. On nous dit seulement qu'après sa chute un esprit de paix et de modération l'emporta pendant un temps assez court, jusqu'à ce que des meneurs turbulents qui voulaient apparemment marcher sur ses traces, mais qui n'avaient ni son habileté ni son bonheur, poussassent la populace à de nouveaux outrages envers les riches, qui se virent forcés d'ouvrir leurs maisons et de donner des repas somptueux à la populace pour éviter l'insulte et la violence”.

Mégare. Samedi 15 mars 2014

Et puis –il y a une plaque de rue qui me le rappelle– je ne dois pas oublier de dire que le poète élégiaque Théognis, qui a vécu au sixième siècle avant Jésus-Christ, est originaire de Mégare. Bien que dorien, il a écrit en dialecte ionien. C’est un aristocrate, et politiquement son cœur ne le porte certes pas vers le tyran Théagène. Pour évoquer cet auteur, j’en cite ici quelques vers tirés du recueil de Sentences dans la traduction Patin de 1877:

 

“Garde-toi de t'ouvrir de tes desseins à tous tes amis indifféremment. Bien peu, dans le nombre, ont un cœur fidèle”

 

“Un homme fidèle, il faut, Cyrnus, dans un temps de discordes, l'acheter au poids de l'or et de l'argent” [c’est une méthode un peu trop prisée de certains politiques actuels…]

 

“Un dieu peut accorder des richesses au plus méchant des hommes; mais la vertu, Cyrnus, est le partage d'un bien petit nombre”

 

“Qu'il ne t'arrive jamais de reprocher à quelqu'un, dans ta colère, la pauvreté, l'indigence qui l'affligent”

 

“Jupiter incline sa balance, tantôt d'une façon, tantôt de l'autre; tantôt pour qu'on soit riche, tantôt pour qu'on ne possède rien” [le nom de dieu traduit ici par Jupiter est, bien évidemment, Zeus]

 

“Je ne bois plus de vin, depuis que règne près de ma jeune maîtresse un autre homme, qui vaut bien moins que moi. Ses parents près d'elle boivent une onde fraîche, et elle, leur versant, ne me supporte qu'en gémissant. J'ai cependant serré dans mes bras le corps de la jeune fille, j'ai baisé son cou, tandis que sa bouche m'adressait de douces paroles”

 

“Si les Magnésiens ont péri, c'est par des œuvres de violence, comme celles auxquelles appartient aujourd'hui cette ville sacrée” [on le voit, il n’aime pas le tyran Théagène, ennemi de l’aristocratie]

 

“Le tyran qui dévore le peuple, fais tout pour le renverser; les dieux ne s'en indigneront pas” [c’est dit ici encore plus fortement]

 

“Ne sers point un tyran, dans des vues intéressées; ne le tue point, après t'être engagé à lui par serment” […mais Théognis réclame quand même l’honnêteté de la part de celui qui s’est engagé auprès du tyran]

 

“Jouissons de la jeunesse, ô mon âme ! Bientôt vivront d'autres hommes et, frappé par la mort, je ne serai plus qu'une noire terre”

 

“Déraisonnables, insensés, ceux qui pleurent les morts et ne pleurent pas la fleur de leur jeunesse, qui bientôt n'est plus”.

Mégare. Samedi 15 mars 2014

Ce bas-relief n’est certes pas une œuvre d’art impérissable, je ne sais d’ailleurs pas exactement ce qu’elle évoque, les mots sont effacés, je lis seulement le nom de la ville de Thessalonique. Les uniformes font penser à la guerre, et plus précisément à la guerre de libération. Mais quoi que cela représente, il y a des imbéciles qui se sont amusés à dessiner en rouge les harnachements des chevaux et les couvre-chefs des hommes.

Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014

Il y a à Mégare un petit musée archéologique. Alors qu’à l’immense musée archéologique national d’Athènes, qui comporte une foule de pièces exceptionnelles, la photo est autorisée, ici elle est interdite. Sauf dans la cour, où sont alignées des pierres et quelques chapiteaux sans aucune explication. Lorsqu’ont été exhumés des objets lors de fouilles récentes, et que les archéologues ne les ont pas encore publiés, c’est normal, partout dans le monde il est demandé aux visiteurs de ne pas prendre de photos. Il s’agit de protéger les archéologues qui les ont découverts, car il serait très déplaisant pour eux que quelqu’un d’autre se charge avant eux de la publication de leurs trouvailles. Mais ici, à Mégare, où les fouilles sont anciennes et ont été publiées, rien ne justifie cette interdiction.

Mégare. Samedi 15 mars 2014

“Il orna la ville d'utiles et magnifiques édifices”, dit de Théagène l’évêque Connop Thirlwall. Les seules ruines antiques que l’on puisse voir à Mégare sont celles de ce que l’on appelle “la fontaine de Théagène”, mais en réalité il semble que la fontaine fondée par le tyran ait été de dimensions beaucoup plus réduites, ce que nous voyons aujourd’hui étant plus récent d’un siècle environ: cinquième siècle avant Jésus-Christ. Ces ruines sont en plein centre de la ville moderne et s’il faut pour les visiter franchir une grille qui est fermée à certaines heures, elles sont cependant en visite libre et gratuite.

Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014

Comme on peut le voir sur ces photos, les ruines sont, pour la plupart, peu parlantes. Une vaste surface de sol taillée dans la roche, un couloir dallé, un mur, des pierres taillées dont je serais en peine de dire s’il s’agit de restes d’un escalier ou d’un fragment de mur…

Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014

Mais la partie qui vaut vraiment le coup d’œil, c’est la citerne, avec ses vingt-et-un mètres de long et ses treize mètres soixante-neuf de large. Son toit, dont il ne reste rien, était plat. Ce que l’on voit, ce sont les trente-cinq piliers, des colonnes à section octogonale, qui le soutenaient. On voit aussi clairement une cloison qui coupe la citerne en deux parties. Chacune des deux parties était alimentée par un conduit séparé. Il était ainsi possible de ne jamais laisser la fontaine à sec, même si l’on vidait l’une des moitiés pour son entretien, nettoyage ou réparation. Par ailleurs, on remarque que les murs et la cloison étaient revêtus d’un plâtre hydrofuge pour assurer l’étanchéité de la citerne. C’est grâce à un système de puits situés à Orkos, au nord de Mégare, que la fontaine était alimentée.

Mégare. Samedi 15 mars 2014
Mégare. Samedi 15 mars 2014

Je disais que la fontaine de Théagène était la seule ruine visible à Mégare. Il y a cependant autre chose datant de l’antiquité, mais ce n’est pas une construction en ruines, c’est une caverne naturelle dont l’entrée a été aménagée bien plus tard (je ne sais pas quand, mais on voit que ce n’est pas antique). Cette grotte est appelée la Caverne de Déméter. Ni ma documentation, ni un quelconque panneau sur place ne donne d’explication sur ce nom, sur la date. Peut-être un culte était-il rendu à la déesse en ce lieu? Seule une petite pancarte marron, comme toujours pour les indications culturelles, indique ce titre bilingue grec-anglais: Αρχαίο σπήλαιο Δήμητρος, Ancient Cave of Demeter.

Mégare. Samedi 15 mars 2014

Même si cette entrée de caverne n’est guère spectaculaire, un minimum de respect lui est dû. Un panneau dit “Ancienne caverne. Ne jetez pas d’ordures”. Est-ce à dire que, si ce n’est pas dans un lieu ancien, on peut tout souiller?

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Published by Thierry Jamard
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