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5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 23:55

Brauron, en grec moderne Vravrona, est un grand sanctuaire d’Artémis situé au sud-est d’Athènes où nous sommes déjà venus le 13 octobre 2011, et qui avait alors fait l’objet d’un article de ce blog. Descendant vers le cap Sounion avec nos hôtes –ma sœur et mon beau-frère–, nous y avons fait une halte. Une brève halte. J’en ai quand même profité pour compléter un peu ma collection de photos et pour nourrir mon blog…

 

Parce que ce lieu est un peu difficile à trouver (de la grand-route, un panneau n’est visible que dans un sens de circulation, et de toutes façons après avoir tourné pour quitter la grand-route on est abandonné), j’en indique ici les coordonnées GPS que j’ai relevées sur le parking: N37°55’27” et E23°59’51”.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014
Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Artémis est une grande chasseresse. Or ce lieu est constitué de collines boisées où abonde le gibier, et il est traversé par la petite rivière Érasinos qui coule dans ses prairies humides, c’était le lieu idéal pour établir un sanctuaire de cette déesse. Quand on parle de la rivalité d’Athènes, Sparte, Thèbes, il ne faut pas imaginer une rivalité de villes, ce sont des cités-États qui englobent un territoire beaucoup plus vaste que celui qui est circonscrit dans les murs de la ville. Athènes, c’est l’Attique avec Brauron, et les liens étaient forts entre la capitale et le sanctuaire de Brauron situé à une quarantaine de kilomètres (un peu plus de trente dans l’Antiquité; la différence n’est pas due à un bouleversement géologique, mais à la construction de l’aérodrome qu’il faut aujourd’hui contourner). En témoignait, sur l’acropole d’Athènes, la présence d’un petit temple Brauronion dès le sixième siècle avant Jésus-Christ. Tous les cinq ans avait lieu la grande fête des Brauronia, l’une des plus importantes avec les Panathénées et les célébrations d’Éleusis. Cette fête donnait lieu à une grande procession depuis le Brauronion jusqu’au sanctuaire de Brauron, et à la cérémonie d’initiation des filles pubères, l’arcteia (en grec, arctos signifie ours –l’Océan Arctique est l’océan glacé où l’on trouve des ours blancs–, et les filles étaient alors assimilées à cet animal attaché à la déesse), en pensant qu’elles se marieraient bientôt. Chacune des quatre années de l’intervalle sans Brauronia avait lieu une cérémonie plus modeste, locale. Cette alternance d’une grande cérémonie avec de plus petites n’a pas disparu. Je le dis en breton: An Droveni Vras, ou en français La Grande Troménie, est un pardon qui a lieu tous les six ans à Notre-Dame de Tronoën, en Saint-Jean-Trolimon (Finistère), avec une procession de douze kilomètres, et les années intermédiaires a lieu une Petite Troménie, le tout étant un héritage chrétien d’une cérémonie druidique qui a son origine dans les racines indo-européennes communes aux Grecs, aux Celtes, aux Romains, aux Slaves, aux Irano-Perses, etc.

 

Dans mon article du 13/10/2011 j’ai laissé la parole à Ovide pour raconter pourquoi et comment la nymphe Callisto, suivante d’Artémis, a été transformée en ourse, puis, avec son fils Arcas, en deux constellations, la Grande et la Petite Ourses. Mais je découvre, selon une scholie à la comédie Lysistrata d’Aristophane, une autre légende. Une jeune fille athénienne avait été blessée par un ours vivant dans le sanctuaire d’Artémis. Pour la venger, ses frères tuèrent l’ours. Artémis, furieuse, lança une peste sur Athènes et, pour conjurer la maladie, exigea que toutes les filles à marier de la ville soient ses servantes avant de prendre un époux. Dans l’arcteia, elles revêtaient la crocote, un long vêtement couleur safran. Ce service comprenait aussi une préparation psychologique et spirituelle à l’état de femme mariée dans la société athénienne. Choisies dans l’aristocratie athénienne, ces vierges que l’on appelait ἄρκτοι (arktoi, ourses, le mot étant féminin en grec) restaient pour un temps dans le sanctuaire où elles pratiquaient divers rituels, sacrifice d’une chèvre, port de torches autour de l’autel, chasse sacrée.

 

Quant à l’Érasinos, j’en ai abondamment parlé dans mon article du 13/10/2011. N’ayant rien de neuf à ajouter, je n’y reviens pas pour éviter de me répéter.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Dommage qu’elle n’ait pas sa tête, cette superbe statue d’Artémis Cynégète (Chasseresse. Κυν-ηγέτης, kynêgétès, “celui qui mène les chiens”, est le mot employé en grec pour désigner les chasseurs. L’équivalent, chez les Romains, d’Artémis Cynégète est Diane Chasseresse). En pleine action évoquée par le mouvement de son vêtement (un court chiton), elle est ceinturée en croix sous la poitrine, et porte, semble-t-il, une peau de bête si ce que l’on voit sur son buste figure les poils de l’animal. Elle tenait sans doute son arc. Cette sculpture de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ ou du début du troisième était probablement un acrotère du temple.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014
Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014
Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Dans mon précédent article, j’ai déjà montré ce relief votif de 420-410 avant Jésus-Christ, mais je n’avais pas inclus dans ma photo la tête, séparée, que le musée place “dans le vide”, approximativement là où elle devait se trouver dans la stèle lorsqu’elle était complète, et je voudrais aussi ajouter deux gros plans et quelques mots. De gauche à droite, on trouve Zeus assis, près de lui Léto qu’il a aimée et qui a donné naissance aux deux personnages suivants, les jumeaux Apollon et Artémis. Zeus lève son bras droit, Léto et Artémis leur bras gauche, en direction du personnage dont on n’a conservé que la tête. Selon une hypothèse, ce serait Oreste qui, avec Iphigénie, se tiendrait sur un char traîné par une biche. On se rappelle comment, au moment où le couteau du sacrificateur allait trancher la gorge d’Iphigénie, la fille d’Agamemnon, pour obtenir les vents favorables permettant à la flotte grecque de quitter Aulis et de se rendre à Troie pour guerroyer et récupérer Hélène, Artémis avait in extremis substitué une biche à la jeune vierge, qu’elle avait transportée en Tauride (l’actuelle Crimée) pour en faire la desservante de son culte. Après dix ans de guerre à Troie, quand Agamemnon était revenu à Mycènes, il avait été assassiné par sa femme Clytemnestre (la sœur d’Hélène) et par Égisthe, qui remplaçait l’époux sur le trône et dans le lit. Bien plus tard, Oreste, le fils devenu grand loin du palais, et sa sœur Électre, avaient vengé leur père en tuant leur mère Clytemnestre et son amant Égisthe, assistés de Pylade, le frère de lait d’Oreste et son meilleur ami. Oreste et Électre sont donc le frère et la sœur d’Iphigénie.

 

Mais un meurtre rend impur, et en tant que matricide Oreste a été frappé de folie par les Érinyes qui le poursuivent. Dans un premier temps, sur la colline de l’Aréopage, à Athènes, il est jugé et, grâce au vote d’Athéna, ce n’est qu’à une voix près qu’il est acquitté du double meurtre. Cependant, les Érinyes ne le lâchent pas, parce que l’une des victimes était sa mère. Il consulte alors l’oracle d’Apollon à Delphes, qui par la voix de la Pythie lui fait savoir qu’il doit se rendre en Tauride et en rapporter la statue de sa chère jumelle Artémis. Il s’y rend, accompagné du fidèle Pylade. Là, l’usage du pays voulant que tous les étrangers abordant soient sacrifiés sur l’autel d’Artémis par sa prêtresse, on se saisit donc de nos deux lascars et on les lie pour les mener au sanctuaire et les sacrifier. La prêtresse, qui n’est autre qu’Iphigénie, leur pose quelques questions pour savoir qui ils sont et d’où ils viennent. Et voilà, grande scène de reconnaissance et de retrouvailles. Peut-être poussée par le pressentiment que Vladimir Poutine veut annexer la Tauride-Crimée (ce détail a été négligé par Euripide dans sa tragédie, peut-être sur pression du Kremlin), Iphigénie décide de partir en aidant son frère à emporter la statue de culte d’Artémis; aussi imagine-t-elle de raconter au roi que ces hommes sont des meurtriers qui, par leur présence, ont souillé la déesse, et qu’elle doit purifier d’abord l’homme qui va être sacrifié sur l’autel, ainsi que la statue, par des rites sacrés dans l’eau de mer. Rites sacrés, donc secrets, ni gardes, ni témoins. Les trois complices et leur statue vont vers la mer, là où est amarré le bateau d’Oreste, et les voilà embarqués. C’est en Attique qu’ils arrivent ainsi, ils débarquent, et Iphigénie et son frère créent là, à Brauron, un nouveau sanctuaire en l’honneur de la déesse qui autrefois l’a sauvée du couteau du sacrifice.

 

Dans cette légende, je ne vois pas où l’on peut placer un épisode où Oreste et Iphigénie sont ensemble dans un char traîné par une biche. Car Oreste était un très jeune enfant quand Iphigénie a échappé au sacrifice et a été transportée en Tauride, et on ne peut les voir ensemble, adultes, qu’après leur retour vers l’Attique. Il faut donc supposer qu’ils sont en train de fonder le nouveau sanctuaire, et le geste du bras fait par Zeus, Léto, Artémis les appelle pour leur montrer le lieu exact désigné. Quelle que soit l’explication du sujet de cette stèle, je tiens à montrer en gros plan les têtes d’Artémis et d’Oreste.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Cette image montre la découverte du “Relief des dieux” par les archéologues, en 1958. Il faut rendre à César ce qui est à César, et à Tombazis ce qui est à Tombazis: la notice dit que la photo est de N. Tombazis. Mais la reproduction qui en est faite dans le musée est si fortement contrastée, et par ailleurs soumise à un éclairage si violent et mal réparti, que ce n’est pas rendre hommage au photographe. On imagine toutefois leur émotion et leur joie quand ils ont déterré ce haut-relief et qu’ils l’ont nettoyé.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Ce fragment d’œnochoé vernissée noire, un vase à servir le vin, datant du cinquième siècle avant Jésus-Christ montre une dédicace à Artémis. Je lis ΣΑΝΕ[…]ΕΝ ΑΡΤΕΜΙ[…], c’est-à-dire, dans notre alphabet, sane[…]en Artémi[…]. Étant nul en épigraphie, je ne suis pas capable de dire ce qu’il manque dans les fragments remplacés en plâtre noir par les restaurateurs. Artémidi (à Artémis)?

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Cette stèle funéraire attique en marbre pentélique et qui date de 410-400 avant Jésus-Christ porte une inscription qui donne les noms des personnages, Kléoboulos (Cléobule) et Ménon. Au milieu, le jeune homme nu et imberbe –Cléobule–, qui porte dans sa main gauche un strigile (lame de fer recourbée servant à racler sur la peau la sueur et la poussière après l’effort sportif) et un aryballe (flacon ventru contenant l’huile parfumée dont l’athlète s’oint le corps) et dans l’autre main un lapereau qu’il tient par les oreilles, est à l’évidence un sportif. Il a son chien à côté de lui. L’autre, l’homme barbu qui lui fait face –Ménon–, à gauche de la stèle, porte un casque attique et un bouclier, c’est un guerrier. Tous deux sont morts, puisque ce sont leurs noms qui sont gravés. La partie droite de la stèle, en haut, est brisée, ce qui a décapité un homme vêtu d’un himation. Peut-être est-ce le père de Cléobule.

 

Datant de la fin de la guerre du Péloponnèse, il a été trouvé une liste de morts parmi lesquels figure un certain Ménon, triérarque (capitaine d’une trière de la marine athénienne). La stèle a été érigée pour Cléobule, mais on a pu en profiter pour y ajouter Ménon, un membre de sa famille tué à la guerre.

 

On voit que la stèle a été brisée en diagonale. En février 1962 on n’en a découvert que la partie inférieure, qui a intégré le musée de Brauron en 1963. La partie supérieure avait été volée par des fouilleurs pirates et avait quitté le pays en contrebande. Or en 1990 le Metropolitan Museum of Art de New-York a publié la partie supérieure. Le professeur Georgios Despinis, quand il en a eu connaissance, a pu l’identifier. Une procédure a alors été entreprise pour la rapatrier, et elle a abouti en août 2008. La stèle que nous voyons aujourd’hui a enfin pu être reconstituée.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Le musée ne date pas cette sculpture, dont d’ailleurs l’identification n’est pas évidente. Peut-être est-ce une Aphrodite assise dans un coquillage? Cette hypothèse semble confortée par le fait qu’elle a sur l’épaule un petit personnage, ce qui est une représentation fréquente d’Aphrodite, le petit personnage étant généralement Éros, ou parfois Adonis.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Cette terre cuite d’un enfant jouant de la flûte date du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Dans l’île de Délos, quand Léto était en train d’accoucher au pied d’un palmier, c’est Artémis qui est née la première et, à peine née, elle a aidé sa mère à accoucher de son jumeau Apollon. Aussi est-elle une déesse qui assiste les jeunes femmes dans les accouchements, et à ce titre elle est souvent confondue avec la déesse Ilithye, patronne des accouchements, puis qui protège les bébés et les très jeunes enfants. On a mis au jour dans le sanctuaire de très nombreuses statuettes ou statues grandeur nature d’enfants, garçons ou filles (dans mon article de 2011 j’ai publié quelques-unes de ces statues d’une beauté surprenante), sans doute dédiées à Artémis après une naissance sans problèmes ou après la guérison de l’enfant, et avec l’intention de le mettre sous la protection de la déesse. Parfois aussi, la maman offrait en dédicace un vêtement à elle ou un vêtement de l’enfant. Le sanctuaire, d’ailleurs, était comme on l’a vu un centre de formation des futures citoyennes.

 

Un simple petit rappel au sujet de l’éducation. Dans les dix jours après la naissance, lors d’une cérémonie appelée Dékati, l’enfant recevait son nom. Plus tard, un garçon apprenait à lire, à écrire, il étudiait les mathématiques et la poésie lyrique. Rien à voir avec cela pour les filles, elles devaient apprendre à tenir une maison, pour se préparer à être de bonnes épouses et de bonnes mères. Les féministes avaient du boulot! Il arrivait parfois cependant qu’on leur enseigne la musique, la danse, la poésie. Les poétesses Sapho et Corinne, ou encore Aspasie la maîtresse et conseillère de Périclès, étaient des femmes cultivées. C’est bien peu de noms de femmes célèbres face à la multitude d’artistes, d’écrivains, d’architectes, de philosophes, de savants mâles.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014
Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Ces deux lécythes (des vases qui contiennent l’huile parfumée pour le corps, à partir desquels on peut remplir son aryballe aisément transportable) représentent des scènes mythologiques. Le premier, de 500-490 avant Jésus-Christ, nous montre Héraclès terrassant le lion de Némée. L’épisode est si connu, et j’en ai parlé si souvent, que je n’y reviens pas. Le second est daté 500-475 avant Jésus-Christ, soit à peu de chose près les mêmes dates, et il représente Thésée et le taureau de Marathon. Cette légende étant peut-être moins connue, il est sans doute utile que je la rappelle.

 

Enivré, Égée avait rendu sa fille enceinte. Elle était allée mettre son fils au monde et l’élever loin d’Athènes. Elle l’appela Thésée. Arrivé à l’âge de seize ans, Thésée était grand et fort, sa mère lui révéla qui était son père, et il partit pour Athènes. En chemin, grâce à sa force extraordinaire et à son habileté, il tua des monstres et des brigands, et il parvint à Athènes où il ne se fit pas tout de suite reconnaître par son père le roi Égée. La femme d’Égée, la magicienne Médée, précisément parce qu’elle était magicienne, devina qui était ce jeune homme et voulut s’en débarrasser. À Marathon, un terrible taureau qui crachait le feu par ses naseaux ravageant le pays, elle chargea Thésée, cet homme étranger déjà célèbre par les exploits qu’il avait accomplis en arrivant, d’en débarrasser la population, avec le secret espoir que le monstre indomptable le tuerait. Mais Thésée parvint à le capturer, le lia et le sacrifia à Apollon. C’est alors qu’Égée, reconnaissant son épée, identifia son fils.

Vravrona (ou Brauron). Vendredi 31 janvier 2014

Ce petit cratère (coupe à mélanger le vin avec de l’eau) à figures noires date du cinquième siècle avant Jésus-Christ. Il représente des jeunes filles courant (ou dansant?) devant l’autel d’Artémis. L’initiation des arktoi comportait des sacrifices d’animaux, des processions, des concours de rhapsodie, et puis aussi des danses et courses sacrées, et c’est là le sujet représenté sur cette poterie. Peut-être aussi y avait-il des compétitions sportives. À la fin de ce temps d’initiation et de formation, les adolescentes initiées ôtaient leur crocote et la nudité était la marque de la fin du service d’Artémis au sein du sanctuaire. Il semble que sur ce cratère elles soient vêtues d’une jupe très courte, comme Artémis en portait pour chasser, et donc qu’elles ne soient pas arrivées au terme de leur instruction.

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Published by Thierry Jamard
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