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10 mars 2017 5 10 /03 /mars /2017 23:55
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Le soleil se couche sur Moudros. Je ne résiste pas à l’envie d’en prendre des photos. La première, je la prends à 20h02. La seconde, deux jours plus tard, mais presque à la même heure, 20h05. Puis je me déplace, je vais sur le môle pour ne plus voir que la mer dans le golfe et à l’horizon la côte est de la branche ouest de l’île. Il est 20h11. Voilà, j’ai présenté Moudros, sur la côte ouest du profond golfe au sud de l’île de Limnos.

 

Mais outre ses paysages et ses couchers de soleil qui, comme dans toute l’île et dans bien des endroits de Grèce, sont enchanteurs, Moudros fait parler d’elle à titre militaire. Au moment de la Première Guerre Mondiale, Winston Churchill devient Premier Lord de l’Amirauté. En Belgique et dans le nord de la France, la guerre s’enlise dans les tranchées. Après avoir pensé à prendre l’ennemi à revers par la Baltique, lorsqu’il voit la Turquie s’engager dans la guerre aux côtés de l’Allemagne, il pèse de tout son poids pour engager la Grande Bretagne en mer Égée. Il voudrait, en prenant le détroit des Dardanelles, bloquer Constantinople et s’en emparer, ce qui obligerait la Turquie à sortir de la guerre, il s’assurerait ainsi la maîtrise de la mer Noire, et pourrait établir la jonction avec la Russie alliée (il ne pense pas que bientôt les Bolchéviques vont renverser le tsar, prendre le pouvoir et sortir de la guerre). Il obtient enfin que la décision soit prise dans ce sens et quitte ses fonctions ministérielles pour redevenir militaire, avec le rang de major (commandant) à la tête d’un bataillon de fusiliers écossais. Début 1915, la flotte alliée va être basée dans le port de Moudros et occupera la baie. Lui, Churchill, s’installe de l’autre côté de la baie, à Portiano, juste en face de Moudros. Il a quarante ans et la terrible défaite subie à Gallipoli, sur les Dardanelles, qui aura coûté la vie à 46000 Anglais, Écossais, Français, Australiens et Néo-Zélandais et à 65000 Turcs de l’autre côté a bien risqué de sonner le glas de sa carrière politique. Mais il n’en a rien été, puisque l’on sait le rôle qu’il a joué dans la Seconde Guerre Mondiale.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Nous allons très bientôt reparler de la bataille de Gallipoli, mais provisoirement repartons trois ans en arrière. En effet, il y a cent deux ans, en 1912, l’île de Limnos rejoignait la Grèce indépendante. Donc, en 2012, ce grand panneau mural a été placé à Moudros, et a été laissé en place depuis, pour célébrer “1912-2012 un siècle de liberté le Limnos”.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

On peut se rendre compte, sur la photo précédente, que ce long panneau montre beaucoup d’images. Ici j’en ai sélectionné seulement quelques-unes. D’abord, “La flotte grecque au complet”. Or je remarque (c’est peu discernable sur la photo réduite dans le cadre du blog, mais bien visible sur l’image originale, et bien évidemment aussi au naturel sur le mur) que le navire du centre porte, sur deux de ses mâts, un pavillon français. Je sais que quelques unités françaises ont pris part aux Guerres Balkaniques aux côtés des Grecs, mais d’une part il est bien dit ici “flotte grecque”, et d’autre part on peut lire son nom sur la coque du navire: ΨΑΡΑ (Psara). C’est le nom d’une île grecque, et c’est écrit en caractères grecs. Je ne m’explique donc pas la présence de ces drapeaux français sur ce navire grec…

 

Sur la seconde photo, sont représentés les quatre destroyers de la flotte grecque. Ou plutôt, ce mot américain de destroyer n’ayant été adopté dans la marine française qu’après la Seconde Guerre Mondiale, je devrais plutôt dire, pour l’époque, les quatre contre-torpilleurs.

 

Sur la troisième photo, on voit l’explosion d’un navire turc. Je ne sais d’où a été tirée cette affiche, mais dans le bas elle est rédigée en grec du côté gauche, et en français du côté droit. Je copie ce texte: “Le torpilleur grec fait sauter le cuirassé turc ‘Fetih Boulend’ au port de Salonique le 19 octobre 1912”.

 

Enfin, la quatrième photo ne dispose d’aucune légende, d’aucun commentaire. C’est, à l’évidence, l’équipage d’un navire réuni sur le pont, mais j’aurais aimé savoir si c’était pour une remise de décoration ou seulement pour une présentation, peut-être pour une revue par l’amiral (une chose est sûre, les marins ne sont pas en tenue de combat), et par ailleurs on ne dit pas non plus le nom du navire.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Parce que, peut-être, tout le monde n’a pas en tête la carte du sud-est de l’Europe au début du vingtième siècle, l’un des panneaux propose aussi une carte des Balkans à la veille de la guerre de 1912. On voit ainsi que tout le nord de la Grèce, avec [Thes]salonique, mais aussi des îles comme la Crète, ou à droite face à l’Asie Mineure l’île de Lesbos, entre elle et Salonique notre île de Limnos, au-dessus Imbros et Samothrace, sont de même couleur que la Turquie: Tous ces territoires appartiennent encore à l’Empire Ottoman, mais au terme de la guerre la situation va changer et ils vont rejoindre la Grèce indépendante. Toutefois l’île d’Imbros, aujourd’hui appelée Görçeada, reviendra à la Turquie.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

En 1912, Eleftheros Venizelos est premier ministre de Grèce. Il convient de fédérer des États contre l’Empire Ottoman, et en tant que voisin direct la Bulgarie est très importante. Le hic, c’est que la Macédoine est disputée entre les deux pays, et d’ailleurs on sait que de nos jours, après l’éclatement de la Yougoslavie, le nord de la Grèce avec Pella, la capitale de Philippe II et d’Alexandre le Grand, est le centre de la Macédoine historique, tandis que le pays limitrophe au nord se réclame du même nom de Macédoine et, pour éviter la confusion, à l’international on parle en français d’ARYM (Ancienne République Yougoslave de Macédoine), et en anglais de FYROM (Former Yougoslav Republic Of Macedonia). Venizelos propose alors: vainquons d’abord l’Empire Ottoman, nous discuterons ensuite du partage de ses dépouilles. Et comme à la suite de cette guerre la Grèce a acquis bon nombre de ses territoires antiques, dont Limnos, Venizelos est regardé, à juste titre sans doute, comme un grand homme.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

J’ai dit que j’allais reparler de Gallipoli. Le moment est venu. Puisque la base de l’opération des Dardanelles était à Moudros, c’est ici qu’a été créé le cimetière militaire où les soldats de tous les pays qui ont pris part aux combats du côté des Alliés ont été enterrés. Il est émouvant d’y pénétrer.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Première étape en mars 1915, échec de la tentative de forcer le détroit des Dardanelles. Deuxième étape en avril, le débarquement de troupes britanniques et françaises au cap Hellès (aujourd’hui Seddülbahir Çıkarması) tout au bout de la longue péninsule qui détermine, face à la côte asiatique, le détroit des Dardanelles, ainsi que le débarquement des troupes australiennes et néo-zélandaises (Australian and New-Zealand Army Corps: ANZAC) un peu plus au nord, sur la côte ouest de la même péninsule, sur des plages qui ont pris le nom de “Plages Anzac”, mais la défense militaire autant que la configuration du terrain n’ont pas permis une pénétration profonde. Troisième étape, début août a lieu un nouveau débarquement, sur les mêmes plages Anzac et surtout plus au nord, dans la baie Suvla, où la côte ouest de la péninsule fait une pointe. Même s’il a semblé au début que les opérations tournaient à l’avantage des Alliés, cette nouvelle tentative s’est soldée par un nouvel échec. Alors on conclut avec une quatrième étape, le retrait des troupes, cette fois-ci sans une seule perte humaine, après la boucherie des trois autres opérations. C’est la baie Suvla et les plages Anzac dans la nuit du 19 au 20 décembre 1915, le cap Hellès dans la nuit du 8 au 9 janvier 1916. Le 30 octobre 1918, c’est à bord du HMS Agamemnon de la Royal Navy, dans la baie de Moudros, qu’est signé l’armistice entre les Alliés et la Turquie. Aux termes de cet armistice, fin 1918 les forces britanniques peuvent pénétrer dans la péninsule de Gallipoli pour ramasser les corps de soldats laissés sans sépulture. Sur les trente-six mille soldats du Commonwealth qui ont trouvé la mort à Gallipoli, vingt-deux mille ont une tombe dans l’un des trente-et-un cimetières militaires de la péninsule, mais seulement neuf mille d’entre eux ont été identifiés. À défaut de pouvoir mettre les noms des treize mille autres sur une tombe, on les a gravés sur le mémorial dressé au cap Hellès, et on y a ajouté les quatorze mille noms des soldats dont les restes n’ont pas eu de sépulture individuelle.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Dans le cimetière de Moudros où nous sommes, ont été enterrés 672 soldats du Royaume Uni, 98 d’Australie, 47 de Nouvelle Zélande, 4 de Terre-Neuve, 64 d’Inde, et 2 dont il est dit “autres”, soit au total 887 tombes. Signalons que de l’autre côté du golfe, à Portiano, il y a aussi un cimetière militaire pour les tués de Gallipoli, qui compte 348 tombes. C’est impressionnant, c’est terrible.

 

Et puis on se déplace dans le cimetière, on lit des noms, des origines, des dates de naissance et de mort, des âges. Ce n’est plus la grande foule des morts, ce sont des individualités. Ci-dessus, la tombe d’un Écossais et la tombe d’un Néo-Zélandais. Je ne peux m’empêcher de penser, devant ces tombes, au Premier homme, d’Albert Camus, ce roman autobiographique où âgé de quarante ans et pour répondre à la demande pressante de sa mère il se rend à Saint-Brieuc pour trouver, au cimetière, la tombe où a été enseveli son père, mort à la guerre pendant la Première Guerre Mondiale, ce père qu’il n’a pas connu et qui lui est indifférent. Puis, lisant sur la pierre ses dates de naissance et de mort, il se rend compte que lui, le fils, est à présent bien plus âgé que le père, qui alors prend substance, réalité, et dont la recherche va devenir si importante au plan psychologique que Camus va sentir nécessaire d’écrire ce livre si peu romancé que seuls les noms ont été changés. Comme on le sait, un terrible accident de voiture tranchera le fil de la vie de l’auteur alors que seule une première partie du livre a fait l’objet d’une rédaction rapide, d’un premier jet, remplie de notes sur ce qu’il faudra modifier, retrancher, ajouter, déplacer. Et c’est ce récit poignant qui me vient à l’esprit en voyant les pierres tombales de ces jeunes hommes –cet Écossais, est-il écrit, était un adolescent de dix-neuf ans!– qui ne sont plus des morts anonymes.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Puisque les Français ont pris part à cette campagne de Gallipoli et qu’ils ont payé de leur vie tout comme les soldats du Royaume Uni et du Commonwealth, il y a aussi un monument aux soldats français.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Mais ce cimetière n’est pas consacré qu’aux victimes des années 1915-1916 à Gallipoli. En effet, je vois ici la tombe d’un marin, chauffeur sur le HMS Trafalgar (ici, le H de HMS signifie Her Majesty’s Ship, parce qu’il s’agit d’une reine, Victoria), mort à 22 ans à Lemnos. 1893? Je ne vois pas de quoi il peut s’agir. Mes recherches sur Internet ne me donnent aucun combat de la flotte britannique dans les parages cette année-là. Il faut donc penser qu’il s’agit d’une mort accidentelle ou de maladie, mais en service.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Ici, la plaque d’un certain Piotr Koumchatski mort le 6 avril 1921, et d’une femme, Maria Kariakina, morte le 29 mai 1921, dont, elle, on sait qu’elle était née cinquante ans plus tôt. Je crois que j’aurais cherché longtemps, et peut-être pas trouvé, le pourquoi de leur enterrement dans ce cimetière si une plaque sur un mur proche n’avait pas donné d’explications.

Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014
Moudros (île de Limnos). Du 21 au 31 mai 2014

Le général Denikine, commandant en chef des Forces Armées du sud de la Russie (Armée Blanche) s’est replié en 1920 sur Novorossisk (au nord de la Mer Noire, un peu au sud-est du détroit de Kertch qui sépare l’est de la Crimée du continent). Des raisons politiques l’amènent à démissionner et à partir pour Londres, laissant le commandement au général Wrangel. En 1921, les Bolchéviques reconquièrent ces territoires, et les opposants “blancs” évacuent la Crimée et Novorossisk. Ils sont cent cinquante mille, dont vingt-six mille cosaques du Don. Le seul pays qui ait reconnu le gouvernement “blanc” de Russie plutôt que les “rouges” du bolchévisme, c’est la France. Aussi est-ce la marine française basée à Constantinople (ville occupée puisque défaite en 1918) qui est chargée de réguler cette évacuation.

 

Tant de monde, tous ces hommes, Constantinople ne peut les absorber et leur donner du travail. On ne peut, non plus, continuer à les considérer comme une armée régulière, même si Wrangler n’a pas renoncé à reprendre le combat un jour si l’occasion s’en présente. On va donc donner à ces gens le statut de réfugiés, et les stationner dans un camp dans l’attente d’une répartition dans divers pays. Finalement, une situation pas tellement différente de celle des Syriens en Europe de l’ouest. Cent trente navires français amènent en une semaine cette foule de réfugiés à Constantinople, mais il faut trouver une solution. Les Balkans, la Tunisie, en acceptent, mais plus de cent mille restent “sur les bras” de la marine française. Après de rudes négociations avec le gouvernement britannique qui ne voulait pas se mêler de cette affaire, enfin Londres donne son accord pour qu’un camp de réfugiés soit établi dans l’île de Limnos qui est sous mandat britannique, mais à condition que la France assume tous les frais et toutes les responsabilités. Depuis la campagne de Gallipoli, il y a là des baraquements et des tentes pouvant accueillit environ dix mille personnes, et la Croix-Rouge dispose d’un hôpital de campagne de deux cents lits. Ce seront les Cosaques qui iront à Limnos, ceux du Don et quelques autres, au total près de quarante mille hommes. Quatre fois la capacité du camp initial…

 

La plaque en anglais dit: “Près de cet endroit sont enterrés 28 soldats russes et une femme qui sont morts en 1921 dans l’évacuation de Novorossisk”. Et en russe: “Ici sont ensevelis 28 militaires du Corps des Cosaques du Don et l’épouse d’un colonel de l’Armée Blanche, internés à Lemnos en 1920-1921. Souvenir éternel”.

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Published by Thierry Jamard
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