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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 23:55
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Myrina, la capitale de l’île de Limnos, s’est développée autour d’un gros promontoire rocheux où se trouve le kastro à cent vingt mètres au-dessus de la mer et d’une petite baie bien protégée par un autre promontoire, offrant ainsi un port très petit mais excellent parce que bien protégé et aux eaux très profondes. C’est ce que l’on peut voir sur la capture d’écran Google Earth© ci-dessus et sur les photos dont la première montre la roche sur laquelle s’élève le kastro, et la seconde l’autre roche, avec au sommet l’église Saint-Nicolas, et à ses pieds le port des ferries et des gros chalutiers. À noter que si l’on demande à Google Earth de représenter les routes, il apparaît que les ferries partent du port de plaisance où accostent aussi certains bateaux de pêche, ce qui est faux, et par ailleurs impossible: je ne sais pas si le tirant d’eau serait suffisant, mais j’ai bien vu de mes yeux (troisième photo) qu’il n’y a pas de possibilité d’embarquer et de débarquer de gros véhicules.

 

À l’origine, des populations néolithiques ont occupé le promontoire. Nombre d’ouvrages parlent de l’arrivée à Poliochni, sur la côte est de l’île (mon futur sixième article sur Limnos) de colons venus d’Asie vers 4000 avant Jésus-Christ; il semble que l’occupation du promontoire de Myrina, si elle n’a pas été simultanée, soit intervenue très tôt après, donc il y a près de six mille ans.

 

Entre ces populations néolithiques et la fondation de Myrina à l’époque mycénienne, entre le treizième et le douzième siècles avant Jésus-Christ, il faut faire un petit tour par les légendes.

 

On se rappelle qu’Ariane, la fille du roi de Crète, Minos, était tombée amoureuse de Thésée, le fils du roi d’Athènes, dès qu’elle l’avait vu arriver, destiné à être donné en pâture au terrible Minotaure, être mi-humain, mi-taureau, dans le Labyrinthe. Elle lui avait alors fait promettre de l’épouser si elle lui donnait le moyen de retrouver la sortie, pour le cas où il échapperait au Minotaure. Marché conclu, et Ariane donne à Thésée le fil à dévider à l’aller, pour n’avoir qu’à le suivre au retour. Vainqueur du Minotaure, Thésée revient et se sent obligé d’embarquer Ariane avec lui. Mais lors d’une escale dans l’île de Naxos, ils se reposent sur la plage et, sans réveiller Ariane, Thésée reprend la mer. Racine fait dire à Phèdre, sa sœur, les vers célèbres

“Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée”.

Mais selon les légendes, il arrive qu’elle ne meure pas à Naxos parce que, la voyant en larmes, le dieu Dionysos, à la fois pris de pitié et ému par sa beauté, décide de l’épouser. De leur union serait né, dans l’île de Limnos, un petit Thoas. Devenu grand, il devient roi de l’île, et c’est lui qui fonde une ville à laquelle il donne le nom de sa femme, Myrina. Voilà pourquoi il fallait bien évoquer cette légende.

 

C’est tout? Eh bien non. Thoas et Myrina ont une fille, Hypsipyle. Dans mon précédent article j’ai fait allusion à Aphrodite, épouse d’Héphaïstos, qui le trompe avec Arès, et qui se retrouve prise au piège d’un filet que son mari fait tomber sur les amants (“pas moyen pour les malheureux de bouger ni de se relever”, dit Homère). Tous les dieux, conviés à voir les amants emprisonnés, se moquent d’eux. Et les femmes de Limnos qui, dit la légende, “étaient encore vertueuses” (!), ont pris le parti du mari contre son infidèle épouse, négligeant le culte d’Aphrodite. Enfin libérée, fuyant sa honte, Aphrodite a bien vite regagné son île de Chypre, mais furieuse contre les femmes de Limnos elle les a punies de leur attitude à son égard en leur donnant une odeur épouvantable. La légende ne dit pas quelle partie de leur corps empuantissait l’atmosphère, mais c’était de toute façon de nature à éloigner d’elles leurs maris, qui ne partagèrent plus leurs lits, au profit d’esclaves ou de prisonnières. Puisque leurs maris ne leur servaient plus à rien, elles décidèrent de se débarrasser d’eux et, la nuit où ces messieurs célébraient les mystères de Dionysos, elles les assassinèrent. Bon débarras. C’est alors qu’elles commencèrent à penser, un peu tard, que seules dans leur île, entre femmes, elles ne pourraient pas avoir de descendance, et que Lemnos serait bientôt déserte. Par chance pour elles, c’était précisément à l’époque où, en quête de la Toison d’Or, les Argonautes faisaient voile vers la Colchide; et justement ils ont fait escale à Lemnos. Cela faisait un moment qu’ils naviguaient, sans femme à bord, et nombre d’entre eux agréèrent l’invitation de ces dames dans leur lit. L’histoire ne dit pas si la puanteur avait quitté les Lemniennes ou si les Argonautes s’étaient mis des pinces à linge sur le nez, mais le fait est que neuf mois plus tard des bébés braillaient dans les berceaux. On raconte que ces femmes colériques auraient d’abord accueilli les arrivants les armes à la main, et qu’elles leur auraient proposé l’hospitalité à la condition qu’ils s’unissent à elles. Pas très romantique, tout cela.

 

Tous les hommes de Limnos avaient été massacrés avant le passage des Argonautes. Tous? Non, car Hypsipyle qui devait tuer Thoas, son père, l’a dissimulé dans un coffre de bois qu’elle a jeté à la mer. Il a dérivé jusqu’à arriver à… selon les légendes, ce serait à Chios, ou en Tauride, ou à Sikinos (une Cyclade entre Ios et Folegandros). Se gardant bien de dire ce qu’elle avait fait, Hypsipyle a été désignée pour devenir la nouvelle reine de l’île, puisqu’elle était la fille du roi supposé défunt. Elle a même offert des jeux funèbres à son père. Étant la reine, c’est Jason, le chef des Argonautes, qu’elle a accueilli dans son lit. De leur union vont naître deux garçons (ces garçons n’étant pas jumeaux, cela suppose que l’escale des Argonautes a duré un bon moment). Mais voilà que, d’une façon qui n’est pas dite, les femmes de Lemnos ont appris que Thoas était vivant parce qu’Hypsipyle l’avait épargné, elles voulurent alors la mettre à mort, cette traîtresse. Mais Hypsipyle réussit à s’enfuir de nuit sur une barque. Las! Elle a croisé la route de pirates qui se sont emparés d’elle et l’ont vendue comme esclave au roi de Némée (dans le Péloponnèse). Ses aventures, et celles de ses fils qui l’ont retrouvée plus tard à Némée, ne sont pas terminées, mais puisque ce n’est plus à Limnos ce n’est plus mon sujet d’aujourd’hui.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Puisque j’ai commencé à montrer des images du port, je continue sur ce thème. Sur une photo prise au téléobjectif depuis le kastro, on peut voir où, lorsque nous “résidions” dans la capitale, nous avions placé le camping-car: tout au bout du parking, sur la jetée du port. C’est la fenêtre de la cuisine qui donne sur le parking, celle de l’autre côté, le salon, salle à manger, bureau (hé oui) donne sur la mer, ainsi que la toute petite fenêtre de la “chambre à coucher”. Quant à ce bateau, le Panagia M, qui a été notre voisin à chaque fois que nous passions la nuit à Myrina, il porte le même nom (celui de la Vierge) qu’une poissonnerie de la rue principale: intégration verticale, de la production à la vente, les poissonniers pêchent eux-mêmes le poisson qu’ils vendent au détail tout frais dans leur boutique. Transport minimum, pas d’intermédiaires.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Et encore ces quelques vues du port. Nous avons fait la connaissance de deux Français, Guy et Catherine, qui effectuent de grands voyages à bord de ce catamaran, notamment plusieurs traversées de l’Atlantique. Nous avons partagé avec eux quelques promenades dans l’île, et sur ma seconde photo ci-dessus nous nous faisons de grands au revoir. Et puis j’ajoute une photo prise dans la douce lumière de l’aube (il est 6h20). “L’Aurore aux doigts de rose”, comme l’appelle Homère.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Sur la vue satellite, on a pu se rendre compte que la ville s’étendait un peu derrière le port, à l’est, mais que l’essentiel s’étalait au nord de la roche du kastro, le long de la large baie tournée vers l’ouest. Ma première photo, je l’ai prise du kastro, la seconde sur la jetée au pied du kastro. Certes, les maisons sont blanches, mais le style, l’ambiance, cela n’a plus rien à voir avec les Cyclades. Dans ce nord de la mer Égée, nous sommes dans un autre monde. Comme dans les Cyclades, la population est grecque, comme les Cyclades l’île a été sous la férule ottomane, et ce ne sont pas les quelques petits degrés en plus de latitude nord et de longitude est qui suffisent à justifier ces différences: entre Myrina de Limnos et Chora d’Andros, il n'y a que deux degrés nord et un degré est…

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Décidément, ce kastro autorise des vues bien intéressantes sur la ville. Sur mes photos, on ne voit personne dans les rues, et j’ose dire qu’il s’agit d’une rue commerçante, de la rue principale, etc., ce qui laisserait penser que la ville est morte. En réalité, ces photos sont prises en plein milieu de la journée, les grilles des boutiques sont baissées, les portes sont cadenassées, tout est fermé, et puis quoique l’on ne soit qu’au printemps il fait déjà chaud, et de plus même s’il ne faisait pas chaud il y a les habitudes: on est dehors le matin assez tôt, ou le soir à la fraîche. En outre, il est vrai aussi qu’il n’y a jamais foule, comme je le disais dans mon article précédent. Les touristes se pressent à Santorin ou à Mykonos, pas à Limnos. Il n’y a donc que la population locale, guère plus, et l’on est dans une ville d’un peu plus de cinq mille habitants, soit non pas un village ni même un gros bourg, mais une ville de dimensions très modestes.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Pour un Musulman, cinq fois par jour à l’appel du muezzin on se consacre à la prière, mais auparavant il est nécessaire de procéder aux ablutions rituelles. Aussi les Turcs ont-ils disposé des fontaines un peu partout dans les villes qu’ils ont occupées. Souvenir de l’occupation ottomane, on voit ici une fontaine qui date de cette époque. Intelligemment, les Grecs n’ont pas systématiquement détruit tout ce qu’avaient fait les Turcs, même si, dans le cœur de beaucoup des gens auxquels nous avons parlé, il reste un ressentiment à leur encontre. La libération de l’île et son rattachement à la Grèce remontent à 1912, aucune personne vivante actuellement n’a connu l’époque où Limnos était ottomane il y a 102 ans, et il faudrait trouver un vieillard d’au moins 115 ans pour qu’il puisse avoir été conscient de la situation politique.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

La nuit de notre arrivée à Limnos, en quittant le ferry, nous n’avons pas tout de suite trouvé le parking du port de plaisance et de pêche, pour stationner et finir la nuit, et nous nous sommes garés en bordure de la rue qui longe la petite plage avant d’entrer en ville. Et là, dans l’herbe, a été placé cet élégant bas-relief tout à fait dans le style des sculptures antiques.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Un drapeau russe auprès d’un drapeau grec? Étonnant a priori, mais la pierre gravée au-dessus de laquelle flottent ces deux drapeaux en fournit l’explication. Je suis arrivé à comprendre ce qui est dit en grec en-dessous, mais en russe… c’est Natacha qui m’a confirmé que ce qui est dit là est bien strictement la même chose que ce que je venais de lui traduire. Pour ceux qui lisent l’une ou l’autre de ces langues (ou les deux), désolé, une fois réduite ma photo n’est plus lisible, la qualité en est trop faible. Il est dit: “En mémoire des marins russes du comte A. Orloff et du vice-amiral D. Seniavine pour leur collaboration à la libération de la Grèce. Limnos 1770-1807”.

 

Ce comte Orloff (1737-1808) n’est pas celui dont le nom a été donné au rôti de veau avec fromage et lard, qui avait un cuisinier français inventif mais qui durant toute sa carrière s’est battu contre la France et a même occupé Montmartre en 1814. Non, le comte Orloff dont il est question ici est Alexeï Orloff (1737-1808), qui pendant la guerre russo-turque commencée en 1768 commandait la flotte russe de la Baltique. Parce qu’à l’époque la Russie de Catherine II ne possède pas de débouché sur la Mer Noire, il doit contourner toute l’Europe par l’ouest et l’Océan Atlantique pour rejoindre la Méditerranée, puis par le sud du Péloponnèse il gagne la mer Égée et les côtes d’Asie Mineure. Toute la flotte ottomane est concentrée à Çeşme, le port juste en face de l’île de Chios dont il n’est séparé que par une étroite passe. Là, Orloff remporte une victoire éclatante, détruisant la totalité de la flotte ennemie, en proie à un incendie qui se transmet de vaisseau à vaisseau. Mais pour ouvrir l’accès de la mer d’Azov où la Russie a un port, il faudrait forcer plusieurs détroits, les Dardanelles vers la mer de Marmara, le Bosphore vers la mer Noire, puis le détroit de Kertch, et Orloff doit y renoncer. Voilà pour Orloff et 1770.

 

L’autre nom, à présent. Dmitri Seniavine (1763-1831) est un amiral russe. En 1807, nous sommes en pleine épopée napoléonienne, face à cette menace Angleterre et Russie sont alliées. La France, elle, est alliée avec l’Empire Ottoman. Seniavine arrive et prend l’île de Ténédos (aujourd’hui Gozca, plein est de Limnos, tout près de la côte d’Asie Mineure), il brûle la ville, il comble le port, et de là il va bloquer les Dardanelles. Évidemment, quand les Anglais arrivent, il les laisse passer, mais il empêche le ravitaillement de Constantinople. Plus d’alimentation, c’est la famine. Le sultan est prêt à lâcher tout ce qu’on lui demande, ses navires, et le renvoi, voire l’emprisonnement, du corps diplomatique français. Quand le sultan décide d’attaquer, Seniavine est vainqueur à deux reprises, une trêve est signée.

 

Orloff en 1770, Seniavine en 1807, ont l’un et l’autre infligé une bonne raclée au sultan ottoman. Il n’en fallait pas plus aux Grecs pour se réjouir, et pour célébrer ces deux hommes à l’époque où, de plus en plus, mûrit l’idée qu’un affrontement ouvert, de grande envergure, contre les Turcs dont l’armée est de moins en moins forte permettrait à la Grèce de relever la tête et de retrouver sa liberté et son indépendance.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Le kastro, c’est-à-dire le château fort que nous allons maintenant visiter a beaucoup souffert au cours des siècles. Mais lui-même a été construit en utilisant la totalité des matériaux qui constituaient l’acropole antique… Il y a d’abord eu les guerres russo-turques dont je viens de parler au sujet d’Orloff et de Seniavine. Puis, comme conséquence de l’échange de populations de 1922, beaucoup de Grecs d’Asie Mineure se sont installés à Limnos et, pour construire leurs maisons, ont généreusement puisé dans ce grand réservoir de pierres taillées sans que les autorités y voient le moindre inconvénient. Durant la Seconde Guerre Mondiale, les Allemands ont pris possession de l’île, qui a été abondamment bombardée par les Alliés, le kastro en particulier, bien entendu, tantôt parce qu’il servait de refuge à l’armée des Nazis (chaque matin, des soldats allemands allaient en ville chercher des hommes et les contraignaient à les suivre pour un travail forcé, aménager des nids de mitrailleuses, creuser galeries et tunnels en taillant dans la roche, etc.), tantôt parce que le port, tout proche, était visé et qu’à l’époque, à défaut de précision dans les bombardements, on arrosait copieusement tout le secteur. Et puis il faut bien dire aussi que jusqu’aux années 1970, ni les archéologues, ni les politiciens ne se souciaient de ce qui était postérieur à l’Antiquité ou à l’Empire Byzantin. En particulier les châteaux francs étaient complètement délaissés. Mais depuis 1992, des campagnes de restauration ont été menées, grâce auxquelles ce que nous allons voir a pu être sauvé.

 

Je viens de parler de l’occupation allemande. Au château de Myrina comme dans les autres villes et pays occupés, les Nazis n’ont rien eu de plus pressé que d’amener le drapeau grec et de le remplacer par le leur, hélas trop connu. Mais chaque matin, ils le retrouvaient en lambeaux, et devaient en hisser un neuf. Comme personne d’autre que les soldats allemands ou les hommes menés dans ces murs pour le travail forcé ne pouvait y avoir accès, on a menacé ces hommes de les passer par les armes ainsi que leurs familles si cela se reproduisait, ne fût-ce qu’une seule fois. Mais la nuit suivante, soit pour se saisir du coupable, soit par curiosité, soit parce qu’il souffrait d’insomnie, un soldat est resté à regarder et quelle n’a pas été sa surprise de constater que des corbeaux venaient se jeter sur le drapeau nazi et le déchirer à coups de bec et de patte. On n’a jamais su pourquoi ces corbeaux patriotes respectaient le drapeau grec et s’attaquaient au drapeau ennemi. En trouvaient-ils les couleurs agressives? L’aigle était remplacé par la svastika, ce n’était donc pas pour se battre contre l’oiseau, et d’ailleurs ils ne touchaient pas au drapeau jaune avec l’aigle à deux têtes de l’Église orthodoxe grecque.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Les plus anciennes fortifications remontent aux temps préhistoriques, et les archéologues ont relevé ici ou là quelques éléments de murs cyclopéens qui semblent de même époque que l’acropole de Mycènes, et il a également été retrouvé sur l’isthme reliant le rocher du kastro à la terre ferme des traces de murs d’époque classique. Mais c’est l’empereur byzantin Andronic 1er Comnène qui fonde le premier château sur ce promontoire. Sur le site, le panneau explicatif bilingue grec/anglais dit “θεμελίωσε το κάστρο το 1186 / founded the castle in 1186”. Pas de doute, donc, apparemment sur la date de fondation, en 1186. Mais sur Wikipédia, je lis que cet empereur est mort le 12 septembre 1185. Étonné, je cherche un peu, et je trouve, à la page 133 d’un livre de Charles Diehl, Figures byzantines, après le récit d’atrocités (on lui a coupé la main droite, on l’a laissé sans soins, on l’a martyrisé): “Ainsi mourut, au mois de septembre de l’année 1185, à l’âge de soixante-cinq ans, l’empereur Andronic Comnène, après avoir rempli tout le XIIe siècle du bruit de ses aventures”. Par conséquent, ou bien le château a été fondé par Andronic 1er, et donc entre septembre 1183 et septembre 1185, ou bien il a été fondé en 1186, mais par son successeur Isaac II Ange. Même si à un an près, ou même à quelques années près, cela n’a pas pour nous une importance fondamentale, cette incohérence méritait d’être relevée.

 

Il se passe bien peu de temps avant que les Croisés ne prennent Constantinople en 1204 et instaurent un Empire Latin. Les Vénitiens s’installent à Limnos. De 1207 à 1214, ils vont construire le château (rappelons que par ce mot, il faut comprendre quasiment une ville à l’intérieur de murailles, puisqu’à Myrina la superficie du château est de 14,4 hectares, soit cent quarante-quatre mille mètres carrés. À titre de comparaison, le palais de Versailles couvre soixante-sept mille cent vingt-et-un mètres carrés) et, au sein du château, le palais ducal. Les Byzantins reprennent Limnos en 1279, et retouchent les fortifications.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Plus tard, ce sont les Génois qui se retrouvent en possession de Limnos, mais les historiens ne sont pas d’accord sur la date du début de cette domination, 1355 ou 1440. La famille génoise qui règne ici, c’est celle des Gattilusi, dont ma photo montre le blason. En fait, ce blason a par la suite été utilisé comme simple pierre dans un mur du château, et placé à l’envers; j’ai ici fait pivoter ma photo de 180°. C’est de l’époque Gattilusi que datent le chemin de ronde, les tours de défense que nous avons vues tout à l’heure, et le plan général du château tel que nous le voyons aujourd’hui.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Mais de la conquête de l’île par les Ottomans en 1479 et jusqu’à son rattachement à la Grèce libre lors des Guerres Balkaniques en 1912, Limnos a été aux mains des Turcs et, à l’intérieur du plan des Gattilusi, ce sont les Ottomans qui ont construit la plupart des bâtiments existant actuellement et que je vais montrer. Les dernières grandes restaurations effectuées l’ont été par l’amiral turc Cezayirli Gâzi Hasan Pacha, libérateur de Limnos après le siège de l’île par les Russes d’Orloff en 1770, au cours de la première guerre russo-turque. Je dis “libérateur”… de son point de vue et de celui du sultan (il était vice-amiral et a été nommé amiral trois mois plus tard), mais les Grecs ont toujours vu dans les Russes des “frères orthodoxes” et ont longtemps espéré que leur indépendance leur serait donnée par eux. En désespoir de cause, ils l’ont finalement conquise eux-mêmes.

 

Lorsque Mehmet II a pris Constantinople en 1453, c’est grâce à son artillerie, qui était encore très peu diffusée. Auparavant, on construisait des murailles très hautes pour que leur escalade soit difficile, mais il n’était pas nécessaire de les prévoir très épaisses. Le développement de l’artillerie a complètement révolutionné l’architecture des remparts. En effet, on les a construits de plus en plus épais, afin qu’ils résistent aux tirs de boulets, mais ils n’avaient plus à être aussi hauts, puisque l’ennemi n’escaladait plus, mais entrait par des brèches pratiquées à coups de canon. C’est donc en ce sens qu’ont évolué les murs du kastro, comme on dit pour les châteaux francs, puis ceux du château ottoman, tel que nous le voyons: ils sont épais de 3,08 mètres.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

On accédait au château par trois portes, dont celle de mes photos ci-dessus est la principale. Du fait que le promontoire est constitué de falaises abruptes et très hautes, c’était évidemment le côte de l’isthme, à l’est, qui devait être le plus sérieusement protégé. Un assaillant venant par mer pouvait aisément être bombardé depuis le château, tandis que les canons des navires de guerre ne pouvaient pas grand-chose contre des murailles si haut situées et si épaisses du fait de l’angle d’attaque des boulets.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Puisque, comme je le disais, le “château” est une enceinte renfermant tout un ensemble de bâtiments, il était parcouru de rues qui, du fait de la dénivellation, étaient parfois, comme sur la photo, en escaliers.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

À présent, voici l’un des bâtiments qui date du début de l’occupation ottomane, d’abord vu de l’un des bouts, puis de l’autre bout d’un côté et de l’autre. C’était la caserne ottomane. Lors des fouilles, il était possible de distinguer au sol les bases de murs délimitant à l’intérieur cinq petites pièces le long du mur qui est encore debout avec ses fenêtres (sans doute les chambres des officiers), et derrière ces pièces une autre sur toute la longueur (donc, probablement, une chambrée pour les soldats). La superficie totale devait être d’environ quatre-vingt-dix mètres carrés. Mes photos 2 et 3 permettent de se rendre compte qu’aujourd’hui le visiteur ne peut plus discerner au sol ces bases de murs. Sur le côté est, il y avait en outre une cour close de cinquante mètres carrés.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

À ce grand rectangle enterré, je ne vois sur ma photo aucun accès, et maintenant, devant mon ordinateur et loin du kastro, je ne suis plus capable de dire de quoi il s’agit. Mais sa construction soignée et son bon état de conservation justifient que je le publie.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Ici en revanche, j’ai bien noté en prenant ma photo qu’il s’agit de la poudrière, soigneusement enterrée pour être à l’abri des tirs. Comme cette construction date du début de l’ère ottomane et qu’à l’époque il n’y avait pas à Limnos d’artillerie, on a supposé que l’usage premier avait pu en être un cachot, reconverti ensuite en poudrière. Des murs extérieurs de deux mètres de haut dont une très faible partie se situe au-dessus du sol, un chemin de ronde à l’intérieur autour du bâtiment de la poudrière qui fait environ quatre-vingts mètres carrés, aux murs épais et au toit voûté, ce bâtiment est situé loin de tous les autres pour des raisons de sécurité.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Pour vivre il faut de l’eau, et la stocker en grande quantité est d’autant plus nécessaire si l’on craint d’être un jour soumis à un long siège. Il y a donc des citernes enterrées, comme sur ma première photo et, peut-être (?), sur la seconde.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Et pour finir, le refuge et ses trois cents mètres carrés. Refuge, lui aussi souterrain, bien évidemment. Il est composé de deux parties et comporte trois salles voûtées, avec une communication, voûtée elle aussi entre les deux parties. Deux des trois salles sont compartimentées par des cloisons. Des indices ont permis aux archéologues de s’apercevoir qu’une partie du bâtiment servait de citerne pour recueillir les eaux pluviales. En effet, les grandes citernes de la ville n’étaient plus accessibles si l’on était confiné dans ce souterrain.

Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014
Myrina, dans l'île de Limnos. Du 21 au 31 mai 2014

Et, pour que l’on comprenne mieux les explications données, le site propose des illustrations, parmi lesquelles cette coupe et le plan de l’ensemble. Sur la coupe verticale, on voit des cheminées, qui servaient à la fois à donner de la lumière à l’intérieur, mais aussi à offrir une aération. Imaginons en effet une foule assez nombreuse confinée ici à une époque où l’éclairage électrique n’existait pas. Allumer des torches aurait supposé du combustible, huile ou résine, et aurait consommé de l’oxygène. Par ailleurs, même sans feu, les respirations de nombreuses personnes dans un espace réduit auraient rapidement absorbé tout l’oxygène et auraient rejeté assez de dioxyde de carbone pour que tous soient asphyxiés. Je me suis livré à un petit calcul simple (hé oui, hélas, ma formation est littéraire…): si je me rappelle bien ce que j’ai appris je ne sais plus où, au lycée, dans des revues scientifiques, en discutant avec des profs de biologie ou des médecins, l’être humain absorbe environ 1,5 gramme d’oxygène (pur, pas d’air) par minute et il y a 1440 minutes dans 24 heures. C’est énorme, car en multipliant l’un par l’autre, on obtient 2,160 kilogrammes, ce qui doit représenter environ 1,5 mètre cube. En cas de nécessité, si l’on entasse des gens non pas comme des sardines en boîte ou des Parisiens dans le métro aux heures de pointe, mais assez serrés quand même, à raison de trois par mètre carré, sur cette surface ils vont être neuf cents et consommer 1350 mètres cubes d'oxygène pur par 24 heures, et comme il y a environ 21 pour cent d’oxygène dans l’air, il va leur falloir 6428 mètres cubes d’air. J’arrête là le calcul, parce que si je connais la surface au sol, je ne connais pas la hauteur, donc le volume du local de refuge. Mais on voit que cette aération est nécessaire, bien sûr. Ce qui est inquiétant, c’est que le dioxyde de carbone est plus dense que l’oxygène, que la ventilation se fait par le haut et sans aucun système de brassage ou d’accélération, et qu’étant sous le niveau du sol on ne peut compter sur ce qui existe à la surface, à savoir un espace entre le bas des portes et le sol. Et à la suite de tous ces beaux calculs qui sont peut-être complètement faux vu mon niveau scientifique, mon cerveau est en ébullition, je pose le point final.

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Published by Thierry Jamard
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