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1 avril 2017 6 01 /04 /avril /2017 23:45

Le château (kastro) de Mytilène constitue une visite incontournable. Voilà cinq jours que nous avons débarqué du ferry, nous nous sommes un peu approprié la ville, nous avons exploré les deux musées archéologiques, nous allons voir aujourd’hui la citadelle, cette grande enceinte qui est à la fois une place forte et un espace de résidence sécurisé, et qui gardera ce double usage jusqu’en 1912 lorsque la Grèce indépendante s’adjoindra l’île de Lesbos.

 

C’est probablement au sixième siècle de notre ère, à l’époque où règne l’empereur Justinien, qu’a été entreprise la première construction d’un mur de protection. Si l’on considère que ce n’est qu’en 1912 que Lesbos a rejoint la Grèce indépendante et que le kastro a perdu son rôle défensif –même s’il a hébergé pour un temps des casernes avant d’être longtemps, très longtemps abandonné et ne retrouver vie que pour des fouilles archéologiques et l’ouverture au public des touristes–, cela lui a donc donné quatorze siècles de vie. Il a ainsi connu trois époques, l’époque byzantine d’abord, puis un temps de domination génoise, et enfin un peu moins d’un demi-millénaire sous la dépendance de l’Empire Ottoman. Au cours des siècles, il a connu bien des réparations, des évolutions, des agrandissements. Déjà, pour adapter la protection à l’évolution des armements, Francesco Gatteluzzi va procéder à des travaux d’importance. Désormais, on attaque les murs au canon, ils doivent donc être très épais et résistants, alors que précédemment l’assaillant tentait de les escalader, ils devaient donc être hauts et inaccessibles derrière des douves, et l’ennemi était attendu avec des arbalètes passées dans des meurtrières étroites et hautes, et avec des bassines d’huile bouillante que l’on déversait entre les créneaux. On remplace alors les meurtrières par des ouvertures carrées pour passer la bouche de canons.

 

Lorsqu’en 1442 les Ottomans assiègent Mytilène, ils doivent certes repartir sans être parvenus à leurs fins, mais le château a eu chaud et l’on va, de 1445 à 1462, travailler à renforcer encore les murs, dans l’optique d’un retour de Mehmet II qui, entre temps, va acquérir son surnom de “Conquérant” en s’emparant de Constantinople en 1453. Les Turcs reviennent en effet en 1462 et, malgré tous les travaux de renforcement et de modernisation, la ville est prise, et l’île entière dans la foulée. Suite à leur conquête, les Ottomans renforcent encore les murs, construisent des mosquées. En 1501, ils prolongent le kastro vers le bas de la péninsule, en direction du nord. En 1867, c’est un violent séisme qui provoque de gros dommages au château, rendant nécessaires des interventions importantes. Le château tel que nous allons le visiter aujourd’hui fait trois cents mètres de long, et sa largeur varie de cent cinquante à deux cent soixante-dix mètres.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Il suffit de regarder le château de l’extérieur pour se rendre compte qu’il a souffert. La tour de Pise fait pâle figure de tour penchée quand on la compare à certaines des tours de Mytilène. Mon appareil était bien horizontal lorsque j’ai pris ces photos, l’horizontalité de la mer en témoigne. Et puis lorsqu’en 1922 le traité de Lausanne a statué sur l’échange de populations, les quelques Turcs encore à Mytilène ont été remplacés par une arrivée massive de Grecs d’Asie Mineure. Il a fallu construire des maisons et des installations publiques, et sans vergogne particuliers comme services publics ont puisé dans le kastro les pierres dont ils avaient besoin. Ce n’est qu’au cours des années 1980 que les autorités se sont rendu compte que l’on avait massacré un site de valeur historique incomparable, puis qu’on l’avait laissé finir de se dégrader tout seul. L’Institut Archéologique Canadien d’Athènes a investi les lieux et s’est livré à des fouilles systématiques et soigneuses, mettant au jour des structures fort intéressantes, et découvrant d’innombrables objets antiques, mais aussi byzantins et ottomans. Puis on s’est attaqué à une remise en état des lieux, à une consolidation pour éviter les accidents, enfin à une adaptation au tourisme en remettant en état des rues et des allées, en créant un éclairage électrique de mise en valeur, en posant de multiples panneaux explicatifs.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Entrons donc pour voir tout cela. Le touriste, aujourd’hui, entre par ce que l’on appelle “la Porte du Milieu”, “Orta Kapu” pour les Ottomans, car elle a été ouverte en 1644 par le vice-amiral Bekir Pacha dans un renfoncement de la muraille où, de l’extérieur, elle est pratiquement invisible. Et à la même époque, pour une meilleure protection, il fait creuser de profondes douves. Bien évidemment, avant que cette porte soit créée, il y avait autrefois d’autres accès.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Commençons par la porte byzantine. À l’époque de l’Empire Byzantin, elle constituait la limite nord-ouest du château et l’entrée principale, venant du port nord et de la ville. Je parlais tout à l’heure du pillage des pierres du château au vingtième siècle, mais c’était une tradition très ancienne, parce que les Byzantins prélevaient eux aussi sans hésiter dans les monuments antiques les matériaux de construction dont ils avaient besoin. On remarque, sur la première de ces deux photos (la porte vue de l’extérieur), au niveau de la voûte et du côté droit, un bas-relief de gladiateur. Il a été pris, comme bien d’autres éléments, dans le théâtre antique. À l’époque ottomane, cette porte ne sera pas condamnée, au contraire elle permettra un troisième contrôle, pour qui aura franchi successivement Orta Kapu et la porte génoise dont je vais parler après puisque, chronologiquement, elle suit la porte d’époque byzantine. Ces trois portes se succèdent à angle droit l’une de l’autre.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Et voilà d’autres preuves de ce vandalisme byzantin. Un tambour de colonne employé comme simple pierre dans un mur, et tous ces bas-reliefs de gladiateurs qui, heureusement, sont tournés vers l’extérieur. Mais à cette époque le but n’était nullement décoratif, et on peut supposer qu’ailleurs bien des bas-reliefs ont été placés face sculptée vers l’intérieur du mur, et ne seront découverts que si l’on doit un jour effectuer une intervention sur le mur.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Exit l’Empire Byzantin, arrivent les Francs et leur Empire Latin. Celle-ci est la porte génoise. Donnant sur le quartier médiéval fortifié de Melanoudi, elle va constituer l’entrée principale du kastro à partir du dernier quart du quatorzième siècle, quand en 1373 Francesco Ier Gatteluzzi la fait percer. Une porte étant un point d’entrée, elle constitue par définition un point faible; on l’a donc ouverte entre deux tours, l’une byzantine préexistante, l’autre construite par Gatteluzzi. La porte, on le voit, est surmontée d’une plaque de marbre. En partant de la gauche, elle représente l’aigle couronné de l’Empire, le monogramme de la famille de l’empereur Paléologue, le blason aux arcs de cercle imbriqués des Gatteluzzi, et enfin une inscription de fondation, rédigée en latin, qui nous donne la date de 1373.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Ailleurs, nous retrouvons une autre plaque portant les symboles de l’Empire et de la famille Gatteluzzi, mais au centre apparaît un autre blason, quatre B entre les bras d’une croix, ceux de gauche à l’envers, en miroir de ceux de droite. Reste à les interpréter. Un panneau bilingue, sur le site (auprès du sarcophage que nous verrons plus loin et qui présente le même dessin), propose un texte grec, quatre mots commençant par la lettre B. Comme tout Grec d’aujourd’hui est censé avoir étudié le grec ancien, ce n’est pas commenté ni “traduit” en grec moderne. En revanche, pour les étrangers, après avoir de nouveau cité les quatre mots grecs, une traduction anglaise est donnée. Et là, surprise! D’énormes fautes! Ou bien le coupable est un anglophone qui possède mal le grec, ou bien c’est un Grec qui a fort mal étudié l’état ancien de sa langue maternelle. Je m’explique:

 

Le texte proposé est “Βασιλεύς Βασιλέων Βασιλεῖ Βοήθει”. Le panneau traduit en anglais “King of Kings Helps Reign”, ce que moi je traduis en français par “[le] roi [des] rois soutient [le] règne”. D’abord, le troisième mot grec désigne le roi, non le règne ou le royaume. C’est strictement le même mot que les deux précédents, avec une terminaison de datif, c’est-à-dire une valeur de celui à qui est attribué le soutien. Par ailleurs, le verbe signifiant “aider, soutenir” est un verbe contracte, dans lequel l’accent n’est pas le même à l’impératif (βοήθει) et au présent de l’indicatif (βοηθεῖ). Or avec son S final, l’anglais “Helps” est indubitablement à l’indicatif “soutient” alors que le mot grec est à l’impératif “soutiens”. À ces deux raisons linguistiques (car l’absence d’articles n’est pas choquante puisqu’il s’agit des initiales des mots principaux) on peut ajouter que le titre de Roi des Rois n’a jamais été celui de l’empereur byzantin ni celui de Gatteluzzi.

 

Ce qui m’amène à chercher une autre interprétation de ces quatre lettres. Le titre de Roi des Rois est souvent attribué au Christ qui, pour un chrétien, qu’il soit orthodoxe ou catholique, en tant que roi des Cieux est seul au-dessus des rois humains. Alors pourquoi ne pas faire entrer en jeu la croix autour de laquelle sont disposés les B? Ce cinquième mot, qui va être en fait le premier, permet de composer la phrase suivante: “Σταυρέ Βασιλέως Βασιλέων, Βασιλεῖ Βοήθει”, soir en français “Croix du Roi des Rois, soutiens le roi (soutiens notre roi)”.

 

Je suis conscient que cette discussion est sans intérêt aucun, et de plus incompréhensible, pour qui n’a pas étudié le grec ancien. Oui, je suis conscient que je viens de m’offrir un plaisir égoïste, qui me rappelle les pages et les pages que je rédigeais il y a… mais oui, quarante-et-un ans (déjà!!!), au sujet de l’établissement d’un texte ancien, pourquoi tel mot de ce manuscrit-ci plutôt que tel autre que l’on trouve dans cet autre manuscrit… Alors, toutes mes excuses les plus sincères à mes lecteurs…

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Du côté du sud, il y a encore une porte d’accès au kastro. Mais cette Porte Sud (au nom fort original) n’est plus utilisée. On ne peut plus aujourd’hui pénétrer dans le kastro qu’en empruntant l’Orta Kapu, la Porte du Milieu, puis successivement les portes génoise et byzantine.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Les murs du château suivent le relief du terrain, aussi leur tracé est-il très irrégulier. Les différentes époques de construction ou de modification apportent également leur touche de disparité.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Un panneau sur le site signale ce mur comme typique de la technique ottomane de construction, qui met en œuvre de petites pierres de forme irrégulière et beaucoup de mortier. En fait, nous verrons au cours de notre visite de nombreux exemples de ce style de maçonnerie ottomane (bain, medrese, poudrière, prison).

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Une rue pavée va de la Porte Sud à l’Orta Kapu en franchissant la Porte Byzantine et la Porte Génoise. En très mauvais état quand les travaux de restauration ont été entrepris, elle a dû être dallée de neuf pour pouvoir être ouverte aux visiteurs, mais en s’efforçant de respecter au plus près le style d’époque.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Au cours de la visite, on voit un grand mélange des époques. Ne sachant pas lire l’écriture arabe et aucun panneau du site ne m’y aidant, je ne peux dire ce qui est écrit sur la plaque de marbre de ma première photo ci-dessus. En outre, je ne peux pas non plus en identifier la langue, ce qui serait intéressant, car la langue de l’Islam, pour le Coran entre autres, doit obligatoirement être l’arabe. C’est pourquoi les terroristes, même s’ils sont nés en France, que leur langue maternelle est le français, qu’ils ont fréquenté les écoles françaises, crient “Allah akbar” en arabe en commettant leur crime. En revanche, dans l’Empire Ottoman, les Turcs se sont toujours exprimés en turc, une langue altaïque qui n’a rien à voir avec l’arabe, langue sémitique. Les premiers textes laissés par leurs ancêtres sont des inscriptions gravées rédigées dans ce que l’on appelle l’alphabet de l’Orkhon, du nom de la vallée de Mongolie où elles ont été découvertes, et qui datent du septième au dixième siècles. Initiés à la religion musulmane à partir du neuvième siècle, ils sont très largement islamisés au dixième siècle, mais ces Turcs venus d’Asie ont des traits fort différents de ceux des Turcs d’aujourd’hui, ce qui signifie qu’installés d’abord en Anatolie ils ont très fortement mêlé leur sang à celui des Perses, des Grecs, puis des Byzantins. Le nombre de personnes apprenant à écrire étant de plus en plus important, pour écrire leur langue ils ont alors adopté l’écriture de leur religion, l’arabe. Or les sonorités de la langue turque et celles de la langue arabe sont extrêmement différentes, de sorte que cet alphabet était très mal adapté. C’est au vingtième siècle que Mustapha Kemal, le futur Atatürk, qui parlait bien le français, a constaté que les sonorités en étaient plus proches de celles du turc, et c’est pourquoi son gouvernement a décidé en 1928 que désormais le turc s’écrirait en alphabet latin. Tout cela pour dire que cette plaque, qui est bien évidemment antérieure au vingtième siècle, et qui utilise l’alphabet arabe, peut être aussi bien du turc que de l’arabe, et que je ne suis pas capable de la lire…

 

On peut voir aussi, comme le montrent mes deux autres photos, des stèles funéraires musulmanes ou des pierres tombales chrétiennes. Parce que celle que je montre porte des inscriptions en latin, je suppose qu’elle est plutôt génoise que byzantine.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Nous voyons ici l’une des deux grandes citernes publiques, celle du château central qui occupe l’emplacement d’un bâtiment romain antique. Les trois compartiments voûtés communicants de cette grande construction de dix-sept mètres sur dix-neuf mètres cinquante à demi enterrée pouvaient contenir quatre cents mètres cubes d’eau réputée potable (?) derrière leurs murs revêtus de plâtre hydrofuge. Il y a en effet sur l’emplacement occupé par le château très peu d’eau de puits, alors qu’il est indispensable de prévoir des sièges qui peuvent être longs. On récupère donc toute l’eau de pluie qu’il est possible de collecter, à commencer par l’installation de conduites sur le toit et dans l’escalier de la citerne elle-même pour y faire arriver directement les eaux de pluie. Les archéologues ont repéré en divers endroits du kastro des segments de conduites souterraines témoignant de l’existence d’un réseau de distribution, qui n’a pas encore été compris ni décrit. Non seulement la rue principale comportait un caniveau de chaque côté, mais elle était construite en double pente vers le centre pour créer un troisième canal de ruissellement.

 

Il existe cependant sur la pente nord-ouest du château deux sources qui étaient sacrées pour les Byzantins, et dédiées à la Vierge Galatousa et à la Vierge Kastrini. Leur culte a été maintenu même après la conquête ottomane.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Outre les citernes publiques, il y a ici ou là quelques citernes privées, bien évidemment de dimensions beaucoup plus réduites, souterraines ou découvertes comme celle de ma photo. En effet, rien n’empêchait des particuliers de récupérer pour leur propre compte la pluie qui ne tombait pas en un lieu où elle était captée par les autorités. Au contraire, en cas de pénurie, cela pouvait constituer une ressource supplémentaire.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Immédiatement après la conquête ottomane, la totalité de la population turque résidait entre les murailles du kastro, mais très tôt la ville a commencé à se développer hors les murs. De ces constructions extérieures, on a plusieurs exemples, en revanche la maison ottomane de ma photo –ou ce qu’il en reste– est exceptionnelle à l’intérieur du château. Les pièces s’organisent de part et d’autre d’un espace central et communiquent entre elles, sauf une qui dispose de son propre accès à la rue, ce qui fait supposer qu’il s’agissait sans doute d’une boutique. Cette maison comportait sa propre citerne souterraine, avec une bouche de puits pour y puiser l’eau à l’aide d’un seau, et elle était également équipée d’une latrine à la turque.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Il y a sur le site du château deux fontaines ottomanes, dont celle de ma photo située près de la porte byzantine, afin que les voyageurs arrivant assoiffés et ayant souffert de la chaleur puissent se rafraîchir et se désaltérer. Mais évidemment les habitants des lieux pouvaient également venir y prendre de l’eau potable. Et puis, outre son utilité pour les ablutions rituelles obligatoires de l’Islam, une fontaine publique participe à la vie sociale en étant un point de rencontre.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

La première de ces deux photos ci-dessus montre en premier plan un tout petit bain, ou hammam, et en arrière-plan la medrese. Je vais donc parler de ces deux bâtiments successivement, en commençant par le mini-bâtiment au toit en voûte de ma seconde photo. Parce que dans l’épaisseur des murs on a découvert des passages pour la vapeur, on en a conclu que c’était un hammam. On sait que dans la civilisation islamique le bain est synonyme de méditation et de relaxation, mais aussi que la propreté corporelle est indispensable pour la prière, or nous sommes, nous l’avons vu, à proximité de deux bâtiments consacrés à la religion et à la prière, la medrese que ma photo montre toute proche, mais aussi le teke.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Nous voici donc à la medrese, établissement d’enseignement, où prédomine l’enseignement religieux. C’est, en fait, une sorte de séminaire islamique : on y enseigne le Coran, la langue arabe, l’astronomie, le droit. Elle a été fondée par l’amiral Hayreddin Barberousse (1478-1546), qui était né à Lesbos. On y trouve au rez-de-chaussée la cuisine publique et l’imaret qui est un asile pour les nécessiteux, et à l’étage les chambres des étudiants et de leurs professeurs; elles sont carrées, leur toit est en dôme, et elles comportent un buffet et une cheminée. Le coin nord-est de l’étage est un espace de prière.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

En suivant la rue principale à partir de la porte byzantine, nous sommes d’abord passés devant la medrese, puis devant le petit hammam, qui se trouvent sur le côté droit. Après, et sur le côté gauche de la rue, on arrive au teke, soit une sorte de monastère musulman, la résidence des derviches. Le hammam est donc situé entre la medrese et le teke, comme je le disais tout à l’heure, ce qui confirme son rôle religieux. À l’intérieur, on note la présence d’une cheminée sur le mur du fond, et la jolie coupole qui repose sur un support octogonal.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Plus loin et un peu à l’écart sur la gauche de la rue, ce grand bâtiment est la prison qui, plus tard, a été convertie en hôpital militaire. On la doit à l’architecte ottoman Musa-Baba (1630-1692) qui était de Lesbos. En 1771, lors de la guerre russo-turque, le patriarche Meletios y a été incarcéré. En raison de l’usage du bâtiment, la porte qui donne sur la cour centrale est renforcée par une sorte de tour. L’hygiène a été soignée: chacune des chambres est connectée par un conduit au caniveau qui court tout autour de la cour pour collecter les eaux usées du nettoyage.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

En face de la prison, de l’autre côté de la rue, nous trouvons la poudrière, où est installé un petit musée: j’y reviendrai tout à l’heure. Sous son toit de pierre, elle est constituée de trois halls. On voit sur ma photo l’escalier qui permet d’accéder au toit de pierre. Un autre escalier, à l’intérieur, descend vers un petit sous-sol.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Encore plus loin le long de cette rue principale, nous arrivons à ces ruines d’un bâtiment qui a été construit à l’époque Gatteluzzi pour être l’église du “Prodromos”, c’est-à-dire saint Jean Baptiste. Puis les Turcs sont arrivés, et dès 1462 ils l’ont transformée en mosquée, ils ont construit un minaret, ils ont aménagé un mihrab –l’endroit vers lequel on se tourne pour prier– que l’on voit de face sur ma seconde photo, et de dos sur la troisième. Un séisme a abattu le minaret en 1867. En ce dix-neuvième siècle, sur cet emplacement, a été construite une nouvelle mosquée, Kule Camii, dans un luxueux bâtiment sur deux niveaux, mais aujourd’hui il n’en reste que ces misérables ruines.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Près de cette mosquée église, on trouve ce sarcophage. Il est monolithe, c’est-à-dire taillé dans un seul bloc de marbre, et date de l’époque romaine. On y voit les quatre B byzantins dont j’ai (trop) longtemps parlé plus haut, et les arcs de cercle imbriqués des Génois, quoique la pierre, ancienne et fragile, se soit brisée sous le ciseau du sculpteur. Ce rapprochement entre les empereurs byzantins et les Latins qui les ont supplantés se justifie par autre chose que la conquête des uns sur les autres. En 1354, trois coempereurs règnent à Constantinople, Jean V Paléologue, son beau-père Jean VI Cantacuzène et son beau-frère Mathieu Cantacuzène. Jean V est en lutte contre les deux autres. Francesco Gatteluzzi lui propose alors son aide, prend Constantinople de nuit par ruse, et en remerciement reçoit pour épouse la sœur de Jean V Paléologue, Marie Paléologina qui lui apporte en dot l’île de Lesbos. Voilà pourquoi ces deux emblèmes se trouvent rassemblés. De ce fait, il est très probable que ce sarcophage romain ait été récupéré pour Francesco et sa femme Marie. En outre, on a pensé que si ce sarcophage avait été découvert près de l’église Saint-Jean-Baptiste, avec en outre vingt tombes de la même époque, ce devait être que l’église avait été prise comme chapelle funéraire de la famille Gatteluzzi.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

De l’autre côté de l’église par rapport au sarcophage, se trouvent les vestiges d’un bâtiment antique. En 1984, l’Institut Archéologique Canadien d’Athènes a entrepris sur le site du kastro des fouilles systématiques et a mis au jour en ce lieu un sanctuaire où étaient honorées déjà avant le quatrième siècle avant Jésus-Christ et jusqu’au début de l’époque romaine les déesses Déméter et Korè (Perséphone), conjointement avec Cybèle. Il y a été découvert –et c’est ce qui a permis d’identifier le sanctuaire sans aucun doute possible– des milliers de figurines en terre cuite, de lampes, de vases, de poids pour métier à tisser, etc. Il s’y trouvait aussi trois bandes de plomb gravées, destinées à être lues par les divinités des Enfers. Ce type de message s’appelle une defixio. Nous en avons déjà vu au cours de notre voyage, et j’en rends compte dans mon article intitulé “Le musée archéologique de Thessalonique. Les 19, 20 et 23 juillet 2012”, et une autre, encore bien plus intéressante et très émouvante dans mon article “Pella. Dimanche 15 juillet 2012”.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Au moment où la rue va franchir une porte pour tourner vers la droite en direction de la porte sud, nous la quittons pour aller vers la gauche, où se dresse le donjon, ou Tour de la Reine (la tour qui est à droite sur la photo), tandis qu’accolé à ce donjon, à gauche, se trouve une autre poudrière. Quant à la porte dans la muraille à droite, après l’avoir franchie en tournant vers la droite la rue passe entre les deux murailles pour aboutir à la porte sud.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Revenant sur nos pas et passant devant le sarcophage, nous arrivons juste à l’opposé du donjon. Là se trouve l’accès aux cryptes qui, comme l’indique leur nom (cryptos, en grec, signifie “caché”; et donc, “décrypter”, c’est révéler ce qui était jusqu’à présent caché), sont souterraines. Descendons-y, pour voir.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

L’endroit est impressionnant. Occupant environ six cents mètres carrés sous un toit voûté, il comporte de nombreuses pièces qui communiquent entre elles par des passages voûtés destinés à assurer la stabilité de la voûte du toit. De loin en loin, des trous dans le plafond procurent un minimum d’aération et de lumière. Une pièce comporte une citerne, une autre des latrines à la turque, d’autres encore étaient des espaces de stockage. Dans cet espace confiné et dissimulé, doté de commodités rudimentaires, on pouvait espérer résister durant un siège. Et puis après 1912, la château ayant été récupéré par le jeune État grec, une caserne de soldats a pris possession de ces cryptes.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Cette photo, je la place à la fin de la visite. Je devrais ne pas l’afficher, parce que… je ne sais pas ce qu’elle représente! Au moment où je l’ai prise, j’ai oublié de noter ce que c’était. Et puis maintenant j’ai beau examiner mon plan, une photo aérienne, la vue satellite offerte par Google Earth, je ne trouve pas la réponse à ma question, même en regardant l’heure à laquelle je l’ai prise, et la situant ainsi entre deux endroits bien identifiés par les photos qui l’encadrent… mais je trouve ses formes intéressantes, je l’aime bien, cette photo. Alors tant pis, je la publie quand même! Et à présent que la visite est terminée, je reviens au musée situé dans la poudrière.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Voyant les ruines du sanctuaire des déesses chtoniennes Déméter et Perséphone, je disais que des milliers d’objets hellénistiques et romains y avaient été trouvés par les archéologues canadiens. Ces objets sont désormais au musée archéologique de Mytilène, et j’en présenterai quelques-uns dans mon prochain article (Lesbos n°4). Et puisque le site n’a cessé d’être occupé aux époques byzantine, génoise et ottomane, on se doute bien que le sol a également livré des objets de ces époques, mais il est clair aussi que c’est la dernière période d’occupation qui a fait l’objet du plus grand nombre d’exhumations. Voici par exemple, ci-dessus, une petite lampe à huile verticale en céramique ottomane qui prend la forme d’un oiseau et date du dix-neuvième siècle.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014
Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Malheureusement, les objets présentés ne sont accompagnés que d’une très brève notice globale. Par exemple, “céramique ottomane”. Par ailleurs, un panneau qui parle des céramiques en général est illustré de dix-huit photos qui ont droit à un petit commentaire. C’est le cas de la lampe à huile précédente, qui est datée. Mais pour les objets qui ne sont pas sur ce panneau on reste sur sa faim. En comparant cette assiette à trois photos de trop petits fragments, je pense pouvoir la dire post-byzantine. Quant à cette cruche, les photos du panneau ne me permettent aucun rapprochement avec un fragment, si petit soit-il. Cependant je ne crois pas trop m’avancer en la disant récente, sans doute du dix-neuvième siècle.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Ces deux petits morceaux de céramique florale bleue figurent sur l’une des photos. Ils datent du seizième siècle, et sont dits “de type Iznik”. Mais cela, pour en avoir vu beaucoup à Istanbul, j’aurais été capable de le dire.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Le panneau s’intéresse surtout aux pipes ottomanes, puisqu’il en montre pas moins de huit réparties sur trois photos. Les Turcs étaient, et sont encore, de gros fumeurs. Tout comme les Grecs, d’ailleurs, et je me demande si cet usage des Grecs ne vient pas de leur longue intégration dans l’Empire Ottoman. En tout, plus de mille huit cents morceaux de pipes ottomanes ont été trouvés sur le site, datant du dix-septième siècle au milieu du dix-neuvième siècle, et parmi elles certaines sont des pipes à haschich.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Et puis il y a aussi dans ce petit musée un album de photographies anciennes. Cette photo-ci est intitulée “Occupation de Mytilène. Examen des femmes turques”. La photo, très sombre et très contrastée, ne permet pas de bien voir ce qui se passe, aussi l’ai-je passée par Photoshop pour fortement lui ôter du contraste et l’éclaircir, ce qui la gâche en tant que photo, j’en suis conscient, mais permet de voir un homme en train de palper une femme à travers ses vêtements. Cette “occupation” est visiblement celle des Grecs ayant pris possession de l’île pendant les Guerres Balkaniques et qui redoutent que ces femmes voilées et enveloppées de vastes vêtements dissimulant leurs formes ne soient porteuses d’armes qu’elles introduiraient dans le château. Mais on comprend que si elles désirent s’y introduire c’est parce qu’elles y demeurent encore, l’échange de populations n’a pas eu lieu. On voit, en regardant cette photo, que la crainte du terrorisme ne date pas de la dernière décennie.

Lesbos 03 : Le château de Mytilène. Jeudi 5 juin 2014

Et pour finir, cette photo qui prouve que si, sur mes photos du début de cet article, on voit des tours du kastro très fortement penchées ce n’est pas dû au fait que j’ai déclenché en perdant l’équilibre sur un pavé de travers. Ou alors le photographe avait trébuché sur le même pavé qui était déjà de travers il y a un siècle.

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Published by Thierry Jamard
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Angeline 04/04/2017 20:32

j'aime me promener ici. un bel univers. venez visiter mon blog. merci

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