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22 avril 2017 6 22 /04 /avril /2017 23:55
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Comme on le voit sur ma carte ci-dessus, nous voici tout au sud et à l’ouest de l’île de Lesbos, à Eresos, qui est l’une des villes existant déjà dans l’antiquité, et l’une des plus importantes de Lesbos déjà à l’époque, la troisième après Mytilène et Methymna. Dans la ville nous ne sommes pas sur la mer, mais à petite distance, sur la côte, nous verrons Skala Eresos, qui est un autre quartier de la même ville, celui du port.

 

On notera qu’Eresos est la ville natale du philosophe Théophraste, le disciple et collaborateur d’Aristote. La ville revendique aussi la naissance de Sappho, mais Mytilène la revendique aussi. N’étant pas présent au moment où sa mère a accouché d’elle, je ne trancherai pas le débat.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

En nous promenant en ville, nous sommes tombés sur ces ruines. La forme arrondie de ce mur qui s’inscrit dans le côté d’un rectangle évoque bien sûr une église chrétienne. Aucun panneau, aucune explication ne donne la moindre indication. Est-ce un monument paléochrétien? Ou bien médiéval, byzantin?

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

En tous cas, nous voyons ici l’entrée de l’église, et les belles mosaïques de sol qui ont malheureusement beaucoup souffert. Mais ce paon était magnifique.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Ailleurs, ce petit édicule semble bien être une église, ou plutôt une petite chapelle, comme on en voit partout en Grèce. Et comme la porte en est ouverte, nous entrons voir l’intérieur.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Eh bien non, ce n’est pas une chapelle. Ou plutôt, c’est une chapelle funéraire, ce qui n’est pas la même chose, puisque l’on n’y célèbre pas d’offices religieux. Il est clair qu’ici ce ne serait pas possible, puisque la liturgie orthodoxe exige que le prêtre soit, à certains moment de la célébration, caché à la vue des fidèles, dans le sanctuaire, c’est-à-dire la partie du chœur derrière l’iconostase. Et ici, il n’y a pas d’iconostase. La plaque explique: “Saint André, évêque de Crète, le grand hymnographe [=auteur d’hymnes], est né à Damas, est mort durant une navigation, le 4 juillet 740, alors qu’il revenait de Constantinople et a été enterré en ce lieu”.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Il y a à Eresos un petit musée archéologique fondé, dit la plaque, en 1858. Comme c’est très récent, seulement 156 ans, le conservateur, ou les archéologues, ou l’éphore des antiquités, n’ont pas encore eu le temps de placer quelques étiquettes explicatives. Peut-être, si nous repassons vers 2050 ou 2070, y en aura-t-il quelques-unes. Cela dit, il y a beaucoup de choses intéressantes, et qui le seraient encore plus si elles étaient datées, si l’on savait d’où elles viennent, et ce qu’elles représentent. C’est d’autant plus dommage que la dame qui garde les lieux est fort aimable et accueillante, tente d’expliquer ce qu’elle peut, montre des documents. Par exemple, cette tombe de terre cuite, comme Eresos a été habitée sans interruption de l’âge du bronze à nos jours, il est difficile au visiteur de la dater…

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Avoir extrait du sol ce cercueil de terre cuite pour l’exposer ici est une excellente idée, mais puisque nous sommes dans une ville importante, les tombes n’étaient pas isolées, il y a des cimetières, où l’on a trouvé de nombreuses stèles funéraires. Ce bas-relief d’un cavalier est ce que l’on appelle une tombe thrace, parce que c’est dans cette région du nord-est de la Grèce que cette représentation du défunt à cheval est traditionnelle, mais on en trouve dans toutes les régions du monde grec, et sous ces stèles ce n’étaient pas forcément des citoyens de Thrace qui étaient enterrés. Généralement, il y avait aussi un arbre avec un serpent enroulé sur le tronc ou dans les branches, mais puisque visiblement cette plaque est cassée juste derrière la croupe du cheval, on ne peut savoir si le bas-relief comportait d’autres éléments.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Cette plaque a été sculptée pour marquer la tombe d’un couple. On les voit avec une chèvre, probablement destinée à être sacrifiée. Sous leurs pieds, il y a une inscription, mais comme la partie gauche de la base est brisée, on ne peut dire ce qui y était inscrit, on ne voit que la dernière lettre des mots. En revanche à droite, c’est très lisible, on y voit deux noms, Kritolaos et Agathêméro. Et dessous, Chaïrete, c’est-à-dire réjouissez-vous, ou soyez heureux, formule habituelle de l’au-revoir que l’on trouve presque toujours sur les plaques funéraires grecques antiques.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Sur le socle de la plaque dédiée à cette défunte représentée assise sur un siège pourvu d’un coussin, et accompagnée d’une servante, on peut lire son nom, Nikarchis, suivi de la lettre Χ (khi, que l’on transcrit par kh ou par ch) mais le reste du mot manque. Et à elle il est dit Chaïre, c’est-à-dire la même chose, mais au singulier puisqu’elle est seule défunte.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Dans mon précédent article, consacré à Thermi et à ses sources thermales, je parlais de la déesse Artémis qui veillait sur les eaux et sur les patients. Mais il y a à Lesbos de nombreuses sources thermales, un peu partout. Et de même que dans les églises on n’est pas étonné de découvrir des dizaines, parfois même des centaines de petites représentations en argent d’une jambe, d’une oreille, d’une paire d’yeux, d’un enfant, voire d’un cheval, autour d’une icône de la Panagia ou d’un saint, de même il était fréquent à l’époque du paganisme d’offrir une représentation de la partie du corps qui a été guérie au dieu à qui l’on doit le miracle, Artémis à Thermi, Asclépios à Épidaure, etc. Nul doute que ces deux pieds sont une offrande votive pour une guérison. Le lieu où cette plaque a été trouvée n’étant pas indiqué, je ne sais si elle était dans le sanctuaire d’un dieu, ou auprès d’une source thermale, ou dans la tombe d’une personne qui avait été guérie de rhumatismes, d’ankylose, ou dont une fracture s’était bien remise.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Ici je suis très embarrassé pour dire ce qu’est cet objet. Ce n’est pas une pointe de flèche, c’est trop gros et, parce qu’un archer tire de nombreuses flèches avec son arc, chaque pointe n’est pas ouvragée ainsi. Ce peut être une pointe de lance, car le soldat enfonce son arme dans le corps de l’ennemi, puis l’en retire et la garde pour le prochain usage. Mais pour une pointe de lance, je ne la trouve pas très pointue, et je ne vois pas bien comment elle pourrait s’emmancher. Alors qu’est-ce? Je n’en sais rien.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Des objets comme celui-ci, j’en ai déjà vu deux ou trois dans d’autres musées, ce qui me permet d’en parler. C’est une mesure pour liquides ou grains. Lorsque j’étais jeune, on se rendait à la crèmerie avec un bidon d’aluminium, de trois litres si je me souviens bien, et la crémière y versait le lait qu’elle puisait dans sa grande bombonne avec une mesure, en aluminium également. Elle avait des mesures de différentes tailles. Dans les mesures de pierre comme celle que nous voyons, il y a un trou au fond de chaque mesure, que l’on bouche pour la remplir, et que l’on débouche ensuite pour faire couler ce que l’on a mesuré dans le récipient apporté par l’acheteur.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Au passage, je montre aussi deux vases, le premier représentant un canard, tandis que sur le second il y a de fringants chevaux attelés à un char. En principe, ce vase à figures noires est plus ancien que le vase blanc qui serait peut-être athénien.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Ce relief d’un visage féminin est remarquable de vie et de naturel. Parce que ses traits ne sont pas idéalisés, on peut imaginer qu’il représente non une déesse mais une personne réelle, et si c’est le cas c’est sans doute aussi un objet funéraire. Le regard, le mouvement des sourcils, la bouche, expriment la tristesse. C’est poignant.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Cette tête de femme est intéressante, elle aussi, mais je la trouve beaucoup moins expressive. Je la montre seulement parce que c’est un joli moulage à la coiffure sophistiquée.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Quoique brisée avec des morceaux manquants à la hanche et sur le côté, cette statuette est en pied. J’allais dire qu’elle semble hellénistique, et puis en l’écrivant je n’en suis plus du tout sûr…

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Encore une petite terre cuite avant de quitter le musée. Celle-ci est une kourotrophos, mot dont l’étymologie veut dire qu’elle nourrit un enfant. C’est la représentation, fort courante, d’une femme qui donne le sein à un nourrisson. La représentation est souvent formelle, mais ici je la montre parce que je la trouve beaucoup plus réaliste. Beaucoup moins formelle. D’abord, cette femme soutient l’enfant à demi étendu dans ses bras, et elle le regarde avec un demi sourire qui exprime sa tendresse. Et d’autre part lui, il met la main sur le sein en le tétant, dans un geste naturel. Je ne prétends pas que ce soit une œuvre d’art exceptionnelle, mais je l’aime bien.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Nous sommes descendus à Skala Eresou, près de la mer. Ces mots veulent dire l’Échelle d’Eresos. L’échelle? Oui, on utilisait des échelles pour charger et décharger les navires dans les ports, et dans les ports de l’Empire Ottoman où l’on parlait grec le sens de ce mot a glissé de cet accessoire à la désignation des ports où on l’utilisait. Et Eresos devient Eresou, avec la terminaison du génitif, c’est-à-dire du complément de nom (les guides et sites français ou anglais écrivent parfois Skala Eresos, ce qui est une faute grammaticale). Rien qu’à Lesbos on trouve aussi Nées Kidônies et Skala Néôn Kidôniôn, Sikouda et Skala Sikoudos, Sykaminiua et Skala Sykaminias. Ne nous en étonnons pas, car chez nous ces navires arrivaient à Marseille après leur traversée de la Méditerranée, et là on reprenait des échelles pour en débarquer les marchandises. Or en occitan une échelle se dit escala, de là vient le mot escale, le port où l’on s’arrête. Escale en français, Skala en grec, c’est la même chose. Désolé d’embêter mes lecteurs avec la linguistique, c’est ma marotte, c’est une maladie, mais la crise est maintenant passée (provisoirement!), revenons à notre visite.

 

Puisque la ville se dit le berceau de Sappho, elle a invité des artistes à travailler à l’honorer. Ce visage sculpté dans le marbre est censé la représenter, comme le disent les deux mots gravés Tῃ Σαπφώ (À Sappho). Cette œuvre est signée Palamaris et datée de 2006.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Autre œuvre dédiée à Sappho, cette pyramide de marbre sur un bloc de pierre brun jaune. Gravés dans le marbre, quelques vers de Sappho, que je traduis (c’est bon pour dérouiller mon vieux cerveau de rassembler mes souvenirs de dialecte éolien): “Les uns, c’est l’armée des cavaliers, d’autres celle des fantassins, d’autres encore celle des marins qu’ils trouvent être la plus belle sur la terre noire. Moi, c’est celle pour laquelle on ressent de l’amour”.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Et encore deux autres. Elle est originale, celle-ci, faite d’une silhouette de femme assise découpée. Je pense que c’est Sappho occupée à lire ou à écrire. Elle est d’autant plus belle qu’en se déplaçant on fait varier l’arrière-plan, tantôt Sappho est la mer, tantôt le ciel (ou moitié l’un, moitié l’autre), tantôt lorsque l’on passe de l’autre côté elle devient le paysage terrestre de Skala Eresou.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Terminons avec celle-ci. Extrêmement originale également, cette femme acéphale, très moderne avec ses jambes nues sortant d’une minirobe et le buste découvert. Mais j’avoue ne pas bien comprendre où est Sappho dans cette statue. Ce que l’on voit derrière elle, sont-ce des ailes, celles de la poésie lyrique ailée? Ou bien faut-il comprendre que cette poétesse du septième siècle avant Jésus-Christ était le précurseur des féministes d’aujourd’hui, qui s’affranchissent de vêtements qui les enserrent et dissimulent leurs formes, elle qui chantait la beauté du corps féminin?

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Juste une photo en passant, cette fleur est, si j’ai bien compris le panneau, le pancratium maritimum, ou lys de mer, une espèce protégée en risque d’extinction. On nous dit qu’il faut trois ans pour qu’une graine devienne un bulbe, et fleurisse. Pour cette raison on recommande de ne pas les couper, et de ne pas camper auprès des endroits où elles poussent. Ce qui paraît une précaution évidente! Fleur rare et protégée, voilà pourquoi j’ai pris et publié cette photo.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Tout au bout de la promenade, on arrive à cette église. Elle porte un drôle de nom, c’est la Panagia Minavra. Cette Vierge “Minavra”, si l’on tient compte de la déformation du mot par le dialecte éolien, évoque Minerve, la déesse romaine. Pendant des siècles et des siècles, et parfois même encore de nos jours, on a cru bon de “traduire” les noms des dieux grecs en noms latins. Vénus n’est pas grecque, elle est romaine, mais en parlant de la célèbre statue qui se trouve au Louvre on parle de la Vénus de Milo, pas de l’Aphrodite de Milo. Et dans les traductions des tragédies d’Eschyle, de Sophocle, d’Euripide, des comédies d’Aristophane, des épopées d’Homère, des Histoires d’Hérodote, etc., etc., Zeus devient Jupiter, Héra devient Junon, Arès devient Mars, et ainsi de suite. Non, non et non, on n’a pas le droit de traduire ainsi. Les Grecs croyaient en l’existence de leurs dieux, les Romains croyaient en l’existence des leurs. Si, donc, ils sont réels, et si l’on trouve chez les dieux d’un autre peuple des points communs avec ceux que l’on adore, alors on pense que ce sont les mêmes sous d’autres noms. Par conséquent, dans l’antiquité, les Romains en voyage à Athènes ou à Lesbos, priaient l’Artémis locale sous le nom de Diane, et les Grecs en voyage à Rome priaient la Diane locale sous le nom d’Artémis. Mais nous, aujourd’hui, nous savons bien que ces dieux ont (sauf Zeus et Jupiter, dont les deux noms ont la même étymologie, même si ce n’est pas visible au premier coup d’œil –mais j’ai fait tout à l’heure assez de linguistique pour ne pas rajouter une couche d’ennui pour mes lecteurs) des origines différentes et que ce ne sont pas les mêmes.

 

Ici en Grèce, cette Vierge “Minavra” est donc l’héritière d’Athéna, ce qui laisse supposer qu’en ce lieu se trouvait un sanctuaire de cette déesse, que le christianisme a investi. “Vierge”, en grec, se dit “parthénos”, et parce qu’Athéna est la déesse qui protège sa virginité son temple sur l’Acropole d’Athènes s’appelle le Parthénon. Et comme, selon la tradition chrétienne, Marie a été fécondée par le Saint-Esprit et est donc restée vierge, la transition était aisée. On peut imaginer les prédicateurs chrétiens expliquant à des gens qui étaient habitués à assimiler la Déesse Mère anatolienne à leur Rhéa, le dieu égyptien Ammon à leur Zeus, la déesse romaine Vénus à leur Aphrodite, que c’est en réalité cette Marie de Palestine qu’ils prient sous le nom d’Athéna, ou de Minerve puisqu’à l’époque de la christianisation Lesbos était complètement romanisée. Et puisqu’Athéna était la déesse de la sagesse, une déesse intelligente et réfléchie, c’était tout à fait le caractère que l’on prêtait à Marie. D’où ce nom de Panagia Minavra.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Cette icône, qui est sur l’iconostase à gauche, représente la Sainte Ceinture. Une tradition (légendaire) veut que la sainte Vierge ait tissé ses propres ceintures. Rien d’extraordinaire à cela, épouse d’un modeste charpentier, elle-même sans profession, elle n’était pas riche. De plus, les femmes dans l’antiquité passaient leurs journées à filer et à tisser puisque l’on n’achetait pas de vêtements de confection. Ce qui est plus difficile à croire est la suite. Lorsqu’elle est morte, saint Thomas était en Inde et n’a pu assister à son assomption, et là j’ai trouvé deux versions: selon la première, il aurait été transporté miraculeusement, par des anges, sur le Mont des Oliviers où l’attendait la sainte Vierge; elle lui aurait alors remis sa ceinture et il aurait, à ce moment-là, été le seul témoin de son assomption. Selon l’autre version, il ne pouvait pas croire à cette assomption invraisemblable de Marie à laquelle il n’avait pas assisté (on note que c’est déjà lui qui avait douté de la résurrection de Jésus et de son apparition aux apôtres dans le temple de Jérusalem), et à son retour à Jérusalem il aurait fait ouvrir la tombe où il pensait trouver sa dépouille, mais la tombe était vide et Marie lui serait apparue et lui aurait tendu sa ceinture.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Je viens de dire qu’il y avait plusieurs versions au sujet de la façon dont saint Thomas aurait reçu cette ceinture, mais ces versions ne concernent qu’une seule et même ceinture. Or il en existe plusieurs, de texture différente. Marie a vécu suffisamment longtemps, puisqu’elle avait environ seize ans quand elle a conçu Jésus, et qu’elle était présente au moment de sa mort, trente-trois ans plus tard, elle a donc pu avoir, au cours des années, plusieurs ceintures, mais il faudrait supposer qu’elle les ait collectionnées et que lors de son assomption elle ait donné tout le paquet à saint Thomas… Ces reliques, parmi beaucoup d’autres, sont restées en Palestine jusqu’à la fin du quatrième siècle, où elles ont été transportées à Constantinople du temps de l'empereur Arcadius (395-408). Et puis, parce que tout le monde voulait posséder cette Sainte Ceinture, on l’a partagée en plusieurs morceaux. Mais ce partage n’explique pas tous les fragments connus puisque, comme je le disais tout à l’heure, ils sont de texture différente, et dans des tissus différents. En revanche, leur datation à tous semble la même et correspond à l’époque de la vie de Marie, au premier siècle de notre ère. C’est ainsi que l’on peut en voir des fragments au monastère de Vatopedi au Mont Athos, au duomo de Prato en Toscane, à Bruges en Belgique et à Aix-la-Chapelle en Allemagne, et aussi en France au Puy-Notre-Dame en Anjou, et dans l’ancienne église collégiale, aujourd’hui paroissiale de Quintin, en Bretagne dans les Côtes d’Armor. J’ai trouvé sur Internet le dessin ci-dessus qui représente très fidèlement, paraît-il, le fragment de Quintin.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

À Skala Eresou, sur l’acropole, se dressait jadis un kastro, un château génois. Il en reste bien peu de chose aujourd’hui. Ma première photo ci-dessus montre le panorama avec au fond la ville, sur la colline les maigres restes du kastro juste au-dessus du port (la Skala), et en contrebas la petite église de la Panagia Minavra. On fait demi-tour sur les talons, et ma seconde photo montre le paysage de l’autre côté, qui ne permettait ni l’établissement d’une ville, ni l’aménagement d’un port. L’éventuel ennemi était donc bien sous la surveillance de ce kastro.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Lorsque nous étions au musée archéologique, nous avons un peu discuté avec cette très sympathique dame, et nous lui avons posé des questions auxquelles elle nous a dit ne pas savoir répondre, mais elle avait vu passer dans l’autre sens une personne qui savait tout sur Eresos et sur Lesbos en général, et qui n’allait pas manquer de repasser en sens opposé. Et c’est ce qui s’est en effet produit. La dame du musée nous a introduits auprès de l’autre dame. Une personne très cultivée, très intéressante, très sympathique, avec qui nous avons noué des relations amicales. Elle s’appelle Τζέλη Χατζηδημητρίου, ce qu’elle transcrit Tzeli Hadjidimitriou. Photographe, écrivain, elle a étudié la photo et le cinéma à Rome et a été photographe de plateau pour plusieurs films à Cinecittà. Qui est intéressé peut la trouver sur Google, d’où l’on est redirigé vers un article de Wikipédia qui lui est consacré, ainsi que vers de nombreux autres sites et vers une foule de photos.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

C’est donc notre nouvelle amie Tzeli qui nous a guidés vers ce kastro en nous commentant la longue histoire de l’île de Lesbos. Une partie de ce que j’ai écrit dans mes articles précédents, sur Mytilène par exemple, je l’ai appris de sa bouche.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014
Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Des bouts de murs cassés… a priori aucun intérêt… mais si, justement, parce qu’ils montrent des époques et des styles différents. On voit, sur la seconde photo, un appareil remarquablement soigné, et c’est lui le plus ancien, il est antique, tandis que l’autre date de la construction du château.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

En dehors de cela, il ne reste plus grand-chose de cette puissante construction. Mais en marchant il n’est pas rare de trouver sous ses pas un petit fragment de terre cuite. Et il faut avoir l’œil bien exercé pour savoir reconnaître s’il s’agit d’un morceau de tuile du château médiéval génois ou, puisque le site a été occupé depuis l’antiquité, si c’est une céramique grecque antique. Il faut noter que, d’une part, un petit bout de terre cuite de deux ou trois centimètres qui ne représente rien n’est pas très tentant pour le touriste, mais que d’autre part, celui qui y trouverait quelque intérêt n’est pas autorisé à l’emporter. Le prendre en main, le regarder de près, pourquoi pas, mais même le plus petit fragment est considéré comme une antiquité qu’il est strictement interdit d’exporter, et que contrevenir à cette interdiction expose le coupable à de très lourdes sanctions.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

Cette pierre circulaire sculptée artistement et avec soin et percée en son sommet de deux trous opposés d’où part, pour chacun d’eux, une fente de quelques centimètres m’intrigue. Quel a bien pu en être l’usage? Je n’ai pas pensé à demander à Tzeli ce qu’elle en pensait. Peut-être aurait-elle su répondre à ma question.

Lesbos 10 : Eresos. Dimanche 15 juin 2014

J’ai beaucoup parlé de cette Skala Eresou. Il est temps de terminer. Juste encore une photo, celle de cette façade de sarcophage qui a été incluse dans le mur comme une vulgaire pierre. Dans cet état, on ne peut savoir à quel défunt il a servi. Avec ses grandes croix, il est évidemment chrétien, mais il a pu être réutilisé après en avoir expulsé les ossements d’un précédent occupant. La branche inférieure des croix étant plus courte que la branche supérieure, on peut en déduire que cette pierre est posée le bas en haut.

 

Je voudrais, en terminant, citer un extrait des Correspondances d’Orient 1830-1831, de Joseph-François Michaud. Cet historien et journaliste a entrepris en 1830, à l’âge de soixante-trois ans, un grand voyage à Smyrne, à Constantinople, à Jérusalem, en Égypte et, au retour, il publie les lettres dans lesquelles il décrit son voyage et ses impressions. Or après Smyrne, il est passé par Lesbos et a fait une escale à Eresos. Nous sommes en juillet 1830:

“Bientôt sont arrivés nos pourvoyeurs qui nous ont apporté une cruche de vin et la moitié d’un mouton rôti qu’ils avaient trouvés par miracle au village d’Érisso [Eresos]. Nous nous sommes rangés en cercle sur le plancher autour de ces provisions, et les deux Turcs se sont assis à notre banquet. Quoique le vin de Lesbos ne mérite plus la réputation qu’il avait au temps d’Aristote, tous les convives et les musulmans eux-mêmes ne l’ont point dédaigné; et le vase d’argile, rempli de cette liqueur, a fait plusieurs fois le tour du festin. Après le dîner, on est venu nous dire que deux Grecs de Smyrne, passagers de l’Erminio [nom du navire sur lequel voyage Michaud] et un matelot de notre bord s’étaient introduits dans la maison de la femme abandonnée. À cette nouvelle, nous avons vu changer tout à coup le visage de nos hôtes musulmans. Ces hommes qui, un instant auparavant, riaient avec nous et savouraient le vin de Lesbos, ont pris une physionomie sombre et menaçante. Ils ne pouvaient supporter l’idée qu’une femme turque reçût la visite de chrétiens. Tous deux nous ont fait signe de retourner à notre bord, et se sont précipités hors de la maison pour conduire la femme chez l’aga. Après avoir fait de vains efforts pour apaiser la colère de nos hôtes, nous avons regagné notre navire. Et nous n‘avons pu savoir ce qui s’était passé et quelle rumeur avait troublé le village d’Érisso. À dix heures du soir, et par la nuit la plus obscure, nous entendons des cris sur le rivage; quatre matelots s’arment de fusils et vont à terre: peu de temps après, nous voyons entrer dans l’Erminio une femme voilée et vêtue à la turque, tenant un enfant dans ses bras; elle avait échappé aux poursuites dirigées contre elle, et venait demander un asile dans un navire chrétien. Tout le monde était impatient d’apprendre son histoire. Nous n’avions qu’un assez mauvais interprète, et tout ce que nous avons pu comprendre à ce que nous disait la pauvre Lesbienne, c’est qu’elle avait été mariée à un Turc dès l’âge de treize ans; qu’on l’avait forcée d’abjurer la religion grecque, et que son mari était officier de la garnison de Baba [le cap Baba est sur la côte asiatique, tout près des côtes nord de Lesbos]. On pouvait conclure de cela que la belle fugitive s’était dégoûtée de Mahomet et de son mari, et qu’elle voulait redevenir chrétienne […]. Nous nous intéressions tous au sort de la pauvre femme: on nous disait qu’en pareil cas, il n’y allait de rien moins que de la vie, et qu’elle pouvait être jetée à la mer, cousue dans un sac de cuir. La loi turque est formelle là-dessus; et de semblables condamnations ne sont pas rares dans l’empire ottoman. Le 14 juillet, au matin, deux primats grecs d’Érisso sont venus à bord de notre bâtiment pour réclamer la fugitive. On leur a répondu qu’on ne la connaissait pas; qu’on ne l’avait point vue. Les primats nous ont dit que l’aga les avait rendus responsables de ce qui pourrait arriver, si la femme ne se retrouvait point. Pendant qu’ils sont restés à bord, la malheureuse femme était couchée sur une natte dans l’entrepont; son petit enfant, balancé dans un hamac, tendait, en souriant, les bras au capitaine. Le lendemain, nous avons vu l’aga parcourir le rivage avec une escorte nombreuse: nous avons su qu’on avait fait des perquisitions dans les montagnes du voisinage, et qu’on avait promis cinquante piastres à celui qui ramènerait la jeune Lesbienne. La pauvre femme demeure avec nous à bord de l’Erminio, elle veut nous suivre à Constantinople pour y abjurer l’islamisme et briser toutes les chaînes que le Coran lui a données”

 

Et voilà. Prochaine étape, Anemotia.

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Published by Thierry Jamard
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