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25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 23:55
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Anemotia est mon onzième article sur Lesbos. Dans le dix-huitième, parlant de Methymna (ou Molyvos), j’aurai l’occasion de dire qui est Georgios Koukoulas. Pour aujourd’hui, il me suffira de dire que cet homme, exceptionnellement gentil et sympathique, nous a emmenés, d’abord à Anemotia, mais ensuite au-delà d’Anemotia, là où ni bien évidemment avec le camping-car, ni même avec la petite voiture de location que nous avons souvent utilisée, nous n’aurions pu accéder, si tant est que nous ayons été informés de ce dont aucun de nos guides ne parle, ni aucun dépliant ou catalogue touristique.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Et donc en ce dimanche matin, Georgios nous a embarqués dans son véhicule et nous a emmenés en premier lieu à Anemotia, un gros bourg aux belles maisons de pierre. Mais ce bourg est malheureusement en perte de vitesse et sa population est en baisse.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Ce grand et beau bâtiment est l’école. Et parce que le nombre de ses élèves a été jugé insuffisant, elle a été fermée. Telle qu’on la voit, elle peut témoigner d’une époque de splendeur hélas révolue.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Les portails de l’école, qui ne s’ouvrent plus, se couvrent de tags. Des tags sentimentaux: Sur ma première photo, le tag de gauche dit “Je t’aime”, suivi de six points d’exclamation, tant cet amour est intense. Et à droite, l’autre tag dit “Amour interdit”. Quelle tristesse… Quant à la deuxième photo, son tag adresse à l’être aimé une appellation tendre, “mon bébé”.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Ces panneaux indicateurs montrent les chemins opposés menant aux deux églises que nous allons visiter, Agios Georgios, du dix-septième siècle, et l’église de la Transfiguration du Sauveur.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Nous commençons par Saint Georges, Agios Georgios, le saint protecteur de notre aimable guide. Cette vieille église que nous allons visiter a fait partie des cent monuments dans le monde les plus en danger, selon la liste établie en 2008 par le World Monuments Fund's Watch. Selon le site du ministère grec de la culture, il y aurait une plaque attestant de sa construction en 1702. Ce qui, contrairement à ce que disait le panneau indicateur, est le dix-huitième siècle. Un siècle de différence, on n’est pas à cela près! Et il est avéré qu’un peintre du nom de Jean Chomatzas a été invité en 1702 à venir de Chios peindre les fresques de cette église.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Passant sous le porche de l’enceinte, je remarque au passage cette belle charpente. Et quoique je ne sois ni architecte, ni ingénieur, j’ai l’impression qu’elle est l’un des éléments en danger signalés par le World Monuments Fund.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

On a préservé ici, comme dans un certain nombre de monastères de Grèce qui ont été sous domination ottomane, le talanton, cette pièce de bois suspendue au plafond et que l’on frappait d’un maillet pour la faire résonner en guise de cloche, puisque les cloches étaient proscrites par l’État, dont l’Islam était la religion officielle, pour ne pas être en concurrence avec la voix du muezzin dans le minaret des mosquées.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Agios Georgios est une petite église, mais sa visite est fort intéressante, parce que ses murs sont couverts de fresques anciennes, comme cela est visible sur ma photo ci-dessus.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

L’iconostase elle-même est richement décorée. Par exemple, sur la porte centrale est peinte cette Annonciation dans un style très sobre, pas de Dieu le Père sur un nuage désignant Marie du doigt, ni de colombe du Saint-Esprit voletant dans sa direction selon les ordres du Père, mais Marie est debout, les mains croisées sur la poitrine en signe de soumission, tandis que l’archange Gabriel lui parle, avec un geste du bras.

 

Tout en haut de cette iconostase, il y a une galerie de douze hommes représentés dans des cadres. Quoiqu’aucun d’entre eux ne porte d’auréole, du fait de leur nombre je suppose qu’il s’agit des douze apôtres. Mais de là à identifier individuellement chacun d’eux…

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Sur ma photo où l’on voit l’ensemble de l’intérieur de l’église, qui est bien sombre, on a beaucoup de mal à distinguer, sur la droite de l’iconostase, à la droite du grand Christ, une icône sous laquelle pendent de petites plaques de métal. Ces plaques sont des ex-voto. Et sur le côté de l’icône est suspendu, absolument impossible à deviner sur ma photo sombre et réduite, cet objet de bois et d’argent que je reproduis en gros plan ci-dessus. On dirait que c’est un poignard dans son fourreau. Peut-être est-ce l’arme qu’a utilisée un fidèle pour se défendre d’un agresseur ou d’un soldat ottoman lors de la Guerre d’indépendance, et que son propriétaire a offerte ici, attribuant à un saint d’avoir ainsi pu conserver la vie.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Mais puisque j’ai annoncé des fresques sur les murs, venons-y. Par exemple ce saint cavalier n’est pas saint Georges, comme on l’aurait attendu dans une église à lui dédiée, mais saint Dimitri. En effet, ce n’est pas un dragon qu’il terrasse, mais un ennemi. Et pas trace d’une princesse délivrée. La dévotion au saint lui vaut de recevoir une couronne de feuillages et de fleurs suspendue au-dessus de son visage.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

1702. Trois siècles, certes ce n’est pas rien, mais ce n’est quand même pas très vieux. Or certaines des fresques sont en piteux état. Cela justifie bien, là encore, le classement de monument en danger. Quand on voit l’état de conservation des fresques de Cnossos en Crète, ou de celles d’Akrotiri à Santorin, qui accumulent trois millénaires et demi d’âge, sans parler des grottes de Lascaux et compagnie, on se dit qu’il y a sûrement quelque chose à faire pour sauver celles de cette église.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Heureusement, nombre d’autres fresques sont encore en bon état de conservation. Mais ce n’est pas réjouissant de voir les supplices infligés aux martyrs, comme celui-ci.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Fresque traditionnelle dans le monde orthodoxe, saint Constantin, premier empereur romain chrétien, qui a instauré la liberté de culte dans l’Empire et sa mère sainte Hélène. Le bas de la fresque est très abîmé, mais heureusement le plus important, les visages, est en bon état. Ils sont sévères, dignes. On ne peut pas dire qu’ils aient l’air de bons vivants, surtout Constantin!

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Généralement, la composition des Dormitions de la Panagia sont horizontales, les personnages étant en ligne derrière le lit. Ici, cette composition en demi-sphère est originale, et elle donne plus de relief, plus d’importance au corps de Marie. J’aime bien la façon dont est ainsi renouvelé le sujet, qui doit toujours présenter les mêmes personnages.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Laissons maintenant l’église Saint-Georges et allons voir l’église de la Métamorphose (Transfiguration) du Sauveur. C’est un édifice beaucoup plus moderne, puisqu’il a été construit en 1885 et restauré dès 1926, seulement quarante-et-un ans plus tard. Les dates sont indiquées sur cette petite plaque de marbre qui est insérée au-dessus du portail (la troisième de mes photos ci-dessus). Peut-être l’église avait-elle souffert de la guerre, ou d’un événement naturel comme un tremblement de terre. C’est une grande église, qui, comme l’école, témoigne de l’importance passée d’Anemotia, surtout si l’on considère qu’Agios Georgios absorbait une partie des fidèles.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Même si cette église n’a pas le charme des édifices plus anciens, elle en impose par la majesté de son architecture.et par la richesse de son ameublement, en particulier de ces stalles de ma première photo. Il y a de la recherche dans le dessin de ces chapiteaux ioniques, mais ils n’ont aucune grâce, ils semblent trop fluets en relation avec la taille des colonnes qu’ils surmontent.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

J’aime beaucoup m’attarder devant les Annonciations. En effet, ce sujet si classique peut être interprété de mille façons, non pas tant pour l’ange (mais un peu quand même) que pour la façon dont la Vierge reçoit la nouvelle. Cela va de ce tableau de Lotto que j’ai vu en Italie (voir mon article Recanati, Museo Civico. Mardi 16 avril 2013), où l’ange qui vient de se poser a encore sa robe volant dans le courant d’air, et où l’Annonciation affole Marie, et même un petit chat s’enfuit, jusqu’à cette Annuziata d’Antonello da Messina (voir mon article Palerme : musée sicilien et palais des Normands. Vendredi 9 juillet 2010), dont le visage est serein mais impénétrable, et qui lève à demi une main ouverte en un geste que chacun interprète à sa manière. Ici, dans cette église, nous trouvons la traditionnelle colombe du Saint-Esprit, mais je trouve l’ange fort peu expressif, et Marie, les mains plaquées sur la poitrine, la tête penchée, est soumise à la décision de Dieu et à la tâche dont elle est chargée, mais cette soumission totale et indiscutée semble la priver de toute réaction personnelle, de toute émotion.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Ma photo montre la scène qui justifie le nom de l’église, c’est la Transfiguration de Jésus, qui apparaît dans sa gloire entre Élie et Moïse alors qu’il avait emmené avec lui ses disciples Pierre, Jacques et Jean. Comme dit le texte de l’évangile, “les disciples tombèrent sur leur face et furent saisis d’une grande frayeur”. L’artiste a bien représenté, au pied de la montagne, cette situation des disciples. Mais ensuite, “ils levèrent les yeux et ne virent que Jésus seul”. Alors je ne m’explique pas cette foule de saints aux pieds de Jésus sur les flancs de la montagne. Le peintre n’a pas bien lu l’évangile!

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Et encore deux fresques avant de remonter en voiture avec notre ami Georgios. À droite, bien que nous soyons dans une église moderne, le Christ est représenté en empereur byzantin, vêtement somptueux et couronne d’or. Autour de lui, on identifie bien sûr les quatre évangélistes, de part et d’autre de sa tête il y a un petit homme et un aigle, ce sont saint Mathieu et saint Jean, de part et d’autre de ses pieds un lion et un bœuf, ce sont saint Marc et saint Luc. Le lion a un visage tellement humain, il est si drôle, que je ne résiste pas à l’envie de le montrer en gros plan.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Nous avons quitté Anemotia, nous montons dans la montagne par un chemin non revêtu. Le panneau indique “Christ, source qui donne la vie”. Il y a donc par là une source sacrée, sans doute comme cela arrive souvent une source à laquelle les païens, dans l’antiquité, attribuaient des vertus bienfaisantes et où ils voyaient des nymphes ou d’autres divinités, et que le christianisme a adaptée à la nouvelle doctrine. Nous descendons de voiture devant une sorte de long abreuvoir de ciment dans lequel coule l’eau de la source. Cela ne donne guère une impression de sacré, mais après tout ce n’est pas le contenant qui compte, car dans l’évangile de saint Jean Jésus dit à la Samaritaine “celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif, et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle”.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Mais ce n’est pas tout. Nous devons continuer à pied, car il n’y a plus de route, ni même de chemin, juste un sentier à peine visible. Il est évident que si nous n’étions pas guidés nous serions complètement incapables de trouver la Krifi Panagia que nous allons découvrir. La montée dans la forêt est très belle, et en ce mois d’avril le temps est doux et agréable, mais cette montée sous le rude soleil de juillet ou d’août, même sous le couvert des arbres, serait… chaude! Nous nous contentons d’admirer le paysage en suivant notre guide.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Et puis, soudain, bien caché derrière de grosses roches, en contournant des arbres, on découvre qu’au sol il y a quelques pierres taillées, plates. Nous arrivons à la Krifi Panagia. Le Υ grec est souvent, de nos jours, transcrit phonétiquement par un I, et ce F de Krifi, c’est la façon moderne de transcrire le Φ (PHI) grec, la lettre que l’on trouve dans Philippe, phosphore, etc., et lorsque le mot est écrit avec Y et PH, on comprend mieux sa relation étymologique avec le verbe kryptô, “je cache”, la crypte étant le sous-sol caché des églises. Et la Κρυφή Παναγία (Kryphê, ou Krifi Panagia), c’est la Sainte Vierge Cachée. Oh oui, elle est bien cachée!

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Je m’en voudrais de critiquer la généreuse piété de ce Michaïl Tarani qui, en 1995, a offert cette petite chapelle moderne, mais… elle a beau être petite, elle n’est pas discrète dans la forêt. Certes, elle est à bonne distance du chemin, elle est perdue dans les arbres et les rochers, mais elle détruit un peu la magie du lieu. Mais je suis conscient que ces mots que j’écris ne sont pas ceux de l’Orthodoxe qui désire venir prier et trouve plus commode pour cet usage cette chapelle, qu’une grotte étroite et obscure.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014
Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Car la grotte ancienne, en voilà l’entrée. En certaines occasions, elle conserve un rôle de sanctuaire, car ces sièges de plastique, à la porte, en témoignent.

Lesbos 11 : Anemotia. Dimanche 22 juin 2014

Et dans ce tout petit sanctuaire, malgré l’existence de la chapelle neuve, les gens viennent encore prier la Vierge et lui offrir de petites icônes et divers objets qui, même s’ils sont dépourvus de valeur marchande, ont au moins la valeur du cœur qui les offre. Et je trouve cela touchant. Il y a cependant une icône en argent, et dans la chapelle moderne qui, elle aussi, est ouverte à tous vents, il y en a plusieurs. Les Grecs, dans l’ensemble, sont honnêtes (ne pas payer ses impôts n’est pas considéré comme une fraude, comme une malhonnêteté, mais prendre à autrui ce qui lui appartient, cela c’est un vol est ce n’est pas admissible), et comme on peut le constater, même si beaucoup de gens se débattent dans des difficultés économiques insurmontables, pour rien au monde on ne volerait la Panagia, ou agios Georgios, ou Agios Dimitrios, ou n’importe quel autre saint.

 

Après un moment de contemplation de cette grotte bien cachée et du somptueux paysage, nous redescendons vers la voiture. Au revoir Anemotia, et merci Georgios.

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Published by Thierry Jamard
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