Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 avril 2017 5 28 /04 /avril /2017 23:55
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

À quelques kilomètres au sud de Methymna / Molyvos, la route nous mène à Petra, en bord de mer, et de là, en s’éloignant un petit peu dans les terres en direction de l’est, on atteint le village de Petri. Et c’est de ces deux agglomérations que je vais parler aujourd’hui.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

En fait, je parlerai surtout de Petra, me contentant d’évoquer Petri en quelques mots. En regardant la première photo ci-dessus, on voit que Petri, là-haut dans la montagne, est un tout petit village, alors que Petra s’étend le long de la côte et exhibe fièrement, sur la grosse roche qui lui vaut son nom, une grande église. C’est surtout sa position, et sa vue, qui sont attractives dans ce village.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Nous en venons donc (déjà!) à Petra, où certains habitants nous ont affirmé que, sur le chemin de Troie où les Grecs allaient livrer bataille pour récupérer la belle Hélène, Achille s’était arrêté à Petra et s’était désaltéré à une fontaine de la ville. Il n’y a donc plus aucun doute, la Guerre de Troie ne peut plus être considérée comme légendaire, elle a bien eu lieu si Achille s’est désaltéré à Pétra en allant combattre les Troyens.

 

Nous allons commencer par cette église perchée sur son rocher, qui est l’attraction la plus visible, mais pas la seule, quoique les guides et les sites passent rapidement sur le reste, ou l’ignorent complètement. Cette église est dédiée à la Panagia Glykofilousa (le mot doit paraître difficile à ceux qui le citent, parce que, sans aucune raison, on trouve le Y à n’importe quelle place, le S est parfois redoublé, etc.), la Παναγία Γλυκοφιλούσα, qui n’est pas, comme le dit un site en anglais, Our Lady of the Sweet Kiss, Notre-Dame du Doux Baiser. La Panagia, oui, c’est Notre-Dame, mais l’adjectif γλυκός (glykos) signifie doux, c’est donc la Vierge qui aime tendrement. Elle est représentée regardant tendrement Jésus, mais les icônes, les statues, ne la montrent pas l’embrassant.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Ce dont tout le monde parle, et qui est donc considéré comme essentiel, c’est qu’il faut monter 114 marches taillées dans le roc. Puisque c’est essentiel disons-le aussi (quoique je ne les aie pas comptées). Allons-y, grimpons. Le sommet est à une quarantaine de mètres. La roche est impressionnante à voir, mais ce n’est quand même pas l’Himalaya.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Il est une légende qu’aucun des livres que j’ai consultés ne raconte, ni aucun guide, mais qui est racontée dans un seul et unique site Internet. J’ignore donc si elle s’applique vraiment à cette église, et la découvrant alors que je ne suis plus à Lesbos depuis longtemps je ne suis pas en mesure de poser la question aux habitants de Petra. Mais elle est intéressante, alors je la rapporte: Il était une fois un pieux capitaine de navire qui avait toujours dans sa cabine une icône de la Vierge. Drossé par une tempête sur la côte de Petra, il s’aperçoit soudain que sa chère icône a disparu. Or, le soir, il voit au sommet de cette roche une étrange lumière qui semble flotter entre ciel et terre. Intrigué, il monte voir le phénomène, et découvre son icône posée devant une lampe allumée. Il la rapporte à bord du navire, mais voilà que, plusieurs fois, le mystérieux phénomène se reproduit. Aucun doute, c’est un signe miraculeux, la Vierge a souhaité lui signifier qu’elle désirait avoir en ce lieu une sanctuaire à elle consacré. Et notre pieux capitaine a fait élever au sommet de la roche ainsi indiquée une petite église.

 

Même si ce récit n’est qu’une légende, je ne sais si lorsqu’en 1609 a été construite ici une grande église, une ancienne petite église l’a précédée. C’était le catholicon d’un couvent de femmes. Je lis que le style de cette église se rattache à la période génoise, ce qui est impossible si les Ottomans ont pris l’île aux Génois en 1462 et que l’église a été construite 147 ans plus tard. Au style peut-être, pas à la période. Par ailleurs, des restaurations accompagnées de profonds remaniements sont intervenus en 1747.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

La date de 1609 est donnée un peu partout pour la construction de cette église. Or voilà que cette pancarte titrée “Saint Pèlerinage de la Panagia Glykofilousa de Petra” annonce “Fondation de l’église, 16e siècle”. Or 1609, c’est le dix-septième siècle, pas le seizième. Serait-ce une allusion à une église précédente? Celle de notre pieux capitaine? Il est vrai que les incursions de pirates avant et après la conquête ottomane du quinzième siècle pouvaient justifier la construction d’une église fortifiée en un lieu difficilement accessible et donc plus aisément défendable, ce qui plaiderait en faveur d’une date antérieure, dès la fin du quinzième siècle ou au début du seizième siècle.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

On n’aura pas manqué de remarquer, dans ma série de photos précédente, une tête sculptée dans une pierre très blanche, juchée au-dessus de l’entrée. Je la reproduis ici en gros plan. Et si l’on a regardé de très près la première des trois photos de cette même série de photos précédente, on aura peut-être distingué une tête sculptée en bas-relief dans un angle du mur. C’est elle que je reproduis en gros plan ici. Et puis il y a aussi ce buste les bras croisés sur la poitrine, et quelques autres sculptures de la même inspiration, que je ne peux pas toutes reproduire ici. L’explication ne m’en a pas été donnée, mais je les trouve amusantes.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Avant d’entrer, mon regard est attiré par cette espèce de blason qui représente un aigle tenant dans son bec, non un fromage comme Maître Corbeau, mais une pancarte donnant la date de 1840. Ce qui ne correspond ni au seizième siècle de la pancarte, ni à la fondation de 1609, ni à la restauration de 1747, et nous emmène d’un coup en plein dix-neuvième siècle. Et celle-ci n’est pas rapportée par des commentateurs distraits ou ignorants, elle a été gravée dans la pierre par quelqu’un qui devait savoir en quelle année il était. Alors que s’est-il passé en 1840? Il semblerait que ce soit la date d’une reconstruction, l’église actuelle, telle que nous la voyons, donnant l’impression de n’être guère ancienne.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Comme la plupart des églises orthodoxes, celle-ci présente une profusion d’objets. Au plafond, pendent d’imposants lustres de cristal et une multitude de lampes de cuivre. Et bien sûr cet emplacement destiné à recevoir les petits cierges de cire vierge offerts par les fidèles qui viennent embrasser les icônes et réciter une petite prière. L’intense fréquentation de cette église par les pèlerins se remarque au fait qu’il a fallu prévoir au-dessus de ce meuble un tuyau d’évacuation des fumées coudé vers l’extérieur…

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

La chaire du métropolite (l’évêque orthodoxe) est un remarquable ouvrage de bois sculpté. Et j’aime particulièrement les lions qui veillent, de part et d’autre de la seconde marche.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Cette chaire suspendue mérite aussi d’attirer l’attention. Elle est décorée de panneaux peints. Sur ma photo, le panneau de droite représente Jésus. Pour celui du milieu, si je n’avais pas lu autour de sa tête les mots grecs qui signifient “Évangéliste Marc”, j’avoue que je ne l’aurais pas reconnu, parce que le lion ailé près de lui a une tête tellement humaine, avec une barbe et les yeux levés au ciel, que je l’aurais pris pour le symbole de saint Mathieu… En revanche pas de doute pour celui de gauche, il est dit que c’est “l’évangéliste Jean le Théologien”, car son aigle à lui est bien reconnaissable.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Encore un exemple de la richesse du travail du bois dans cette église. Les artisans sont parvenus à en faire de la dentelle.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

La porte centrale de l’iconostase est décorée d’un grand Christ qui sort d’un calice, mais juste à côté il y a une icône de la Vierge à l’Enfant revêtue d’argent repoussé, et un grand nombre de petites plaques d’ex-voto en constellent les bords. Tous ces gens ont sollicité une grâce de la part de Marie, et sont venus la remercier d’avoir exaucé leur vœu. Cette icône est très sombre, mais je l’ai bien observée, et je ne crois pas que le regard de la Mère sur l’Enfant, la position de l’Enfant dans les bras de la Mère, justifient l’appellation de Glykofilousa. Je suppose donc que l’icône qui justifie l’appellation de l’église doit se trouver ailleurs.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Et par exemple ce pourrait être cette icône, la Panagia Glykofilousa, posée sur une tablette juste en-dessous de la grande icône. En effet, la position joue contre joue est nettement plus tendre, même si en fait le regard de Marie est plutôt sévère, et si le visage de Jésus est peu amène.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Regardons encore quelques icônes. Cette porte est peinte d’un saint Dimitri, agios Dimitrios terrassant un ennemi, qui selon la tradition serait un certain gladiateur qui aurait tué de nombreux chrétiens convertis par saint Dimitri.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Il y a toute une série de ces précieuses icônes peintes sen frise sur des panneaux de bois. Ici nous voyons Salomé apportant la tête de saint Jean Baptiste (le Prodromos). Impossible, malheureusement, de supprimer de ma photo cette corde qui passe en travers de la peinture.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Avant de quitter cette église et de redescendre vers la ville, encore deux images de sculptures. Ces anges qui ne semblent guère anciens sont assez peu expressifs, en revanche ce dragon aux ailes en forme de flammes et à la gueule aux crocs acérés est impressionnant.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Nous voilà de retour dans la ville basse. J’aurai l’occasion, dans mon article Lesbos 18, de dire la longue période où Methymna a été notre lieu de résidence. Or lorsque, de cette ville, on se dirige vers l’ouest de l’île, on passe par Petra, la route longe alors la mer, et lorsque l’on se dirige vers Kalloni au sud, et même vers Mytilène à l’est, la meilleure route passe encore par Petra, mais on évite la ville en la contournant par l’est. Et c’est très bien comme cela, parce que le centre est libre de voitures et comme les gens préfèrent passer leur temps sur la plage c’est la promenade de bord de mer qui est infestée de boutiques à touristes et le centre a conservé un aspect traditionnel tout à fait sympathique. C’est là, au pied de la grosse roche, que se trouve la petite église Agios Nikolaos, Saint-Nicolas. Comme cela, de l’extérieur, elle ne paie pas de mine, mais il faut y pénétrer.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

C’est alors que l’on voit des merveilles. Cette petite église discrète qui date du seizième siècle est décorée, sur tous ses murs, d’admirables fresques qui datent de trois périodes successives, depuis l’époque de sa construction et jusqu’en 1721, ces dernières étant de Nicolas Fitzis, un peintre que l’on avait fait venir du Péloponnèse. Dans mon précédent article, qui portait sur Anemotia, j’ai évoqué ce World Monuments Fund's Watch qui, en 2008, a listé les cent sites les plus en danger dans le monde, et cette église en fait partie, hélas.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Dans le sol en dalles de terre cuite assez bien conservées, on trouve ici ou là une pierre de marbre. L’explication en est qu’il y avait là une basilique paléochrétienne que l’on a remplacée, non sans en réutiliser quelques éléments.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

L’iconostase, en bois sculpté et richement doré, est couverte d’icônes. Seize dans le registre supérieur, seize sur une seconde ligne, puis quatre grandes de part et d’autre de la porte royale qui elle-même en supporte quatre. C’est un éblouissement. Celles des photos ci-dessus sont dans le registre supérieur, qui représente des scènes des évangiles. Elles sont un peu abîmées et, je le reconnais, ma photo de la Dormition n’est pas très bonne, mais parce qu’elles sont très belles je tiens à les montrer

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

En-dessous, les seize icônes représentent des personnages individuellement. Ici, ce sont saint Pierre et la sainte Vierge. Comme on peut le constater sur ma photo qui donne une vue générale, les huit saints de la moitié droite regardent vers la gauche, et inversement.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Devant l’iconostase, deux grands candélabres de marbre qui datent du seizième siècle dressent leur très fine silhouette et supportent des bougies de cire vierge.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Quant aux fresques, elles sont si merveilleuses que j’ai eu beaucoup de mal à n’en sélectionner que quelques-unes, mais je les montre sans tenir compte de leur date de création, car nulle part je n’ai trouvé d’indication sur la période, parmi les trois, à laquelle elles se rattachent. D’abord, sur cette voûte, on peut admirer la profusion de la décoration. Ce que montre le gros plan de la troisième photo, λειτουργία, (liturgie), c’est la messe.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Il y a déjà six ans que le World Monuments Fund a tiré la sonnette d’alarme, et il semble bien que rien n’a été fait pour tenter de sauver ces fresques. On peut encore apprécier cette Annonciation, mais elle s’efface dangereusement.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Comme dans beaucoup d’églises, les fresques sont divisées en petits rectangles qui juxtaposent des scènes de la vie de Jésus et de la vie des saints. Ici, on identifie bien saint Thomas mettant sa main dans le côté du Christ qui apparaît après sa résurrection, car il était absent lors de la première apparition et il avait refusé de croire ce que les autres apôtres lui avaient raconté.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Le haut de la fresque de ce saint Georges est totalement détruit, et ici ou là certaines parties ont souffert. Le dragon qu’il terrasse est effrayant, et en croupe il a placé la petite princesse qu’il sauve du monstre. Mais elle est bien petite par rapport à lui, comme dans les bas-reliefs votifs de l’antiquité on reconnaissait le dieu à sa taille beaucoup plus grande que celle des fidèles qui lui apportent des offrandes. Pourtant, saint Georges n’est pas Dieu!

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Nous nous devions de trouver une fresque de saint Nicolas, puisqu’il est le patron de cette église. La mer est agitée, et l’on aperçoit, tout à droite, un homme qui se débat dans les vagues. Mais saint Nicolas est le protecteur des navigateurs, et il va sauver ce malheureux.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Et pour finir quelques-uns des saints qui ceinturent la nef. D’abord, sainte Cyriaque et sainte Parascève (en grec, Paraskevi), ensuite les deux frères médecins qui ne faisaient pas payer leurs patients pauvres, saints Côme et Damien, dits les Anargyres (sans argent), puis sainte Catherine et enfin sainte Barbara. Mes gros plans, pour les deux dernières, permettent d’apprécier la façon dont sont rendues les expressions des visages.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Quittons la jolie petite église Saint-Nicolas. Il nous reste encore à visiter à Petra l’archontiko Vareltzidaina. Un archontiko, c’est une sorte d’hôtel particulier, une maison noble de ville; quant au nom, c’est une traduction libre, en grec, du nom du dernier propriétaire, un Turc marchand de vin qui s’appelait Bardaktsoglou (en turc, un tonneau se dit bardak et en grec βαρέλι [vareli]). Et cet archontiko, que l’on date d’immédiatement après 1790, est l’un des rares exemples qui survivent de l’architecture urbaine de Lesbos de la fin du dix-huitième siècle et du début du dix-neuvième.

 

Lesbos conserve des traces assez nombreuses de son habitat dans l’antiquité et jusqu’aux basiliques paléochrétiennes, mais après il y a un grand vide archéologique jusqu’au quatorzième siècle (à part deux constructions byzantines dans le nord-est de l’île), quand les Génois puis les Ottomans ont fortifié et mieux protégé les villes, ce qui a permis une reprise de la construction. Le vrai renouveau culturel est intervenu au seizième et au dix-septième siècles.

 

Plus tard, il y a eu la guerre russo-turque de 1768-1774. Après avoir détruit la flotte turque à Çeşme, les Russes ont été un temps bloqués devant les Dardanelles, et ont occupé Lesbos. Quand a été signé le traité de Küçük Kaynarca (prononcer Kaïnardja) en 1774, ils ont évacué l’île, mais les Turcs, vaincus, ont dû faire des concessions, parmi lesquelles il était dit que les îles qui avaient été prises par les Russes seraient désormais exonérées d’impôts. Et cette clause du traité a très largement profité à Lesbos et à son économie, est apparue une classe de bourgeois qui se sont beaucoup enrichis grâce à un commerce devenu fructueux. D’où la construction de résidences confortables comme cet archontiko.

 

Après le départ des Turcs dans les années 1920, le bâtiment a été abandonné et s’est dégradé. Quand on a pris conscience qu’il représentait une richesse patrimoniale, on a entrepris, en 1963-1965, une première restauration. Une seconde restauration, plus achevée, comportant un renforcement, a été menée en 1999-2000, et on a pu alors ouvrir les lieux à la visite du public. Les matériaux d’époque et les méthodes de construction ont été respectés dans toute la mesure du possible, mais le bâtiment étant ouvert aux touristes il a bien fallu l’équiper de l’électricité aussi sobrement que l’on a pu.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

De nombreux panneaux permettent de comprendre l’histoire de l’architecture à Lesbos, la vie économique et culturelle, etc., et il y a entre autres cette coupe en élévation de l’archontiko où nous nous trouvons, qui est typique de tout ce que l’on a fait à cette époque dans les Balkans. Il complète de façon fort utile la vue que nous avons eue de l’extérieur du bâtiment. Le rez-de-chaussée, en pierre, rappelle l’architecture rurale défensive. Il est réservé au stockage des réserves, et aux domestiques. Le premier étage est fait de matériaux beaucoup plus légers et adaptés à la vie urbaine de cette époque. Le côté du nord, où sont les pièces d’hiver, est lui aussi fait de pierre, mais en face, les pièces d’été sont construites en bois revêtu de plâtre permettant d’y peindre des fresques. Et nous avons aussi remarqué sur la façade un petit balcon, c’est là que s’installaient les musiciens qui jouaient lors des réceptions.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Le rez-de-chaussée n’aurait pas présenté grand intérêt pour la visite, aussi y a-t-on installé la réception du public. Nous allons rapidement monter à l’étage pour voir où et comment les gens vivaient.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

La maison musée propose aussi ce plan, que je reproduis parce qu’il permet de se repérer. Pour qui ne parle pas grec, sur le côté droit du bâtiment il est traduit en anglais en haut la cuisine, au milieu la chambre à coucher d’hiver, en bas la salle du trône. C’est parfait. Mais pour le reste… hum! ΑΞΑΙΤΟ est traduit AXAITO, ΣΟΦΑΣ est traduit SOPHAS, et ΟΝΤΑΣ est traduit ONTAS. Eh bien nous voilà bien avancés. D’autant plus que je ne connais pas ces mots en grec et que ni mon petit dictionnaire, ni le traducteur de Google ne les connaissent. En fait, c’est mon dictionnaire turc qui me donne la clé (mais tout le monde n’en a pas un sous la main) pour sophas, car en turc le mot sofa désigne une salle. Si je mets en relation ontas avec le participe présent du verbe être en grec, ce doit être une pièce où l’on est, où l’on se tient, une pièce à vivre, autrement dit un living. Mais axaito… J’ai trouvé le mot dans un texte grec où il est suivi, entre parenthèses, du mot qui désigne un hangar, ce qui ne convient pas, mais on devine, sur le plan, que ce très vaste palier sert de salle où l’on peut se tenir.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Cet axaito mystérieux, le voilà, donc. Sur la première photo, on identifie ce petit couloir entre deux portes en pan coupé, vers le bas du plan. La deuxième photo représente à gauche dans le pan coupé la porte de la cuisine, au centre et à droite la fenêtre intérieure et la porte de la chambre d’hiver.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Cette pièce, dotée d’une cheminée, est la salle du trône où ne siège ni le sultan ni un quelconque roi, mais le maître de maison. On voit que dans cette société la place du chef de famille est très fortement marquée.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Cette pièce surélevée qui ouvre sans aucune cloison ni porte sur l’axaito est ce qui est appelé sophas sur le plan. Les coussins sur les deux côtés permettent de s’asseoir, puisqu’il n’y a pas de sièges comme nous en avons dans nos sociétés. On a remarqué que sous la balustrade, à gauche, il y a une aiguière avec un petit lavabo. C’est destiné à se laver les mains avant le repas, ou pour les ablutions rituelles avant la prière.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Nous sommes ici dans l’ontas du bas du plan. Par la porte dans le pan coupé, on entrevoit l’axaito. Et déjà, sur ma deuxième photo, on aperçoit la décoration peinte qui habille les murs là où ce ne sont pas des panneaux de bois travaillé.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Ici nous voyons la chambre à coucher d’hiver et l’autre ontas. On est presque sûr qu’à l’époque il n’y avait pas de meubles meublants, les meubles étant en fait intégrés dans l’architecture. Autour de la pièce, les banquettes servaient de sièges durant la journée, et se transformaient en lits pour la nuit, en y adjoignant une literie dissimulée le jour dans les placards de la pièce. On voit cependant ici ou là quelques rares meubles, une table basse, quelques accessoires, ils sont bien d’époque mais n’appartenaient pas à cette maison, ils ont été généreusement donnés par madame Anthi Malliaka-Efstathiadou.

 

Sur ma deuxième photo ci-dessus on voit un petit coin de plafond ouvragé, sur la troisième une fresque peinte sur le plâtre au-dessus du placard mural. Et cela est intéressant, parce qu’au-dessus d’un rez-de-chaussée de type rural comme je l’ai dit tout à l’heure, ce premier étage est raffiné et bien urbain, mêlant les fresques et les plâtres moulés décoratifs influencés par les arts de l’Occident, et les plafonds de bois travaillé, les panneaux muraux de bois, qui sont un héritage de l’Orient. Tout cela constitue un intérieur chaleureux et confortable.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Ces photos permettent de se rendre compte de la qualité des plafonds décoratifs, ainsi que des peintures murales. On voit sur la deuxième photo un médaillon peint de chaque côté, j’ai donc placé ensuite celui de gauche, puis celui de droite. Dans les mosquées, dans les palais, sur la porcelaine ou les carrelages, la décoration consiste en motifs géométriques, en compositions florales, en versets du Coran, mais jamais, au grand jamais, il ne s’y trouve de représentations humaines, car l’Islam ne le permet pas. Or ici nous voyons un homme sur le panneau de gauche, deux femmes et six autres petits personnages sur le panneau de droite, et ces femmes ne portent nul voile sur la tête. C’est surprenant. Mais je me rappelle avoir vu, dans des lieux touristiques, à Istanbul par exemple, des femmes en haïk noir ne découvrant que les yeux, ce qui laisse penser qu’elles ont une pratique religieuse musulmane rigoureuse, prenant des photos de leur mari barbu comme il se doit, ou se faisant photographier par lui. Or la photo ainsi prise donne bien une représentation humaine… peut-être une interprétation des textes qui m’échappe permet-elle de prendre ces photos, ainsi que de décorer de cette façon les murs de l’archontiko.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Tout à l’heure, au-dessus du placard, nous avons aperçu cette peinture. Il convient donc que je la montre mieux ici. Un personnage encore, et puis deux fontaines traditionnelles, et toujours des bateaux sur la mer.

Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014
Lesbos 12 : Petri et Petra. Les 25 et 26 juin 2014

Pour terminer, j’ajoute un gros plan d’un couple, et le dessus de porte que nous avons aperçu plus haut dans l’ontas aux bois peints en gris. Encore des personnages bien humains, et la femme porte un chapeau mais qui ne cache pas tous les cheveux. Et une décoration extrêmement riche de scènes marines et de frises de fleurs. De façon intéressante, l’un des panneaux explicatifs attire l’attention sur le fait que cette décoration peut être qualifiée de baroque turco-islamique. Par ailleurs, cette mise en scène des paysages, des bâtiments, et des personnages dans leur vie quotidienne et dans leurs relations, donne une image extrêmement documentée sur la société de cette fin de dix-huitième siècle, ou début du dix-neuvième. C’est, en France, l’après-révolution, à savoir le Directoire, le Consulat ou le tout début de l’Empire.

 

Et voilà terminée notre petite visite de Petra, une ville sur laquelle les guides passent trop rapidement, ou que parfois ils ne mentionnent même pas. C’est dommage.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche