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11 mai 2017 4 11 /05 /mai /2017 23:55
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Dans mon premier article sur l’île de Limnos, j’ai eu l’occasion de beaucoup parler des Pélasges, cette population qui a occupé l’île pendant un temps. Nous les retrouvons à Lesbos, avec le roi Pélasge Makarée (Μακαρεύς) qui avait un fils, Eresos, et quatre filles, Mytilène, Methymna, Antissa et Arisvi. Tiens, tiens, nous avons déjà parlé d’Eresos (mon article Lesbos 10) et de Mytilène (mes articles Lesbos 2, 3 et 4), et aujourd’hui nous allons visiter Methymna, Antissa et Arisvi.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Commençons par Methymna. D’autres légendes disent que cette Methymna a épousé le héros Thessalien Lesbos. Je n’étais pas né, je n’ai pas été invité à la noce. Je consacrerai bientôt à cette ville où nous avons résidé pas mal de temps pendant notre séjour à Lesbos un article à part (Ce sera mon article Lesbos 18). Aujourd’hui, je me limite à la ville antique. Ici, au pied de ce mur de ciment, ont été mises au jour les ruines d’une maison d’époque romaine (du premier siècle avant Jésus-Christ au premier siècle après), avec sa citerne rectangulaire et des conduites d’arrivée d’eau. Mais on remarque que le mur du fond, accolé au mur de ciment, n’est pas contemporain de cette maison.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

En effet, ce superbe appareillage des pierres est typique de l’époque lesbienne archaïque. C’était un mur de soutien au pied de la colline qui, en fait, avait le même rôle que le mur moderne… avec infiniment plus de chic, il faut le reconnaître. Apparemment, il était encore en usage lors de la construction de la maison romaine.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Ailleurs, c’est un ensemble de maisons des huitième et septième siècles avant Jésus-Christ dont on a déterré les ruines, soit la fin de l’époque géométrique et le début de l’époque archaïque. Quand les maisons ont cessé d’être habitées, se sont effondrées et ont été recouvertes, dessus s’est établi un cimetière dont les tombes, de l’époque hellénistique et de l’époque romaine, s’étalent du troisième siècle avant Jésus-Christ au troisième siècle après.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Sur ma vue générale des ruines, plus haut, on a pu se rendre compte qu’elles ont été déterrées en creusant le sol, dont on voit le niveau actuel à l’arrière-plan. Et sur ce niveau actuel, tout au fond, on distinguait ce que je montre ici en gros plan. Ces boules de pierre bien rondes, non-non, ce n’était pas pour jouer à la pétanque! Ce sont visiblement des boulets de canon. Non pas ceux de l’indépendance à la suite des Guerres Balkaniques, juste à la veille de la Première Guerre Mondiale, il y avait longtemps que les canons tiraient d’autres types de projectiles, mais de l’époque ottomane ancienne. En effet, si les Turcs ont réussi à prendre Constantinople en 1453 et Lesbos neuf ans plus tard, c’est parce qu’ils maniaient l’artillerie, arme toute nouvelle, et que les Byzantins n’en étaient pas encore équipés. Ces boulets sont donc postérieurs à la conquête. Mais de quand? Je ne dispose pas du matériel pour procéder à une datation au carbone 14, hélas.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Cette route pavée en excellent état qui passe au pied des tombes du premier siècle avant Jésus-Christ au deuxième siècle après pourrait fort bien ne pas être très ancienne. Mais elle l’est, elle est hellénistique, du troisième siècle avant Jésus-Christ au premier siècle après. Elle était la route principale pour sortir de Methymna vers la campagne, au nord. Et si les tombes ont commencé à la border au premier siècle, c’est parce que la conquête romaine était intervenue, et que l’usage chez les Romains était d’enterrer leurs morts le long des routes à la sortie des villes.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Antissa… Ah, j’aurais bien voulu la montrer, cette ville antique. Antissa antique, αρχαία Άντισσα. Mais elle a eu le malheur, en 168 avant Jésus-Christ, d’être prise par les Romains et rasée. Par la suite, le niveau de la mer ayant varié, ce qu’il pouvait rester de la ville basse a été recouvert par les flots. Alors voilà, comme l’autre fois devant l’ancienne Pyrrha (mon précédent article, Lesbos 15), je suis là sur la plage, scrutant la mer pour essayer d’y déceler par transparence les restes d’un mur, quelque chose. Mais rien. Cette petite vague linéaire, au milieu de la baie (sur ma troisième photo), ne serait-elle pas provoquée par un mur sous-marin?

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

On voit bien quelques restes épars de constructions, un mur d’enceinte de quelque chose, mais ce n’est pas antique. Les Byzantins avaient établi sur la colline, sur les ruines de la ville haute, un fort du nom des Saints Théodore. Les Génois, quand ils ont pris possession de Lesbos, ont remis en état ce qui avait souffert du temps et ont changé le nom du château, car ces saints Théodore, tous deux martyrs du quatrième siècle, sont honorés conjointement par l’Église orthodoxe, mais Rome ne les célèbre pas ensemble. C’est devenu Ovriokastro, nom que l’on a conservé aujourd’hui à ces ruines et qui signifie, paraît-il, “Château des Juifs” (j’avoue ne pas voir la relation étymologique, ni comprendre le pourquoi de ce nom). Ils ont renforcé les murs, mais cela n’a pas empêché les Ottomans, lors de leur conquête de l’île en 1462, de s’emparer de ce kastro. Il paraît que le pentagone de son plan faisait 181 mètres sur 191 et que les 626 mètres de son pourtour enfermaient trente-cinq mille cent quarante-quatre mètres carrés.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Partons pour Arisvi. Avec Mytilène, Methymna, Pyrrha, Antissa et Eresos, cela fait six villes existant à Lesbos dans l’antiquité. Mais Hérodote, recensant les villes éoliennes, après avoir cité celles du continent, passe aux cités des îles: “Les cités des îles sont les cinq qui se partagent Lesbos (une sixième, Arisvi, fut asservie par les habitants de Methymna, ville parente cependant); une autre dans l'île de Ténédos, une autre pour ce qu'on appelle les Cent Îles [îlots au nord-est, entre Lesbos et l’Asie Mineure]”. Parlant des cités du cinquième siècle avant Jésus-Christ, il nous informe donc qu’Arisvi n’a pas été détruite, rayée de la carte, mais que c’est une ville qui n’a plus son autonomie de cité et qui dépend de Methymna. C’est en le recherchant dans une forêt, dans un très agréable paysage, que nous avons découvert un site où personne ne travaillait, où nous étions absolument seuls, mais qui était visiblement l’objet de fouilles en cours. Il y a bien un panneau avec quelques explications, mais en fait on sait peu de choses.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Les archéologues ont mis au jour les fondations d’un bâtiment sacré de 16,70 mètres sur 28,50 et celles d’un temple de 37,50 mètres sur 16,25 qu’ils ont datés respectivement du huitième et du sixième siècles avant Jésus-Christ. Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il s’agissait d’un lieu de culte, qu’il y avait aussi des habitations, qu’il y avait adduction d’eau, mais il n’a pas été possible, à ce jour, de dire quelle divinité était l’objet de ce culte. Le temple était péristyle (c’est-à-dire avec des colonnes tout autour, puisque stylos signifie colonne, et que peri signifie autour), et comptait quarante-six hautes colonnes. Les chapiteaux, quant à eux, étaient très intéressants, puisque leur style était une variation du style ionique qui constitue une ornementation à part, propre à cette île, et que l’on appelle le style éolien. Certains ont été conservés ici, sur le site, mais enfermés dans une réserve. D’autres ont été transportés dans la collection archéologique de Napi. Nous nous sommes rendus à Napi, pour les voir. Plusieurs fois. Et à chaque fois, nous avons trouvé close la grille du bâtiment. Jusqu’à ce que l’on nous dise que ce n’était pas la peine de revenir une fois de plus, c’est fermé. Heureusement, ces chapiteaux éoliens nous allons en voir tout à l’heure dans la petite chapelle du Taxiarque de Troulloti.

 

On retrouve donc des chapiteaux, des bases et des portions de colonnes récupérés par des églises paléochrétiennes ou byzantines, des pierres retaillées éparpillées dans des murs de fermes des environs, et les pierres du soubassement dans le pont ottoman de Kremasti (mon prochain article, Lesbos 17).

 

Ce que l’on voit sur ma troisième photo ci-dessus n’est pas commenté sur le panneau explicatif posé par les archéologues. Ces excroissances sur la surface extérieure de la pierre étaient destinées à en faciliter le transport et la mise en place. Quand la construction était terminée, les tailleurs de pierre repassaient pour les supprimer d’un coup de ciseau, et laisser une surface impeccable. Lorsqu’elles sont visibles, c’est généralement que le travail a été interrompu et que le bâtiment n’a jamais été achevé. Mais ici, deux choses m’intriguent, d’une part que l’on n’en parle pas et que l’on ne fasse nulle part allusion à une construction interrompue, et d’autre part que les arêtes des pierres supérieures soient si nettes, que les faces soient si planes, après tant de siècles, alors que de façon tout à fait normale les pierres du niveau inférieur sont passablement usées. Faut-il alors considérer une reconstruction, l’apport de pierres nouvellement taillées? Je ne saurais répondre à cette question.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Il nous reste à nous rendre à cette église du Taxiarque (le Grand Archange) de Troulloti (Ταξιάρχης Τρουλλωτής), près de Napi. Sur ma carte de Lesbos au soixante-dix millième (ce qui est quand même assez détaillé) éditée par Nakas Road, n°212, figurent des tas d’églises et de petites chapelles, pas celle-ci. Il a fallu demander à je ne sais combien de personnes avant qu’enfin on nous renseigne. Mais il faut prendre des routes non fléchées, bref mieux vaut entrer l’adresse dans le GPS. Je l’ai relevée à l’intention de mes lecteurs, la voici:

N 39° 16’ 03” / E 26° 16’ 14”

 

Et là, trois chevaux nous attendaient. Ils étaient en complète liberté, sans entraves, sans barrières, ils sont même venus nous dire bonjour et recevoir quelques caresses. Ah l’accueil sympathique des Grecs, qu’ils soient humains, chevaux ou chats!

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Eh bien oui, les voilà ces fameux chapiteaux éoliens. Transportés devant cette toute petite chapelle perdue en pleine nature, gardés par ces seuls gentils chevaux. Je me rappelle cet agriculteur du Val d’Oise qui, travaillant dans un champ, avait découvert fortuitement une hôtellerie gallo-romaine. Un rare seuil d’écurie gardant la rainure du portail coulissant et le logement des gonds de la petite porte, qui pesait plus de deux tonnes, a disparu une nuit. Et ces rares chapiteaux sont abandonnés là sans aucune surveillance…

 

Mais, puisqu’ils sont rares, patientons, patientons. Je ne les montrerai qu’à la fin!

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Pour l’instant, contentons-nous de constater qu’ici, ce sont des morceaux de colonne qui ont été prélevés pour renforcer l’angle de mur dans sa partie inférieure. Ailleurs sur le sol, on voit que divers éléments architecturaux ont été apportés et n’ont même pas été utilisés. Un vrai gâchis.

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

La grille était fermée, la porte était fermée. J’ai commencé par faire le tour de la chapelle, et ai pris une photo indiscrète par la petite fenêtre côté abside. Mais en revenant devant, j’ai constaté qu’il suffisait de pousser la grille, puis la porte, et que rien n’était fermé à clé. L’intérieur est des plus simples et des plus dépouillés. Cette église orthodoxe, où les fidèles déposent des icônes, où de petits récipients sont remplis d’huile dans laquelle trempe une mèche prête à être allumée, qui dispose d’un autel et de linges propres, n’a pas d’iconostase, indispensable pour la liturgie chrétienne orientale. S’il y a célébration, tend-on un rideau sur des supports mobiles?

Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014
Lesbos 16 : Archéologie dans l’ouest de l’île. Juin et juillet 2014

Et les voilà de près, mes beaux chapiteaux éoliens qui nous ont tellement fait courir! Et en effet, avec ces enroulements de chaque côté, ils rappellent le style ionique, mais en même temps leur délié et la décoration centrale qui vient les coiffer leur donnent un air bien à eux. Dans mon article Lesbos 26 consacré à la ville d'Agia Paraskevi, nous aurons l’occasion d’en revoir devant l’hôtel de ville. Patience!

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Published by Thierry Jamard
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