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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 23:55
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mardi 15 juillet. Nous avons quitté Lesbos après y avoir passé un mois et demi, après avoir sillonné l’île en tous sens. À présent, nous voilà embarqués sur le ferry en direction de Chios, plein sud dans la mer Égée, et encore plus près de la côte d’Asie Mineure. Nous savons que sur l’île il n’y a pas de camping, nous cherchons un coin tranquille pour passer la nuit, nous tombons au fond d’une impasse, obligés de faire une bonne distance en marche arrière en remontant la pente, avec le camping-car dont l’embrayage chauffe quand on le fait patiner ainsi. Une dame, fort aimable, nous voit en difficulté, vient d’elle-même à nous, nous indique le meilleur chemin à suivre, et nous invite à nous asseoir quelques instants sur sa terrasse en dégustant un breuvage à l’amande délicieux appelé soumada qu’elle a préparé pour la mariage de sa fille et qui est, paraît-il, traditionnel pour cette circonstance… Cet accueil aussi chaleureux nous met du baume au cœur et nous donne immédiatement une impression favorable de Chios, nous consolant d’avoir quitté notre chère Lesbos après notre chère Limnos.

 

L’île a cependant été le théâtre d’un événement triste. En 1456, alors qu’il commandait une flotte du pape qui combattait les Turcs (la prise de Constantinople, en 1453, ne datait que de trois ans), le célèbre Jacques Cœur meurt ici le 25 novembre. Célèbre, oui, mais doublement pour moi qui, pendant sept ans, me suis régulièrement rendu à des réunions à l’inspection académique du Cher, située dans une dépendance du palais de Jacques Cœur à Bourges. Et puis j’ai lu l’excellent livre de Jean-Christophe Rufin, Le grand Cœur

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Puisque je viens de parler d’une charmante habitante de cette île, parlons un peu de ses congénères du dix-huitième siècle. Choiseul-Gouffier, qui n’est plus à présenter ici tant j’ai déjà eu l’occasion de parler de lui, commente ainsi, dans son édition de 1782 de son Voyage pittoresque de la Grèce, les femmes de Chios (qu’il appelle Scio, à la manière génoise), après en avoir publié la gravure que je reproduis ci-dessus, en première place:

 

“Malgré le séjour d'un grand nombre de Turcs dans la ville de Scio, les femmes y jouissent de la plus grande liberté. Elles sont gaies, vives et piquantes. À cet agrément elles joindraient l'avantage réel de la beauté, si elles ne se défiguraient par l’habillement le plus déraisonnable et en même temps le plus incommode. On est désolé de voir cet acharnement à perdre tous les avantages que leur a donnés la nature, tandis que les Grecques de Smyrne et celles de quelques îles de l'Archipel, plus éclairées sur leurs intérêts, savent encore ajouter à leurs charmes l'attrait de l'exté­rieur le plus voluptueux. Les habitantes de Scio sont toutes comme ces fem­mes auxquelles une toilette étudiée sied moins que leur simple négligé. Elles forment un spectacle charmant, lorsqu'assises en foule sur les portes de leurs maisons elles travaillent en chantant. Leur gaieté naturelle et le désir de vendre leurs ouvrages, les rendent familières avec les étrangers qu'elles ap­pellent à l'envi, comme nos marchandes du Palais, et qu'elles viennent prendre par la main pour les forcer d'entrer chez elles. On pourrait les soupçonner d'abord de pousser peut-être un peu loin leur affabilité; mais on aurait tort: nulle part les femmes ne sont si libres et si sages”.

 

Tournefort, dans sa Relation d’un voyage dans le Levant, publiée en 1717 (donc 65 ans plus tôt que l’ouvrage de Choiseul-Gouffier) avec la gravure qui fait l’objet de ma seconde photo, exprime un avis quelque peu différent, ou plus nuancé: “Le séjour de Scio est fort agréable, et les femmes y ont plus de politesse que dans les autres villes du Levant. Quoique leur habit paraisse fort extraordinaire aux étrangers, leur propreté les distingue des Grecques des autres îles”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mais nous avons débarqué dans le port de Chios, il convient donc que je montre d’abord cette ville. La première gravure que je reproduis ci-dessus (de G. Braun & Hohenberg, Cologne, 1573), je l’ai photographiée dans le musée Citrus de Kampos (je consacrerai mon prochain article entier à Kampos et Citrus). Dessus, je lis en latin “Chios Maris Aegæi eiusdem nominis insulæ civitas”, ce qui signifie “Chios, cité de la mer Égée, du même nom que l’île”. Et en effet, le nom Chios désigne indifféremment la capitale de l’île et l’île tout entière. Quand on veut être clair, on désigne alors la capitale par “Chora”, ce qui est l’appellation passe partout des capitales d’îles grecques. Une route monte, et au sommet ce que l’on aperçoit, c’est ce Kampos où j’ai vu cette gravure. On voit que la ville de Chios est fortifiée, avec des tours ponctuant la muraille, et sur la gauche le fossé avec le pont-levis.

 

Et puis nous franchissons trois siècles et revenons à Choiseul-Gouffier avec la seconde gravure, qu’il intitule Le Port de Scio.

 

Ces deux représentations sont complétées par une description de l’auteur anonyme des Notes d’un voyage fait dans le Levant en 1816 et 1817, description suivie d’un commentaire sur les spécificités du statut de l’île au sein de l’Empire Ottoman: “Sur le bord de la mer, on voit une grande quantité de moulins à vent; deux ou trois minarets s’élèvent seulement au-dessus de la ville, et attestent ainsi combien les Turcs y sont en petit nombre. La citadelle, construite par les Génois, est entourée d'un fossé assez profond et d'une esplanade qui la sépare de la ville. Il y a peu d'églises grecques; celle d'Agia Argyra est très-riche à l'intérieur. Le zèle religieux des habitants en aurait élevé un plus grand nombre; mais les Turcs s'opposent à la construction des églises, sans mettre d'obstacle à l'établissement des écoles, qui pourtant un jour doivent leur être bien plus funestes. Ils paraissent beaucoup plus doux dans cette île que partout ailleurs; et tandis que dans presque toute la Turquie, où les Grecs seuls parlent les deux langues, les Turcs croiraient se déshonorer en parlant une autre langue que la leur, ici ils savent tous parler le grec, et ignorent même quelquefois leur propre idiome. La capitulation que firent les habitants de Chios avec Mahomet II, avant d'être subjugués par ses armées déjà partout victorieuses, a conservé à cette île de grands avantages; les Grecs s'y gouvernent presque entièrement par eux-mêmes, et la forme de leur administration est une sorte d'aristocratie”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Aujourd’hui, le port est impressionnant, quand le ferry accoste en pleine ville. Car il n’y a pas un quai dédié à cet énorme bâtiment, c’est la rue, avec ses boutiques et ses terrasses de café, qui sert de quai. Nulle part ailleurs je n’ai vu la même chose. Sur ma troisième photo, les passagers accoudés sur le pont supérieur donnent l’échelle du gigantisme de l’engin qui est arrivé très vite et n’a inversé le mouvement des hélices, dans un grand bouillonnement d’eau, que très tard, freinant le navire in extremis. Je salue l’habileté du capitaine.

 

Nulle part dans cette île je n’ai vu la statue d’un certain grand homme, un géant de la littérature. Sans doute suis-je passé à côté sans la voir, car il est inimaginable qu’il ait été négligé. En effet, sept lieux du monde grec se disent la patrie d’Homère, et Chios est l’un d’entre eux. C’est même le mieux placé car Homère lui-même le dit… à moins que le passage n’ait été interpolé, à une époque inconnue, pour accréditer la thèse que Chios est sa patrie. C’est dans un hymne à Apollon. Tant pis, à défaut de photo pour illustrer mon propos, je vais quand même en parler. Je prends mon édition des Hymnes d’Homère, dans la collection Guillaume Budé. Le texte a été établi et traduit par Jean Humbert, ce qui est émouvant pour moi quand je repense au temps de mes études à la Sorbonne, et que je le revois, ce Jean Humbert, qui cette année-là faisait un cours sur le chant XXIII de l’Odyssée.

 

Voici le passage en question:

“Jeunes filles, quel est, pour vous, parmi les poètes d’ici, l’auteur des chants les plus doux, et qui vous plaît davantage?

– […] C’est un homme aveugle, il demeure dans l’âpre Chios; tous ses chants sont à jamais les premiers”.

 

Un poète aveugle, dont les chants sont les premiers, ces mots ne sont susceptibles d’aucune autre interprétation, c’est Homère lui-même. Voilà, il me fallait impérativement le mentionner. Mais il y a aussi un autre nom à citer, celui-là entre parenthèses, avec un point d’interrogation. C’est celui de Christophe Colomb. Cette hypothèse est le résultat des recherches approfondies effectuées par Ruth Durlacher Wolper, une Américaine peintre. Notamment, une lettre datant de 1494, soit deux ans après la découverte de l’Amérique, où l’auteur déclarerait en secret la véritable identité de Christophe Colomb, lequel aurait navigué pendant vingt-trois ans avec un parent à lui, du nom de Georges Paléologue qui se faisait appeler Colomb le Jeune, mais que son nom désigne comme un descendant des empereurs byzantins. L’île de Chios était sous domination génoise depuis 1346, et pour des raisons à la fois politiques et religieuses (opposition entre l’Occident et Constantinople, entre catholiques et orthodoxes), ces racines de l’aristocratie byzantine auraient été cachées. La très célèbre Controverse de Valladolid a opposé Bartolomé de Las Casas, défenseur des Indiens, à Juan Ginés de Sepúlveda, qui justifiait les violences des conquistadors pour favoriser l’enrichissement de l’Espagne. Il se trouve que c’est ce Las Casas, dont le blason comportait le même aigle à deux têtes que le blason des Paléologues, qui était en possession du manuscrit original du journal de Christophe Colomb. Coïncidence? Et puis Christophe Colomb lui-même se disait appartenir à la République de Gênes, il était lié d’amitié à nombre de familles de Chios et, fait très révélateur, prenait parfois ses notes en langue grecque. Enfin, dans l’annuaire de Chios, aujourd’hui encore le patronyme de Κουλουμπής (Kouloumbis) est très fréquent. Seuls un acte de naissance ou un acte de baptême pourraient confirmer ou infirmer cette hypothèse que Christophe Colomb serait né à Chios, mais on ne dispose pas de ces documents que l’on n’a trouvés nulle part.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Avant de continuer de plus près la visite de Chora, encore ces deux images qui concernent le passé de l’île. Ces deux photos, je les ai prises le 29 octobre 2013 au musée numismatique d’Athènes. La première représente une pièce du troisième siècle après Jésus-Christ, frappée pour commémorer l’alliance de Chios et d'Érythrée, cette dernière étant une ville d’Asie Mineure, sur la côte ouest d’une petite péninsule qui fait face à Chios, au fond d’une profonde baie. À noter que Chios et Érythrée sont toutes deux ioniennes. Ce sphinx est le symbole de l’île.

 

La seconde photo représente un “trésor”, c’est-à-dire des économies enterrées pour être dissimulées. Ce sont cent treize pièces de monnaie de Constantinople frappées par l’empereur Constant II qui a régné de 641 à 668. Pour une raison que j’ignore, il est dit que ce trésor a été enterré après 673. Il avait été placé dans un poche de tissu ou de cuir mais ce bâtiment du château (kastro) de Chios où il était caché et qui avait hébergé des activités commerciales, a été très probablement détruit lors d’un raid de pirates arabes, en tous cas a subi un incendie, et la poche où était serré le trésor l’a un peu protégé mais n’a pu empêcher que les pièces fondent partiellement et se soudent entre elles. Ce sont des fouilles sauvages qui, en 1998, l’ont mis au jour.

 

Encore quelques mots sur l’île dans son ensemble. Dans son Voyage d'Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant fait aux années 1675 & 1676, Jacob Spon décrit très brièvement l’île de Chios: “Chio est une belle île, où il y a une bonne ville et douze ou quinze villages qui cultivent le lentisque et le térébinthe, dont on fait beaucoup de cas dans toute l’Europe. On y fait aussi des étoffes de soie et des damas assez grossiers qu’on envoie en Barbarie. L’île a environ soixante milles de tour, et il y a un bon port et une bonne forteresse où le Grand Seigneur entretient une garnison”. Pour ce qui est du lentisque, j’y reviendrai abondamment à la fin du présent article.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous allons arriver à la capitale, ou plutôt y revenir puisque nous en avons déjà vu le port. Cette vue a été prise à l’approche de la ville et permet de voir comment la montagne est proche de la côte et comment la ville va devoir s’être développée en tenant compte de la configuration du terrain.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ici, alors que nous sommes encore sur la route à quelque distance, un creux dans la montagne nous révèle la ville qui s’étire autour de son port, puis se tasse entre les collines. Et là, juste en face, la côte turque de l’Asie Mineure est toute proche.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous allons faire un tour dans le château de Chios (le kastro). À la différence de ceux que nous avons visités ailleurs, et les derniers en date étaient à Myrina de Limnos, à Mytilène et à Methymna de Lesbos, ici il n’y a pas de ticket d’entrée pour la visite, parce qu’il est encore habité, il s’y trouve même des commerces, des bars, des restaurants. C’est resté un quartier de la ville, comme c’était le cas aux époques byzantine et ottomane. Et les conditions politiques ne faisant plus craindre une guerre d’invasion, les portes en sont ouvertes. De toutes façons, un château fort de l’ancien temps ne peut plus rien contre les attaques aériennes et, si vaste soit-il, il ne peut pas accueillir toute la population de la ville, même entassée comme dans le métro parisien aux heures d’affluence.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous sommes encore très près de l’entrée, les édifices sont solidement construits en pierre et donnent l’impression de bâtiments prévus pour la défense militaire. Dans le mur du fond, au-dessus du portail, on discerne deux étroites meurtrières et tout en haut une très petite ouverture, tout cela donnant sur l’intérieur, comme si l’on envisageait que l’ennemi ait pu pénétrer et qu’une défense puisse encore être efficace à l’intérieure de l’enceinte du château.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Au dix-septième siècle, un certain Jean Thévenot a effectué un voyage dans l’Empire Ottoman, et il a publié en 1664 une Relation d’un voyage fait au Levant. Faisant un détour pour voir Chios, il en fait une description générale, suivie d’une description du château. Il est intéressant de voir comment il commente les lieux:

 

“La ville de Chio est petite, mais bien peuplée, et la plupart de ses habitants sont chrétiens, Grecs ou Latins, qui y ont chacun un évêque et plusieurs églises, mais les Grecs en ont bien plus que les Latins, parce que chacun de leurs papas a son église, n’approuvant pas qu’il se dise plus d’une messe par jour dans chaque église; ils ont aussi plusieurs couvents de religieuses, lesquelles ne sont pas si retirées ni gardées que les nôtres, car je me souviens d’avoir entré dans un de ces couvents où je vis des chrétiens et des Turcs de çà et de là, ensuite ayant entré dans la chambre d’une des sœurs, je trouvai qu’elle avait des bontés qui passaient les bornes de la charité chrétienne […]. La ville de Chio, comme j’ai dit, est petite, toutefois elle a huit portes. Elle n’est aucunement forte, mais il y a un château assez bon qui la défend bien […]. Nul chrétien n’y peut loger, mais les juifs y logent moyennant quelque somme d’argent qu’ils donnent tous les ans, car ils ne seraient pas si à leur aise, ni même en sûreté parmi les chrétiens qui les maltraiteraient souvent. Ce château a un mille de circuit. Pour y entrer, il faut passer trois portes […]. Ce château commande entièrement le port, qui est tout devant, et est petit, et où pourtant il y a toujours quantité de caïques, allant ou venant de Constantinople, Metelin [=Mytilène], et autres lieux de l’archipel et de l’Égypte. Les galères des beys y passent ordinairement l’hiver”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mais lorsque l’on pénètre plus avant dans le château, l’architecture cesse vite d’être militaire et n’est plus aussi austère. Toutefois une ruelle aussi étroite que celle de ma première photo ci-dessus donne à ce quartier un caractère indéniablement ancien. Même une moto peinerait à s’y faufiler. Le bâtiment que je montre ensuite porte sur sa façade la plaque de ma troisième photo. Dans la façade, outre les deux œils-de-bœuf il y a un gros trou de forme irrégulière, que je soupçonne d’être un trou de boulet de canon. Reste à savoir si cette plaque indique une medrese ou quelque autre bâtiment que les Grecs indépendantistes auraient particulièrement visé. Chios n’était plus dans l’Empire Ottoman devenu République de Turquie quand en 1928 Mustapha Kemal, qui ne s’appelait pas encore Atatürk, a décidé d’imposer l’alphabet latin à peine modifié pour s’adapter à la langue turque, à la place de l’alphabet arabe, non seulement très mal adapté pour reproduire les sons de cette langue, mais en outre très compliqué et, pour cette raison, considéré comme responsable en grande partie de l’analphabétisme de la quasi-totalité de la population à cette époque. Mais comme, face à cet alphabet, je suis moi-même complètement analphabète, je suis absolument incapable d’interpréter ce qui est écrit. Quoique ne parlant pas du tout le turc, je peux parfois déchiffrer, à coups de dictionnaire, non pas un texte rédigé, mais une enseigne de magasin, ou les plats d’un restaurant, lorsque c’est écrit avec les caractères latins, là au contraire je ne saurais même pas où chercher dans un dictionnaire! Je ne dirai donc pas ce qu’a pu être cette maison… Peut-être un jour un lecteur de ce blog m’écrira-t-il pour me donner la solution?

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ces maisons traditionnelles avec un premier étage en débord sont relativement nombreuses encore dans ce kastro de Chios. J’en montre deux ici, l’une en très mauvais état et qui nécessite des travaux urgents si l’on ne veut pas la voir s’effondrer malgré les étais rudimentaires et placés de travers qui sont censés la soutenir, l’autre bien restaurée ou bien maintenue. Mais la première, avec ses murs en lattes de bois supposées revêtues de torchis, aurait infiniment plus de charme que la seconde si elle était bien restaurée.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Je me rappelle avoir vu, au coin de certaines rues d’Istanbul, de petits enclos avec quelques tombes, alors qu’en d’autres endroits il y avait des “champs des morts”. Ici, dans ce recoin, a été créé, et maintenu jusqu’à aujourd’hui, un mini cimetière musulman.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Tout à l’heure je disais que dans ce kastro on trouvait même des commerces, des bars et des restaurants. Avant d’en ressortir, il faut que je montre ce secteur modernisé, au sein même du château. Un commerce, on en voit un au premier plan, et au bout de la rue, sur une place, on devine une terrasse de restaurant. Les voitures ne pouvant pas pénétrer, les tables, chaises et parasols peuvent s’étaler sur tout l’espace de la chaussée.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Un haut lieu de la culture dans l’île de Chios est la bibliothèque Koraïs. Ce nom est celui de l’homme représenté par cette statue située sur la place devant la bibliothèque. Adamantios Koraïs est né à Smyrne en 1748 dans une famille très cultivée originaire de Chios. Par testament, l’un de ses oncles, un érudit, lui lègue sa très riche bibliothèque alors qu’Adamantios est encore un enfant, mais cette bibliothèque lui donne le goût de l’étude. En 1771, alors qu’il a 23 ans, il part pour Amsterdam afin de pouvoir étudier tout en s’occupant des affaires de son père qui a des relations commerciales avec cette ville. Là, pendant six ans, il va beaucoup étudier, il va aussi s’initier aux joies de la vie mondaine, il va s’amuser, il va être amoureux, mais il va très mal s’occuper de négoce et l’affaire paternelle va péricliter. En 1777, il rentre à Smyrne, consterné de retrouver l’obscurantisme ottoman et rêve de libérer les Grecs du joug du sultan. Ne supportant plus Smyrne, il repart en 1782 pour Montpellier où il s’inscrit à la faculté de médecine. Il est si brillant que, sa thèse une fois présentée, il est retenu pour donner des cours dans cette même faculté et reçoit la qualité de membre correspondant. Puis en 1788 il se rend à Paris. Le 14 juillet 1789, il voit la tête du gouverneur de la Bastille promenée au bout d’une pique. Après avoir admiré l’esprit révolutionnaire français inspiré par la philosophie des Lumières, tout en en réprouvant les excès, il estime par la suite, et notamment après Robespierre, que cette révolution a eu d’exécrables conséquences. Mais elle lui donne l’espoir que la Grèce saura un jour prochain secouer le joug ottoman. La campagne d’Égypte menée par Bonaparte, notamment, le laisse espérer que la France va de même s’attaquer aux Turcs qui occupent la Grèce. Le début de l’insurrection grecque, en 1821, le comble de joie et il a pour seul regret de ne pouvoir, à soixante-treize ans, prendre part physiquement à la lutte. Il vivra assez longtemps pour voir la libération de la Grèce, et meurt à Paris en 1833. On l’enterre au cimetière du Montparnasse, où il ne reste aujourd’hui qu’un cénotaphe, parce que ses cendres ont été transférées au cimetière d’Athènes en 1877.

 

Ce savant, médecin, grand philologue qui a édité, traduit, un nombre incalculable d’auteurs grecs anciens, parlait le grec, bien sûr, le néerlandais depuis son séjour à Amsterdam, l'hébreu, l'espagnol, et puis le français. Et si cette bibliothèque porte son nom, c’est parce que c’est lui, Adamantios Koraïs, qui l’a fondée dès 1792 en lui faisant don de tous les livres qu’il avait conservés à Smyrne. Il continuera d’ailleurs à l’alimenter, mais elle recevra également bien des dons des amis de Koraïs et d’autres mécènes. Le massacre de Chios en 1822 lui porte un coup, mais qui ne sera heureusement pas fatal. Autre grave coup, le séisme de 1881 qui oblige à la transférer dans un nouveau bâtiment, qui est celui que nous voyons, toutefois exhaussé d’un étage en 1948.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ce grand panneau, que l’on a discerné sur ma photo de la bibliothèque (derrière la voiture rouge), évoque le souhait de Koraïs de rattacher les Grecs modernes, qu’il appelle toujours Graeki, aux Grecs qui ont fait la Grèce depuis l’antiquité, qu’il appelle Hellènes, pour exprimer clairement qu’il y a un fossé à combler entre ces deux civilisations, les Grecs de son temps ayant été abâtardis par les siècles de domination ottomane. Cette différenciation dans les appellations était immédiatement perceptible par ses contemporains parce que, que ce soit dans le langage courant ou dans le langage officiel, on ne désignait –et on ne désigne encore– les Grecs que du nom de Έλληνες, [H]ellinés. Cette affiche, où je reconnais pêle-mêle Homère, Socrate, Platon, Aristote, Périclès, Alexandre le Grand, et une déesse que je crois être Athéna, mais aussi la Bouboulina, Solomos et Capodistria, ne s’arrête pas à l’époque qu’a connue Koraïs, puisque j’y vois aussi Venizelos, Cavafis, Mélina Mercouri, Mikis Theodorakis, etc., etc., etc. J’avoue ne pas reconnaître absolument tout le monde, mais ceux que j’identifie sont trop nombreux pour que je les cite tous. Et même si cette affiche vient jusqu’à nos jours, elle est conforme au vœu de Koraïs de lier fortement le présent de la Grèce à son passé. Mais s’il revenait, sans doute serait-il très déçu de constater que bien des Grecs, et même des Grecs cultivés, ne se réfèrent que bien peu à leurs illustres prédécesseurs.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Je ne me suis pas permis de déranger les lecteurs en prenant des photos partout à l’intérieur de la bibliothèque, je me suis limité à cette entrée, mais qui donne déjà une image de l’ambiance des lieux.

 

Et puisque l’infatigable action de Koraïs en faveur de l’émancipation des Grecs m’a amené à évoquer l’insurrection, puisque d’autre part les effets sur la bibliothèque des massacres de 1822 me les ont fait également évoquer, c’est ici que je dois citer les vers célèbres de Victor Hugo:

 

“Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.

Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,

         Chio, qu’ombrageaient les charmilles,

Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,

Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois

          Un chœur dansant de jeunes filles.

 

Tout est désert. Mais non; seul près des murs noircis,

Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,

         Courbait sa tête humiliée […].

 

Que veux-tu? Bel enfant, que te faut-il donner

Pour rattacher gaîment et gaîment ramener

          En boucles sur ta blanche épaule

Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,

Et qui pleurent épars autour de ton beau front,

          Comme les feuilles sur le saule? […]

 

Que veux-tu? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux?

– Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,

          Je veux de la poudre et des balles”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et puis nous avons visité le musée byzantin de Chios. Hélas, trois fois hélas, les responsables ont eu l’idée exécrable d’y interdire la photo, même sans flash (cela ce serait normal, c’est partout ainsi), même sans trépied (de toutes façons c’est la plupart du temps inutile). Alors on peut se remplir les yeux de ce qui est exposé, et puis on ne peut rien commenter puisque l’on ne peut rien montrer. Sans compter que sans support visuel la mémoire est vite défaillante, non pas peut-être en ce qui concerne l’impression générale produite par les œuvres, mais pour ce qui est de tel ou tel détail. Bon, tant pis, passons…

 

C’est sur une ancienne église chrétienne qu’au dix-neuvième siècle a été construite la mosquée Mecidiye, ainsi nommée en l’honneur du sultan Abdül Mecid qui est venu en personne l’inaugurer en 1845. Le terrible tremblement de terre de 1881 auquel j’ai déjà fait allusion au sujet de la bibliothèque a fait souffrir la mosquée également, ce qui a entraîné de lourds travaux de restauration. Les Ottomans une fois partis, la mosquée a été privée de son rôle de lieu de culte et, en 1927, elle a été classée monument historique et est devenue musée archéologique. Actuellement, elle héberge le musée byzantin mais les travaux que l’on voit en cours sont dus à de graves problèmes de la couverture de plomb, et il paraît que les responsables vont en profiter pour moderniser toute la muséographie.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Autre pôle culturel de la capitale de l’île de Chios, nous voici à la pinacothèque. Elle présente les œuvres de l’artiste peintre, graveur, écrivain Nikos Gialouris (1928-2003). Il est né et a grandi dans l’île, mais il a passé la moitié de sa vie entre le Royaume-Uni et les USA. On nous dit qu’outre ses travaux de peintre, comme auteur il a publié divers genres, des poèmes, des nouvelles, des contes populaires. Il s’est aussi intéressé à la terre de son île natale (entre autres, il a publié Chios, l’île des vents; Nea Moni; La Légende des dragons). À sa mort, il léguait par testament toutes ses œuvres (environ 9000) à la Ville de Chios.

 

Tous les classements ont un caractère artificiel. Plutôt que de présenter ici quelques œuvres selon leur technique, j’ai choisi, arbitrairement, de suivre l’ordre chronologique, ce qui permet de voir comment a évolué l’inspiration et la technique de Gialouris. Et je commence donc par un dessin au crayon sur papier datant de 1945. Il n’a pas de titre puisque sur un panneau où il est présenté aux côtés de trois autres dessins au crayon on se contente de titrer “Quatre dessins”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Pour les barques du dessin précédent, Gialouris n’avait que dix-sept ans. Maintenant, nous sommes en 1968, c’est un homme de quarante ans. Cette gravure est intitulée Chios, Sainte-Hermione. Il s’agit d’un village de la côte est de l’île à quelque distance au sud de la capitale et de son aérodrome.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ce Combat de taureaux (ou plus exactement Μαχόμενοι ταύροι, Taureaux combattant) est de 1971. C’est un sépia sur papier fait main.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Gialouris intitule Idole cycladique cette œuvre de 1976, acrylique et sépia sur papier. Les deux mains de l’idole sont coupées, du sang s’écoule des blessures sous le sparadrap sur le front, le nez, la bouche, le tibia, et sous le siège traîne une béquille. Triste destinée de ces statuettes des Cyclades…

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Nous voilà en 1979 pour cette Fête à Sainte-Marine, réalisée au pastel à l’huile sur papier. Il y a une église vouée à sainte Marine dans la capitale de l’île, mais le quartier ne ressemble pas au tableau. Je suppose qu’il s’agit plutôt d’un village appelé Sainte-Marine, mais nous ne l’avons pas vu.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et puis il y a ce soleil, mais aucune explication, pas la moindre étiquette le concernant ne figure auprès de lui. Alors que faire? Ne pas le publier sous prétexte que je ne peux pas le dater ni indiquer la technique de sa réalisation? Non certes, parce que je trouve intéressante sa représentation. Et je l’intercale ici parce que, sur la cimaise, il est assez voisin de la Fête à Sainte-Marine. Tout en sachant que la cimaise en question ne suit pas toujours l’ordre chronologique!

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Pour ce grand voilier, que j’avais pris pour une gravure, on nous indique “technique mixte sur papier”, et sa date est 1983. Il porte pour titre le nom du navire, Panagia Aignoussa.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ce dessin est de 1985. Il est intitulé simplement Barques (en grec, Βάρκες) et a été réalisé à l’encre de Chine appliquée à la plume.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Ici, au dessin à l’encre de Chine à la plume a été ajouté de l’acrylique. Nous sommes en 1989 et, comme on s’en douterait, il s’agit d’une Crucifixion.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et pour terminer, cet acrylique sur papier est intitulé Chevaux d’Achille. Il est de 1991. Mon opinion personnelle (très personnelle!) sur cette exposition? N’étant pas spécialiste, n’étant pas critique artistique, je dois dire que je ne saisis pas très bien quelles sont les qualités créatives de ce peintre. Oui, il dessine extrêmement bien, mais je ne trouve pas chez lui une forte personnalité qui le différencie d’un peintre amateur talentueux. Mais s’il a été reconnu, non seulement dans son île où il peut y avoir de l’indulgence pour l’enfant du pays, mais aussi en Grande-Bretagne et aux États-Unis où il est beaucoup plus difficile d’être distingué parmi les milliers de candidats à la célébrité, c’est sans aucun doute que je ne suis pas capable de discerner ses qualités.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et maintenant, je voudrais dire quelques mots de ce qui a fait la réputation de l’île de Chios depuis des siècles: le mastic. Commençons par le lentisque, l’arbre qui produit cette résine. Il y en a qui pousse un peu partout dans l’île, dans d’autres régions méditerranéennes ou même ailleurs que sur le pourtour de la Méditerranée, mais seul celui qui pousse dans le sud de l’île de Chios produit le mastic en larmes qui se solidifient sous forme de gomme. Constatant que le climat de Floride pouvait rappeler celui de Chios, des Américains ont transplanté des lentisques de ce sud de l’île, avec la terre du pays, et… les larmes de mastic ne se sont pas transformées en gomme. Le mastic du sud de Chios est donc unique au monde.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Isidore était, au troisième siècle, un officier de la marine impériale romaine. Alors que son navire faisait relâche dans le port de Chios pendant le Carême, des sacrifices aux dieux païens ont été préparés, mais il s’était converti au christianisme et il a cherché à se rendre plutôt dans l’un de ces lieux qui servaient secrètement d’église pour les chrétiens. Dans sa hâte, il n’a pas pris toutes les précautions nécessaires, un marin de son navire l’a vu et a fait un rapport au commandant de la flotte, un certain Numérius (pas celui, plus jeune, qui sera empereur en 282). Or c’était précisément au temps de l’empereur Dèce et des persécutions des chrétiens et, mené devant Numérius, Isidore a déclaré se sentir soulagé de ne plus avoir à dissimuler. Oui, il était chrétien, il ne sacrifierait pas aux dieux païens, il préférait payer de sa vie son amour du Christ. Ce qui lui a valu des tortures épouvantables, avant qu’on le décapite et qu’on jette son corps dans une citerne. Cela se passait en l’an 250. Pour son martyre, il a été canonisé, plus tard, par l’Église orthodoxe.

 

Si je parle ici de saint Isidore sous une photo d’une plantation de lentisques, c’est parce que, à ces faits authentiques, s’ajoute une légende à laquelle on n’est pas obligé de croire: voyant les tortures puis la mort que l’on infligeait à un chrétien, tous les lentisques des environs se sont mis à pleurer des larmes de mastic, et n’ont plus cessé, depuis, d’en pleurer. Alors évidemment, les lentisques qui étaient ailleurs n’ont pas vu les faits, et ne pleurent pas.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Le lentisque est un arbre à feuillage persistant qui vit une centaine d’années. Il commence à produire à l’âge de cinq ans, mais n’atteint sa maturité et sa taille définitive, deux à trois mètres, qu’au bout de cinquante ans. Le mastic des vitriers n’a rien de commun avec le mastic de lentisque, c’est un produit industriel qui doit son nom à une vague ressemblance avec ce produit naturel. Ce mastic de Chios est connu depuis l’antiquité, et ses vertus thérapeutiques étaient déjà vantées par les médecins antiques, Hippocrate (vers 460- vers 370 avant Jésus-Christ), Dioscoride (vers 20- vers 90 après Jésus-Christ), Galien (130-210 après Jésus-Christ), mais avant eux on lit dans le Livre de Jérémie (prophète du sixième siècle avant Jésus-Christ), dans la Bible “Prenez du baume pour la douleur”, faisant très probablement allusion au mastic de Chios. L’empereur romain Héliogabale (218-222) aimait mélanger du mastic distillé à son vin. Les femmes de Rome puis de Constantinople mâchaient du mastic pour se donner bonne haleine, et utilisaient le bois de lentisque taillé comme cure-dents.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Mais puisque j’ai ouvert tout à l’heure mon Choiseul-Gouffier, je préfère lui donner la parole, même si c’est un peu long, parce que c’est à la fois complet et instructif:

«Les vignes de Scio ont toujours été célèbres. Elles font encore la principale richesse de cette île: ses vins, si vantés par les Anciens, méritent encore leur réputation. On fabrique à Scio beaucoup d'étoffes de soie, d'or et d’argent. Le nombre des métiers est cependant fort diminué depuis quelques années; mais il est une autre branche de commerce particulière à l'île de Scio, et qui, quoique fort restreinte, ne laisse pas d'y faire entrer une somme considérable; c'est la culture des lentisques, qui fournissent cette gomme appelée mastic, dont les dames turques et grecques font une grande consommation. Elles en mâchent continuellement. Cette drogue donne à leur haleine une odeur aromatique, qu'on peut ne pas trouver désagréable, mais qui nuit beaucoup à la beauté de leurs dents. On trouvera sans doute ici avec plaisir quelques détails sur cette production. Je ne puis mieux faire que de rapporter ce qu'en dit M. Galand, Interprète du Roi, dans un mémoire fait sur les lieux en 1747.

“Les villages, aux environs desquels se trouve le mastic sont au nombre de vingt. Ils sont presque tous au Sud de l'île, vers le Cap-mastic, qui prend son nom de cette drogue. Les arbres de lentisque sont épars çà et là dans la campagne, et appartiennent au Grand Seigneur. II a accordé de grands privilèges aux paysans de ces villages, pour les entretenir et faire la récolte du mastic: ces habitants, quoique chrétiens, portent le turban blanc comme les Turcs; ils jouissent d'ailleurs de différents privilèges: ils ont des cloches dans leurs églises. Ils ne payent pour tribut que la plus petite des taxes, et ils sont exempts de tous autres droits, impositions et corvées, de quelque nature que ce puisse être. Un Aga particulier, qui prend tous les ans cette ferme à Constantinople, les gouverne, sans qu'ils soient soumis à la juridiction ordinaire de l'île. Moyennant ces privilèges, ils sont obligés d'entretenir les arbres, de bien battre, aplanir et balayer le terrain qui est dessous, aux approches de la récolte, afin que le mastic qui y tombe soit clair et net. Ils sont chargés de le recueillir avec des pinces sur les arbres, et avec la main quand il est à terre, de nettoyer celui qu'ils ont ramassé, et d'en ôter la poussière qui s'y attache toujours, malgré le soin qu'ils prennent de tenir la place nette. Lorsque le mastic est bien nettoyé, ils le séparent selon ses différentes qualités. Le plus estimé est net, clair et en larmes; on le recueille ordinairement sur l'arbre, avant qu'il en coule beaucoup, ou qu'il tombe à terre. Toute cette première qualité va au Sérail du Sultan à Constantinople; celui qui a été ramassé au pied des arbres est toujours mêlé d'un peu de terre: il n'est ni clair ni en larmes, mais en morceaux ronds, longs, informes et louches; on n'en envoie au Sérail que la quantité qui manque à la première qualité, pour en faire soixante mille livres pesant. C’est la taxe que l'Aga, fermier, doit envoyer tous les ans au Sérail du Sultan. Chaque village est taxé à trois mille livres l'un portant l’autre, ou à deux mille écus en argent comptant, au défaut de mastic; comme on en recueille toujours beaucoup davantage, même dans les plus mauvaises années, le fermier achète le surplus des soixante mille livres des paysans, sur le pied de quarante sous et quelque chose de moins la livre, et la revend ensuite, par privilège exclusif, trois à quatre francs; et il a droit, non seulement de saisir tout celui qu'il trouve n'avoir point passé par ses mains, mais encore de punir les paysans qui l'ont vendu en contrebande. Il peut envelopper dans cette punition tous les habitants d’un village, quand il ne peut connaître le particulier qui a fait la contrebande; c'est ce qui oblige ces paysans à s'observer exactement les uns les autres, et à fermer pendant la nuit les portes de leurs villages dans le temps de la récolte, afin que personne n'aille ramasser le mastic sur le terrain de son voisin, pour en faire une provision qu'il pourrait ensuite vendre à loisir. Les paysans ont un mois pour nettoyer le mastic et le mettre en état d'être délivré au fermier, qui, depuis l'onzième novembre, parcourt tous les villages pour lever les soixante mille livres du Sérail, et acheter le reste. Depuis le commencement de la récolte, jusqu’à ce que le fermier ait enlevé toute cette drogue, il y a des gardes jour et nuit aux gorges des montagnes, par lesquelles on entre dans le Cap-mastic. Ces gardes visitent avec soin ceux qui passent, afin que personne n'en emporte. Quand le garde de l'Aga, fermier, vient à la ville, il est accompagné de tambours et de flûtes, et amené par les paysans des villages qui ont recueilli le mastic; ils vont le porter au château avec beaucoup de réjouissances. Quelquefois l'Aga, qui prend la ferme du Gouvernement, du tribut et des douanes de l’île, prend aussi celle du mastic, dont la récolte peut monter, année commune, à cent cinq mille livres pesant. Il y a dans plusieurs autres quartiers de l'ile des arbres de lentisque, qui ne produisent point de mastic”».

 

Et Pouqueville (Voyage dans la Grèce, publié en 1821) ajoute: “Il faut du mastic de Chio, des essences de rose aux odalisques du sérail et aux eunuques”. Quant à Lawrence Durrell, dans The Greek Islands, il raconte: “Quand je suis arrivé à Athènes pour la première fois en 1935, les petites tablettes de mastic étaient d’un usage courant, mais avec le temps elles ont été remplacées par le chewing-gum américain qui, quoique moins rafraîchissant, était considéré comme plus chic par les Athéniens”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Pour que le mastic s’écoule en gouttes, les exploitants pratiquent dans le tronc du lentisque des incisions de quatre à cinq millimètres de profondeur, sur une longueur d’une quinzaine de millimètres.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Comme le disait ce Monsieur Galand cité par Choiseul-Gouffier, le mastic le plus pur est recueilli directement à la source, avant qu’il ne tombe au sol. Il ne s’est pas encore solidifié, il faut le “cueillir” alors qu’il coule encore. On peut apprécier comme il est clair et pur.

 

J’ai, tout à l’heure, cité ce Thévenot qui a raconté son voyage dans le Levant. Voici ce qu’il dit du mastic:

 

“Ayant curiosité d’aller voir les arbres du mastic, qui ne se recueille pas en autre lieu que dans cette île, je pris un janissaire du douanier, et m’en allai avec le vice-consul à Calimacha [probablement Kallimasia, à une petite dizaine de kilomètres au sud de la capitale], qui est un des principaux villages de l’île […]. Ce village a proche de lui soixante arbres de mastic que j’allai voir, ce sont des lentisques tortus comme des vignes, et rampant à terre. Dioscoride assure qu’ils rendent du mastic en plusieurs autres lieux, avouant toutefois que le mastic qui vient d’ailleurs est plus rare et moins bon que celui de Chio. Pour l’avoir ils piquent ces arbres au mois d’août et de septembre, et ce mastic qui en est la gomme, sortant par les ouvertures qu’ils ont faites à l’écorce, coule le long de l’arbre en terre où il se congèle en plaques, lesquelles on ramasse quelques jours après, puis on les fait sécher au soleil, et ensuite on les remue bien dans un sas, afin d’en séparer la poudre, qui s’attache tellement au visage de ceux qui remuent le sas, qu’ils ne la sauraient ôter, qu’en se frottant d’huile. Ils sont vingt-deux villages qui ont des arbres de mastic, et entre eux tous ils ont cent mille arbres de mastic, dont ils doivent donner au Grand Seigneur tous les ans trois cents caisses […]. Ce mastic est une gomme blanche, de fort bonne odeur, qui entre dans la composition de plusieurs onguents, mais les Grecs en dissipent une grande quantité à mâcher, et encore plus les femmes et filles, qui en usent si souvent, qu’elles ne sont jamais sans un morceau de mastic dans la bouche. Cela fait fort cracher, et disent encore que cela blanchit les dents, et rend l’haleine agréable. Ils en mettent même dans le pain pour le rendre plus délicat, et quand à mon départ de Chio je fis ma provision de biscuit, on m’en fit faire de petits avec du mastic, comme un grand régal pour boire le petit coup au matin”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Sur la plupart de mes photos de ces lentisques et du mastic, on voit que le sol est blanc autour du tronc des arbustes. En effet, on répand sur le sol bien sarclé une terre blanche tamisée très finement que l’on va chercher au loin, ai-je lu, sans que l’on dise où. C’est un carbonate de calcium récupéré sous la terre, dans de petits tunnels qui ont provoqué bien des morts par éboulement. Sur cette terre blanche le mastic, formant de petites perles, n’adhère presque pas, ce qui en simplifie beaucoup la récolte et le nettoyage, et en outre il sèche plus vite. Par ailleurs, avant la saison de la récolte (toutes les opérations doivent être terminées avant le quinze juillet et, parce que nous avons débarqué du ferry le 15 précisément, sous tous les lentisques le sol est blanc), on a eu soin de nettoyer au maximum le sol ainsi que les arbres, pour que la surface blanche protège de toute impureté. Et l’on voit que ces perles de mastic sont presque aussi pures et transparentes que les larmes qui vont être prélevées sur les troncs. La loi interdit en principe de récolter après le 15 octobre, mais en cas de demande très abondante ou de conditions météorologiques spécifiques, la date limite peut être repoussée jusqu’à fin octobre par arrêté préfectoral.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

J’ai évoqué plusieurs auteurs de l’antiquité, je voudrais au moins citer ce que dit l’un d’entre eux du mastic, ce sera Dioscoride. Mais je n’ai pas ses œuvres dans ma bibliothèque, et sur Internet je n’ai trouvé sur Gallica, la collection de la Bibliothèque Nationale de France, que le livre intitulé Les six livres de Pédacion Dioscoride d’Anazarbe, De la matière médicinale, translatez de latin en françois. Cette traduction annotée, due à Martin Mathée, a été publiée à Lyon en 1559. Ci-dessus, le dessin d’un lentisque, en tête du chapitre qui en traite. Voici d’abord sa traduction, ce n’est plus de l’ancien français, ce n’est pas encore du français moderne, c’est ce que l’on appelle du moyen français. Je crois que c’est assez compréhensible, je n’en modernise que l’orthographe parce que je trouve amusante la façon dont il s’exprime:

 

“Le lentisque produit une résine que certains appellent lentiscine, et les autres la nomment du mastic. Cette résine bue vaut aux réjectements de sang et à la toux ancienne, et est utile à l’estomac, mais elle provoque à roter. L’on la met dans les poudres qui se préparent pour les dents, et qui se font pour oindre la face, à fin de la nettoyer et faire reluire. Elle est utile à faire renaître les poils des paupières. Et étant mâchée, fait bonne haleine, et évapore les humidités des gencives. Elle naît en abondance et très bonne en l’île de Chio. L’on loue celle qui resplendit, et est semblable de blancheur à la cire toscane, pleine, sèche, fraîche, odoriférante et crissante. La verte est moins valeureuse. L’on la contrefait avec encens, et avec la résine des jus des noix de pins”.

 

Suivent ses annotations, ma seconde image reproduit la fin du texte traduit et le début des annotations:

 

“Le lentisque produit en tous lieux de la résine, mais elle produit en Chio seulement le mastic. Lequel est composé des diverses facultés, constrictive, et rémolitive, et par cela elle est convenable aux inflammations de l’estomac, des boyaux, du foie, comme la chose qui échauffe et dessèche au second degré”.

Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014
Chios, l’île du mastic. Chora. Juillet-août 2014

Et puis je terminerai cet article avec un livre fort curieux, Voyages de Rabbi Benjamin, fils de Jona de Tudele […] traduits de l’Hébreu et enrichis de notes et de dissertations historiques et critiques sur ces voyages par J P. Baratier, étudiant en théologie. Le livre, en français, est publié à Amsterdam en 1734 (un livre juif traduit par un protestant aurait difficilement été imprimé en France…), mais le livre original en hébreu est du douzième siècle (passant par Palerme en Sicile, Rabbi Benjamin parle du palais du roi Guillaume II lequel a régné de 1166 à 1189). Ce rabbin, né vers 1130 à Tudela, en Navarre, est mort en 1173. Quant au traducteur (je jette un coup d’œil sur Wikipédia), Jean-Philippe Baratier (1721-1740), il savait lire à trois ans, parlait latin, français et allemand à quatre, grec et hébreu à sept, et a effectué cette traduction, avec rédaction de notes et commentaires, alors qu’il n’avait que onze ans! Pour mes photos ci-dessus, je reproduis le frontispice de ce livre, présentant d’abord Jean-Philippe Baratier, puis la page de titre, où l’on arrive à lire à peu près tout malgré la réduction du format.

 

Rabbi Benjamin écrit: “[de Mytilène] il y a trois journées à Chika, où il y a environ quatre cents juifs, à la tête desquels sont Rabbi Élie Teman & Schabrai. C’est là que sont les arbres d’où on recueille le mastic”. Il n’en dit pas plus, il passe à Samos. Mais Baratier ajoute une note intéressante:

 

“Chika, ou Chio, éloignée de 13 ou 14 heures de Mytilène. Les arbres qui portent la gomme de mastic appelés lentisques sont fort curieux. Leurs feuilles sont semblables à celles du térébinthe et le tronc a beaucoup de rapport avec l’olivier, n’ayant que 3 à 4 pieds de hauteur. Cet arbre est fait en buisson ou en touffe comme le buis. Quand il est vieux les branches se replient contre la terre, et il prend ainsi de nouvelles racines; il ne croît que de cette façon, sans pouvoir être planté, semé ou transplanté, il ne croît qu’en un seul endroit de l’île vers le midi, et non ailleurs dans le monde. Le Grand Seigneur en tire de grands revenus. Voyez Monconys, Voyage de Natolie page 164 et les Voyages de Syrie de la Rocque, tome II, page 171”.

 

Un rabbin sépharade parti du nord de l’Espagne au douzième siècle pour recenser les communautés juives partout dans le monde, en Europe, en Afrique et jusqu’en Asie, un traducteur érudit de onze ans capable en outre de commenter le texte et d’indiquer des références d’auteurs, cela m’a suffisamment intrigué pour que j’aie envie d’en parler avant de poser le point final.

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Published by Thierry Jamard
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