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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 23:55
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

En partant plein sud de la capitale de l’île, on parcourt bien peu de kilomètres, à peine un peu plus de dix, avant de parvenir au monastère d’Agios Minas. Nous avons déjà vu des monastères dédiés à ce saint Minas ou Menas dans d’autres lieux, nous avons vu dans plusieurs musées des ampoules qui avaient contenu de l’huile de son lieu de pèlerinage en Égypte. Je vais tout simplement copier-coller ici ce que j’ai écrit à son sujet dans mon article Musée byzantin d'Athènes, les objets. 11, 13 et 27 octobre 2013: “Ce soldat romain né en 285 du côté de Memphis s’est ensuite retiré du monde pour vivre en ermite. Très mauvaise période pour les chrétiens, ces années qui ont précédé l’édit de Milan: vers 309 il a été martyrisé. Thaumaturge, il avait beaucoup de fidèles parmi ses miraculés et leurs proches, aussi emporta-t-on son corps à dos de chameau en direction d’Alexandrie. Mais arrivés à une petite cinquantaine de kilomètres de leur but, les chameaux de la caravane ont refusé d’avancer. Ce ne pouvait qu’être un signe du Ciel, on a déchargé le corps et on l’a enterré sur place. L’endroit s’appelle aujourd’hui Abou Mena. Au quatrième siècle, mais surtout à partir du cinquième, un pèlerinage s’est développé vers la tombe de saint Minas”.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Lorsque l’on pénètre dans le monastère, on est frappé par ces sols de pierres de couleur qui sont du plus bel effet. Un travail réellement artistique. Il y a plusieurs bâtiments, mais comme on ne raconte pas leur histoire je ne les détaillerai pas. Ce monastère, une abbaye d’hommes a été converti, en 1932, en couvent de femmes. Trente-cinq au début, elles ne sont plus que onze aujourd’hui. Elles se dédient à la peinture d’icônes, à la confection d’habits sacerdotaux, à divers travaux d’artisanat.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Dirigeons-nous vers le catholicon, qui est bien sûr l’un des lieux les plus importants du monastère. Et toujours, gardons les yeux sur ces sols dont les dessins sont partout différents, et toujours du meilleur goût. Et si l’on arrive à détacher les yeux du sol, on va continuer jusqu’à l’église et y pénétrer. Je ne comprends pas ce qui m’a pris pendant cette visite et à quoi je pensais, je n’ai aucune photo de l’extérieur de ce catholicon. Tant pis, entrons.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Dans mon précédent article, je montrais des fresques, des mosaïques dans un monastère du onzième siècle. Ici il n’y a rien de tel. Nous sommes dans un monastère du seizième siècle, construit à une date qui n’est pas connue avec précision, mais on la situe entre 1572 et 1595 car cette création a eu lieu alors que Jérémie II était patriarche de Constantinople, et il l’a été trois fois, soit 1572-1579, 1580-1584 et 1587-1595. Ce sont deux prêtres orthodoxes, le Père Neofitos Koumanos et son fils le Père Minas Koumanos qui l’ont fondé, le dédiant au saint patron du fils.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Pour n’être pas exceptionnelle, cette église est toutefois intéressante. Par exemple, dans l’iconostase, cette icône revêtue d’argent qui représente trois saints, Victor, Minas et Vicentius. Saint Minas, j’en ai suffisamment parlé; quant à Victor et Vincent, ils ont été suppliciés et exécutés aux alentours de 304, sous Dioclétien, à Puigcerdá, en Espagne, ville frontière aujourd’hui entre la Catalogne espagnole et Bourg-Madame côté français (actuelle N20 Toulouse-Barcelone, près de Font-Romeu).

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Et d’autre part, dans la partie haute de l’iconostase il y a toute une rangée d’icônes représentant des scènes de la vie de Jésus. Sur ma photo, nous en voyons trois parmi celles de la moitié gauche, ce sont la Nativité, le baptême de Jésus, la Crucifixion.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Cette frise de bois encadrant dans des ovales une série de saintes est également assez belle. Sur ma sélection, on voit de gauche à droite:

– sainte Myrope, une native de Chios qui, pour avoir caché le corps de saint Isidore mort martyrisé (dans mon article Chios, l’île du mastic. Chora, j'explique comment, assistant à sa décapitation, les lentisques de l'endroit se sont mis à pleurer des larmes de mastic), a été emprisonnée et flagellée jusqu’à la mort, vers l’an 251

– sainte Matrone, servante (esclave?) dans une famille juive de Thessalonique, le général impérial et sa femme Pautilla, qui a été surprise par sa maîtresse en train de prier le Christ, laquelle maîtresse l’a fait bastonner à mort, puis a fait jeter son corps dans un précipice pour faire croire à un accident. Cela se passait vers l’an 304

– sainte Marcelle, patronne de l’île de Chios, au sujet de laquelle j’ai trouvé diverses versions qui valent la peine d’être citées. D’une part, un site Internet orthodoxe, www.histoire-russie.fr: “Sainte martyre Marcella est l'objet d'un énorme respect sur l'île de Chios. Dans l'église qui lui est dédiée, des miracles ont lieu chaque année. D'après la tradition, Marcella était une jeune fille particulièrement pieuse qui, étant encore jeune, perdit sa mère. Son père, païen et bestial, voulut vivre avec sa fille comme remplaçant sa femme. Marcella s'enfuit de son père mais, lui, enragé comme une bête sauvage, l'attrapa et la hacha en morceaux. À proximité de son église on trouve quelques pierres qui de temps à autres se mettent à suinter le sang. Les gens prirent ces pierres, les amenèrent à l'église, prient sainte Marcella et les placent sur les malades, qui du coup se trouvent guéris”. Il est à noter que ce texte n’est pas présenté comme une légende, mais comme une réalité… Ce qui est sûr, c’est que chaque année, le 22 juillet qui est le jour où l’on célèbre sainte Marcelle, de très nombreux pèlerins se réunissent à l'endroit où aurait eu lieu son supplice, la plage d’Agia Markella (Αγία Μαρκέλλα), au nord-ouest de l’île, face à l’île de Psara et près du village de Volissos; nous n’y sommes pas allés, mais on dit que la mer sur cette plage est froide, et qu’au bout du chemin qui mène au lieu où Marcelle est morte, l’eau jaillit chaude. Et puis je voudrais aussi citer un livre édité à Amsterdam en 1733, Entretiens historiques et critiques de Philarque et de Polidore, par Mr Labrune, ancien pasteur de l’Église Wallonne de la garnison de Tournai: “Les moines de l’île de Chio ont une légende qui porte que sainte Marcelle fut convertie en pierre dans une grotte où elle s’était allée cacher, pour ne pas tomber entre les mains de son père qui la voulait violer. Apparemment la statue est encore en son entier, car la légende ajoute, au rapport des voyageurs les plus modernes, que les jours qu’on célèbre la fête de cette sainte, on voit distiller du lait de ses mamelles. Jamais fête n’a été plus solennelle”. Si je ne donne pas de datation, c’est parce qu’elle est inconnue. Cela semble être une histoire de l’antiquité comme les deux précédentes, mais certains placent cet épisode au seizième siècle (avec le père païen… mais ce mot peut devoir être pris dans le sens de musulman, ou athée).

 

Par ailleurs, pour mieux montrer comment sont peintes ces icônes, j’en ajoute une quatrième en plus gros plan. Il s’agit de sainte Fotini, que les Orthodoxes assimilent à la Samaritaine du puits de Jacob, dans l’évangile. Après la mort de Jésus elle serait allée prêcher à Carthage (Tunis), où elle aurait subi le martyre, aveuglée puis écorchée vive.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Même si les fresques modernes n’expriment presque jamais autant de spiritualité que les fresques médiévales, celles-ci sont assez expressives. La première représente saint Pantéléimon, ce médecin décapité en 303 ou 305 et dont j’ai parlé un peu plus en détails dans mon précédent article, Le monastère de Néa Moni. Et la seconde représente sainte Catherine d’Alexandrie, dont le débat avec les philosophes est si célèbre que je n’ai pas à en parler.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Cette icône représente les “Quarante martyrs”. Il s’agit d’un événement de l’an 320, connu par un sermon prononcé par saint Basile qui en est presque contemporain puisque, né neuf ans après, il a pu en entendre parler par des témoins oculaires. Cela se passe à Sébaste, aujourd’hui Sivas, en Anatolie centrale. Ces quarante soldats de la douzième légion romaine se sont convertis au christianisme. Il n’y a rien d’illégal à cela, les persécutions de Dioclétien sont du passé, depuis 313 l’Édit de Milan assure à tous la liberté religieuse. Mais Licinius, le coempereur de Constantin, ne veut rien savoir. Il exige qu’ils abjurent leur christianisme mais les tortures “habituelles” ne suffisent pas, alors ces quarante soldats sont dépouillés de tous vêtements et, nus, sont placés sur un lac gelé selon certaines sources, dans les eaux glacées du lac selon d’autres. On peut imaginer la météo au mois de mars au cœur de l’Asie Mineure à près de 1300 mètres d’altitude. Sur Google Earth, j’ai repéré un lac près du village de Bingöl, à l’est de Sivas, il est à 1316 mètres. Trente-neuf des quarante ont enduré ce martyre, le quarantième a abjuré, on lui a offert en récompense le hammam (ou peut-être plutôt un bain chaud), son cœur a lâché du fait de la soudaine différence de température, il est mort. Mais le soldat chargé de surveiller les martyrs, ému de leur courage, et par là convaincu que c’était eux qui détenaient la vraie foi, s’est déshabillé et joint aux condamnés. Et le lendemain matin, évidemment, ces quarante martyrs étaient morts.

 

Constantin avait déjà fait le nécessaire pour se débarrasser des deux Césars du système de tétrarchie créé par Dioclétien. Cet acte d’intolérance violant l’édit de 313 que tous deux avaient pourtant ratifié en personne constituera, avec des soupçons de corruption, l’un des prétextes pour attaquer son co-Auguste en 324, le défaire à la bataille d’Andrinople (Edirne, aujourd’hui à la frontière de Turquie, de Grèce et de Bulgarie) et ainsi récupérer à lui seul l’Empire Romain. Licinius sera emprisonné à Thessalonique, et assassiné dans sa prison en 325.

 

Sur cette icône, on voit trente-neuf hommes plongés dans le lac, en haut à droite un quarantième entre dans une petite construction à dôme, c’est celui qui vient d’abjurer le christianisme et se rend au hammam, et en bas à gauche il y a le soldat préposé à la garde, qui va bientôt se dénuder et entrer dans l’eau glacée. Les trente-neuf qui sont dans l’eau ont déjà leur auréole, celui du hammam n’en a pas puisqu’il ne la mérite pas, et le garde n’a pas encore la sienne. On remarque aussi, dans le ciel, quarante couronnes, honorant les quarante martyrs qui ont leur place préparée dans le Paradis.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Dans cette vitrine, une bouteille. Devant la bouteille, ce petit papier. Je le traduis: “Le 11 novembre 1958, une pieuse dame de Kalymnos [nous passerons par cette île du Dodécanèse début septembre, je l’évoquerai dans un futur article] a jeté cette bouteille à la mer en demandant que si on la trouvait on la remette au monastère de Saint-Minas de Chios. Trois mois plus tard, le 10 février 1959, elle a été trouvée sur la plage de Sainte-Ermione [à une dizaine de kilomètres au sud de la capitale de l’île et juste en face de l’endroit où est le monastère] et a été apportée immédiatement au monastère”.

 

Il est en effet curieux que les courants aient apporté cette bouteille précisément à l’endroit auquel elle était destinée, mais de là à y voir un miracle… Cependant, soyons honnête: ce papier ne parle pas de miracle, ne donne aucune explication, ni naturelle ni surnaturelle, il décrit simplement ce qui s’est passé.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Si ce monastère est célèbre, ce n’est pas tant pour des richesses artistiques qu’il renfermerait, c’est pour de bien tristes événements. J’ai déjà amplement parlé des massacres de Chios en 1822 de la part des Turcs ottomans. Dans mon précédent article, nous avons vu comment, le jour du Vendredi Saint, au monastère de Néa Moni, ils ont exterminé les moines avec les civils qui s’y étaient réfugiés. Le lendemain Samedi Saint, ils effectuaient leurs horribles massacres dans les villages de Thymiana et de Néochori tout proches d’Agios Minas, après avoir sécurisé la citadelle de Chios (Chora), et dans la nuit du samedi au dimanche de Pâques, ils étaient devant Agios Minas. Quelle était cette date? Il faut d'abord tenir compte du fait que pour les fêtes mobiles, comme Pâques, la religion catholique et la religion orthodoxe ont un mode de calcul différent. Pour les Orthodoxes, en 1822, Pâques était le 2 avril, et donc le Vendredi Saint était le 31 mars. Mais il faut aussi tenir compte d’un autre élément, c’est la nature du calendrier. En 1582, le calendrier julien (de Jules César, en l’an 46 avant Jésus-Christ), qui comporte une toute petite imprécision annuelle de calcul, avait accumulé au cours des siècles un décalage de dix jours entre la date solaire et la date légale. Le pape Grégoire XIII a décidé de passer du 4 octobre au soir au quinze octobre au matin, soit dix jours en une seule nuit, avec une modification du calcul (en jouant sur les années bissextiles des siècles ronds). En France, Henri III s’y conforme presque immédiatement, sautant par-dessus les jours du 9 au 20 décembre. Évidemment, la décision d’un pape catholique ne pouvait être acceptée par les Orthodoxes. Même les Catholiques ont eu du mal à s’y mettre, si l’on en croit Montaigne:

“Il y a deux ou trois ans que l’on raccourcit l’an de dix jours en France. Combien de changements devaient suivre cette réformation! Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce néanmoins, il n’est rien qui bouge de sa place: mes voisins trouvent l’heure de leurs semences, de leur récolte, l’opportunité de leurs négoces […]. On dit que ce règlement se pouvait conduire d’une façon moins incommode: soustrayant, à l’exemple d’Auguste, pour quelques années le jour du bissexte […]”.

Quoi qu’il en soit, bon gré, mal gré, l’Occident catholique a adopté assez rapidement le calendrier grégorien. Les pays protestants ont traîné les pieds, par exemple la Grande Bretagne jusqu’en 1752 ou la Suède en 1753. Mais la Grèce orthodoxe a attendu 1924. Par conséquent, en cette année 1822 où le monastère a été mis à sac et ses occupants massacrés, ce 2 avril c’est dans le calendrier julien. Vite, convertissons cela en calendrier grégorien (l’écart s’est encore un peu accru), c’est le 14 avril de notre calendrier à nous.

 

Cela m’a amené un peu en marge de mon sujet. Tant pis, sortons-en complètement pour quelques instants. On s’amuse généralement à constater que le plus célèbre écrivain britannique, Shakespeare, est mort le même jour de la même année que le plus célèbre écrivain espagnol, Cervantès, soit le 23 avril 1616. Mais c’est sans tenir compte du fait que l’Espagne, pays catholique, utilise le calendrier grégorien, tandis que l’Angleterre, pays protestant, en est encore au calendrier julien. En réalité, Shakespeare est mort dix jours après Cervantès, le 3 mai 1616 du calendrier grégorien. Mais revenons à nos moutons.

 

Comme à Néa Moni, les ossements des victimes du massacre ont été rassemblés, et ils sont gardés dans ces vitrines que l’on voit sur mes photos ci-dessus comme les témoignages des atrocités commises.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

De Çeşme, sur la côte turque toute proche, les soldats ottomans arrivaient par milliers. Le monastère d’Agios Minas, comme celui de Néa Moni, semblait aux civils un refuge relativement sûr, aussi y avait-il plus de trois mille personnes, moines et laïcs, dans les murs du monastère et, en ce dimanche de Pâques, la foule était à l’église où le vieux prêtre Iakobos (Jacques) Mavros célébrait la messe de la Résurrection. Soudain, les cris des Turcs et de bruit de deux canons ont interrompu la cérémonie. Les Turcs ont tenté de forcer les portes du monastère. Ils tiraient dessus, comme le montrent les impacts de balles de mes photos. Ceux qui n’avaient pas pu se barricader dans l’église ont tenté de se cacher ailleurs.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Ce buste est celui du “Héros Constantin Monogios”, un habitant de Néochori qui avait échappé au massacre de son village et a pris les armes, pour tenter de secourir les assiégés d’Agios Minas, en compagnie de quelques autres insurgés. Ils sont parvenus à tuer nombre de Turcs, mais les forces étaient du côté des Ottomans, innombrables. Finalement, quelques Turcs sont parvenus à pénétrer par une brèche dans le mur, faite par l’un des canons qui tirait depuis le moulin voisin, et ils sont alors allés ouvrir les portes que les balles n’avaient pas fait céder, et une foule de soldats s’est déversée dans les murs du monastère. Ils ont commencé à massacrer tous les Grecs qui étaient là dans la cour et n’avaient pas pu se cacher. Puis le canon a ouvert d’autres brèches dans la muraille pour que le flot des assiégeants déchaînés s’intensifie, les portes trop peu larges ralentissant l’entrée.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Ayant réussi à pénétrer dans le monastère, les Turcs se sont attaqués aux portes de l’église, mais certains ont trouvé plus expéditif de monter sur le toit, d’arracher une partie de la couverture et de jeter des tissus enflammés. J’ai lu sur un panneau dans le mausolée que l’église était en bois à l’époque, je ne sais s’il faut comprendre que sa toiture était en bois, ou tout l’édifice. Toujours est-il qu’elle a brûlé et que tous les gens qui étaient à l’intérieur sont morts ainsi, comme dans l’église d’Oradour-sur-Glane incendiée par les soldats nazis le 10 juin 1944, en représailles du débarquement du 6 juin. Ces taches que l’on voit sur le sol sont les macabres marques des os ou des chairs calcinés. Détailler ces épouvantables traces indélébiles aurait de ma part quelque chose de sadique, je me contenterai de dire que selon les endroits la forme de la tache laisse deviner un corps d’enfant, une tête, un membre.

 

Ils ont voulu contraindre le pope Mavros à se prosterner devant le Coran, ce qu’il a bien évidemment refusé de faire; il a alors été torturé avant d’être tué d’un coup de cimeterre sur la tête. Le pacha (général), dans ses mémoires, se vante que ses vaillants soldats aient coupé toutes les têtes, et que lui-même ait envoyé aux responsables de l’invasion les têtes et les oreilles coupées.

Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014
Le monastère d’Agios Minas, à Chios. Jeudi 31 juillet 2014

Quant à ceux qui n’étaient pas dans l’église et qui n’avaient pas été tués dans la cour, j’ai dit qu’ils avaient cherché ailleurs une cachette. Ils étaient descendus dans une citerne d’eaux de pluie en sous-sol par cette étroite trappe. Les soldats n’ont pas compris tout de suite où ils avaient disparu. Ils ont assez longuement cherché, avant de comprendre. Ils ont alors lancé par cette ouverture des matières inflammables. Je n’ai pas trouvé plus d’explications, je ne sais quelles étaient ces matières inflammables que l’eau n’a pas éteintes (mais y avait-il de l’eau?), ou peut-être ont-ils fait brûler, sous la trappe, des substances qui ont empli la citerne de fumée en consommant l’oxygène, pour tuer par asphyxie. Ce qui est sûr, c’est que pas un n’a réchappé de ce massacre horrible.

 

Mais après avoir parlé, tant à Néa Moni qu’à Agios Minas, de toutes ces épouvantables cruautés perpétrées par les soldats turcs, il me faut ajouter un petit commentaire. Mon sujet me fait pointer du doigt les Turcs. À partir de là, on aurait beau jeu de cataloguer ces gens comme un peuple de barbares sanguinaires. Et finalement, il me plairait assez de penser qu’il y a un peuple sur terre qui déshonore le reste de l’humanité. Mais quand on considère les massacres perpétrés par les Espagnols au Nouveau Monde, les millions de Russes victimes des purges staliniennes, les Juifs, les Tziganes, les homosexuels, les communistes que les Nazis ont envoyés dans les camps de concentration et ont exterminés, les Peaux-Rouges pourchassés, tués ou parqués par les émigrants aux États-Unis, les génocides entre ethnies africaines, et la liste pourrait se poursuivre longtemps, on se dit que, selon le lieu dont on parle, on trouvera toujours des êtres dits humains… mais qui n’ont d’humain que le nom. Et puis il y a un instituteur grec dont on m’a dit le nom, mais je ne l’ai pas noté et je l’ai malheureusement oublié, qui a cherché à entrer en contact avec des rescapés grecs de la guerre d’indépendance, et il a recueilli des détails ignobles sur les cruautés commises, mais il a également recueilli des récits, hélas moins nombreux, de Turcs qui s’étaient montrés humains, s’étaient abstenus de commettre des actes répréhensibles, et qui parfois même avaient courageusement tenté de s’opposer aux exactions de leurs camarades. Il me fallait quand même le dire.

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Published by Thierry Jamard
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