Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 juillet 2017 7 02 /07 /juillet /2017 23:55
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Il est très célèbre, ce monastère. Νέα Μονή (Néa Moni), cela signifie “Nouveau Monastère”. En titrant “Le monastère de Néa Moni”, je suis conscient du pléonasme, je sais que c’est absurde, mais c’est un usage tellement ancré dans tous les guides (sauf ceux qui sont rédigés en langue grecque, bien sûr) que, mouton de Panurge, je suis le mouvement sans me poser de questions! Classé au patrimoine mondial par l’UNESCO, rénové pour la coquette somme de presque trois millions huit cent mille Euros financés à quatre-vingt-cinq pour cent par l’Union Européenne (soit plus de trois millions deux cent vingt-huit mille Euros), il promet d’être très intéressant à visiter. Et il tient ses promesses. Arrivés un peu tard le vendredi 18, nous limitons notre visite au catholicon et à ses belles fresques et mosaïques, et nous passons la nuit dans le camping-car sur le parking du monastère pour être à pied d’œuvre le samedi 19 et en effectuer la visite à fond.

 

Mais il me faut d’abord évoquer la situation de la religion à Chios, selon Tournefort (Relation d’un voyage du Levant, Paris, 1717). Et pour commencer en ce qui concerne les catholiques (les Latins):

“Antonio Zeno, Capitaine général de l'armée vénitienne, parut devant la ville de Scio le 28 avril 1694 avec une armée de quatorze mille hommes, et commença d'attaquer le château de la marine, seule place de résistance dans tout le pays: il ne tint pourtant que cinq jours, quoique défendu par huit cents Turcs, et soutenu par plus de mille hommes bien armés qui pouvaient s'y jeter sans opposition du côté de terre. L'année suivante le 10 février les Vénitiens perdirent la place avec la même facilité qu'ils l’avaient prise, et l'abandonnèrent précipitamment après la défaite de leur armée navale aux îles de Spalmadori où le Capitan Pacha Mezomorto commandait la flotte des Turcs: l’épouvante fut si grande dans Scio qu'on y laissa le canon et les munitions; les troupes se sauvaient en désordre, et l'on dit encore aujourd'hui dans l’île que les soldats prenaient les mouches pour des turbans. Les Turcs y rentrèrent comme dans un pays de conquête; mais les Grecs eurent l'adresse de rejeter sur les Latins la faute de tout ce qui s'était passé, quoique ceux-ci n’eussent eu aucune part à l'irruption des Vénitiens: on fit pendre quatre personnes des plus qualifiées du rite latin et qui avaient passé avec honneur par les principales charges […]. On défendit aux Latins de porter des chapeaux; on les obligea de se faire raser, de quitter l'habit génois, de descendre de cheval à la porte de la ville, et de saluer avec respect le moindre des musulmans; les églises furent abattues ou converties en mosquées. […] L'exercice public de la religion catholique était le plus beau privilège que les rois de France eussent fait conserver aux Sciotes: ils en ont été privés sous ombre de rébellion. […] Après la prise de Scio, les Turcs mirent les prêtres à la capitation; mais Monsieur de Riants, vice-consul de France, les en fit exempter: les Religieuses n'y sont point cloîtrées non plus que dans le reste du Levant; les principales sont de l'Ordre de Saint François ou de Saint Dominique, dirigées les unes et les autres par les Jésuites”.

 

Concernant les orthodoxes (“les Grecs”), le tableau est très différent: “L'évêque grec est fort riche, il a plus de 300 églises dans la ville, et tout le reste de l'île est plein de chapelles; les monastères grecs y jouissent de gros revenus”.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Mais approchons-nous de Néa Moni. Il y avait d’une part le monastère proprement dit, enfermé dans des murailles de protection, et avec même une tour, comme dans un kastro génois, et les terres alentour, avec des cellules, des entrepôts, des bâtiments pour l’élaboration des productions agricoles. À l’époque ottomane, a été construit l’aqueduc de ma première photo ci-dessus, ainsi qu’une citerne avec un toit en dôme pour recevoir l’eau ainsi amenée. Le séisme de 1881 a détruit ou gravement endommagé la plupart des constructions, et ce qui était inutilisable a été abandonné lorsque situé à l’extérieur des murs.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Pour l’aqueduc, je dis “époque ottomane”, sans plus. En effet, la première mention que l’on en ait remonte à la gravure ci-dessus qui date de 1732, mais à cette date on constate qu’il était en service, sans savoir depuis combien de temps. Cette gravure est due à Василий Григорович Барский (Vasily Grigorovitch Barsky, –cette fois, j’écris en caractères cyrilliques), un homme né en 1701 à Kiev. Je vais donner ici quelques indications sur sa très intéressante et riche biographie, parce que Google (français, britannique, américain, grec) l’ignore superbement, si bien que j’ai dû aller sur Wikipédia russe pour m’informer. Il étudie d’abord à la faculté de théologie de Kiev, qu’il quitte pour étudier la philosophie.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

En 1724, il commence sa série de voyages, qu’il effectue tous à pied, à l’exclusion de tout autre moyen de transport, sauf pour les îles bien évidemment. Il se représente lui-même ci-dessus (image libre de droits trouvée sur Internet). Il se rend d’abord en Slovaquie, en Hongrie, en Autriche puis en Italie pour aller vénérer les reliques de saint Nicolas à Bari, dans les Pouilles. En route il visite Venise, Bologne, Florence, Rome, Naples. En 1725, de Bari il s’embarque pour les îles de Corfou, Céphalonie, Zante, on le retrouve ensuite à Chios, puis au mont Athos. En 1726-1728, il se rend en Palestine, à Jérusalem, il est en Jordanie, il est sur la Mer Morte, puis se rendant au Caire il passe par le monastère du Sinaï, Suez, Damiette, ensuite il repart vers Beyrouth, Tripoli et Damas, et de nouveau en Palestine. En 1729-1731, à Tripoli il étudie le grec ancien et moderne, la littérature, la philosophie, la logique, les sciences naturelles, et il trouve le temps de visiter Alexandrie, Chypre, Symi, Samos, Chios (de nouveau), Patmos. En 1734, à Damas, il est fait moine sous le nom de Vasily (Basile). De 1736 à 1743, il vit à Patmos. C’est alors que l’ambassadeur russe à Constantinople le prend comme prêtre à l’église de l’ambassade et en 1744 l’envoie étudier les monastères du mont Athos. Mais Barsky se rend aussi à Athènes, en Crète et revient à Constantinople en 1746. Accusé par le nouvel ambassadeur de trahir les intérêts nationaux, craignant d’être arrêté il s’enfuit par la Bulgarie, la Valachie, la Pologne et revient à Kiev en 1747. Il y meurt un mois après son arrivée. Cet incroyable savant est expert en grec et en latin, outre le russe il parle aussi arabe et turc, il est érudit en géographie, histoire, ethnographie, statistiques, architecture, géologie, commerce, et tous les arts que ce soit la musique ou les arts plastiques.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Encore une vue du paysage à l’extérieur des murs du monastère avant de nous diriger vers la porte pour entrer dans le vif du sujet. C’est John Gaskin, dans The Traveller’s Guide to Classical Philosophy (2011), qui le recommande. Je traduis: “Allez là-bas, seul si possible. C’est loin de la foule à vous rendre fou et presque abandonné de la religion de ce monde, mais une atmosphère de paix et de bonheur antique subsiste là et porte le pèlerin, tout à fait comme les espaces sacrés d’autres religions, plus anciennes, disparues depuis longtemps doivent, en leur temps, porter le suppliant à Assos et Carthage, Karnak et Avebury, Babylone et Delphes”.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Comme toujours, à l’entrée, il est demandé une tenue “convenable”, mais (je me réfère au texte grec, pas à sa traduction anglaise, qui n’accorde pas l’adjectif) au masculin pluriel, et donc on s’adresse aux hommes aussi bien qu’aux femmes (ευπρεπώς ενδεδυμένοι). Toutefois, contrairement à ce que j’ai parfois vu (mais rarement il est vrai, par exemple au monastère de la Panagia Chozoviotissa de l’île d’Amorgos), il n’est pas proposé de jeans pour les hommes en short, seulement des accessoires pour dissimuler les jambes des femmes, des châles pour leurs épaules.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Nous voici donc au cœur du monastère. Au fond de la cour, en face, se trouve le catholicon, l’église centrale. Le côté du narthex et du campanile est simple, la partie principale du bâtiment est moins sévère. Quelques mots de la fondation du monastère:

 

C’est au milieu du onzième siècle que Néa Moni est fondé. Cette datation ne fait pas de doute, parce que le monastère est nommé dans de nombreuses chrysobulles. Chrysobulles? On sait que les décrets promulgués par le souverain pontife, au Vatican, s’appellent des “bulles” (en latin, le mot bulla désigne la petite boule d’or que, dans les familles aristocratiques, l’on mettait au cou de l’enfant, le huitième jour après sa naissance pour les filles, le neuvième pour les garçons, et que l’enfant gardera jusqu’à son mariage si c’est une fille, jusqu’à une date décidée par le paterfamilias aux alentours de son dix-septième anniversaire si c’est un garçon. Puis le sens est passé à celui de sceau circulaire, et enfin à la décision frappée du sceau qui en garantit l’auteur). Les empereurs byzantins, bien avant que le Vatican adopte le système et le mot qui le désigne, ont scellé leurs édits par un sceau en or. L’or se disant chrysos, les édits impériaux byzantins étaient appelés chrysobulles. En 1822, les Turcs ont mis le feu au monastère, et la plupart des chrysobulles le concernant ont brûlé, mais nombre d’entre elles avaient été copiées et conservées ici ou là. Par ailleurs, deux abbés de Néa Moni ont rédigé des livres qui nous éclairent sur la tradition, ce sont Nicéphore de Chios en 1804 et Grégoire Photinos en 1865.

 

C’est autour du catholicon de mes photos que s’est construit le monastère. Il est donc, comme je l’ai dit et comme nous allons le voir en détaillant son histoire, du milieu du onzième siècle. Le campanile, lui, n’a été construit que bien plus tard, vers 1512. Et comme le séisme de 1881 l’a fait s’effondrer, celui que nous voyons aujourd’hui est une reconstruction de 1900.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Pénétrant dans l’église, nous passons devant des décorations sur lesquelles je vais revenir plus en détail, et nous nous trouvons face à cette iconostase. Mais revenons plutôt à l’histoire de l’origine de cette église et du monastère qui s’est construit autour d’elle.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Ces broussailles, ce n’est pas n’importe quelle plante, c’est du myrte, une plante qui pousse en abondance en ces lieux. Et ce vase portant quelques branches de myrte se trouve dans le catholicon et honore une icône de la Panagia, la Sainte Vierge. Ailleurs, ce pourrait être n’importe quelle fleur ou plante verte, mais ici le myrte s’impose, parce qu’il est lié à la fondation du monastère. La tradition dit qu’à l’époque où régnait l’empereur byzantin Michel IV, c’est-à-dire entre 1034 et 1041, trois ermites nommés Nicétas, Jean et Joseph, qui vivaient dans une caverne du mont Provatas (629 mètres. Nous l’avons contourné en venant d’Anavatos) passaient par là une nuit quand ils voient soudain, pendant aux branches d’un myrte, une image de la Vierge qui brille sous la lune. Évidemment, cette icône ne pouvait qu’être miraculeuse. Cette idée qu’elle est miraculeuse est encore renforcée depuis que le monastère, comme je le disais il y a un instant, a été incendié par les Turcs en 1922, car elle a été retrouvée intacte.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Ces icônes miraculeuses trouvées ainsi dans la nature, en plein champ ou sur une plage, nous en avons vu de très nombreuses un peu partout au cours de notre voyage. J’avoue ne pas être très convaincu… mais en même temps je pense que ce ne sont peut-être pas des légendes, ou du moins pas toujours. Tant de navires faisaient naufrage alors que l’équipage, très croyant, ne se déplaçait qu’avec des icônes, que les courants ont bien pu, fréquemment, rejeter sur un rivage des icônes comme ils rejetaient ailleurs des planches du navire ou des corps des marins. La nature était pleine d’ermites, de moines errants, de pèlerins, qui eux aussi transportaient pour leurs dévotions des icônes, ne peut-on alors imaginer que l’un d’entre eux, cheminant difficilement au milieu des broussailles de myrtes, ait pu perdre en route cette icône et, se rendant compte de cela à l’étape, des heures et des kilomètres plus tard, ait été incapable de la retrouver?

 

Quoi qu’il en soit, perte, miracle ou pure légende, ces ermites ont souhaité construire à la Panagia une église en cet endroit précis (c’est pourquoi ma photo de myrtes est prise dans les environs de monastère, et non pas où l’icône est censée avoir été trouvée, puisque cet endroit est construit). Ces braves hommes se sont embarqués pour faire savoir à Constantin Monomaque, en exil à Lesbos parce qu’il avait participé à un complot contre l’empereur, que la Vierge leur avait inspiré une prophétie: il allait bientôt devenir empereur à Byzance, lui qui certes était de famille aristocratique mais n’était nullement prédestiné à cela. Et en effet l’impératrice Zoé, veuve, le fait revenir à Constantinople, l’épouse et par le fait il devient empereur en 1042 sous le nom de Constantin IX. Pour manifester sa reconnaissance aux ermites, et surtout à la Vierge, pour cette prophétie réalisée, il va financer la construction du catholicon, cette église où nous sommes. Et comme en outre Zoé et sa sœur Théodora y ajoutent des dons d’importance, les travaux vont vite et l’édifice est magnifique. La construction dure de 1042 à 1056, s’achevant un an après la mort de Constantin, six ans après la mort de Zoé.

 

Mes trois photos ci-dessus montrent d’abord une belle icône de la Panagia dans son cadre, puis de plus près l’icône elle-même. Sur cette icône, on remarque que la Vierge indique de la main un buisson de myrte où est accrochée sa représentation: c’est ce détail que je montre en gros plan sur la troisième photo.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Sur le site de Gallica, j’ai pu télécharger un livre très intéressant, Relation d’un voyage fait au Levant par Monsieur Thévenot, Paris 1664. Ci-dessus, une gravure représentant ce Thévenot, placée en frontispice du livre. Les deux lignes sous ses pieds, et qui sont illisibles sur ma photo, sont des vers, et ces deux alexandrins disent “Ami, tu connaîtras l’auteur par ce portrait, / Tu ne saurais trouver voyageur plus parfait”. Sa version de la découverte est quelque peu différente, et beaucoup plus miraculeuse. La voici (je ne change rien au style, je me contente de moderniser l’orthographe):

 

“Après avoir vu les mastics, je pris le chemin de Niamoni, qui est un couvent de caloyers grecs [...]. Le chemin est fort mauvais car par toute l’île il faut toujours monter et descendre, et ce couvent est parmi les bois et les rochers. Étant arrivés là, nous allâmes premièrement à l’église, qui est grande et belle, elle est dédiée à Niamoni, qui veut dire en grec vulgaire Seule Vierge”. [Passons sur cette traduction fantaisiste, qui nous montre que Thévenot ne parle pas un seul mot de grec! Il continue:] “Cette église fut bâtie à l’occasion d’une image trouvée miraculeusement, et ils le racontent de cette sorte: tout ce quartier était couvert de bois épais où demeuraient plusieurs ermites ou religieux vivant sous même règle; ces bons pères voyaient toutes les nuits au milieu des bois une lumière, et comme ils allaient vers elle pour connaître ce que c’était, et qu’ils étaient bien près du lieu où ils l’avaient vue, ils ne voyaient plus rien, ce qui les étonnait fort. Enfin cela ayant duré longtemps, et en ayant conféré plusieurs fois ensemble, ils résolurent de mettre le feu au bois de toutes parts, ce qu’ayant fait, tous les arbres brûlèrent excepté un sur lequel ils trouvèrent une image de la Vierge: aussitôt ils députèrent quelques-uns d’eux vers Constantin Monomaque empereur de Constantinople, auquel ayant conté ce miracle, il leur promit de faire bâtir une église en cet endroit si Dieu lui faisait la grâce de remonter sur le trône, et en effet étant retourné à l’Empire, il la fit bâtir environ l’an de salut 1050”.

 

Selon Thévenot, donc, Constantin IX était empereur auparavant, avait perdu le pouvoir, et il ne s’agissait pas pour lui de devenir empereur mais de remonter sur le trône. Or lors de sa naissance, vers l’an mil, c’était Basile II qui a régné de 976 à 1025. Son frère Constantin VIII lui a succédé (1025-1028) et quand il est mort c’est sa sœur Zoé qui lui a succédé. Elle a été impératrice de 1028 à sa mort en 1050. Les empereurs, entre ces deux dates, ont été ses maris, régnant conjointement avec elle. Le premier était Romain III, mort en 1034 (c’est probablement Zoé qui l’a fait assassiner), le second Michel IV, mort en 1041. Elle adopte alors le neveu de Michel IV, et décide de régner conjointement avec lui, qui prend le nom de Michel V. Lui préfère régner seul et fait enfermer Zoé dans un couvent. La foule, furieuse, libère Zoé, crève les yeux de Michel V, et Zoé remonte sur le trône avec sa sœur Théodora. Cela se passe en 1042, le règne de Michel V n’aura duré que quelques mois, 132 jours exactement. C’est alors que Zoé décide d’épouser ce Constantin Monomaque qui avait été marié à la nièce de son premier mari Romain III.

 

Puis, dans les années et les siècles qui ont suivi, le monastère reçoit en dotation des terres en quantité, qui lui assurent une grande prospérité. Quand, en 1566, plus d’un siècle après Constantinople, l’île passe sous contrôle ottoman, rien ne change pour Néa Moni, qui dépend directement du patriarcat de Constantinople, sans passer par le métropolite local. Le vrai déclin du monastère va commencer avec le pillage et l’incendie de 1821 lors des massacres de Chios, et s’achever avec le tremblement de terre de 1881. Il ne cessera cependant pas de fonctionner, avec un nombre de moines très réduit.

 

Concernant la richesse, nous disposons du témoignage de Tournefort, au tout début du dix-huitième siècle. Il explique comment augmentent constamment les ressources, mais n’est guère séduit par les fresques ni l’architecture, qui n’ont pourtant pas encore subi les ravages dont je viens de parler. Et puis, comme Thévenot, sa traduction du nom du monastère est pour le moins bizarre:

 

“Le plus considérable est Neamoni, c'est-à-dire Nouvelle solitude, situé à cinq milles de la ville: nous y allâmes le 5 mars 1701. Ce couvent paye cinq cents écus de capitation; il renferme cent cinquante caloyers, qui ne mangent en communauté que le dimanche et les fêtes, le reste de la semaine chacun fait sa cuisine comme il l'entend; car la maison ne leur donne que du pain, du vin et du fromage; ainsi ceux qui ont du bien font bonne chère, et même entretiennent des chevaux pour leur usage. Ce couvent est fort grand et ressemble plutôt à un village qu'à une maison religieuse; on prétend qu'il possède la huitième partie des biens de l'île, et qu'il a plus de cinquante mille écus de rente. Outre les acquisitions continuelles que la maison fait par les legs pieux, il n'est point de caloyer qui ne contribue à l'enrichir; non seulement ils donnent cent écus pour leur réception, mais en mourant ils ne sauraient disposer de leurs biens qu'en faveur du couvent ou de quelqu'un de leurs parents, qui ne peut hériter que du tiers à condition qu'il se fera religieux dans la même maison: ils ont trouvé par là le secret de ne rien perdre: le couvent est sur une colline bien cultivée dans une solitude désagréable au milieu de grandes montagnes toutes pelées. Quoique l'église soit mal percée, elle passe pourtant pour une des plus belles qui soient dans le Levant; tout y est gothique, excepté les cintres des voûtes; les peintures en sont horriblement grossières, malgré les dorures qu'on n'y a pas épargnées; le nom de chaque saint est écrit au bas de sa figure, de peur qu'on ne le confonde avec son voisin. L'empereur Constantin Monomaque qui a fait bâtir cette église, comme l'assurent les moines, y est peint et nommé. Les colonnes et les chapiteaux sont de jaspe du pays, mais d'un mauvais profil; ce jaspe est une espèce de brèche rouge-lavé, mêlé de quelques plaques cendrées assez mal unies, et il n'a rien d'éclatant”.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Assez avec l’histoire et les financements, visitons cette église. Et d’abord il y a les fresques, qui ont subi l’incendie de 1822 et le tremblement de terre de 1881, au cours duquel toute la superstructure de la nef s’est effondrée. Dans The Greek Islands (1978), Lawrence Durrell dit quelques mots du monastère, se montrant quelque peu misanthrope sur les bords à l’égard des moines, mais beaucoup plus indulgent pour le monastère lui-même. Allez, je m’attelle de nouveau à la traduction:

 

“La splendeur et l’isolement se combinent avec un riche ensemble de fresques du onzième siècle pour rendre mémorable ce genre de voyage. Les fresques ont malheureusement souffert du grand séisme de 1881. […] Le Monastère est tombé en période de vaches maigres, et, autrefois fort d’une centaine de moines, il est maintenant réduit à une poignée de mystiques perclus de lombago que le paysage et les fresques ennuient à mort et qui sont avides de discuter avec des gens du monde extérieur. Quelques-uns des moines sont d’anciens brigands, c’est (ou c’était) un usage, en Grèce, que les brigands, quand ils se font vieux et n’ont pas de revenus, se repentent brusquement et se fassent moines d’une grande ferveur”.

 

Je montre ci-dessus trois images au hasard de ces fresques très abîmées. Concernant la troisième, qui a été détachée et est présentée dans le réfectoire où nous allons nous rendre tout à l’heure, très fragmentaire mais dont la partie conservée est en assez bon état, il n’a pas été possible de déterminer quels sont ces hommes, hauts dignitaires ou rois.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Précédemment, j’ai montré une coupole dont les fresques semblaient complètement détruites. Mais en regardant bien en détail (mon téléobjectif ne me sert pas uniquement à prendre des photos, je l’utilise aussi comme jumelles), on se rend compte que certains visages n’ont pas trop souffert. Ci-dessus, c’est celui qui, sur ma photo de la coupole, se trouve tout en bas.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Cette autre série de fresques plus ou moins lisibles représente des scènes du Jugement Dernier. Ce qui est encore en bon état permet d’apprécier la richesse des couleurs, la finesse du dessin, bref la grande qualité de ces fresques. Quel dommage qu’elles aient tant souffert!

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Des fresques, mais aussi des mosaïques. Des mosaïques somptueuses. On ne peut pas dire qu’elles n’aient pas souffert du séisme, mais j’aurais cru que ces petites tesselles collées sur un mur se seraient beaucoup plus dégradées que les fresques, or finalement c’est le contraire. Cette coupole a certes perdu tout son centre, mais tout autour elle est décorée de représentations de saints qui, elles, sont intactes. Par exemple celle que je montre ici, saints Serge et Théodore (je n’aurais pas su les identifier si leur nom n’avait pas été inscrit à côté. C’est ce que raille Tournefort pour les fresques!).

 

Saint Serge a vécu au troisième siècle. C’était un officier supérieur de l’armée romaine, qui commandait une troupe d’élite composée de soldats barbares. Mais il était chrétien, religion interdite dans l’Empire à cette époque; il a été victime d’une dénonciation, arrêté ainsi que son compagnon et collègue Bacchus, flagellé sans pour autant abjurer sa foi. Bacchus est mort sous cette torture, Serge a survécu. Alors on l’a décapité. Cela se passait en Syrie, à Rasafa, autour de l’an 300, juste avant ou juste après.

 

Saint Théodore Stratilate (c’est-à-dire “général d’armée”, en grec), lui, était gouverneur d’une province d’Asie Mineure regroupant les régions du Pont, de Bithynie, de Paphlagonie, dont la capitale était Héraclée. On le considère comme un mégalomartyr, mais on ne dit jamais rien sur les détails de son martyr, seulement qu’il a été décapité en 309. Souvent, en Grèce, nous avons vu des églises consacrées aux “saints Théodore”, au pluriel. L’un d’eux est notre Stratilate d’Héraclée, l’autre est nommé Théodore Tiron (conscrit), parce que c’était un jeune soldat. Il a été brûlé vif vers 303, en Asie Mineure, à Euchaïtès dont le site antique se trouve aujourd’hui près du village d’Avka dans la province de Çorum (à l’intérieur des terres, au sud de Sinope).

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Ailleurs aussi il y a des mosaïques représentant des saints. Ci-dessus, c’est sainte Anne. J’y ajoute un gros plan sur son visage triste et intériorisé si finement dépeint (sans compter que –désolé!– ma première photo n’est pas parfaitement nette).

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

L’éclairage n’est pas toujours idéal pour la photo qui, évidemment, ne peut être prise avec un flash qui aurait l’avantage d’homogénéiser les couleurs d’une photo à l’autre, mais aurait aussi l’inconvénient d’aplatir les reliefs dans la mesure où, même si la photo était autorisée, le voyageur ne se baladerait pas avec tout un matériel de diffuseurs, de réflecteurs, etc. Néanmoins, on peut apprécier le travail des mosaïstes. Nous voyons ci-dessus saint Antoine, saint Éphraïm, saint Joachim et saint Théodose.

 

Le saint Antoine que nous connaissons le mieux est saint Antoine de Padoue, mais comme ce franciscain catholique ne peut être représenté dans cette église orthodoxe, c’est plutôt saint Antoine d’Égypte qui aurait mené une vie d’ermite dans le désert et aurait vécu plus de cent ans, du milieu du troisième siècle au milieu du quatrième.

 

Saint Éphraïm, dit le Syrien, a vécu de 306 à 373 dans un territoire qui est aujourd’hui dans le sud-est de la Turquie d’Asie, proche de l’actuelle Syrie. C’est un diacre qui a mené une vie d’ascète contemplatif.

 

Je ne connais, en fait, qu’un seul Joachim, le mari de sainte Anne et père de Marie. Mais ce qui me laisse un doute sur son identification ici, c’est d’une part qu’il n’est pas trop à sa place au milieu de ces ermites, de ces prêtres, de ces martyrs, et d’autre part qu’il me paraît bien jeune, puisque le couple est resté longtemps stérile et que saint Joachim n’est connu qu’à partir du moment où il est devenu le grand-père de Jésus. Il est vrai toutefois que son nom n’apparaît pas dans les évangiles, et que rien ne dit, expressément, qu’il n’était plus jeune.

 

Le dernier, saint Théodose, est né en Cappadoce vers 424, et a mené une vie d’ermite en Palestine, où il est mort en 529. Il a entre autres construit le premier monastère du désert de Juda, une laure de cénobites, non loin de Bethléem.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Cet ange, au-dessus de sa tête, il y a deux ailes, cela ne fait pas de doute. Mais en bas? Deux grandes ailes, ou quatre plus petites? La question est d’importance, parce que si les anges portaient des épaulettes, avec six ailes ce serait un séraphin, une sorte de général des anges avec des étoiles sur les épaulettes, tandis qu’avec quatre ailes, c’est un chérubin, une espèce de colonel de régiment d’anges, avec cinq galons. On ne plaisante pas avec cela, et si on gaffe on se fait envoyer au trou.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Outre tous ces personnages individuels, il y a également de grandes scènes en mosaïque, comme ce baptême de Jésus dans le Jourdain. Cette façon de figurer l’eau du fleuve, la représentation de Jésus nu, cela me rappelle beaucoup la manière des deux baptistères de Ravenne, en Italie. Et pourtant, ces mosaïques de Chios sont bien postérieures à celles de Ravenne.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Cette scène de lavement des pieds était, malheureusement, sous un éclairage très hétérogène, et même en la sous-exposant pour essayer d’éviter le bougé sans trépied, même en réglant sur une sensibilité de 3200 ISO, j’ai dû déclencher à main levée au 1/6e de seconde à l’ouverture maximum. Résultat, elle est floue, ce qui est bien dommage parce que les attitudes des personnages sont pleines de vie et de réalisme. Le détail de ma seconde photo, que j’ai pourtant pris dans les mêmes conditions et le zoom en position télé, j’ai eu la chance de mieux le réussir: on a ainsi un petit aperçu du style de la représentation.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Sur cette photo, on voit avec quelle sensibilité est dépeinte la tristesse de ces trois femmes. Il s’agit des lamentations des Saintes Femmes, dans une grande scène qui représente la Crucifixion, et elles sont là au pied de la Croix.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

De la même façon que dans la scène précédente, sur cette Descente de Croix on voit l’affliction de Marie remarquablement représentée.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Le texte inscrit dans la mosaïque dit η Ανάσταση, ce qui veut dire “la Résurrection”. Généralement, quand on ne dit pas qui ressuscite, c’est Jésus le jour de Pâques. Mais sur cette mosaïque, nous voyons Jésus relevant un homme. Il s’agit donc de Lazare. Mais on peut s’étonner que, pour ce faire, il porte une croix dans sa main, car ce symbole chrétien ne peut exister encore, puisque cette résurrection de Lazare par Jésus a lieu bien avant la crucifixion, et d’ailleurs quand on regarde de près on voit sur sa main la marque du clou qui l’a fixé sur la croix. Il est vrai que pour représenter un miracle, on n’a nul besoin de réalisme.

 

Toutes ces mosaïques sont l’œuvre de spécialistes venus de Constantinople, identification qui résulte de la comparaison avec les mosaïques de Sainte-Sophie de Constantinople. Indépendamment de leur art, leur technique était très élaborée. Le mur était revêtu d’abord d’une couche de mortier hydraulique pour isoler la mosaïque de l’humidité des murs. Ce mortier, grossier, est constitué de calcaire, de sable et de tuile pilée. Dessus est étalée une couche d’un mortier plus fin, sur lequel l’artiste réalise son dessin. Et enfin, une troisième couche est appliquée par petites surfaces, parce que c’est dans ce mortier que sont fixées les tesselles de couleur: il ne doit donc pas être sec avant que les parties correspondantes des tesselles y soient posées, afin qu’en séchant il les maintienne en place.

 

Quant aux tesselles, elles sont taillées dans diverses matières. Ce sont de petites pierres si l’artiste dispose ainsi des couleurs nécessaires, ou elles sont en terre cuite. Mais il y en a aussi beaucoup en pâte de verre colorée, et pour les plus belles, bien sûr, elles sont en or… Un panneau explicatif, où j’ai pris les informations que je viens de donner, signale que, pour les dates, les mosaïques de Néa Moni (1042-1056) sont encadrées par deux autres grands ensembles de mosaïques, le monastère d’Osios Loukas qui précède, dans la première moitié du onzième siècle (dans ce blog, mon article Osios Loukas. Mardi 21 juin 2011), et Daphni qui suit à la fin de ce onzième siècle (dans ce blog, mon article Le monastère de Daphni. Vendredi 29 mars 2013). Et ce sont les trois seuls grands ensembles de mosaïques de Grèce. Les auteurs de ce panneau ont raison de le signaler, parce que cela me permet de retrouver mes photos, de comparer, et c’est très intéressant, cela enrichit la visite. Il précise aussi que ces trois ensembles suivent les principes du programme iconographique établis après la séparation entre Rome et l’Orthodoxie, en 843. Mais il y voit aussi la main d’artistes de deux écoles artistiques différentes, et là… je laisse à mes lecteurs le soin de les distinguer, car j’avoue que moi je ne vois pas trop ces deux “mains”.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Mais toutes ces photos de mosaïques sont très mauvaises. Parce que je les admire j’ai voulu en montrer beaucoup, mais il est temps d’arrêter puisque je ne suis pas parvenu à réellement les représenter. Il y a aussi dans le catholicon de Néa Moni ce reliquaire qui rassemble un nombre incroyable d’ossements. L’un des cadres posés dessus contient la liste des saints dont on a prélevé des petits morceaux, j’en reproduis ci-dessus la partie inférieure, celle qui est en anglais. On peut ainsi voir combien de tombes ont été dévalisées pour collectionner des reliques!

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Parce que je trouve beau ce gros vase en pierre, je le montre ici, mais aucun écriteau n’indique ce qu’il est, d’où il vient, ce qu’il contenait ou contient, de quand il date. Il comporte une inscription, mais pour qui, comme moi, n’est pas doué pour déchiffrer l’épigraphie, elle n’apporte pas grand-chose…

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Et encore ces deux photos avant de quitter ce catholicon. La première montre un détail du sol, et la seconde un détail d’un mur. En effet, le bâtiment n’a rien à envier –du moins vu de l’intérieur– à sa décoration de fresques et de mosaïques. Hélas, le sol en opus sectile de marbre a beaucoup souffert en 1822, et n’a été préservé dans son état primitif que dans quelques parties de l’église. Sur ma photo, cette grosse plaque circulaire de marbre rouge, mise en valeur par un encadrement de marbre blanc, et ornée sur le pourtour de petites pierres de différentes couleurs dessinant des motifs, est du plus bel effet.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Quittons le catholicon et dirigeons-nous vers ce grand bâtiment à l’aspect austère. C’est le réfectoire. Si l’on en croit le passage de Tournefort que j’ai cité tout à l’heure, il n’était que très peu fréquenté, puisque les moines n’y prenaient leur repas en commun que le dimanche et aux fêtes carillonnées. Au-dessus de la porte d’entrée, une date est gravée dans la pierre: 1637; elle témoigne des importants travaux de restauration menés alors. J’ai évoqué tout à l’heure Barsky, ce moine voyageur de la première moitié du dix-huitième siècle, qui a dessiné Néa Moni. Quand on regarde le détail de son dessin dans la partie centrale, il paraît que l’on voit devant le réfectoire un petit bâtiment avec un toit en pente, une fenêtre, une porte, et que par ailleurs le réfectoire était attenant aux cellules de l’ouest. Mais tout cela est tellement dense, tellement tassé, que j’avoue ne pas bien discerner ces détails.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

De l’extérieur, on pouvait imaginer que la salle était grande, à moins que le bâtiment ne soit coupé par des cloisons. Non, le bâtiment de 20,60 mètres sur 8,20 mètres est d’une seule pièce, et cette immense table de pierre est impressionnante avec ses 15,16 mètres de long. La construction d’origine est du onzième siècle, elle a subi des réparations aux quatorzième et quinzième siècles, puis aux dix-septième et dix-huitième siècles, mais cette extrémité en forme d’abside avec ses trois fenêtres que l’on voit tout au bout sur ma photo, ainsi qu’une partie du mur sur ma photo précédente datent du bâtiment originel.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Toute la surface de cette longue table est revêtue d’une décoration en opus sectile, extrêmement variée tout du long, et qui remonte au onzième siècle. Mais les quinze panneaux de cette décoration avaient souffert dans le temps, et elle a été l’objet d’une restauration d’envergure dans les années 2000 à 2006. Toutefois des spécialistes historiens et archéologues ont au préalable effectué des recherches documentaires très approfondies pour ensuite suivre les travaux en détail de bout en bout pour s’assurer que la nature des matériaux et leur mise en œuvre étaient conformes à l’original. Lorsqu’il a fallu compléter les manques, cela a été fait avec le strict minimum d’éléments rapportés, et dans le respect de leur conformité. Entre autres, de petits échantillons du mortier d’origine ont été prélevés pour être analysés en laboratoire, afin que le mortier neuf apporté pour la couche inférieure et pour les jointoiements soit strictement conforme, en résistance, en aspect et en couleur, au mortier d’origine. Le nettoyage des pierres a été effectué dans toute la mesure du possible par des moyens mécaniques, pour réduire aux quelques cas où c’était absolument nécessaire le recours aux produits chimiques. On a dû aussi retirer et remplacer quelques pierres qui étaient brisées, ainsi que d’autres qui, visiblement, avaient servi à des réparations antérieures mais n’étaient pas du tout conformes à l’œuvre originale.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

On peut se demander le pourquoi de ces petites niches sur les flancs de la table, en face des bancs de pierre. Elles étaient tout simplement destinées au rangement des couverts.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Le réfectoire sert aussi, à l’extrémité opposée à l’abside aux fenêtres, de musée. On y voit par exemple ces bonbonnes qui ont été trouvées sous le toit de la citerne (je donne plus loin quelques explications au sujet de cet autre bâtiment), où elles servaient de matériau de remplissage.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

C’est aussi au titre de musée que le réfectoire a reçu en exposition cette pierre sculptée. Je ne sais exactement ce qu’elle est, mais elle pourrait être un linteau de porte. De toutes façons, elle provient du catholicon.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Mais si le réfectoire montre un certain nombre d’éléments divers, le bâtiment de ma photo ci-dessus est indiqué comme étant “le musée”. Il est sur la droite quand on entre dans le monastère et que l’on se dirige vers le catholicon. Et de ce musée je ne montrerai qu’une seule chose, qui est essentielle, c’est l’icône apparue miraculeusement au onzième siècle et qui est à l’origine de la fondation du monastère. Auprès d’elle, un écriteau dit qu’en voyant cette icône divine dans un lieu planté de myrtes, ont été bâtis là une belle église et un Nouveau Monastère en 1045.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Il y a, sur la gauche en entrant dans l’enceinte du monastère, une petite chapelle. C’est l’église de la Vraie Croix (Τιμίου Σταυρού, Timiou Stavrou). Elle n’a rien d’exceptionnel en elle-même et je n’en parlerais même pas si elle n’était pas la gardienne d’un affreux témoignage, auquel elle est antérieure, mais il n’a pas été possible, jusqu’à présent, de déterminer quelle était sa vocation auparavant.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

J’ai déjà évoqué à trois reprises la façon dont les Turcs ont martyrisé l’île de Chios en représailles de l’insurrection grecque contre l’occupation par l’Empire Ottoman. Je traduis ici le texte placardé sur le mur, à côté de la vitrine:

 

“Chios, avant le massacre, avait une population de cent dix-huit mille âmes. Après le massacre, il ne restait plus que mille huit cents personnes dans le sud de l’île, pour s’occuper du mastic. Selon les estimations, il y aurait eu plus de vingt-trois mille morts, environ quarante-sept mille individus ont été emmenés vers les marchés d’esclaves du Caire et de Smyrne, et les autres ont fui vers les îles du voisinage. Localement, le massacre à Néa Moni a eu lieu le Vendredi Saint (avril). Dans le monastère se trouvaient six cents moines et trois mille cinq cents femmes et enfants qui avaient fui pour y trouver refuge. Tous ont été massacrés par les Ottomans. Une partie des ossements des moines et des laïcs massacrés se trouvent ici”.

 

Un mot des dates. En 1822, la célébration de Pâques orthodoxe a eu lieu le dimanche 14 avril de notre calendrier grégorien, mais cela correspondait au 2 avril du calendrier julien. Le Vendredi Saint de 1822 était donc bien en avril selon notre calendrier (le 12), mais pour le calendrier julien, en usage dans l’Église grecque jusqu’en 1923, c’était le 31 mars. Quand le texte ci-dessus précise, entre parenthèses, avril, il s’agit donc d’une transposition.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Derrière le chevet du catholicon, s’étend une vaste zone qui est toujours en cours de fouilles. Depuis que le professeur Anastasios Orlandos, en 1930, est parvenu à reconstituer la topographie du monastère, on savait qu’il y avait eu, en cet endroit, des cellules de moines. On a alors, récemment, entrepris des fouilles en règle. Il apparaît que la plupart des bâtiments comportaient deux niveaux d’habitation, sur un niveau qui, du fait de la pente du terrain, se trouvait en sous-sol d’un côté et en rez-de-chaussée de l’autre côté. Ce semi-souterrain servait d’entrepôt et de remise. Il semblerait que la ruine de ces bâtiments ait été progressive du quatorzième siècle jusqu’au dix-neuvième, et principalement due à la décrépitude avec les années et les siècles, le séisme de 1881 ayant seulement donné le coup de grâce. Depuis cette date, les ruines étaient enterrées, et l’on avait créé là une plateforme dont la position un peu élevée permettait une belle vue sur la ville et la mer. Les fouilles ont permis de retrouver de très nombreuses tesselles des mosaïques du catholicon que l’on avait préféré jeter là parce que l’on ne pouvait reconstituer les mosaïques détruites. On a aussi déterré des tessons de poteries, des fragments de tuiles des toitures de ces cellules de moines, ainsi que divers autres objets. Dans l’espace voûté du sous-sol, on a retrouvé des poteries vernissées byzantines des treizième et quatorzième siècles, ainsi que des pièces de monnaie des époques successives byzantine, génoise, ottomane.

 

Les moines de Néa Moni n’étaient pas des ermites, ils vivaient en communauté (vie cénobitique), tout en conservant de l’origine (ces trois ermites habitant une caverne et ayant trouvé l’icône miraculeuse) le fait d’avoir peu de contacts les uns avec les autres. Nous avons vu que les repas en commun au réfectoire n’étaient qu’hebdomadaires; chaque cellule comportait en conséquence sa propre cuisine, mais aussi son atelier où le moine travaillait sans contact avec les autres. Les cellules utilisées dans les derniers temps, quand celles que je montre ci-dessus étaient déjà désaffectées depuis longtemps, se trouvaient dans de petits bâtiments dispersés en désordre et sans aucune unité architecturale. À l’étage, il y avait généralement deux ou trois cellules, et les moines pratiquaient des activités artisanales telles que le tissage ou la poterie. Mais le monastère possédait des terres, et tous les moines participaient aux travaux agricoles et agroalimentaires. Ce que justifie la présence d’un aqueduc, d’un moulin à vent, d’une presse à olives, et autres bâtiments de ferme situés hors les murs du monastère. Néa Moni constitue donc, on le voit, une communauté pouvant vivre en complète autarcie.

 

Tout à l’heure, au sujet du massacre de 1822, je traduisais un texte qui parlait de la présence de six cents moines dans le monastère. Or ailleurs on parle de l’époque ottomane (ce qui est flou, parce que cela couvre un demi-millénaire) comme l’apogée de Néa Moni, avec trois à quatre cents moines. Puisqu’il y avait, lors du massacre, des milliers de laïcs, cela signifie-t-il que des moines d’autres monastères étaient venus, eux aussi, se réfugier ici parce que le monastère semblait protégé par ses puissants murs?

 

Par ailleurs, Tournefort, qui semble bien renseigné, disait dans le texte cité plus haut que pour entrer à Néa Moni, chaque candidat devait verser une somme de cent écus. Recherche rapide: à l’époque de Tournefort, l’écu vaut cinq livres, et la livre aurait un pouvoir d’achat, en Euros d’aujourd’hui, de 12€. L’écu vaudrait donc 60€, et pour devenir moine à Néa Moni il aurait fallu payer six mille Euros. Ce n’est pas rien. Or un panneau, dans le monastère, signale que si, à l’époque byzantine, il est signalé une bibliothèque et un atelier de copiste et de miniaturistes, d’ailleurs peu actif, en revanche par la suite les activités intellectuelles ou artistiques ont complètement disparu, ce qui suggère que les moines étaient apparemment issus de familles de paysans pauvres. À moins qu’il ne faille penser que ces candidats à la vie monacale étaient au contraire issus de familles paysannes disposant de moyens financiers suffisants mais qu’ils n’avaient pas d’intérêt particulier pour l’agriculture, et étaient attirés par la vie mystique. Rien à voir, en tous cas, avec ce que suggère Lawrence Durrell, que ce sont d’anciens brigands repentis.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Le tremblement de terre de 1881 ayant détruit en grande partie le catholicon et l’ayant rendu inutilisable pour le culte, il a fallu construire une nouvelle église pour le monastère. En effet, après le massacre de 1822, peu à peu des moines étaient venus faire revivre Néa Moni, il leur fallait donc un lieu de culte. Cette nouvelle église a été achevée et consacrée en 1889, mais comme on le voit il est gravé au-dessus de la porte la date de novembre 1883, probablement début des travaux. Elle a été placée sous le patronage de saint Pantéléimon. Cet homme était médecin à la cour de Maximien, coempereur avec Dioclétien (ces deux empereurs étant les deux augustes de la tétrarchie comprenant, pour les assister, deux césars). Converti au christianisme, il a pu échapper plusieurs fois aux poursuites en raison de son grand dévouement à ses patients, mais enfin il a été arrêté, torturé et décapité en 303 ou 305 à Nicomédie, aujourd’hui Izmit, dans le nord-ouest de la Turquie d’Asie.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Sur ma photo de l’intérieur de l’église, on a pu voir qu’il n’y avait pas profusion de décoration, comme dans des églises construites en d’autres temps, et surtout avec moins d’urgence. Et ces deux grandes icônes de l’iconostase ne sont, certes, pas laides, mais je trouve que l’on n’y sent pas le souffle de spiritualité qui émane de certaines œuvres plus anciennes, fresques, mosaïques, icônes.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Passons de l’autre côté de l’église. On y retrouve la même austérité. Il n’y a même plus, de ce côté, les quelques fenêtres étroites qui rompaient la monotonie du mur de façade. Mais on remarque que là, le sol n’est pas parfaitement plat, il accuse une double pente vers la ligne médiane.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Et en outre, en s’avançant sur cette plateforme, on se rend compte que cette ligne médiane est, en fait, constituée d’une sorte de caniveau creusé en arc de cercle de quelques degrés et de large rayon. En outre, en deux endroits, j’aperçois une pierre dont on peut se demander comment elle a pu atterrir là.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

En réalité, elle n’a pas atterri par hasard. Il y a un trou, qu’elle peut boucher en cas de besoin. L’explication de tout cela, c’est que nous sommes sur le toit de la citerne. Sous ces climats chauds et relativement secs, la moindre goutte d’eau mérite d’être récupérée. Aussi la citerne est-elle enterrée pour que les eaux ruisselant sur le sol puissent y couler, mais son toit lui-même est conçu pour que toutes les eaux de pluie y tombant convergent vers le caniveau central, puis s’engouffrent dans les trous qui y sont pratiqués. Par temps sec, pour éviter que des feuilles mortes ou d’autres impuretés viennent souiller l’eau de la citerne, on pousse une pierre pour boucher le trou.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Il y a aussi sur ce toit un puits permettant de puiser l’eau. En effet, non seulement cet orifice est situé au niveau du sol, ce qui rend plus aisée l’opération, mais de toutes façons il est clair que sinon, on serait obligé d’entrer soi-même dans l’eau pour remplir son seau.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014
Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

Il est possible de faire le tour et de redescendre. On accède ainsi au niveau de la citerne elle-même. C’est une construction contemporaine du catholicon, c’est-à-dire qu’elle remonte au milieu du onzième siècle. Lors des travaux de restauration des années 1994-1999, il est apparu que seul le toit avait fait l’objet d’un entretien, sans que rien de sa structure soit changé, le canal central comme le puits étant d’origine.

 

Comme le montrent les schémas ci-dessus que j’extrais de panneaux explicatifs, il s’agit d’une salle hypostyle dont la toiture repose sur huit piliers centraux déterminant quinze petites coupoles. Le vide entre l’extérieur de ces dômes et le sol plat à la surface a été comblé de tout plein de matériaux, parmi lesquels les travaux de réfection ont mis au jour environ soixante-dix ustensiles tels que jarres et amphores, mais aussi des morceaux de poterie vernissée, des pièces de monnaie et, dit le texte, “divers petits objets”, sans préciser de quelle nature. Et tout cela permet des datations des réparations, car des amphores et jarres de grande taille datent de l’époque génoise (quatorzième et quinzième siècles), tandis que dans la partie ouest le vide avait été rempli de terre, attestant une réparation tardive.

Le monastère de Néa Moni, à Chios. Les 18 et 19 juillet 2014

On l’a vu sur ma photo plus haut, l’accès à la citerne est fermé non par une porte pleine, mais par une grille en fer forgé. Rien n’empêche donc de glisser un objectif indiscret dans les interstices de la grille. Et, comme on n’y voit rien, rien n’empêche non plus de multiplier les photos, certaines étant de travers, d’autres grillées par le flash mal orienté, ou au contraire trop sombres, enfin celle que je publie est loin d’être parfaite, mais elle permet de voir la surface de l’eau, les colonnes, les voûtes…

 

Il y a tant à voir dans ce monastère que j’ai dû effectuer une sélection de ce que je montre et de ce dont je parle. Et malgré cette sélection, le présent article rédigé sous Word représente quatorze pages rien que de texte, à quoi j’ajoute soixante-seize photos. Vraiment, c’est trop. Toutes mes excuses! Vite, vite, je mets le point final (pour aujourd’hui).

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche