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30 juin 2017 5 30 /06 /juin /2017 23:55
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Pyrgi, dans le sud de Chios, au cœur de la région des villages du mastic, les Μαστιχοχώρια (Mastichochoria, en prononçant les deux CH comme le CH final de l’allemand Ach!). La Bibliothèque Nationale de France possède un livre manuscrit publié par le Florentin Cristoforo Buondelmonti en 1422, Liber insularum archipelagi, qui a été digitalisé et peut être téléchargé sur le site Gallica. Ci-dessus, la page qui représente l’île de Chios. Pour être franc, je n’y lis rien du tout, ou presque. J’ai pu déchiffrer sur cette page, au-dessus de la carte, le mot CHYO, et voilà, je l’ai récupérée. Or il paraît que le village de Pyrgi y est représenté comme une ville fortifiée, preuve qu’il existait déjà à cette époque, et suffisamment important pour justifier les murailles de fortification. C’est évidemment essentiel, mais j’en suis réduit à croire sur parole ma source d’information, parce que je n’arrive pas à lire ce nom sur cette carte, ni même à distinguer, quelque part dans le sud, quelque chose qui pourrait être interprété comme “ville fortifiée”.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Dirigeons-nous vers un témoin de l’ancienneté de la ville, l’église byzantine des Saints-Apôtres (Άγιοι Απόστολοι, Agii Apostoli) qui, est-il dit, est construite comme un modèle réduit du catholicon de Néa Moni, ce grand monastère qui sera l’objet de mon prochain article, lequel catholicon est du onzième siècle. Sa datation est cependant très différente. Une première date semble ne pas devoir être prise telle quelle, il s’agit d’une inscription qui attribue au supérieur de Néa Moni, le hiéromoine Syméon, “εκ βάθρων ανέγερση”, c’est-à-dire “une construction depuis la base”, ou “depuis les fondations”, en l’an 1564. Mais selon les spécialistes, l’analyse de ses éléments architecturaux la ferait plutôt remonter à la fin de l’époque byzantine, au quatorzième siècle. Ce que Syméon aurait réalisé au seizième siècle serait donc une restructuration, de grands travaux de restauration depuis la base jusqu’aux dômes, la construction initiale remontant à deux siècles.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Mais du côté de l’entrée, on n’a aucun recul, on ne voit pas l’église. En tournant autour, la vue est beaucoup plus dégagée parce qu’une cour l’entoure sur trois côtés. Et en outre, un plan est affiché sur un panneau qui donne des informations sur le bâtiment. C’est notamment sur ce panneau que j’ai pioché ce que je raconte plus haut.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Regardons-la de plus près, cette église. Il s’y trouve un remarquable travail de la brique pour décorer les murs extérieurs. C’est non seulement la disposition des briques qui crée un dessin, mais aussi le jeu des couleurs, y compris le mortier rose teinté à la poussière de brique. Mais le plus extraordinaire est à l’intérieur, c’est… NO PHOTO!!! NO PHOTO!!! En 1665 (tiens, tiens, justement en 1664 Molière venait de représenter le Tartuffe, hypocrisie de celui qui veut faire croire qu’il est plus pieux et plus dévot parce qu’il empêche le visiteur de souiller l’église avec son appareil photo qu’il doit soigneusement remiser au fond de son fourre-tout hermétiquement clos), le grand peintre crétois Antonios Kynigos a intégralement recouvert les murs intérieurs de l’église de fresques magnifiques sur lesquelles, en outre, le panneau d’information auquel j’ai déjà largement fait référence donne de fort intéressantes explications. Mais je suis bien contraint de m’abstenir de les donner ici, ces explications, car que valent des explications de fresques que je ne peux montrer?

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Mais, pour belle, pour intéressante qu’elle soit, ce n’est pas cette église des Saints-Apôtres qui fait la réputation de Pyrgi, qui fait que les visiteurs affluent ici. La spécificité de Pyrgi, ce sont ses murs décorés en sgraffite. Non pas depuis les congés payés et le tourisme de masse, pour attirer les gogos en quête de pittoresque, mais depuis toujours, par goût, par tradition locale. Et, évidemment, l’UNESCO a classé ce village dans sa liste de l’héritage culturel humain, car heureusement (et bizarrement), le séisme de 1881 n’a presque pas causé de dommages.

 

Le sgraffite, c’est une technique ici appelée ξυστά (xysta) qui consiste à poser une couche de mortier teinté en noir, à la recouvrir d’une couche de mortier bien blanc, puis à gratter les motifs désirés pour les faire apparaître en noir sur fond blanc. Ici, les motifs sont généralement géométriques, mais nous verrons aussi quelques dessins végétaux ou même animaux.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Ces xysta sont particulièrement impressionnants sur une grande place comme celle-ci, où ils recouvrent les quatre côtés. Alors évidemment, grande place centrale, décor impressionnant, cela rime avec l’arrivée de restaurants qui étalent leurs terrasses, sûrs que les clients seront appâtés.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Même l’église, bien entendu, ne peut échapper à ces décorations puisqu’elles font partie de la personnalité de la ville. Et il est vrai que c’est très décoratif, et que cela n’a rien qui puisse choquer un chrétien orthodoxe. C’est l’absence de ces xysta qui serait surprenante et, à la limite, choquante.

 

Pour celui de mes lecteurs qui serait curieux de savoir qui est cet homme dont la statue est à l’extrême droite de ma seconde photo ci-dessus, il s’agit de Germanos Theotokas (1850-1915) qui a été supérieur du monastère Saint-Nicolas de Galata, actuellement quartier d’Istanbul au nord de la Corne d’Or, puis métropolite d’Ainos, aujourd’hui Enez, en Thrace turque, sur la rivière Evros qui fait la frontière avec la Grèce, à très faible distance de la Mer Égée. Ce qui justifie sa statue ici, c’est qu’il était natif de Pyrgi.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Encore une image d’un mur en sgraffite, parce que j’aime bien ces deux portes d’un bleu fort, le jeu du soleil et des ombres, et puis le vert du feuillage sur le mur. Mais il est temps de voir plutôt en gros plan ce que représentent les xysta de Pyrgi et comment leur relief dévoile leur technique.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Oui, techniquement, on voit bien comment l’enduit blanc a été gratté alors qu’il était encore frais pour définir le dessin, mais on voit d’abord le type de motif le plus fréquent et le plus traditionnel, des dessins géométriques. Cercles, carrés, triangles qui se juxtaposent, se superposent, se recoupent ou s’emmêlent. Beaucoup moins fréquent mais traditionnel quand même, il y a le motif végétal. On ne peut oublier que nous sommes au cœur du pays du lentisque, même si, en fait, les feuilles dessinées sur ma seconde photo n’évoquent que très vaguement le lentisque, tant par leur forme que par leur disposition sur la branche. Et puis le double désir de personnalisation et de créativité amène parfois à représenter ce qui n’a rien de traditionnel à Pyrgi. C’est ainsi que l’on voit sur la troisième photo, au milieu d’un panneau tout ce qu’il y a de classique, un élégant vase de feuillages stylisés. Ou encore, sur ma quatrième photo, on voit une biche poursuivie par… par? Par un chien (scène de chasse), ou par un loup, je ne saurais trop dire. C’est amusant, c’est original, mais ce n’est pas trop bien dessiné!

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

À part cela, qui dire de Pyrgi? C’est une petite ville qui est loin de manquer de charme, et en dehors de ses murs décorés elle est tout à fait dans le style des villages de Chios, avec ses ruelles étroites enjambées par des arches.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Comme à Mesta, dans mon précédent article, voilà une construction de pierre de forme rectangulaire dont j’ignore l’usage. À Mesta, parce que l’orifice du sommet était recouvert d’une grille, j’ai pu voir que le trou plongeait profondément et j’ai pu supposer qu’il s’agissait d’un puits, mais ici à Pyrgi le dessus est totalement recouvert, je suppose que c’est également percé parce que sinon il n’y aurait aucune raison de le recouvrir, mais les dimensions sont telles que cela ne peut ressembler à un puits. Cette ignorance ne m’empêche pas d’apprécier ce joli chapiteau de colonne, sans doute récupéré d’un monument antérieur, peut-être antique.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Et comme nous l’avons vu partout dans le sud de Chios, multiples sont les maisons sur lesquelles des grappes de tomates cerises bien rouges sont mises à sécher au soleil. Sur ma photo, on voit que des piments y ont été adjoints.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Je ne voudrais pas –je ne pourrais pas– quitter Pyrgi sans dire quelques mots de deux jeunes gens extrêmement sympathiques. Ce sont deux frères qui tiennent une boutique de mastic dans le centre de Pyrgi. Nous leur devons en particulier beaucoup d’explications au sujet de la culture, de la récolte et du traitement du mastic. Beaucoup des détails que je donne dans l’article que j’ai consacré à ce sujet (Chios, l’île du mastic. Chora), c’est eux qui me les ont soufflés. Sur ma photo ci-dessus, l’un des frères nous montre la nature de la terre blanche répandue au pied des lentisques et la façon dont elle permet une récolte plus aisée et plus propre.

 

N. B.: à partir d’ici et jusqu’à la fin du présent article, toutes les photos sont de Natacha. Non seulement avec son accord, mais avec sa coopération. Je suis honnête, je respecte le copyright!!!

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Si vous les reconnaissez, ces deux-là, lors de votre passage à Pyrgi, vous pouvez leur faire confiance et entrer dans leur boutique de mastic sans hésiter. Leurs produits, nous en avons goûté beaucoup, ils sont excellents, et quand on compare leurs prix avec ceux d’autres “boutiques à touristes”, on se rend compte qu’ils sont très raisonnables.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014
Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Nous sommes allés plusieurs fois à Pyrgi, et à chaque fois nous leur avons rendu visite et avons fait quelques emplettes. Après avoir goûté ce que nous avions acheté la première fois, nous sommes revenus pour acheter davantage, petits cadeaux pour la famille et les amis lors de notre retour, mais aussi –soyons égoïstes– pour notre consommation personnelle. Tout bien emballé dans un carton, il n’a pas été question que nous le portions jusqu’au camping-car, garé hors de la ville. “Ah non! J’ai une mobylette, vous ne porterez pas ça”. Bon, eh bien ce monsieur nous a livrés à domicile! Sur ma première photo il va partir avec notre carton, sur la deuxième, il attend que nous arrivions à pied.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Je déteste être pris en photo. Et si je suis pris, je ne mets pas la photo dans mon blog. Sauf erreur, sur 705 articles publiés à ce jour, je n’apparais que deux fois. Mais ici, Natacha qui a pris cette photo a tellement insisté pour que je la publie, et aussi du fait de mon désir de montrer la chaleur de l’amitié manifestée par ces jeunes gens, eh bien j’ai cédé. L’achat est fait, il est payé, nous allons partir, il est évident que cette gentillesse est totalement désintéressée.

Pyrgi, dans l’île de Chios. Juillet 2014

Incroyable, me revoilà!!! Trois jours plus tard, nous étions de nouveau à Pyrgi. Passant devant la boutique des deux frères nous leur disons bonjour, et nous voilà invités à prendre une tasse de café pour discuter un peu. La table et les chaises sont dans la rue, Natacha me prend en photo avec l’autre des frères. Ah, cette hospitalité, cette traditionnelle philoxénia des Grecs!

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Published by Thierry Jamard
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