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27 août 2017 7 27 /08 /août /2017 23:55

Au cours de notre séjour à Samos, nous avons délaissé notre camping-car pour trois jours et trois nuits et nous sommes embarqués sans lui sur un bateau qui nous a menés en direction de l’ouest sur l’île d’Ikaria (ou Icaria, puisqu’il s’agit d’une transcription phonétique du nom orthographié en alphabet grec). Une chambre d’hôtel, une voiture de location, et nous sommes partis à la découverte.

 

Lawrence Durrell, dans The Greek Islands, ne manifeste pas un amour débordant pour Ikaria. Il dit avoir fait “une escale qui n’en vaut guère la peine sur la sauvage Ikaria qui a un air négligé, comme si elle n’avait jamais été aimée d’aucun de ses habitants. Et c’est bien compréhensible […]. L’impression de désordre et d’intentions hésitantes qu’elle donne est encore accrue par une visite à terre: le réseau routier a l’air d’avoir été imaginé par un facteur ivre. […] Écrire davantage au sujet d’Ikaria reviendrait à essayer d’écrire le Notre-Père sur une pièce d’un penny”. Plus ou moins la taille d’une pièce de cinq centimes d’Euro. Mon écran d’ordinateur est nettement plus grand, je vais donc réussir à y placer beaucoup plus que le Notre-Père. Peut-être parce qu’Ikaria a gagné en intérêt depuis les années 1970? Ou parce que je la regarde avec les yeux de Chimène? Ou parce que Durrell n’a pas su l’apprécier? En tous cas, sur le plan de l’idéologie sociale, sans doute un ivrogne dessinerait-il un réseau routier absurde, mais en quoi, pris de boisson, un facteur serait-il plus stupide ou plus fou qu’un intellectuel britannique?

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Nous quittons donc Samos par le port de Karlovasi, que nous voyons maintenant s’éloigner. Dans sa Relation d’un voyage du Levant, de 1717, Tournefort est loin d’être enthousiaste au sujet d’Ikaria qu’il n’a pas visitée à cause des vents contraires, mais dont lui a parlé un prêtre orthodoxe de Mykonos. Le nom de Nicaria, pour Ikaria, était fréquent à cette époque: “Vous trouverez bon, Monseigneur, qu'avant de sortir de l'Archipel, je vous rende compte de ce que nous ap­prîmes à Mycone de l'île de Nicaria, par un Papas du pays qui se disait de la maison des Paléologues [dynastie d’empereurs de Byzance], quoiqu'il n'eût pas de souliers, et qu'il fût réduit à vendre des plan­ches. Nous tentâmes deux fois de passer à Nicaria, mais il fallut céder au temps […]”. L’informateur de Tournefort se targue donc d’une haute extraction, mais rien ne prouve que ce marchand de bois soit très cultivé et bien informé sur une île où il ne vit pas. Voilà cependant ce que raconte Tournefort d’après le récit de ce Papas:

 

“Nicaria est fort étroite, et traversée dans sa longueur par une chaîne de montagnes en dos d'âne, qui lui avait fait donner autrefois le nom de l'île longue et étroite. Ces montagnes sont couvertes de bois, et fournissent des sources à tout le pays. Les habitants ne vivent que du commer­ce des planches de pin, des chênes, et des bois à bâtir ou à brûler, qu'ils portent à Scio [=Chios] ou à Scalanova [aujourd’hui Kuşadası, sur la côte turque presque en face de Samos]; aussi ces pauvres Nicariens sont si misérables, qu'ils demandent l'au­mône dès qu'ils sont hors de leur île: néanmoins il y a de leur faute, ils seraient heureux s'ils voulaient la culti­ver. Ils recueillent peu de froment, assez d'orge, de figues, de miel, de cire, mais après tout ce sont de sottes gens, grossiers, et à demi sauvages. Ils font leur pain à mesure qu'ils veulent dîner ou souper. Ce pain n'est autre chose que des fouaces sans levain, que l'on fait cuire à demi sur une pierre plate bien chaude: si la maîtresse de la maison est grosse, elle tire deux portions de fouaces, une pour elle, et l'autre pour son enfant; on fait la même honnêteté aux étrangers […]”.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Ci-dessus, la côte d’Ikaria vue du bateau qui nous amène de Samos. On voit que l’île est montagneuse. En 1664, avec pour titre Relation d'un voyage fait au Levant que Tournefort a repris presque identique, Thévenot parle lui aussi d’Ikaria: “Ce sont toutes roches fort hautes, dans lesquelles sont les maisons des habitants qui sont bien trois mille âmes, tous fort pauvres et mal vêtus”. Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, Tournefort comptera non les individus, mais les maisons, c’est-à-dire les foyers: “Les deux principales villes sont d'environ 100 maisons chacune […]. On appelle villages dans cette île les endroits où il y a plus d’une maison”.

 

Voyons un peu la population à travers l’histoire. Il semble qu’Ikaria ait été intégralement désertée au premier siècle avant Jésus-Christ, ne servant plus que de pâturage aux troupeaux appartenant aux bergers de l’île voisine de Samos. Cela, ce n’était qu’un siècle à peine après l’annexion par les Romains en 133 avant Jésus-Christ. Pourtant, on a la preuve que l’île était habitée depuis des millénaires, depuis des Pélasges en sept mille avant Jésus-Christ, et on estime à treize mille la population au cinquième siècle avant Jésus-Christ. Après l’abandon du premier siècle, on sait que des habitants permanents vivaient ici à l’époque byzantine, que les Génois ont pris Ikaria en 1304, qu’elle est passée sous domination des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem en 1481, à qui les Turcs l’ont prise en 1522.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Pour un instant, retrouvons-nous en Crète. Ariane, la fille du roi Minos, à la vue de Thésée tombe amoureuse de lui. Elle sait qu’il va affronter le Minotaure dans le Labyrinthe mais que, s’il est vainqueur, il ne pourra retrouver la sortie. Elle demande au grand ingénieur Dédale de trouver une solution. Il lui dit de confier une bobine de fil à Thésée, il la déroulera sur le sol en entrant dans le Labyrinthe, il n’aura plus qu’à la suivre en sens inverse pour retrouver son chemin. Elle donne cette bobine à Thésée et lui en explique l’usage, à la condition qu’il l’emmènera avec lu et l’épousera. Marché conclu, Thésée vainc le Minotaure et ressort du Labyrinthe. Il emmène Ariane avec lui. La suite de leurs aventures est hors sujet pour aujourd’hui, nous restons en Crète où, le lendemain matin, découvrant la fuite de sa fille, Minos est furieux, accuse Dédale et l’enferme, ainsi que son fils Icare, dans le Labyrinthe. Ce Labyrinthe étant à ciel ouvert, la seule issue est par le ciel. Dédale est si ingénieux qu’il imagine des ailes dont les plumes sont fixées dans de la cire. Et voilà Dédale et Icare échappés de Crète et volant au-dessus de la mer. Enivré par cette liberté, Icare désobéit à son père et veut aller voir le soleil de plus près. Las! La chaleur des rayons fait fondre la cire, et Icare s’abîme dans les flots, non loin de l’île qui va désormais prendre le nom d’Icaria, et dans une mer qui s’appellera mer Icarienne. Ci-dessus, sur le port d’Agios Kirykos (je vais revenir parler de cette localité tout à l’heure), on nous souhaite “Bienvenue sur l’île d’Icare”, et une sculpture moderne représente les ailes d’Icare.

 

Les esprits positifs ne vont pas croire à cette légende. C’est de nouveau Tournefort qui, se référant à l’auteur latin Pline, donne une explication plus rationnelle: “Nicaria n’a pas changé de nom, elle s’appelle Icaria, tout comme autrefois; mais les Francs qui ne savent pas le grec corrompent la plupart des noms. Tout le monde sait que l’on attribue ce nom à Icare, fils de Dédale, qui se noya aux environs dans la mer qui pour la même raison fut nommée Icarienne […] Quoi qu’il en soit, la fable d’Icare me semble fort joliment expliquée par Pline, qui attribue l’invention des voiles des navires à Icare […]. Il y a beaucoup d’apparence que les ailes que la fable a données à Icare pour se sauver de Crète, n’étaient que les voiles du bâtiment sur lequel il passa jusques à l’île dont nous parlons, et où il fit naufrage faute de savoir les gouverner avec prudence”.

 

Je me suis donc reporté à ce texte de Pline l’Ancien (23-79 après Jésus-Christ), Histoire naturelle VII, 57, 17. C’est vrai, mais il ne s’étend pas sur le sujet et ne commente rien: “Les voiles [sont dues] à Icare, le mât et l’antenne à Dédale”. C’est tout…

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Cette photo, je l’ai prise en allant d’Evdilos (côte nord) à Agios Kirykos (côte sud), la route longeant la mer sur quatre ou cinq kilomètres avant d’arriver à destination. C’est la mer Icarienne qui baigne cette côte. À Kalymnos (je rendrai compte de notre visite dans cette île dans un prochain article), nous avons vu tout plein d’éponges naturelles pêchées par les habitants. Nous n’avons rien vu de semblable à Ikaria, mais au dix-septième siècle, si l’on en croit Thévenot, c’était une ressource essentielle ici. Je reprends le texte où je l’ai interrompu tout à l’heure (il multiplie les virgules, mais il met très peu de points, ses phrases s’étirant à l’infini): “tous fort pauvres et mal vêtus, ils s’adonnent fort à nager et à tirer les éponges du fond de la mer, et même les hardes et marchandises des vaisseaux qui se perdent, et on ne marie point en cette île les garçons, qu’ils ne sachent aller au moins huit brassées sous l’eau, et il faut qu’ils en apportent quelque témoignage, et quand un papas ou quelque autre des plus riches de l’île veut marier sa fille, il prend un jour auquel il promet sa fille au meilleur nageur, aussitôt tous les garçons se dépouillent tout nus devant tout le monde, la fille y étant présente, et se jettent dans l’eau, et celui qui demeure le plus longtemps dessous, c’est lui qui épouse la fille, il semble que ces gens-là soient plus poissons qu’hommes. […] Dans cette île le monde est renversé, car les femmes y sont les maîtresses; aussitôt que le mari est arrivé de quelque part, la femme va à la marine prendre les rames, qu’elle porte à la maison avec les autres hardes, après cela le mari ne dispose de rien sans permission”.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

J’ai plusieurs fois fait allusion à Agios Kirykos, je vais ajouter quelques images. D’abord, cette route qui serpente dans la montagne, juste au-dessus de la mer. Je veux bien que les auteurs parlent de la pauvreté du sol de l’île, mais comment ne pas être sensible à la beauté des lieux? C’est une beauté rude, austère, mais grandiose. Et, vu le relief, il n’est pas besoin d’être un facteur ivre pour faire tourner la route, à moins de construire un immense viaduc depuis le point de départ et jusqu’au point d’arrivée. Je reviens là-dessus, oui, parce que ce commentaire de Lawrence Durrell et ses autres commentaires sur cette île m’ont énervé. Mais je vais essayer de me calmer.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Après avoir pris beaucoup de virages pour passer du nord au sud de l’île en franchissant la montagne, et beaucoup d’autres virages en suivant la côte du haut de la corniche, on arrive en vue d’Agios Kirykos, lové en bas, sur la mer, dans un étroit creux de montagne. Si étroit que la ville, pour se développer, a dû se résoudre à construire en escaladant les pentes.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Il est 19h, nous allons repartir, mais je m’arrête un instant parce que nous souhaitons admirer le coucher de soleil sur la mer. C’était juste une petite parenthèse concernant les vues prises d’en haut. Revenons vers la ville.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

En ville, nous avons vu déjà sur le port la sculpture des ailes d’Icare. Ici je m’arrête devant une sculpture très inhabituelle. Je sais bien que la Grèce ne sépare pas clairement l’Église orthodoxe et l’État, qu’il y a un Ministère de l’Éducation et des Cultes, (Υπουργείο Παιδείας και Θρησκευμάτων), mais il n’est quand même pas courant de trouver en pleine rue une Descente de Croix. Si je la montre ici, c’est un peu pour la curiosité de la chose, mais c’est surtout parce que je la trouve très belle dans son originalité et dans l’émotion de la représentation.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Beaucoup plus prosaïque est ce buste du docteur Ioannis Malachias (1876-1958). Docteur, avec cet uniforme, cette casquette et ces cartouches lui barrant la poitrine? Mais ce n’est pas comme en Allemagne où l’on met son titre de docteur sur sa carte de visite aussi bien pour un doctorat en droit, en ingénierie ou en histoire que pour un doctorat en médecine, puisqu’ici sur la plaque le mot est ιατρός (iatros), “médecin”, comme dans pédiatre ou psychiatre! Oui, médecin, car cette présentation n’est pas pour ses fonctions de médecin, mais pour celles de chef de la révolution icarienne de 1912. Les militaires, ici, c’étaient des Turcs, les chefs révolutionnaires indépendantistes étaient donc issus de la société civile.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

À environ un kilomètre et demi à l’est d’Agios Kirykos, on trouve le petit village de Therma, dont le nom annonce qu’il y a des bains. Dès l’antiquité ces bains étaient connus, et là se trouvait l’une des principales villes de l’île. Tout à l’heure, Tournefort nous disait que “ces montagnes […] fournissent des sources à tout le pays”. Mais on voit à l’état de ce bâtiment que ce n’est par une coquette petite ville d’eau, tant s’en faut (j’ai dû flouter le visage de ce monsieur, je ne pouvais pas attendre qu’il s’en aille pour prendre ma photo).

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Cet autre village, c’est Arethousa. Nous sommes repartis vers le nord de l’île, dans la montagne, non loin au sud-est d’Evdilos. Et cette grande église est dédiée à Agia Marina, Sainte-Marine. Si j’ai réagi contre la critique violente et méprisante de Lawrence Durrell, cela ne m’a pas empêché d’être sensible au regard très négatif porté sur cette île par tous ses visiteurs. Trois mille habitants au total… On appelle village tout endroit où il y a plus d’une maison… Cent maisons dans les plus grandes “villes”… Les gens ne travaillent pas… Et puis nous nous promenons dans l’île et nous voyons des églises aussi grandes que celle de ma photo dans un village. Il y avait donc des fidèles assez nombreux pour justifier une telle construction, et des bras pour l’édifier. Je n’ai trouvé nulle part de quand elle date, il est possible qu’elle n’existât pas encore à l’époque de Spon et de Thévenot, et même de Tournefort, mais je serais étonné qu’elle ait été construite beaucoup plus tard, et de toutes façons il est évident qu’elle était déjà un peu ancienne lors de la visite de Durrell dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Faut-il supposer que l’île s’est soudainement peuplée? Que les habitants se sont retroussé les manches et se sont mis au travail? Je sais que, lors de la guerre civile qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale, l’île a servi pendant seulement trois années de lieu de relégation pour des prisonniers politiques, qui ont fini par être plus nombreux que la population locale. Mais c’étaient des communistes et ce n’est certainement pas pour eux que l’on a construit, en trois ans, cette église. Je crois donc que les auteurs qui ont écrit sur Ikaria ont été fort influencés dans leur vision de l’île par ce qu’on leur en a dit. Tournefort l’avoue, il n’a pu y mettre le pied, c’est un papas de Mykonos qui l’a informé. Thévenot, lui, dit la pauvreté des habitants, mais en même temps il les décrit comme plongeurs, pêcheurs d’éponges et fouilleurs de navires coulés, ce qui doit bien les enrichir quelque peu.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Deux images de ce village que je trouve amusantes. Ces trois chaises alignées pour faire la causette le soir à la fraîche, et ces bottes qui sont utilisées pour cultiver des plantes. On voit ici ou là des gens qui mettent sur une pelouse de vieux pneus pour en faire des jardinières que parfois ils peignent en blanc, mais des bottes de caoutchouc… cela je ne l’avais jamais vu. Le fait que la tige n’en ait pas été coupée pour simuler un pot de taille normale semble signifier qu’il y a là beaucoup d’humour, et non pas récupération utilitaire, ce qui serait d’un goût assez douteux!!!

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

C’est également à Arethousa que j’ai vu ce drapeau qui fait écho au buste du docteur Malachias à Agios Kirykos. En effet, il dit “État libre d’Ikaria, 1912”. L’île avait réussi à maintenir son indépendance autoproclamée pendant les Guerres Balkaniques, au terme desquelles cette indépendance a été officialisée.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Il convient quand même que je montre Evdilos, qui est une petite ville sympathique mais dont le caractère n’est pas assez affirmé pour qu’il m’ait inspiré des photos. Alors je le montre de nuit, car c’est là que nous avions notre chambre (hôtel Athéra), et nous aimions bien, au retour de nos journées de visite, nous balader un peu sur le port après le dîner.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Quelques paysages. Cette route étroite et non revêtue taillée à vif dans la montagne offre des vues saisissantes. Mais cette vue montre aussi combien cette île est inaccessible, la montagne plongeant directement dans la mer.

 

Sur l’autre photo, la nature a repris ses droits. Il y avait d’étroites terrasses permettant des cultures à flanc de coteau, des escaliers du côté des fortes dénivellations, et puis aujourd’hui on n’y cultive plus rien et c’est à l’abandon. Comme si c’était par le passé que les habitants prenaient soin de leur île, et maintenant qu’ils la délaissaient.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

En revanche, ici il y a de grands travaux dans le sud-ouest de l’île. Il semble bien que ce lac soit artificiel, un lac de retenue quoique je n’y voie pas de barrage (mais nous n’en avons pas fait le tour), et en tous cas probablement trop bas pour produire de l’électricité. Je pense qu’il doit plutôt servir de réservoir, ce que confirmerait le tuyau que l’on est en train d’enterrer.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Et me voilà reparti dans le nord, à l’est d’Evdilos. Ce village avec son petit port sympathique, c’est Karavostamo. Parce qu’ici la montagne fait la grâce de laisser quelques dizaines de mètres entre elle et la mer, parce que, aussi, la côte se découpe en anse, voilà une situation idéale pour y lover un petit port, une petite plage, quelques maisons blanches.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Les raids de pirates ont été, pendant des siècles, incessants dans toute l’Égée. Ici, ce sont surtout les Sarrasins qui opéraient. Selon les îles, les méthodes de protection étaient variées. Nous avons vu, par exemple, des endroits où les maisons étaient construites au haut d’une falaise abrupte, la face regardant la mer dépourvue de toute ouverture et servant de rempart au village. Ici, rien de tel. Les maisons étaient dissimulées dans la nature, dans l’espoir d’échapper à la vue des pirates. Ma première photo montre une maison de pierre très basse, couverte d’un toit de lauzes. Celle de mes deux autres photos, qui est plus vaste, se cache derrière un rideau d’arbres. Toutes ces constructions sont éloignées de la côte et sont dispersées. Peut-être est-ce ce qui fait dire à Tournefort que l’on appelle villages les endroits où il y a plus d’une maison. Ce qui fait dire à tous que l’île est dépeuplée.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

C’est bien de parler d’Icare à Ikaria, mais rien d’antique ne l’évoque matériellement. Il y a cependant un site archéologique à voir dans cette île. Tournefort (oui, encore lui!), appelle du nom de Diane, déesse des Romains, la grecque Artémis: “Strabon assure qu’il y avait dans Nicaria un temple de Diane appelé Tauropolium, et Callimaque n’a pas fait difficulté de dire que de toutes les îles il n’y en avait pas de plus agréable à Diane que celle-ci”. Ce sont donc les restes d’un temple d’Artémis que nous allons voir dans ce beau décor. Nous sommes ici tout à l’extrémité nord-ouest de l’île, à Kato Rakhès (Κάτω Ράχες). Les deux dieux particulièrement honorés à Ikaria sont Artémis et Dionysos, mais à ma connaissance il n’y a pas à Ikaria de traces d’un temple à lui dédié.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Nous avons passé un bon moment sur les lieux, nous les avons aussi observés du haut du sentier qui y mène, en allant, en revenant, et nous n’y avons pas vu un seul visiteur. Pas un. L’île est peu fréquentée par les touristes, et si, sur la plage en contrebas, les baigneurs sont des autochtones, il est bien naturel qu’ils ne se rendent pas quotidiennement dans le temple prier Artémis. Ils connaissent les ruines, ils les ont parcourues une ou deux fois, et basta! Et c’est un peu dommage que le site n’attire personne, car son environnement mérite vraiment un détour.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014
Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Mais il est vrai que les ruines elles-mêmes sont bien pauvres, et que l’on n’en parle guère pour les faire connaître. Pas une phrase, pas même un mot dans le Guide Vert Michelin Îles grecques. Même silence absolu dans le grand dépliant touristique qui décrit les diverses attractions de l’île. Car ce temple du sixième siècle avant Jésus-Christ a été démoli il y a un siècle et demi pour construire une église chrétienne. C’est impensable. Certes je regrette que dans les premiers siècles du christianisme la nouvelle religion ait cru devoir implanter son Dieu là où avaient été honorés des dieux païens et que, prônant l’amour du prochain, elle ait vengé les martyrs du paganisme en détruisant ce qui symbolisait l’idéologie et la croyance des bourreaux; au moins y avait-il une intention missionnaire, une intention d’instaurer une religion nouvelle dont le Dieu est exclusif, et les temples païens pouvaient être beaux, superbes, richement ornés, ils n’avaient pas encore acquis une valeur d’antiquité. Mais il y a cent cinquante ans! Quand quatre-vingt-quinze pour cent de la population grecque se déclarait orthodoxe! Quand les Turcs, maîtres de l’île, n’honoraient nullement Artémis, mais Allah, et laissaient les chrétiens pratiquer librement leur religion! Nous nous révoltons contre les Talibans qui, comme les chrétiens des premiers temps à l’égard des dieux païens qui avaient encore leurs adeptes, détruisent le Bouddha  qui est encore le fondement de la religion de millions de bouddhistes, mais les destructions au dix-huitième siècle de témoignages de religions antiques complètement disparues sauf sur le plan culturel sont exactement du même ordre que les destructions de Palmyre en Syrie, de Nimrud ou Hatra en Irak par les adeptes de Daesh. Conjugaison de haine gratuite et de stupidité. D’autant plus qu’aujourd’hui il ne reste strictement rien de ce lieu de culte chrétien.

Ikaria. Du 24 au 27 août 2014

Très bref séjour à Ikaria. Les informations touristiques concernent pour l’essentiel des plages et des villages pittoresques. Avec le peu d’information que nous avions, nous avons tenté de voir quelques lieux susceptibles de nous intéresser. Comme l’indique le panneau de ma photo, l’Europe cofinance (le pourcentage n’est pas indiqué mais il est généralement de soixante-quinze ou quatre-vingts pour cent) le million trois cent mille Euros que coûte l’installation du musée archéologique d’Agios Kirykos, qui en conséquence ne peut actuellement être visité. Programme 2007-2013? Un peu dépassé, mais ça viendra peut-être un jour... Et nous voilà repartis vers Samos…

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Published by Thierry Jamard
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Angelilie 28/08/2017 16:04

un beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement.N'hésitez pas à venir visiter mon blog (lien sur pseudo)
au plaisir

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