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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 23:55
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Nous voilà partis de Samos pour Patmos. Le ferry pique d’abord plein sud pour faire une escale dans la petite île de Leipsoi (Λειψοί, souvent transcrit phonétiquement Lipsi), que montre ma photo ci-dessus, puis il reprend sa route, plein ouest maintenant, et vient accoster dans le port de Patmos. Elle est bien petite aussi, cette île, mais très réputée parce qu’y a vécu en exil quelque temps “l’Aigle de Patmos”, saint Jean l’Évangéliste, et qu’il y a écrit l’Apocalypse. Il y a là un grand monastère qui vaut la visite.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

À chacune de nos étapes dans les îles, je compulse mes livres de voyageurs que j’ai pu télécharger sur le site Gallica, de la Bibliothèque Nationale de France. Et là je suis gâté, parce que Choiseul-Gouffier, dans son Voyage pittoresque de la Grèce publié en 1782, nous offre une gravure représentant une Vue de l’île de Pathmos, tandis que Tournefort, dans sa Relation d’un voyage du Levant publiée en 1717 nous offre, lui, une gravure représentant le Port de Patmos.

 

On aura noté que Choiseul-Gouffier écrit Pathmos avec un H, tandis que Tournefort l’orthographie sans H, ce qui est la graphie la plus courante. Je relève, dans le Novum lexicon græco-latinum in Novum Testamentum, de 1819, “Πάτμος, seu, ut etiam in numis scribitur, Πάθμος” ce qui signifie “Patmos, ou, comme c’est également écrit sur les monnaies, Pathmos”. Si les monnaies du temps du Nouveau Testament en attestent, il est indiscutable que dès l’antiquité les deux orthographes (correspondant à deux prononciations) coexistaient, et que l’on ne peut critiquer ni Choiseul-Gouffier, ni Tournefort.

 

“Patmos est considérable par ses ports, nous dit Tournefort, mais ses habitants n’en sont pas plus heureux. Les corsaires les ont contraints d’abandonner la ville qui était au port de La Scala, et de se retirer à deux milles et demi, sur la montagne autour du couvent de Saint Jean”.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

En regardant de très près les deux gravures, on remarque au sommet de la colline trois moulins à vent. Or ces trois moulins existent encore de nos jours. 1717, 1782, 2014…

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Voilà que nous sommes arrivés dans l’île. Ces quelques vues, dont la troisième est prise depuis le monastère, donnent une idée de la rade et de la ville. Mais notre arrivée n’a pas donné lieu à une rencontre aussi intéressante, aussi surprenante que celle qu’a faite Choiseul-Gouffier. Le texte est long, très long, mais je crois qu’il vaut la peine d’être cité:

 

“Aussitôt que mon vaisseau eut mouillé, je m'empressai de mettre pied à terre pour me rendre au couvent. J'étais loin de prévoir la ren­contre qui allait exciter, le moment d'après, mon intérêt et ma curiosité. Je m'acheminais vers la montagne, lorsque j'aperçus un caloyer [= moine des Églises d’Orient] qui en descendait, et qui s'avançant vers moi avec précipitation, me demanda en italien de quel pays j'étais, d'où je venais, ce qui s’était passé en Europe depuis sept ans qu'aucun vaisseau n’avait abordé sur ces rochers. À peine me sut-il Français: – Dites-moi, s’écria-t-il, Voltaire, vit-il encore? Qu'on se figure mon étonnement: je l'interroge à mon tour: – Qui êtes-vous, m'écriai-je, vous, moine , habitant de ces rochers, et prononçant un nom qu'on s’attend si peu d'y entendre? – Je suis l'être le plus malheureux que vous ayez jamais rencontré; mais répondez, calmez mes alarmes, et Voltaire et Rousseau, ces deux bienfaiteurs de la société, vivent-ils encore? Je le rassurai, en lui disant que ceux dont il redoutait la perte étaient vivants. – Ils vivent; l'humanité a donc encore des défenseurs de ses droits, les innocents des protecteurs, le fanatisme et l'intolérance des ennemis tou­jours armés pour les attaquer: puissent-ils vivre assez pour les anéantir, ils préserveront les autres des maux que j’ai soufferts. Je ne le suivrai point dans ses transports, ils furent violents et exagérés; ils furent ceux d'un caractère bouillant, d'une imagination vive, exaltée, mais surtout aigrie par l'infortune. Cet homme m'avait d'abord étonné, il m'intéressa bientôt; je le pressai de me dire par quels malheurs un être raisonnable et parlant le langage que je venais d'entendre, pouvait être réduit à porter l'habit de caloyer sur les rochers de Patmos. – Je suis né dans l'Archipel, me dit-il; mais je sentis, dès ma plus tendre jeunesse, le désir de sortir de l’avilissement où nous sommes. Je passai en Italie, j'y fis toutes mes études, et je devins très savant; je puis le dire, il n'est pas question d'amour-propre sur ces rochers, d'où je ne sortirai jamais. Je n'avais rien, je cherchais une place qui pût fournir à mes besoins, et satisfaire ma passion pour l'étude. Il s'en présenta une telle que je n’aurais pas osé la désirer; un cardinal m'offrit d'être son bibliothécaire. – Hé bien! qui vous empêcha de profiter de ce bonheur? – Lui-même, car il y mit un prix qui ne me permettait pas de l'accepter; en m'enrichissant il voulut m'avilir: il exigea une action toujours déshonorante; il voulut me faire quitter la religion grecque dans laquelle je suis né; mais n'allez pas croire au moins que j'y sois aveuglément atta­ché. Je crois en Dieu, et je l'atteste encore en cet instant; non je ne lui fais pas l'injure de lui supposer une prédilection particulière pour quelques cérémonies inutiles; tous les cultes sont égaux devant celui qui n'a point d'égal; peu m’importe assurément de commencer le Signe de la Croix par la droite ou par la gauche, de jeûner le mercredi au lieu du samedi, on peut observer ces règles, et ne les estimer que ce qu'elles valent; mais le prix qu'on attachait à ce changement, ne me permit pas de balancer, et je sacrifiai tout à ce qui n'eut été pour moi qu'une action indifférente, sans le motif qu'on me présentait. Réduit à la dernière misère, je revins dans la Grèce, et je me vis forcé de chercher un asile dans le couvent que vous allez voir. De quatre-vingts moines qui l'habitent, nous ne sommes que trois qui sachions lire; et que nous importe, nous n'avons que peu de livres, et à quoi nous serviraient-ils? on s'intéresse bien peu aux faits passés, quand les faits présents sont nuls pour nous; le travail des mains, en détournant de réfléchir, convient mieux à mon état: c'est mon unique ressource.

Je ne pus me refuser à un véritable attendrissement, il s'en aperçut: – Ne me plaignez pas si vivement, reprit-il, mon sort devient tous les jours moins fâcheux. J'ai été, durant les premières années de ma captivité, le plus infortuné des êtres; j'ai été vingt fois au moment de terminer ma vie et mes malheurs; il n'en est plus de même aujourd’hui; j'ai oublié presque tout ce que je savais; je suis parvenu à perdre l’intelligence que je pouvais avoir reçue de la nature; je me rapproche déjà beaucoup de ceux avec qui je suis condamné à vivre, et leur ressemblant bientôt entièrement, je ne serai plus malheureux.

Tout ce que me disait cet homme extraordinaire ne pouvait qu'au­gmenter mon intérêt: il devint bien plus vif encore, lorsqu'il refusa l'ar­gent que je lui offris. Ne consultant que cette première impression qu'inspire un malheureux, j'allais lui proposer de l'arracher à ses rochers, lui offrir un asile moins fâcheux: je jouissais déjà du plaisir de terminer ses malheurs, lorsque le reste de sa conversation, en détruisant cette illusion, me fit violemment soupçonner, ou qu'il n'avait jamais eu une bien bonne tête, ou que ses infortunes l'avaient beaucoup altérée: je le plaignis plus vivement encore; mais je désirai beaucoup moins d'en faire mon compagnon de voyage. Ses propos devenaient à chaque instant plus exagérés, son re­gard était effrayant, et c'était avec violence, avec emportement, qu'il satisfaisait ce besoin d'ouvrir son cœur, de se répandre devant un étranger devenu son confident, dans un exil où tout ce qui l'entourait depuis longtemps, était bien plus étranger pour lui.

Nous allâmes ensemble au Couvent, où je fus reçu par le Supérieur qui me parut dans l'abrutissement le plus complet. Je voulus tirer de lui quelques éclaircissements sur les manuscrits qui pouvaient se trouver dans cet ancien monastère; il me répondit avec fierté qu'il ne savait pas lire, et il me fut absolument impossible d'en obtenir une autre réponse”.

 

En lisant que Voltaire et Rousseau étaient encore vivants, alors que le livre est publié en 1782, voilà l’ancien prof de lettres que je suis pris d’un doute. Je les croyais tous deux morts à quelques mois d’intervalle, la même année 1778… Un coup d’œil au dictionnaire me rassure, ce n’est pas ma vieille tête qui divague. 30 mai 1778 pour Voltaire, 2 juillet 1778 pour Rousseau. C’est alors que je me suis rendu compte qu’un livre pouvait être publié après les événements dont il parle. Et en effet, Choiseul-Gouffier a effectué ce voyage en 1776. Voltaire et Rousseau étaient donc encore vivants.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Trois autres images prises dans la rade, pour me permettre de continuer avec la présentation générale de Patmos. Cette fois-ci, c’est Tournefort qui prend la parole:

 

“Il n’y a ni Turcs ni Latins dans cette île: un Grec y fait la fonction de consul de France, quoiqu’il n’ait ni pouvoir, ni patentes. Il nous assura que c’était pour rendre service à la nation que depuis trois générations de père en fils ils avaient pris cette qualité, sur un ancien parchemin qui leur fut expédié du temps d’un roi de France dont il ne savait pas le nom, et que nous jugeâmes être Henri IV. Je ne sais par quelle aventure ce parchemin se trouva égaré quand nous le priâmes de nous le faire voir. Ce consul est un bon homme, à qui tous les étrangers s’adressent, et qui en cas de besoin se dirait consul de toutes les nations qui abordent en cette île; il n’y perd rien, car si nous fûmes bien reçus dans sa maison, nous lui donnâmes aussi plus que nous n’aurions fait dans un autre endroit: on ne parle pas français chez lui, on y bégaie le provençal; et comme tous les habitants de l’île sont de rite grec, nous eussions fort mal passé  notre temps avec eux sans le secours du consul, chez qui les belles du quartier se rendaient, sous prétexte de venir éplucher les plantes que nous apportions de la campagne. Voilà ce qui nous occupait le plus agréablement; car d’ailleurs on ne trouve dans cette île aucuns restes de magnificence; on ne voit que trois ou quatre bouts de colonnes de marbre sur le port de la Scala: Elles paraissent d’un bon goût”.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Les belles du quartier, nous dit Tournefort (sans doute celles qu’il représente sur la gravure ci-dessus), viennent chez le consul pour éplucher la récolte botanique des Français? Ho ho! Ce qu’il dit d’elles par ailleurs laisse penser que leur intention n’est pas seulement botanique:

 

“Il n’y a guère plus de 300 hommes dans Patmos, et l’on peut bien y compter 20 femmes pour un homme: elles sont naturellement assez jolies, mais le fard les défigure d’une manière à faire horreur; néanmoins ce n’est pas là leur intention, car depuis qu’un marchand de Marseille en a épousé une pour sa beauté, elles s’imaginent qu’il n’y a point d’étranger qui descende dans l’île, qui n’y vienne faire la même emplette. Elles nous regardèrent comme des hommes fort singuliers et nous témoignèrent une grande surprise, quand on leur dit que nous n’y étions venus que pour chercher des plantes [Tournefort est botaniste, il rapportera en France 1356 plantes inconnues]: car elles s’étaient imaginées à notre arrivée que nous devions emmener au moins une douzaine de femmes en France”.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Choiseul-Gouffier, avant de partir, avait lu cela, car il y fait allusion, joignant une gravure où elles apparaissent dans une tenue vestimentaire bien différente. Et son jugement est à l’opposé:

 

“D’après le caractère prévenant que Tournefort prête aux femmes de Patmos, nous étions loin de nous attendre à la réception que nous en éprouvâmes. Elles étaient de son temps empressées de plaire aux étrangers, qu’elles croyaient toujours disposés à les épouser: ou elles ont été souvent désabusées, ou notre costume peu recherché nous fit tort dans leur esprit; jamais il n’y en eut d’aussi farouches, et nous n’avions qu’à paraître dans une rue, pour que toutes les portes fussent aussitôt hermétiquement fermées. Le désir d’acheter du pain dont nous manquions depuis quelques jours était le seul motif de nos avances; mais nous les aurions inutilement prodiguées, sans le crédit du caloyer dont j’ai parlé, qui vint à bout de nous faire notre petite provision”.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

C’est curieux, comme chaque île a sa personnalité. On retrouve toujours ces passages couverts sous forme de tunnels, et pourtant l’atmosphère ici n’est pas la même qu’à Lesbos ou à Chios. Les îles, jusqu’à Samos et Ikaria sont regroupées en “îles du nord de l’Égée”, ici nous avons abordé le Dodécanèse (dodéka signifie douze, et nêsos, prononcé nisos en grec moderne, signifie une île) mais de Samos à Patmos il y a moins de cinquante kilomètres.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

D’après ce que j’ai lu, l’île a été longtemps négligée, on gardait certes le souvenir de saint Jean et il y avait un monastère, mais le port et la ville basse, nous l’avons vu, ont longtemps été désertés à cause des pirates. Dans ces conditions, on est surpris de voir le grand nombre de constructions de qualité, comme en témoigne cette maison de pierre dont la porte encadrée d’une pierre rose est de belle facture. Sur la porte, dans l’ombre, le heurtoir apparaît très sombre sur la photo, je l’ai donc pris ensuite en gros plan avec un réglage de luminosité adapté.

 

Il pouvait y avoir des pirates extérieurs à l’île, mais à l’intérieur aussi, et pas ceux que l’on croirait! C’est du moins ce qui apparaît dans ce témoignage de Choiseul-Gouffier auquel je me demande s’il convient d’ajouter foi, tant c’est incroyable. Et puis, catholique, il est peut-être facilement enclin à critiquer les orthodoxes:

 

Il dit que le revenu des moines vient de possessions qu’ils ont dans d’autres îles, mais aussi du “tribut certain que leur rend la superstition des Grecs, admirateurs de saint Jean. Toute la Grèce est remplie de ces moines, dont presque aucun ne sait lire, mais qui tous connaissent jusqu’où peut aller l’empire de la religion sur des âmes superstitieuses. Ils ont assujetti la foule crédule de leurs compatriotes qu’ils gouvernent à leur gré; et souvent complices de leurs crimes, ils en partagent, ils en absorbent le profit. Il n’y a point de pirates qui n’aient avec eux un caloyer ou un papas, pour les absoudre du crime à l’instant même où ils le commettent. Toujours cruels, parce qu’ils sont lâches, ces misérables ne manquent jamais de massacrer l’équipage des bâtiments qu’ils surprennent, et après les avoir pillés ils les coulent à fond, pour soustraire tout indice de leurs attentats; mais aussitôt prosternés aux pieds du ministre, quelques mots les réconcilient avec la Divinité, calment leurs consciences et les encouragent à de nouveaux crimes, en leur offrant une ressource assurée contre de nouveaux remords. Ces absolutions sont taxées: chaque prêtre a un tarif des péchés qu’il doit remettre. Ils font plus: ils vont au-devant des alarmes que le crime pourrait inspirer à d’autres scélérats, qui mêlant la faiblesse à la férocité, craindraient de périr immédiatement après leurs forfaits, et avant que de s’en faire absoudre; ils les rassurent, ils les excitent en leur vendant d’avance le pardon des atrocités qu’ils méditent. On voit ces monstres revenus au port, chargés du fruit de leurs brigandages, mettre à part, prélever la portion du prêtre qui, en échange, leur donne au nom de Dieu le droit de courir à de nouvelles rapines; et ainsi munis de passeports pour le ciel, approvisionnés d’absolutions anticipées pour les vols, les adultères, les assassinats qu’ils espèrent multiplier pendant leur course, ils se remettent en mer avec la sécurité d’une conscience tranquille, et peut-être invoquent-ils le ciel même pour le succès de leur expédition”. Édifiant, non?

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Nous allons voir les monuments religieux de Patmos, mais terminons d’abord notre petit tour en ville. Ici nous sommes au cœur de la capitale de l’île, sur une grande place. Deux photos de jour, une photo de nuit, pour sentir l’atmosphère. Sur le mur de la seconde photo, à droite on peut lire (du moins quand la photo n’est pas réduite) Ελληνικά ταχυδρομεία, ce qui veut dire Postes grecques. Une plaque, sur le côté droit de la tour d’angle, nous informe que la ville est jumelée avec Auderghem, Bruxelles, Belgique. C’est rédigé en grec, langue du pays, en français, langue d’une partie de la Belgique, et en anglais, langue considérée comme internationale.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Voilà. Le monastère, maintenant. De loin, on ne croirait pas voir un établissement monastique mais bien plutôt une forteresse militaire juchée sur son rocher. C’est un monument classé par l’UNESCO au patrimoine mondial depuis 1999, et nous allons voir qu’il le mérite bien. Il est même étonnant que ce classement ne soit pas intervenu plus tôt.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

C’est dans le livre de Choiseul-Gouffier que l’on trouve cette gravure, Vue du couvent de Pathmos. Il commente: “Au milieu de l’île s’élève une montagne terminée par le couvent de Saint Jean, que l’on prendrait d’abord pour une citadelle, et dont les habitants sont en effet les souverains du pays; mais leurs états ne seraient pas suffisants pour leur subsistance, s’ils n’y joignaient des possessions dans les îles voisines”. Car auparavant, il disait que “Patmos n’est qu’un amas de rochers arides, parmi lesquels quelques vallées sont seules susceptibles de culture.”

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Ce n’est pas en s’en approchant que l’on pourra changer d’avis, avec ces hauts murs crénelés, ces tours, ces ouvertures minimales. Un château byzantin, ou ce que les Vénitiens et les Génois ont appelé un kastro, et ce qu’ont ensuite récupéré les Ottomans en le renforçant encore, produit rarement cette impression de force. Parmi tous ceux que nous avons visités au cours de notre long voyage en Grèce, je n’ai pas souvenir d’en avoir vu dont les murailles soient du type de celle de ma première photo ci-dessus.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Je ne détaillerai pas la profusion de bâtiments construits à l’intérieur de cette enceinte. Cela encore, c’est exceptionnel. Les châteaux médiévaux que nous avons visités ont souvent conservé leurs murs extérieurs, ici ou là une construction en état variable, c’est tout. Ailleurs, ce sont des pans de mur, d’anciennes citernes souterraines voûtées. Mais ici, parce que c’était un monastère et non un château, il n’a pas été détruit de la même façon et les bâtiments intérieurs ont été conservés en excellent état, comme on peut le découvrir lors de la visite, en se promenant. Parce que la religion orthodoxe interdisait aux moines d’assister à plus d’une messe par jour dans un même lieu de culte, afin de pouvoir assister à plusieurs messes ils ont construit dans l’enceinte du monastère plusieurs chapelles, on en dénombre aujourd’hui une dizaine (selon ce que j’ai lu dans mon Guide Vert, car je ne les ai pas comptées).

 

“L’île de Patmos serait peu connue, sans le Livre de l’Apocalypse qui lui a prêté de sa célébrité. Relégué sur ce rocher, saint Jean s’occupa durant son exil de cette production dans laquelle on trouve encore des obscurités, malgré les commentaires de Bossuet et de Newton”, nous dit Choiseul-Gouffier. Je prends maintenant The Greek Islands, de Lawrence Durrell. Je traduis: “Le site de la révélation [de l’Apocalypse] a été négligé pendant des siècles, et ce n’est qu’en 1088 que l’Empereur Alexis Comnène concéda les lieux à saint Christodoulos pour la fondation d’un monastère”. Puis, pour ne pas manquer à sa réputation de bonne langue incapable de la moindre médisance, il continue: “Quand on pense à quel point la piraterie était intense dans ces eaux à cette époque, on se demande si ce cadeau de l’empereur n’était pas une façon polie d’exiler un emmerdeur” [je crois que ce mot, peu amène, est le seul qui convienne pour “an awful bore”. C’est plus fort que casse-pied, c’est moins grossier que chieur]. N’ayant pas personnellement fréquenté ce Christodoulos, je m’abstiendrai de le juger sur ce point, néanmoins il faut dire que, quelques années plus tard, les moines dont il était l’higoumène (le Supérieur) le trouvèrent si insupportable qu’il préféra partir s’exiler dans l’île d’Eubée, où il est mort en 1093.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Évidemment, saint Jean est honoré tout spécialement ici, et dès l’entrée du monastère cette mosaïque l’évoque. Mais, quoi? Nous voyons des clochers ici, alors que les Turcs, qui ont occupé l’île pendant plusieurs siècles, ont partout ailleurs interdit les cloches, les clochers que nous voyons dans d’autres villes de Grèce étant postérieurs à la libération du pays du joug ottoman. Ici, c’est à Belon que je vais me référer, Les observations de plusieurs singularités et choses mémorables trouvées en Grèce, Asie…, publié à Anvers en 1555: “Aussi y a un monastère de caloyers grecs, auquel on voit la main d’un trépassé, à laquelle les ongles croissent comme ceux d’un homme vivant, et combien qu’on les lui rogne, néanmoins ils reviennent grands au bout d’un espace de temps. Les Turcs ont eu occasion de dire que cette main est d’un de leurs prophètes. Mais les Grecs disent que c’est la main de saint Jean qui écrivit léans l’Apocalypse”. “Léans” est un vieux mot disparu aujourd’hui, que Littré définit “Là dedans, opposé à céans qui signifie ici dedans”. Alors si cette main miraculeuse (que l’on ne nous a pas montrée) était considérée par les musulmans turcs comme celle d’un prophète de l’Islam, le monastère qui la possédait pouvait jouir de certains privilèges, comme le dit Tournefort: “Il n’y a rien de plus rare que deux grosses cloches qui sont au-dessus de la porte de la maison, car c’est une chose bien particulière dans le Levant que de grosses cloches. Comme les Turcs ont de la vénération pour saint Jean, ils laissent jouir les caloyers de Patmos de cet avantage: il y a plus de 100 caloyers dans ce monastère, mais il n’y en reste ordinairement que 60: les autres vont faire valoir les fermes qu’ils ont dans les îles voisines”.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Toutefois, durant notre visite dans les couloirs, j’ai été frappé par la présence de ce talanton, cette planche de bois que les moines frappaient, lorsqu’ils étaient privés de cloches, pour appeler à la prière, au réfectoire, ou autres circonstances, avec des rythmes différents pour distinguer les signaux. Si les cloches étaient ici autorisées, pourquoi un talanton? Peut-être faut-il comprendre que la présence de cloches était admise, que les Turcs ont jugé bon de ne pas les fondre, mais sans pour autant en autoriser l’usage. Ou peut-être l’usage en était-il possible à titre exceptionnel lors des fêtes de saint Jean, et interdit tout le reste de l’année. Rien ni personne, ici, ne faisant allusion à ce talanton que j’ai remarqué, je n’ai pas de réponse à cette question.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

L’architecture des bâtiments est recherchée, multipliant les arcades. Nous avons vu, comme le dit Durrell, que le site a été négligé pendant des siècles. Saint Jean était à Éphèse quand il a été arrêté et conduit à Rome. Là, il a été supplicié, et l’hagiographie (sans vouloir être impie, j’ai ici envie de dire la légende, d’ailleurs je tire ce texte de la Légende dorée, de Jacques de Voragine) dit que “Domitien fit venir Jean à Rome. Là, après lui avoir fait raser les cheveux en signe d’infamie, il le condamna à être plongé dans une chaudière d’huile bouillante, en présence de la foule, devant une des portes de la ville, nommée Porte-Latine. Mais le saint n’y éprouva aucun mal, et en sortit tout à fait intact. C’est en souvenir de ce miracle que les chrétiens ont élevé en ce lieu une église […]. Cependant le saint, sorti de la chaudière, continuait de prêcher le Christ, jusqu’à ce que, par ordre de Domitien, il fut relégué dans l’île de Patmos”.

 

Quoi qu’il en soit de cet épisode de l’huile bouillante, il a donc été condamné au bannissement et à la relégation sur la petite île de Patmos, perdue en mer Égée, où il est arrivé en 95 (après Jésus-Christ, cela va de soi puisque c’est un disciple de Jésus). Cette île, en cette fin premier siècle et tout au long du second siècle a en effet été utilisée comme lieu de relégation par le pouvoir impérial romain. L’empereur Domitien, qui était au pouvoir depuis l’an 81, est assassiné en 96, et subit la damnatio memoriæ, la condamnation de la mémoire, ce qui veut dire que, comme dans 1984 d’Orwell, il ne doit “jamais avoir existé”, on détruit ses statues et son effigie partout où on peut la trouver, y compris sur les pièces de monnaie, on burine son nom sur toutes les plaques de bronze ou de marbre où il a été gravé, etc. Tournefort: “Domitien fut tué le 18 septembre, un an après le bannissement de saint Jean, mais le Sénat ayant cassé tout ce qu’il avait fait, Nerva [le nouvel empereur] rappela tous les bannis; ainsi cet évangéliste retourna à Éphèse en février ou en mars de l’an 97, et son exil ne fut que de 18 mois”.

 

Puisque saint Jean retourne à Éphèse à une époque où le christianisme n’est pas implanté à Patmos et où l’on honore principalement Artémis, on comprend que, quand le paganisme commence à être abandonné et qu’au quatrième siècle le temple d’Artémis est détruit, on délaisse les lieux. Je dis Artémis, même si une légende veut que le nom de Patmos vienne de ce que ο θεός Ποσειδώνας πάτησε [patésé] στο νησί (“le dieu Poséidon est monté [patésé] sur l’île”). Étymologie fantaisiste, bien sûr. Plus probablement, ce serait une adaptation grecque d’un mot phénicien et carien qui désigne un conifère. Or la Carie est précisément la région d’Anatolie qui fait face à Patmos.

 

Mais ce qui est vrai c’est que le monastère a été bâti sur les restes d’un sanctuaire d’Artémis. Cette déesse chasseresse avait déjà un temple en Carie, sur le mont Latmos (aujourd’hui appelé, en turc, Beşparmak Dağı). Et sur ce mont Latmos, dans le temple d’Artémis vivait le berger Endymion, un jeune berger si beau que Séléné, la déesse Lune qui parcourt le ciel pendant la nuit montée sur son char d’argent, en est tombée amoureuse. De lui, elle a eu cinquante filles, ainsi qu’un garçon, Narcisse. Mais elle ne voulait pas le voir vieillir, et elle a obtenu de Zeus (selon certains mythes, c’est lui qui le demande à Zeus) qu’il ne meure pas mais dorme d’un sommeil éternel le conservant dans son état de jeunesse et de beauté. Ce vœu a été exaucé, et souvent alors Séléné s’arrêtait au-dessus du mont Latmos pour admirer la beauté d’Endymion.

 

Or les archéologues ont trouvé une inscription du cinquième siècle gravée sur une pierre du monastère (mais cette pierre je ne l’ai pas vue de mes yeux), qui dit que Patmos, autrefois, gisait au fond de la mer. Jusqu’à présent, il me faut bien admettre ces légendes, celle d’Endymion et de Séléné est attestée par plusieurs auteurs antiques. J’espère que la réalité de la pierre est attestée par les archéologues, car quand je lis un peu partout “selon la mythologie” ou “les Anciens disaient que”, jamais les auteurs de ces récits ne donnent leurs sources. Or j’ai cherché ce qu’ils racontent chez tous les mythographes, chez Hésiode, chez les auteurs tragiques, chez Platon, chez Apollonios de Rhodes, chez Apollodore, chez Ovide, chez Hygin, chez Pausanias: rien, encore rien et toujours rien. Je crains donc fortement que cette suite de la légende, et cette fameuse pierre, soient une invention moderne qu’une agence de voyages ou un facétieux blogueur aurait mise sur Internet et que tous les sites reprennent comme si elle était authentique. Quoi qu’il en soit, cette légende, la voici, que je reprends sur ce site:

 

“La déesse Artémis se rend dans son temple du mont Latmos qui fait face à l’Asie Mineure, où elle rencontre Séléné qui était amoureuse d’un certain Endymion qui vivait dans le temple de la déesse. La Lune exhorte la déesse à repêcher l’île des profondeurs, ensuite la déesse avec l’aide de son jumeau Apollon parvient à persuader le dieu des dieux Zeus et ils ramènent l’île à la surface (de même que [l’île de] Délos). Beaucoup de fidèles de la déesse Artémis, pour manifester leur foi et leur dévotion, se sont établis dans l’île et lui ont donné le nom de Létoïs en son honneur”. En effet, Artémis et Apollon sont les enfants de Léto, et le suffixe –is, -ide signifie “fils de, enfant de”, comme en russe le suffixe –vitch, d’où le nom de Létoïs. Et je poursuis ma traduction: “Selon l’inscription évoquée plus haut, c’est dans cette île que s’est enfui le matricide Oreste poursuivi par les Érinyes en même temps que par les Argiens après le meurtre de sa mère Clytemnestre”.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Tout en poursuivant la promenade dans le monastère, je continue mon commentaire sur son origine. Ainsi donc cette légende expliquerait le lien entre le temple d’Artémis sur le mont Latmos et son sanctuaire de Patmos, l’un et l’autre attestés par les fouilles archéologiques. Mais ce qui n’a nulle part été dit, et que, je crois, personne ne sait faute d’archives à ce sujet, c’est si notre brave Christodoulos, obtenant l’île de Patmos en don de l’empereur a choisi le sommet de cette colline pour son monastère parce qu’il le mettait un petit peu à l’abri des attaques de pirates, plus faciles à contrer derrière les murs d’une forteresse juchée en hauteur, ou si, sachant que les quelques pierres taillées qu’il voyait là avaient appartenu à un temple païen de la déesse Artémis, il a voulu christianiser l’endroit pour en chasser les démons d’une religion honnie. À moins que les deux arguments aient conjointement déterminé son choix.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

J’ai, lors de la promenade, admiré cette architecture à la fois puissante et raffinée, ainsi que des détails comme cette colonne torsadée. Et puis j’ai remarqué ces croix sculptées dans la pierre surmontant un passage. Non seulement elles ne sont pas classiques, ce ne sont ni de simples croix latines ou de simples croix grecques, mais en outre elles sont différentes. L’une, au sommet, est ce que l’on appelle une croix pattée, aux bras plus larges aux extrémités qu’au centre, en outre placée dans un cercle, et l’autre une croix fleurdelisée, ce qui veut dire que ses bras s’achèvent en forme de fleur de lys. Ces croix sont donc très personnelles, et je serais tenté de supposer qu’elles ont, chacune d’entre elles, une fonction de blason d’higoumène. Je veux dire que chaque higoumène se choisissait, en fonction de ses origines, de ses actions, de ses goûts, etc., une forme de croix bien à lui, et en marquait son monastère. Mais puisque son successeur ne la condamnait pas à la damnatio memoriæ comme Domitien par Nerva, le nouvel higoumène laissait le sceau de son prédécesseur et faisait sculpter le sien un peu plus loin. Cela dit, cette interprétation est de moi, sans aucune certitude.

 

Mais le grand schisme qui a séparé l’Église d’Orient, orthodoxe, et l’Église latine catholique du pape de Rome date de 1054, le premier higoumène du monastère, en 1088, était cet orthodoxe Christodoulos, et je ne vois pas bien comment on trouverait ici le blason d’un higoumène ayant adopté, après la mort du fondateur, donc dans les toutes dernières années du onzième siècle, ou au douzième, au treizième ou au quatorzième siècle, la croix pattée des chevaliers teutons, ou les fleurs de lys des rois de France.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Je ne sais si la situation était spéciale lors de notre visite ou si c’est toujours la même chose en toutes saisons, mais nous n’avons pas été autorisés à voir quoi que ce soit. Nous nous sommes longuement promenés dans l’enceinte de ce vaste monastère, mais nous n’avons pas eu accès à la merveilleuse bibliothèque qui renferme des manuscrits très anciens, ni au catholicon et ses fresques, ni au réfectoire des moines également décoré de fresques. Heureusement, quelques murs extérieurs auxquels nous avons eu accès étaient revêtus de fresques, mais sans aucune explication.

 

Celle-ci, la Panagia avec Jésus, n’a pas besoin d’être expliquée. J’aurais juste souhaité l’indication d’une date. Dans les angles, ces quatre hommes avec chacun un parchemin, je suppose que ce sont les quatre évangélistes, même si leurs symboles sont absents, le lion, le taureau, l’aigle, l’homme ailé.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Tout le bas de cette fresque est très abîmé, presque totalement effacé, et ses contours aussi sont en piteux état, aussi ai-je préféré garder pour moi la photo de la fresque dans sa totalité et publier plutôt une autre photo, qui représente le visage en gros plan. Ici se pose la question de l’identification du personnage. La fresque entière est si endommagée que l’environnement n’apporte strictement rien. Mais cette lourde couronne, une cape brodée d’or, un sceptre, il doit s’agir d’un empereur byzantin. Il est fréquent de représenter le Christ en empereur byzantin, mais alors il a une auréole. Pas notre personnage. Peut-être s’agit-il d’Alexis Comnène, qui a offert l’île de Patmos à Christodoulos pour bâtir son monastère?

 

Je ne m’étendrai pas sur la biographie de saint Christodoulos, juste sur le fait qu’il avait fondé le monastère de la Théotokos dans l’île de  Cos, lorsque les Seldjoukides l’avaient obligé à fuir l’Asie Mineure. Mais fasciné (l’histoire ne dit pas pourquoi) par l’île de Patmos, le voilà à Constantinople suppliant l’empereur de lui concéder cette île aride et improductive contre Cos et ses plaines fertiles. Refus de l’empereur. Christodoulos insiste, insiste, demande l’intercession d’Anne Dalassène, mère de l’empereur, et c’est finalement elle qui parvient à fléchir son fils. Christodoulos repartira fonder son monastère à Patmos, y apportant les livres anciens qui sont encore aujourd’hui dans la bibliothèque.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

D’habitude, saint Christophe est représenté très laid, ou même avec une tête de chien, ce qui n’est pas le cas ici, mais cet homme, ce géant, portant un enfant sur ses épaules, et retroussant son vêtement de la main, ce ne peut être que saint Christophe portant Jésus pour franchir le gué. Je ne peux pas dire que je sois enthousiasmé par cette fresque, mais puisque je n’ai presque rien à montrer…

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Au contraire je trouve très intéressante cette représentation de démons qui sont chassés. Sur la fresque complète, on voit des hommes prosternés au pied d’un roc. L’homme âgé à barbe blanche qui, au sommet, chasse ces démons, est-ce saint Jean (sans auréole), ou est-ce Dieu? Je ne saurais le dire, mais ces diables noirs, nus, à queue de serpent, avec leurs poils rigides et blancs sur la tête, la moustache, la barbe, et qui s’envolent d’un air furieux, je les trouve désopilants.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Pas de doute, cette fresque représente les Quarante martyrs, qui vont mourir et vont recevoir la couronne destinée à chacun d’entre eux; Dieu maintient encore toutes ces couronnes en l’air, dans l’attente que le martyre soit accompli. Cette histoire, je l’explique en détail dans mon article de ce blog intitulé Le monastère d’Agios Minas, à Chios.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Le sujet de cette fresque est beaucoup moins évident pour moi. Il y a, de la mort de saint Jean, diverses versions, mais le plus fréquemment on raconte qu’il avait voulu être enterré vivant, mais que quand on avait effectué cet acte, de la manne s’était substituée à son corps. Or je vois que l’on enterre un saint avec son auréole. Mais à droite un autre personnage semble brandir une hache, et s’il s’agit bien de saint Jean je ne comprends pas à quoi cela fait allusion.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Et pour cette fresque je n’ai aucune suggestion, aucune idée. De loin, au premier moment, voyant un homme à la mer j’ai pensé à saint Nicolas sauvant les navigateurs. Mais pas du tout, car il y a à bord du navire deux saints auréolés, un jeune à droite et un plus âgé à gauche. Né selon la tradition en l’an 5, Jean avait 90 ans en 95 (il n’est pas nécessaire d’être un as en calcul mental pour trouver ce résultat) lorsqu’on l’a mené de Rome à Patmos. Son disciple Prochoros (je vais bientôt parler de lui, il sera canonisé), qui était beaucoup plus jeune, avait tenu à l’accompagner. J’ai observé de près la fresque, et me suis aperçu que le plus âgé avait les poignets enchaînés, et que le plus jeune, qui lui était libre, tenait la chaîne. Et en regardant encore plus attentivement et d’encore plus près, j’ai constaté que le plus âgé avait l’annulaire coupé à chacune de ses mains. Ce n’est pas un défaut de la fresque, qui est en très bon état à cet endroit, et à l’endroit où manque la phalange l’arrière-plan est bien visible, c’est la manche du vêtement sous la main gauche, le flanc du bateau sous la main droite. J’ai eu beau relire tous les récits dont je dispose sur cette traversée de saint Jean, nulle part je n’ai trouvé trace d’un homme tombé à la mer ni d’annulaires amputés.

 

Alors que Jean était arrivé à Patmos depuis quelques jours, il s’est trouvé confronté à un mage redoutable du nom de Kynopse qui, après plusieurs épreuves a choisi de plonger dans la mer et d’y rester le plus longtemps possible pour réapparaître ensuite comme s’il s’était ressuscité lui-même, mais il périt noyé. Là non plus, pas d’amputation de doigts, et de plus Jean n’a aucune raison d’être en bateau, ni chargé de chaînes. Alors est-ce bien saint Jean et saint Prochoros?

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Les détails curieux qui me font douter de mon interprétation des fresques, j’en trouve partout. En effet, saint Jean n’aurait pas écrit lui-même l’Apocalypse, il l’aurait dictée à son disciple saint Prochoros, et cela cadre parfaitement avec l’image que j’ai sous les yeux, deux hommes face à un papyrus. Mais cette interprétation ne peut être exacte car c’est le plus âgé qui tient le document, et de plus on n’est pas dans une grotte, et on se demande qui est l’homme qui apparaît à la fenêtre. Ce n’est donc pas cela, et je reste à admirer cette belle fresque pour le dessin, mais sans la comprendre…

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Laissons là ce grand monastère. Un autre haut lieu de Patmos, c’est la grotte où, dit-on, saint Jean a dicté l’Apocalypse à son disciple Prochoros, entre son arrivée en relégation à Patmos en 95 et sa libération et son retour à Éphèse en 97. C’est réellement une grotte dans la roche, mais ce petit bâtiment blanc est une église où peuvent être célébrées des messes devant des fidèles plus nombreux, mais qui a aussi été construite devant l’embouchure pour en protéger l’accès. Protéger… Je ne sais si des adeptes d’autres religions ou des athées militants risquent d’avoir des intentions destructrices à l’égard de ce lieu, mais les responsables semblent surtout veiller à le protéger des infâmes porteurs d’appareils photographiques qui le profaneraient en le fixant sur leur carte mémoire. Plus j’en vois, de ces NO PHOTO, et plus je les trouve imbéciles.

 

Je sais bien qu’on lit dans la Bible (Livre de l’Exode): “Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre”. Ni Dieu, donc, ni hommes, ni animaux. Et saint Paul enfonce le clou (Épître aux Romains): “Ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible en images représentant l'homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes, et des reptiles”. Toutes les religions qui reposent sur la Bible, la religion juive, les religions chrétiennes de toutes obédiences, l’Islam, admettent le livre de la Genèse, “Dieu dit faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance”, et si Dieu ne peut être représenté l’homme ne le peut pas non plus. Les protestants se tiennent à cette règle en ne garnissant leurs temples et leurs domiciles d’aucune statue ou d’aucune image pieuse. Mais ils se prennent en photo, comme aussi tous les autres chrétiens, catholiques, orthodoxes, dont les églises sont truffées de statues et d’icônes de saints. Les Juifs également, se prennent en photo, ils ne limitent pas l’usage de leurs appareils à la prise de vues de la nature. Quant aux musulmans, dans leurs mosquées, sur leurs bâtiments et palais, les seules décorations sont géométriques ou botaniques, mais de plus en plus on voit (je pense en particulier à notre séjour à Edirne, en Turquie, en 2012) des femmes voilées de noir de la tête aux pieds, dont seuls sont dégagés les yeux pour cadrer leur photo, en train de photographier des hommes portant longue la barbe islamique et souriant à l’objectif. Et ici, il ne s’agit pas de nous prendre en photo dans cette grotte, nous voudrions seulement en garder le souvenir, je voudrais seulement la montrer à mes lecteurs. Si c’était pour vendre leurs propres photos, il y aurait une justification économique, mais pas du tout, rien n’est proposé à la vente. Du moins plus aujourd’hui.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Alors contentons-nous d’une représentation dessinée. C’est dans le livre de Choiseul-Gouffier que j’ai trouvé cette gravure de l’intérieur de la grotte de l’Apocalypse, ou plutôt la partie construite de main d’homme, attenante à la grotte proprement dite que l’on ne fait qu’entrevoir sur la droite. Si, dans l’antiquité, le sanctuaire d’Artémis s’étendait sur tout ce rocher, le temple lui-même se serait trouvé juste au-dessus de cette grotte où Jean abritait ses visions. Et je pense qu’il y a erreur: ou bien le temple n’était pas là précisément, ou Jean n’a pas rédigé là son Apocalypse. Car comment aurait-il eu l’idée d’écrire ce livre fondamental en ce lieu du paganisme?

 

Commentant sa gravure, Choiseul-Gouffier écrit: “L’église est appuyée contre une grotte dont les rochers, si l’on en croit les habitants, ont servi d’asile à saint Jean pendant son séjour à Patmos. C’est là qu’il composa son ouvrage, et l’on m’a montré jusqu’à l’ouverture par laquelle le Saint-Esprit lui communiqua ses lumières. Les fragments de ce rocher sont un spécifique certain contre mille maladies, et surtout contre les esprits malins. Les moines grecs ne manquent pas de vendre ce remède ainsi que les absolutions. Ils conviennent même sans pudeur de ces trafics scandaleux. On vend les eaux du Gange aux peuples qui vivent sur ses bords, les prêtres lapons disposent des vents, et l’imbécile habitant du Tibet achète à grands frais, ce qui pourrait lui donner des doutes sur la divinité du grand Lama. L’imposture et la crédulité sont de tous les pays”.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Cette âpreté au gain avec le trafic d’absolutions et la détérioration de la grotte en en détachant de petits fragments pour les vendre semble ne pas avoir existé plus tôt, à l’époque de Tournefort qui, accompagnant la gravure ci-dessus, commente: “La maison qu’on appelle l’Apocalypse est un pauvre ermitage qui dépend du grand couvent de Saint-Jean. Le supérieur l’a donnée à vie pour 200 écus à un ancien évêque de Samos, qui nous reçut fort civilement […]. L’entrée haute d’environ sept pieds est partagée en deux par un pilier carré. On fait remarquer aux étrangers tout au haut de cette entrée une fente dans la roche vive, et ces bonnes gens croient que ce fut par là que la voix du Saint-Esprit se fit entendre à saint Jean. […] Le supérieur, qui nous fit présent de quelques morceaux de ce rocher, nous dit qu’ils avaient la vertu de chasser les esprits malins, et qu’ils guérissaient plusieurs maladies. En revanche, je lui donnai des pilules fébrifuges, dont il avait grand besoin pour chasser une fièvre intermittente qui le fatiguait depuis quelques mois”.

 

Dégradation de la grotte, là aussi, mais au moins ce n’est pas pour le profit, puisque c’est gratuit. Quant à Tournefort qui, je crois, est chrétien pratiquant, il donne un médicament fébrifuge en échange des cailloux miraculeux de saint Jean et du Saint-Esprit, c’est cocasse.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

À l’intérieur du bâtiment blanc, on franchit une entrée où sont à la disposition des visiteuses des voiles et jupes qui leur permettent d’adapter leur tenue aux exigences des moines orthodoxes en ce lieu, rien de visible au-dessus du mollet, ni depuis le coude jusqu’aux épaules. De chaque côté de la porte, une plaque est fixée dans le mur. Sur la plaque de droite (ma photo ci-dessus) sont gravées des phrases du début de l’Apocalypse, que je traduis ainsi: “Moi, Jean … j’ai été dans l’île que l’on appelle Patmos pour la parole de Dieu et pour le témoignage de Jésus-Christ. Je me suis trouvé dans le souffle [de l’esprit] le jour du Seigneur et j’ai entendu derrière moi une voix puissante comme celle d’une trompette qui disait: ce que tu vois, écris-le dans un livre et envoie-le aux sept églises, à Éphèse, et Smyrne, et Pergame, et Thyatire, et Sarde, et Philadelphie, et Laodicée…”.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

J’ai traduit “souffle de l’esprit” le seul mot grec πνεῦμα (pneuma, cf. en français un pneumatique) parce que ce mot, à l’origine, signifie un souffle, que ce soit le vent ou la respiration. Mais on le trouve aussi dans l’Axiochos du pseudo-Platon, au premier siècle avant Jésus-Christ, au sens de souffle de l’esprit, donc au sens de l’esprit lui-même. Et il est évident qu’ici, un siècle plus tard, c’est en ce sens qu’il faut comprendre ce mot. Il s’agit du Saint-Esprit qui a inspiré la vision de saint Jean.

 

Chacun peut avoir ses opinions, mais là il n’y a pas de place pour le doute, car le Saint-Esprit est toujours ici, en ce lieu, je l’ai vu de mes yeux, et malgré la Genèse et saint Paul, il s’est laissé calmement prendre en photo, pour que, comme saint Jean, je puisse moi aussi témoigner!!!

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Et une autre plaque, à gauche de la porte, nous donne le début de l’évangile de saint Jean: “Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu”. Ce texte, qui d’ailleurs est très poétique dans l’expression, est si connu que je ne le traduirai pas davantage.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Un peu en retard sur la programmation 2007-2013, des travaux d’envergure sont prévus avec le concours de la Caisse Européenne pour le Développement Régional pour la remise en état et la revalorisation fonctionnelle du monastère. Et comme ce panneau est placé près de la grotte, il faut comprendre “monastère” au sens large, la maison-mère au sommet, et la grotte de l’Apocalypse à mi-pente.

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014
Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Au bas de la colline, en ville, nous trouvons ce petit bâtiment blanc. Selon la plaque de ma troisième photo, qui est fixée sur le mur latéral (voir ma première photo ci-dessus), ce serait le baptistère où l’évangéliste Jean aurait baptisé les habitants de Patmos en 95. Je n’ai pas reproduit ici tous les miracles accomplis, suivis pour chacun d’entre eux d’une vague de conversions de païens au christianisme, mais dès les premiers temps de sa relégation sur l’île de Patmos Jean aurait baptisé de nombreuses personnes, selon la tradition.

 

Je veux bien reconnaître que ce bâtiment n’a pas été construit hier, ni l’année dernière, mais le faire remonter au premier siècle de notre ère, et même aux dernières années de ce premier siècle, cela je ne peux pas y croire. Les portes étaient closes, nous n’avons pas pu entrer: il est possible que ce bâtiment recouvre une cuve baptismale très antique, mais de toutes façons quand saint Jean est arrivé dans l’île, il ne s’y trouvait pas de chrétiens. Si, donc, il a baptisé, ce pouvait être sous une source, ou dans un abreuvoir (puisqu’il s’agissait de baptême par immersion), mais il ne pouvait disposer d’une cuve baptismale conçue pour cet usage. La seule hypothèse raisonnable serait que ce bâtiment recouvre le lieu où il baptisait, sans que ce soit un baptistère. Et encore: est-il vraisemblable qu’une tradition solide ait conservé la mémoire du lieu exact où avaient lieu ces baptêmes?  Par exemple, la nouvelle de son arrivée est parvenue aux oreilles d’un homme en vue, dont le fils souffrait d’un mal causé par, dit-on, un esprit impur. Convoqué, Jean se met en prière et obtient la fuite de l’esprit et la guérison du fils. Et voilà toute la famille qui se fait baptiser. Pourquoi tous ces gens auraient-ils dû se rendre pour ce baptême à cet endroit de la ville, qui était un endroit banal puisque, juste après l’arrivée de Jean, il ne pouvait avoir déjà été aménagé?

Patmos. Du 31 août au 2 septembre 2014

Sur ma seconde photo du dit baptistère, celle qui est prise de face, on voit qu’il y a une mosaïque entre les deux portes. Je la reproduis ci-dessus en gros plan. Tout à l’heure, au sujet d’une fresque du monastère, j’ai évoqué le mage maléfique Kynopse qui s’était jeté à la mer pour défier saint Jean et montrer la supériorité de ses pouvoirs. Rejetant cette interprétation de la fresque, je ne savais pas ce qu’elle représentait. Mais ici c’est clair. L’inscription en grec, au-dessus, dit “Miracle de saint Jean Théologos”. En haut, saint Jean et saint Prochoros se tournent vers la main de Dieu qui sort d’un nuage, et en bas on reconnaît le même saint Jean, avec le même visage et le même vêtement, qui est sur le rivage, et voit Kynopse qui va être englouti par la mer. Le démon du mage, qui est lui aussi sur le rivage, regarde son possédé s’abîmer dans les flots.

 

Du fait que le soleil est haut dans le ciel –il est un peu moins de quinze heures, heure légale d’été–, les bords supérieur et droit de la niche font un bandeau sombre au haut de la mosaïque et sur son côté droit, et en outre l’ombre de la corde des cloches raie le côté gauche. C’est bien dommage, parce que j’aime beaucoup cette représentation, ce démon qui semble sorti tout droit d’une bande dessinée contemporaine, et ce Kynopse qui donne l’impression de voler en plongeant.

 

Le nom de ce mage est intéressant. La première partie, Kyn- ou Cyn- évoque le chien (cf. cynégétique, cynique, cynocéphale). La seconde, ops, signifie la vue, le regard (cf. optique, optométrie), et par extension tout le visage (composé du verbe aithô, j’enflamme, je brûle, le mot aithi-ops orthographié éthiop- désigne les gens “au visage brûlé”, “à la peau sombre”, le peuple des Éthiopiens). Ce mage a donc –au choix– un regard de chien, ou un visage de chien.

 

Un passage par Patmos s’imposait. Que l’on soit chrétien ou non, l’histoire de l’Europe, des Amériques, d’une bonne part de l’Afrique, du Proche-Orient, a été tellement marquée par le christianisme au cours des siècles, l’art s’en est tellement inspiré aussi, que l’on ne peut ignorer superbement l’un de ses illustres représentants, l’apôtre Jean, disciple préféré de Jésus, évangéliste, auteur de l’Apocalypse, l’Aigle de Patmos. Mais, on s’en sera rendu compte en me lisant, cette visite est un peu décevante. Partout la photo est interdite, ce qui fait que l’on ne dispose d’aucun support pour la mémoire, les explications font défaut la plupart du temps ou sont contradictoires, en quasi-totalité le monastère est fermé à la visite (j’ignore si c’est permanent, ou si c’était exceptionnel lors de notre passage). Alors si l’on est dans les eaux du Dodécanèse, oui, un débarquement à Patmos s’impose, mais il ne faut pas en attendre trop pour ne pas être trop déçu…

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Published by Thierry Jamard
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