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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 23:55
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Nous nous sommes rendus aujourd’hui à quelques petits kilomètres au nord de Pythagorio, à l’entrée de Mytilinii (Μυτιληνιοί), où se trouve le bâtiment du musée paléontologique de Samos, qui est en même temps musée d’histoire naturelle et présente aussi quelques documents d’un autre type. Encore une fois cette île nous offre une visite passionnante. On découvre une vaste collection de fossiles quoique les incroyables gisements de l’île aient été pillés et enrichissent aujourd’hui des musées étrangers.

 

C’est un fait connu, en effet, que de 1825 à 1866, des visiteurs italiens informés de l’existence de riches gisements de fossiles sont tranquillement venus se servir pour rapporter leur collecte en Italie. C’est ainsi que l’université de Padoue possède une magnifique collection en provenance de Samos. Puis c’est un botaniste suisse, C. I. Forsyth Mayor, qui vient à Samos de 1885 à 1887 pour en étudier la flore et y recueillir des plantes, mais il savait que parmi les plantes on pouvait trouver des ossements paléontologiques, et il n’a pas manqué d’en ramasser. Il a d’ailleurs prolongé son séjour de 1887 à 1889, délaissant la flore pour les fossiles. Et désormais les musées de Lausanne en Suisse et de Londres en Angleterre disposent d’une splendide collection de fossiles de Samos. Dans les années qui ont suivi, ce sont des Allemands et des Autrichiens, parmi lesquels on relève les noms de Sturz, Stutzel, Hentschel, Fraas, qui ont organisé des expéditions pour faire leur marché. Un exemple sympathique, c’est le consul d’Allemagne à Samos, un certain Acker, qui s’était mis en cheville avec un marchand de vin; il allait récolter ses fossiles discrètement, et les expédiait dissimulés dans des caisses de vin à son père, antiquaire, qui les vendait à des collectionneurs. Ou encore l’Américain Barnum Brown qui s’est abondamment servi entre 1921 et 1924, et a ainsi enrichi le musée de New-York (voir tout à la fin du présent article). De sorte que ce qui est exposé ici à Samos, c’est seulement ce que le professeur J. Melentis a collecté en 1963. On le voit, bien des nationalités sont citées parmi les pilleurs. Je me réjouis de ne pas y trouver de nom français…

 

Il y a quelques millions d’années, le niveau des terres était plus élevé, de sorte que la mer Égée n’existait pas, et de l’Anatolie à la Grèce continentale c’était une immense savane qui incluait toutes les îles actuelles. Cette situation explique que la faune fossile soit la même depuis les Balkans et la Grèce jusqu’à la Chine, en passant par Samos et les autres îles, l’Asie Mineure, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan. Et puis les mouvements dus à la tectonique des plaques ont brisé cet ensemble et la mer s’est engouffrée dans les failles, laissant des animaux identiques sur des continents et des îles différents, Mais voyons quelques-uns de ces intéressants fossiles.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

 Ceci est le crâne et la mâchoire d’un Thalassictis robusta, une espèce aujourd’hui éteinte de la famille des hyènes, qui vivait à l’époque du bas miocène, c’est-à-dire (coup d’œil à Wikipédia) il y a entre 11 et 5 millions d’années.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Le samotherium est également une espèce éteinte, qui vivait au miocène et encore au pliocène, qui a duré jusqu’à il y a 2,5 millions d’années. Cet animal était apparenté aux girafes, mais avait un cou moins long. La première de mes deux photos montre les dents de lait d’un samotherium. Eh oui, ce sont des mammifères, ils subissent une première et une seconde dentition. Ma seconde photo montre les dents définitives d’un jeune samotherium.

 

En grec ancien, le mot θήρ (thêr) désigne un animal sauvage. Je suppose donc que les paléontologues ont créé ce mot pour désigner une espèce d’animaux sauvages de l’île de Samos.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

L’hipparion est une sorte d’ancêtre du cheval, mais plutôt par cousinage que par descendance directe parce qu’en fait la race s’en est éteinte. Il y a un million d’années, c’était un animal extrêmement répandu à travers le monde. Il ressemblait beaucoup au cheval actuel, mais en plus petit: environ 1,40 mètre au garrot (à titre de comparaison, le cheval arabe, qui est assez petit, mesure 1,50 mètre, tandis que la taille moyenne du pur-sang anglais est de 1,65 mètre). En outre, son sabot est fendu en trois “doigts”, comme celui de la vache est fendu en deux alors que, bien sûr, le sabot du cheval est monobloc. Mais à ce sujet, sans remonter au pliocène mais seulement à deux millénaires, au premier siècle avant Jésus-Christ, Suétone nous révèle un détail curieux au sujet du cheval de César (oui, un cheval, pas un hipparion!!!):

 

“Utebatur autem equo insigni, pedibus prope humanis et in modum digitorum ungulis fissis, quem natum apud se, cum haruspices imperium orbis terrae significare domino pronuntiassent, magna cura aluit […]. Cuius etiam instar pro aede Veneris Genetricis postea dedicauit”,

 

ce que je traduis:

 “Il montait un cheval singulier, avec des pieds qui avaient quelque chose d’humain et aux sabots fendus comme des doigts; [ce cheval] né chez lui, il l’éleva en en prenant grand soin parce que les haruspices avaient prédit qu’il était le signe du pouvoir sur toute la terre pour son maître […]. Plus tard, il consacra sa valeur par une statue devant le temple de Vénus Génitrice”.

 

Mais on se rend bien compte que ce que montrent mes photos ci-dessus, ce ne sont pas des sabots, mais des bouches. Sur la première photo, c’est la mandibule, c’est-à-dire la mâchoire inférieure, d’un jeune hipparion. Passons à la troisième photo, c’est la mandibule d’un hipparion adulte. Alors la seconde photo… il est simplement dit que c’est une mâchoire d’hipparion, sans dire s’il est jeune ou adulte, mais en comparant la première et la troisième photos, j’ai bien l’impression que ses dents ont encore besoin de pousser… Et enfin ma quatrième photo montre la partie frontale des deux mâchoires d’un hipparion.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Ignorant tout de la paléozoologie, je suis déjà bien content d’apprendre que l’hipparion cousine avec l’ancêtre du cheval, même si je reconnais immédiatement l’élément hipp-, en grec hippos (ίππος), cheval. C’est pourquoi, pour toutes les photos de mâchoires, j’ai seulement dit qu’elles avaient appartenu à des hipparions; mais il y a tout un tas de types divers d’hipparions. En regardant les deux crânes des photos ci-dessus, je les trouve assez différents. Alors en lisant avec plus d’attention les étiquettes, je vois que le premier est un crâne d’hipparion dietrichi, tandis que le second est un crâne d’hipparion mediterraneum. Comment n’y avais-je pas pensé???!!!

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

La première photo ci-dessus représente un fémur d’hipparion, cet os de la jambe. Je dis “jambe” et non “patte” en supposant que pour cet animal apparenté, comme pour le cheval, sa morphologie fait que le terme propre est une jambe. Et sur ma seconde photo on voit un astragale du même animal. L’astragale, depuis le roman éponyme d’Albertine Sarrazin et le film qui en a été tiré, toutes les personnes de ma génération (je devrais dire “les jeunes comme moi”, n’est-ce pas?) savent qu’il s’agit d’un osselet du pied, faisant l’articulation avec le tibia. Précision donnée pour ceux qui sont “encore plus jeunes”.

 

Avec un beau-père vétérinaire, et qui de plus a publié un livre sur les chevaux, je me devais de m’étendre longuement sur cet animal. À présent, il est temps de passer à autre chose.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Autre chose, ou plutôt la même chose mais concernant un autre animal. Car ma première photo ci-dessus montre un astragale de mastodonte. Le musée, pour plus de clarté, nous montre un squelette de mastodonte, et en-dessous je lis: Σκελετός του Μαστόδοντα (προγονική μορφή των ελεφάντων), c’est-à-dire “Squelette de mastodonte (ancêtre des éléphants)”.

 

Me revoilà avec ma manie des étymologies. Parce que là, je ne comprends pas. En grec ancien, le radical odont- désigne la dent, et on le trouve tout à fait logiquement pour désigner un animal aux dents si particulières qu’elles se transforment en défenses, comme pour l’éléphant ou le mammouth. Mais le premier élément, masto-? Je ne connais qu’une seule signification au mot grec μαστός (mastos), parfois sous la forme μαζός (mazos, comme dans le nom des Amazones), il désigne le sein. Ou une coupe à boire en forme de sein. Mais les défenses de mastodonte, allongées comme elles sont, n’ont rien à voir avec la forme d’un sein, qui au contraire est arrondi. Alors pourquoi les paléontologues ont-ils donné ce nom à cet animal? Si je suis incapable de comprendre par moi-même, c’est vexant étant donné que la linguistique était l’une de mes spécialités à l’université, mais je dois me résoudre à consulter mon dictionnaire étymologique de Dauzat. Et j’y découvre que le mot mastodonte apparaît pour la première fois sous la plume de Cuvier en 1812 “à cause des molaires mamelonnées de ce fossile”. Il ne me reste plus qu’à me venger de mon incompétence: “Bof! Un obsédé, ce Cuvier. Au secours, docteur Freud! Fantasmer sur des seins en voyant des molaires de fossile, c’est du n’importe quoi”.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Autre animal préhistorique, le palaeotragus. Ci-dessus, son omoplate d’abord, puis son radius, et enfin pour que nous comprenions comment ces deux éléments prennent place dans son squelette, le musée nous propose de voir un dessin représentant un squelette de palaeotragus où l’omoplate et le radius sont colorés en rouge. Et pour compléter cette information, je trouve dans Wikipédia que c’était un genre d’okapi qui vivait au miocène (entre 23 et 5,3 millions d’années) et au pliocène (entre 5,3 et 2,5 millions d’années). Petit problème, l’article de Wikipédia dit que cet animal devait ressembler à une girafe mais sans long cou, ou à un okapi géant de trois mètres, et une image est jointe au texte; or il est difficile de se faire cette représentation à partir du dessin proposé par le musée, où la tête est énorme en proportion du corps, où la bosse sur le dos est également beaucoup plus prononcée. Je sais bien que n’importe qui peut rédiger des articles pour Wikipédia, mais toujours en se référant à des auteurs sûrs, et d’autre part ce n’est pas un quelconque quidam qui peut être chargé de faire les petites étiquettes des vitrines d’un musée aussi spécialisé. Les deux sont donc dignes de confiance, mais semblent ne pas être tout à fait d’accord… Qui croire? Car mes chances de juger par moi-même en croisant un palaeotragus au cours de mes promenades à Samos dans la nature sont bien minces… En fait, l’explication, je vais la donner ci-dessous!

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Et maintenant, un dicerorhinus. Di = deux, Kéras = corne, Rhis, rhinos = nez. C’est donc un animal avec deux cornes sur le nez, comme le rhinocéros a une corne sur le nez. Ma photo montre le radio-cubitus d’un dicerorhinus, et le dessin qui suit montre l’emplacement de cet os sur un squelette. Mais… mais oui! Le dessin de squelette est le même que précédemment! Et voilà, tout s’explique. Pour se simplifier la tâche, le musée utilise pour tous les animaux le même squelette. Il ne s’agit pas de montrer le squelette de l’animal, mais seulement de montrer où se trouve l’os portant ce nom dans un squelette de mammifère quel qu’il soit.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Pour finir avec ces fossiles de mammifères, voilà maintenant deux animaux à belles cornes. Ci-dessus, c’est un crâne de palaeoryx. Les premiers chercheurs qui, au dix-neuvième siècle, ont cherché à classer les fossiles qu’ils découvraient les ont assimilés à des ancêtres directs de la faune vivant actuellement en Afrique ou dans certaines forêts d’Asie. Ils ont, en conséquence, accolé au nom d’un animal actuel le préfixe palaeo-, transcription dans l’orthographe latine de l’adjectif grec παλαιός qui signifie vieux, antique, d’autrefois (et en français paléo-, comme dans paléographie, paléontologue, etc.). Pour eux, donc, l’ancêtre de l’oryx était, au miocène moyen, un palaeoryx. De même, un bouc étant en grec τράγος (tragos), nous avons vu tout à l’heure le palaeotragus. Mais la recherche moderne a mis à mal cette assimilation, et il est aujourd’hui démontré que l’oryx n’est pas un descendant en ligne directe de l’animal auquel on a laissé son nom de palaeoryx. Mais je ne chercherai pas ici à entrer plus en détails dans un débat auquel je ne comprends pas grand-chose: le palaeoryx serait peut-être une sous-famille des caprinæ. Car à défaut d’un article grand public sur Wikipédia, je n’ai trouvé à lire que des articles savants en anglais dont les lecteurs sont censés connaître toutes les classifications des mammifères, ce qui est loin d’être mon cas.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Ce second crâne d’animal cornu est celui d’un protoryx carolinæ, un ruminant. Et c’est un artiodactyle, comme le sanglier, le chameau ou la girafe. Apparemment, rien de commun entre tous ces animaux, à part leurs “doigts” (en grec, δάκτυλος, dactylos, désigne le doigt), car c’est leur sabot qui permet de différencier les artiodactyles des périssodactyles. En grec ancien, ἄρτιος (artios) est un adjectif qui qualifie des choses qui peuvent s’emboiter, qui se correspondent, qui sont égales, d’où l’utilisation du mot en arithmétique pour désigner les nombres pairs (on le trouve avec ce sens chez Platon, au quatrième siècle avant Jésus-Christ), tandis qu’est qualifié de περισσός (périssos) ce qui ne correspond pas à la mesure, ce qui est en excédent, ce qui reste, et pour cette raison impair (chez Euclide, qui a vécu à la fin du quatrième siècle et au début du troisième avant Jésus-Christ). Ces artiodactyles que je viens de citer ont donc leur sabot fendu en deux ou quatre doigts, tandis que le cheval avec son sabot monobloc est un périssodactyle, comme le rhinocéros qui a trois doigts.

 

Passons maintenant au muséum d’histoire naturelle. Ce musée s’est donné pour mission d’ouvrir le public, et en particulier le public jeune, aux problèmes de l’environnement en ce qui concerne la faune. Et à ce titre il note que les mammifères sont mis en danger parce qu’ils souffrent grandement de la destruction de leur habitat, à quoi s’ajoute le braconnage, c’est-à-dire la chasse illégale. Et puis il y a l’usage intensif de pesticides, qui est un double danger: danger direct sur l’organisme des animaux auxquels ils ne sont pourtant pas destinés, et danger indirect en détruisant les insectes dont ils se nourrissent. Je me rappelle, dans les années 1950, les nuées de moustiques qui s’étaient abattues sur nous lorsque nous avions eu le malheur d’ouvrir la porte de la voiture sur la route qui longeait les marais de la côte méditerranéenne de Saint-Cyprien, le Canet, Sigean, etc., entre Perpignan et Narbonne. Pour y créer les stations balnéaires qui y existent aujourd’hui, des hélicoptères ont déversé des insecticides. Parfait, plus de moustiques. Mais les grenouilles innombrables qui se nourrissaient de moustiques ont disparu, faute de nourriture. Quant aux flamants roses qui mangeaient des grenouilles, ils sont allés chercher ailleurs leurs repas, à moins qu’ils ne soient morts de faim. Car la nature est une chaîne, elle n’est pas faite d’éléments indépendants les uns des autres. Voilà pourquoi, de cette leçon de mon enfance, je tire ma compréhension du signal d’alarme lancé par le musée. Cela dit, il existe aussi des espèces si adaptables qu’elles profitent, au contraire, des activités humaines, nous signale le musée: ce sont, par exemple, les souris et les rats. Sans les égouts et les dépotoirs, sans la culture intensive qui remplit des granges, sans les caves où sont entassées toutes sortes d’aliments, ces rongeurs ne pulluleraient pas comme c’est le cas.

 

Pour décompter les races de mammifères qui vivent dans l’île de Samos de façon intéressante, il faut en éliminer les chiens, chats et autres animaux de compagnie. Il ne faut pas non plus prendre en compte les animaux d’élevage, vaches, moutons et chèvres, cochons, chevaux. Considérant seulement les animaux qui vivent en liberté et n’ont pas été apportés de façon artificielle, l’île de Samos compte dix espèces de mammifères. L’une d’entre elles est une espèce marine, le phoque moine (nom savant latin monachus monachus), qui est le mammifère le plus rare d’Europe. Le chacal canis aureus a disparu de toutes les îles grecques, sauf de Samos. Parmi les spécificités de Samos, on cite aussi une espèce qu’on ne trouve nulle part ailleurs en Europe, c’est la musaraigne crocidura gueldenstaedtii. Les sept autres espèces naturelles de Samos ne sont pas citées, parce que ce sont des espèces courantes ailleurs en Europe.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Cet animal est un léopard. On l’appelle le Καπλάνι (Kaplani). Il a une histoire qui explique pourquoi il est mal empaillé et en mauvais état, mais les experts déconseillent des interventions sous peine d’accroître les dommages. D’abord le nom: dans le dialecte local (ce qui explique que je n’aie trouvé ce nom dans aucun dictionnaire), le mot kaplani désigne un félin en rapport avec le tigre d’Asie. L’histoire (véridique), à présent: dans la décennie 1870-1880, sur la côte d’Asie Mineure les animaux ont dû fuir on ne sait trop quoi, sans doute un incendie ou peut-être une inondation. Certains sont morts, d’autres ont pu fuir vers l’intérieur des terres, mais celui-là s’est jeté à la mer (c’est ce qui me fait penser que c’est plutôt un incendie et qu’il s’est vu cerné par les flammes qui l’ont poussé vers la côte). Il a nagé, nagé, parcouru ainsi près de deux kilomètres et a atteint les rives de Samos. Il a établi ses pénates sur les collines au-dessus du village de Mavratzeï (Μαυρατζαίοι), à sept ou huit kilomètres au nord-ouest de Pythagorio, d’où il allait procéder à des razzias dans les troupeaux ou avec les animaux domestiques. Les humains eux-mêmes avaient peur de se faire dévorer. Les villageois se sont efforcés de le pourchasser, jusqu’à ce qu’il se réfugie dans une grotte qui, depuis lors, a pris le nom de Kaplanotrypa (“Trou du Kaplani”). Là, dans cette grotte, deux courageux frères l’ont affronté, Gérasimos et Nicolas Gliarmis. Le Kaplani les a attaqués, mais ils sont parvenus à le tuer. Hélas, Gérasimos mourra peu après des blessures que lui avait causées le fauve. Un tel animal, qui avait marqué la vie de la région, on a décidé de le garder et on l’a empaillé selon les méthodes rudimentaires de l’époque, par des gens qui n’étaient pas formés à la taxidermie. Une famille du nom de Nikolareisi l’a acheté et a fait faire la vitrine où il est encore aujourd’hui, pour le placer dans leur salle de séjour. Lorsqu’est morte la dernière héritière de l’animal, Melpomène Nikolareisi, il est devenu propriété de la Municipalité qui a trouvé judicieux, lorsque le musée a été créé, de le lui donner. Et le musée a fait le nécessaire, mais un peu tard, pour sauver ce qu’il en restait et, comme je l’ai dit au début, il n’est plus possible de faire plus. C’est donc cette terreur de Samos que nous avons ici sous les yeux.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Άλκη Ζέη (Alki Zeï) est une Grecque écrivain célèbre. Elle est athénienne, mais a passé une partie de sa jeunesse à Samos et, fort impressionnée par le Kaplani, elle en a tiré son premier roman publié en 1963, Το καπλάνι της βιτρίνας (Le kaplani de la vitrine), qui a été traduit dans de nombreuses langues et lui a valu des prix littéraires éminents, comme le Premio Andersen (Italie) ou le Mildred Batchelder (USA). Ma première photo montre le livre original en grec, et ma seconde photo montre sa traduction française. Mais le traducteur n’a-t-il pas vu des photos du fauve, à défaut de s’être rendu sur place? Car la fourrure tachetée n’a rien à voir avec celle d’un tigre. À moins que des raisons psychologiques lui aient paru plus propres à attirer les lecteurs avec un tigre qu’avec un léopard. D’ailleurs, le dessin de couverture du livre en grec, publié par l’auteur, représente bien un tigre, car le public des lecteurs ignore bien entendu le dialecte local de Samos, très largement oublié aujourd’hui par les Samiens eux-mêmes pour qui le Kaplani est uniquement l’animal du muséum d’histoire naturelle, et non plus “une espèce de tigre d’Asie”. Je profite de cette allusion à la traduction française pour signaler que, pendant la dictature des colonels en Grèce, Alki Zeï s’était exilée à Paris.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Ce très bel animal est un chat sauvage (dont le nom scientifique en latin est felis silvestris), mais à la différence du Kaplani il n’a pas effectué de traversée à la nage et n’a pas causé des peurs et dégâts dignes de la Bête du Gévaudan.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Cet ours polaire est entier dans le musée, mais je préfère ce gros plan de sa tête parce que je le trouve plus impressionnant. Le musée affiche un panneau au sujet de cet ursus maritimus qui vit en Arctique. Ce que le musée ne dit pas mais que je crois intéressant de signaler ici, c’est qu’en grec ancien un ours se dit ἄρκτος (arctos) et que l’adjectif dérivé ἀρκτικός (arcticos) veut dire “relatif aux ours” ou “propre aux ours”, et a été utilisé dès l’antiquité pour désigner les contrées du nord lointain. Dire qu’un ours, un “arctos”, vit en Arctique… c’est la moindre des choses! En fait, on trouve ces ours polaires en Russie, en Alaska, au Canada, en Norvège, au Danemark. Je suppose que, lorsque le musée dit le Danemark, ce ne doit pas être dans l’île de Copenhague ou dans le Jutland, mais au Groenland. Un mâle adulte pèse plus de six cents kilos, tandis que la femelle ne pèse que la moitié, ce qui est déjà pas mal, mais elle met généralement au monde deux petits qui, à la naissance, ne pèsent que neuf cents grammes. La nourriture normale des ours polaires est le phoque, mais s’ils ont faim il peuvent s’attaquer à n’importe quoi. Leur durée de vie est supérieure à vingt-cinq ans. Et si le musée fait une fiche à son sujet plus que pour d’autres animaux, c’est parce que c’est une espèce en danger et qu’il est bon d’y sensibiliser le public. Je sais que le réchauffement climatique fait fondre la banquise, mais je ne savais pas à quel point cela risquait de faire complètement disparaître cette espèce.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

L’île de Samos est très riche en oiseaux. Résidents ou de passage, cent quarante espèces ont été dénombrées soit, rien que pour cette île, trente-deux pour cent de toutes les espèces recensées à travers la Grèce, continentale et insulaire. Sur les 140, d’abord il y a 39 espèces résidentes à l’année, et 29 qui viennent ici pour se reproduire, auxquels il faut ajouter trente espèces de migrateurs qui passent l’hiver ici et repartent vers le nord en été. Les opérations de baguage ont permis de déterminer que, côté nord, ils vivaient en Hongrie ou en Croatie, et que côté sud ils se dirigeaient vers l’Afrique, en Zambie. Les autres sont des oiseaux de passage, soit des migrateurs qui passent l’hiver plus au sud et l’été plus au nord, soit des “visiteurs” qui, sans migrer, voyagent en provenance du continent asiatique ou d’autres îles de l’Égée et sont temporairement à Samos.

 

Pour ma photo ci-dessus, le musée dit σφηκιάρης (sfikiaris)… connais pas. Puis il y a la traduction anglaise, European Honey Buzzard. Busard à miel européen? Connais pas. Bon, il me reste le nom savant en latin, pernis apivorus, que je propose à l’excellent site www.oiseaux.net, et là je trouve que c’est une bondrée apivore. Évidemment, avec ma nullité en la matière, je ne connais pas davantage, mais au moins ceux de mes lecteurs qui connaissent un peu les oiseaux comprendront, et les autres pourront se reporter au site indiqué pour connaître son habitat, son comportement, son alimentation, pour entendre un enregistrement de son cri, pour en voir d’autres photos, etc. “Apivore” signifie “qui mange des abeilles”, et du coup je comprends pourquoi le miel entre dans son nom anglais.

 

Pour continuer à raconter ce que dit le panneau placardé dans le musée, je vais systématiquement donner le nom latin qui a servi à ma recherche et la traduction française donnée par le site indiqué ci-dessus. Et il vaut la peine de s’y reporter parce que plusieurs des oiseaux cités sont très beaux et originaux. Malheureusement, c’est le matin de notre dernier jour à Samos que nous avons visité ce musée, quelques heures seulement avant de prendre le ferry pour Patmos, trop tard pour partir à la chasse photographique armé de mon téléobjectif et muni de toutes les informations recueillies dans ce musée. Je n’ai vu aucun des oiseaux que je vais citer maintenant.

 

Il y a sur l’île, nous dit-on, de nombreuses espèces menacées, comme l’ibis falcinelle (plegadis falcinellus), le busard cendré autrefois appelé busard montagu (circus pirargus), le butor étoilé (botaurus stellaris), ou le héron pourpré (ardea purpurea). Ensuite des espèces qui nidifient sur l’île pour s’y reproduire, comme le tadorne casarca (tadorna ferruginea), la buse féroce (buteo rufinus) et le rollier d’Europe (coracias garrulus). Et puis le musée évoque encore le francolin noir (francolinus francolinus) qui vivait à Samos et qui existe encore en Asie et en Amérique du nord, mais dont l’espèce s’est éteinte ici aux alentours de 1860.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Je n’ai pas photographié d’amphibiens dans ce musée; deux espèces de grenouilles et deux espèces de crapauds vivent à Samos. Mais j’ai été frappé par ce squelette de cobra.

 

On nous dit qu’à Samos vivent vingt-sept espèces de reptiles, à savoir deux tortues d’eau douce, trois tortues de mer et une tortue de terre, neuf lézards et douze serpents. Il y a sur l’île une seule espèce de serpent venimeux, c’est la vipère ottomane (montivipera xanthina). Qu’elle soit qualifiée d’ottomane, aussi bien en grec qu’en anglais ou en français, est très savoureux quand on connaît l’histoire houleuse des relations entre les Grecs et l’Empire Ottoman dont ils dépendaient, et que l’on sait que c’est un serpent venimeux…

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Cette pauvre petite tortue est morte tristement, et le musée dit à son sujet que “ce petit animal a été brûlé vif quand un membre de l’espèce humaine a, volontairement ou par imprudence, provoqué un feu de forêt”. Les mots sont choisis, “petit animal”, “brûlé vif” et “membre de l’espèce humaine” pour attirer notre attention sur la gravité et la cruauté des imprudences ou des malveillances, la disparition des animaux étant due en très grande partie à l’action consciente ou inconsciente des hommes.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Je crois que l’on peut se baigner tranquillement sur les plages de Samos sans risquer de rencontrer ce charmant petit poisson, qui est un piranha. Ici, le musée se limite à une notice en grec, pas trop difficile à déchiffrer pour qui a une petite connaissance de cette langue, mais qui laisse bien des visiteurs perplexes. Comme chacun sait, c’est un poisson carnivore aussi vorace que féroce qui pullule dans les fleuves de l’est et du centre d’Amérique du Sud. Et il est signalé que ce spécimen est un don de Michalis Daskalakis, capitaine de marine marchande.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Revenons aux fossiles du musée paléontologique, mais des fossiles d’un tout autre genre. Ce ne sont plus des membres, des crânes ou des mâchoires de grands mammifères, ce sont des coquillages. Les mollusques sont apparus au paléozoïque, il y a plus de cinq cent soixante-dix millions d’années. Ils ont joué un rôle vital dans les changements géologiques. Ils ont évolué rapidement et ont créé de nombreuses espèces.

 

Ma première photo ci-dessus représente des ammonites; ces céphalopodes ont disparu en même temps que les dinosaures il y a soixante-cinq millions d’années. Sur ma seconde photo, on voit un nodipecten nodosus, qui est un bivalve pour lequel je n’ai pas trouvé de nom en français: comme ce coquillage n’existe plus depuis tans de millions d’années, peut-être n’est-il nommé que pour les spécialistes, par son nom latin. Et de même l’autre bivalve, sur ma troisième photo, est appelé chlamys scabrella.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Et voilà, fini le musée paléontologique, fini le muséum d’histoire naturelle. Comme je l’annonçais au début, il y a aussi “quelques documents d’un autre type”, que je ne sais comment classer. Peut-être dans les arts et traditions populaires? Quoique le premier ne cadre pas avec cette définition. Il s’agit d’une photo de Nikos Vartzikos (Νίκος Βαρτζίκος), auteur du livre Μόνος στόν Άτλαντικό (Seul sur l’Atlantique). Ce livre est le récit de son exploit, il a été le premier navigateur grec à effectuer la traversée de l’Atlantique plus la Méditerranée en solitaire et sans escale, du Cap Henry en Virginie (USA) à Samos Vathy. Cette traversée, il l’a effectuée en soixante-huit jours, du 8 mai au 14 juillet 1988, soit cinq mille cinq cents milles (je multiplie par 1,852, cela fait dix mille cent quatre-vingt-six kilomètres, une jolie balade). Né en 1932 dans ce village de Mytilinii où nous sommes actuellement, il émigre aux États-Unis, dans le Wisconsin,  en 1947 (comme cela ne lui fait que 15 ans, je suppose qu’il part avec ses parents). Il obtient un MBA, puis fait carrière dans les services du Gouvernement fédéral. On le retrouve en 1965 dans l’Antarctique, chargé d’une étude scientifique comme délégué de la Fondation Nationale Américaine pour la Science. Son amour de la mer l’a poussé à imaginer ce retour au pays en bateau, en solitaire. Il est mort aux USA le 4 août 2005, mais son corps a été rapatrié à Samos, et dès le 19 du même mois il a été enterré dans le cimetière de son village de naissance.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Ailleurs, il y a des mannequins montrant des vêtements traditionnels. Chacun a devant ses pieds un écriteau donnant les précisions nécessaires. Sur ma photo, bien sûr, c’est illisible. De gauche à droite:

– Costume traditionnel féminin, île de Karpathos, Olympos [cette île est tout au bout du Dodécanèse, au sud-ouest de Rhodes, et Olympos est plutôt vers le nord de l’île, sur la côte ouest].

– Samos, costume de fermier.

– Îles de l’Égée, costume de cérémonie pour enfant (copie réalisée à partir d’une lithographie en couleur).

– Samos, ancien costume d’homme (original).

– Robe traditionnelle de mariage (originale), période 1860-1870. Samos. (Don des sœurs Maria Sigoulaki et Éléni Taliadourou. [Je ne sais pourquoi le texte anglais omet une partie de ce qui est dit en grec: cette robe de mariée a appartenu à Kléoniki Frangouli, et les deux sœurs ci-dessus nommées en ont fait don en 2007 à l’association ethnographique et historique de la fondation Zimalis, dont je vais parler dans un instant].

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Et encore ces quatre costumes:

– Samos. Costume en deux parties, gilet et jupe (copie). [Hé oui, malgré les apparences ce n’est pas une robe d’une seule pièce].

– Samos. Vêtement d’été d’un homme jeune. [On remarquera que, pour la mise en scène, on a mis un pistolet à ses pieds].

– Samos. Robe de femme d’une seule pièce.

– Samos. Robe de femme, période 1850-1870 (originale). Don d’Efi Zimali. [Je le trouve très moderne et très joli, ce modèle].

– Le cinquième mannequin, dans le fond, dans son moderne pyjama blanc, ne porte pas d’étiquette, sans doute cette jeune femme est-elle fatiguée de poser, et a décidé d’aller faire une sieste. Pour parler sérieusement, je pense qu’elle porte des sous-vêtements en attente de recevoir, elle aussi, un costume traditionnel qui n’est pas encore arrivé, ou qui est en réparation.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Nous restons dans le cadre d’un musée ethnographique avec ce document, un laissez-passer au nom du prince de Samos. Cela demande quelques explications. On sait qu’en 1821 a éclaté la révolte des Grecs contre le pouvoir ottoman et qu’au terme de cette Guerre d’Indépendance la Grèce a obtenu satisfaction et son indépendance a été reconnue. Mais bien des régions où vivaient des Grecs n’ont pas été immédiatement libérées. Pour beaucoup, il a fallu attendre les Guerres Balkaniques, à la veille de la Première Guerre Mondiale. C’était le cas de la Macédoine, par exemple. D’autres avaient obtenu une autonomie partielle, comme la Crète. Le cas de Samos était différent. Pendant la Guerre d’Indépendance, les forces ottomanes y avaient été vaincues et avaient dû quitter l’île, sans parvenir à la reconquérir. Or on sait que ce sont les trois grandes puissances européennes, le Royaume Uni, la France et la Russie, qui font la pluie et le beau temps dans les relations internationales, et qui en 1832 ont accepté la proposition du roi de Bavière de faire de son fils le prince Othon le roi de Grèce. C’est cette même année que ces mêmes puissances ont jugé bon de rendre Samos à l’Empire Ottoman, mais en lui conférant l’autonomie sous la gouvernance d’un prince.

 

Samos a désormais le statut d’un État dont la religion est chrétienne, alors que les états intégrés à l’Empire Ottoman sont, de droit, de religion musulmane, mais doit payer annuellement au sultan un tribut de deux mille sept cents livres sterling (je n’ai pas trouvé comment calculer ce que cette somme de l’époque représenterait aujourd’hui, que ce soit en livres sterling ou en Euros). Le pouvoir législatif est attribué à une assemblée présidée de droit par le métropolite orthodoxe, et composée de trente-six députés, tandis que l’exécutif est confié à un “prince” chrétien désigné par le sultan, assisté de quatre conseillers élus. L’île est donc une principauté (ηγεμονία, hégémonie).

 

Le laissez-passer de ma photo sert de passeport. Il est rédigé en grec, langue locale, sur la moitié gauche, et en français, langue de la diplomatie internationale à l’époque, sur la moitié droite. Il dit: “Au nom du prince de Samos Alexandre Mavroyéni – Nous, directeur de la chancellerie princière, requérons les autorités de la Principauté de Samos et prions celles du Gouvernement Impérial Ottoman et des Puissances, ses amies, de laisser passer librement M. Jean K. Chr. Stefanis, citoyen samien, se rendant à Madagascar, et de lui prêter aide et protection en cas de besoin. À cet effet nous avons signé le présent passeport, valable pour six mois, et y avons fait apposer le sceau de la Principauté. Le directeur [signé illisible]”. Ce n’est que du côté grec que figure la date, 8 novembre 1902. Et sur une colonne à la gauche de chacun des deux textes, parce qu’aucune photo n’est jointe au document (de toute évidence impossible techniquement en 1832 mais tout à fait envisageable en 1902), il y a une description  de la personne: “Âge 21, profession colorie [???], taille haute, cheveux, moustaches, yeux châtains, nez, bouche réguliers, teint, visage brunet. Signes particuliers [aucune indication]. Marié ou non marié”. Je crains fort qu’avec un signalement aussi imprécis (on ne l’a même pas mesuré, on sait seulement qu’il est grand, il est brun comme la plupart des Méditerranéens, ses traits sont réguliers…) la fraude et l’usurpation d’identité n’aient été trop aisées pour ne pas tenter des malhonnêtes. Et celui qui parvient à voler un tel laissez-passer, si son âge tourne autour des vingt-et-un ans, peut voyager sans aucun risque de se faire prendre car aux frontières le signalement du document volé ne figurera pas dans un fichier informatique!!!

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Le papier posé sur ce document nous dit –en grec seulement, et j’ai eu besoin de mon dictionnaire une fois revenu au camping-car parce que ces mots ne font pas partie de mon vocabulaire– qu’il s’agit d’un emprunt obligataire de l’hégémonie (de la principauté). Je suis malheureusement incapable de lire ce texte en langue turque et en alphabet arabe, parce que j’aurais aimé savoir s’il était émis par l’État ou par une entreprise privée et, dans le premier cas, en quelle année. En effet Louis Ier, roi de Bavière, a accordé son fils Othon à la Grèce à la condition que le pays, pour assumer ses besoins, contracte un emprunt, et les puissances européennes mettent la main à la poche pour prêter soixante millions de francs-or. Voilà pourquoi j’aurais aimé savoir si ce document était l’un des coupons de cet emprunt. Mais même le visiteur grec, qui n’a pas besoin de dictionnaire pour comprendre ce qui est écrit en grec, devra se passer d’explication pour savoir à quoi correspond ce document.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

La marque de cigarettes de cette boîte a été créée en 1870 (je lis “established 1870”), et elle provient de “Samos Turkey”, donc avant que Samos obtienne la totale indépendance de la Turquie et le rattachement à la Grèce libre en 1913. Nous sommes dans la principauté. Et d’ailleurs, je lis autour du sceau qui est l’emblème de la marque “Purveyors to H. H. the Prince of Samos”. Eh bien voilà une information sur le prince: si cette marque est son fournisseur, cela signifie que le prince est un fumeur…

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Lorsque je dirigeais le lycée français et l’institut culturel de l’Alliance Française à Concepción, au Chili, j’avais renouvelé le stock de tasses à café et à thé en y apposant notre logo, et cela presque sans coût, parce que j’en avais commandé cinq cents pièces et que j’en avais revendu la plus grande partie aux professeurs, parents et autres amateurs, et moi-même j’avais acheté une douzaine de ces tasses à café, que j’ai toujours, et quelques autres en plus pour offrir ici ou là en cadeau souvenir. Dans les vitrines des magasins de souvenirs des lieux touristiques, partout on trouve des assiettes ou des bols décorés avec des paysages, ou des monuments, ou des dessins humoristiques évoquant l’endroit où l’on se trouve. La tasse et la soucoupe de ma photo relèvent de la même intention, elles portent le blason de l’hégémonie de Samos. Il n’est pas dit si elles étaient en usage dans beaucoup de familles aisées de l’île, ou si elles proviennent d’un organisme public dont les responsables pouvaient offrir le café à leurs visiteurs dans des tasses personnalisées, ou si déjà à cette époque elles étaient destinées à être achetées par des touristes de passage. Après tout, le dix-neuvième siècle, c’est l’époque du “grand tour” des aristocrates d’Europe Occidentale, qui n’ont pas attendu les congés payés et le tourisme de masse pour aller voir l’Italie, la Grèce et certains lieux porteurs d’histoire et d’art antiques dans l’Empire Ottoman.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Parce que sur cette tasse l’image du blason de la principauté de Samos est petit et assez sombre, j’ajoute cette image qui est une gravure où il se voit mieux. Pourquoi ce lion, ce taureau, cet oiseau, je l’ignore.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Je vais terminer avec quelques portraits. D’abord, puisque j’ai parlé du prince de Samos, on se doute bien que de 1832 à 1913, en plus de quatre-vingts ans, il y en a eu beaucoup. Je n’en montre qu’un, Alexandros Karathéodoris, qui a régné de 1885 à 1894.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

C’est le couple de Konstantinos et Maria Zimalis qui a créé la fondation dont le but premier est la sauvegarde de la nature à Samos, et aussi la sauvegarde des traditions locales. Cette fondation est à l’origine de ce beau musée qui, on l’a vu, ne se soucie pas seulement de nous montrer des ossements rescapés des pillages des amateurs étrangers, mais nous informe sur les dangers qui guettent les espèces actuelles en se référant intelligemment aux dangers qui ont fait disparaître les espèces dont on recueille aujourd’hui les fossiles. Les costumes du passé, les documents témoignant de l’histoire du dix-neuvième siècle, tout cela fait aussi partie de cet esprit de sauvegarde. Et puisque l’île leur doit tant, puisque sans eux nous n’aurions pas visité ce musée, je me devais de les montrer et de leur rendre cet hommage.

Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014
Samos 09 : le musée paléontologique. Dimanche 31 août 2014

Et puis deux portraits de savants. Le premier, c’est Barnum Brown (1873-1963), un géologue américain qui a récolté partout où il le pouvait dans le monde des fossiles de dinosaures et d’autres mammifères, et qui a ainsi travaillé à Samos dans les années 1924-1925. Il y a trouvé un grand nombre de fossiles qui sont aujourd’hui… au muséum d’histoire naturelle de New-York.

 

Quant à celui de ma seconde photo, c’est Theodoros Skoufos (1864-1938), un paléontologue professeur à l’Université d’Athènes qui a lui aussi effectué des fouilles à Samos. C’était en 1912, à Mytilinii, c’est-à-dire dans les environs du village où est aujourd’hui implanté le musée. Ses fouilles à lui ne sont pas parties à l’étranger, mais au musée paléontologique de l’université d’Athènes. Certes, il est triste que ces fossiles ne soient pas restés à Samos, mais à l’époque il ne s’y trouvait aucun musée pour les accueillir, et de toutes façons Athènes ou Samos, c’est le même pays.

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Published by Thierry Jamard
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