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6 septembre 2017 3 06 /09 /septembre /2017 23:55
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Nous allons disposer d’un peu plus de temps à Kalymnos qu’à Leros, mais l’emploi du temps de ce jour est serré: nous avons quitté Leros à 14h55, nous sommes à Kalymnos à 15h35. Nous en repartirons à 20h45 pour accoster à Leros à 22h30. Nous récupérons notre camping-car laissé sur le port, rapide dîner, et au lit. Car demain matin, le ferry vers Cos lève l’ancre à 4h55. Alors pour avoir le temps de prendre une douche matinale et de nous présenter à l’embarquement un moment avant le départ, la nuit va être courte. Mais en attendant, nous disposons de cinq heures à Kalymnos.

 

Kalymnos est au sud, sud-est de Leros, mais la capitale, avec son port, est située sur la côte sud de l’île. Le ferry va longer toute la côte ouest, nous donnant l’occasion d’avoir un aperçu de ce que nous n’aurons pas le temps d’aller voir. C’est un décor de collines arides qui plongent dans la mer, et parfois, dans une anfractuosité, un village parvient à se loger (première photo ci-dessus). Un peu plus loin, l’espace sera même suffisant pour que trouve place une petite ville (seconde et troisième photos).

 

Collines arides… Je vais laisser la parole à Charles Sonnini de Manoncourt, auteur d’un Voyage en Grèce et en Turquie fait par ordre de Louis XVI (il a voyagé en 1778-1779, mais a publié son récit en 1801), qui, appelant cette île Calamo, commente: “Calamo est en effet une île pauvre, qui ne peut suffire à la subsistance de ses habitants, occupés presque tous à se procurer des ressources étrangères par le cabotage. Leurs montagnes recèlent, à la vérité, des minéraux; mais cette circonstance qui, sous un autre gouvernement que celui des Turcs, ferait la richesse d’un pays, deviendrait, sous celui-ci, une source de vexations et de ruine”.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

En voyant ces paysages arides, on n’imagine pas des multitudes de fleurs offrant leur pollen aux abeilles; et pourtant c’est par son miel qu’Ovide qualifie Kalymnos. Je vais citer ici, d’abord en latin, puis dans la traduction que j’en propose, le passage des Métamorphoses (livre VIII, vers 215-225) qui évoque, mais en trois mots seulement, l’île où nous sommes aujourd’hui:

 

“Hortaturque sequi damnosasque erudit artes

Et movet ipse suas et nati respicit alas.

Hos aliquis tremula dum captat harundine pisces,

Aut pastor baculo stivave innixus arator

Vidit et obstipuit, quique aethera carpere possent,

Credidit esse deos. Et iam Iunonia laeva

Parte Samos (fuerant Delosque Parosque relictae)

Dextra Lebinthos erat fecundaque melle Calymne,

Cum puer audaci coepit gaudere volatu

Deseruitque ducem caelique cupidine tractus

Altius egit iter”.

 

“Et [Dédale] exhorte [son fils Icare] à le suivre, et il lui enseigne cette technique funeste; lui-même agite ses ailes et surveille derrière lui celles de son fils. Un homme en train d’essayer de prendre des poissons avec sa canne à pêche qui tremble, un berger appuyé sur son bâton, un laboureur pesant sur le manche de sa charrue, les ont vus et en ont été paralysés de stupeur, ils se sont dit que ces êtres qui pouvaient fendre les airs étaient des dieux. Et déjà sur leur gauche il y a la Samos de Junon (ils ont dépassé Délos et Paros), sur leur droite il y a Lebinthos [aujourd’hui Levitha, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Kalymnos] et Kalymnos la grande productrice de miel, quand l’enfant a commencé à prendre beaucoup de plaisir à ce vol audacieux: entraîné par l’attrait du ciel, il a abandonné son guide, il est monté plus haut”.

 

On connaît la suite, plus près du soleil la cire qui fixait les plumes constituant les ailes va fondre, et Icare va tomber à la mer. Cela se passera près des rives de l’île qui prendra le nom d’Ikaria (voir mon article Ikaria. Du 24 au 27 août 2014).

 

La carte de ce secteur de la mer Égée que j’ai essayé de dessiner ci-dessus (en ne laissant que les îles principales, ou de plus petites si nous y sommes passés et qu’elles ont fait l’objet d’un article de mon blog) permet d’imaginer le trajet suivi par Dédale et Icare, passant entre Délos et Paros, puis au nord de Levitha et entre Kalymnos et Samos, sans doute plus près de Samos que de Kalymnos si, en approchant de Samos, Icare est tombé à la mer un peu au sud d’Ikaria.

 

Délos est petite, infiniment plus petite que Mykonos, et pourtant c’est cette petite île que nomme Ovide. Entre Samos et Kalymnos, Ovide aurait pu être plus précis en citant Leros ou Patmos. Je me suis posé la question de savoir pourquoi il avait fait ces choix. À l’époque où Ovide compose les Métamorphoses, c’est-à-dire à l’extrême début de notre ère, aux alentours de la naissance supposée du Christ, l’Égée était parcourue en tous sens par les navires romains, toutes les îles étaient connues des navigateurs. Cela sur le plan géographique et scientifique. Un homme cultivé comme Ovide connaissait probablement la plupart des noms des îles, mais pour son public, quoique cultivé, certains noms n’auraient sans doute rien dit. Délos, l’île de naissance d’Apollon et d’Artémis (qu’ils assimilent à leur Diane), avec le grand sanctuaire dédié à ces dieux, tout le monde le connaît. Mykonos, à une époque où les touristes ne l’envahissaient pas pour se baigner et pour faire la fête jusqu’au bout de la nuit, ne devait pas être très connue. Patmos et Leros étaient pratiquement désertes, mais si à Rome on pouvait acheter du miel de Kalymnos ce nom devait être plus évocateur pour les lecteurs. Cela dit, je ne sais pas trop ce que pouvait évoquer le nom de Lebinthos/Levitha pour un lecteur romain.

 

Dans l’Art d’aimer, Ovide raconte, souvent avec les mêmes mots, la même histoire de Dédale et Icare. Je ne vais pas citer encore tout le passage, juste trois vers (II, 79-81):

 

“Iam Samos a laeva (fuerant Naxosque relictae

          Et Paros et Clario Delos amata deo)

Dextra Lebinthos erat silvisque umbrosa Calymne”.

 

soit:

“Déjà il y avait Samos à leur gauche (ils avaient dépassé Naxos et Paros ainsi que Délos aimée du dieu de Claros), à leur droite il y avait Lebinthos et Kalymnos ombragée de forêts”. Ici apparaît le nom de Naxos, célèbre entre autres par la légende d’Ariane abandonnée par Thésée, mais trouvée par Dionysos qui en tombe amoureux, qui l’épouse et la transporte sur l’Olympe. De nouveau Lebinthos est citée mais sans aucun détail pour la caractériser, et cette fois-ci notre île de Kalymnos apparaît couverte de forêts. Le miel, les forêts, pour Ovide Kalymnos jouit d’une nature accueillante.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

À peine sommes-nous arrivés, nous débarquons vite parce que la foule de ceux qui viennent nous remplacer à bord piétinent sur le quai, et se précipitent sur la passerelle dès que le dernier passager pour Kalymnos a mis pied à terre.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Dès l’entrée dans le port, depuis la mer on a la perception d’une île toute différente, avec une autre personnalité, une architecture qui lui est propre.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Par la suite, la ville étant bâtie à flanc de colline, on va avoir d’en haut une vue plongeante sur le port et sur cette partie de la ville qui a profité du petit espace plat entre la mer et les collines. Ce n’est pas ce qui a le plus de charme, je préfère la ville tortueuse et montueuse. Et puis le soir, pour reprendre notre bateau vers Leros, nous sommes redescendus sur le port qui, à la nuit, offre une autre physionomie.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Oui, on va découvrir une ville de charme, alors fuyons le plus vite possible cet horrible parking du port et allons découvrir ce que cache cette ligne de voitures.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Dans mon précédent article, Leros. Mercredi 3 septembre 2014, j’ai parlé de l’occupation italienne du Dodécanèse pendant l’entre-deux-guerres et de la multiplication des édifices d’architecture mussolinienne. Ici à Kalymnos, nous en retrouvons, cet hôtel de ville par exemple.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Mais tout le charme de cette ville n’est sûrement pas dans les massifs et puissants édifices. Les architectes mussoliniens n’ont pas trouvé l’espace nécessaire pour implanter de lourdes constructions, et les petites rues ont gardé leurs maisons traditionnelles. La rue de ma troisième photo ci-dessus, avec son virage en épingle à cheveux, ses quelques marches ici ou là, sa largeur variable au gré des constructions, sa passerelle d’une maison à l’autre au-dessus d’un passage étroit, la vue tantôt ouverte sur la ville basse, tantôt resserrée entre deux murs, tout cela donne une forte personnalité. Quant à ma seconde photo, cette ruelle en escalier très raide est si étroite qu’elle n’autoriserait pas le passage d’une personne de forte corpulence et si l’on porte quelque chose (par exemple mon fourre-tout photo que j’ai normalement à l’épaule), il faut porter le sac ou le colis devant son ventre ou derrière son dos pour pouvoir y passer.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Levons les yeux, et c’est un tout autre décor qui apparaît sue le sommet de la falaise. Nous n’avons pas eu le temps d’y monter car il faut faire un grand tour pour y accéder et nous n’étions pas motorisés, mais j’imagine le panorama splendide sur la ville et sur la mer lorsque l’on est là-haut.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

En nous promenant en ville, nous relevons ces témoignages de la présence italienne dans l’île, l’indication en grec et en anglais “vers le chemin italien”, et ailleurs, sur un mur, un cadre autour de carreaux de céramique qui signalait la présence en ce lieu d’un bureau des “Carabiniers royaux”, avec les armoiries du Royaume d’Italie. La couronne, au sommet du blason, est celle du roi, bien sûr, mais au centre cette croix est celle de la Maison de Savoie: en effet, le roi qui a unifié l’Italie, Victor-Emmanuel II, était duc de Savoie, et après sa mort en 1878, un décret de 1890 a institué officiellement ces armoiries comme celles du Royaume d’Italie, décret signé par le roi Humbert Ier, son fils et successeur.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Poursuivant notre promenade, nous remarquons cette grande tour au bout d’un vaste parvis au sol élégamment décoré. C’est la Tour de l’Horloge.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Ailleurs, une église, ou plutôt une petite chapelle, à l’aspect tout à fait inattendu, car située tout au bout d’une très vaste terrasse qui lui tient lieu de parvis. Non seulement ce parvis est totalement disproportionné en comparaison de la capacité de l’église, mais en outre cette situation en terrasse accessible seulement par des marches est inhabituelle et étonnante.

 

Et l’intérieur n’est pas moins étonnant. Nulle part je n’ai trouvé de quand date cette chapelle, mais je ne serais pas étonné qu’elle ait été transformée du culte catholique au culte orthodoxe, car son iconostase semble avoir été bricolée, ajoutée après coup. En outre si, sur cette façade de l’iconostase, on trouve les traditionnelles icônes de la Vierge et du Christ avec quelques saints, en revanche la frise du sommet de l’iconostase, où l’on s’attend à trouver les scènes principales de la vie et de la mort du Christ, naissance, miracles, Passion, ne représente rien de cela, mais, autour de la Cène, les portraits de douze personnages. Le premier homme, à l’extrême gauche, porte une clé à la main, c’est donc saint Pierre, sans aucun doute possible, et cela m’amènerait à voir dans ce groupe les douze apôtres. Toutefois, s’ils sont normalement douze à table autour de Jésus, y compris Judas qui va le trahir le lendemain matin, il serait très étonnant que son portrait individualisé soit célébré au haut de l’iconostase. Par ailleurs, avec ses longs cheveux et son visage très fin, le second personnage à la droite de la Cène serait alors le jeune saint Jean, mais étant le disciple préféré de Jésus, traditionnellement représenté auprès de lui lors de ce dernier repas, il est ici repoussé à une place anonyme. Mais il est vrai que sur la représentation de la Cène, au centre, il porte les mêmes très longs cheveux et la même couleur mauve de vêtement. Je ne pense pas que ce puisse être la représentation d’une femme, Marie Madeleine, remplaçant le portrait du traitre Judas.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

N’est-elle pas originale, elle aussi, cette petite chapelle dans cette cour close? La porte en étant fermée nous ne pourrons pas y pénétrer, mais au-dessus de l’entrée ce relief qui représente saint Georges terrassant le dragon suggère qu’elle est dédiée à ce saint.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Voyons maintenant quelques-unes des sculptures qui décorent la ville. Commençons avec ce buste, qui est celui d’Oikonomos Pizanias, “intrépide chef militaire de la lutte du nord du continent, 1913”, dit le texte gravé sur le piédestal de la sculpture.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Cet homme est Skevos Zervos (1875-1966), “digne enfant de sa patrie, Kalymnos”. Médecin, chercheur, pionnier de la greffe, professeur d’université. Cette plaque sur son piédestal oublie de préciser (à moins que ce ne soit par pudeur?) que cette greffe qui l’a honoré et qui a été un plein succès est celle de testicules de singe sur un homme. Ce que j’ignore, c’est la suite de ce que peut donner une telle greffe, car la prostate de l’homme ne produit que le sperme, ce sont les testicules qui produisent les spermatozoïdes qui, seuls, vont chercher à s’unir avec un ovule féminin. Donc des spermatozoïdes de singe. S’agissait-il de féconder in vitro une femelle singe? De tester sur une femme la gestation d’un hybride? De savoir si, transplantés dans un corps d’homme, ces testicules produiraient des spermatozoïdes humains? Il serait très intéressant de connaître le but de ces recherches et de cette opération, et ensuite le résultat de l’usage qui en a été fait.

 

Il est fait allusion ensuite à l’action politique de Zervos et à sa collaboration avec Elefthérios Venizelos en vue de la libération des îles du Dodécanèse. La plaque ne précise pas que cela, c’était à la conférence de la paix à Paris en 1919. Officiellement, les îles n’étaient pas italiennes, mais rendues à l’Empire Ottoman. Ce n’est que plus tard, à Lausanne en 1923, que les Italiens vont les annexer. Venizelos et Zervos n’auront donc pas obtenu le rattachement à la Grèce.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Cette composition met en scène deux hommes qui s’inclinent devant trois bustes. Sous chacun des bustes, une plaque nous informe de qui il s’agit. Ce sont, de gauche à droite:

– “Vice-amiral Christodoulos Karathanasis, Imia 31-1-1996”;

– “Vice-amiral Panagiotis Vlachakos, Imia 31-1-1996”;

– “Porte-drapeau Hector Gialoupsos, Imia 31-1-1996”.

Imia est un minuscule îlot inhabité entre Kalymnos et la côte turque, revendiqué ainsi que son frère jumeau tout proche à la fois par la Grèce et la Turquie. Selon Wikipédia “La tension a abouti à des crises proches de l'affrontement militaire, en 1987 et en 1996”.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

La photo ci-dessus  n’est pas de moi, je l’ai copiée dans le magazine Greek Reporter qui rappelle les événements. On peut y voir que ces deux îles sont ridiculement petites et inhabitables et que l’enjeu est uniquement politique et économique puisque les îles définissent aussi les eaux territoriales qui les entourent. En réalité, le 29 décembre 1995, la Turquie déclare que ces deux îlots sont turcs. Évidemment, cela a immédiatement rappelé la façon dont la Turquie s’est approprié le nord de Chypre en 1974, annexion toujours pas reconnue par la communauté internationale. Le 9 janvier 1996, le ministre grec des Affaires Étrangères réplique que la souveraineté grecque sur ces îles ne sera pas remise en question, et le 26 janvier le maire de Kalymnos et un prêtre sont allés hisser le drapeau grec sur Imia. Sans consulter les militaires ou les officiels, des journalistes turcs vont alors en hélicoptère le remplacer par le drapeau turc. Le 30 janvier, l’armée grecque procède à son tour au remplacement des couleurs turques par les couleurs grecques. Le même jour, des navires grecs, turcs et de l’OTAN mettent le cap sur l’île. À l’aube du 31, un hélicoptère de la marine grecque survole Imia et dit par radio constater que des troupes turques y ont débarqué. C’est alors que, pour des raisons inconnues, l’hélicoptère s’abat dans la mer. Du côté turc, on accuse le mauvais temps, du côté grec on dit que l’hélicoptère a été abattu par les Turcs. Les trois hommes dont les bustes figurent sur ma photo ci-dessus y ont laissé leur vie. Les États-Unis font alors pression sur les deux pays concernés pour que les troupes des deux nations se retirent de l’île, et depuis ce temps le conflit n’est pas résolu.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Même origine pour la photo ci-dessus, magazine Greek Reporter. Je lis dans ce journal “The crew members, Christodoulos Karathanasis, Panagiotis Vlahakos, and Ektoras Gialopsos, are revered as heroes by many Greeks, particularly the neo-Nazi ultra-patriotic Golden Dawn party”, soit:

 

“Les membres d’équipage, Christodoulos Karathanasis, Panagiotis Vlachakos et Hector Gialopsos sont révérés comme des héros par de nombreux Grecs, en particulier par le parti néo-nazi ultra-patriotique Aube Dorée”. Et en effet ce parti, en grec Χρυσή Αυγή, est ouvertement raciste et se déclare officiellement xénophobe. Régulièrement des étrangers sont attaqués par ses adhérents, et même deux députés ont été arrêtés et jugés pour avoir participé à ces agressions. Cette photo montre une manifestation au cours de laquelle les orateurs s’en prennent à l’État grec accusé de haute trahison pour n’avoir pas attaqué la Turquie. Je ne connais pas la couleur politique de la municipalité de Kalymnos qui a placé là ces bustes et les deux hommes qui les saluent avec respect, mais il est évident que l’on peut respecter leur courage et leur action sans sombrer dans le néo-nazisme, la xénophobie et ces idéologies sulfureuses qui ont malheureusement tendance à fleurir de nos jours dans bien des pays.

 

Au pied des bustes, à droite, deux plaques accolées. Celle du bas nomme le maire (Georgios Roussos) à l’époque où a été érigé ce monument, les donateurs qui l’ont financé, etc.; celle du haut cite, en grec ancien puis en traduction grecque moderne, une inscription antique du sanctuaire d’Apollon: “…pour que tous soient informés que les habitants de Kalymnos rendent grâce à leurs bienfaiteurs…”, et à gauche, une autre plaque cite quelques vers du poète Constantin Cavafis. Pourquoi me fatiguer à les traduire, puisque j’ai dans ma bibliothèque un livre de poèmes de cet auteur traduits par Dominique Grandmont? Édition Poésie Gallimard, 1999-2003, page 160. Ce poème gravé sur la plaque de marbre s’intitule Vous qui avez combattu pour la ligue achéenne:

«Vous, les valeureux combattants qui êtes tombés au champ d’honneur,

sans craindre un ennemi victorieux sur tous les fronts.

Vous êtes sans reproche, malgré les erreurs de Diéos et de Critolaos.

Chaque fois que les Grecs voudront rappeler leurs exploits,

“Voilà ce dont notre peuple est capable”, diront-ils

de vous. Aucun hommage ne vaudra celui-là».

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

De loin, en apercevant cette statue, j’ai cru voir Icare, avec ses ailes. En m’approchant, j’ai constaté que, ni sur son thorax, ni sur le bas de son torse on ne pouvait prendre ce grand bronze pour la représentation d’un homme… Une victoire ailée, alors? Non, l’inscription informe qu’il s’agit d’ΕΛΕΥΘΕΡΙΑ, la Liberté. Intéressante, cette sculpture. Ce n’est pas une Liberté conquérante comme celle qui guide le peuple dans le célèbre tableau de Delacroix, ce n’est pas non plus une Liberté installée et protectrice comme celle de New-York sculptée par Bartholdi. Ses ailes sont encore déployées, elle vient de se poser sur cette île de Kalymnos, elle s’avance pour s’offrir aux habitants du lieu. C’est aussi une sorte de conquête, mais plus pacifique que celle de Delacroix qui entraîne derrière elle des hommes armés et marche sur des cadavres. Celle de Kalymnos est sereine.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Sur chacune des faces de la base, est fixée une plaque de bronze en bas-relief. Voici deux de ces plaques. La première représente un homme en slip de bain qui serre la main à un scaphandrier. Ce sont, bien sûr, des pêcheurs d’éponges, celui du passé qui plongeait sans équipement, et celui du présent qui bénéficie de la technique moderne. Quand je parlais de l’île d’Ikaria, j’ai cité Thévenot (1664), “aussitôt tous les garçons se dépouillent tout nus devant tout le monde, la fille y étant présente, et se jettent dans l’eau” (mon article Ikaria. Du 24 au 27 août 2014), ce qui veut dire que le sculpteur, par pruderie ou pour ne pas choquer celle des passants, a revêtu le plongeur d’un slip de bain anachronique…

 

La sirène de la seconde plaque, elle, ne se pose pas ces mêmes problèmes de pudeur, elle ne porte pas de maillot de bain, pas même un tout petit bikini minimum. Il est vrai qu’avec une queue de poisson il est difficile d’enfiler un slip! Cela dit, ce n’est certes pas une œuvre d’art impérissable, mais le mouvement est assez gracieux. Le soleil, la mer, un bateau, un dauphin, Kalymnos est le paradis.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Puisque je viens, à propos de ces plaques de bronze, d’évoquer des pêcheurs d’éponges, le moment est venu de parler de cette activité. “Factory”, usine, pour des éponges naturelles, le mot peut paraître bizarre. En fait, il y a dans l’île de Kalymnos plusieurs de ces ateliers de séchage et de traitement des éponges. Nous n’en avons pas visité, je ne peux donc dire comment on procède, mais il est clair que ces êtres vivants nécessitent un traitement chimique pour ne pas pourrir. Mais leur usage pour la toilette est excellent, car extrêmement doux, et il paraît qu’elles peuvent absorber plus de vingt fois leur poids d’eau.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

À défaut de visiter un atelier, nous sommes entrés dans une boutique qui s’adresse beaucoup plus aux touristes qu’à la population locale. Cette photo placardée sur le mur montre une éponge géante telle qu’elle vient d’être ramenée du fond de la mer.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Il s’agit bien d’une boutique spécialisée, et non d’un musée. Montrer quelques photos agrandies sur le mur et un ou deux objets, tel ce scaphandre, cela ne constitue certes pas un musée, mais je trouve que c’est une bonne idée pour mettre le visiteur dans l’ambiance.

Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014
Kalymnos. Mercredi 3 septembre 2014

Puisque l’une des spécialités historiques de Kalymnos est la pêche des éponges de mer, c’est avec ce sujet que je vais terminer mon article d’aujourd’hui. Et après en avoir parlé, le moment est venu d’en montrer. Ce magasin en regorge, et les plus petites sont d’un prix vraiment extrêmement raisonnable. Cela peut inciter à en rapporter quelques-unes comme petit souvenir aux amis. En regardant le côté droit de ma dernière photo, on constate que ces éponges peuvent être classées en deux catégories selon leur forme, il y a les “rayons de miel” et les “tasses ”.

 

Wikipédia est une mine de renseignements. Je m’y reporte souvent, mais je me méfie toujours un peu des informations qui y sont données. Par exemple, je lis dans l’article “éponge“, à la rubrique “Éponges animales, historique” une information qui serait intéressante si elle était exacte: “Il semble qu'elles aient été exploitées dès deux siècles avant notre ère par les Crétois”. Deux siècles avant notre ère? Par les Crétois? Dans l’Odyssée d’Homère, composée au huitième siècle avant Jésus-Christ, il en est question. Nous sommes dans le palais d’Ulysse, dans l’île d’Ithaque, en mer Ionienne (près de la côte ouest de l’extrême sud de la Grèce continentale). Voilà dix ans que la Guerre de Troie est finie, et Ulysse n’est pas encore de retour. On le croit mort, et les jeunes nobles sont nombreux à solliciter la main de Pénélope, sa femme, sa supposée veuve, et ces prétendants passent leur temps au palais à banqueter aux dépens du roi Ulysse. Odyssée, chant I, vers 108-111:

 

Κήρυκες δ' αὐτοῖσι καὶ ὀτρηροὶ θεράποντες

οἱ μὲν ἄρ' οἶνον ἔμισγον ἐνὶ κρητῆρσι καὶ ὕδωρ

οἱ δ' αὖτε σπόγγοισι πολυτρήτοισι τραπέζας

νίζον καὶ πρότιθεν, τοὶ δὲ κρέα πολλὰ δατεῦντο.

 

Ce que je traduis (il est bon que je le fasse de temps en temps pour empêcher mon cerveau de trop rouiller):

“Des hérauts et des serviteurs rapides mêlaient pour eux [=les prétendants] le vin et l’eau dans les cratères, tandis que d’autres lavaient les tables avec des éponges aux nombreux trous et les plaçaient devant eux, et puis ils tranchaient de grandes quantités de viandes”.

 

Il est impressionnant de voir une telle quantité d’éponges dans ce magasin, surtout quand on pense qu’il y en a plusieurs du même type sur l’île. Lorsque les plongeurs travaillaient en apnée, même avec un entraînement leur permettant de rester longtemps sous l’eau, même en étant nombreux à procéder à cette pêche, la collecte des éponges naturelles ne pouvait pas atteindre l’intensité qui est la sienne aujourd’hui avec les techniques modernes de plongée. J’ignore tout du temps de reproduction des éponges, de la proportion des éponges collectées par rapport à la population totale, et donc du risque de les voir disparaître du fait de la surpêche. La vue de ce magasin produit sur moi un double effet, d’une part un grand intérêt pour ce que je vois, et d’autre part une grande crainte pour l’écologie.

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Published by Thierry Jamard
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