Mardi 22 décembre 2009 2 22 /12 /Déc /2009 23:15

315a Rome, Panthéon

 

Parmi les monuments à ne pas manquer à Rome figure le Panthéon, or nous sommes dans la Ville Éternelle depuis presque un mois et demi et non seulement nous ne l’avons pas visité, mais nous n’en avons vu que le dôme aplati depuis divers points de vue éloignés. C’est un scandale auquel il convient de mettre un terme au plus tôt.

 

315b Rome, Panthéon

 

À Paris, l’église Sainte Geneviève a été appelée Panthéon après la Révolution qui lui avait retiré sa fonction cultuelle, et "aux grands hommes, la patrie reconnaissante" a réservé leur dernière demeure. À Rome, ce temple romain antique a reçu un nom à prendre dans son sens étymologique grec, à savoir un temple dédié à tous les dieux. Il a été construit en 27 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire l’année où Auguste a assumé le pouvoir comme empereur après la guerre civile et ses longues luttes contre Antoine. Le nom de son architecte, Agrippa, consul (COS), apparaît un grandes lettres sur la façade, ici vue en perspective derrière la fontaine de la place.

 

315c Rome, Panthéon

 

Sur le plan architectural, c’est un bâtiment impressionnant, et une prouesse technique. Il est construit comme un gigantesque camembert, recouvert d’une coupole en maçonnerie, à une hauteur égale à son diamètre, soit un peu plus de 43 mètres. Aucun pilier, pas la moindre colonne, le dôme ne repose que sur les murs qui font 6,20 mètres d’épaisseur, c’est réellement impressionnant. Au centre de la coupole, un puits laisse entrer la lumière du jour.

 

315d Rome, Panthéon

 

En avant de cette masse circulaire, un porche, ou pronaos, soutenu par de massives colonnes de granit, au nombre de 16 (c’est Stendhal qui les dénombre, lui qui, comme je le disais récemment, méprise les voyageurs qu’il appelle des "compteurs de colonnes"…) offre une façade plane.

 

315 Rome, porte du Panthéon

 

Et puis l’on franchit les portes monumentales. On dit que, restaurées, elles sont quand même d’origine. Mais il semble que le guide Michelin ait des doutes à ce sujet parce qu’il rédige "Il paraît que les battants de la porte sont antiques", ce qui ne montre pas une grande conviction. J’ignore à la fois les éléments qui font dire leur authenticité, et ceux qui la mettent en doute. Mais croire à leur ancienneté ajoute à leur charme, alors croyons.

 

315f Rome, Panthéon

 

Et mettons-y d’autant plus de foi que les papes n’ont pu supporter ce temple païen et en ont fait une église, qui assume encore cette fonction. Dans son livre Rome, Naples et Florence auquel j’ai plusieurs fois fait allusion (et que j’ai lu à l’occasion de notre voyage), Stendhal suppose qu’il ne restera pas voué au culte. Il a peut-être raison, mais au bout de près de 180 ans cela ne s’est toujours pas fait. Un avantage de cette situation, puisque c’est une église on ne vous taxe pas à l’entrée.

 

315g Rome, Panthéon, tombe Raphaël

 

Dans deux des absidioles qui forment de petites chapelles sur la circonférence, se trouvent les tombes de deux rois d’Italie, Victor Emmanuel II le premier roi de l’Italie unifiée, et son successeur Humbert Ier. Mais surtout, entre deux absidioles, aux pieds d’une Vierge à l’Enfant, repose le grand peintre Raphaël. La niche où il se trouve est très modeste. Le poète Pietro Bembo a rédigé pour lui cette épitaphe gravée, mais que ma photo ne permet pas de lire : "Ille hic Raphael. Timuit quo sospite vinci rerum magna parens, et moriente mori", soit : "Ci-gît Raphaël. La grande mère du monde (des choses) a craint d’être vaincue en le voyant, et lui mourant [elle craint] de mourir". Sympa, mais je ne mets pas cette phrase dans mon anthologie. Cela dit, pour nous qui, au cours de ce voyage, avons vu en peu de temps beaucoup de ses œuvres, c’est émouvant de penser que cet artiste mort en 1520, il y a près d’un demi-millénaire, est enterré là près de nous.

 

316a Rome, Sant'Ivo alla Sapienza

 

Près du Panthéon, de la place Sant’Eustachio voisine, on peut apercevoir le surprenant dôme à spirale de l’église Sant’Eustachio alla Sapienza. Cette église, imbriquée dans le palazzo della Sapienza, ancienne université de Rome (avant son transfert en 1935 sur le campus où samedi dernier nous avons entendu un concert), est l’œuvre de Borromini, le célèbre rival du non moins célèbre Bernin.

 

316b Rome, Sant'Ivo alla Sapienza

 

Pour lui, tout est en courbes, convexes, concaves, alternées. Le dôme a été photographié en allant vers le Panthéon, puis la façade en rentrant vers le métro le soir, en pénétrant dans la cour de ce qui est aujourd’hui les archives nationales. On voit ici son originale forme concave enclavée dans les bâtiments de l’ex-université.

 

317 Rome, Stendhal

 

On sait combien Stendhal aimait l’Italie. Dès l’âge de 17 ans il l’a découverte auprès de Pierre Daru, inspecteur aux revues, qui l’a emmené pour prendre part à la campagne d’Italie ; et tout le reste de sa vie il y a séjourné beaucoup plus longtemps qu’en France. Si La Chartreuse de Parme se passe en Italie, ce n’est pas un hasard. Ni s’il a rédigé une Vie de Rossini, des Chroniques Italiennes, ses Promenades dans Rome, et aussi Rome, Naples et Florence. Certes, c’est à Milan et à la Lombardie que vont ses préférences, mais comme le dit cette plaque, il a vécu à Rome, dans un appartement en face de l’église Santa Maria supra Minerva, de 1834 à 1836. Si ma photo est trop petite pour être lisible, ou pour qui ne serait pas trop habitué à l’italien, voici ce qui est écrit : "Dans cet immeuble, anciennement Palais Conti, Stendhal, que les Promenades dans Rome ont rendu digne du nom de Romain, a habité entre 1834 et 1836, y évoquant sa lointaine enfance dans la Vie de Henri Brulard, et il a porté un regard aigu sur la société de son temps dans Lucien Leuwen. 8 mars 1964". Cocorico (même si l’on oublie de préciser pour le passant inculte que c’est un romancier français. Hé oui, français. Français).

 

318a Rome, Santa Maria sopra Minerva

 

Si j’ai découvert cette plaque en face de Santa Maria supra Minerva, c’est parce que nous étions allés visiter cette belle église. Comme me le dit Raphaël (mon fils) dans un mail, quelle opposition entre la simplicité de la plupart des façades des églises de Rome, et la richesse de l’intérieur !

 

318b Rome, Santa Maria sopra Minerva

 

Mais ici, sur la petite place, s’élève un monument dessiné par le Bernin. Il s’agit d’un éléphant de marbre blanc sculpté par un élève à lui, Ercole Ferrata, surmonté d’un obélisque égyptien du sixième siècle avant Jésus-Christ provenant d’un temple d’Isis. L’église, quant à elle, date dans son état primitif du huitième siècle après Jésus-Christ, construite sur, ou près de (ou à cheval) un temple de la déesse Minerve élevé par l’empereur Domitien (81-96 de notre ère), le dernier des 12 Césars. Mais elle a été entièrement modifiée en gothique au douzième siècle.

 

318c Rome, Santa Maria sopra Minerva

 

À l’intérieur on est immédiatement frappé par cette grande et noble nef à la voûte d’un surprenant bleu canard du plus bel effet. L’impression d’espace et de recueillement est accentuée par ce froid dallage de marbre où se reflètent les discrètes lumières, juste assez claires pour dissiper les ténèbres sans pour autant enlever le caractère sacré du lieu, et par l’absence de sièges pour dégager la vue.

 

318d Rome, Santa Maria sopra Minerva

 

Ce n’est pas tout. Comme dans tant d’églises de Rome on peut admirer de splendides œuvres d’art. Ici, on voit une fresque de ce Filippino Lippi qui a eu récemment les honneurs d’une exposition temporaire au Luxembourg. C’est une Annonciation de 1589-1593 dans laquelle, outre l’archange Gabriel et la Vierge, apparaissent deux personnages. Marie ne prête pas attention à l’Annonciation, mais elle écoute saint Thomas d’Aquin qui lui présente le cardinal Carafa. C’est original, mais cette bizarrerie ne retire rien au beau et doux visage de Marie, à la grâce de son geste, au jeu de lumière qui la frappe, et en face de cette moitié gauche qui est pure, mystique, ces deux figures d’hommes sont très humaines. À gauche, des vêtements qui paraissent plutôt antiques mais qui sont hors du temps, que l’on ne peut rattacher précisément à aucune époque ni à aucune civilisation, et à droite les vêtements réels de ces personnages, et un décor de leur temps (la chaise, le lit).

 

318e Rome, S. Maria sopra Minerva, Michelange

 

Le 14 juin 1514, un noble romain a commandé à Michel-Ange une statue du Christ Rédempteur. Mais l’artiste ne s’est mis à l’œuvre qu’en 1519 alors qu’il était rentré à Florence. Puis il a abandonné son travail, en août 1521 il l’a expédié à Rome où il a chargé deux de ses élèves de l’achever. Parce que, malgré le peu de lumière et le risque de bougé, je n’ai pas voulu utiliser le flash qui écrase les formes, ma photo est un peu floue, j’ai hésité à la mettre, mais finalement j’avais trop envie de montrer cette statue. Le Christ tient les instruments de sa passion, la croix, bien sûr, mais aussi le roseau, l’éponge, la corde. Vasari a qualifié cette statue de "figura nobilissima" mais, dit la notice placée dans l’église, les critiques modernes la trouvent plus maniérée, loin de la force caractéristique de Michel-Ange. Quant au pagne de bronze, il est postérieur comme on peut s’en douter. Ce n’est pas Michel-Ange qui a eu la pruderie ridicule de cacher la nudité du Christ. D’ailleurs, s’il l’avait voulu, il aurait pu de façon plus discrète sculpter ce pagne dans le marbre.

 

318f Rome, S. Maria sopra Minerva, Fra Angelico

 

J’ai eu bien des fois au cours de notre séjour en Italie l’occasion de dire toute l’admiration que j’ai (que Natacha et moi avons) pour Fra Angelico (1387-1455), ce moine dominicain qui a entre autres peint les cellules du monastère de San Marco à Florence, une Annonciation magnifique (28 octobre, Cortona, musée diocésain), l’histoire de saint Nicolas (30 octobre, Pérouse, Palais des Prieurs, Galerie Nationale de l’Ombrie). Il était si modeste face à ses dons de peintre que son humilité chrétienne l’a fait cesser de peindre pendant quatre ans. Il a fallu un ordre formel de son supérieur pour qu’il reprenne ses activités de peintre. Il est mort à Rome et a été enterré ici, dans cette église. Voilà sa tombe.

 

318g Rome, S. Maria sopra Minerva, S. Catherine de Sienne

 

Sainte Catherine de Sienne, patronne de l’Italie, est morte en 1380 dans le couvent de dominicaines voisin. Au dix-septième siècle, on fit transporter les murs de la pièce où elle est morte pour reconstituer sa chambre dans une chapelle située au fond de la sacristie. Hélas, nous n’avons pu visiter cette chapelle, qui était fermée. Mais sous le maître autel se trouve le sarcophage où elle est enfermée, à l’exception de sa tête que l’on a envoyée je ne sais plus où, à Sienne peut-être. Que l’on se recueille sur des reliques de saint, je veux bien ; mais je trouve ce partage du corps épouvantable. Peut-être plus encore lorsqu’on sépare la tête du tronc que quand on débite le squelette tout entier en petits bouts pour les disséminer dans les autels de nombreuses églises. Un fragment de tibia ne représente plus rien pour moi, mais quand j’imagine un corps bien entier, et puis l’opération chirurgicale qui consiste à le décapiter, je frémis d’horreur. Je suis davantage comme la vraie mère dans le jugement de Salomon. Si je ne peux pas avoir le corps tout entier, je préfère y renoncer complètement. C’est peut-être pour cela que je ne suis pas évêque, ni même curé d’une petite paroisse où un saint serait né, ou mort, ou aurait séjourné, ou aurait reçu les Stigmates, ou aurait eu une vision, ou aurait accompli un miracle, et même un tout petit miracle de rien du tout.

 

319a Rome, S. Luigi dei Francesi

 

Assez divagué sur les saints coupés en morceaux. Nous sommes ensuite allés visiter une autre église du voisinage, San Luigi dei Francesi. Saint Louis des Français. Une église française parce que financée par les rois Henri II et Henri III de France, et par Catherine de Médicis reine de France. Jules de Médicis, futur pape Clément VII, en avait posé la première pierre en 1518, mais faute de financement elle n’a été construite que de 1580 à 1584. Les messes y son célébrées en langue française, et il s’y trouve une statue de notre saint Louis IX, celui de la Sainte Chapelle de Paris, mort à Tunis. Je ne peux hélas montrer de photo de la façade, qui était entièrement cachée par des échafaudages et des palissades. En revanche, comme on le voit, les voûtes de la nef et l’abside ne sont que dorures.

 

319b Rome, S. Luigi dei Francesi, Caravage, Mathieu

 

Mais là n’est pas le plus remarquable. Dans une chapelle latérale se trouvent deux tableaux admirables du Caravage. C’est d’abord sur le mur de gauche la Vocation de saint Mathieu. "En passant, Jésus vit Lévi, le fils d’Alphée, assis au bureau de la douane et lui dit ‘suis-moi’. Et, se levant, il Le suivit", dit l’évangile. Nous sommes dans le bureau de la douane, et Lévi (futur Mathieu) pose sa main droite sur le tas de pièces comme pour les cacher, et de l’autre se désigne d’un air étonné, "moi ?" Sous la table, la position de ses jambes montre qu’il n’est pas encore décidé à se lever. La lumière ne vient pas de Jésus, mais de son côté, par-dessus sa tête. La scène concerne donc les agents du fisc. On voit à peine Jésus montrant de loin Mathieu du doigt, quant à saint Pierre il est carrément de dos. Mais les meneaux de la fenêtre évoquent déjà la croix. Et puis, il y a aussi le petit gamin que le Caravage aime à représenter dans ses tableaux. Le Christ et saint Pierre sont vêtus comme de leur temps, mais les personnages de la douane sont habillés comme pouvait l’être le Caravage, la scène s’adresse au spectateur du tableau, c’est lui qui est appelé à suivre le Christ. Cet homme apparemment riche va-t-il se décider à suivre ces espèces de vagabonds aux pieds nus ? Tout à gauche, le jeune homme et le vieillard continuent à compter les pièces. Eux ne suivront pas, ne suivraient pas s’ils étaient appelés. Le geste de Jésus, son doigt tendu, est exactement comme celui de Dieu le Père dans la Création de l’Homme de Michel-Ange au plafond de la chapelle Sixtine, la vocation à Jésus est la suite de la création de l’homme, c’est une seconde création.

 

319c Rome, S. Luigi dei Francesi, Caravage, Mathieu

 

Sur le mur de droite, c’est le Martyre de saint Mathieu. J’avoue moins aimer cette représentation, même si elle est également pleine de force. Elle est moins évocatrice pour moi. On y retrouve le jeune garçon cher au Caravage, il s’enfuit effrayé par la scène. L’ange se penche par-dessus son nuage, au point de presque tomber, pour tendre à saint Mathieu le rameau du martyre. Que dire de cet homme renversé, qui sait qu’il va mourir, et dont le geste est à la fois de crainte et de résignation ? En face de lui, ces hommes presque nus, dans des positions violentes, et puis cette lumière dramatique qui met en valeur l’essentiel de la scène et laisse le reste dans l’ombre. De toute évidence, on sent la patte d’un grand artiste, mais –je me répète– ce tableau me parle moins que l’autre. C’est pourtant sur lui que s’achève notre visite de cette église.

 

Tout près se trouve une librairie française. Quelques mois avant notre départ de Melun, je m’étais rendu compte que mon Guide Romain Antique, de Hacquard, n’était plus à sa place. L’ai-je prêté à quelqu’un ? L’ai-je utilisé puis non remis en place ? Toujours est-il que ce petit livre remarquable, dont la première édition remonte à 1952, m’a accompagné depuis très longtemps, peut-être ma classe de troisième ou de seconde. Je l’ai, depuis, très souvent utilisé et j’aurais aimé l’emporter en voyage. Et voici que, dans cette librairie, j’en retrouve une édition pratiquement inchangée. Cela a donné lieu, à la caisse, à une petite conversation avec le libraire, qui assimile ce livre aux autres manuels indispensables et indémodables, comme le Lagarde et Michard.

 

Lorsque nous avons quitté la librairie, il était tard et nous sommes rentrés directement vers le camping-car.

Par Thierry Jamard
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Dimanche 20 décembre 2009 7 20 /12 /Déc /2009 23:56

313a Villa Médicis, Académie de France

 

Notre programme d’aujourd’hui nous fait débarquer du métro à la station Piazza di Spagna, pour traverser le parc de la Villa Borghese jusqu’au Museo Nazionale di Villa Giulia qui offre une riche collection étrusque. Mais nous dévions un peu notre route pour passer devant la Villa Médicis, siège de l’Académie de France, où nous avons l’espoir de pouvoir pénétrer un peu dans le hall pour jeter un œil.

 

313b Villa Médicis, Académie de France

 

Et nous avons eu une excellente idée parce que nous ne nous sommes pas contentés d’entr’apercevoir le hall, mais nous sommes arrivés dix minutes à peine avant le début d’une visite guidée en français, étant entendu que les visites libres ne sont pas possibles. Jamais.

 

Un mot sur cette académie. Louis XIV souhaitant avoir un palais aussi beau que possible et désirant que les artistes français puissent briller comme les meilleurs, a chargé Colbert en 1666 de créer à Rome un établissement qui reçoive de jeunes artistes français afin qu’ils complètent leur formation au contact des chefs d’œuvre de l’Antiquité et de la Renaissance. De fait, l’influence antique et italienne est sensible à Versailles. Aujourd’hui, il y a vingt artistes de diverses disciplines, l’académie s’étant peu à peu élargie à de nombreux arts. Déjà, au dix-neuvième siècle, la musique y avait droit de cité puisque Berlioz y a été pensionnaire. Actuellement, il y a… un cuisinier, qui met au point un dessert au cigare ! Pour être sélectionné par un jury constitué par le ministère de la culture, il faut travailler sur un projet, que l’on présente. Depuis quelques années, l’académie est ouverte aux étrangers avec pour seule condition qu’ils parlent français. Autrefois, il fallait être pensionnaire pendant quatre ans, avec interdiction d’emmener sa famille, mais ce n’est plus aussi rigide maintenant. Le Grand Prix de Rome, qui couronnait le meilleur, a été supprimé en 1968, afin de retirer l’esprit de compétition au profit de la pure recherche artistique. Dernière information, l’actuel directeur est un professeur de l’université de Tours.

 

313c Villa Médicis, Académie de France

 

La visite consiste essentiellement en une promenade commentée des jardins. Et quand je dis "commentée", c’est de façon extrêmement bien documentée et intéressante par une jeune femme dont je me demande si elle n’est pas elle-même pensionnaire de l’Académie. La façade côté jardins est ornée de sculptures qui ont été récupérées sur des monuments antiques et insérées dans les murs. C’est ainsi que des guirlandes datent du premier siècle avant Jésus-Christ et que ce sacrifice d’un taureau date de l’époque impériale.

 

313d Villa Médicis, Académie de France

 

La Villa a été achetée par Alexandre de Médicis, qui devint cardinal, puis pape sous le nom de Léon XI (mais il mourut au bout de 27 jours de pontificat). Lorsque, plus tard, le propriétaire de la Villa, Ferdinand de Médicis, devint grand-duc de Florence, il emporta toutes (ou presque toutes) les œuvres d’art accumulées ici, de sorte que l’on peut voir, par exemple, ces niches vides sur le mur du jardin. Pas de vol, pas de vandalisme, seulement un propriétaire qui déménage. Ici autrefois se trouvaient les jardins de Lucullus, et c’est là qu’en 48 l’empereur Claude fit assassiner sa femme Messaline, la mère de Britannicus, qui battait des records de débauche et qui, de plus, complotait probablement contre son époux. C’est sur ce motif qu’il décida de la supprimer. Mais depuis, son âme rôde dans ces bois que l’on aperçoit ici, beaucoup de gens du coin y croient fermement. Moi aussi, cela va de soi.

 

313e Villa Médicis, Académie de France

 

Derrière cette construction qui est adossée au Muro Torto qui enserre la ville antique, en contrebas, passe une voie rapide : mieux vaut rester côté jardins. Lors de son séjour à Rome, Velasquez a été tellement séduit par l’endroit qu’il en a fait le sujet d’un tableau, le seul et unique paysage de son œuvre. Cette peinture est actuellement au musée du Prado, à Madrid. On peut la voir sur Internet : http://www.abcgallery.com/V/velazquez/velazquez18.jpg  Au centre, se trouve une statue d’une Vénus passablement dénudée, qui a une histoire. Le pape admettait la nudité masculine en art mais trouvait que dans la Villa d’un cardinal une statue de femme nue était déplacée, aussi la fit-il confisquer. Où la placer, ensuite ? Eh bien il la fit transporter dans ses appartements personnels. Devenu pape, Alexandre de Médicis put ainsi la récupérer.

 

313f Villa Médicis, Académie de France

 

Au cours de la visite, j’ai été frappé par des fresques décorant toute une pièce, et conservées dans un remarquable état de fraîcheur. En fait, ne plaisant plus, elles avaient été recouvertes d’une couche de badigeon, et redécouvertes lors de travaux de réfection en 1980, parfaitement protégées. Dans la pièce voisine, elles n’ont pas bénéficié de cette disgrâce si positive, mais elles sont quand même bien visibles, et elles sont particulièrement intéressantes, parce que cette fresque ci-dessus représente la Villa Médicis et ses jardins comme ils étaient à l’époque. Si l’on avait tous les renseignements utiles sur les bâtiments, peu modifiés depuis, on ignorait comment étaient les jardins à l’origine.

 

313g Villa Médicis, Académie de France

 

On trouve aussi quatre représentations de fables. Mais le Corbeau et le Renard ci-dessus ne sont pas ceux de La Fontaine, parce que La Fontaine n’avait pas encore écrit sa fable à cette date. En fait, il s’agit de la fable d’Ésope, que notre fabuliste national a reprise plus tard. Cela n’a rien de honteux, car après tout chacun sait que Molière reprenait des comédies de Ménandre ou de Plaute, que Le Cid de Corneille a sa source chez Guillén de Castro, que la Phèdre de Racine est inspirée d’Euripide, et que Giraudoux a écrit un Amphitryon 38. C’est vrai, La Fontaine mettait sa géniale patte sur des idées du Grec Ésope ou du Latin Phèdre.

 

313h Villa Médicis, Académie de France

 

Ailleurs, ce groupe a été reconstitué à partir de statues éparses. Il s’agit de Niobé et des Niobides, c’est-à-dire de ses enfants. Lors de notre visite du palazzo Barberini, le 2 décembre, j’ai raconté l’histoire de Léto haïe par Héra, l’épouse trompée, et ses difficultés pour accoucher et ensuite l’histoire de l’eau du fleuve boueuse. Je ne savais pas que dix jours plus tard, j’aurais l’occasion de reparler d’elle. Niobé, qui était une amie intime et très chère de Léto, avait douze enfants, six garçons et six filles, et se vanta un jour avec morgue de sa fécondité auprès de sa copine. Léto, la mère des jumeaux Apollon et Artémis, dépitée de n’avoir que deux enfants, envieuse, demanda à ses enfants de supprimer ceux d’une telle rivale. Et eux, tout dévoués à leur mère qu’ils adoraient, se sont chargés de l’exécution, Apollon des six garçons, et Artémis des filles.

 

313i Villa Médicis, Académie de France

 

Selon certaines versions de la légende, Niobé a réussi à protéger la dernière de ses filles. C’est ce que montre la statue ci-dessus. Mais la plupart des auteurs racontent que les flèches des jumeaux divins transpercèrent les douze enfants, et que leur mère, tellement triste, demanda à Zeus de la changer en pierre.

 

313j Villa Médicis, Académie de France

 

Un bâtiment est consacré à la gypsothèque, la collection de plâtres. Tous les élèves sculpteurs, depuis la création de l’académie, devaient s’entraîner à reproduire en plâtre des œuvres d’art se trouvant à Rome ou dans les environs. Au cours des siècles, il s’en est accumulé des centaines, dont seule une petite partie est exposée dans cette salle. Une statue curieuse, en pierre celle-là, représente Louis XVIII en manteau impérial. C’est que cette statue avait été commandée pour Napoléon, expédié entre temps à l’île d’Elbe. Il a fallu adapter la statue en cours, et lui donner la tête du roi. Et puis Napoléon est revenu pour les Cent Jours, et le sculpteur a été prié d’en revenir à l’empereur. Mais le temps pour lui de finir le drapé du manteau, Napoléon était expédié, et définitivement, à Sainte-Hélène. Impossible à modifier, la statue a été laissée en l’état. L’effet est curieux.

 

314a Rome, piazza del Popolo

 

Après notre visite, nous avons traversé le parc de la Villa Borghese mais quand nous sommes arrivés devant la Villa Giulia et son musée étrusque, un petit écriteau sur la porte nous informait que le musée restait fermé pour "ciopero", c’est-à-dire pour grève. Raté. Nous avons donc continué notre balade vers la piazza del Popolo, que nous connaissons bien puisqu’elle est le point de départ, ou d’arrivée, ou de passage de la plupart de nos promenades dans le centre historique.

 

314b Rome, Santa Maria del Popolo

 

Et, parce que lorsque nous avions visité l’église Santa Maria del Popolo qui se trouve sur cette place nous n’avions pas pris le temps de tout voir en détail, nous y avons pénétré. Je ne reviens pas sur les photos que j’en ai montrées le 9 novembre, mais voici une sculpture de monstre qui, dans le bas de l’église, orne une tombe.

 

314c Rome, Santa Maria del Popolo

 

Juste à côté, cette autre ornementation d’une sépulture qui dit que même là-bas il n’est pas mort. Déguiser ainsi un squelette en fantôme dans son linceul et l’enfermer derrière une belle grille c’est quand même un peu macabre, non ? Le traitement de cette sculpture dans deux pierres différentes pour jouer sur les couleurs, c’est quelque chose que l’on a vu souvent dans la sculpture romaine antique, notamment pour la représentation de bustes d’empereurs.

 

Et voilà pour notre journée du 11. Samedi 12 décembre, j’avais mon appareil photo sur moi, mais je n’ai pas eu d’inspiration. Parce que le parking où nous laissons habituellement le camping-car pendant la journée est celui d’un centre commercial surchargé le samedi et aussi parce que selon la radio il n’y a pas d’embouteillages vers le centre, nous nous passons de métro et nous rendons par la route et par nos propres moyens près de la gare centrale Termini. Cela ne nous prendra pas plus de 25 minutes (alors que d’aller au parking "de jour", prendre le bus puis le métro, cela représente un trajet d’une bonne heure). Nous sommes allés à l’université, toute proche de Termini, parce que Natacha avait lu qu’elle était ancienne, et parce qu’elle venait de finir le livre d’une Ukrainienne (qui le lui avait dédicacé), une certaine Oxana Pachlovska, actuellement professeur de langue et de littérature ukrainiennes dans cette université "La Sapienza" de Rome. Mais les bâtiments, datant apparemment de l’époque mussolinienne, n’ont pour moi aucun charme. C’est gigantesque, massif, sans beauté, et le fait que derrière les murs des cerveaux carburent est tout moral, c’est une idée, mais ça ne transparaît pas à la vue des constructions. Ni sur les photos.

 

En revanche, à l’Aula Magna de l’université, se donnait un concert de piano. C’était un pianiste turinois de 26 ans du nom de Gabriele Carcano (si ma mémoire ne me trompe pas, je crois qu’il y a à Milan un théâtre du nom de Carcano où se donne de l’opéra, mais j’ignore s’il y a un lien familial), qui a bénéficié d’une bourse d’étude à Paris au Conservatoire National Supérieur de Musique, qui a été invité à participer au festival de Montpellier de Radio France, qui a donné un concert à la salle Pleyel, et que notre ministre de la culture Frédéric Mitterrand a choisi pour jouer lors d’un festival consacré à Chopin (dont le père était français) et à la France en mai 2010 à Hongkong. Il est aussi attendu à l’auditorium du Louvre à Paris et au festival de Saint-Jean de Luz. Un nom à retenir, donc. Il jouait un répertoire de quatre sonates de Beethoven. Bonne acoustique de la salle, et un compositeur dont, c’est sûr, la réputation n’est plus à faire. Au début, j’ai trouvé l’interprétation très virtuose, mais un peu sèche, peu sensible. Et puis au cours de la soirée j’ai modéré mon jugement. Sans doute Gabriele Carcano avait-il besoin d’entrer dans son jeu. Il a été très applaudi, et est revenu deux fois sous les rappels. D’abord pour un morceau de Grieg, ensuite pour du Schubert. Je ne dirai pas les titres, ma culture déficiente ne me le permet pas, hélas. Mais j’ai adoré ces bis, surtout celui du Norvégien, plus que le concert de Beethoven (qui n’est pas mon compositeur préféré).

 

Plusieurs choses m’ont frappé, en marge du concert lui-même. D’abord, pour un concert donné dans l’université, cette grande salle était bien remplie, mais pas par des étudiants. Il y avait bien quelques jeunes ici ou là, mais en fait très peu. Le public était composé essentiellement de personnes à l'âge de la retraite. Plus de 60 ans. En France, beaucoup de jeunes préfèrent de rap, le slam ou le hard rock, mais dans les salles de concert classique, le public est tout à fait composite, jeunes, adultes, et personnes plus âgées. D’autre part, que l’on ne me dise pas que tous ces gens avaient mille occupations urgentes qui les attendaient, or après les sonates du concert lui-même, les lumières n’ont pas été rallumées, la porte des coulisses a été laissée ouverte, ce qui était significatif, mais un grand nombre de personnes se sont jetées dehors. Ceux qui sont restés ont applaudi très fort, le pianiste est revenu saluer, et s’est rassis devant son piano. Quand il en a fini avec Grieg, la moitié de la salle a applaudi tout en sortant, tant les occupations de ce samedi soir à 19 heures appelaient avec urgence. Enthousiasme manifeste et hâte à s’enfuir, ces deux sentiments ensemble m’ont abasourdi. Puisque Stendhal n’a que mépris pour les voyageurs "compteurs de colonnes", puisqu’il dit "quant à la description sèche et philosophique, nous avons un chef d’œuvre en ce genre : c’est la statistique du département de Montenotte par Monsieur de Chabrol, préfet de la Seine", eh bien je n’hésite pas, suivant son illustre exemple, à ajouter mon grain de sel…

 

Et, les oreilles pleines de ce concert, nous sommes rentrés sur notre banlieue. Et voilà pour cette journée du 12 décembre.

Par Thierry Jamard
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Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /Déc /2009 22:33

Le Vatican, c’est un état indépendant. Du moins comme Monaco pour la France. On payait en lires et on est passé à l’Euro en même temps qu’en Italie. Il n’y a aucune frontière à franchir. Mais quand, au bureau de poste, Natacha a présenté ses enveloppes déjà affranchies en Italie pour compléter le montant si le poids était supérieur à 20 grammes, l’employé lui a dit que l’on ne pouvait mêler un timbrage italien avec un timbre du Vatican, de même qu’on ne peut jeter dans une boîte aux lettres de l’un des pays une enveloppe portant des timbres de l’autre pays. C’est le pouvoir fasciste de Mussolini qui, par les accords du Latran en 1924, a reconnu l’État du Vatican. Depuis Garibaldi et les 1000 Chemises Rouges qui avaient libéré le sud de la domination des Bourbons en 1861, et qui avaient pris Rome à la papauté en 1870, il n’y avait pas de reconnaissance mutuelle.

 

Cela pour dire que, n’ayant franchi le Tibre que pour nous rendre au Vatican, nous ne connaissons rien de la Rome située de l’autre côté, autrement dit le Trastevere (l’italien tras- c’est le latin trans-, "de l’autre côté", et le Tevere, c’est le nom italien du Tibre, de même qu’un quai du Tibre est un lungotevere, comme une rive de l’Arno, à Florence, est un lungarno). Nous voulons, aujourd’hui, combler cette lacune.

 

309a Rome vue du Janicule

 

309b Rome vue du Janicule

 

309c Rome vue du Janicule

 

Cette colline hors de la Rome antique est le Janicule (Gianicolo). De là, la vue sur Rome est splendide (nous avons été appâtés par le guide Michelin, qui parle d’un "panorama à vous couper le souffle"). Je ne saurais dire combien de temps nous sommes restés là, à contempler la Ville Éternelle depuis ce promontoire. Il y a là une buvette où Natacha est allée nous chercher deux cafés que nous avons sirotés sur la balustrade devant le panorama. D’ailleurs, la promenade se prolonge, le point de vue tourne, c’est toujours aussi beau, avec la lumière qui change.

 

310a Rome, Sant'Onofrio

 

Mais entre le premier point de vue et les suivants, nous sommes allés voir Sant’Onofrio. C’est une église et un monastère fondés en 1434 par un religieux de l’ordre des ermites de saint Jérôme.

 

310b Rome, Sant'Onofrio

 

Sous le portique, des fresques racontent la vie de saint Jérôme. Ici, il est dit en latin à gauche et en italien à droite "Saint Jérôme, né à Strigna en Dalmatie de père et de mère catholiques et venu à Rome tout jeune pour étudier, a été baptisé". À la grille d’entrée un panonceau indique les heures des messes, et ajoute que dans cette église, on ne célèbre pas de mariages. En dessous, en gros caractères, "Zone extraterritoriale".

 

Ici, le Tasse, ce poète italien de la Renaissance (1544-1595), est venu chercher la réponse à ses doutes religieux. Sur le Janicule, derrière le monastère, un arbre mort maintenu en place avec force ferrailles était le lieu où le Tasse venait s’appuyer pour lire, dit une plaque. Et il est mort là, enterré dans ce monastère. Chateaubriand, notre brave René, qui a voulu être enterré face à la mer, au Grand Bey à Saint-Malo, avait aussi, dans les mêmes Mémoires d’Outre-Tombe, demandé à être enterré à Sant’Onofrio. Une plaque sur le mur arrière de l’église donne cette citation : "Si j’ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira… Dans l’un des plus beaux sites de la terre, parmi les orangers et les chênes verts, Rome entière sous mes yeux, chaque matin en me mettant à l’ouvrage, entre le lit de mort et la tombe du poète, j’invoquerai le génie de la gloire et du malheur".

 

311a Rome, Anita Garibaldi

 

Nous reprenons donc notre promenade. Ce monument célèbre Anita Garibaldi, la femme de Giuseppe dont je parlais plus haut. Elle accompagnait son mari, mais est morte bien avant l’unification de l’Italie. Elle est représentée ici montant en amazone, son enfant dans les bras. Entre la place où a été dressée cette statue et une autre place où est la statue de Giuseppe Garibaldi, se dressent le long des allées du parc de nombreux bustes représentant les garibaldiens. Parmi eux, plusieurs Garibaldi jeunes ou vieux, un Bulgare, un Hongrois.

 

311b Rome, nuée d'étourneaux

 

Tous les soirs –mais vu d’un tel panorama ce n’en est que plus surprenant– des vols d’étourneaux comptant des milliers d’individus envahissent le ciel de Rome, évoluant de manière à former d’énormes boules compactes, ou s’étirant en longues écharpes flottantes, et puis se regroupant en tournant en spirales, modulant leur ballet aérien de cent façons… C’est un spectacle curieux.

 

311c Rome, Fontana Paola

 

Encore plus loin, alors que l’on a déjà un peu commencé à descendre sur le flanc du Janicule, on tombe soudain sur la monumentale Fontana Paola (Fontaine Pauline). Nous n’étions pas partis tôt, le trajet en métro est long, nous sommes passés par la place Saint-Pierre pour revoir ces colonnades du Bernin, et puis nous avons gagné à pied le Janicule, nous sommes restés longtemps à Sant’Onofrio et le long de la promenade du panorama. Décembre est bien entamé et du coup, il fait déjà assez sombre quand nous arrivons à cette fontaine. Son eau verte sous la pierre blanche brillamment éclairée dominant la ville plongée dans le noir, cela constitue un spectacle féerique.

 

Puis nous descendons vers ce quartier du Trastevere qu’occupaient les Étrusques depuis le sixième siècle avant Jésus-Christ, quand les Romains ont fichu à la porte le roi Tarquin le Superbe et ont instauré la République. Le Tibre servait de frontière. Je me rappelle un passage où Tite-Live raconte comment l’étrusque Porsenna avait pris de jeunes Romaines en otages, parmi lesquelles une noble nommée Clélia qui, avec un courage peu commun, avait incité ses compagnes à la suivre, puis s’était jetée dans le Tibre et avait regagné la rive gauche, romaine, à la nage, privant le chef étrusque de ses otages et s’assurant la liberté. Au troisième siècle Rome se rend maîtresse du Trastevere, et en 90 elle accorde aux habitants de l’Étrurie la qualité de citoyens romains. C’est ce sol que nous foulons maintenant.

 

312a Rome, Santa Maria in Trastevere

 

À travers de petites ruelles très anciennes, nous arrivons sur une place ornée d’une fontaine, et sur le bord de laquelle se trouve cette curieuse basilique Santa Maria in Trastevere accolée à des maisons, avec son portique surmonté d’un balcon bordé de statues des dix-septième et dix-huitième siècles, puis des mosaïques dorées datant des origines au douzième siècle, un haut clocher carré du douzième siècle lui aussi, avec une représentation de la Vierge tout là-haut dans une niche.

 

312b Rome, Santa Maria in Trastevere

 

On s’approche, et l’on découvre sous le porche deux fresques du quinzième siècle représentant l’Annonciation, et une troisième bien plus récente représentant la Nativité.

 

312c Rome, Santa Maria in Trastevere

 

312d Rome, Santa Maria in Trastevere

 

Quand on entre, on est ébloui. Au bout de la très belle nef aux nobles colonnades et au riche sol, aussi bien l’arc triomphal que l’abside sont couverts de mosaïques resplendissantes d’or et qui datent de l’origine (vers 1140). Le style est très byzantin, comme l’est le costume d’impératrice de la Vierge. En l’absence d’éléments caractéristiques, je ne suis pas assez versé dans l’histoire de l’art religieux pour identifier les personnages, mais qu’importe, si je peux admirer.

 

Nous nous en sommes tellement pris plein les yeux que nous ne pouvons rejoindre immédiatement le triste spectacle d’un bus puis d’un métro. Nous préférons déambuler dans le Trastevere, prendre un café à la terrasse d’un petit bar dans une rue ancienne, marcher le long des rives du Tibre, le franchir au pont du Prince Amédée de Savoie, gagner par le Parione la Piazza Navona qui, hélas, est envahie de boutiques kitsch d’un marché de Noël aux néons terriblement brillants. Cela nous dégrise. Nous continuons cependant vers la Piazza di Spagna où nous prenons notre métro.

Par Thierry Jamard
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Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /Déc /2009 21:49

299 Hall musées du Vatican

 

Programme pour aujourd’hui : les musées du Vatican. Pour une seule entrée à 14 Euros (sans réduction pour les vieux) on accède à je ne sais combien de salles et de musées, dont la fameuse chapelle Sixtine, mais aussi aux antiquités égyptiennes, grecques, romaines, de Mésopotamie, à la galerie des cartes géographiques, aux peintures de Raphaël, à la pinacothèque, aux antiquités chrétiennes, à la galerie d’art religieux, à la galerie d’art moderne… Ouverture à 10h, fermeture à 17h30. Avec une petite coupure d’à peine une demi-heure à la cafétéria des musées (sympa et de prix très raisonnable), cela fait sept bonnes heures pour voir le tout. Et ce n’est pas de trop ! Nous nous sommes donc pointés dès l’ouverture dans ce grand hall moderne d’inspiration qui rappelle la pyramide du Louvre –en très différent pourtant.

 


300 Vatican, la Corse

 

Nous avons commencé en traversant la galerie des cartes géographiques. Ce sont des fresques couvrant les murs d’une grande galerie. Elles représentent les provinces d’Italie une à une et s’achèvent, en face à face, avec l’Italie antique et l’Italie moderne. Ces deux dernières sont présentées de façon normale, mais les autres partant de la latitude de Rome, tout ce qui est situé plus au nord est peint "les pieds en l’air", comme cette Corse (qui n’est devenue française que juste à temps pour que Napoléon naisse français). Pour le reste, notre parcours n’ayant suivi aucun ordre logique, je vais classer nos visites selon la chronologie de l’histoire.

 

301a

 

Nous sommes en Égypte, en 2250 avant Jésus-Christ. La notice est sobre, elle se contente de dire "Fragment de relief tombal, scène de vie animale sur les rives du Nil". Je l’ai choisie pour ce musée, parce que je la trouve à la fois vivante et amusante, et d’un graphisme très moderne.

 

301b

 

Mais quand on pense à l’Égypte ancienne, on pense immédiatement (moi, du moins) aux pyramides, qui renferment des momies. Je me devais donc de placer ici cette momie impressionnante.

 

302

 

Changeons de pays, changeons de civilisation. "Cadavres flottant sur une rivière. Du palais nord d’Assurbanipal à Ninive. Période néo-assyrienne, seconde moitié du règne d’Assurbanipal, 648-631 avant Jésus-Christ".

 

303a

 

De l’antiquité grecque, le musée présente une pléthore de bustes et de statues. Dans un coin des salles, et selon un ordre numérique fort désordonné, une très brève indication est donnée, mais certains numéros sont absents. Si, comme c’est généralement le cas, on n’est pas capable d’identifier la personne représentée, tant pis. Mais ici, tout Français de mon âge ayant fait du latin a appris par cœur dans la grammaire de Petitmangin l’exemple de la proposition infinitive : Dicunt Homerum caecum fuisse, On dit qu’Homère était aveugle. Un barbu aveugle, pas de doute, c’est bien lui. De même, plus loin en voyant un homme avec un haut casque planté sur le crâne, je n’ai pas eu de doute, c’était Périclès qui cachait sa tête d’œuf dont il avait honte sous cette parure de guerrier. Mais je n’ai même pas eu à aller voir si je m’étais trompé, son nom était gravé en grec sur le socle.

 

303b

 

L’une des statues les plus célèbres du Vatican, c’est ce Laocoon et ses fils. Je me rappelle qu’étant élève j’avais traduit cette légende dans Virgile et que, lors d’une balade en famille dans le parc de Versailles où se trouve une copie de cette statue, j’avais été tout fier d’en donner l’interprétation. Je recommence ici (avec moins de naïve fierté) : Ce prêtre d’Apollon avait fait l’amour à sa femme devant la statue du dieu, ce qui est sacrilège. Lors des événements qui ont décidé de la chute de Troie, sur les conseils d’Ulysse un immense cheval au ventre truffé de guerriers dissimulés est offert, comme un cadeau, aux Troyens. Ils auraient dû se méfier des Grecs ("Timeo Danaos, et dona ferentes"), mais ont eu le tort de croire que leurs ennemis se rembarquaient et ont chargé Laocoon de sacrifier un taureau à Poséidon pour qu’il envoie une tempête aux Grecs et fasse couler leurs bateaux. C’est alors qu’Apollon a choisi de se venger du sacrilège en envoyant deux serpents géants qui se sont emparés des fils de Laocoon. Il s’est porté au secours de ses enfants, mais les serpents les ont étouffés tous les trois et sont ensuite allés se lover aux pieds de la statue d’Athéna dans son temple troyen. On connaît la suite, le cheval a été tiré au cœur de la citadelle et la nuit, quand les guerriers troyens étaient au plumard et ronflaient comme des sonneurs, les guerriers grecs sont sortis et ont pris possession de Troie. Fin de la guerre. Cette splendide statue du premier siècle avant Jésus-Christ, sculptée par un groupe d’artistes de Rhodes, a été découverte par des paysans.

 

303c

 

Nous voici dans les antiquités romaines, au quatrième siècle de notre ère. Cet énorme sarcophage de porphyre rouge représentant des scènes de guerre où des cavaliers frappent des prisonniers barbares était sans doute destiné à l’empereur Constantin (ou à son prédécesseur), mais pour une raison inconnue c’est la mère de Constantin, sainte Hélène, morte en 335, qui y a été ensevelie (Constantin, lui, est mort en 337). En 1154, ce sarcophage a été transporté à Saint Jean de Latran et a été utilisé pour le pape Anastase IV. Il n’a échoué ici au Vatican qu’en 1777.

 

303d

 

Un peu plus tôt, fin du troisième siècle. Ce sarcophage chrétien est daté entre 280 et 300. Il représente la scène biblique de Jonas jeté par-dessus bord dans la gueule d’un monstre marin qui va l’avaler tout cru et tout entier, ce qui lui permettra de survivre à l’événement.

 

304a

 

Cette flagellation de Jésus nous fait faire un grand bond dans l’Histoire, puisqu’elle nous transporte au seizième siècle, date de cet émail peint provenant de Limoges, notre bonne vieille Limoges française. N’est-ce pas qu’il est beau, notre art français ?

 

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Une salle est consacrée à l’Immaculée Conception, dogme proclamé par le pape au milieu du dix-neuvième siècle (1854 je crois), selon l’apparition de la Vierge à Bernadette Soubirous à Lourdes. Ainsi, Marie aurait été conçue sans le péché originel. Toutes sortes d’objets et de livres sont rassemblés ici. Une grande vitrine est bordée de quatre représentations de peuples des différents continents. Ici, l’Amérique. Le texte dit "Les peuples d’Amérique se souviendront de ton nom". Le même texte exactement (les peuples d’Asie, d’Europe, d’Afrique) souligne les autres représentations.

 

305a

 

Parmi les joyaux du Vatican, il y a évidemment la chapelle Sixtine avec son Jugement Dernier monumental de Michel-Ange et tout autour des fresques admirables de Botticelli, Le Pérugin, Pintoricchio et consorts, mais la photo y est strictement interdite et soigneusement contrôlée, aussi me contenterai-je de dire qu’en effet c’est admirable, et que nous en sommes ressortis avec un torticolis à force de nous être démanché le cou et une paralysie des mandibules à force de béer de la bouche. Ce qui fait baver, bien sûr, nos vêtements comme ceux de tous les visiteurs ressortant trempés de cette contemplation. Je ne devrais d’ailleurs pas plaisanter là-dessus, parce qu’il est parfaitement vrai que j’en béais d’admiration. Mais un autre joyau est cet ensemble de salles peintes par Raphaël. Quand on a tant vu de reproductions de cette École d’Athènes dans un tas de livres, quelle émotion de la voir en grand format, et en original, de la main de l’artiste !

 

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Autre fresque très célèbre, dans une autre salle, c’est le Couronnement de Charlemagne par Léon III à St Pierre de Rome, dans la nuit de Noël 800. Mais en réalité, le premier gros plan ci-dessus montre que Léon III a plutôt les traits de Léon X (heureusement que le commentaire le dit, parce que je ne connais pas leurs tronches), et Charlemagne ceux de François Premier (là, je m’en rends compte. Il n’a même pas la barbe fleurie). Je trouve intéressantes les mimiques des évêques pendant la cérémonie.

 

306a

 

L’autre jour, dans l’église Santa Maria in Vallicella, nous avions vu une remarquable Déposition de Croix, copie d’un Caravage dont l’original avait été transféré au dix-septième siècle au Vatican. Eh bien voici l’original. Nous avions admiré la copie, nous sommes restés en contemplation devant l’original.

 

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Ici, saint Nicolas de Bari sauve le navire du naufrage, tableau daté de 1424-1425. On voit le monstre marin à vague forme humaine, en bas à gauche. Le saint arrive dans une nuée dorée. Cette représentation est involontairement d’une naïveté désarmante (et désopilante). Il s’agit d’une œuvre d’un certain Gentile da Fabriano (Fabriano 1370 – Parme 1427).

 

306c

 

Je ne connais ni le peintre Hercule de Roberti (1450-1496), ni le saint dont il est question, ni quels miracles ont été accomplis (le tableau représente les miracles de saint Vincent Ferreri), mais j’aime cette représentation un peu naïve, colorée, représentant une scène transposée au quinzième siècle.

 

307a

 

307b

 

Dans les salles de Pie VII ont été représentés des événements de sa vie et de son pontificat. Je préfère choisir ici ce qui se réfère à ses démêlés avec Napoléon, qui l’a humilié et l’a fait prisonnier. Devant ces images, je ne peux oublier ces excellentes pages de Vigny, dans Servitude et Grandeur Militaires, où il décrit l’empereur tentant de séduire le Saint Père avec des mots aimables et des promesses, et le pape se contentant, en guise de réponse, de dire calmement en italien "Commediante". L’empereur, furieux, l’insulte, tempête, le menace, et Pie VII recroquevillé sur son siège, à la fin de la colère, prononce simplement "Tragediante". Que ceux qui ne connaissent pas ce texte merveilleux le recherchent sur Internet. Je ne le sais pas par cœur, je ne l’ai pas sous la main, et de toute façon même si j’en disposais il est trop long pour que je le reproduise ici.

 

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Passons à la galerie d’art moderne. J’ai choisi ce tableau de Max Ernst daté de 1914 et intitulé Crucifix parce que je trouve cette interprétation particulièrement intéressante. Elle renouvelle ces Christ de douleur, certes, mais conventionnellement bien régulièrement verticaux sur leur croix, les bras bien horizontaux, et ce n’est que sur les Dépositions que parfois leur corps sans vie s’abandonne. Ici, le visage est jeune, le corps est torturé, cela évoque le supplice de la crucifixion, même si la fixation par des liens sur les avant-bras n’est pas conventionnelle. Mais elle permet de crisper cette main dans l’espace. La croix elle-même n’est que vaguement tracée, et les couleurs du fond, dramatiques, évoquent un orage. À droite, au niveau du ventre du Christ, un arc de cercle délimite un visage dissimulé dans la tempête, le regard tourné vers le haut, vers le Christ. Dieu le Père ? Ou le Destin ? Ou la face du Monde ?


 308b


Voyage pour le concile œcuménique
. Cette grande toile de 130x150 centimètres datée de 1972 est une œuvre de Fernando Botero, ce peintre Colombien né en 1932 à Medellin. Paysage champêtre, bois à droite, prés à vaches à gauche, champs à l’arrière-plan, montagnes à l’horizon, un petit lac derrière les bois, un clocher qui émerge des collines… Tout y est, tout est représenté. Et puis ce cardinal tout de rouge vêtu, avec sa mitre et sa crosse, rondouillard, qui avance au beau milieu du tableau sur ce petit sentier, cette grosse boule qui fait tache dans le calme de la nature, je le trouve tellement drôle ! J’aime bien la peinture naïve, genre Douanier Rousseau, et ce Voyage plein d’humour en est une excellente illustration.

 

308c

 

L’autre jour (le 25 novembre), à la Galerie Borghese, nous avons vu –mais sans avoir le droit de le photographier– un tableau de Francis Bacon (Dublin 1909 – Madrid 1992) donnant sa propre interprétation d’une œuvre de Velasquez qui l’obsédait, le portrait du pape Innocent X. Ici, la photo est autorisée, et est exposée une étude pour ce tableau, intitulée Study for Velasquez Pope II, 1961. Voici donc à quoi ressemble cette étude, assez proche de ce que j’ai en mémoire du tableau définitif.

 

Longue et fatigante, mais passionnante journée. Après avoir piétiné dans ces musées, cela fait du bien de marcher pour regagner notre station de métro. Est-il besoin de dire que nous n’avons même pas senti la dureté des sièges de ce métro ?

Par Thierry Jamard
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Mercredi 9 décembre 2009 3 09 /12 /Déc /2009 22:41

Aujourd’hui, je vais devoir décrire une journée très chargée. Nous nous sommes rendus au Vatican place Saint-Pierre, puis nous avons visité de fond en comble le château Saint-Ange (Castello Sant’Angelo), et enfin nous nous sommes baladés dans le quartier du Parione, de l’autre côté du Tibre, avant de revenir place Saint-Pierre et de regagner le métro qui nous a ramenés à "notre" banlieue. De ce fait, nous sommes passés plusieurs fois aux mêmes endroits au jour et de nuit, nous avons vu les mêmes monuments d’en bas et du sommet du château Saint-Ange, aussi me semble-t-il préférable, au sujet d’un même lieu, de regrouper photos et commentaires.  

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La banlieue où se trouve notre parking habituel est à quelque distance en bus du terminus du métro A, puis il y a 21 stations jusqu’à celle qui est la plus proche du Vatican, et enfin 800 mètres à parcourir à pied. Le dimanche matin, les transports publics ne sont pas aussi fréquents qu’en semaine, aussi a-t-il fallu nous y prendre avec une avance raisonnable pour être arrivés Place Saint-Pierre à temps pour voir le pape. Déjà, le dernier quart d’heure dans le métro, nous étions serrés comme des sardines en boîte. La quasi totalité de la foule se rendait comme nous au Vatican. Nous sommes heureusement arrivés assez tôt place Saint-Pierre, nous laissant porter par le flot humain, pour pouvoir accéder à un endroit suffisamment central d’où l’on voyait la fenêtre où le Saint Père devait apparaître. Peu à peu, nous avons vu les quelques espaces vides se combler, puis l’avenue d’accès se bloquer. Début décembre… Qu’est-ce que ça doit être quand l’été bat son plein, ou à Noël, ou pour la bénédiction Urbi et Orbi du premier janvier !

 

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À midi très précisément, à la fenêtre où un quart d’heure auparavant avait été placé un ornement violet, apparaissait Benoît XVI qui a salué la foule, puis il a lu l’évangile de saint Luc, et enfin il s’est adressé en français, en anglais, en espagnol, en allemand, en polonais et en italien aux différents groupes constitués dont il avait connaissance, notamment l’association italienne des familles nombreuses, et il a lancé un appel en faveur de la protection de l’environnement. C’est sûr, en ce moment même où je rédige mon blog, c’est la nuit, et les voitures ne cessent de passer, dans de terribles rugissements de moteurs, à des vitesses qui en France sont prohibées même sur autoroute –ici aussi, mais personne ne s’en soucie–, alors que nous sommes en zone urbaine. Il a été applaudi, puis s’est retiré.


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Et la foule s’en est allée en troupeau par la Via della Conciliazione, vers le Tibre, vers les marchands d’attrape-touristes, vers le château Saint-Ange, tandis que d’autres s’agglutinaient en une longue file d’attente pour pénétrer dans la basilique. Plutôt que de perdre notre temps à faire la queue, nous avons pensé préférable de revenir un jour de semaine pour pénétrer dans la basilique, et nous sommes restés un moment sur la place.

 

 

 

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C’est vrai qu’elle a de la gueule, cette colonnade su Bernin. Une double rangée de puissantes colonnes trace, sur chacun des côtés, un demi-cercle. Près du centre de chacun des cercles, il y a une belle fontaine, et près de ces fontaines un cercle sur le sol situe précisément le centre, d’où selon les calculs du Bernin la première rangée de colonnes cache exactement la seconde. Pour ce faire, non seulement l’écartement entre les colonnes de la seconde rangée est plus important qu’entre celles de la première puisque sur un même rayon on s’éloigne du centre, mais aussi le diamètre des colonnes de la première rangée est supérieur pour cacher complètement les colonnes de la seconde rangée. Sans doute mes explications ne sont-elles pas claires, mais je conclurai en disant : chapeau !

 

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Je parle de la basilique, il me faut quand même la montrer, même si nous ne l’avons pas visitée. Le mieux, c’est peut-être cette vue depuis le château Saint-Ange, à défaut d’une vue d’avion. Au bas des marches, à droite il y a une grande statue de saint Paul, tandis qu’à gauche, saint Pierre veille sur son église, ses clés à la main.

 

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Bon, il est grand, il a l’autorité, comme le lui a dit Jésus "tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église", mais justement il est en pierre et ça le rendrait moins agile pour courir après un malfrat. On lui a donc adjoint quelques gardes suisses plus légers, mais je ne suis pas sûr que leur vêtement leur permette une efficacité maximum. Après tout, je ne suis pas chargé de la sécurité, ce n’est pas mon problème. Et il est vrai qu’en treillis kaki ils seraient moins photographiés.

 

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Ma photo ci-dessus est une accusation d’insulte envers le Bernin, dont la colonnade est traitée comme de la racaille. Enfin, comme notre Sarkozy national traite la racaille. Cette belle plaque, hélas peu ou pas lisible sur mon blog, précise que c’est grâce au Kärcher qu’en 1998 a été nettoyé ce monument. Afin que nul ne l’ignore, elle est rédigée en italien, en allemand et en anglais, comme les plaques de l’UNESCO signalant les lieux répertoriés au patrimoine mondial de l’humanité. Un grand merci, donc, à Alfred Kärcher GMBH. Avant, la pierre était noire ou teintée, maintenant elle est blanche. Comme nos banlieues, selon le vœu du Gouvernement.

 

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La foule ayant fini de s’écouler dans l’avenue, et nous-mêmes ayant terminé notre tour de la place, nous nous dirigeons vers le Tibre. Juste en face du château Saint-Ange, le fleuve est traversé par le pont qui, de façon originale et totalement imprévue, s’appelle le Ponte Sant’Angelo. Trois de ses arches, au centre, datent –comme la base du château– de l’empereur Hadrien, les autres arches ayant été rebâties au dix-septième siècle.

 

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Et le Bernin, encore lui, a été chargé de la décoration. Ces splendides anges sont de lui. Comme on s’en rend compte sur mes photos du pont, il y en a beaucoup. Comme je ne peux pas les montrer tous, je choisis ce gros plan d’un visage particulièrement expressif, et cette photo de nuit qui isole le sujet sur le fond sombre.

 

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À l’origine, à cet emplacement l’empereur Hadrien a voulu construire son mausolée. C’est la base, carrée, du monument actuel, qui a été commencée de son vivant en 135 après Jésus-Christ, mais il est mort en 138 avant que tout soit achevé, c’est donc son successeur Antonin le Pieux qui s’est chargé de terminer la grandiose sépulture de son père adoptif, en 139. En plein centre du mausolée se trouve cette salle carrée de 8x8 mètres dite salle des urnes parce que sur trois de ses côtés sont creusées des niches dans lesquelles étaient déposées les urnes funéraires des empereurs romains, depuis Hadrien jusqu’en l’an 211 (Septime Sévère, le prédécesseur de Caracalla).

 

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Puis au Moyen-Âge les papes ont connu des périodes politiquement difficiles, et ont fait renforcer et élever le bâtiment, faisant de lui un château fort. C’est ainsi que le pied est païen et le sommet, avec l’ange, est chrétien.

 

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Si l’autre jour (mercredi 2 décembre) nous n’avions pas visité le musée du palais Barberini, je serais passé devant cette abeille sans rien remarquer. Mais depuis cette visite je suis (un tout petit peu) moins bête. Entre ces deux époques, on trouve la trace de ce cardinal Barberini, le pape Urbain VIII. Waouh ! Piccolomini à Tivoli, Barberini au château Saint-Ange, ma culture m’éblouit moi-même.

 

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Voilà pour en finir avec le bâtiment deux photos du château. On voit que l’intérieur est une véritable ville avec des constructions diverses, et puis il y a cette masse imposante qui s’élève dans la nuit, la base carrée d’Hadrien, la structure circulaire des papes. C’est impressionnant. Pas étonnant que ce château exerce un tel attrait sur les touristes.

 

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Évidemment, de là-haut, on a une vue sur toute la ville. Des tables d’orientation, sur trois côtés de la terrasse, permettent de se repérer et de reconnaître un très grand nombre de monuments. Ici, l’énorme masse blanche à gauche est le monument à Victor Emmanuel III, en superposition duquel on voit le gros dôme rose de l’église du Gesù (Jésus), célèbre église des jésuites. Un peu sur la droite, se détachant sur les collines du fond, la tour du palais du Capitole. Les deux gros dômes en avant-plan sont San Salvatore in Lauro et Santa Agnese in Agone sur la piazza Navona, là où sainte Agnès a été martyrisée. À l’extrême gauche, un énorme dos de tortue gris est le Panthéon.

 

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Sue cette photo on voit le Tibre coulant sous deux ponts, le plus proche est le pont Victor Emmanuel II et le second, en aval puisque le fleuve s’écoule vers le fond de la photo, est le pont Prince Amédée. Il est surprenant que, comme on le voit, ni Romains ni touristes ne se promènent sur les berges du Tibre qui sont parfaitement accessibles par des escaliers, puisque Natacha et moi y sommes descendus, alors qu’à Paris les berges de la Seine sont très fréquentées quand il fait aussi beau et doux qu’aujourd’hui.

 

296-Les-carabiniers-brigade-des-arts.jpgDans le château, plusieurs salles sont consacrées à une exposition d’œuvres d’art, dont celles que nous n’avons pas vues hier au musée d’art moderne parce qu’elles avaient été prêtées aux carabiniers, destination qui nous avait étonnés. En fait, tout s’explique. Il s’agit de fêter le quarantième anniversaire de la création du commando de carabiniers pour la tutelle du patrimoine culturel. Et ils exposent plusieurs dizaines de chefs d’œuvre qui avaient été volés et qu’ils ont récupérés. Un Renoir qui vient de Turin, deux Van Gogh (Le Jardinier et l’Arlésienne) et un Cézanne (Le Cabanon de Jourdan) que nous n’avons pu voir hier, et pour cause, à la Galleria Nazionale d’Arte Moderna de la Villa Borghese, un merveilleux Raphaël intitulé La Muette qui figure sur l’affiche ci-contre, des vases étrusques à figure rouge ou à figure noire du septième siècle avant Jésus-Christ qui évoquent à s’y méprendre leurs jumeaux grecs, etc.

 

Dans une petite salle d’un bâtiment en face de l’exposition, un film, assez bien fait, montre leur extraordinaire répertoire informatique complet de toutes les œuvres d’art de tous les musées d’Italie et même des collections privées, avec photos et description minutieuse (en anglais…) et un index multi-entrées qui permet de trouver instantanément les informations souhaitées. Il montre également leurs méthodes ; par exemple, on les voit en hélicoptère survolant par surprise un champ de fouilles où opéraient de façon clandestine des amateurs d’antiquités. Il y a aussi un historique de leur commando, je préfère dire en français de leur brigade, de leur création en 1969 avec (si je me rappelle bien) seulement 16 hommes, jusqu’à ce jour avec 300 membres, parmi lesquels des chercheurs universitaires, des scientifiques de diverses branches, des spécialistes de l’histoire de l’art. Belle efficacité.

 

Jouxtant cette salle de projection du film, qui passe alternativement en italien et en anglais, une autre petite salle où siège derrière une table un carabinier dans sa belle tenue, et où sur les murs de grands panneaux résument ce qui est dit dans le film. Pour garder un souvenir de cette visite, mais surtout pour conserver des informations précises (par exemple, pour que je puisse dire qu’ils étaient 16 à l’origine, sans ajouter "si je me rappelle bien"), Natacha a souhaité photographier ces panneaux. Avec un aimable sourire à l’adresse du carabinier de service, elle lui a demandé si elle pouvait photographier ces panneaux. Horrifié, il a répondu "No, no, no photo !!!" avec un grand geste du bras. Pour des œuvres récentes pour lesquelles les auteurs ou leurs descendants ont encore des droits, c’est normal. Pour les œuvres anciennes, du Caravage ou à plus forte raison des Étrusques, c’est difficile à comprendre. Mais quand il s’agit de panneaux explicatifs dont le texte n’a strictement rien de secret, dont toute la presse s’est faite l’écho, qui est tout à l’honneur de ceux qui sont concernés et, pour comble, dont parle le propre site des carabiniers
(voir http://www.carabinieri.it/Internet/Cittadino/Informazioni/Eventi/2009/Marzo/20090311.htm)
alors là les bras m’en tombent. Il semble que dans ce pays plus qu’ailleurs (et même là où la religion interdit la représentation humaine, dès lors qu’il s’agit de photographier des tableaux ou des panneaux de texte) on ait tendance à attribuer un effet maléfique à la photo, le mauvais œil, quelque chose comme cela. Un peu plus tôt, alors que nous étions en train de contempler la merveilleuse Muette de Raphaël, un touriste a voulu la photographier. La femme carabinier préposée à cette salle s’est jetée sur l’appareil et avec une célérité digne de son entraînement militaire en a caché l’objectif avec la main, réellement affolée à l’idée que cet objet, volé puis retrouvé, serait volé une seconde fois sur une petite carte mémoire informatique.

 

297-crue-de-1277.jpg

 

Bon, j’ai assez déblatéré, je vais me calmer. Après les cinq heures passées au Castello Sant’Angelo, nous sommes allés nous promener dans le quartier du Parione qui, comme je le disais au début, est situé de l’autre côté du Tibre. Notamment nous sommes descendus sur la berge et avons pu voir d’en bas les ponts et le château. Dans une rue, sous un porche, une plaque informative appelle l’attention sur une inscription très ancienne, puisqu’elle marque la crue du Tibre de 1277. Sur ma photo le texte n’est pas très lisible, et j’avoue que même sur place je n’ai pas été capable de bien comprendre ce qui était écrit. En revanche, on voit très bien la ligne qui marque le niveau atteint par l’eau.

 

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Ce quartier est entièrement conservé comme il était au seizième siècle. Le pavage des étroites rues est irrégulier, les trottoirs sont absents, les maisons sont toutes d’époque. Si ce n’étaient les voitures omniprésentes, et qui circulent sans cesse dans les rues pourtant réservées, on se croirait vraiment parachuté dans le passé. Plus loin, sur une place, l’église Santa Maria in Vallicella, toute blanche, dresse sa silhouette. Nous n’avons pas visité, parce que nous étions entrés depuis à peine cinq minutes qu’un office a commencé, et il va de soi que nous n’allions pas troubler le recueillement des fidèles avec nos déambulations et nos appareils photo.

 

298c-Santa-Maria-in-Vallicella--Caravaggio.jpg

 

Nous avons eu d’autant moins le temps de progresser dans notre visite que, dès le bas de l’église, dans une chapelle, nous sommes tombés en arrêt devant une magnifique Déposition de Croix. Pas étonnant que notre attention ait été attirée : quand nous en avons détaché les yeux, nous avons remarqué un petit écriteau disant qu’il s’agissait d’une œuvre du Caravage. Hélas, cet écriteau disait aussi que ce n’était qu’une copie, l’original ayant été transféré au musée du Vatican. La copie date quand même de 1797. Pour mémoire, le Caravage a vécu de 1571 à 1610.

 

Nous avons ensuite retraversé le pont Saint-Ange, nous sommes retournés place Saint-Pierre admirer la colonnade du Bernin à la lumière artificielle, puis nous avons regagné la station de métro pour savourer nos visites de la journée dans notre banlieue, devant un dîner bien gagné.

Par Thierry Jamard
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