Mercredi 25 avril 2012 3 25 /04 /Avr /2012 09:42
763a1 Brauron, en grec Vravrona, parc naturel
 
 
Nous sommes ici en Attique, à une trentaine de kilomètres au sud d’Athènes, non loin de l’aéroport international. La rivière Érasinos, désormais domestiquée, coulait à travers ce site dans l’Antiquité avant de se jeter dans la mer à moins de deux kilomètres, et les paysans l’utilisaient pour irriguer leurs cultures car dans cette dernière partie de son cours elle a de l’eau toute l’année, chose rare en été dans cette chaude Attique. La vigne prédomine, mais on trouve également de nombreuses exploitations de pistachiers, d’oliviers, de figuiers. L’endroit était très marécageux, et même si aujourd’hui il est drainé il reste très intéressant pour la flore et surtout la faune qui s’y développent. Dans les eaux de l’Érasinos on trouve le vairon, un petit poisson d’eau douce en voie de disparition, le mulet, l’anguille, ainsi que la gambusie qui a été introduite pour lutter contre les moustiques qui aiment fréquenter les zones marécageuses. En effet, ce petit poisson originaire d’Amérique du Nord se nourrit de larves de moustiques, c’est pourquoi il a été importé par les pays infestés de ces insectes, surtout pour lutter contre la transmission de la malaria. Hors de l’eau, ce sont la tortue d’eau douce, la grenouille des Balkans, le crapaud vert, ou la couleuvre à collier (serpent d’eau) qui s’y multiplie en grand nombre mais sans danger pour le touriste parce qu’elle n’est pas venimeuse. De plus, parmi les 170 espèces d’oiseaux recensées, des oiseaux migrateurs font ici une pause sur leur route, le bihoreau gris et le héron crabier.
 
Le site est fort bien aménagé pour les amateurs de nature. De place en place, on rencontre des tables sur lesquelles, comme sur la photo ci-dessus, est représenté un animal, en dessin et en relief, accompagné d’un texte, hélas en langue grecque seulement, mais avec une transcription en braille pour les non voyants. En outre, on peut presser un bouton, et cela déclenche l’enregistrement du son émis par l’animal concerné, ici les coassements de la grenouille. Les haut-parleurs sont si bien dissimulés, et le son est si fidèle, que l’on croirait réellement que la grenouille est cachée là dans les herbes près du ruisseau et lorsque, sans que je la voie, Natacha a pressé le bouton correspondant à un oiseau, j’ai un moment cherché du regard la branche où pouvait bien être perché le volatile. En revanche, pas de bouton pour la couleuvre, ni pour les poissons. Pourquoi ? Ce marécage de Vravrona et ses alentours sont classés Natura 2000, réseau européen de régions protégées. C’est un "site d’importance communautaire" selon la directive 92/43 de l’Union Européenne pour la protection des biotopes. Hélas, il arrive que des inconscients viennent rejeter ici, parce que l’espace est vaste et non peuplé, donc discret, des gravats, des encombrants, des ordures. Pêche et chasse y sont interdites, mais le braconnage, la pêche clandestine, le piégeage d’oiseaux s’y pratiquent trop souvent. Enfin, quoique la rivière soit permanente, des motos et des 4x4 profitent, en été, de l’assèchement de certains espaces pour aller s’y amuser mais provoquent des dégâts considérables. Les autorités rappellent que ne pas dénoncer un délit dont on est témoin équivaut, légalement, à en être complice, mais bien peu de témoins de ces actes dramatiques pour le biotope se risquent à les dénoncer.
 
763a2 Brauron, le temple d'Artémis
 
763a3 Vravrona, le temple d'Artémis
 
Pour obtenir les vents favorables qui permettront à sa flotte de quitter Aulis où elle est rassemblée et de faire voile vers Troie afin d’y porter la guerre pour récupérer Hélène séduite par Pâris, fils de Priam le roi de Troie, Agamemnon a dû sacrifier sa fille Iphigénie. Mais il existe une tradition selon laquelle la déesse Artémis, prise de pitié, aurait substitué au dernier moment une biche sur l'autel à la place d'Iphigénie, et aurait transporté la jeune fille en Tauride, l’actuelle Crimée. La Guerre de Troie dure dix ans au terme desquels Agamemnon rentre dans son royaume, à Mycènes, où sa femme Clytemnestre l’assassine avec l’aide de son amant Égisthe. Plus tard, Oreste, le dernier fils d’Agamemnon et Clytemnestre, devenu adulte, revient venger son père en tuant sa mère et l’amant devenu roi. Dans sa tragédie d’Iphigénie en Tauride, Euripide nous dit qu’Iphigénie, avec son frère Oreste qui doit accomplir cet acte pour se libérer des conséquences morales de son double meurtre, a volé en Tauride une statue sacrée de la déesse qui l’avait sauvée du sacrifice et est allée lui fonder un sanctuaire et y déposer sa statue de culte ici, à Vravrona comme on dit en grec moderne, à Brauron comme on traduit en français. Des travaux de consolidation sont en cours sur ce temple, on ne peut y accéder, mais il est bien visible du chemin qui le contourne sur deux côtés. Par la suite, la légende veut qu’Iphigénie ait été enterrée dans ce sanctuaire, et les Grecs de l’époque classique venaient l’y honorer. Des fouilles récentes ont mis au jour plusieurs sépultures qui, outre celle d’Iphigénie, très hypothétique, pourraient être celles de prêtresses d’Artémis. Au cinquième siècle avant Jésus-Christ, le toit du tombeau d’Iphigénie s’est effondré et, à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, le site marécageux du sanctuaire, traversé par l’Erasinos, a été inondé et abandonné.
 
763b1 Musée de Vravrona (Brauron), coupes
 
Les fouilles du site ont commencé en 1946, très difficiles parce que l’eau était partout et qu’il fallait la pomper en permanence. Même ainsi assaini, le sol restait spongieux. En 1961, on a construit une grande citerne pour collecter l’eau et la diriger vers la mer sans traverser le site. Lors de la construction de la citerne, on a découvert de nombreuses coupes à boire, ce qui a fait penser à certains que là se déroulaient des repas rituels. Non loin, a été édifié un musée, surprenant dans ce site peu fréquenté par le tourisme de masse, par son ampleur et sa richesse exceptionnelle, où sont exposés les innombrables objets trouvés lors des fouilles. Il faut dire que, noyé dès l’époque classique, le sanctuaire a ainsi été protégé des pillages. C’est dans le musée que j’ai pris la photo de ces coupes.
 
763b2 Musée de Vravrona, pierres gravées, offrandes à Ar
 
Puisque nous ne pouvons nous approcher du temple et que ces coupes nous ont amenés au musée, poursuivons-en la visite. Ces intailles, c’est-à-dire ces pierres semi-précieuses gravées en creux, pour la plupart chatons de bagues, permettent d’imprimer leur sceau. Le musée présente, avec chaque pierre, non pas son empreinte encrée, qui serait à l'envers, mais une représentation graphique, ce qui permet de mieux voir et apprécier le dessin. Un lion, une tête africaine, une truie ou sans doute plutôt une laie allaitant ses petits. Les sujets sont variés, mais ceux qui ont trait à des animaux sont les plus nombreux, ce qui s’explique par le fait qu’Artémis est une déesse de la nature et de la fécondité protégeant les animaux sauvages. Mais ce serait une très grave erreur de voir dans ce faciès africain une assimilation raciste aux animaux, car dans cette civilisation grecque on est bien loin de la question qui s’est posée après la conquête de l’Amérique, dans le courant du seizième siècle, de savoir si les Indiens avaient une âme, c’est-à-dire s’ils étaient des hommes ou des animaux, bien loin aussi de l’interprétation de la Bible qui fait retomber sur les Africains, considérés comme les descendants de Canaan, fils de Cham, la malédiction de Noé, justifiant par là la traite et l’esclavage. Les Grecs réduisent en esclavage les vaincus des guerres, qu’ils soient blancs ou noirs, qu’ils soient grecs ou barbares, mais respectent à l’égal tous les hommes libres. Il convient donc de voir dans ce sujet le choix de l’exotisme, de l’originalité, sans rapport au culte d’Artémis. Ou bien peut-être comme la représentation d’un personnage qui vient d’un pays où la vie animale sauvage est plus variée, plus répandue, qu’en Attique.
 
763c1 Musée de Vravrona (Brauron), Artémis
 
763c2 Musée de Vravrona (Brauron), Artémis
 
Il n’est pas étonnant que ce sanctuaire ait fourni de nombreuses effigies d’Artémis. En voici deux. La première, une statuette de bronze forgé datant du septième siècle avant Jésus-Christ, recouvrait peut-être une forme en bois. La statue de marbre, de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, précède de peu l’enfouissement du sanctuaire sous les eaux. On y voit une Artémis à la coiffure très élaborée, dans des vêtements qui ne conviennent pas du tout à son tempérament de chasseresse, et néanmoins la courroie de son carquois lui passe en travers de la poitrine.
 
763c3 Musée de Vravrona (Brauron), Artémis et sa biche
 
Il me faut dire quelques mots du culte d’Artémis. Déesse chasseresse, déesse de la nature, elle est presque toujours accompagnée d’une biche, son animal favori (comme sur le relief votif ci-dessus, marbre de 420-410 avant Jésus-Christ), mais son culte est souvent lié à l’ours. Les deux animaux n’ont pas le même rôle dans son culte, la biche l’accompagne, l’ours la représente. Comme autrefois j’avais cherché à le démontrer dans un mémoire, je suis convaincu qu’un culte était voué chez les populations préhelléniques du lieu à un dieu zoomorphe et qu’il a été plus satisfaisant de lui donner Artémis comme successeur naturel plutôt que de le renverser et de le remplacer.
 
763c4 Musée de Brauron (Vravrona), Zeus, Léto, Apollon et
 
Par ailleurs, du fait de la colère jalouse d’Héra trompée par Zeus, sa mère Léto a longuement erré avant d’être accueillie sur l’île de Délos pour mettre au monde ses jumeaux divins, et elle est restée plusieurs jours dans les douleurs de l’accouchement parce que la déesse de la délivrance était retenue par Héra (de la même époque, 420-410 avant Jésus-Christ, ce relief votif montre Zeus assis auprès de Léto, qui est suivie de leurs deux enfants Apollon et Artémis). Aussi Artémis, née dans ces conditions difficiles, est-elle invoquée pour les enfantements, quoiqu’elle soit une vierge farouche, pourchassant impitoyablement tout homme ou tout dieu qui en voudrait à son corps.
 
763c5 Musée de Brauron (Vravrona), cinq hommes honorant Ar
 
Cela ne l’empêche pas d’agréer les hommages (chastes) des hommes, comme en témoigne cette stèle de 420 avant Jésus-Christ où cinq hommes avancent vers elle, pleins de respect. Peut-être s’agit-il des "Trésoriers des autres dieux", chargés de recenser les propriétés sacrées de la déesse, avant leur transfert sur l’Acropole. Accolé au temple d’Artémis à Brauron, un portique construit en 416 avant Jésus-Christ porte l’inscription "Parthénon des Ours", l’adjectif parthenos signifiant vierge, et un parthénon étant par conséquent un bâtiment destiné à héberger des jeunes filles, ou des prêtresses vierges. Et en effet, tous les quatre ans avaient lieu les Brauronia, cérémonie où des fillettes attiques de cinq à dix ans, vêtues de tuniques safran, célébraient Artémis et pratiquaient des rites, habillées en ourses, avec des danses sacrées. Dans sa comédie de Lysistrata, Aristophane fait dire au chœur des femmes "Dès l’âge de sept ans, j’étais arrhéphore [les arrhéphores sont les petites filles qui préparent les robes pour les Panathénées]. À dix ans, je moulais l’orge pour la déesse [le couteau qui doit sacrifier l’animal sur l’autel est placé dans un panier rempli d’orge] puis, vêtue de la crocote [tunique couleur safran des fillettes rendant un culte à Artémis], je fus ourse dans les Brauronia. Devenue une belle jeune fille, je fus canéphore [les plus belles filles étaient choisies pour être canéphores, c’est-à-dire porteuses de paniers remplis d’offrandes pour les Panathénées] et portai un collier de figues".
 
Et pour en finir avec ce culte et ses particularités, j’ajouterai la légende de Callisto parce que tout s’y trouve, Artémis, chasteté, enfantement, ours… Callisto, dont le nom, en grec, signifie "la plus belle", était une nymphe de la suite d’Artémis, vouée bien sûr à rester vierge. Mais Zeus, toujours sensible à la beauté, la vit et fut séduit. J’ai le texte des Métamorphoses d’Ovide sous les yeux, j’en traduis quelques passages (même si le latin Ovide parle de Jupiter au lieu de Zeus, de Diane au lieu d’Artémis et de Junon au lieu d’Héra) : [Callisto entra dans un bois], "elle y ôta son carquois de son épaule et détendit son arc souple, et elle était couchée sur le sol […]. Lorsque Jupiter la vit fatiguée et sans méfiance, il dit "Sûr, ma femme ignorera tout de cette infidélité […]". Aussitôt, il prend l’aspect et la tenue de Diane et dit "Ô vierge, membre de ma suite, sur quels sommets as-tu chassé ?" La vierge se lève du gazon : "Salut, divinité, dit-elle, toi qui es selon moi –il peut bien m’entendre– plus grande que Jupiter". Lui, rit en l’entendant, il s’amuse d’être préféré à lui-même et il ajoute des baisers avec trop peu de modération et comme une vierge ne doit pas en donner. […] Contre qui une jeune fille peut-elle gagner ? Qui peut gagner contre Jupiter ? Vainqueur, Jupiter remonte là-haut dans les cieux. [Callisto rejoint Diane, rougit de ce qui s’est passé mais ne dit rien. Diane s’arrête près d’un petit cours d’eau au fond des bois]. Elle dit : "Tous les témoins sont au loin, plongeons nos corps nus dans ce courant généreux". [Comme Callisto ne se déshabille pas, les autres lui enlèvent ses vêtements]. La faute apparaît avec son corps. À la jeune fille ébahie qui veut cacher son ventre de ses mains, elle dit "Va-t’en au loin, et ne souille pas ces sources sacrées". [Callisto quitte Artémis et met au monde un fils, Arcas. Mais Junon (Héra) sait fort bien qui est le père, et s’en prend à Callisto]. "Lui saisissant les cheveux de face, elle la jeta tête première sur le sol. Elle, elle tendait les bras en signe de supplication, mais ses bras commencèrent à se hérisser de poils noirs, ses mains à se recourber, à grandir en forme de griffes et à lui servir de pieds, et sa bouche que naguère Jupiter avait louée à devenir difforme en une énorme gueule. [L’ancienne chasseresse, transformée en ourse, en est réduite à fuir les chasseurs et leurs chiens et, gardant malgré tout ses réflexes humains, elle se cache, effrayée, quand elle voit des ours dans la montagne. Un jour, alors qu’il a quinze ans, Arcas va chasser et tombe nez à nez avec sa mère, qu’évidemment il ne reconnaît pas (il ne sait même pas qu’elle a été transformée en ourse), mais elle le reconnaît tout de suite et le regarde fixement]. Ne sachant rien, il eut peur et il était sur le point de lui envoyer dans le cœur un trait mortel, à elle qui voulait s’approcher davantage, mais le Tout-Puissant l’écarta [et fit d’eux deux des constellations voisines, la Grande et la Petite Ourses]. Junon enragea, une fois que sa rivale rayonna parmi les astres et elle descendit dans les flots auprès de la blanche Thétys et du vieil Océan […]. "Vous demandez pourquoi moi, la reine des dieux sur son trône céleste, je suis venue ici ? Une autre occupe le ciel à ma place. […] J’ai interdit qu’elle fût humaine, elle est devenue déesse"".
 
763d1 Musée de Brauron (Vravrona), cheval, 6e siècle avan
 
Après cette longue légende, poursuivons notre visite. Cette tête de cheval en terre date du sixième siècle avant Jésus-Christ.
 
763d2 Musée de Brauron, moule en pierre pour couteaux en b
 
Cet objet est creusé sur trois faces pour être un moule multiple où l’on coulait des couteaux de bronze. En effet, ici nous sommes revenus au début de l’âge du bronze, bien loin avant l’âge du fer, bien loin de ce sanctuaire classique d’Artémis. Car la colline de Brauron a été habitée dès le néolithique.
 
763d3 Musée de Brauron (Vravrona), paire de strigiles
 
Revenons à l’époque classique. Cette paire de strigiles en bronze est de 425-400 avant Jésus-Christ. Les strigiles servaient à racler la peau, soit après l’effort pour l’essorer de la transpiration, soit après une onction d’huile pour en ôter l’excès qui n’a pas pénétré.
 
763d4 Musée de Brauron (Vravrona), flûtes
 
Rares sont les flûtes qui ont traversé les siècles pour venir jusqu’à nous. Celle du haut était une double flûte selon le modèle dessiné, comme le prouve le nombre de trous limité à cinq, insuffisant pour en sortir toutes les notes. Celle-là, de même que les deux fragments du bas de la photo, sont de la fin du sixième siècle ou du début du cinquième et sont réalisées en os. Il est extrêmement difficile d’étudier les musiques anciennes, non seulement parce que très peu d’instruments nous sont parvenus, car si les peintures de vases en représentant sont nombreuses, elles en simplifient la représentation pour des raisons de conventions graphiques, mais en outre parce que les systèmes de notation de la musique nous sont largement obscurs et que les documents qui comportent des partitions sont peu nombreux et en mauvais état. Néanmoins, une chercheuse française, Annie Bélis, directrice de recherche au CNRS, a passé sa vie à travailler dans ce domaine et elle est parvenue à déchiffrer quelques partitions. Par ailleurs, elle a fait confectionner par un luthier des instruments strictement conformes à ce qu’ils ont dû être au quatrième siècle avant notre ère, et elle a créé en 1990 un groupe de musiciens, l’ensemble Kérylos, qui depuis cette date donne des concerts de musique grecque classique telle qu’Aristote, Démosthène ou Alexandre le Grand pouvaient l’entendre.
 
763e Musée de Brauron (Vravrona), boucle d'oreille plaqué
 
Cette boucle d’oreille plaquée or ne bénéficie que d’une datation approximative, puisqu’elle est donnée pour avoir été fabriquée entre le huitième et le cinquième siècle avant Jésus-Christ. Trouvée sur le sanctuaire du côté de la mer, elle a pu y être perdue n’importe quand, tandis que lorsque les objets proviennent d’une tombe, la datation de la tombe, beaucoup plus aisée, permet d’en dater tous les objets. Cela n’empêche pas cette boucle d’oreille, avec ses trois pendants et son sphinx, d’être joliment travaillée.
 
763f1 Musée de Brauron (Vravrona), kora
 
763f2 Musée de Brauron (Vravrona), buste en bois
 
Encore deux statuettes. La première est une korè qui date du sixième siècle, mais la notice ne dit pas de quoi elle est faite, se contentant de dire qu’elle imite les modèles de marbre… ce qui suppose que ce n’est pas du marbre. Ni date, ni matériau pour la seconde statuette, un buste de femme dont la notice se contente de décrire soigneusement les vêtements. Elle semble en bois, impression que confirment d’autres objets près d’elle, très clairement taillés dans du bois. Mais je la trouve remarquablement expressive, malgré son visage fruste (au sens premier du terme, je veux dire que les détails du visage ont été patinés par l’usure du temps).
 
763f3 Musée de Brauron (Vravrona), lion (détail de la tê
 
Et cette tête de lion que j’ai prise en gros plan est un détail d’un grand lion sur une plaque de marbre de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ, probablement la décoration du socle sur lequel avait été érigé un monument funéraire.
 
763g1 Musée de Brauron (Vravrona), statue de garçon
 
763g2 Musée de Brauron (Vravrona), têtes de garçons
 
L’une des collections les plus remarquables de ce musée est composée de statues d’enfants ou d’adolescents, non pas dans des positions hiératiques ou officielles, mais pleines de vie. D’ailleurs, y sont associées des vitrines où sont présentés des jouets et des jeux de société datant de l’époque grecque classique. Le petit garçon de ma première photo, avec son bandeau dans les cheveux, une balle dans la main droite et un oiseau dans la main gauche, est de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, comme le sont aussi les deux têtes d’enfants de la seconde image..
 
763g3 Musée de Brauron (Vravrona), statue de petite fille
 
763g4 Musée de Brauron (Vravrona), petite fille (détail d
 
Mais dans ce sanctuaire consacré à la déesse vierge, avec son cortège de vierges et ses cérémonies où interviennent des fillettes, il est normal de trouver des représentations de petites filles. Et en effet, il y en a un grand nombre. Sur une estrade au centre d’une grande pièce, ces statues de petites filles ont été regroupées en un impressionnant régiment. Beaucoup d’entre elles sont des sculptures tout à fait remarquables. Sur la photo du haut, des alentours de 320 avant Jésus-Christ (c’est-à-dire approximativement contemporaine de la mort d’Alexandre, qui marque le début de l’époque hellénistique), cette enfant porte une longue chemise, appelée chiton, serrée haut sous la poitrine, et de sa main gauche elle tient le pan de son manteau, ou himation, pour former sur son ventre une poche où elle a mis un lapin. Son plaisir à avoir sur elle ce petit animal se lit dans son sourire. L’ensemble est d’un naturel saisissant. Quant à celle de ma seconde photo, elle semble légèrement plus âgée, pré-adolescente. Je préfère publier ici le gros plan que j’ai fait de son visage pour montrer combien elle est jolie, combien ses traits sont fins, combien la sculpture est artistique, mais ce n’est qu’un détail d’une statue en pied, comme la précédente (un peu plus récente toutefois, 300-275 avant Jésus-Christ), et celle-ci, faisant également un nid avec le pan de son vêtement, y tient un oiseau. C’est lui qu’elle regarde avec ce demi-sourire et cette attention.
 
763h1 Musée de Brauron, sacrifice d'un bœuf à Artémis
 
J’avais envie de finir mon article sur ces enfants, tant ils me plaisent. Mais parce que nous sommes dans le musée du sanctuaire d’Artémis, il est plus convenable de terminer sur sa célébration. Voici donc trois images montrant des sacrifices qui lui sont offerts. Le premier, ci-dessus, montre la déesse à droite, beaucoup plus grande que les humains qui viennent à elle. Près de sa cuisse droite apparaît la tête d’une biche, son animal favori. Elle tient dans une main la phiale, c’est-à-dire la coupe qui sert aux libations, et dans l’autre main son arc de chasseresse. La dédicace gravée dit "Aristonikè, la femme d’Antiphatès du dème de Thorai, a adressé des prières et a dédié [cette plaque] à Artémis". C’est donc toute la famille d’Antiphatès, enfants et petits-enfants, qui est là. Le couple est visiblement juste derrière le jeune homme qui amène le bœuf près de l’autel du sacrifice. On voit de très jeunes enfants, debout près des adultes ou dans les bras, et derrière la famille vient une servante qui porte sur sa tête un grand panier contenant les offrandes.
 
763h2 Musée de Vravrona, sacrifice d'un bœuf à Artémis
 
Cette fois-ci, l’inscription dit "Peisis, femme de Lycoleon, a dédié [cette plaque]". Comme précédemment, la famille de Lycoleon amène un bœuf pour le sacrifice, et l’on voit de petits enfants et une servante portant les offrandes sur sa tête dans un panier recouvert d’un tissu. Mais ici la famille est plus réduite, limitée au couple, au jeune homme qui amène le bœuf, peut-être un fils aîné, et quatre enfants sur qui veille, de face, une nurse, une nounou. Et, en face, il y a trois personnages de grande taille, trois dieux. Artémis, d’abord, tenant une torche. Derrière elle, assise, une autre déesse, qui ne peut être que sa mère Léto, et à droite c’est son frère jumeau Apollon portant une branche de palmier, l’arbre qui a abrité leur naissance.
 
763h3 Musée de Brauron, sacrifice d'une chèvre à Artémi
 
Pour cette troisième et dernière plaque, nous n’avons pas de texte gravé. La famille de dévots restera donc anonyme. De la droite, puis du milieu, Artémis est maintenant passée à gauche. Comme les électeurs qui hésitent entre Sarkozy et Hollande. Mais les dieux n’ont pas besoin de voter, ils se gouvernent eux-mêmes. Ici Artémis est assise, et sa biche fidèle la regarde avec affection. Sur les deux premières plaques, Artémis se tenait debout, et sa tête effleurait le plafond du temple, et cette fois-ci encore le plafond est juste au-dessus d’elle de sorte qu’elle ne pourrait se relever. L’empereur romain Hadrien au deuxième siècle de notre ère, se piquait d’architecture et Apollodore de Damas, l’architecte de Trajan, l’empereur précédent, s’étant moqué de lui en disant que si les statues qu’il veut placer dans les niches qu’il a dessinées veulent se redresser elles vont se cogner la tête, Hadrien n’a pas apprécié la plaisanterie et l’a fait mettre à mort. Je m’abstiendrai donc prudemment de tout commentaire sur la taille d’Artémis en relation avec la hauteur sous plafond. Face à elle, plus petit pour figurer la perspective, un jeune homme amène une chèvre dont on distingue difficilement la tête sur ma photo, derrière un enfant. Des adultes, d’autres enfants, et la traditionnelle servante portant l’énorme panier sur sa tête. On le voit, c’était un usage de consacrer ces plaques votives pour rappeler à la déesse les présents qu’on lui avait apportés et le sacrifice qu’on lui avait offert.
Par Thierry Jamard
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Mercredi 25 avril 2012 3 25 /04 /Avr /2012 07:55
Les banquiers Benaki ont constitué une extraordinaire collection d’antiquités et d’art byzantin que nous avons vue les 31 mars et 2 avril derniers dans le musée installé dans leur ancien hôtel particulier, derrière le sénat, ancien palais royal. Mais ils ont également créé une collection d’art et d’histoire de l’Islam, et ce musée Bénaki islamique se trouve dans le quartier du Céramique d’Athènes. C’est là que nous nous sommes rendus aujourd’hui.
 
761a1 l'Islam vers l'an 1000
 
761a2 l'Islam vers 1300
 
761a3 l'Islam vers 1700
 
761a4 l'Islam vers 1900
 
De façon très intelligente, pour que l’on puisse apprécier l’évolution de l’art, les collections sont classées par grandes périodes et, pour relier l’histoire de l’art à l’histoire événementielle, c’est-à-dire à l’évolution de l’aire couverte par la religion et la culture islamiques, chaque section est précédée d’une carte géographique montrant l’extension des terres conquises par les Musulmans. Vers l’an mil, vers 1300, vers 1700, vers 1900. Pour apprécier l’évolution de l’art, il faut voir des objets comparables provenant des mêmes régions, mais d’époques différentes. Alors ou bien je me limite à un type d’objet, la céramique par exemple, dans deux ou trois pays seulement, ou bien je publie cent cinquante photos et cinquante pages de laïus. Et si je ne me résous pas à me limiter à ce dilemme, j’opte pour une troisième solution, tant pis pour la démonstration d’histoire de l’art, et je montre en désordre des objets qui me plaisent particulièrement. Du coup, les cartes géographiques n’ont plus le même sens, et je les regroupe pour montrer les conquêtes et les revers.
 
761a5 pays comptant au moins 30 à 50% de Musulmans
 
Et une dernière carte, qui montre de nos jours, à travers le monde, les pays où la population musulmane représente un pourcentage non négligeable, en rose plus clair entre 30 et 50 pour cent, en rose plus soutenu plus de 50 pour cent. Je découvre ainsi que le Kazakhstan et le Nigeria sont moins islamisés que je le pensais. Reste à savoir, tous pays confondus, quel est le critère retenu pour classer une personne comme musulmane. Sur sa déclaration, sur sa pratique épisodique et, peut-être, plus sociale que convaincue (je connais des "Musulmans" qui n’envisagent pas le pèlerinage de La Mecque, qui boivent de l’alcool, qui ne participent pas aux prières du vendredi, mais qui font le ramadan, incluant le jeûne du jour et les ripailles de la nuit), sur son observance stricte ? Même si le problème se pose en termes un peu différents pour les chrétiens, il y a un monde entre celui qui ne manque pas la messe dominicale ni à Noël, à l’Ascension, le 15 août, à la Toussaint, qui "fait ses Pâques", se confesse régulièrement, et d’autre part celui qui fait baptiser ses enfants parce que ça fait une réunion de famille, qui se marie à l’église pour le chic de la robe de mariée, de l’orgue, de l’apparat que l’on n’a pas à la mairie, et à qui on met une croix sur la dalle du cimetière.
 
761b1 Musée Bénaki islamique, bijoux libyens
 
Ces bijoux proviennent de la montagne libyenne. Chez les plus riches, ils sont en or, mais pour les populations pauvres des montagnes ils sont réalisés en métal doré. Quant au style, il a été influencé de divers côtés, par les voisins égyptiens et phéniciens, par les occupants romains et arabes. Mais les Berbères Touaregs, même après les conquêtes et l’islamisation, sont restés libres et indépendants. Les femmes portent leurs bijoux en toutes occasions, toute la journée, et pas seulement pour les fêtes. Les bijoux font partie de la parure quotidienne, on ne s’en défait jamais, même pour effectuer les travaux les plus durs, les plus salissants, les plus humbles. C’est aussi une manière de défense contre les risques de vol lorsque l’on abandonne ses bijoux dans un coffret sous la tente.
 
761b2 Céramique d'Egypte (10e-12e s.)
 
Avec ces assiettes de céramique, nous passons en Égypte. Les Fatimides, arrivés au dixième siècle et opposés aux califes de Bagdad, entretenaient au contraire d’excellentes relations avec les Musulmans d’Espagne, de Sicile, et avec l’Empire Byzantin. Les échanges avec ces cultures ont introduit en Égypte des éléments décoratifs qu’ils leur ont empruntés, comme dans l’assiette de gauche, qui représente un lièvre au sourire malin, mais accordé au goût islamique qui veut que la surface soit intégralement couverte par la décoration. Pour cette assiette, il est difficile d’être plus précis dans la datation qu’en la situant entre le dixième et le douzième siècles. L’assiette de droite, au contraire, est datée du onzième siècle. Les scènes de cour étaient fréquentes, représentant des personnages dressant des animaux sauvages, jouant d’un instrument ou buvant, comme ici. Les artistes fatimides ont subi l’influence de la culture gréco-romaine.
 
761b3 Manuscrits enluminés (Egypte, 10e-14e s.)
 
Ces deux photos montrent des enluminures de manuscrits égyptiens réalisées entre le dixième et le douzième siècles et provenant de la bibliothèque du Caire. Cette célèbre bibliothèque qui comptait plus d’un million de manuscrits littéraires, historiques, scientifiques, a été détruite avec ce qu’elle contenait au douzième siècle. Seuls quelques fragments ont été sauvés de ce désastre, et en voici deux exemples.
 
761b4 Filtres de cruches (Egypte, 9e-12e s.)
 
Nous sommes toujours en Égypte. Ces objets de terre cuite non vernie datés entre le neuvième et le douzième siècles sont des filtres de cruches. Étant légèrement poreux, cruche et filtre permettent une évaporation qui maintient la fraîcheur du contenu.
 
761c1 Cruche céramique (Iran,13e s.)
 
À présent, nous sommes dans l’Iran du treizième siècle, et cet objet est une cruche en forme de chat. L’émail turquoise est traditionnel du lieu et de l’époque.
 
761c2a Céramique murale (Iran, fin 12e-début 14e s.)
 
761c2b Céramique murale (Iran, fin 12e-début 14e s.)
 
761c2c Céramique murale (Iran, fin 12e-début 14e s.)
 
Le fond bleu turquoise nous indique que l’on est en Iran, comme on vient de le voir. Il s’agit d’un panneau mural de céramique, décoré d’un dessin d’une finesse remarquable, et que l’on date entre la fin du douzième siècle et le début du quatorzième. Il est curieux de constater l’influence de l’art chinois. En effet, on trouve le phénix, cet oiseau chinois mythique. D’autre part, comme on le remarque sur la première de ces trois photos, la juxtaposition de ces étoiles à huit branches détermine entre elles des espaces en forme de croix, généralement à fond turquoise uni, mais l’une de ces croix (troisième photo) représente un phénix en plein vol au milieu de feuillages, peint sur une feuille d’or, et ce dessin rappelle des décors de laques, de tapis, de porcelaines de la Chine ancienne.
 
761c3 Astrolabe en cuivre (Syrie 1328-1329)
 
Cet astrolabe de cuivre provient de Syrie et porte la date de l’an 729. Il faut comprendre cette date dans le calendrier islamique qui part de l’Hégire de Mahomet, soit l’an 1328-1329 de notre calendrier. La gravure indique aussi qu’il a été réalisé par Ahmad ibn al-Sarraj pour Muhammad al-Tannuhi. Les Grecs utilisaient déjà des astrolabes simples dans l’Antiquité (invention d’Hipparque de Nicée, 180-135 avant Jésus-Christ) permettant de repérer les étoiles d’une constellation donnée ainsi que la hauteur du soleil dans le ciel, donc l’heure du jour, mais ce sont les astronomes musulmans qui en ont inventé le développement qui le rend universel. Celui qui est présenté dans ce musée est, paraît-il, l’unique exemplaire conservé d’astrolabe universel. Je note avec curiosité, en rédigeant sous Word le brouillon de cet article, que le mot astrolabe est systématiquement souligné de rouge, ce qui signifie que Word, inculte, ignore le mot, donc l’appareil…
 
761c4 Jeu d'échecs (Egypte 14e-17e s.)
 
C’est par l’intermédiaire de la Perse que le jeu d’échecs, dont l’origine est en Inde, a pénétré le monde arabe. Parce que les échecs exigent une grande concentration et une réflexion stratégique d’anticipation du possible jeu de l’adversaire, ils faisaient partie intégrante de l’éducation dans les classes sociales supérieures. Témoignent de la grande popularité de ce jeu de nombreux traités et manuscrits enluminés. Celui-ci, avec ses incrustations d’ivoire et ses pièces en os, provient d’Égypte et est daté dans une fourchette entre le quatorzième et le dix-septième siècles.
 
761c5 Céramique de Rakka, en Syrie (13e s.)
 
Ce fragment de céramique amusant, représentant une tête d’homme, provient de Rakka et date du treizième siècle. Le musée présente un grand nombre de fragments, malheureusement trop petits pour que l’on puisse en apprécier le mouvement ou la composition.
 
761c6 Blason sur chameau (Egypte, fin 15e-début 16e s.)
 
Ce chameau provenant d’Égypte et réalisé à la fin du quinzième siècle ou au début du seizième porte sur son flanc un blason gravé. Il devait servir d’ornement à un objet métallique ou à un meuble. La fente pratiquée dans son dos servait probablement à passer un ruban de métal pour assurer ou consolider sa fixation.
 
761d1 Céramique d'Iznik (Nicée), 1565-1600
 
Ici, nous passons à une époque plus proche de nous. Dans la seconde moitié du seizième siècle, et surtout au dix-septième siècle, les commandes de la Cour ottomane ont diminué, poussant les artisans potiers à se tourner vers des marchés extérieurs, au Caire, mais aussi en Hongrie, en Moldavie, en Crimée, "colonies" de l'Empire, et même, à l’intérieur de l’Empire, vers les riches chrétiens, notamment en Grèce. L’assiette de gauche, ci-dessus, est des années 1565-1585 tandis que celle de droite date des environs de 1600.
 
761d2 ornement (Turquie), et cruche (Afghanistan), fin 16e
 
À partir du quinzième siècle, les artisans perses (la Perse correspond à l’Iran actuel) ont progressivement délaissé la technique du placage d’or ou d’argent et, en particulier du fait de l’offre d’étain de la part de l’Europe occidentale, ils ont pris l’habitude d’étamer la vaisselle, ou de travailler directement l’étain, pour éviter l’oxydation des aliments. Souvent, ils décoraient ces objets en y gravant des arabesques ainsi que des vers de célèbres poètes perses. C’est le cas de cette cruche de la fin du quinzième siècle, sur la droite. Elle provient d’Afghanistan. Cette boule, à gauche, est un simple objet décoratif du seizième siècle en provenance d’Iran. Les médaillons sont gravés d’invocations au prophète Mahomet et aux douze imams chiites. Conformément à la religion officielle de l’Iran à l’époque de la dynastie Safavide (1501-1732), ces invocations aux douze imams chiites apparaissent de façon récurrente.
 
761d3 Musée islamique, les pieds du prophète, Iznik 1706
 
L’Islam nous dit que le prophète Mahomet a effectué un miraculeux voyage nocturne de Jérusalem aux sept ciels, transporté par un animal ailé fantastique et partant d’un rocher sur lequel, en 691, a été édifié le Dôme du Rocher, qui constitue le plus ancien monument islamique. En partant, Mahomet a laissé l’empreinte de ses pieds, et c’est cette empreinte qui est représentée sur cette plaque de céramique de 1706 provenant d’Iznik, le nom moderne de Nicée.
 
761e1a casque de parade de cavalier (Turquie et Iran, 16e-1
 
761e1b Musée Bénaki islamique
 
Il était important, pour l’Empire Ottoman, de montrer sa puissance et sa richesse à travers de somptueux défilés de cavalerie, surtout depuis le seizième siècle au temps de sa splendeur, mais aussi lorsque sa puissance et son influence ont commencé à décroître avec les conquêtes coloniales des Occidentaux qui lui ont ravi des pays arabes, avec l’extension de la Russie sur des territoires musulmans, avec l’indépendance d’autres pays comme la Grèce, tandis que l’Iran parvenait, avec la dynastie Qajar qui succédait aux Safavides, à se réunifier et à préserver son indépendance. Je pense aux immenses défilés du nazisme hitlérien, à ceux de l’Union Soviétique en particulier du temps de Staline, à ceux de Mao, qui n’avaient pas d’autre but. Les riches équipements de la cavalerie ottomane étaient conservés près de l’entrée du palais de Topkapi, dans l’église byzantine de Sainte Irène. Ci-dessus, le premier de ces casques date du seizième siècle. Le second, garni de ce protège nuque en maille métallique, ne bénéficie d’aucune étiquette explicative.
 
761e2 Manche de poignard (Iran, début 19e s.)
 
761e3 Etuis de dague (Arabie, 19e s.)
 
La première de ces deux photos montre le manche en ivoire d’un poignard iranien du début du dix-neuvième siècle, finement sculpté d’un couple princier. Sur la deuxième photo, ces étuis de dague permettent d’apprécier l’art des artisans arabes des dix-neuvième ou vingtième siècles.
 
761e4 Protège chanfrein de cheval (Turquie, 17e s.)
 
      L’église de Sainte Irène, comme je le disais tout à l’heure, conservait les équipements des cavaliers pour les grands défilés. Cela incluait aussi les équipements des chevaux, étriers ciselés, selles, et comme ici des protections de chanfrein en cuivre.
 
761f1 Joaillerie style Boukhara (Iran, 19e s.)
 
Quelques exemples de la joaillerie de Boukhara au dix-neuvième siècle. Sur un fond de feuille d’or, sont fixées des turquoises, auxquelles on attribuait des propriétés magiques.
 
761f2 Miniature du Livre des Rois (Iran, 17e s.)
 
761f3 Alexandre discute avec Aristote (Shiraz, milieu 16e s
 
La première de ces miniatures orne le Livre des Rois (Shah nama, en persan), un poème épique de Firdawsi (mort vers 1025). Le poème raconte l’histoire de l’Iran à travers des événements réels ou mythiques concernant les rois de Perse depuis la création du monde, jusqu’à la conquête arabe et l’ère islamique, au septième siècle. C’est l’œuvre la plus importante de la littérature perse. Cette miniature iranienne du dix-septième siècle montre l’arrivée d’un messager porteur d’une lettre de Rustam à Saam.
 
La seconde miniature, du milieu du seizième siècle et provenant de Shiraz, représente Alexandre le Grand discutant avec le philosophe Aristote qui, comme on le sait, fut son précepteur, et avec six autres sages. Ce sujet est donc particulièrement intéressant. Cette miniature est tirée d’un autre ouvrage œuvre du poète persan Nizami (douzième siècle), le Khamsa (le Quintet), composé de cinq poèmes épiques dont l’un, le Livre d’Alexandre (Iskandar-nama), raconte les exploits mythiques de ce roi de Macédoine, conquérant du monde jusqu’à l’Indus. Pétri de culture grecque, ne s’exprimant qu’en grec (sauf lors de ses grosses colères), Alexandre s’appliquait à démontrer qu’il n’était pas un barbare soumettant la Grèce, mais un Grec unifiant la Grèce et soumettant le monde à la culture grecque. Et les portraits que nous avons de lui en sculpture nous montrent sans conteste un Européen, ce qui est normal puisque son père Philippe II était macédonien et que sa mère Olympias était épirote (nous avons vu qu’elle était de Ioannina, cf. mon blog à la date du 19 décembre 2010). Mais ici il n’est pas douteux qu’Alexandre est face aux sept sages, c’est donc lui qui a ce visage asiatique et qui porte ces vêtements orientaux. Il est significatif que dans ce livre à la gloire de la Perse et de ses héros, Alexandre n’apparaisse pas comme l’étranger venu conquérir le pays, mais comme le natif ayant annexé le reste du monde, y compris la Grèce. Juste en face de lui, c’est Aristote, mais il est intéressant aussi de noter que les sages viennent de divers pays, certains ayant un type européen, d’autres un type asiatique, et l’un d’entre eux ayant la peau noire.
 
761f4 Assiettes de Kütahya (2de moitié 18e s.)
 
Les Arméniens de Kütahya se sont spécialisés dès le seizième siècle dans le travail de la céramique, semblable à celle d’Iznik (Nicée) et lorsque les fabriques d’Iznik ont fermé, au dix-huitième siècle, cela a permis à Kütahya d’atteindre à cette époque son apogée. Dès 1718, pour la restauration de l’église du Saint Sépulcre, les céramistes arméniens se voient commander les carrelages, puis sont venues nombre d’autres commandes pour le revêtement des murs de mosquées et d’églises. Ne se limitant pas aux carreaux, les potiers ont fabriqué beaucoup d’objets domestiques d’usage quotidien, tasses à café, flacons à eau de rose, porte-plume, salières ou encore, comme sur cette photo, assiettes. Les assiettes ci-dessus datent de la seconde moitié du dix-huitième siècle et représentent des habitants de Constantinople dans leurs vêtements traditionnels. Sur les marchés de la ville, ce type de personnages typiques peints dans des assiettes ou dessinés sur papier étaient très recherchés par des acheteurs européens qui les reproduisaient dans des livres ou des revues, les lecteurs occidentaux étant très friands de cet exotisme. Cet exotisme est encore plus marqué sur l’assiette de droite, représentant un vendeur ambulant d’abats.
 
761g1 Bénaki islamique, porte Qajar (Iran, fin 19e-début
 
Cette photo montre un panneau de porte en laque avec application de sujets en plâtre de style Qajar (dynastie qui a régné sur l’Iran de 1779 à 1924), et datée de la fin du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième, représentant des scènes de cour.
 
761g2 Panneau carrelage, scène de cour (Iran, 19e s.)
 
Détail d’un grand panneau de carrelage iranien du dix-neuvième siècle montrant des scènes de fête à la cour. Il est dit "à la cour", et non pas "au sérail". En Iran, aujourd’hui, les femmes portent la burqa. Dans ce même pays fidèle à la même religion, les femmes de ces panneaux ne cachent même pas leurs cheveux alors que rien n’indique que dans cette fête il n’y a pas d’hommes. Ce n’est pas seulement pour cela que j’ai choisi de terminer sur cette image, c’est aussi parce que je trouve le dessin plein de grâce.
Par Thierry Jamard
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Mercredi 25 avril 2012 3 25 /04 /Avr /2012 06:26
Malgré tout le temps où nous avons été à Athènes lors de nos divers passages entre deux voyages en province ou dans les îles, le quartier du Céramique est l’un des sites importants que nous n’avons pas encore visités. Il y a beaucoup à voir, site et musée, aussi cela a-t-il justifié deux visites, le mardi 4 et le vendredi 28 octobre. Comme son nom peut le laisser penser, le Céramique est le quartier des potiers, ceux qui ont façonné et peint les fameux vases attiques.
 
Ce lieu a d’abord été choisi, dès l’Âge du Bronze, pour y placer quelques tombes, les premières. À partir du moment où s’est éteinte la civilisation mycénienne, dans les années 1100 à 1000 avant Jésus-Christ, c’est devenu clairement, officiellement, un cimetière en évolution constante, il y a eu de plus en plus de tombes à l’époque Géométrique (de 1000 à 700), à l’époque Archaïque (de 700 à 480), et pour les plus riches on a élevé des monuments.
 
762a1a Céramique, Athènes, mur de Thémistocle
 
762a1b Céramique, Athènes, mur de Thémistocle
 
762a1c Céramique, Athènes, mur de Thémistocle
 
À la suite des Guerres Médiques, Thémistocle a fait construire en 478 le mur qui porte son nom et qui enclôt la cité. Il mesure environ 6,5 kilomètres de long, il était épais de 2,5 mètres et, sur une base de pierre, il était construit en brique crue et atteignait une hauteur totale de sept ou huit mètres. Un fossé était destiné à en rendre l’accès plus difficile. Ce mur a une histoire de plus de mille ans au cours de laquelle il a subi des réparations, sans que son tracé ni ses bases soient modifiés. En 420 après les destructions dues à la Guerre du Péloponnèse, en 394 sous Conon, stratège athénien, pour réparer les dégâts causés par les Spartiates, vers 307 au moment des guerres de Macédoine.
 
762a1d Céramique, Athènes, mur de Thémistocle
 
À cette époque, on a construit un second mur intérieur, et l’espace entre les deux a servi de chemin de ronde. En 86, Sylla entre dans Athènes par le Céramique et détruit le mur mais, comme s’instaure alors la Pax Romana, la Paix Romaine, on ne le répare pas. En revanche, en 267 de notre ère, les incursions barbares des Héruliens justifient une rénovation du vieux mur. Une dernière rénovation a lieu vers 550 sous Justinien (empereur de Byzance, 527-565). Par ce mur, le quartier du Céramique s’était trouvé coupé en deux, la partie interne étant vouée au développement urbain, la partie hors les murs n’étant plus qu’un cimetière de part et d’autre de chacune des deux routes qui la traversaient.
 
Les fouilles, commencées en 1863 et qui se poursuivent aujourd’hui, mettent au jour le niveau que nous visitons, après déblai de 8 à 9 mètres d’alluvions
 
762a2 Athènes, le Céramique (en reconstitution) IMG 8375
 
762a3 Céramique, Athènes, Dipylon
 
762a4 Céramique, Athènes, Dipylon
 
C’est au Céramique que se trouvent les deux principales portes d’Athènes. La première est la Porte Sacrée ouvrant sur la Voie Sacrée qui mène vers les Mystères d’Eleusis à une vingtaine de kilomètres (cf. mon article en date du 23 août). L’autre, le Dipylon, est la porte la plus grande et la plus majestueuse d’Athènes. C’est par là que passe la route qui mène à l’Académie où Platon avait ses disciples, c’est aussi le lieu de rassemblement de la procession des Panathénées avant de monter à l’Acropole. Ci-dessus, d’abord, une reconstitution de ce que fut le Céramique à l’époque classique. En plein centre du dessin, ce grand quadrilatère est le Pompeion, dont je vais parler dans un instant. Accolé sur sa droite, c’est le Dipylon derrière lequel part le Dromos, nom donné à la route de l’Académie. La troisième photo ci-dessus donne une idée de ce à quoi ressemblait le Dipylon, en haut vu depuis la route, en bas vu depuis la ville. La deuxième photo montre ce qui reste du Dipylon aujourd’hui. Pas grand-chose.
 
762b1 Athènes, quartier du Céramique, le Pompeion
 
762b2 Athènes, quartier du Céramique, côté du Pompeion
 
J’ai évoqué tout à l’heure le Pompeion. Le voilà. Avec ses 70 mètres sur 30, il a été construit aux alentours de 400 avant Jésus-Christ, détruit en 86 avant Jésus-Christ par les Romains lors d’une incursion dans Athènes, puis sur ses ruines ont été reconstruits des bâtiments au deuxième siècle de notre ère, puis une autre fois vers 400. Le peuple s’y réunissait pour les fêtes publiques, mais c’est aussi là que l‘on stockait le matériel nécessaire pour la célébration des Panathénées ainsi que les offrandes, et sa cour centrale bordée de portiques voyait les participants se rassembler, se préparer et se mettre en ordre pour la procession. Mais ces Panathénées n’ayant lieu que tous les quatre ans, le bâtiment avait aussi, entre temps, un autre usage. Il semble qu’il ait servi de gymnase, c’est-à-dire de lieu destiné à la fois au sport et à l’étude, puisque l’on sait que le sport fait partie intégrante de la formation. Ainsi les salles ouvrant sur le portique de la cour centrale servaient les unes de vestiaires, d’autres de salles de sport, de salles de bains, de salles de réunion, de salles de conférences, de bibliothèques, etc. C’est pour ces raisons culturelles que, nous disent les auteurs anciens qui l’ont décrit, s’y trouvait une statue en bronze de Socrate, œuvre de l’illustre Lysippe, ainsi que des peintures représentant Isocrate et des poètes comiques. Diogène, paraît-il, quittait son tonneau pour fréquenter le Pompeion.
 
762b3 Céramique, Athènes, la rivière Eridanos
 
La rivière qui traversait Athènes est l’Éridanos. Aujourd’hui, ce n’est guère qu’un étroit fossé à sec. Sur le dessin de reconstitution de l’ancien Céramique, que j’ai montré plus haut, c’est cette rivière qui est représentée en sombre sur le flanc gauche du Pompeion. Elle passait sous cette arche de la photo ci-dessus et sortait de la ville à côté de la Porte Sacrée, puis longeait la Voie Sacrée. Le dessin montre assez bien, malgré sa petite taille, le mur de Thémistocle, la rivière et la porte, ainsi que la Voie Sacrée beaucoup plus étroite que le Dromos.
 
762c1 Athènes, cimetière du Céramique, le Dromos
 
Ressortons de la ville. On voit ici le Dromos qui, en 1600 mètres, menait à l’Académie de Platon. C’était une voie qui revêtait un caractère très officiel parce que sur ses rives étaient enterrés les Athéniens qui s'étaient illustrés, sur le plan politique, militaire ou autre. Parmi eux, Périclès, Thrasybule, Clisthène, Lycurgue… Au début du Dromos, une place carrée de quarante mètres de côté permettait aux Athéniens de se rassembler pour célébrer leurs morts avec jeux funèbres et beaux discours. C’est là que Périclès, en 430 avant Jésus-Christ, prononça sa célèbre oraison funèbre sur le premier soldat mort de la Guerre du Péloponnèse. Jusqu’à présent, les fouilles n’ont mis au jour que la rive ouest de la route.
 
762c2 soldats lacédémoniens trouvés au Céramique
 
Le long de ce Dromos se trouvait, entre autres monuments, celui que les Athéniens avaient élevé aux Lacédémoniens tombés en 403 avant Jésus-Christ, époque à laquelle Thrasybule avait œuvré pour rétablir la démocratie contre les oligarques. Or en 1914-1915, des soldats creusant une tranchée dans ce secteur ont mis au jour, par hasard, les squelettes qui ont pu être identifiés avec certitude comme appartenant à des officiers Lacédémoniens tombés en combattant aux côtés de Thrasybule pour mettre un terme au pouvoir des Trente Tyrans. Une plaque de marbre indique le nom de deux d’entre eux, Chairon et Thibrachos, qui sont par ailleurs connus parce que cités par Xénophon. Un troisième a été identifié avec une quasi certitude comme étant celui du champion olympique Lakratès. Ma photo, bien sûr, n’est que la copie de la photo qui apparaît sur une plaque posée à cet endroit du Céramique.
 
762c3 Athènes, cimetière du Céramique, rue des Tombes
 
762c4 Athènes, cimetière du Céramique, rue des Tombes
 
762c5 Athènes, cimetière du Céramique
 
Mais c’est le long de la Voie Sacrée que se pressent les tombes les plus nombreuses, de personnages certes moins célèbres, mais elles sont pour un grand nombre d’entre elles en bon état et ornées de façon intéressante. Je me contente d’en montrer deux ici. Les belles sculptures qui ornaient ces tombes ont été transportées au musée situé sur le site même et remplacées in situ par des copies. C’est le cas pour le taureau de ma seconde photo ci-dessus, dont l’original, objet de ma troisième photo, est au musée.
 
762d1 Athènes, Céramique, tombe d'Ampharètè et son peti
 
Passons donc au musée. Partout, nous avons vu des stèles funéraires, je me limiterai donc à en montrer une seule ici datée de 430-420 avant Jésus-Christ, trouvée près de la Voie Sacrée, qui porte une inscription touchante. C’est une grand-mère et sa petite-fille ou son petit-fils, seule la représentation pourrait aider à déterminer le sexe de l’enfant (mais j’avoue, même en observant l’image avec attention, rester dans le doute) parce que pour les bébés il n’y a ni masculin ni féminin, la langue grecque utilise le genre neutre, ce qui fait que le texte gravé n’est d’aucun secours dans ce domaine. D’une part, sur la corniche on a le nom de la défunte, Ampharètè, et d’autre part sur l’épistyle est gravée une épigramme qui dit "Je porte ici l’enfant chéri de ma fille, que j’ai porté sur mes genoux quand nous étions vivantes et voyions la lumière du soleil, et maintenant, morte, je le porte mort".
 
762d2 Athènes, Céramique, près de la Porte Sacrée
 
Près de la Porte Sacrée se trouvait une tombe ornée de ce beau lion archaïque daté 590-580 avant Jésus-Christ.
 
762e1 Athènes, Céramique, guerriers et lion
 
762e2 Athènes, Céramique, guerrier retenant des chevaux
 
762e3 Jeune fille sur un char traîné par des cerfs
 
Ce musée nous montre encore une multitude de céramiques, mais la créativité des Grecs est telle que l’on est toujours surpris par des sujets nouveaux, traités de façon originale et esthétique. En voici trois. Sur la première photo, on voit ce que la légende du musée appelle un trépied de céramique (moi je compte quatre pieds, mais ils ont dû être comptés par des économistes grecs, dont on sait qu’ils ne sont pas très bons en calcul). Des guerriers y affrontent des lions (740-730 avant Jésus-Christ). La coupe de la seconde photo est un tout petit peu plus ancienne, 750-740, et représente un guerrier retenant deux chevaux. Ce qui est remarquable, c’est qu’il ne s’agit pas de dessins involontairement naïfs, mais de véritables stylisations du sujet. En revanche, en s’avançant jusqu’en 430-420 avant Jésus-Christ, soit en pleine époque grecque classique, plus de trois siècles plus tard, la cruche à figures rouges de la dernière photo adopte un trait réaliste sur un sujet de fantaisie, une jeune fille montée sur un char traîné par des cerfs.
 
762e4 Athènes, Céramique, scène... intime
 
Dans l’Antiquité, qu’elle soit grecque ou, plus tard, romaine, l’on n’avait pas au corps la relation qui a été introduite par le christianisme. La nudité était naturelle. Les athlètes grecs étaient nus lors de l’entraînement et des compétitions. Il en découle une autre approche de l’usage qui est fait du corps dans l’hygiène et dans la sexualité. Les vestiaires étaient situés à l’entrée des thermes et l’on allait nu du bain chaud au bain froid, du bain de vapeur à la salle de sport ou de massage. Les latrines publiques, à Rome, consistaient en une série de trous dans un banc de pierre et elles se transformaient en salon où l’on cause avec son voisin dans cette situation totalement naturelle. Et c’est ainsi que les scènes sexuelles sur les poteries, les fresques ou en sculpture pouvaient relever de l’érotisme mais jamais de la pornographie, car le concept même de pornographie n’existait pas. Je publie cette photo d’un vase des alentours de 440 avant Jésus-Christ parce que je trouve cela amusant, et surtout parce que cela me donne l’occasion de parler de ce sujet important pour comprendre la mentalité et la vie des hommes et des femmes de l’Antiquité, mais cela m’horripile de voir dans les boutiques de souvenirs des cartes postales ne représentant que ce genre de scènes, des statuettes ithyphalliques, des livres traduits dans toutes les langues sur la sexualité à Rome ou à Athènes, parce que cela donne au touriste de passage, qui en a une interprétation moderne, une image totalement fausse au sujet de ces cochons de Grecs qui ne pensaient qu’à "ça".
 
762e5 Athènes, Céramique, poterie attique blanche
 
Les vases à fond blanc sont beaucoup plus rares que les vases à figures noires ou à figures rouges (les seconds ayant succédé aux premiers). Ils sont le propre d’une petite production de l’Attique, en parallèle avec les vases à figures rouges, ou avec la transition des figures noires aux figures rouges. Parmi les deux que je présente ci-dessus, celui de droite est plus ancien (500-490 avant Jésus-Christ) que celui de gauche (450-400 avant Jésus-Christ).
 
762f1 Athènes, musée du Céramique, table de jeu avec qua
 
La photo ci-dessus montre une table de jeu miniature, extrêmement restaurée puisque les parties plus claires, largement majoritaires, sont l’ajout moderne pour faire tenir ensemble les rares fragments anciens. Aux quatre angles se trouvent des figurines de pleureuses. Devant la table, est présenté un dé, qui a été trouvé auprès d’elle, et l’on voit qu’il est en tous points comparable à un dé d’aujourd’hui. L’ensemble provient d’une tombe de 500 avant Jésus-Christ.
 
762f2 Athènes, musée du Céramique, bijoux en or
 
Ces bijoux sont beaucoup plus récents puisqu’ils sont d’époque hellénistique, du second siècle avant Jésus-Christ. La paire de boucles d’oreilles du premier plan est finement travaillée. Au second plan il s’agit aussi d’une boucle d’oreille dont la jumelle est perdue. Elle est ornée d’une perle de cornaline.
 
762f3 Athènes, musée du Céramique, semelles de sandales
 
Ces semelles de sandales en cuir datent de 375-350 avant Jésus-Christ. Sur le pourtour étaient fixés des crochets de bronze auxquels on attachait les lacets.
 
762g1 Athènes, musée du Céramique, boîte et figurine de
 
Cette petite figurine de plomb, au fond d’une boîte en plomb également, remonte à 420-410 avant Jésus-Christ. Une inscription donne des noms d’adversaires au tribunal, puis "ainsi que toute autre personne qui serait un co-accusé ou un témoin en leur faveur". Je me demande s’il ne s’agissait pas de jeter un sort à ces adversaires.
 
762g2 Plaque d'argent représentant Astarté
 
762g3 Athènes, musée du Céramique, pendentif amulette re
 
Ces deux plaques sont en argent. La première représente Astarté, cette déesse du proche Orient invoquée pour la fécondité dont le nom serait, selon certains, à l’origine de celui d’Aphrodite par déformation, et date du cinquième siècle avant Jésus-Christ. La seconde plaque porte un anneau, elle était destinée à être portée en pendentif comme amulette. Elle date de 380-370 avant Jésus-Christ et représente Aphrodite en Étoile du Soir (autrement dit notre planète Vénus) au milieu des étoiles, avec l’Amour qui volette au-dessus d’elle.
 
Un peu partout en Grèce et ailleurs, ce sont les tombes qui ont le mieux protégé les objets de l’Antiquité, celles du moins qui n’ont pas été violées pour y dérober les objets précieux ou pour profaner la mémoire des morts en châtiment des vivants. On comprend alors pourquoi une grande nécropole comme le cimetière du Céramique, utilisé depuis les temps mycéniens jusqu’à l’époque impériale romaine et même encore à l’époque paléochrétienne, peut receler des trésors couvrant une longue période de plus de deux mille ans. Voilà pourquoi ce musée est si passionnant.
Par Thierry Jamard
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Dimanche 22 avril 2012 7 22 /04 /Avr /2012 20:32
760a1 départ de Milos
 
760a2 départ de Milos
 
760a3 en mer
 
Nous avons quitté Milos en début d’après-midi. L’île a la forme d’un anneau avec une ouverture relativement étroite, et le port d’Adamas est à l’intérieur de l’anneau, sur la côte à l’est. Nous longeons donc assez longtemps la côte avant de sortir vers la haute mer. On voit ces originaux garages à bateaux, en ligne au pied de la colline, puis la rangée de bâtiments qui escaladent le Kastro jusqu’à l’église au sommet. Ensuite, parce que la mer était noire et se soulevait en prismes brillants comme de l’acier, je me suis amusé à faire la troisième photo.
 
760b île de Sifnos, Kamares
 
Le ferry aborde au port de Kamares, une petite localité au bord d’une grande plage de sable, et une pléthore de bars et restaurants. Il y a bien un camping, mais son entrée officielle passe sous une arche étroite et basse. Les campeurs viennent ici avec une tente, sans voiture et encore moins de camping-car, nous dit-on. Il y a bien, un peu plus loin, un portail, mais puisque personne ne l’emprunte les ouvriers venus faire des travaux ont choisi cet endroit pour faire déverser le camion de sable destiné à faire leur ciment. Mais, juste en face de l’arche de l’entrée, le parking est vaste, et nous pourrons utiliser tous les sanitaires du camping autant que nous voudrons pour la somme que nous voulons, mais un Euro par jour sera très bien, nous dit-on… Nous sommes plus près des douches que si nous étions au fond du camping, et sauf lorsque nous sommes en camping sauvage jamais nous n’avons payé si peu cher !
 
760c1 Apollonia (île de Sifnos), église de la Vierge Port
 
760c2 Apollonia (île de Sifnos), église de la Vierge Port
 
L’île a été habitée depuis des temps très anciens, mais avec de curieuses éclipses. Sur une colline (où aujourd’hui s’élève une église dédiée à Saint André), dans le sud de l’île, à mi-distance de la côte est et de la côte ouest, les Mycéniens ont construit au treizième siècle avant Jésus-Christ une acropole fortifiée. Et puis dans la première moitié du douzième siècle les traces d’un habitat disparaissent, l’endroit est abandonné. Après un long sommeil, des maisons apparaissent au début de la seconde moitié du huitième siècle avant Jésus-Christ et la muraille qui, semble-t-il, était encore en assez bon état, subit les nécessaires réparations, mais à la fin de ce même huitième siècle les maisons sont abandonnées. Le lieu est de nouveau habité à l’époque classique jusqu’à la jonction entre le cinquième et le quatrième siècles. Il apparaît donc que chaque fois que la colline de Saint André a été habitée, cela n’a duré que quelques dizaines d’années. Curieux. Nous ne nous y sommes pas rendus. En revanche, nous sommes allés plusieurs fois à Apollonia, la capitale de l’île, dans les terres mais plutôt à l’est, alors que le port est sur la côte ouest de l’île. L’église ci-dessus, située dans Apollonia, est dédiée à la Panagia Ouranophora (la Vierge qui porte le Ciel). Je ne connaissais pas ce qualificatif. Ce que je connais, c’est "Porte du Ciel" (Ave, Maris Stella, Dei mater alma, atque semper virgo, felix cœli porta, cantique latin qui signifie Salut, Étoile de la Mer, mère nourricière de Dieu, et toujours vierge, heureuse porte du ciel). Au-dessus du portail on voit saint Georges à gauche et une Vierge à l’Enfant à droite.
 
760c3 Apollonia (île de Sifnos)
 
760c4 Apollonia (île de Sifnos), églie des Taxiarques, 16
 
En Grèce, je l’ai déjà souvent dit et montré, les églises fleurissent dans le paysage comme les pâquerettes dans le gazon au printemps. Il y en a partout. Mais à Apollonia, je crois que la densité de la ville en églises, grandes, belles, imposantes, bat des records. Ci-dessus, la cathédrale et l’église des Taxiarques (datée 1650).
 
760c5 Apollonia (île de Sifnos)
 
760c6 Apollonia (île de Sifnos)
 
760c7 Apollonia (île de Sifnos)
 
La place centrale d’Apollonia est traditionnelle des Cyclades, ce qui constitue une originalité, mais parmi les Cyclades Sifnos a sa propre personnalité dès que l’on s’éloigne un peu du centre. Notamment, le bleu des huisseries est généralement plus clair que dans les autres îles. Ci-dessus, la première photo montre un curieux et bien dangereux escalier d’accès à la terrasse, constitué de pierres saillantes du mur, fort peu saillantes, et très espacées. Sur la deuxième photo, cette porte bleu clair et, à côté, cet escalier métallique en colimaçon peint en vert, s’harmonisent très bien. Dès que je les ai vus j’ai eu envie de les photographier. Le décor est tout simple mais intéressant. Quant à la troisième photo, elle montre que nous sommes bien en Grèce. Puisque le pays, îles et continent, n’est que montagnes, si l’on trouve une ville sans escaliers c’est que l’on n’est pas en Grèce. J’exagère, bien sûr, mais les villes sans escaliers sont quand même peu nombreuses. Et ici, cette rue a un cachet qui lui est propre.
 
760d1 Vue du Kastro de l'île de Sifnos
 
760d2 Vue du Kastro de l'île de Sifnos
 
Nous nous sommes aussi rendus au Kastro, situé tout à l’est, et qui surplombe d’un côté les collines environnantes et cette petite église, et de l’autre, de très haut, la mer avec ce promontoire et sa chapelle. C’est à l’époque géométrique, au huitième siècle, simultanément avec le premier renouveau de Saint André, que ce Kastro voit construire ses premières maisons. Mais ici la vie ne connaîtra pas d’interruptions.
 
760d3 Vieux rempart du kastro de Sifnos (Cyclade de l'ouest
 
On peut voir, lorsqu’on suit le chemin de ronde, une assez longue portion de la muraille qui enserrait la ville dans l’Antiquité et qui a été assez solide pour parvenir assez haute jusqu’à nous, au prix de réparations mineures.
 
760d4 Kastro de l'île de Sifnos
 
760d5 Kastro de l'île de Sifnos
 
Ici encore, on voit des maisons bien originales, comme sur la première photo où, pour accéder à la porte arrière, côté jardin, on doit passer par un chemin si étroit par endroits que l’on ne pourrait s'y arrêter en posant les deux pieds l’un à côté de l’autre, et bien sûr à gauche il y a un mur et à droite c’est le vide… Sur la façade de la maison de ma deuxième photo a été installé un lavoir. Il est plus distrayant de laver son linge en discutant avec les voisines, et de se tenir au courant de qui passe dans la rue.
 
760d6 Kastro de l'île de Sifnos
 
760d7 Kastro de l'île de Sifnos
 
760d8 Kastro de l'île de Sifnos
 
Encore quelques vues de ce Kastro si beau et si original tout à la fois. Parmi nos diverses visites dans les Cyclades, nous avons vu des îles plus riches d’antiquités (Délos, Kéa, Naxos entre autres), des îles où la nature était plus surprenante (le volcan de Santorin, les roches blanches de Milos), mais j’ai particulièrement aimé la forte personnalité de Sifnos et le charme de ses rues.
 
760e1 dans une rue du Kastro de l'île de Sifnos
 
760e2 Kastro de l'île de Sifnos,sur le mur d'une maison
 
En plusieurs endroits, dans les rues du Kastro, des sarcophages anciens ont été déposés, à titre d’ornement je suppose. Celui de ma photo ci-dessus comporte à la base un trou qui laisse penser qu’il a été transformé en vasque de fontaine à une certaine époque. Et je voudrais finir notre petite visite avec cette plaque amusante scellée dans le mur d’une maison. En haut, entre un K et un B (dans l’alphabet grec moderne c’est un "Vita", lettre V) il y a un 5 plus petit, et des signes qui n’appartiennent pas à l’alphabet grec et que je suis incapable de déchiffrer. Sur le côté gauche, une date, 1819, alors que cette plaque de marbre semble beaucoup plus ancienne. En-dessous, je lis "Ioannou". Pour attraper un oiseau perché sur une colonne, un chat ou un petit chien, je ne sais, renverse la colonne.
 
760f1 Kamares (Sifnos), Ristorante italiano da Claudio
 
760f2 Kamares (île de Sifnos), devant chez Da Claudio
 
Je n’ajouterai rien à notre plaisante visite de cette île, mais je voudrais faire mention du moment agréable que nous avons passé en dînant, au port de Kamares, au restaurant pizzeria Da Claudio (ce n’est certes pas typiquement grec, mais nous qui vivons en Grèce depuis près d’un an ne sommes pas tenus de nous limiter aux spécialités locales). Nous avons assez longuement discuté avec les patrons, avec l’équipe, des gens sympathiques, ouverts et pleins d’humour, comme en témoigne le panonceau qu’ils ont posé devant leur terrasse pour éviter que les voitures ne bouchent la vue de leurs clients. Et comme nous y avons bien mangé pour un prix très raisonnable, ils méritent qu’on les mentionne. D’ailleurs, les choses sont claires : sur une grande ardoise, dans la rue, ils annoncent en langue italienne "On ne peut bien penser, bien aimer, bien dormir si l’on n’a pas bien mangé".
Par Thierry Jamard
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Dimanche 22 avril 2012 7 22 /04 /Avr /2012 19:44
759a1 Phyropotamos
 
759a2 Phyropotamos
 
759a3 Phyropotamos
 
Dans mon dernier article, je parlais des musées et sites antiques de l’île de Milos. Aujourd’hui, ce seront les sites naturels et les mines. Commençons par la bourgade de Phyropotamos qui se love entre les grosses roches blanches et la mer.
 
759b1 Mandrakia
 
759b2 Mandrakia
 
Un peu partout sur la côte, la montagne tombe directement dans la mer. Les garages à bateaux sont alors directement creusés dans la roche, ils sont troglodytes. Ici, ce village est Mandrakia.
 
759c1a île de Milos, Voudia, embarquement du minerai
 
759c1b île de Milos, Voudia, exploitation de bentonite
 
Mais venons-en aux mines, qui sont la première activité de Milos. Cette île d’origine volcanique (le volcanisme y a commencé il y a 3,5 millions d’années et la dernière éruption a eu lieu il y a environ 90 000 ans) recèle dans son sous-sol toutes sortes de minéraux utiles à l’industrie dans de nombreux domaines. Aussi l’île est-elle éventrée pour en extraire les richesses que l’on exporte ensuite vers le continent, en Grèce et dans bien d’autres pays. Nous sommes allés voir quelques unes de ces mines à ciel ouvert, comme (ci-dessus) celle de Voudia.
 
759c2a île de Milos, mine d'Agrilies
 
759c2b île de Milos (Cyclade), mine d'Agrilies
 
Passons à la mine d’Agrilies, une exploitation gigantesque à ciel ouvert de plusieurs minéraux différents. Lorsque j’étais au Chili, on disait que Chuquicamata était la plus grande mine à ciel ouvert, et ici on dit que c’est Agrilies. Ou bien, en vingt-cinq ans, la mine chilienne a été surpassée, ou bien c’est la plus grande pour le cuivre, et ici c’est pour plusieurs minéraux différents. Je ne dispose d’indications ni pour la surface, ni pour la profondeur.
 
759c2c île de Milos (Cyclade), mine d'Agrilies
 
759c2d île de Milos (Cyclade), mine d'Agrilies
 
759c2e île de Milos (Cyclade), mine d'Agrilies
 
Le plus surprenant, ici, outre l’immensité de l’excavation, c’est précisément cette variété des minéraux qui donne au sol des couleurs différentes, et très prononcées. J’ai même cru que l’on célébrait la France, bleu, blanc, rouge, mais les bandes sont horizontales, il faudrait me coucher sur le flanc droit pour les voir verticales dans le bon ordre. Pour un Néerlandais, il suffit de faire le poirier. Mais sur les deux pieds, je ne connais pas.
 
759c2f île de Milos (Cyclade), mine d'Agrilies
 
759c2g île de Milos (Cyclade), mine d'Agrilies
 
Sur la photo du haut, on se rend compte de l’ampleur de cette mine multicolore, avec ses lacs artificiels. C’est impressionnant et cela possède une certaine beauté, mais on ne peut oublier que cela a détruit le paysage naturel. On n’exploite plus l’un des versants, ce qui nous a permis de cheminer sur l’une des terrasses pour prendre les photos d’en face.
 
759c3a île de Milos, mine de soufre abandonnée de Paliore
 
759c3b île de Milos, mine de soufre abandonnée de Paliore
 
Plus loin, c’est Palioremma, une mine de soufre abandonnée. Elle a été exploitée de 1862 à 1958, mais depuis on a trouvé des méthodes moins coûteuses pour se procurer du soufre. Ces ouvertures maçonnées dans le mur de roche, je me demande si ce ne seraient pas, par hasard, des pièces troglodytiques où les ouvriers de la mine pouvaient loger. Il n’y a personne, sur place, à qui poser la question.
 
759c3c île de Milos, mine de soufre abandonnée de Paliore
 
Aux abords de la mine, la roche est par endroits teintée de taches jaunes, et au sol les cailloux sont souvent jaunes. Il reste donc bien des traces de soufre. Nous n’avons pas pénétré dans la mine elle-même, où les parois sont dangereuses, mais là où nous étions, quand on ramasse ces petits cailloux on se rend compte qu’ils sont seulement recouverts d’une fine couche de soufre. Sans doute est-ce ce qui a coulé des camions qui le transportaient. Je n’ai pas passé ma journée à quatre pattes, mais je n’ai guère trouvé, en quelques minutes, que deux ou trois cristaux de soufre.
 
759c3d île de Milos, mine de soufre abandonnée de Paliore
 
759c3e île de Milos, mine de soufre abandonnée de Paliore
 
759c3f île de Milos, mine de soufre abandonnée de Paliore
 
La mine elle-même, avec ses installations abandonnées, se trouve au bord de la mer. Ces ruines sont affreuses au milieu d’un paysage grandiose. Mais je sais bien que les finances publiques de la Grèce ne lui permettent pas actuellement d’investir dans une réhabilitation du paysage, là où l’accès à la mer est trop difficile pour que les touristes puissent affluer avec leur argent.
 
759d1 marais salants sur l'île de Milos
 
759d2 marais salants sur l'île de Milos
 
Autre ressource de l’île de Milos, le sel. En effet, la côte près du port d’Adamas est plate et inondable par la mer, elle se prête donc bien à l’installation de ces marais salants. Et cela a l’avantage de ne pas massacrer le paysage.
 
759e1 île de Milos (Cyclade), musée de la mine
 
À la sortie d’Adamas en direction du camping, nous passons à chaque fois devant ce musée de la mine. Après avoir visité ces sites miniers, nous pensons qu’un petit tour dans ce musée peut être instructif. Sur le trottoir, devant l’entrée, il y a déjà quelques vieilles machines et wagonnets, mais on peut supposer qu’à l’intérieur il y a plus et mieux. Et en effet, nous n’avons pas été déçus, loin de là.
 
759e2 île de Milos (Cyclade), musée de la mine
 
Au rez-de-chaussée est retracée la vie dans la mine, dans le passé et aujourd’hui, vêtements, accessoires, matériels. D’autres machines, comme celles de l’extérieur, complètent la présentation.
 
759e3 île de Milos (Cyclade), musée de la mine, poisson f
 
759e4 île de Milos (Cyclade), musée de la mine, obsidienn
 
759e5 île de Milos, musée de la mine, tuf volcanique (lav
 
759e6 île de Milos (Cyclade), musée de la mine, divers mi
 
Ce qui est montré à l’étage est plus technique, mais présenté de façon très pédagogique, de sorte que c’est, en fait, plus intéressant. Il y a d’abord des échantillons de roches et de minerais. Ci-dessus, la première photo montre un poisson fossile, car les laves ont coulé sur la mer là où, près de la côte, elle était peu profonde, et en se pétrifiant ces laves ont renfermé des animaux marins. Sur la seconde on voit des lames d’obsidienne formées par un magma acide et épais, au pléistocène inférieur (entre 2,5 millions d’années et sept cent quatre-vingt mille ans). C’est une roche vitrifiée contenant presque 70% de dioxyde de silicium, le composant de l’améthyste et du quartz, à quoi s’ajoutent des oxydes de fer, de manganèse et quelques autres oxydes. Du fait de l’excellent tranchant des arêtes d’éclats d’obsidienne, ce minéral a été très utilisé au néolithique comme pointes de flèches ou comme lames, exporté parfois très loin des lieux d’extraction. La troisième photo montre un bloc de tuf volcanique, cendre de l’éruption pétrifiée. Sur la table de la quatrième photo sont présentés divers minéraux parmi lesquels il n’est pas nécessaire d’être un grand spécialiste pour reconnaître le soufre, d’un jaune si vif.
 
759e7 île de Milos, musée de la mine, perlite utilisée c
 
759e8 île de Milos, musée de la mine, un usage de la perl
 
L’île fournit un grand nombre de minéraux et, pour chacun d’entre eux, une ou deux vitrines expliquent comment on les traite et à quoi on les utilise. Je ne montre ici qu’un exemple concernant la perlite, un matériau produit par le refroidissement brutal, au contact de la mer, de la lave qui emprisonne de l’eau dans sa masse, ce qui lui donne l’aptitude physique à l’expansion lorsqu’elle est portée à une température comprise entre 800 et 950 degrés. L’eau emprisonnée s’évapore alors, et la perlite augmente de 10 à 20 fois son volume, sa densité diminuant d’autant. On obtient alors des granulés blancs très légers. Dans l’exemple ci-dessus, elle est utilisée pour fabriquer des filtres alimentaires (bière, huile, vin) ou pour des plantations (seule ou, pour les cultures de bouturage, mélangée à du terreau et de la vermiculite, autre minéral).
 
759e9 Milos, Musée de la mine, restauration du paysage apr
 
Je disais tout à l’heure les dégâts causés à la nature par l’exploitation des mines et les images que j’ai présentées ici montrent des spectacles grandioses, certes, mais massacrés. Or, dans ce musée, une compagnie minière, S&B Industrial Minerals S.A., occupe les panneaux d’une salle pour dire que, depuis 25 ans, elle se soucie de l’environnement. L’image ci-dessus qu’elle présente sur l’un des panneaux montre l’état de la mine de Chivadolimni à la fin de son exploitation puis après réhabilitation des sols. Il est expliqué que l’on ne trace que les voies d’accès strictement nécessaires, et leur tracé est conçu pour pouvoir s’intégrer par la suite au réseau existant, l’exploitation est menée dans la direction où l’accès est le moins dommageable pour l’écologie et l’esthétique, la terre arable est stockée à part pour être utilisée en fin d’exploitation, les autres déblais servent à remblayer d’autres puits de mines, et la mine actuelle au fur et à mesure de la progression. En fin d’exploitation on remodèle le paysage dans la mesure du possible, on procède aux travaux anti-érosion, on trace des fossés de drainage, on replace en surface la terre arable, on y plante des arbres, des arbustes, une couverture de sol adaptée à la région, on construit les clôtures nécessaires pour protéger le site pendant la période de reprise de la vie, et l’entreprise assure l’irrigation et l’entretien pendant une période minimum de trois à cinq ans. Si c’est vrai (mais est-ce vrai ?) les écologistes doivent supplier cette entreprise d’ouvrir des mines partout pour que le monde soit plus beau. Mais soyons sérieux. Ceux qui s’opposent au nucléaire s’indignent de la caricature qui veut qu’on remplace les centrales nucléaires par le pédalage domestique, ils ne veulent pas de l’énergie éolienne qui produit des ondes nocives et trouble les ondes de télévision, et comme dans bien des pays le soleil ne tape pas suffisamment fort ni assez souvent pour tout alimenter, il va bien falloir rouvrir des mines de charbon quand on sera au bout des ressources mondiales de pétrole.
 
759f1 Sur Milo (une Cyclade de l'ouest)
 
759f2 Sur Milo (une Cyclade de l'ouest)
 
Revenons à la nature naturelle, après la nature créée par l’homme. Si ces chèvres ne sont pas transgéniques, je suis content de les voir en liberté essayer de trouver leur nourriture dans ce paysage plutôt sec. Quand je dis en liberté, cela signifie non seulement que le champ est vaste et qu’elles ne sont pas entravées, mais aussi qu’il n’y a pas de clôture et que, d’ailleurs, quelques unes divaguent sur la route. À la différence des hérissons de Jean Giraudoux qui, dans Électre si je me souviens bien, trouvent toujours plus séduisante la hérissonne qui est de l’autre côté de la route ("Il y a des époques où tous les cent pas vous trouvez un hérisson mort. Ils traversent les routes la nuit, par dizaines, hérissons et hérissonnes qu’ils sont, et ils se font écraser... Vous me direz qu’ils sont idiots, qu’ils pouvaient trouver leur mâle ou leur femelle de ce côté-ci de l’accotement. Je n’y peux rien : l’amour pour les hérissons consiste d’abord à franchir une route..."), quand les chèvres choisissent le bitume elles n’y recherchent apparemment personne, elles s’y couchent ou y restent immobiles. C’est ainsi, mais je le disais aussi, simple prétexte, parce que j’avais envie de citer ce petit passage de Giraudoux que j’adore.
 
759g1 Paysage de l'île de Milo (Cyclade)
 
759g2 Paysage de l'île de Milo (Cyclade)
 
La campagne est belle sur Milos, mais la mer est partout et elle est très belle aussi. Le vent et les vagues ont érodé ces roches pour leur donner des formes extravagantes et avec un peu de vent la mer saute en gerbes d’écume. Ce n’est pas aussi spectaculaire que sur la Côte Sauvage de Quiberon (entre autres. Soyons un peu chauvin), mais c’est superbe.
 
759h1 île de Milos, Sarakiniko
 
Mais le plus extraordinaire, à mon avis (à notre avis à tous les deux), c’est Sarakiniko. Rien que sur cette image, ce mur blanc immaculé rayé de deux bandes marron clair qui se détache sur un ciel bleu limpide, c’est déjà peu commun.
 
759h2 île de Milos, Sarakiniko
 
759h3 île de Milos, Sarakiniko
 
Mais en fait on se trouve dans un paysage tout blanc. Rien de commun avec Étretat ou les falaises de Douvres, ni avec la Portada à Antofagasta (Chili), qui sont des sédiments calcaires, coquillages et arêtes de poissons morts, qui se sont déposés et accumulés pendant des millions d’années jusqu’à ce que la mer baisse de niveau ou que la terre monte, ici au contraire ce sont des roches volcaniques qui ont été crachées, c’est du kaolin très pur, qui broyé finement sert à opacifier et blanchir le papier, et que l’on utilise aussi pour faire du ciment blanc. Heureusement, l’industrie minière ne s’est pas (pas encore…) attaquée à ce site si touristique. Sur ma deuxième photo ci-dessus, on croirait presque qu’il s’agit d’un chemin allant à la plage entre deux dunes de sable. Mais non, le sol ici est bien dur, et les "murs" aussi.
 
759h4a île de Milos, Sarakiniko
 
759h4b île de Milos, Sarakiniko
 
En un endroit de ce très vaste site, la muraille blanche est percée de plusieurs trous. Si l’on s’approche, on se rend compte que l’on peut y pénétrer et que plusieurs galeries, assez courtes, ont été creusées perpendiculairement à la falaise, s’enfonçant sous la colline (la première photo a été prise de l’entrée de l’une de ces galeries en direction du fond), tandis qu’elles sont reliées entre elles par une longue galerie parallèle à la façade (seconde photo). Je n’y ai pas vu de niches ayant pu abriter des corps, ce ne semble donc pas être un cimetière antique, il ne s’y trouve pas de chambres, on n’a donc pas dû y habiter, la forme des couloirs est bien régulière et assez espacée, cela ne donne pas l’impression d’être une ancienne mine de kaolin, je ne comprends pas pourquoi cela a été creusé.
 
759h5 île de Milos, Sarakiniko
 
759h6 île de Milos, Sarakiniko
 
759h7 île de Milos, Sarakiniko
 
Ce site de Sarakiniko est si beau, il est si surprenant, que je ne peux m’empêcher d’en montrer encore trois photos. Je ne peux parler de paysages lunaires, parce que jusqu’à nouvelle information il n’y a pas la mer sur notre satellite, et parce que, n’étant ni Tintin ni Aldrin, je n’y suis pas allé voir pour faire des comparaisons. Mais outre les formes que la mer a sculptées, on peut voir, sur ma troisième photo, l’ampleur du site tout blanc, des baigneurs permettant d’imaginer l’échelle. À mon avis, s’il y a un lieu que le visiteur des Cyclades ne doit manquer sous aucun prétexte, c’est bien celui-là.
 
759i Milos, coucher de soleil près d'Adamantas
 
Partout, mais peut-être plus encore en Grèce qu’ailleurs, les couchers de soleil sont un spectacle somptueux. Mais après Sarakiniko, c’est presque banal… Tant pis, cette photo me servira quand même d’au revoir à l’île de Milos.
Par Thierry Jamard
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