Mercredi 25 avril 2012
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Nous sommes ici en Attique, à une trentaine de kilomètres au sud d’Athènes, non loin de l’aéroport international. La rivière
Érasinos, désormais domestiquée, coulait à travers ce site dans l’Antiquité avant de se jeter dans la mer à moins de deux kilomètres, et les paysans l’utilisaient pour irriguer leurs cultures
car dans cette dernière partie de son cours elle a de l’eau toute l’année, chose rare en été dans cette chaude Attique. La vigne prédomine, mais on trouve également de nombreuses exploitations
de pistachiers, d’oliviers, de figuiers. L’endroit était très marécageux, et même si aujourd’hui il est drainé il reste très intéressant pour la flore et surtout la faune qui s’y développent.
Dans les eaux de l’Érasinos on trouve le vairon, un petit poisson d’eau douce en voie de disparition, le mulet, l’anguille, ainsi que la gambusie qui a été introduite pour lutter contre les
moustiques qui aiment fréquenter les zones marécageuses. En effet, ce petit poisson originaire d’Amérique du Nord se nourrit de larves de moustiques, c’est pourquoi il a été importé par les
pays infestés de ces insectes, surtout pour lutter contre la transmission de la malaria. Hors de l’eau, ce sont la tortue d’eau douce, la grenouille des Balkans, le crapaud vert, ou la
couleuvre à collier (serpent d’eau) qui s’y multiplie en grand nombre mais sans danger pour le touriste parce qu’elle n’est pas venimeuse. De plus, parmi les 170 espèces d’oiseaux recensées,
des oiseaux migrateurs font ici une pause sur leur route, le bihoreau gris et le héron crabier.
Le site est fort bien aménagé pour les amateurs de nature. De place en place, on rencontre des tables sur lesquelles, comme
sur la photo ci-dessus, est représenté un animal, en dessin et en relief, accompagné d’un texte, hélas en langue grecque seulement, mais avec une transcription en braille pour les non voyants.
En outre, on peut presser un bouton, et cela déclenche l’enregistrement du son émis par l’animal concerné, ici les coassements de la grenouille. Les haut-parleurs sont si bien dissimulés, et le
son est si fidèle, que l’on croirait réellement que la grenouille est cachée là dans les herbes près du ruisseau et lorsque, sans que je la voie, Natacha a pressé le bouton correspondant à un
oiseau, j’ai un moment cherché du regard la branche où pouvait bien être perché le volatile. En revanche, pas de bouton pour la couleuvre, ni pour les poissons. Pourquoi ? Ce marécage de
Vravrona et ses alentours sont classés Natura 2000, réseau européen de régions protégées. C’est un "site d’importance communautaire" selon la directive 92/43 de l’Union Européenne pour la
protection des biotopes. Hélas, il arrive que des inconscients viennent rejeter ici, parce que l’espace est vaste et non peuplé, donc discret, des gravats, des encombrants, des ordures. Pêche
et chasse y sont interdites, mais le braconnage, la pêche clandestine, le piégeage d’oiseaux s’y pratiquent trop souvent. Enfin, quoique la rivière soit permanente, des motos et des 4x4
profitent, en été, de l’assèchement de certains espaces pour aller s’y amuser mais provoquent des dégâts considérables. Les autorités rappellent que ne pas dénoncer un délit dont on est témoin
équivaut, légalement, à en être complice, mais bien peu de témoins de ces actes dramatiques pour le biotope se risquent à les dénoncer.
Pour obtenir les vents favorables qui permettront à sa flotte de quitter Aulis où elle est rassemblée et de faire voile vers
Troie afin d’y porter la guerre pour récupérer Hélène séduite par Pâris, fils de Priam le roi de Troie, Agamemnon a dû sacrifier sa fille Iphigénie. Mais il existe une tradition selon laquelle
la déesse Artémis, prise de pitié, aurait substitué au dernier moment une biche sur l'autel à la place d'Iphigénie, et aurait transporté la jeune fille en Tauride, l’actuelle Crimée. La Guerre
de Troie dure dix ans au terme desquels Agamemnon rentre dans son royaume, à Mycènes, où sa femme Clytemnestre l’assassine avec l’aide de son amant Égisthe. Plus tard, Oreste, le dernier fils
d’Agamemnon et Clytemnestre, devenu adulte, revient venger son père en tuant sa mère et l’amant devenu roi. Dans sa tragédie d’Iphigénie en Tauride, Euripide nous dit qu’Iphigénie,
avec son frère Oreste qui doit accomplir cet acte pour se libérer des conséquences morales de son double meurtre, a volé en Tauride une statue sacrée de la déesse qui l’avait sauvée du
sacrifice et est allée lui fonder un sanctuaire et y déposer sa statue de culte ici, à Vravrona comme on dit en grec moderne, à Brauron comme on traduit en français. Des travaux de
consolidation sont en cours sur ce temple, on ne peut y accéder, mais il est bien visible du chemin qui le contourne sur deux côtés. Par la suite, la légende veut qu’Iphigénie ait été enterrée
dans ce sanctuaire, et les Grecs de l’époque classique venaient l’y honorer. Des fouilles récentes ont mis au jour plusieurs sépultures qui, outre celle d’Iphigénie, très hypothétique,
pourraient être celles de prêtresses d’Artémis. Au cinquième siècle avant Jésus-Christ, le toit du tombeau d’Iphigénie s’est effondré et, à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, le
site marécageux du sanctuaire, traversé par l’Erasinos, a été inondé et abandonné.
Les fouilles du site ont commencé en 1946, très difficiles parce que l’eau était partout et qu’il fallait la pomper en
permanence. Même ainsi assaini, le sol restait spongieux. En 1961, on a construit une grande citerne pour collecter l’eau et la diriger vers la mer sans traverser le site. Lors de la
construction de la citerne, on a découvert de nombreuses coupes à boire, ce qui a fait penser à certains que là se déroulaient des repas rituels. Non loin, a été édifié un musée, surprenant
dans ce site peu fréquenté par le tourisme de masse, par son ampleur et sa richesse exceptionnelle, où sont exposés les innombrables objets trouvés lors des fouilles. Il faut dire que, noyé dès
l’époque classique, le sanctuaire a ainsi été protégé des pillages. C’est dans le musée que j’ai pris la photo de ces coupes.
Puisque nous ne pouvons nous approcher du temple et que ces coupes nous ont amenés au musée, poursuivons-en la visite. Ces
intailles, c’est-à-dire ces pierres semi-précieuses gravées en creux, pour la plupart chatons de bagues, permettent d’imprimer leur sceau. Le musée présente, avec chaque pierre, non pas son
empreinte encrée, qui serait à l'envers, mais une représentation graphique, ce qui permet de mieux voir et apprécier le dessin. Un lion, une tête africaine, une truie ou sans doute plutôt une
laie allaitant ses petits. Les sujets sont variés, mais ceux qui ont trait à des animaux sont les plus nombreux, ce qui s’explique par le fait qu’Artémis est une déesse de la nature et de la
fécondité protégeant les animaux sauvages. Mais ce serait une très grave erreur de voir dans ce faciès africain une assimilation raciste aux animaux, car dans cette civilisation grecque on est
bien loin de la question qui s’est posée après la conquête de l’Amérique, dans le courant du seizième siècle, de savoir si les Indiens avaient une âme, c’est-à-dire s’ils étaient des hommes ou
des animaux, bien loin aussi de l’interprétation de la Bible qui fait retomber sur les Africains, considérés comme les descendants de Canaan, fils de Cham, la malédiction de Noé, justifiant par
là la traite et l’esclavage. Les Grecs réduisent en esclavage les vaincus des guerres, qu’ils soient blancs ou noirs, qu’ils soient grecs ou barbares, mais respectent à l’égal tous les hommes
libres. Il convient donc de voir dans ce sujet le choix de l’exotisme, de l’originalité, sans rapport au culte d’Artémis. Ou bien peut-être comme la représentation d’un personnage qui vient
d’un pays où la vie animale sauvage est plus variée, plus répandue, qu’en Attique.
Il n’est pas étonnant que ce sanctuaire ait fourni de nombreuses effigies d’Artémis. En voici deux. La première, une statuette
de bronze forgé datant du septième siècle avant Jésus-Christ, recouvrait peut-être une forme en bois. La statue de marbre, de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, précède de peu
l’enfouissement du sanctuaire sous les eaux. On y voit une Artémis à la coiffure très élaborée, dans des vêtements qui ne conviennent pas du tout à son tempérament de chasseresse, et néanmoins
la courroie de son carquois lui passe en travers de la poitrine.
Il me faut dire quelques mots du culte d’Artémis. Déesse chasseresse, déesse de la nature, elle est presque toujours
accompagnée d’une biche, son animal favori (comme sur le relief votif ci-dessus, marbre de 420-410 avant Jésus-Christ), mais son culte est souvent lié à l’ours. Les deux animaux n’ont pas le
même rôle dans son culte, la biche l’accompagne, l’ours la représente. Comme autrefois j’avais cherché à le démontrer dans un mémoire, je suis convaincu qu’un culte était voué chez les
populations préhelléniques du lieu à un dieu zoomorphe et qu’il a été plus satisfaisant de lui donner Artémis comme successeur naturel plutôt que de le renverser et de le remplacer.
Par ailleurs, du fait de la colère jalouse d’Héra trompée par Zeus, sa mère Léto a longuement erré avant d’être accueillie sur
l’île de Délos pour mettre au monde ses jumeaux divins, et elle est restée plusieurs jours dans les douleurs de l’accouchement parce que la déesse de la délivrance était retenue par Héra (de la
même époque, 420-410 avant Jésus-Christ, ce relief votif montre Zeus assis auprès de Léto, qui est suivie de leurs deux enfants Apollon et Artémis). Aussi Artémis, née dans ces conditions
difficiles, est-elle invoquée pour les enfantements, quoiqu’elle soit une vierge farouche, pourchassant impitoyablement tout homme ou tout dieu qui en voudrait à son corps.
Cela ne l’empêche pas d’agréer les hommages (chastes) des hommes, comme en témoigne cette stèle de 420 avant Jésus-Christ où
cinq hommes avancent vers elle, pleins de respect. Peut-être s’agit-il des "Trésoriers des autres dieux", chargés de recenser les propriétés sacrées de la déesse, avant leur transfert sur
l’Acropole. Accolé au temple d’Artémis à Brauron, un portique construit en 416 avant Jésus-Christ porte l’inscription "Parthénon des Ours", l’adjectif parthenos signifiant
vierge, et un parthénon étant par conséquent un bâtiment destiné à héberger des jeunes filles, ou des prêtresses vierges. Et en effet, tous les quatre ans avaient lieu les
Brauronia, cérémonie où des fillettes attiques de cinq à dix ans, vêtues de tuniques safran, célébraient Artémis et pratiquaient des rites, habillées en ourses, avec des danses
sacrées. Dans sa comédie de Lysistrata, Aristophane fait dire au chœur des femmes "Dès l’âge de sept ans, j’étais arrhéphore [les arrhéphores sont les petites filles qui préparent les
robes pour les Panathénées]. À dix ans, je moulais l’orge pour la déesse [le couteau qui doit sacrifier l’animal sur l’autel est placé dans un panier rempli d’orge] puis, vêtue de la crocote
[tunique couleur safran des fillettes rendant un culte à Artémis], je fus ourse dans les Brauronia. Devenue une belle jeune fille, je fus canéphore [les plus belles filles étaient choisies pour
être canéphores, c’est-à-dire porteuses de paniers remplis d’offrandes pour les Panathénées] et portai un collier de figues".
Et pour en finir avec ce culte et ses particularités, j’ajouterai la légende de Callisto parce que tout s’y trouve, Artémis,
chasteté, enfantement, ours… Callisto, dont le nom, en grec, signifie "la plus belle", était une nymphe de la suite d’Artémis, vouée bien sûr à rester vierge. Mais Zeus, toujours sensible à la
beauté, la vit et fut séduit. J’ai le texte des Métamorphoses d’Ovide sous les yeux, j’en traduis quelques passages (même si le latin Ovide parle de Jupiter au lieu de Zeus, de Diane
au lieu d’Artémis et de Junon au lieu d’Héra) : [Callisto entra dans un bois], "elle y ôta son carquois de son épaule et détendit son arc souple, et elle était couchée sur le sol […]. Lorsque
Jupiter la vit fatiguée et sans méfiance, il dit "Sûr, ma femme ignorera tout de cette infidélité […]". Aussitôt, il prend l’aspect et la tenue de Diane et dit "Ô vierge, membre de ma suite,
sur quels sommets as-tu chassé ?" La vierge se lève du gazon : "Salut, divinité, dit-elle, toi qui es selon moi –il peut bien m’entendre– plus grande que Jupiter". Lui, rit en l’entendant, il
s’amuse d’être préféré à lui-même et il ajoute des baisers avec trop peu de modération et comme une vierge ne doit pas en donner. […] Contre qui une jeune fille peut-elle gagner ? Qui peut
gagner contre Jupiter ? Vainqueur, Jupiter remonte là-haut dans les cieux. [Callisto rejoint Diane, rougit de ce qui s’est passé mais ne dit rien. Diane s’arrête près d’un petit cours d’eau au
fond des bois]. Elle dit : "Tous les témoins sont au loin, plongeons nos corps nus dans ce courant généreux". [Comme Callisto ne se déshabille pas, les autres lui enlèvent ses vêtements]. La
faute apparaît avec son corps. À la jeune fille ébahie qui veut cacher son ventre de ses mains, elle dit "Va-t’en au loin, et ne souille pas ces sources sacrées". [Callisto quitte Artémis et
met au monde un fils, Arcas. Mais Junon (Héra) sait fort bien qui est le père, et s’en prend à Callisto]. "Lui saisissant les cheveux de face, elle la jeta tête première sur le sol. Elle, elle
tendait les bras en signe de supplication, mais ses bras commencèrent à se hérisser de poils noirs, ses mains à se recourber, à grandir en forme de griffes et à lui servir de pieds, et sa
bouche que naguère Jupiter avait louée à devenir difforme en une énorme gueule. [L’ancienne chasseresse, transformée en ourse, en est réduite à fuir les chasseurs et leurs chiens et, gardant
malgré tout ses réflexes humains, elle se cache, effrayée, quand elle voit des ours dans la montagne. Un jour, alors qu’il a quinze ans, Arcas va chasser et tombe nez à nez avec sa mère,
qu’évidemment il ne reconnaît pas (il ne sait même pas qu’elle a été transformée en ourse), mais elle le reconnaît tout de suite et le regarde fixement]. Ne sachant rien, il eut peur et il
était sur le point de lui envoyer dans le cœur un trait mortel, à elle qui voulait s’approcher davantage, mais le Tout-Puissant l’écarta [et fit d’eux deux des constellations voisines, la
Grande et la Petite Ourses]. Junon enragea, une fois que sa rivale rayonna parmi les astres et elle descendit dans les flots auprès de la blanche Thétys et du vieil Océan […]. "Vous demandez
pourquoi moi, la reine des dieux sur son trône céleste, je suis venue ici ? Une autre occupe le ciel à ma place. […] J’ai interdit qu’elle fût humaine, elle est devenue déesse"".
Après cette longue légende, poursuivons notre visite. Cette tête de cheval en terre date du sixième siècle avant
Jésus-Christ.
Cet objet est creusé sur trois faces pour être un moule multiple où l’on coulait des couteaux de bronze. En effet, ici nous
sommes revenus au début de l’âge du bronze, bien loin avant l’âge du fer, bien loin de ce sanctuaire classique d’Artémis. Car la colline de Brauron a été habitée dès le néolithique.
Revenons à l’époque classique. Cette paire de strigiles en bronze est de 425-400 avant Jésus-Christ. Les strigiles servaient à
racler la peau, soit après l’effort pour l’essorer de la transpiration, soit après une onction d’huile pour en ôter l’excès qui n’a pas pénétré.
Rares sont les flûtes qui ont traversé les siècles pour venir jusqu’à nous. Celle du haut était une double flûte selon le
modèle dessiné, comme le prouve le nombre de trous limité à cinq, insuffisant pour en sortir toutes les notes. Celle-là, de même que les deux fragments du bas de la photo, sont de la fin du
sixième siècle ou du début du cinquième et sont réalisées en os. Il est extrêmement difficile d’étudier les musiques anciennes, non seulement parce que très peu d’instruments nous sont
parvenus, car si les peintures de vases en représentant sont nombreuses, elles en simplifient la représentation pour des raisons de conventions graphiques, mais en outre parce que les systèmes
de notation de la musique nous sont largement obscurs et que les documents qui comportent des partitions sont peu nombreux et en mauvais état. Néanmoins, une chercheuse française, Annie Bélis,
directrice de recherche au CNRS, a passé sa vie à travailler dans ce domaine et elle est parvenue à déchiffrer quelques partitions. Par ailleurs, elle a fait confectionner par un luthier des
instruments strictement conformes à ce qu’ils ont dû être au quatrième siècle avant notre ère, et elle a créé en 1990 un groupe de musiciens, l’ensemble Kérylos, qui depuis cette date
donne des concerts de musique grecque classique telle qu’Aristote, Démosthène ou Alexandre le Grand pouvaient l’entendre.
Cette boucle d’oreille plaquée or ne bénéficie que d’une datation approximative, puisqu’elle est donnée pour avoir été
fabriquée entre le huitième et le cinquième siècle avant Jésus-Christ. Trouvée sur le sanctuaire du côté de la mer, elle a pu y être perdue n’importe quand, tandis que lorsque les objets
proviennent d’une tombe, la datation de la tombe, beaucoup plus aisée, permet d’en dater tous les objets. Cela n’empêche pas cette boucle d’oreille, avec ses trois pendants et son sphinx,
d’être joliment travaillée.
Encore deux statuettes. La première est une korè qui date du sixième siècle, mais la notice ne dit pas de quoi elle est faite,
se contentant de dire qu’elle imite les modèles de marbre… ce qui suppose que ce n’est pas du marbre. Ni date, ni matériau pour la seconde statuette, un buste de femme dont la notice se
contente de décrire soigneusement les vêtements. Elle semble en bois, impression que confirment d’autres objets près d’elle, très clairement taillés dans du bois. Mais je la trouve
remarquablement expressive, malgré son visage fruste (au sens premier du terme, je veux dire que les détails du visage ont été patinés par l’usure du temps).
Et cette tête de lion que j’ai prise en gros plan est un détail d’un grand lion sur une plaque de marbre de la seconde moitié
du quatrième siècle avant Jésus-Christ, probablement la décoration du socle sur lequel avait été érigé un monument funéraire.
L’une des collections les plus remarquables de ce musée est composée de statues d’enfants ou d’adolescents, non pas dans des
positions hiératiques ou officielles, mais pleines de vie. D’ailleurs, y sont associées des vitrines où sont présentés des jouets et des jeux de société datant de l’époque grecque classique. Le
petit garçon de ma première photo, avec son bandeau dans les cheveux, une balle dans la main droite et un oiseau dans la main gauche, est de la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ, comme
le sont aussi les deux têtes d’enfants de la seconde image..
Mais dans ce sanctuaire consacré à la déesse vierge, avec son cortège de vierges et ses cérémonies où interviennent des
fillettes, il est normal de trouver des représentations de petites filles. Et en effet, il y en a un grand nombre. Sur une estrade au centre d’une grande pièce, ces statues de petites filles
ont été regroupées en un impressionnant régiment. Beaucoup d’entre elles sont des sculptures tout à fait remarquables. Sur la photo du haut, des alentours de 320 avant Jésus-Christ
(c’est-à-dire approximativement contemporaine de la mort d’Alexandre, qui marque le début de l’époque hellénistique), cette enfant porte une longue chemise, appelée chiton, serrée haut
sous la poitrine, et de sa main gauche elle tient le pan de son manteau, ou himation, pour former sur son ventre une poche où elle a mis un lapin. Son plaisir à avoir sur elle ce petit
animal se lit dans son sourire. L’ensemble est d’un naturel saisissant. Quant à celle de ma seconde photo, elle semble légèrement plus âgée, pré-adolescente. Je préfère publier ici le gros plan
que j’ai fait de son visage pour montrer combien elle est jolie, combien ses traits sont fins, combien la sculpture est artistique, mais ce n’est qu’un détail d’une statue en pied, comme la
précédente (un peu plus récente toutefois, 300-275 avant Jésus-Christ), et celle-ci, faisant également un nid avec le pan de son vêtement, y tient un oiseau. C’est lui qu’elle regarde avec ce
demi-sourire et cette attention.
J’avais envie de finir mon article sur ces enfants, tant ils me plaisent. Mais parce que nous sommes dans le musée du
sanctuaire d’Artémis, il est plus convenable de terminer sur sa célébration. Voici donc trois images montrant des sacrifices qui lui sont offerts. Le premier, ci-dessus, montre la déesse à
droite, beaucoup plus grande que les humains qui viennent à elle. Près de sa cuisse droite apparaît la tête d’une biche, son animal favori. Elle tient dans une main la phiale,
c’est-à-dire la coupe qui sert aux libations, et dans l’autre main son arc de chasseresse. La dédicace gravée dit "Aristonikè, la femme d’Antiphatès du dème de Thorai, a adressé des prières et
a dédié [cette plaque] à Artémis". C’est donc toute la famille d’Antiphatès, enfants et petits-enfants, qui est là. Le couple est visiblement juste derrière le jeune homme qui amène le bœuf
près de l’autel du sacrifice. On voit de très jeunes enfants, debout près des adultes ou dans les bras, et derrière la famille vient une servante qui porte sur sa tête un grand panier contenant
les offrandes.
Cette fois-ci, l’inscription dit "Peisis, femme de Lycoleon, a dédié [cette plaque]". Comme précédemment, la famille de
Lycoleon amène un bœuf pour le sacrifice, et l’on voit de petits enfants et une servante portant les offrandes sur sa tête dans un panier recouvert d’un tissu. Mais ici la famille est plus
réduite, limitée au couple, au jeune homme qui amène le bœuf, peut-être un fils aîné, et quatre enfants sur qui veille, de face, une nurse, une nounou. Et, en face, il y a trois personnages de
grande taille, trois dieux. Artémis, d’abord, tenant une torche. Derrière elle, assise, une autre déesse, qui ne peut être que sa mère Léto, et à droite c’est son frère jumeau Apollon portant
une branche de palmier, l’arbre qui a abrité leur naissance.
Pour cette troisième et dernière plaque, nous n’avons pas de texte gravé. La famille de dévots restera donc anonyme. De la
droite, puis du milieu, Artémis est maintenant passée à gauche. Comme les électeurs qui hésitent entre Sarkozy et Hollande. Mais les dieux n’ont pas besoin de voter, ils se gouvernent
eux-mêmes. Ici Artémis est assise, et sa biche fidèle la regarde avec affection. Sur les deux premières plaques, Artémis se tenait debout, et sa tête effleurait le plafond du temple, et cette
fois-ci encore le plafond est juste au-dessus d’elle de sorte qu’elle ne pourrait se relever. L’empereur romain Hadrien au deuxième siècle de notre ère, se piquait d’architecture et Apollodore
de Damas, l’architecte de Trajan, l’empereur précédent, s’étant moqué de lui en disant que si les statues qu’il veut placer dans les niches qu’il a dessinées veulent se redresser elles vont se
cogner la tête, Hadrien n’a pas apprécié la plaisanterie et l’a fait mettre à mort. Je m’abstiendrai donc prudemment de tout commentaire sur la taille d’Artémis en relation avec la hauteur
sous plafond. Face à elle, plus petit pour figurer la perspective, un jeune homme amène une chèvre dont on distingue difficilement la tête sur ma photo, derrière un enfant. Des adultes,
d’autres enfants, et la traditionnelle servante portant l’énorme panier sur sa tête. On le voit, c’était un usage de consacrer ces plaques votives pour rappeler à la déesse les présents qu’on
lui avait apportés et le sacrifice qu’on lui avait offert.