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20 septembre 2009 7 20 /09 /septembre /2009 20:51

Nous avons passé la nuit dans un camping près de Brioude, au bord de l’Allier. La basilique Saint-Julien est logiquement notre première visite de la journée, pour poursuivre notre collection d’églises de style roman auvergnat. Je ne sais si elles sont réellement si merveilleuses ou si c’est moi qui suis un maniaque de ce style (dans ce cas, nous sommes deux maniaques, parce que je n’arrive pas à en décrocher Natacha, malgré l’heure qui tourne et la route que nous devons faire aujourd’hui). À l’extérieur, j’aime peut-être un peu moins la partie supérieure du clocher, mais les proportions, les absidioles, la mosaïque de pierre en haut de l’abside, quelle merveille !

 

À l’intérieur, je ne suis pas moins enthousiaste. Je commence par la crypte, parce que généralement cet espace confiné, bas, encombré de pesantes colonnes, donne l’impression de vouloir écraser l’homme devant Dieu, pour moi cela évoque bien la mentalité médiévale telle que je me la représente en ce 12ème siècle. Et là, je découvre une icône représentant saint Julien, le martyr patron de la basilique, peinte à l’époque du saint. Si évocatrice, elle aussi. Remontant de la crypte, je tombe en arrêt devant une très exceptionnelle représentation de la Vierge : elle est parturiente. D’après une note explicative, elle aurait fait partie d’un ensemble de personnages de la Nativité : saint Joseph, l’âne et le bœuf, des bergers. On n’est pas habitué à voir une crèche sans Jésus, mais avec Marie dans les douleurs de l’accouchement. D’ailleurs, elle ne donne pas l’impression de souffrir, elle est très calme, elle se contente de porter sa main à son ventre.

 


Les sculptures, comme la plupart du temps au Moyen Âge, sont à mourir de rire. J’en ai choisi ici deux. Je ne sais ce que veut dire, ce que repousse cet ange au gros nez dont la moue confirme le mouvement des mains. L’autre statue dont je mets ici la photo évoquerait assez Dieu le Père, assis en majesté, avec sa grande barbe, mais je me demande si ce n’est pas un simple pèlerin, vu qu’il arbore une coquille saint-Jacques sur son élégant chapeau. À moins que, j’y reviens, ce ne soit réellement Dieu, qui montre son approbation du pèlerinage. Quant aux restes de fresques qui, à première vue, pourraient paraître naïves, en fait elles sont pleines d’humour, et dénotent d’extraordinaires qualités d’observation de la part de l’artiste.

 

L’autre dimanche, à L’Isle-Adam, Jean-Roger m’a dit, m’a répété, m’a poursuivi en insistant : puisque nous allons à Brioude, nous ne devons à aucun prix manquer la visite à Lavaudieu. Et comme je fais toujours confiance à mon beau-frère, va pour Lavaudieu. Et j’ai bien eu raison de lui faire confiance : ayant laissé le camping-car au parking, au pied de ce village perché, nous sommes immédiatement séduits par le cadre. Arrivés en haut, à l’heure du déjeuner bien entendu, puisque nous avons passé beaucoup de temps à Brioude, nous constatons qu’il faut attendre 14h pour la visite guidée du monastère. Mais la petite église, sur le côté, est ouverte. Elle regorge de choses à voir, toutes plus intéressantes les unes que les autres. Et, à la disposition des visiteurs, des planches explicatives dans plusieurs langues. La fresque, sur ma photo, est une très exceptionnelle représentation de la Mort, habillée de rouge, lançant ses innombrables flèches au hasard sur les humains.

 

Et partout, des statues. Comme cette pietà peut-être plus recueillie qu’affligée, et son Fils en très curieuse position sur ses genoux : pour que sa tête ne tombe pas, elle repose sur un coussin, mais son bras ne pend pas librement comme celui d’un mort, à moins que la rigidité cadavérique ne l’ait déjà maintenu ainsi ; quant aux jambes pliées, les pieds bien à plat au sol, elles évoquent plutôt pour moi la position d’un gymnaste qui veut faire le pont. Je pense toutefois que telle n’était pas l’intention de l’artiste. Plus loin, dans le bas-côté, saint Sébastien percé de flèches à l’air d’un pré-adolescent, mais plus bas saint André sur sa croix en X (la "croix de saint André") est au contraire très réaliste et touchant.

 

Mais voilà l’heure de la visite guidée. Tant et tant de choses m’ont passionné, notre guidé était si compétente et cultivée, capable de répondre aux mille questions qui n’étaient pas préparées dans un laïus tout fait, si claire dans ses explications, parlant de façon vivante, que je ne peux tout répéter. Mon choix se porte d’abord sur la Révolution, qui a chassé les dernières moniales et a donné au bâtiment un usage profane. Elle a symboliquement coupé la pointe du clocher et l’objet en fer que l’on y voit aujourd’hui n’est pas une girouette ; on a ici l’unique exemple au monde d’une église coiffée du… bonnet phrygien ! Hé oui, c’est bien cet insigne républicain qui couronne l’édifice. Ma photo suivante représente une sirène à deux queues, disons que chacune de ses jambes se termine en queue de poisson, et qu’elle les tient largement ouvertes. C’est pour le moins surprenant.

Mais cela m’a rappelé une représentation identique, et d’autant plus suggestive que la pierre en était moins usée, à Bergame en Italie ; j’en joins ici la photo que j’avais prise en 2008 (pourquoi apparaît-elle en si grand dans l'article ? Je l'ignore). D’après la guide, il s’agit non de représenter, mais de symboliser ainsi la luxure, et cela est confirmé par un symbole de la chasteté en contrepoint de l’autre côté du chapiteau. Plus loin, sur un autre chapiteau (je n’en mets pas ici la photo), une autre femme symbolise également la luxure en découvrant sa poitrine, mais deux salamandres, symboles de la purification, l’encadrent et tètent les seins que la femme leur tend. J’ajoute à cela une photo de la grande fresque du réfectoire. La fresque n’est pas une simple peinture réalisée sur un mur, mais elle est effectuée sur un enduit frais dans lequel elle pénètre, de sorte que c’est l’enduit qui est teinté dans la masse lorsque, un jour plus tard environ, il a séché. Ainsi peut-on décaper les couches de peinture appliquées à la Révolution pour cacher ces représentations religieuses sans endommager les fresques elles-mêmes. Mais cette technique suppose des raccords lorsque la fresque est effectuée en plusieurs jours, l’enduit ayant séché. Or ici, les études ont prouvé que la fresque avait été réalisée sans raccords, c’est-à-dire en un seul jour. Bien sûr, il faut alors supposer plusieurs artistes travaillant en même temps.

 

Ici, une statue extrêmement réaliste de saint Robert, fondateur du monastère. Dans ce même réfectoire, il y a aussi un grand Christ, dont les bras ont malheureusement disparu, et vêtu, nous dit la guide, d’un périzonium particulièrement long. Comme il ne porte rien d’autre, le mot est facile à comprendre, mais quelqu’un en a demandé l’explication. Je n’ai pas voulu intervenir, pour ne pas paraître terriblement cuistre, mais pour moi le mot est transparent. Le préfixe "péri", en grec, veut dire autour (cf. périmètre) et "zona", la ceinture, je pense que je n’aurais jamais rencontré –ou retenu– ce mot s’il ne se trouvait dans un vers d’une épître d’Horace (spontanément, comme ça, je dirais la 3ème, mais à défaut d’avoir mon Guillaume Budé sous la main, je préfère ne rien affirmer) :

Felix, inquit, felix qui zonam perdidit

Heureux, dit-il, heureux celui qui a perdu sa ceinture

Soit : celui qui a perdu sa bourse, parce que la bourse était fixée dans la ceinture. Le présent Christ au long périzonium est authentique du XIIème siècle, mais n’est pas originaire de Lavaudieu. Un autre, assez semblable, a disparu à la Révolution. Un jour, quelqu’un a remarqué dans un arbre une tête en bois censée effrayer les oiseaux, qui semblait avoir de la valeur. Par chance, ce quelqu’un était un archéologue, il en a fait don au Louvre. Plus tard, c’est un touriste américain qui voit dans un champ un épouvantail vêtu de hardes informes, mais d’où émergeaient deux jambes de bois : il a acheté l’épouvantail au paysan et l’a rapporté chez lui aux États-Unis. Le Christ original de Lavaudieu est donc en deux pays différents, mais les deux parties ont été pour un temps réunies au Louvre au début du présent millénaire à l’occasion du, je crois, septième centenaire.

 

Bon, je crois avoir assez parlé de Lavaudieu. Je m’y attarde en laïus autant que nous nous y sommes attardés en temps. Du coup, nous étions trop pressés et nous avons zappé une autre église romane au Puy (sans compter le si pittoresque St-Michel-d’Aiguilhe) et ce n’est qu’à travers le pare-brise que nous avons pu admirer les somptueux paysages de Lozère, des Cévennes, de l’Ardèche avant d’arriver à Orange, ou plus précisément à Travaillan. En effet, Delphine, ma chère nièce et l’une de mes deux filleules (mais je suis conscient d’être un exécrable parrain), nous attendait pour dîner, ou plutôt dès 18h afin que nous ayons le temps de bavarder. Et malgré les kilomètres avalés sans désemparer nous ne sommes arrivés chez elle qu’à 19h15.

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Published by Thierry Jamard
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Raph 21/09/2009 14:07

Ah, mais vous voilà déjà bien au sud ! Et c'est bien agréable de vous suivre dans votre périple, on vous accompagne un petit peu. Bonne route, je vous embrasse,
Raph

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