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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 01:32

Contrairement à nos projets, nous ne sommes pas partis aujourd’hui. Et nous ne partirons pas non plus demain. Ni panne, ni accident, ni maladie, pourtant. Ce matin, Natacha a voulu retourner quelques minutes à la chartreuse pour faire une ou deux photos de la cour, et m’a appelé au téléphone pour me dire qu’elle était chez un libraire dont l’échoppe ouvre sur la cour de la chartreuse, et que voyant son intérêt culturel il propose de nous faire visiter… l’église rupestre San Michele alle Grottelle ! Il a toutes les relations nécessaires pour se procurer les clés et sa voiture, bien que ne disposant que de deux roues motrices, est capable de grimper telle une chèvre sur ce sentier peu carrossable. Merveilleux et inespéré. Et parce qu’il nous a aussi informés que dimanche, oui précisément ce dimanche, après-demain, a lieu la procession qui emmène la statue de saint Michel de sa grotte à une chapelle plus haut dans la montagne, eh bien nous ne repartirons que dimanche après-midi. En effet, si nous avons coutume de fêter saint Michel fin septembre, le calendrier oriental place cette célébration le troisième dimanche de juin.

 

539a Padula, site de San Michele alle Grottelle

 

Quand on voit qu’il faut gravir le flanc de ce profond ravin et cheminer dans ce superbe mais inhospitalier paysage avant de parvenir à la grotte qui abrite l’église, on comprend que ce lieu ait pu être choisi pour se mettre à l’abri lors des ravages dus aux Sarrasins. Mais, bien avant cette période, la caverne naturelle a été habitée en des temps préhistoriques, puis elle est devenue un lieu de culte païen dédié au dieu Attis, "Seigneur des forces souterraines, des eaux, des tremblements de terre" ce qui, dans une telle configuration du terrain, n’a rien d’étonnant. Quant au moment où l’archange saint Michel a supplanté Attis, l’hypothèse qui apparaît comme la plus probable le situe à l’époque de l’empereur Constantin le Grand, mais il n’existe aucun texte précis à ce sujet qui puisse confirmer ou infirmer l’hypothèse.

 

539b Padula, San Michele alle Grottelle

 

Nous voici donc devant la grille d’entrée, cadenassée. Et nous allons dans un instant découvrir l’église troglodyte.

 

539c1 Padula, San Michele alle Grottelle

 

539c2 Padula, San Michele alle Grottelle

 

539c3 Padula, San Michele alle Grottelle

 

Non, derrière la grille ne se trouve pas directement l’église. Une première grotte, peu profonde et largement ouverte, nous arrête d’abord. Nous sommes subjugués par une merveilleuse fresque sur le mur du fond. Sur la première de ces photos on voit qu’elle comporte bien des personnages, mais plutôt que de montrer la fresque entière où chaque sujet sera forcément de taille très réduite, je préfère cadrer sur un détail, le couronnement de la Vierge pour permettre d’apprécier l’extrême finesse du dessin, l’expression de Marie, ses doigts. Et ce n’est pas tout. Le mur de droite est aussi peint à fresque, dont l’ange de ma troisième photo est un détail. Tout cela date de la fin du quatorzième siècle et il est incroyable que les couleurs aient été si bien conservées alors que ce lieu est ouvert à tous vents et que jamais des portes ne l’ont clos.

 

539d1 Padula, San Michele alle Grottelle

 

539d2 Padula, San Michele alle Grottelle

 

Une fois franchie une petite cour, on pénètre dans l’église par une petite porte. Là, on se trouve dans une grotte beaucoup plus vaste, constituée de deux chambres, une solide arche ayant été construite entre les deux pour soutenir la voûte. Néanmoins, les deux ne forment qu’une seule église. Sur l’autel, dans la seconde salle, se trouve la statue de saint Michel qui, dimanche, ira vers la chapelle dans la montagne.

 

539e Padula, S. Michele alle Grottelle, statue de saint Mic

 

Le voici, saint Michel, dans cette représentation naïve, et portant sur sa statue de pierre ses ornements métalliques.

 

539f1 Padula, San Michele alle Grottelle

 

539f2a Padula, San Michele alle Grottelle

 

539f2b Santo Domingo de la Calzada

 

Derrière l’autel, on découvre une niche sur le pourtour de laquelle de petites fresques en vignettes montrent des épisodes de la vie de saint Jacques de Compostelle. Sur ma première photo, on voit un pendu. L’épisode se situe dans le nord de l’Espagne, province de Rioja, à Santo Domingo de la Calzada, sur la route du pèlerinage de Compostelle. Un jeune homme est injustement accusé de vol, il est jugé, il est pendu. Saint Jacques, invoqué par les parents et connaissant son innocence, lui évite la mort en le soutenant sous les pieds (sujet de la photo), pendant que ses parents vont vite, vite, plaider sa cause auprès du juge. Celui-ci, attablé devant un plat de deux coqs rôtis, s’esclaffe en entendant l’histoire de la sainte apparition et intervention, disant que leur fils est déjà exécuté, pas plus vivant que les deux volatiles qui sont dans le plat. Lesquels volatiles, instantanément, retrouvent la vie et s’échappent (ma deuxième photo). Telle est l’histoire que j’ai apprise en passant à Santo Domingo, où dans le bas de l’église un poulailler gothique en pierre enferme un coq et une poule blancs, changés régulièrement tous les mois. À titre de comparaison, j’ajoute donc une troisième photo, prise en Espagne le 4 août 2006 sur le mur du monastère devenu un parador, et où l’on voit un pèlerin, avec un coq à ses pieds, accueilli par saint Dominique, qui a construit la chaussée (la calzada) et l’hôpital.

 

539f3 Padula, San Michele alle Grottelle

 

De l’autre côté apparaît un autre miracle de l’apôtre saint Jacques. Deux pèlerins se rendent à Compostelle. L’un d’eux est assassiné. L’autre prie saint Jacques qui le ressuscite et l’emmène à cheval au terme du pèlerinage. De retour au pays, l’ami est frappé de la lèpre. Une voix suggère à l’autre, le ressuscité, de laver son ami lépreux dans le sang de ses propres enfants, ce qu’il n’hésite pas à faire. C’est le sujet de ma photo ci-dessus, qui ne représente pas un baptême, comme on pourrait le croire à première vue, car en regardant bien on voit que le liquide répandu sur le corps du lépreux est rouge. Mais auparavant saint Jacques avait offert aux enfants un fruit d’or destiné à les protéger, et ils restent en vie après l’opération.

 

539g Padula, San Michele alle Grottelle

 

Sur les murs de l’église, d’autres fresques encore sont remarquables. Celle-ci, hélas, est endommagée, mais on en voit assez pour en admirer la qualité. Je ne sais qui est ce saint, j’ignore si son crâne est chauve ou si c’est un ecclésiastique qui a subi plus qu’une petite tonsure, mais déjà, rien que son regard est vivant, pénétrant.

 

539h Padula, chapelle dans la montagne

 

Lorsque nous ressortons, notre mentor nous montre la crête de la montagne, plus loin, plus haut, là où l’altitude a eu raison de la forêt et où ne reste plus que l’herbe rase brûlée par le soleil. Tout au bout, près d’un petit bouquet d’arbres qui a résisté, on devine un tout petit bâtiment jaune. C’est la chapelle où se rendra en procession la statue de saint Michel dimanche prochain.

 

539i1 Padula, notre ami Alfonso

 

539i2 Padula, notre ami Alfonso Monaco

 

Cette visite merveilleuse, nous la devons à ce libraire passionné et passionnant, plein de générosité, et qui sait faire partager son enthousiasme pour cette Padula qu’il aime. Cet homme, c’est Alfonso Monaco. Rendons à César ce qui est à César et à Natacha ce qui est à elle, c’est en effet à elle qu’est dû l’excellent portrait de la seconde photo.

 

539j Padula, notre ami Alfonso dans sa librairie

 

Alfonso nous a redescendus à la chartreuse. Nous l’avons suivi dans sa librairie (autre photo due à Natacha), où nous avons discuté. Il nous a parlé du baptistère paléochrétien de San Giovanni in Fonte, seul de ce type alimenté par une eau vive. Là encore, il a réalisé pour nous un miracle en passant un coup de téléphone à un ami à lui, curé d’une paroisse de la ville basse. Cet ami, Don Vincenzo, lui a dit qu’il mettrait à notre disposition quelqu’un qui nous guiderait, porteur de la clé d’accès au site. Il nous suffirait d’aller avec notre véhicule jusqu’à son église. N’est-ce pas merveilleux ?

 

540a Salvatore au baptistère San Giovanni in Fonte

 

Nous ne nous sommes pas fait prier, on s’en doute. Très gentiment le prêtre, Don Vincenzo, a délégué Salvatore Caiazza Custode, ci-dessus (troisième photo due à mon artiste de femme) pour nous montrer le chemin et nous accompagner. Merci, mon Père, et merci également à vous, Salvatore, pour votre patience pendant notre interminable visite et nos innombrables photos à l’heure où, probablement, vous aviez prévu de dîner.

 

540b1 Padula, San Giovanni in Fonte

 

540b2 Padula, San Giovanni in Fonte

 

Incroyable, nous avons accès à ce lieu exceptionnel ! Nous sommes à proximité de la voie romaine qui va de Reggio de Calabre à Capoue, à l’endroit que les Anciens appelaient Leucothéa, "la déesse blanche", du nom de la nymphe païenne qui était célébrée dans les eaux de cette source. Puis nous avons, dans une lettre de Cassiodore, ministre et conseiller du roi ostrogoth Atalaric datée de 527, un témoignage important. Il parle d’une grande foire qui se tient là chaque année en septembre depuis fort longtemps et qui attire des foules nombreuses venant de toutes les provinces limitrophes, la date étant la célébration de saint Cyprien (du 14 au 16 septembre) et le lieu une source baptismale miraculeuse dédiée aux temps du paganisme à la nymphe Leucothéa.

 

540c Padula, San Giovanni in Fonte

 

540d1 Padula, San Giovanni in Fonte

 

540d2 Padula, San Giovanni in Fonte

 

Le miracle, c’est que soudainement, durant les jours de baptême au moment de la foire, le niveau de l’eau montait de la cinquième jusqu’à la dernière des sept marches existant alors (les recherches archéologiques ont en effet détecté la trace de marches), permettant le baptême par immersion. À l’époque de Cassiodore, le lieudit s’appelait Marcellianum, du nom du pape Marcel Premier (308-309) qui fonda ce baptistère à la fin des persécutions de Dioclétien et avec l’avènement du règne de Maxence, plus tolérant (avant l’arrivée de Constantin). Ce pape aurait ordonné 21 évêques, créant autant de diocèses et édifiant autant de baptistères. Outre la vasque baptismale d’origine, aux sixième et au septième siècles on construit, sur les fondations du nymphée de culte païen et avec des matériaux de réemploi récupérés sur des monuments d’époque romaine, des galeries latérales et un espace rectangulaire à abside. L’ensemble reste un baptistère jusque vers l’an mil. Puis au onzième siècle, en 1077 le comte normand Rinaldo Malaconvenienza donne le bâtiment à des moines bénédictins qui en font plus qu’un baptistère, lui donnant un plan basilical et lui adjoignant un étage. De plus, des restes de fondations laissent penser qu’ils y avaient ajouté une aile. C’est maintenant un monastère avec son baptistère et sa chapelle.

 

540e Padula, San Giovanni in Fonte

 

Après le tremblement de terre de 1456 qui a détruit certaines parties et fragilisé le bâtiment, alors que San Giovanni est devenu une commanderie des chevaliers de Malte (c’est le pape Boniface VIII qui leur en a confié la gestion en 1297), l’ensemble subit une reconstruction partielle et une restructuration. Le portique et les contreforts datent des dix-septième et dix-huitième siècles. Au dix-neuvième siècle, parce que l’on ne fait plus rien pour contrôler le niveau de l’eau, le niveau monte et rend impraticable une partie de l’édifice ; on continue d’utiliser la chapelle comme lieu de culte, mais seulement dans la partie où se trouve l’autel.

 

540f Padula, San Giovanni in Fonte

 

540g Padula, San Giovanni in Fonte

 

À l’époque de Napoléon, San Giovanni in Fonte est devenu bien public. Puis il passe aux Bourbons revenus. C’est la chartreuse de San Lorenzo qui est chargée de son administration. Mais quand, en 1866, suite à la loi de sécularisation, la chartreuse est fermée et ses moines dispersés, San Giovanni est abandonné, non seulement ne servant plus au culte, mais restant sans entretien et se dégradant.

 

540h Padula, San Giovanni in Fonte

 

En 1960, on a découvert au-dessus de la vasque baptismale quatre fresques représentant des personnages identifiés avec les quatre évangélistes. Elles dataient du sixième ou du septième siècle et ont été transférées à la chartreuse de San Lorenzo, à Padula. Mais, comme on le voit sur ma photo ci-dessus, il reste sur la paroi de l’abside des traces d’autres fresques représentant vraisemblablement des saints et qui, elles, datent de la transformation du baptistère en chapelle, au onzième siècle.

 

Et voilà donc finies nos visites exceptionnelles de cette journée. Une église troglodyte avec de merveilleuses fresques, un baptistère paléochrétien construit sur une source d’eau vive, deux lieux qui ne sont pas ouverts au public et que la généreuse passion de quelques personnes nous a permis de découvrir et d’admirer. Nous rentrons émerveillés (et reconnaissants).

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Published by Thierry Jamard
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Raph 27/07/2010 19:34


Saint Jacques sauvant des enfants avec un fruit d'or. Voilà un miracle qui ne m'étonne en rien. J'ai toujours su que le Fruit d'Or était bon pour la santé.


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