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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 22:06

568a1 Palerme, mur punique et Benetton

 

Hier, au musée d’art sicilien du palais Abatellis, nous avons rencontré monsieur Di Garbo, il était un animateur culturel. Nous avons parlé, discuté, vu ensemble un petit bout des collections, puis nous nous sommes donné rendez-vous pour aujourd’hui, où il ne travaille pas. Désormais il est Angelo, un ami.

 

Il nous a menés dans divers endroits de sa ville, il nous a fait remarquer des choses que nous n’aurions pas vues seuls. Nous commençons par courir dans le temps, en commençant par ce mur punique utilisé comme façade pour des habitations d’aujourd’hui, qui cède la place à un bâtiment occupé par les services administratifs de Benetton. Curieux, de voir voisiner les Carthaginois et cette marque de vêtements qui soutient une équipe de formule 1.

 

568a2 Palerme, canalisations arabes

 

Les siècles ont passé, les Grecs, les Romains, nous sommes au Haut Moyen-Âge, avant l’arrivée de Roger de Hauteville le Normand. Les Arabes occupent les lieux. Dans ce mur qui date de leur temps apparaissent les canalisations de terre cuite qu’ils noyaient dans la maçonnerie pour alimenter en eau leurs bâtiments. Le mur tient encore, mais le crépi est tombé, la pierre s’est érodée et les tuyaux apparaissent.

 

568a3 Palerme, mosaïques médiévales

 

Les Arabes sont partis ou assimilés. Nous sommes cependant encore au Moyen-Âge, au temps des Normands ou des Souabes. Ce mur de maison est décoré de carreaux de céramique qui tiennent encore en place. On ne les croirait pas si anciens, quand on voit, sur le toit, cette antenne qui, pour n’être pas parabolique, est quand même plus récente…

 

568b1 Palerme, mercato del Capo

 

 

568b2 Palerme, mercato del Capo

 

Après avoir déambulé dans les rues de Palerme, nous sommes à présent au Mercato del Capo, l’un des vieux marchés traditionnels de la ville. On y trouve de tout. Et alors que j’ai vu, à Naples, une poissonnerie où le poisson repose sur des planches de bois sans réfrigération, ici sur ces étals rudimentaires on apporte une épaisse couche de glace qui maintient les produits bien frais. Les vendeurs apportent un soin particulier à la disposition de leurs fruits et légumes en harmonisant les couleurs, et les poissons sont placés de façon décorative, par exemple les maquereaux sont empilés en échelles. La viande arrivant à dos d’homme est bien tentante pour les chiens du quartier.

 

568b3 Palerme, mercato del Capo

 

568b4 Palerme, mercato del Capo

 

Bien sûr, il y a aussi des échoppes d’épices très variées, et sur ce même étal on trouve toutes sortes de graines, haricots, pois chiches, graines de citrouille, pignons, arachides, noix, noisettes, amandes, etc. Et si les chiens n’osent pas attaquer les bouchers pour s’emparer de leur fardeau, les pigeons sont beaucoup moins timides pour essayer de voler ces délices à leur portée. Et comme un Sicilien, comme les autres Italiens du Mezzogiorno, vit pour discuter le coup avec ses compatriotes, les pigeons observent, voient le champ libre, se précipitent et tentent de percer un plastique à coups de bec. Jusqu’à ce que le vendeur, entre deux grands gestes et deux éclats de voix, l’aperçoive et le chasse. Mais il reste perché là tout près, le malin, sur le rebord d’un auvent (d’ailleurs, sur ma photo du boucher, on en aperçoit un qui guette), prêt à retourner mettre le couvert.

 

568b5 Palerme, Angelo et Natacha au mercato del Capo

 

Angelo parle anglais, ça rend bien service à Natacha qui est rétive à l’italien. Pour ne pas être obligés de voler (dans les deux sens du terme) comme les pigeons, nous achetons des fruits, et Natacha ne tarde pas à en goûter. Après avoir tout bien observé, nous sommes entrés dans une boutique pour nous choisir un plat pour le déjeuner. C’est tout comme dans un thermopolium de l’antiquité romaine, à part qu’ici les plats ne sont pas conservés au chaud. Un coup de micro ondes, et le tour est joué. Nous partons avec nos assiettes et nos couverts nous installer sur une petite table en plein milieu de la rue. Goût sicilien de nos plats, ambiance sicilienne de la rue… Sans aller jusqu’à prétendre que l’on se croirait à la Tour d’Argent, la nourriture proposée est savoureuse, très abondante, pour un prix très raisonnable, bien inférieur à celui d’un repas en cafétéria.

 

568c1 Palerme, San Giuseppe dei Teatini

 

568c2 Palerme, San Giuseppe dei Teatini

 

568c3 Palerme, San Giuseppe dei Teatini

 

Longtemps, très longtemps, nous restons assis là à palper l’atmosphère de la rue, à observer, à discuter de Palerme, de son histoire, des caractéristiques de son art, de ses grands artistes que nous avons découverts hier au musée, de nous et de nos vies pour mieux nous connaître mutuellement, de tout et de rien. Plusieurs heures. Quand nous nous remettons en chemin, nous nous arrêtons pour jeter un coup d’œil à l’église San Giuseppe dei Teatini. La voûte de la nef est richement décorée de stucs et de fresques sur toute sa longueur, et la coupole sur la croisée du transept, elle aussi avec ses angelots de stucs et ses peintures, donne beaucoup de luminosité . Avant-hier, j'ai nommé une église "San Giuseppe" mais heureusement en y ajoutant un point d'interrogation. Parce que San Giuseppe, c'est celle-ci, pas celle de l'autre jour. 

 

568c4 Palerme, San Giuseppe dei Teatini 

 

Rien n’indique de qui ni de quand est cette représentation de la Vierge à l’Enfant, mais elle ne ressemble à rien de ce que l’on voit par ici. L’Enfant Jésus est un vrai bébé aux cheveux roux frisés et il nous regarde d’un air malin, et la Madone, yeux baissés, pensive et peut-être triste, n’a pas du tout un visage de femme sicilienne ou italienne du sud. Mais elle est très belle. Tout l’entourage, toute la parure, sont faits de marqueterie de marbre.

 

568c5a Palerme, San Giuseppe dei Teatini, marqueterie de ma

 

568c5b Palerme, San Giuseppe dei Teatini

 

Cette technique d’une finesse extraordinaire se retrouve partout. Voici un gros plan qui montre l’adresse incroyable et la patience angélique qu’il faut pour tailler et ajuster ces fragments de pierre si fins dans des formes complexes, sans qu’entre eux on puisse glisser une feuille de papier à cigarette. En outre, comme on le voit sur mon autre photo, ce travail n’exclut pas des sculptures ni une décoration baroque très chargée.

 

568c6a Palerme, San Giuseppe dei Teatini, Vierge de Domenic

 

568c6b Palerme, San Giuseppe dei Teatini, Vierge de Domenic

 

Hier, au musée, je ne tarissais pas d’éloges sur les Gagini père et fils, ces sculpteurs du quinzième siècle. Aussi ai-je été pleinement heureux, cet après-midi, en découvrant, au milieu de cet autel à la décoration baroque foisonnante, une splendide Vierge. Tout de suite, Angelo, le spécialiste, a identifié une œuvre de Domenico Gagini, le père. Délicatesse du geste, douceur du regard, drapé du vêtement, finesse d’exécution, tout y est. Une merveille. Après cela, on ne peut rien admirer d’autre dans cette église.

 

568d Palerme, Biblioteca comunale 

 

Juste un regard en passant devant cette sorte de faux temple grec. C’est la bibliothèque municipale. Ce n’est pas laid, mais on s’attendrait plutôt, derrière ces colonnades, à trouver une église. Peut-être en était-ce une.

 

568e Palerme, en ville

 

Comme ce matin, nous nous enfonçons dans le dédale des petites rues typiques, des escaliers, des courettes, loin des lieux fréquentés par les touristes. Il s’agit de voir ce qu’est réellement Palerme, sa vie, ses habitants. Ce modeste paneficio (boulangerie) avec sa devanture ancienne, son rideau chasse-mouches, une petite dame avec un pauvre étal sur le trottoir juste devant, un mur décrépi, cela c’est Palerme.

 

568f1 Palerme, en ville, préparation pour santa Rosalia

 

568f2 Palerme, en ville, préparation pour santa Rosalia

 

Nous sommes le 10 juillet. Le 14 et le 15, de grandes célébrations profanes et religieuses fêteront sainte Rosalie, la sainte protectrice de la cité. D’ores et déjà, en ville, devant certains immeubles, de majestueux autels ont été dressés en l’honneur de santa Rosalia. Un peu partout, au hasard des immeubles, les murs reçoivent ici une discrète fresque de la Vierge, là une petite niche pour le Padre Pio, avec ou sans offre d’indulgences pour qui s’arrête à prier un instant, et il se trouve qu’ici une petite niche abrite une effigie de la sainte patronne (on l’aperçoit vaguement sur ma première photo), c’est donc l’occasion d’amplifier l’hommage, avec ces immenses draperies, ces faux cierges électriques et ce sarcophage de verre.

 

568g1 Palerme, en ville

 

568g2 Palerme, en ville

 

Par un lacis de ruelles inextricables nous traversons des cours dont l’aspect est peu commun pour le Parisien que je suis. Nous ne sommes pas à la campagne, mais en plein cœur d’une ville qui approche les sept cent mille habitants. Dans une courette qui n’a rien de privé, c’est un passage public, le long d’un mur, bien en ligne, dix ou douze femmes sont assises sur des chaises et parlent entre elles. Tout près, dans une grande piscine de plastique gonflable, un jeune –qui n’est plus un enfant ni même un adolescent– prend le frais, s’immergeant complètement de temps à autre. De l’autre côté, un immeuble en ruine offre un abri providentiel pour une petite basse-cour, poules, lapins, parmi lesquels évolue une chèvre. Et au milieu grouillent des enfants, adorables, jolis comme des cœurs, et qui, voyant nos appareils photo, demandent à être photographiés et ensuite à voir leur photo sur l’écran de contrôle. Il ne faut pas croire que nous sommes dans une sorte de bidonville, non, ces enfants sont propres et bien habillés, et d’ailleurs cette piscine insolite n’est pas ce que l’on trouve chez des va-nu-pieds. Tout simplement nous sommes transportés dans une autre civilisation. Certes, dans le monde entier, les bourgeois uniformisent leur mode de vie, nous sommes ici parmi des gens simples, mais tout à fait insérés dans la société.

 

568g3 Palerme, en ville

 

Je suis maintenant dans une autre cour, privée celle-là, où j’ai pénétré en franchissant ce porche. Dehors, dans la rue, cet homme est installé en plein milieu de la chaussée pour discuter le coup avec des compères.

 

568h1 Palerme, en ville

 

568h2 Palerme, en ville

 

Nous passons dans une ruelle. D’un côté, des habitations. En face, un mur aveugle sauf une petite fenêtre, un balcon et une grande grille en fer forgé. Alors les habitants d’en face ont colonisé ce mur et, à l’abri du balcon, ils ont posé des pots de fleurs sur une planche. Derrière les pots, sur le mur, une affiche dont les couleurs ont complètement passé, ont viré au bleu pâle à la lumière du soleil, représente une équipe de football. Elle avait été offerte par le distributeur d’essence IP. Elle dit "IP avec l’Italie". Les vœux d’IP pour soutenir le patriotisme sportif, c’est bien, mais l’intercession de la Vierge Marie c’est peut-être plus efficace, alors dans le coin du cadre on coince une image pieuse.

 

568i1 Palerme, en ville 

 

568i2 Palerme, en ville

 

Encore quelques images du décor urbain. Sur la seconde de ces photos, on voit, fixés au mur, de gros réservoirs de plastique bleu. Il y en a en fait un peu partout, mais c’est surtout sur les murs côté cour qu’ils sont posés. Ils recueillent les eaux pluviales qui sont utilisées chaque année pendant les mois de sécheresse. Comme un peu partout en Italie, les places, les jardins publics sont décorés de fontaines. Mais moins d’une sur deux, voire moins d’une sur trois est encore alimentée. C’est qu’au temps de leur construction la pénurie d’eau était moins sévère. Je ne sais si le réchauffement de la planète assèche les cours d’eau de Sicile plus que ne le faisait le soleil autrefois, mais la population de la ville ayant explosé malgré la forte émigration de Siciliens vers les pays étrangers, les ressources en eau qui étaient suffisantes pour un nombre d’habitants donné ne le sont plus aujourd’hui. La population de Palerme se montait à deux cent mille âmes en 1860, quatre cent mille en 1925, cinq cent cinquante mille en 1960 et a franchi la barre des sept cent mille en 1980 pour décroître légèrement aujourd’hui.

 

568i3 Palerme, en ville

 

Sur des murs d’immeubles que l’on n’habite plus, on a muré les ouvertures, et seuls subsistent des restes de balcons, leur fer forgé, mais plus de socle. Dans Palerme, beaucoup de murs sont décrépits, des bâtiments sont laissés à l’abandon, les rues sont en mauvais état sous les roues des voitures et des scooters qui ne cessent de disputer la chaussée aux piétons dans les ruelles les plus étroites et les plus tortueuses, et malgré cela il ne faut pas croire que l’on ait une impression de désolation. C’est difficile à expliquer, mais on sent une ville qui vit. À Paris, cela semblerait ignoble, pas ici, malgré les conteneurs regorgeant d’ordures qui tardent à être ramassées et macèrent au soleil toute la journée en répandant des odeurs de pourriture. J’aime cette ville. Elle me parle.

 

568i4 Palerme, en ville

 

568i5 Palerme, en ville

 

Nous arrivons à présent dans un quartier où se sont installées depuis des siècles des populations très diverses. Ici, toutes les plaques de rues sont en trois langues, en italien bien sûr, mais aussi en hébreu et en arabe. Ceci n’est pas une plaque isolée, pour s’amuser. Et l’intégration est réelle, elle ne pose guère de problèmes, semble-t-il. J’ajoute ce petit "semble-t-il", parce que placardé sur une porte condamnée j’ai vu cet équivalent de notre "Touche pas à mon pote", ici cela dit de ne pas toucher à mon ami, et c’est édité par SOS Razzismo (que je me dispense de traduire !). S’il n’y avait réellement aucun problème dans ce quartier, cette affiche n’aurait pas lieu d’être en cet endroit.

 

568i6 Palerme, mercato Ballarò

 

Il est déjà un peu tard quand nous arrivons au marché Ballarò, qui est fermé. Les derniers commerçants finissent de ramasser leurs cageots, les boutiques ont déjà baissé leurs rideaux de fer. C’est le quartier africain, où l’ambiance est toute différente. Pour qui fréquente certaines banlieues parisiennes ou certains quartiers du nord de la capitale française, on est plutôt moins dépaysé que dans le reste de Palerme.

 

568j1 Palerme, chiesa del Carmine

 

568j2 Palerme, chiesa del Carmine

 

Au passage, nous voyons se profiler le dôme de la chiesa del Carmine avec sa surcharge de décorations baroques, mais nous poursuivons notre chemin. En effet, pour nous retrouver devant le Teatro Massimo ce matin, Angelo a pris son vélo, qu’il a laissé solidement enchaîné à un réverbère de cette fameuse place Verdi (on lui en a volé un la semaine dernière). Il propose de nous ramener "chez nous" en voiture après avoir fait un petit tour chez lui. À cette heure-là, nous risquons de ne plus avoir de bus, ou alors si rarement… Et il est sûr qu’avec le sac à dos bien lourd (j’ai mon ordinateur, mon appareil photo, mon guide Michelin, plus tous les fruits et le pain achetés en route) et après toutes ces déambulations en ville, la perspective de faire 5 ou 6 kilomètres à pied à travers des quartiers modernes sans attrait particulier ne m’enchante guère. Et Natacha non plus, dont le sac n’est pas léger. Nous voilà donc partis à pied pour chez Angelo. Là nous faisons la connaissance de sa maman, pas jeune mais bon pied, bon œil.

 

 

568k Palerme, piazza Verdi, Natacha, Angelo et sa Fiat Cinq

 

Angelo a une adorable Fiat 500 (évidemment, il faut prononcer Cinque Cento à l’italienne, Tchine-Koué Tchène-Tô, tout le charme est là) qu’il a héritée de son père. L’attachement au souvenir de son père lié au charme de cette voiture de collection font qu’il ne veut pas s’en défaire, et je le comprends. Elle est deux fois plus petite qu’une Dauphine à toit ouvrant mais nous trois, avec nos sacs, nous ne sommes pas plus gros que quatre éléphants et, avec l’aide d’un chausse-pied, nous parvenons à y entrer. Il nous emmène place Verdi, et comme je ne veux pas conduire sa voiture, de peur de l’emboutir, c’est Natacha qui va rapatrier le vélo chez lui, en nous suivant. Une fois le vélo en lieu sûr chez lui, il nous emmènera en voiture jusqu’au parking où nous attend le camping-car. Sur la photo, nous sommes piazza Verdi, prêts à partir.

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Published by Thierry Jamard
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