Après notre visite de Phaestos, avant-hier, nous avions trouvé fermé le site d’Agia Triada. Il nous a
fallu y revenir aujourd’hui. Car on en parle peu, les tour opérateurs n’y emmènent pas leurs clients, et pourtant le site des fouilles est extrêmement riche. En outre, du fait de sa discrétion
à l’écart des grands axes routiers et des grandes routes touristiques, le site permet une visite particulièrement calme. Ainsi, les touristes en short de style fort peu minoen ne font pas tache
sur les photos.
Si près de Phaestos, à peine plus de trois kilomètres, il ne peut être question ici d’un palais royal. Mais du fait de son
ampleur, on ne peut non plus y voir une simple villa privée. Parce qu’avant que des mouvements telluriques n’exhaussent le sol d’une trentaine de mètres il était au bord de la mer, certains le
voient comme une résidence d’été pour le roi de Phaestos, ou bien le palais d’un haut dignitaire du régime. Comme, par ailleurs, de très nombreuses tablettes portant des inventaires y ont été
retrouvées, certains pensent plutôt qu’il s’agissait d’un centre administratif. Il a été construit après Phaestos, mais dans la foulée, vers 1550 avant Jésus-Christ, sur un site qui semble
avoir été inoccupé auparavant, même en remontant au néolithique. Détruit vers 1450 en même temps que Phaestos, il a été reconstruit et, après l’arrivée des Achéens, le roi y a séjourné. Lors de
la dernière destruction de Phaestos, Cnossos, Mycènes, etc. par le feu vers 1100, Agia Triada a subi le même sort. Parce que l’on n’a retrouvé nulle part, dans des textes, trace de ce lieu, on
lui a donné le nom d’un village voisin, Sainte Trinité (Agia Triada). Lequel village a été détruit par les Turcs en 1897.
Ce palais, comme celui du roi de Phaestos, est tout un monde. Il comporte plusieurs secteurs et, son fonctionnement s’étalant
sur une longue période, il a subi amplifications et modifications. Voici d’abord une rue de l’époque minoenne, remarquablement bien conservée, qui était sans doute la partie urbaine de la route
menant à Phaestos. Comportant des escaliers, du moins en ville, elle ne pouvait être empruntée que par des piétons, éventuellement par des mules. Cette rue est longée par un conduit d’égout.
Sur ma troisième photo, on voit cet égout après une jonction en Y de deux branches.
La ville a donc été habitée à l’époque dite mycénienne, ou Postpalatiale, lors de la domination achéenne. En revanche, on n’y
vit plus depuis l’époque géométrique, après le grand incendie. Tout au plus, les lieux conservent-ils à l’époque classique un sanctuaire de Zeus Velchanos, le même Zeus héritier du "jeune dieu"
des Crétois, qui était vénéré à Phaestos. Nous sommes ici dans la partie d’époque mycénienne. Les fouilles n’ont pas permis de déterminer exactement l’usage de chacune des pièces de ces
constructions qui sont à n’en pas douter des bâtiments d’habitation. Néanmoins, je trouve qu’il est intéressant de montrer cette porte car, à la différence de nombre de ruines antiques, ici les
murs ne se limitent pas –ou pas toujours– à une hauteur de 50 ou 70 centimètres.
Cette partie du site, sous ce grand mur retenant le niveau supérieur de la ville pour assurer la planéité de la partie
inférieure, n’est plus minoenne, elle est grecque mycénienne. Cet escalier, comme le grand mur, est mycénien et descend de la ville haute vers l’agora, l’espace au premier plan, où il reste des
bases de piliers ayant supporté un portique longeant la place. Et, ouvrant sous ce portique, toute une rangée de petites boutiques. Ma photo est centrée sur quelques unes, mais il y en a
huit.
Le site a la forme d’un L irrégulier. Ici nous sommes dans l’autre branche du L, qui est protégée sous un grand toit
translucide. En outre, les fouilles n’y sont pas terminées, mais on peut néanmoins reconnaître que ce sont les appartements principaux. L’escalier donnait accès à la cour du sanctuaire. Les
banquettes de la pièce de ma seconde photo ont été restaurées, mais les plaques garnissant les murs sont d’origine. Il est intéressant de voir l’espace laissé entre elles et creusé également
dans le mur, où prenaient place des poutres de bois dont le rôle était non seulement de soutenir le mur, mais aussi, surtout peut-être, d’assurer une certaine élasticité à la construction pour
la rendre plus résistante aux séismes qui secouaient si souvent la Crète. Une preuve de plus du haut niveau technique des architectes et ingénieurs minoens. Évidemment, on était loin des
solutions antisismiques actuelles, mais les ingénieurs d’aujourd’hui ont calculé que cette technique permettait néanmoins d’absorber des secousses non négligeables.
Au nombre des jarres et à leurs dimensions, on comprend que l’on se trouve dans les magasins. Il s’agit des réserves de vin ou
d’huile, mais d’une capacité qui dépasse, et de loin, les besoins de la population que peut accueillir le palais. D’autre part, le palais n’ayant fort heureusement jamais été pillé, on y a
retrouvé de très nombreux sceaux. Sceaux et volume des réserves font penser à un rôle économique du palais, centre de distribution de nourriture à la population et centre de gestion des
récoltes effectuées au nom du roi, puisque l’intégralité de l’économie était entre ses mains. Même si l’une des jarres est cassée, on peut admirer leur décor géométrique. Elles ont beau être
destinées à un local utilitaire, on n’a pas négligé leur apparence.
Sur le site antique, on trouve aussi cette petite église byzantine dédiée à saint Georges de Galata, comme celle qui jouxte le
site de Phaestos (saint Georges Phalandras). Celle-ci est datée de 1302. Son iconostase n’était pas en bois, mais solidaire de la construction et portant des fresques, parmi les plus anciennes
de Crète, caractéristiques de l’art à l’époque des Paléologue. Le blason situé au-dessus de la porte représente un aigle à deux têtes, emblème de l’Empire Byzantin.
Ces fresques sont un peu abîmées mais très belles. Le style, venu de Constantinople, en est plus souple, plus libre, et la
palette des couleurs y est plus étendue et plus riche. Et, alors qu’ailleurs dans le monde orthodoxe, où l’Empire Byzantin disparaît, le style va se figer, c’est désormais la Crète qui,
s’emparant de l’héritage, va permettre au style de continuer à évoluer et à suivre l’évolution du monde tout en restant fidèle à certains canons.
Non loin, près de la mer, on rencontre encore un autre site minoen. C’est celui de la ville qui s’est développée autour du
port de Phaestos et d’Agia Triada. Découvert en 1976, ce site est encore l’objet de fouilles systématiques, aussi ne peut-on le visiter. Seulement prendre des photos à travers la clôture. Il y
a là une avenue dallée et des habitations prépalatiales et néopalatiales, petites maisons à deux étages organisées autour de placettes dallées et de ruelles étroites, et reliées à la côte par
une rue qui y descend. Dans ces demeures on a retrouvé des ustensiles de cuisine, de la vaisselle, des pressoirs à vin et à huile, etc. Ailleurs, de grands édifices d’époque néopalatiale à
portiques dont l’un a dans l’un de ses murs la plus grande pierre utilisée de toutes les constructions minoennes connues. Le fait que l’on y ait retrouvé une ancre de navire réalisée en pierre
comme toujours à cette époque a fait supposer qu’il pouvait s’agir de chantiers navals, d’autres pensant à des magasins. Tout près part en direction de Phaestos une route dallée. Au-dessus on
rencontre un sanctuaire d’époque historique. Il a été fondé au début de l’époque géométrique et a connu son plus grand rayonnement aux époques classique et hellénistique. Devant l’entrée du
temple se trouvait une statue d’une divinité non identifiée. Outre le temple, le sanctuaire se compose d’un prytanée, de la maison des prêtres, d’une cuisine circulaire, d’un prétoire et de
quatre autels. Mais tout cela, je ne le montre pas puisque je ne l’ai pas vu…
Quittant donc rapidement Kommos puisque nous ne pouvons nous en approcher, nous nous rendons à Gortyne. Il y a beaucoup à dire
sur la ville des siècles précédant Jésus-Christ, mais je préfère commencer par cette basilique chrétienne. Chrétien ou pas, je pense que tout un chacun a entendu parler de l’épître de saint
Paul à Tite. Elle est adressée par " Paul, serviteur de Dieu et apôtre de Jésus-Christ […] à Tite, mon fils bien aimé en la foi qui nous est commune". Tite a été intronisé évêque de Gortyne et
Paul le charge de quadriller la Crète avec des évêques responsables chacun d’un secteur : " Je t'ai laissé en Crète afin que tu achèves de tout organiser et que, selon les instructions que je
t'ai données, tu établisses des Anciens dans chaque ville. Que le sujet soit d'une réputation intacte, mari d'une seule femme, dont les enfants soient fidèles, et ne passent point pour être
débauchés ou insoumis. Car il faut que l'évêque soit irréprochable, en qualité d'administrateur de la maison de Dieu, qu'il ne soit ni arrogant, ni colère, ni adonné au vin, ni enclin à
frapper, ni porté à un gain sordide […]". Bien évidemment, il ne faut pas considérer l’évêque du premier siècle comme l’évêque catholique d’aujourd’hui, qui administre un diocèse, ordonne des
prêtres mais ne peut être intronisé que par le pape de Rome. La situation actuelle constitue même l’un des principaux griefs de l’orthodoxie au catholicisme, accusé d’avoir créé de toutes
pièces une structure administrative rigide et centralisée qui trahit l’esprit de l’Église fondée par Jésus. En ces premières décennies (et ces premiers siècles) qui suivent la mort de Jésus,
l’évêque nomme ses confrères et organise le prosélytisme. Il est garant également de la doctrine et s’assure que l’enseignement est conforme. Ainsi donc, Tite est le premier évêque de Crète et,
les Romains ayant fait de Gortyne la capitale de la province de Crète et Cyrénaïque (Afrique du Nord, en Libye actuelle), le siège de Tite est à Gortyne. Selon son hagiographie officielle,
catholique, luthérienne et orthodoxe, il serait mort de sa bonne mort à l’âge de 94 ans en l’an 107, mais je lis dans deux de mes livres que cette basilique que l’on voit et qui lui est dédiée
a été construite au sixième siècle sur le lieu de son martyre. Son martyre ?
De toute façon, il faut préciser que l’une des chapelles latérales (première photo) est en usage encore de nos jours, et
depuis que la basilique a été détruite en 796 par un violent séisme d’une magnitude évaluée entre 7,1 et 7,9 sur l’échelle de Richter. Or cette chapelle porte depuis toujours le nom de la
Panagia (la Vierge) Kera et ce n’est qu’au début du vingtième siècle que les archéologues ont pensé devoir identifier la basilique en ruines avec celle qui avait été
construite en l’honneur du disciple de Paul. Mais voilà qu’à un kilomètre de là, dans un bourg nommé Mitropoli, on a découvert récemment les restes d’une grande basilique à trois nefs
antérieure à l’église de Gortyne. Le nom de Mitropoli signifie évêché… L’église a les dimensions d’une cathédrale… Celle où nous sommes et dont les chapiteaux portent le monogramme de
l’empereur Justinien (sixième siècle) est postérieure à celle de Mitropoli… Cela remet en question l’attribution du nom à celle de Gortyne. En fait, le doute subsiste.
Quittons donc cette basilique qui, quels que soient son origine et son nom, est impressionnante. Nous voici à présent dans un
autre monde que celui de Jésus, de Paul et de Tite. Ayant, comme je l’ai à maintes reprises raconté, pris Europe sur son dos alors qu’elle était sur une plage de Sidon (actuel Liban), Zeus sous
la forme d’un taureau s’est élancé dans la mer et a nagé jusqu’en Crète, l’île où il a passé son enfance de dieu, et a touché terre à Matala, comme nous l’avons vu. Puis il a poursuivi sa
course sur la terre ferme jusqu’à Gortyne et là, au pied d’un platane, pour assouvir son amour et son désir pour la belle jeune fille, il s’est uni à elle. Pour remercier l’arbre qui avait
prodigué son ombre, par la volonté de Zeus il reste toujours vert. De cette union divine sont nés trois fils, Minos, Rhadamante et Sarpédon. Zeus, avant de regagner l’Olympe, donna Europe en
mariage à Astérion et le chargea d’élever ses enfants. Minos est le fameux roi de Crète qui épousa Pasiphaé, engendra huit enfants dont Phèdre et Ariane, et régna à Cnossos ; Rhadamante, père
de ce Gortys fondateur de la ville de Gortyne, sage, juste, législateur, qui pour ses qualités fut choisi, après sa mort, pour juger les âmes aux enfers ; et Sarpédon qui se disputa avec Minos
pour régner sur la Crète, dut s’enfuir en Asie Mineure et devint roi de Milet. Et ici, sur le site de Gortyne, nous voyons ce platane toujours vert. Nous sommes en été, mais les gens d’ici, une
gardienne du site interrogée, affirment que même en hiver il garde ses feuilles. Certes avec un tronc si fin il ne date pas de si loin, puisque l’on dit que Minos vécut trois générations avant
la Guerre de Troie, mais la graine qui lui a donné naissance était la fille de la fille de la fille (etc.) du platane qui avait abrité les amours divines. Voyant ce prodige de mes propres yeux,
je ne peux douter de l’existence de Zeus ni de la véracité de toute cette histoire. D’ailleurs comme nous en informe la presse, consciente de ses devoirs la belle Europe met la main à la poche
pour aider son pays dans la grave crise économique qu’il traverse, non sans poser toutefois ses conditions et en rechignant un peu.
Le site comporte une glyptothèque. Je passerai rapidement, parce que même si quelques pièces sont intéressantes, rien ne m’a
frappé comme étant exceptionnel, et je ne veux pas être trop long car j’ai à parler tout à l’heure de quelque chose de très spécial, le Code de Gortyne. De même, cette ville énorme qui
a compté jusqu’à trois cent mille habitants (population extrêmement nombreuse à l’époque, les villes les plus grosses atteignant généralement le tiers de ce chiffre) est très étendue, s’alliant
aux Romains pour la conquête de la Crète en 67 avant Jésus-Christ elle a été épargnée par Quintus Metellus (qui, au contraire, a rasé Cnossos), elle a ensuite été choisie pour être la capitale,
et elle a subsisté jusqu’à ce que les Arabes la détruisent en 824. Je me limiterai donc au secteur de l’odéon.
Le Code est abrité par le bâtiment de brique que l’on voit sur la première photo. Ici nous sommes à l’odéon romain (premier
siècle après Jésus-Christ), c’est-à-dire le petit théâtre couvert destiné à des concerts de musique et à des récitals de poésie.. Mais voyons son histoire et ses états successifs. Au cinquième
siècle avant Jésus-Christ a été édifié un bâtiment quadrilatère à l’extérieur mais circulaire à l’intérieur, sans doute à ciel ouvert, de 33,3 mètres de diamètre. Il servait d’agora, place
publique où se tenait l’ecclesia, l’assemblée du peuple. Les lois étaient gravées sur la surface concave de ses murs. On n’a pu déterminer pour quelle raison cet édifice fut détruit au
premier siècle avant Jésus-Christ, mais les pierres portant les lois ont été démontées, numérotées pour retrouver leur ordre et leur place, et le bâtiment a été reconstruit selon le même plan
semble-t-il, et le Code des Lois a été replacé. Un tremblement de terre a détruit ce second édifice, sans doute en 46 après Jésus-Christ, et sur ses ruines on a bâti dans les premières
années du règne de l‘empereur Trajan (98-117) cet odéon sur un arc de cercle un peu supérieur à cent quatre-vingts degrés. Nouvelle destruction et nouvelle reconstruction au troisième siècle.
C’est donc l’édifice du troisième siècle dont nous voyons les ruines aujourd’hui. Les destructions des premier et troisième siècles après Jésus-Christ n’ayant été que partielles, il semble que
l’on n’ait pas eu à reconstruire l’arc de cercle portant l’inscription.
La première des photos que je montre dans la précédente série, et qui donne une vue générale de l’odéon, permet de voir qu’il
est cerné d’un cercle de piliers de brique. Ces piliers délimitent une galerie couverte en portique qui contourne les rangs de la cavea (première photo ci-dessus). L’édifice étant en ruines, on
a reconstruit à l’époque contemporaine (1889) un segment du portique afin de protéger le Code des Lois. La deuxième photo permet de voir deux murs plans se coupant à angle droit autour
du mur circulaire de l’odéon. Derrière, le petit édifice de briques est le fragment de portique moderne abritant l’inscription.
Depuis le temps que j’en parle… la voici, cette grande inscription. Elle date de 480-450 avant Jésus-Christ, et non du sixième
siècle comme on le croyait jusqu’à ces dernières années. Athènes et Gortyne sont les deux seules cités grecques antiques dont on connaisse un corpus de lois suffisamment étoffé, mais
l’inscription de Gortyne est plus ancienne (c’est l’ensemble législatif le plus ancien d’Europe) et elle est plus complète que ce que nous savons d’Athènes. Le code serait même absolument
complet si, lors de la première reconstruction replaçant les plaques détachées et numérotées, la ou les quelques dernières lignes de chaque colonne n’avaient pas été supprimées. En effet, le
nouveau mur étant moins haut que le précédent, on a omis la pierre du bas, qui portait la ou les dernières lignes de la colonne. Et puis on a retrouvé épars des fragments de pierres portant un
texte gravé et laissant penser que c’était peut-être le dernier chapitre du code, sur une ou deux colonnes supplémentaires vers la gauche, car la première colonne est à droite et la dernière à
gauche. Les lignes, elles, se lisent boustrophédon, c’est-à-dire alternativement de gauche à droite et de droite à gauche, comme le chemin suivi par le bœuf traçant le sillon avec la charrue
repartant dans l’autre sens quand il arrive au bout du champ (bous = le bœuf, et strephô = je tourne, cf. une catastrophe quand les événements tournent vers le bas, ou une strophe en poésie
quand le rythme a effectué un tour entier). Quant à l’alphabet, il comporte de notables différences par rapport à l’alphabet que nous connaissons.
Et il apporte de l’eau au moulin de ceux qui contestent l’opinion largement répandue en Grèce selon laquelle la prononciation
antique était la même que la prononciation contemporaine. Tous s’accordent à dire que la prononciation établie par Érasme et qui est utilisée en France ne reproduit pas toujours ce qui était la
réalité antique, mais je maintiens qu’il est faux de dire que rien n’a changé, ne serait-ce que pour une raison de vraisemblance. On ne peut imaginer qu’une langue qui a été parlée sur tout le
territoire du vaste Empire Byzantin, puis par les Francs, les Vénitiens, les Turcs, n’a pas subi de transformations dans la bouche de tant de gens dont la langue maternelle, pour être
indo-européenne comme le grec, n’en était quand même pas moins très différente. Mais il y a d’autres arguments que la seule vraisemblance, qui n’est pas une preuve absolue. Je n’entrerai pas
ici dans des détails qui, depuis que je réfléchis au problème, prendraient des dizaines de pages. Je prendrai un seul exemple. Je prétends, comme le veut l’usage universitaire français depuis
Érasme, que la lettre dite epsilon est un E bref et la lettre que nous appelons êta un E long. Mais en grec moderne cette lettre est appelée ita et se prononce I. On me dit
qu’il en était de même dans l’Antiquité, mais… cette lettre n’existe pas dans le Code de Gortyne où elle est systématiquement remplacée par un epsilon. Cela me semble être une preuve
définitive qu’à cette époque ce n’était pas un ita mais un êta.
En 1857, deux Français, Thénon et Perrot, découvrent, dans le mur d’un moulin à eau accolé à l’odéon, une pierre portant les
quinze premières lignes de la première colonne. Sans savoir que la suite existe quelque part, ils en voient l’intérêt et ils obtiennent des propriétaires de l’acheter pour l’envoyer à Paris, où
elle prend place au Louvre. En tant que Français, je devrais en être heureux, mais non, j’estime que l’on devrait la rendre à Gortyne car le partage de l’inscription ressemble à un jugement de
Salomon. C’est une absurdité. Alphabet, graphie, dialecte, texte partiel, le texte n'est pas immédiatement interprété et ce n’est qu’en 1878 qu’un autre Français, Bréal, comprend qu’il s’agit
d’un texte juridique. En 1879, encore un Français, Hassoulier, sans obtenir l’autorisation de démonter davantage le moulin, parvient à copier deux fragments qui se rapportaient à des parties
éparses. C’est l’italien Halbherr qui se rend en 1884 à Gortyne pour effectuer une recherche systématique, et qui va découvrir l’ensemble de l’inscription après avoir détourné sous les menaces
des propriétaires le cours d’eau qui alimentait le moulin. Il fait alors appel au préfet d’Héraklion (préfet turc, car la Crète est encore sous domination ottomane) qui convoque les
propriétaires et, leur disant que les Antiquités sont propriété de l’État, les oblige à céder l’inscription en échange d’une somme qu’il fixe. Plus de moulin désormais, le côté du mur portant
l’inscription n’est plus considéré comme extérieur du moulin mais comme intérieur de l’odéon, et sa protection en brique est construite dès 1889.
Venons-en au texte. Il est extrêmement intéressant. S’il comporte quelques éléments hérités du droit ancien, il est aussi
fortement progressiste. Beaucoup pensent que son ouverture, la liberté qu’il garantit, les droits qu’il reconnaît même aux esclaves, sont un héritage minoen. D’ailleurs, les premiers codes de
lois ont été rédigés par des cités crétoises, et ils ont ensuite inspiré des codes dans les colonies grecques d’Occident avant de concerner les cités de Grèce continentale, or la codification
garantit le respect des règles qu’elle établit. Quelques extraits significatifs :
Colonne 2 : "Si quelqu’un viole un homme libre ou une femme libre, il versera cent statères […]. Si un esclave viole un homme
libre ou une femme libre il versera le double de cela […]. Si quelqu’un viole une esclave qui vit dans la maison, qu’il verse cinq statères". N.B.: chez les Romains, et même bien des siècles
plus tard, les hommes libres ont tous les droits sur les esclaves, y compris le droit de torture et de mort, et l’esclave qui viole un citoyen ou une citoyenne encourt la mort sans
jugement.
Colonne 3 : "Si un homme meurt sans laisser d’enfant, sa femme, si elle le veut, peut se remarier, gardant sa fortune et tout
ce que son mari lui a donné en plus, selon la loi, devant trois témoins majeurs. Si elle prend quelque chose qui appartient à ses enfants, que cela soit l’objet d’un procès. Mais si son mari la
laisse sans enfant, qu’elle garde aussi ses affaires à elle et la moitié de ses ouvrages manuels". N.B.: certes, les féministes ont obtenu, aux vingtième et vingt-et-unième siècles plus
d’indépendance et de droits, mais il semble que les Crétoises de Gortyne aient joui de plus de droits que les Françaises (entre autres) du dix-neuvième siècle. À titre de comparaison, une
Athénienne du cinquième siècle avant Jésus-Christ a, de sa naissance à sa mort, un protecteur, père ou à défaut un autre homme de la famille, puis mari, et en cas de veuvage elle retrouve la
tutelle paternelle. Par ailleurs, elle ne possède strictement rien en propre.
Colonne 7 : "Si un esclave vient dans la maison d’une femme libre et se marie avec une femme libre, que leurs enfants soient
libres. Mais si une femme libre vient dans la maison d’un esclave et épouse un esclave, que les enfants soient esclaves". N.B.: Cela, c’est moins joli, mais dans la mesure où l’esclavage n’a
pas été aboli c’est assez logique. Ce qui détermine le statut de l’enfant, c’est la maison.
Colonne 11 : "Le juge, où qu’il ait été désigné, qu’il juge d’après les dépositions des témoins ou contre la dénégation sous
serment de quelqu’un, qu’il donne sa décision d’après la législation en vigueur, tandis que pour tout le reste qu’il décide suivant les assertions avancées". N.B.: respect de la loi, prise en
compte des arguments des parties, dépositions des témoins, usage du serment, sont autant d’instructions données aux juges pour assurer des décisions justes.
On comprendra, je pense, pourquoi j’ai été passionné par la lecture de cette inscription (en traduction française). J’ajoute,
parce que cela n’est pas évident à partir des extraits que je cite, que le Code interdit tout ce qui touche à la liberté individuelle, on ne peut se faire justice soi-même, on ne peut détenir
des personnes, tout viol est interdit de qui que ce soit contre qui que ce soit, l’adultère aussi est interdit. On note aussi que ce qui concerne les questions de transmission de patrimoine en
cas de mariage, divorce, veuvage, avec ou sans enfants, tient une très grande place. Et il est très significatif que les seules peines prévues soient sous forme de dédommagement versé aux
victimes, c’est-à-dire que toutes les actions sont civiles et jamais pénales, comme si l’État souhaitait trancher les différends élevés entre ses citoyens mais se désintéressait de leur
comportement.
Pour terminer, je change complètement de sujet. De l’autre côté de la route, en face de l’entrée du site archéologique de
Gortyne, il y a une oliveraie étonnante. Ses arbres sont très vieux et très gros. Un panneau explicatif donne des informations intéressantes, par exemple que le quart de la surface de la Crète
est planté d’oliviers et, compte tenu du fait que l’île est très montagneuse, cela représente quasiment la totalité de l’agriculture de l’île. D’autre part, un olivier remarquable a été
répertorié par l’Association des Municipalités Crétoises de l’Olive. Il a, en effet, des caractéristiques très particulières. Non seulement ses dimensions sont monumentales, comme le
montrent les chiffres du tableau et du schéma (deuxième et troisième photos ci-dessus), mais en outre son âge est respectable puisqu’il est estimé à… 1600 ans.
C’est celui des photos ci-dessus. Il daterait des alentours de l’an 400, non selon des légendes plus ou moins crédibles, mais
selon les études très scientifiques des botanistes. Or avant sa naissance, au cours du quatrième siècle qui a marqué le début de l’époque byzantine (330-824 de notre ère), l’île a été secouée
de très violents et répétés tremblements de terre qui ont jeté à bas de nombreuses constructions. Sans doute à l’un de ces bâtiments victime d’un séisme appartenaient des colonnes gisant à
terre. L’arbre est sorti du sol, a grandi contre ces colonnes et, en prenant de l’ampleur, il a englobé la pierre, qui ne fait plus qu’un avec le tronc. Voilà les étonnantes photos sur
lesquelles je voulais terminer cet article.