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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 19:57

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Et nous voici à Alberobello, la capitale du trullo, cette curieuse construction au toit pointu. Mais pour comprendre la raison de cette architecture et le pourquoi de la création de cette ville relativement récente, il faut d’abord éclairer quelques points de l’histoire locale.

 

Le nom d’Alberobello n’existait pas, et il n’y avait ici qu’un lieu totalement inhabité et inculte appelé La Selva, mot italien du latin silva, la forêt, qui désigne une vaste forêt touffue, inextricable. On y a retrouvé des pointes de flèches et autres objets montrant que dans un lointain passé préhistorique avaient vécu là des populations venues du Moyen-Orient qui élevaient un tumulus conique sur les sépultures de leurs morts, mais les habitants avaient complètement disparu depuis longtemps quand, au quinzième siècle, un certain Giuliantonio Acquaviva reçoit du roi de Naples Ferrante le comté de Conversano où se trouve La Selva, en remerciement des services militaires rendus. En visitant Otrante, les 4 et 5 octobre derniers, nous avons vu qu’en 1480 le sultan Mehmet II avait débarqué pour réaliser la jonction entre la Turquie convertie à l’Islam et l’Espagne musulmane, espérant ainsi éviter la reconquête chrétienne de ce pays, reconquête qui sera néanmoins achevée peu après, en 1492, avec le siège et la prise de Grenade. Otrante résiste courageusement, mais est prise par les Turcs qui massacrent douze mille des vingt-deux mille habitants, réduisent les autres en esclavage, tandis que le maire et huit cents habitants qui avaient refusé de renier leur foi sont torturés et décapités. Le roi Ferrante demande à Giuliantonio Acquaviva d’intervenir mais alors qu’il effectue en compagnie d’une dizaine de chevaliers une reconnaissance le 6 février 1481, des chevaliers turcs l’attaquent. Ses compagnons sont tués et il réussit, blessé, à s’échapper, mais il est rattrapé, les Turcs lui coupent la tête d’un coup de leur grand sabre, la plantent sur une lance et l’exposent sur les créneaux du château d’Otrante.

 

À sa mort glorieuse pour la défense de la foi chrétienne, le roi décide que son fils Andrea Matteo Acquaviva (1457-1529) recevra tous les titres et privilèges obtenus par Giuliantonio. Pour peupler La Selva, Andrea Matteo va accorder des libertés à quiconque viendra s’y installer. Puis au cours des années, les Acquaviva comtes de Conversano vont autoriser la culture de champs si l’on défriche la superficie, réaliser une grande citerne pour stocker les eaux de pluie dans cette région sans rivières, etc. Mais en 1616 Giangirolamo II, dit Le Loucheur des Pouilles (1600-1665), hérite du domaine. Sa cruauté et celle de sa femme sont restées tristement célèbres. Les impôts qu’il perçoit sont extrêmement lourds et il les recouvre avec violence. Les pendaisons et les scalps sont multiples. Il assiège une ville qui s’était rebellée et, l’ayant prise, en fait torturer puis exécuter les nobles et les chanoines. En revanche, pour accélérer le peuplement de La Selva, il accorde des terres et l’exemption d’impôts aux paysans de feudataires voisins qui abandonneraient leur seigneur, ce qui n’est pas du goût desdits seigneurs, mais malgré sa sombre réputation il réussit ainsi à attirer bon nombre d’habitants.

 

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De plus, il les autorise à se construire des maisons ; mais parce que les seigneurs doivent payer au roi des impôts sur toutes les constructions élevées sur leurs terres et qu’il entend frauder le fisc, il ordonne que les maisons soient construites sans mortier, avec un toit conique sur une base carrée, ce qui les rend destructibles en fort peu de temps, et il profère les menaces les plus terribles contre ceux qui, en cas d’inspection royale, n’abattraient pas leur maison. D’où l’origine des trulli.

 

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Les feudataires voisins furieux de voir leurs paysans les fuir, choqués des violences de Giangirolamo II, de sa malhonnêteté, de ses jugements arbitraires, envoient au roi d’Espagne et au vice-roi de Naples des dénonciations accompagnées de documents détaillés et de preuves. Immédiatement, des inspections ont lieu, et Giangirolamo est emprisonné à Madrid en 1649. Dans le siècle et demi qui a suivi les seigneurs qui ont régné sur La Selva ont parfois été cruels et injustes, parfois éclairés et bienveillants, mais peu à peu une classe cultivée s’était développée, la population n’était plus seulement paysanne mais des artisans et des commerçants avaient vu le jour. En 1797, dans le vent de l’Histoire (la Révolution française avait conquis des libertés), sept représentants de l’agglomération profitent d’une visite du roi Ferdinand IV à Tarente le 11 mai pour, sur intercession de l’archevêque, le rencontrer. Apprenant toutes les violences et les injustices subies, le roi promet un décret libérant la ville de tout lien féodal, mais tarde un peu à le promulguer.

 

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Deux semaines après l’entrevue de Tarente, le 25 mai, le roi est de nouveau dans les Pouilles, à Foggia, pour le mariage du prince Francesco. Une délégation de La Selva se rend alors à Foggia pour insister, et le 27 mai 1797 le roi fait de La Selva une commune libre par décret royal. La nouvelle commune élit son premier maire le 22 juin et se choisit un blason : devant un grand chêne symbolisant la forêt d’origine, un chevalier repousse de sa lance un lion qui représente le pouvoir féodal. Et la ville, considérant son blason, se donne le nom de Bel Arbre, en italien Alberobello.

 

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La construction commence par le creusement dans la roche d’une salle de trois mètres de diamètre et cinq mètres de profondeur que l’on recouvre d’une voûte. Ce sera la citerne indispensable pour recueillir les eaux de pluie puisque la citerne collective providentielle pour quelques dizaines de familles est notoirement insuffisante pour une ville de plusieurs milliers d’habitants. Ensuite, autour de cette citerne, on creuse des fondations selon un carré et, avec des pierres de ce calcaire gris qui s’est formé en plaques peu épaisses et qu’il suffit de ramasser, on monte des murs sans mortier jusqu’à deux mètres du sol environ. Ces murs sont ensuite blanchis à la chaux. Tout cela coûte beaucoup de sueur mais pas un centime. Puis en posant une grosse pierre sur chaque angle, on monte le toit conique en superposant des cercles concentriques et de diamètre de plus en plus étroit, de sorte que la gravité en même temps que les poussées latérales maintiennent le tout en place. Au sommet, on place une grosse pierre, la clé de voûte, et au-dessus un pinacle à signification propitiatoire. De même, on peint à la chaux sur le toit conique, et toujours en direction du soleil, un signe lui aussi propitiatoire. La signification en vient d’une lointaine antiquité païenne plus ou moins christianisée ou, plus rarement, il s’agit d’une simple croix chrétienne, mais dans tous les cas une très grande part de la population, aujourd’hui encore, y attache une foi superstitieuse. Sur une photo précédente, on a vu des croix, mais ci-dessus cette croix en arbre unit trois mondes, le paradis, la terre et l’enfer. Tout au début de cet article, sur la deuxième photo où l’on voit de nombreux toits, apparaît une croix aux quatre bras égaux inscrite dans un cercle, c’est le symbole du Soleil-Christ. La plupart du temps il est fait référence au soleil, qui était la divinité majeure des peuples anciens de ce lieu. Notons que ces formes rondes sont très anciennes, pour des sépultures d’abord (que l’on pense au tombeau d’Agamemnon à Mycènes, que nous verrons on jour… si nous parvenons à nous arracher à l’Italie), puis pour des habitations. Aujourd’hui encore, sur le territoire de l’Assyrie historique (nord-ouest de l’actuel Irak) existent des habitations à coupoles coniques, avec pinacles et signes peints mythologiques.

 

Ma dernière photo, ci-dessus, montre le détail d’une toiture brute, mais traditionnellement, pour faire s’écouler l’eau de pluie et boucher les interstices entre les pierres, on recouvre la toiture de pierres bien plates et beaucoup plus fines appelées chiancarelle provenant des couches de calcaire les plus minces, disposées en écailles. C’est ce que l’on voit sur la plupart des autres photos. À noter que parce que ces maisons ne sont pas construites pour durer, le plus ancien trullo est de 1559. À noter également que le mot trullo est entré dans la langue italienne seulement au vingtième siècle, mais que certains le mettent en relation avec le mot grec d’époque byzantine torullos désignant le hall en forme de dôme du palais de Constantinople, d’autres avec le grec tholos désignant un monument circulaire, mais si la première explication peut paraître douteuse (comment le mot serait-il passé de ce palais aux modestes constructions sans mortier), la seconde me semble complètement fantaisiste, car inexplicable selon les lois de la phonétique. Il me semble plus vraisemblable de faire dériver le mot de la turris latine (la tour), diminutif turulla ou trulla. Si cette dernière explication est une imbécillité, je précise que je prends sur moi la responsabilité de la proposer ici.

 

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Cette église à trulli dédiée à saint Antoine (Sant’Antonio) date du vingtième siècle, sa construction a commencé en 1926, mais quoiqu’elle soit moderne son architecture allie le roman des Pouilles à la technique du trullo, avec une voûte principale de vingt-cinq mètres de haut.

 

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Cependant, dès la libération de la ville du joug féodal et l’annexion administrative au royaume de Naples comme commune libre en 1797, on s’affranchit des règles imposées par les feudataires et on utilisa brique et mortier, sauf dans le centre ancien que l’on conserva, et à la campagne pour les animaux. Cette église a donc utilisé ces matériaux non traditionnels.

 

646g Alberobello, musée des trulli 

Il existe aussi à Alberobello un intéressant musée du trullo. Bien entendu, il est lui-même installé dans un trullo authentique, ce qui permet de comprendre, outre l’architecture générale, l’architecture de composition. En effet, toute la famille ne vivait pas (ne vit pas, puisque les trulli traditionnels sont encore de nos jours habités normalement) dans une seule petite pièce. Une maison est normalement constituée de plusieurs trulli accolés entre lesquels des portes permettent le passage d’une pièce à l’autre comme dans une maison conventionnelle.

 

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Pour que le visiteur comprenne mieux ce qu’il voit, une maquette éclatée montre une maison de trulli. Lorsque la ville a évolué et qu’une bourgeoisie s’est dégagée, des familles aisées ont apparu, un médecin a édifié un trullo à deux étages, le curé en exercice en 1797 a construit sa maison autour d’une cour.

 

La maquette de ma seconde photo a l’ambition de montrer la vie dans le passé à Alberobello, avec des maisons de plusieurs types et des accessoires et des personnages en action. Le souci du détail vrai est très poussé.

 

646i1 Alberobello, musée des trulli

 

646i2 Alberobello, musée des trulli 

On peut voir aussi différents modèles de pinacles qui ont été récupérés sur des ruines de trulli et qui montrent la variété des formes. Je choisis de montrer ici un exemple de modèle purement ornemental et un autre à valeur religieuse en forme de croix.

 

646j1 Alberobello, musée des trulli 

646j2 Alberobello, musée des trulli 

Dans une autre partie, le musée montre l’agencement des pièces, avec une pièce à vivre meublée. Par ailleurs, on voit que sous le cône du trullo, au sommet des murs est posé un plancher. Au-dessus, ce n’est pas un étage à proprement parler, mais un espace de rangement ou de stockage, vêtements et linge de maison, outils, objets divers, réserves de nourriture, etc., auquel on accède par une échelle à travers une trappe.

 

646k1 Alberobello, musée des trulli, pot de chambre 

646k2 Alberobello, musée des trulli, pot de chambre 

646k3 Alberobello, musée des trulli, vase de nuit 

Le choix des images qui vont clore le présent article peut paraître curieux, mais le musée possède une si belle collection de ces objets de faïence que je ne peux manquer de le signaler. Ce sont des pots de chambre, ou des vases de nuit si l’on préfère ce terme. Le premier est un modèle pour enfant, dit l’étiquette. Pour les deux autres, dont l’étiquette ne dit rien, on peut en déduire qu’ils sont pour adultes. Je ne pense pas que ce soit la forme, fort différente, qui permette de les distinguer. Je suppose que c’est une question de volume, ou surtout de diamètre de l’assise. Et sur ces graves considérations techniques, nous allons quitter Alberobello pour Locorotondo.

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Published by Thierry Jamard
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