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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 13:28

848a1 Egnatia Odos

 

848a2 Entrée de Feres (Thrace)

 

Partagée depuis 1923 entre la Bulgarie, la Turquie et la Grèce, la Thrace voit sa frontière gréco-turque marquée par le fleuve Evros, que nous avons l’intention d’aller voir bientôt. En attendant, mon article d’aujourd’hui se propose d’aller faire un petit tour dans le sud-est de la Thrace grecque. Et d’abord, nous longeons la via Egnatia antique (ma première photo) puis nous arrivons dans la ville de Feres (dont on prononce des deux E, soit Férès).

 

À droite de la route qui, de la nationale, entre dans Feres, on voit cette belle ruine d’un grand aqueduc (deuxième photo). Nous allons voir dans un instant le monastère byzantin pour l’alimentation duquel cet aqueduc a été construit en 1152. C’était la pleine nature à l’époque. Puis un bourg, appelé Vira, s’est développé autour. Après la prise de Constantinople lors de la Quatrième Croisade en 1204 et l’établissement d’un Empire Latin d’Orient sur les débris de l’Empire Byzantin, Vira devenue fief franc tombe sous la coupe de Godefroy de Villehardouin. En 1259 l’empereur byzantin Michel VIII Paléologue réussit à récupérer Thrace et Macédoine, puis Constantinople en 1261, mais en 1357 les Ottomans arrivent, un siècle avant qu’ils ne parviennent à s’emparer de Constantinople, et Vira ne prendra le nom de Feres que des années après 1920, date à laquelle la Thrace a été rattachée à la Grèce.

 

848b1a Feres, monastère de la Panagia Cosmosoteira

 

848b1b Feres, monastère de la Panagia Cosmosoteira

 

Ces photos montrent les murs du monastère byzantin. C’est, comme je le disais, en 1152 qu’Isaac Comnène, frère de l’empereur byzantin Jean II et d’Anne Comnène la célèbre chroniqueuse, âgé de 59 ans et se retournant vers son passé de pécheur (notamment, il a longuement lutté contre son frère, puis contre son neveu qui lui a succédé) décide de racheter les errements de sa conduite en consacrant ses dernières années à Dieu. Il choisit cet endroit pour y construire un grand monastère dans lequel il investit la totalité de sa fortune personnelle, le dotant de domaines destinés à assurer son autosuffisance, et y ajoutant un hôpital, un hospice de vieillards, une bibliothèque. Il prévoit des cellules pour accueillir jusqu’à cent moines selon l’une de mes sources, soixante-quinze selon une autre. Disons, beaucoup de moines. Enfin, outre l’aqueduc que nous avons vu en arrivant, il entoure son nouveau monastère de murs destinés à le protéger de toute attaque. C’est ce qu’il en reste que nous voyons sur mes photos ci-dessus. Il se retire dans ce monastère, où il souhaitera être enterré. Les fresques de l’église étant en très mauvais état, je n’ai malheureusement pas été capable de repérer celle où la Vierge montre le sol de son doigt, endroit présumé de la tombe.

 

Le treizième siècle a vu les guerres contre les Bulgares, les Turcs, les Francs, et le quatorzième siècle les guerres intestines. Les murs du monastère ont servi de rempart. En 1342 Jean VI Cantacuzène, proclamé empereur alors que le patriarche de Constantinople soutient la dynastie des Paléologue, met le siège sous les murs du monastère où se sont barricadés les moines et les paysans des environs, partisans du patriarche. Le monastère sera pris, les occupants exterminés, et les lieux seront abandonnés jusqu’à l’arrivée des Turcs. Ces derniers démoliront les murs et la plupart des bâtiments, en réutiliseront les pierres, mais l’église sera sauvée parce que transformée en mosquée qui portera le nom de Soliman le Magnifique après sa mort en 1566. Les mosaïques, un Pantocrator en or, tous les livres de la bibliothèque, ont disparu.

 

848b2 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848b3 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848b4 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Voici donc l’église du monastère d’Isaac Comnène, débarrassée de son minaret. Il avait voulu la consacrer à la Panagia Cosmosoteira, la Vierge Sauveur du Monde, et elle a été conçue pour être une sorte de Sainte-Sophie (de Constantinople) en miniature. En fait, une miniature imposante dans cet environnement. C’est la seule église byzantine qui subsiste en Thrace.

 

848b5 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848b6 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Avant d’en faire une mosquée, les Turcs ont mis le feu au catholicon du monastère, puis ont remis en état les murs. Difficile, alors, de savoir ce qui, dans ces inclusions, date de l’église primitive récupérant des ruines antiques, ou de la réfection par les Turcs ramassant les débris de ce qu’ils ont détruit.

 

848c1 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Dans une mosquée, l’espace est ouvert, on prie tourné vers la Mecque. Pas de place pour une iconostase. Celle que l’on voit aujourd’hui est moderne, pour rendre à l’église sa fonction de lieu de culte chrétien orthodoxe. Des offices y sont en effet célébrés régulièrement.

 

848c2 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848c3 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848c4 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Les travaux entrepris dans les années 1930 ont comporté, outre la construction de contreforts extérieurs pour assurer la stabilité de l’édifice, un cerclage de toutes les colonnes ainsi qu’un cerclage des dômes à l’intérieur des coupoles. Mais on n’a pas rouvert les fenêtres qui avaient été murées.

 

848c5 fresque chrétienne martelée par les Musulmans

 

Après les travaux de consolidation du bâtiment, il a fallu débarrasser les murs de l’enduit qui recouvrait les fresques originales du milieu du douzième siècle. L’Islam interdisant la représentation humaine, car il est dit que Dieu a créé l’Homme à son image et il ne peut être question de représenter Allah, les Musulmans se devaient de cacher ce sacrilège. Bien souvent, ailleurs, on voit des fresques aux yeux crevés, le plâtre bien creusé à l’endroit des pupilles. Mais il était plus radical de simplement crépir les surfaces des murs, pour y peindre des versets du Coran calligraphiés et des dessins géométriques. J’ai lu que les fresques, ici, avaient été martelées pour les détruire. Je ne prétends pas que les Turcs, qui ont incendié l’église, n’avaient que de bonnes intentions à l’égard de ces fresques, mais vu la régularité du martelage, il ne donne pas l’impression d’une opération de saccage, mais plutôt du travail consciencieux de maçons désireux de donner à leur plâtre un support irrégulier sur lequel il puisse s’accrocher durablement.

 

848c6 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

848c7 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Heureusement, quelques fresques ont survécu à ce massacre, et lorsque les services archéologiques ont décidé d’ôter le crépi, on a découvert des merveilles, trop peu nombreuses hélas, œuvres d’artistes de l’école de Constantinople. Entre les fenêtres latérales, sont représentés quatre guerriers, qui sont supposés être des membres de la famille impériale d’Alexis I Comnène (1081-1118), le père de Jean II, d’Anne et de notre Isaac. Certains, même, croient voir Isaac Comnène dans le personnage de ma seconde photo.

 

848c8 Panagia Cosmosoteira, à Feres (Thrace)

 

Pas question de quitter cette église consacrée à la Panagia Cosmosoteira sans en montrer l’icône dont, en fait, rien n’est dit, de sorte que je ne suis pas capable de la dater.

 

848d1 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

848d2 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

848d3 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

Toujours dans ce Far East de la Thrace grecque, mais un peu au sud-ouest de Feres, on trouve Traianoupolis, ce qui signifie Ville de Trajan (l’empereur romain, 98-117 après Jésus-Christ, qui l’a fondée). Dès le quatrième siècle, la ville a assez d’importance pour être le siège d’un diocèse. Puis, au sixième siècle, on sait par Procope que l’empereur Justinien répare les murs de la ville, mais aujourd’hui, de ces murs il ne reste quasiment plus rien. Le bâtiment ci-dessus, qui date de la seconde moitié du quatorzième siècle (1375-1385), donc du début de l’occupation ottomane, et qui est dû à Gazi Evrenos Bey, est appelé le “han” (maison, auberge en turc), parce qu’il a été créé pour accueillir aussi bien les voyageurs qui faisaient une halte sur la via Egnatia de ou vers Constantinople, que les usagers des bains locaux. Cette date supposée de construction, établie au regard de la technique de maçonnerie, en fait l’un des plus anciens bâtiments ottomans en Thrace. Devant, une première pièce comportant des cheminées a été détruite.

 

848d4 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

848d5 thermes de Traianoupolis (Thrace)

 

Si, à l’époque de Trajan, les Romains avaient fondé cette ville, c’était à la fois parce qu’elle constituait un relais sur la via Egnatia et parce qu’il s’y trouvait une source thermale chaude, et ils y avaient installé un établissement de bains. Les Ottomans, très amateurs de bains et de hammams eux aussi, avaient construit au seizième siècle l’établissement dont on voit les dômes ci-dessus. Aujourd’hui encore cet établissement fonctionne (dans d’autres locaux plus modernes), et plusieurs hôtels ont fleuri tout autour. Les médecins, avec leur esprit positiviste, peuvent bien attribuer à l’eau une composition chimique favorable au traitement des maladies (je lis qu’elle est riche en hydro-sulfure-chlorure-sodium et radium), ils ne peuvent empêcher Chrétiens comme Musulmans de voir cette source comme miraculeuse. D’ailleurs, il y a un puits dont le fond est complètement clos dans la roche, et lorsqu’on le vide entièrement il se remplit de nouveau, affirme-t-on. Pour les Musulmans, on y voit la main d’Allah, tandis que pour les Chrétiens il y a du saint Georges là-dessous, parce que non loin dans la roche on peut voir l’empreinte du sabot de son cheval. Certains viennent ici pour prendre les eaux, se faire masser et dorloter, et d’autres y viennent en pèlerinage, parfois dans l’espoir d’une guérison miraculeuse. On y soigne, par l’eau minérale, le diabète, les maladies des reins et du foie, les gastrites chroniques, la constipation, et par l’hydrothérapie l’arthrite, l’arthrose, les lumbagos, les hernies discales, les névralgies, les problèmes gynécologiques.

 

848e1 Château d'Avas, en Thrace orientale

 

848e2 Château d'Avas, en Thrace orientale

 

Encore un peu plus à l’ouest et plus au nord, se dresse au sommet d’une falaise le château d’Avas. On a bien tenté de nous décourager, “bof, n’y allez pas, c’est une ruine, il n’y a rien à visiter”, nous nous y sommes quand même rendus. Ce n’est qu’à une petite dizaine de kilomètres plein nord d’Alexandroupolis où nous avons établi temporairement nos Pénates. Et s’il est vrai que, vu l’état des ruines, on ne peut les visiter, je trouve qu’elles ont quand même fière allure, ces tours du vieux château byzantin. Les Turcs ont, après la conquête, créé un peu plus au nord, au pied de la falaise, le bourg de Dervent, et l’ont peuplé aux trois quarts de Bulgares, et de Turcs pour le dernier quart. Après les Guerres Balkaniques, la Première Guerre Mondiale, la guerre gréco-turque, les échanges de populations y ont vu arriver des Grecs de Thrace turque et d’Asie Mineure, et la ville a changé de nom pour s’appeler Avas ou Avantas. De 1981 à 2001, le village a perdu quatre-vingts pour cent de sa population du fait de l’exode rural, et ne compte plus aujourd’hui que quelques centaines d’habitants. Il faut dire que l’électricité n’est arrivée là qu’au cours des années 1960 et la télévision au cours des années 1980. Pour la route asphaltée, il a fallu attendre la fin du siècle. Alors l’attrait des villes…

 

848f1 Héros à Alexandroupolis

 

Venons-en à Alexandroupolis. Une ville très dynamique, très vivante, en pleine croissance. Comptant un peu moins de cinquante mille habitants lors du dernier recensement, en 2001, elle dépasserait à présent les soixante-dix mille et la Municipalité envisage d’en accueillir pas moins de cent mille d’ici à quelques années. Cette croissance, ce modernisme, ne l’empêchent nullement d’être sympathique et accueillante. Son grand camping ouvert toute l’année, en bordure de mer et sur une ligne de bus, à 1,5 kilomètre de l’entrée de la ville en est un exemple. Un autre, c’est la connexion Internet gratuite, sans code, partout en ville et par conséquent aussi au camping. On rencontre ici beaucoup d’étrangers qui se sont installés, des Turcs, des Russes, mais aussi des Grecs venus d’autres régions, et lorsque l’on discute avec eux et qu’on leur demande ce qu’ils pensent de leur vie ici, tous sont unanimes pour dire qu’ils s’y sentent bien et ne voudraient en repartir à aucun prix.

 

“Doriscos est une vaste plaine de la Thrace, nous dit Hérodote parlant de l’année 480 avant Jésus-Christ, en bordure de la mer, traversée par un grand fleuve, l’Hèbre [= l’Evros]. […] Pour les navires, quand ils furent tous arrivés à Doriscos, les capitaines, conformément aux ordres de Xerxès, accostèrent près de la forteresse, à l’endroit où se trouvent les villes de Salè, qui appartient à Samothrace, et de Zonè et, terminant la plage, le fameux promontoire de Serrhéion”. Si je cite ce passage, c’est parce que la ville d’Alexandroupolis s’est construite sur l’emplacement de Salè qui n’était plus qu’un village insignifiant (le nom ne venant pas d’Alexandre le Grand dans l’Antiquité, mais il a été donné en l’honneur du monarque moderne Alexandre I, roi de Grèce de 1917 à 1920), et parce que le cap Serrhéion, qui clôt à l’ouest la plage d’Alexandroupolis, est l’endroit où les femmes de Thrace, furieuses qu’Orphée inconsolable de la perte d’Eurydice ne s’intéresse pas à elles et même, selon une tradition, qu’il ait inventé la pédérastie, se vengèrent en le tuant et en déchirant son corps. Ensuite, elles ont jeté les morceaux dans l’Evros, qui les a emportés à la mer. Un courant a déposé la tête et la lyre d’Orphée sur une plage de l’île de Lesbos, devenue pour cette raison la patrie de la poésie lyrique. Telle est du moins la version thrace de la légende, puisque nous avons vu (mon article sur Dion, 29 et 30 juin 2012) que les Macédoniens font mourir Orphée chez eux. Quant à Doriscos, il existe toujours un village de ce nom, dans le delta de l’Evros, au sud-ouest de Feres.

 

Mais cela est bien loin. Un peu plus proche, c’est la guerre d’indépendance grecque. La Trace aussi y a pris part, même si sa libération attendra un siècle après la libération de la Grèce centrale et du Péloponnèse. La statue ci-dessus représente “Khatzi-Antonis et Domna Visvizi, d’Ainos, en Thrace Orientale, héros de la lutte en 1821”, selon la plaque sur le piédestal. Lui, il était capitaine d’un bateau de guerre de 16 canons et 160 hommes. Il a été tué au cours d’une bataille, mais on n’a pas pu démêler s’il était tombé sous les coups des Turcs ou sous ceux de Grecs d’une faction opposée. Elle, sa femme, on l’a surnommée la Bouboulina thrace. Elle a pris une part active à la guerre et, après la mort de son mari, tout en continuant de s’occuper de l’éducation de leurs cinq enfants, elle a poursuivi la lutte.

 

La ville créée par les Turcs au dix-neuvième siècle sur l’emplacement du petit village de Salè s’appelait Dedeagats, et elle a gardé ce nom turc jusqu’en 1920. Son puissant phare, qui porte à 24 milles nautiques (44 kilomètres) du haut de ses 27 mètres, a été construit en 1880 par la Compagnie Française des Phares et Balises. On dit que ce sont les Russes qui ont décidé sa construction, qui ont tracé les larges avenues de la ville là où il y avait un enchevêtrement de ruelles, en bref qui ont modelé l’Alexandroupolis d’aujourd’hui. Nos trois livres sur la Thrace, un sur Alexandroupolis, plusieurs dépliants, sans compter nombre de sites Internet, ne m’ont pas permis de démêler exactement le sort de la ville vers la fin du dix-neuvième siècle. Il est dit que pour mettre fin à la guerre russo-turque de 1877-1878 est signé le traité de San Stefano (aujourd’hui Yeşilköy, banlieue de Constantinople) en mars, selon lequel pour ce qui concerne notre région la Bulgarie obtient l’autonomie de la Mer Noire à la Mer Égée (ce qui inclut donc Alexandroupolis), traité modifié en juillet par le congrès de Berlin qui rend la Macédoine et la Thrace à l’Empire Ottoman. Pas trace des Russes à Alexandroupolis. Finalement, ce n’est que la consultation d’une publication de 1878 de la Revue des Deux Mondes qui m’a donné l’explication. “ L’empire ottoman n’est plus qu’un composé de trois ou quatre tronçons qui ne communiquent plus même entre eux ou qui n’ont que des communications tolérées, toujours incertaines, sous le bon plaisir des Bulgares. Dans l’épaisseur de la Turquie d’Europe tout entière, du Danube à Salonique, se déroule sans interruption la Bulgarie nouvelle, et dans cette Bulgarie, vainement affublée du titre de principauté tributaire, la Russie campe pour deux ans avec une armée d’occupation de 50.000 hommes. Un prince de la famille du tsar, ou tout au moins son allié, a certainement bien des chances d’être élu comme chef de l’état qui vient d’être créé ; il est déjà désigné”. Ainsi donc, à cette époque, nous sommes en Bulgarie, mais les Russes sont une armée d’occupation de 1878 à 1880.

 

Jusqu’en 1913 nous sommes en Roumélie (“Pays des Romains”, en turc), de 1913 à 1919 en Bulgarie, quand le traité de Neuilly contraint la Bulgarie à lâcher cette partie de la Thrace au bénéfice de la Grèce. Enfin, pendant la Seconde Guerre Mondiale la Bulgarie récupère la Thrace, qu’elle sera contrainte de rendre lorsque sera actée la défaite des forces de l’Axe.

 

848f2 Alexandroupolis, futur musée

 

848f3 Alexandroupolis, futur musée

 

848f4 Alexandroupolis, futur musée

 

Juste en face de l’entrée du camping, doit se construire le nouveau musée d’Alexandroupolis. Le panneau dit que le devis est de sept millions neuf-cent soixante mille cinq cent soixante Euros, partagés entre la Caisse Régionale de Développement Régional et les ministères grecs de la culture et du tourisme, et celui du développement, de la concurrence et de la marine. La répartition des contributions n’est pas précisée, mais en général ce sont soixante-quinze ou quatre-vingts pour cent qui sont supportés par l’Europe, le reste par le pays concerné. Il n’est pas dit non plus ce que présentera ce “Nouveau musée d’Alexandroupolis”, des collections archéologiques ou autres. Il est probable, en fait, qu'il regroupera des musées divers. 

 

Entre le moment où j'ai rédigé le présent article sur mon ordinateur et le moment où je me décide à le mettre en ligne, plusieurs mois se sont écoulés. Depuis, nous sommes allés en Turquie et au retour sommes de nouveau passés par Alexandroupolis. Avouerai-je que, vu l'âge du camion-citerne abandonné là et l'absence de tout engin de travaux, je pensais que rien ne se passerait avant bien des années. Or le 17 décembre, un peu moins de trois mois plus tard, j'ai été ébahi de constater que les travaux avaient beaucoup avancé. Optimisme, donc.

 

 848g Musée ethnographique, Alexandroupolis (Thrace)

 

C’est Alexandroupolis qu’a choisie le Musée Ethnologique de Thrace pour s’installer. Pour mieux comprendre cette région, une visite s’impose dans le joli bâtiment qui l’abrite (sera-t-il transféré dans le futur grand musée ?) en plein cœur de la ville. Et il s’y trouve tant de choses intéressantes que nous y avons pris un grand plaisir.

 

848h1 aiguière et assiette arméniennes en cuivre

 

848h2 cruche en cuivre, fin 19e siècle

 

Constantinople apparaissait comme le plus important centre de travail du cuivre durant l’ère ottomane, les artisans considérés comme les meilleurs étant des Grecs des bords de la Mer Noire, mais il y avait aussi des ateliers à Xanthi et à Komotini. À Alexandroupolis, on a répertorié un atelier de réparation. Car aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, les objets de cuivre tenaient une place très importante dans les ménages, comme en témoignent les contrats de mariage. Il ne s’y trouvait ni décoration ni inscription pour les objets d’usage quotidien, mais cela apparaissait soit pour les cérémonies particulières, soit dans le cas de cadeaux. Au vingtième siècle l’usage du cuivre a décru, et l’on a cessé de battre le cuivre vers 1955 ou 1960 Ci-dessus, la première photo montre une aiguière et son assiette, de travail arménien, et la seconde une cruche à eau de la fin du dix-neuvième siècle, originaire du Pont (le Pont Euxin, c’est-à-dire la Mer Noire).

 

848h3 cruche de Çanakkale

 

848h4 poterie d'Ainos (extrême ouest de la Turquie)

 

Deux exemples de poteries. La première, que j’ai choisie parce que je la trouve amusante, est une cruche de Çanakkale, ville turque près des ruines de Troie. La seconde est une poterie d’Ainos, ville de Thrace sur la mer Égée, actuellement en Turquie, à deux pas de la frontière grecque, car la Thrace a été coupée en deux par le traité de Lausanne en 1923, puisque géographiquement et historiquement c’est une seule région depuis Constantinople (je ne dis pas Istanbul, puisque la ville a changé de nom après la partition) jusqu’à Kavala. Homère l’évoque dans l’Iliade quand il parle du “chef des Thraces, Piroüs, fils d'Imbrase, venu de la ville d'Ainos”. Sur cette seconde poterie, ma photo montre mal que de chaque côté du bateau central s’avance un autre bateau dont la proue ressemble à un dauphin.

 

848h5 costumes traditionnels de Thrace

 

Sur cette image, j’ai regroupé trois photos de costumes typiques. La dame de droite porte un vêtement traditionnel de Sille, près de Konya en Turquie centrale, et celle du milieu un costume traditionnel du Pont (comme je le disais tout à l’heure, c’est ainsi que depuis l’Antiquité on nomme la Mer Noire). À gauche, cet homme porte le traditionnel costume sarakatsan. Ceux que l’on appelle Sarakatsans sont des pasteurs nomades des Balkans, dont l’origine serait dans les montagnes du Pinde, et c’est dans cette région et dans les régions proches au nord des frontières grecques (sud de la Bulgarie, de la Macédoine ex-yougoslave, de l’Albanie) qu’on les trouve surtout. Mais, par nature, ils sont d’un peu partout, puisque nomades. Voilà pourquoi lorsqu’on les appelle Valaques c’est impropre, car ils ne sont pas particulièrement liés à la Valachie. Beaucoup à présent sont sédentarisés, mais certains vivent encore en clans nomades.

 

848i1 bassine à halvas

 

848i2 machine à loukoum

 

Dans une autre section du musée, sont présentées toutes sortes d’ustensiles permettant de confectionner des spécialités sucrées ou non, héritage de tout ce qu’ont apporté les peuples conquis par les Ottomans, ajoutant à la gastronomie byzantine de Constantinople des spécialités turques, arabes, arméniennes, juives, et autres. Car dans les milieux bourgeois, on appréciait beaucoup de grignoter, dans la journée, des “délices turcs”, ou loukoums, ou bien des petits morceaux de halvas, ou encore des pois chiches grillés. Pour le halvas, on faisait frire de la semoule dans de l’huile d’olive, puis dans la cuve en cuivre de ma première photo on versait du sirop de sucre et l’on faisait cuire l’ensemble, que l’on moulait ensuite pour laisser refroidir. Cela donnait quelque chose de différent du halvas industriel que l’on achète maintenant tout fait et parfumé à la vanille, au chocolat, avec des pistaches, etc. Quant aux loukoums, c’est du sirop de sucre et de la gélatine que l’on parfume traditionnellement à l’extrait de rose, mais où l’on met aujourd’hui du citron, ou de la menthe, ou du gingembre, ou de la pistache, et la machine de la seconde photo était utilisée pour mixer et travailler l’ensemble, car le mélange est extrêmement collant, et très difficile à travailler à la main.

 

848i3 récipient pour rôtir les pois chiches

 

848i4 crible à pois chiches

 

Par ailleurs, j’évoquais les pois chiches grillés. Ils sont trois fois alternativement grillés puis trempés dans l’eau pendant des durées variées, ensuite on les fait mariner dans une sauce épicée ou simplement dans de l’eau salée avant de les rôtir dans un récipient spécial, le davas, à fond de cuivre et à fouet de bois qui les remue pendant la cuisson. Enfin, ils sont triés par taille à l’aide de cribles spéciaux comme ceux de ma photo.

 

848j1 anges, cadre de porte d'iconostase

 

848j2 séraphin pour bannière de porocession

 

Une pièce est consacrée à la religion, et là encore les vitrines sont remplies d’innombrables objets. Difficile d’effectuer une sélection. Alors, au hasard, ma première photo représente deux inserts situés de part et d’autre de la porte centrale de l’iconostase (dix-neuvième siècle, Thrace du Nord), tandis que sur la seconde photo on voit un ange, un séraphin à six ailes, mais la légende donnée par le musée dit seulement “bannière portée dans les processions religieuses”, ce qui est curieux pour un objet de la taille d’une main. Je suppose qu’il faut comprendre que c’était une décoration au sommet de la hampe d’une bannière (préfecture de l’Evros, la province la plus orientale de Grèce, en contact avec la Turquie).

 

848j3 masques de Babousiaros

 

Ces masques étaient utilisés, est-il dit en anglais, pour des fêtes traditionnelles, sans autre précision. Mais en grec, le texte évoque “Μπαμπούσαρος”, Babousaros, que je ne connais pas et dont j’ai trouvé sur Internet quelques éléments. Il s’agit d’un rite, le lendemain de Noël, destiné à réveiller les esprits de la végétation, en sommeil pendant l’hiver. Un couple, dont le rôle de la femme est tenu par un homme avec une pelisse évoquant un animal, des clochettes autour de la taille et du cou, et un masque comme ceux que nous voyons ici, parcourt le village, de maison en maison, accompagné de musiciens et des villageois.

 

848k1 presse à miel

 

Ce curieux instrument est pomaque, c’est une presse pour extraire le miel. Pomaque… Tel est le nom que l’on donne à ces Musulmans de Thrace. Lorsque l’on évoque les terribles échanges de populations qui ont suivi le traité de Lausanne en 1923, on parle de Grecs d’Asie Mineure et du Pont qui ont dû migrer vers la Grèce, et de Turcs de Grèce contraints de s’établir en Turquie. Je confesse que ce sont les termes que moi-même j’emploie généralement, mais c’est une erreur. Car si, comme je le disais dans mon article sur Xanthi, la nationalité était prise en compte plus que la religion, parfois aussi il s’est agi d’un échange fondé sur la religion, un échange d’Orthodoxes et de Musulmans. Or les Pomaques sont des populations musulmanes de Grèce et du sud des Balkans, dont l’ethnie et la langue sont distinctes de celles des Turcs. Le traité de Lausanne excluant de cet échange les Orthodoxes de Constantinople et de deux autres endroits de Turquie, ainsi que les Musulmans de Thrace, la population de cette région comporte une importante proportion de Pomaques et des Turcs, à la différence des autres régions de Grèce. En l’absence de tout recensement depuis 1951, on ne peut qu’estimer approximativement leur nombre, à trente ou trente-cinq mille individus.

 

Je profite de l’occasion qui m’est ici donnée de parler un peu de ce peuple pomaque (ou Pomak), qui se donne le nom d’Achrjani, dont la situation et le statut sont très particuliers. D’abord, leur origine même est discutée, chacun les revendique. Pour les Grecs, qui se fondent sur des analyses de sang, ils sont d’ethnie thrace, de ces Thraces d’avant les Turcs, d’avant les Byzantins et, argument supplémentaire, ceux des montagnes, qui ont résisté à toutes les influences extérieures, parlent une langue fortement marquée de bulgare mais où se mêlent des mots de grec ancien, de grec homérique, qui ne peuvent qu’avoir été transmis oralement depuis la nuit des temps puisque ces populations de bergers sont incultes et n’ont jamais étudié les auteurs classiques. Les Thraces de l’Antiquité, dont ceux de la tribu des Agriani, étaient de grands soiffards qui appréciaient les vignes dont leur région était riche, aussi les Grecs les appelaient-ils des “buveurs” (en grec pomakes), quant au nom d’Achrjani, il viendrait d’Agriani. Et puisque la Thrace est grecque, ils sont donc grecs. Mais les Bulgares contestent cette analyse, car les Ottomans utilisaient les Pomaques comme auxiliaires, c’est-à-dire des assistants, des aides, ce qui en turc se dit pomagach, à moins que leur nom ne dérive du bulgare pomochamedanci, “islamisés”, ce qui correspondrait à une époque postérieure à Achrjani, du vieux bulgare aagarjani, “infidèles”, mot employé par les Musulmans pour désigner les Chrétiens et les Juifs. “Les infidèles parmi les gens du Livre, ainsi que les Associateurs, iront au feu de l'Enfer, pour y demeurer éternellement. De toute la création, ce sont eux les pires”, dit le Coran. Quant aux Turcs, eux aussi les revendiquent, car pour eux ce sont des descendants de tribus Petchenègues ou Avars, donc de tribus turques, arrivées dans les Balkans très longtemps avant les conquêtes ottomanes des quatorzième et quinzième siècles, ce qui en fait les populations turques d’Europe dont le sang serait le plus “pur”. Comme les Bulgares, ils admettent l’étymologie pomagach, “auxiliaires”, pour le nom de Pomaques, tandis qu’Achrjani viendrait du persan Ahiyan “Don d’Allah”.

 

Le traité de Lausanne reconnaît le droit des Musulmans de Grèce à recevoir un enseignement dans leur langue d’origine. Jouant sur le fait qu’il n’existe pas de littérature de langue pomaque, le Gouvernement grec n’a ouvert aucune école de langue pomaque, considérant que tous les Musulmans peuvent bien étudier le turc si ça leur chante. Or il existe en Thrace 231 écoles élémentaires en langue turque, et seulement deux écoles secondaires et deux séminaires musulmans. C’est notoirement insuffisant, puisque la loi grecque rend la scolarité obligatoire jusqu’à la troisième année du cycle secondaire. De ce fait, si les familles –pomaques comme turques– en ont les moyens, elles envoient leurs enfants étudier en Turquie, et sinon il leur faut accepter un enseignement en grec. Ainsi éduqués à la turque, assimilés dans l’esprit de bien des gens à la population turque, les Pomaques se sentent plus turcs que grecs et optent pour la troisième interprétation de leur origine, tandis que la communauté internationale a plutôt tendance, lorsqu’il arrive de penser à eux, à considérer que les Pomaques sont des Bulgares, puisque l’essentiel de leur langue est slave et qu’ils vivent majoritairement des deux côtés de la frontière gréco-bulgare.

 

Du fait de cette position frontalière, et parce que la Thrace était revenue à la Bulgarie depuis les guerres balkaniques et jusqu’au traité de Lausanne, les provinces proches de la frontière étaient considérées comme suspectes des deux côtés à l’époque du communisme. On soupçonnait les Pomaques de vouloir comploter, ceux de Bulgarie étant suspects de sympathie pour la Turquie membre de l’OTAN et accueillant des missiles américains, ceux de Grèce pouvant souhaiter une réunion de la Thrace à la Bulgarie où vivaient leurs frères ethniques. Aussi la Grèce a-t-elle maintenu le classement de ces provinces en “zone militaire surveillée” même après la démocratisation de la Bulgarie, et jusqu’à la réouverture des frontières en 1995. Cette situation restreignait les droits civiques des Pomaques en ce qui concernait leur citoyenneté, leur résidence, leurs déplacements, leur droit à la propriété immobilière, etc.

 

Telle est la situation de ces Pomaques musulmans grecs, qui n’a strictement rien à voir avec leur presse à miel sur ma photo ci-dessus, mais puisque les circonstances de notre séjour en Thrace m’ont donné l’occasion de lire tout un tas de documents concernant cette minorité, j’ai eu envie d’en faire un petit résumé (non, en fait, pas si petit que ça, 974 mots me dit Word, mais quand même inférieur aux quelque trois cents pages de ma documentation) qui pourrait intéresser tel ou tel de mes lecteurs. Car je n’ai guère eu l’occasion d’entendre les associations de défense des droits de l’Homme à leur sujet.

 

848k2 presse à olives

 

Beaucoup plus classique, ceci est une presse à olives pour en extraire l’huile. Elle date du dix-neuvième siècle.

 

848k3 machine à égréner les épis de maïs

 

Quant à cette curieuse machine, dont on ne précise pas comment elle fonctionne, elle est destinée à extraire les grains de maïs de leur épi.

 

848k4 alambic à raki

 

848k5 alambic à raki

 

Pour en venir aux choses sérieuses –je veux parler du raki, cette eau de vie de raisin en usage dans toute la Grèce mais d’origine turque–, voici des alambics, dont le premier appartenait à un producteur d’Alexandroupolis et date de 1905, tandis que le second était utilisé à Smyrne depuis 1895.

 

848k6 tabac en colliers à sécher

 

À tout seigneur, tout honneur. Dans mon article sur Xanthi, nous avons vu que le tabac avait fait la richesse de toute la région, je me devais donc de terminer le présent article en montrant des feuilles de tabac enfilées en chapelets et suspendues pour sécher. Comme on peut le constater, ce musée illustre tous les aspects de la vie régionale non pas vraiment à travers les âges parce qu’il ne remonte pas très loin, mais aux dix-neuvième et vingtième siècles.

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Published by Thierry Jamard
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commentaires

tedo 23/02/2013 20:43

ah ces histoires d'Orphée ! Je prends loisirs sur votre blog très irrégulièrement, mais il faut que je vous poste ma fresque d'Orphée et celle de Pan, puisque eux aussi ont aimé voyager , en
Provence et en Périgord..

Gabriella 23/02/2013 11:29

Grace à vos très beaux billets, nous découvrons cette région
lointaine de la Grèce. Nous vous en remercions. Mon mari a eu
comme directeur du jury de sa thèse le Pr. Cantacuzène, un
descendant de la famille de cet empereur d'Orient !!

miriam 22/02/2013 20:48

nous avons vu deux villes de Trajan en Bulgarie!

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