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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 18:16

839a1 Aristote

 

839a2 Aristote

 

Après notre petite croisière au pied de la République Monastique Autonome du Mont Athos, nous avons décidé d’aller voir la ville natale d’Aristote. Après tout, il y a sans doute continuité entre la réflexion d’Aristote sur ce qui fait que ce qui est, est, et la réponse par Dieu que donnent les moines chrétiens de la Montagne Sainte. Mais pour nous le Mont Athos c’était hier 17 août, or avant-hier nous avions trouvé sur notre passage l’indication d’un Parc Aristote, et nous nous y sommes arrêtés pour voir de quoi il s’agissait. J’espère que mes lecteurs, parce que, en fait, ils n’ont rien à faire de la chronologie de notre voyage, me pardonneront d’avoir un peu triché en regroupant sous la date du 18 deux visites dont la première était antérieure à cette date. La statue du philosophe, que je publie ci-dessus, se trouve dans ce parc.

 

839b1 expérience tourbillon au parc Aristote

 

839b2 expérience tourbillon au parc Aristote

 

Pour une somme très modeste, on a accès à ce parc très agréable pour la promenade. Mais s’il porte le nom du philosophe, c’est parce qu’il comporte un certain nombre des expériences qui appuient la réflexion scientifique d’Aristote. Les systèmes éducatifs de tous les pays que je connais (j’ignore ce qu’il en est au Japon ou au Malawi) découpent la pensée et le savoir en tranches horaires. Après une heure de cours de mathématiques, on fait de l’histoire, puis de l’anglais, un peu de physique, et hop on passe à la littérature française. Le seul lien entre les disciplines, c’est la sonnerie de l’interclasse. J’ouvre à la première page mon dictionnaire français-grec, que j’ai sous la main, et je lis dans l’ordre “abattement (psychologie), abattoir (agro-alimentaire), abbaye (religion ou architecture), abcès (médecine), abdiquer (histoire), abdomen (anatomie), abeille (entomologie)… Je pourrais continuer ainsi longtemps. L’organisation scolaire est conçue selon la succession des heures de cours qui dépend de la disponibilité des locaux spécialisés, des professeurs qui ne peuvent être au même moment dans plusieurs classes différentes, des élèves d’une même classe qui choisissent des options diverses, etc., comme les articles d’un dictionnaire, qui passent de l’un à l’autre selon les lois de l’alphabet et non selon la logique du sujet traité. Mais en réalité tout se tient, c’est la réflexion philosophique qui a donné naissance à la physique ou à la médecine, les mathématiques connaissent un développement propre mais servent d’outil pour la physique, la prospective des économistes se fonde sur les lois de la probabilité, les juristes ne peuvent s’abstraire de considérations sur les droits de l’homme et autres notions qui relèvent de la morale. C’est ainsi qu’Aristote, esprit complet considérant le monde comme un tout indivisible, nous a légué ses réflexions sur la physique, appuyées par des expériences. Et dans ce parc, quelques-unes de ces expériences nous sont proposées, accompagnées du texte grec d’Aristote qui s’y réfère. Comme la création du tourbillon ci-dessus. C’est excellent et instructif, cela m’a intéressé et amusé comme cela peut intéresser et amuser des enfants même très jeunes, mais hélas encore une fois cela isole la physique de l’ensemble des connaissances, et en cela la pensée d’Aristote est trahie.

 

839b3 calendrier solaire au parc Aristote

 

Les Chinois, les Égyptiens, les Babyloniens aussi bien que les Grecs ont depuis longtemps employé le gnomon (mais le mot est grec), bâton enfoncé dans le sol, pour déduire de l’ombre qu’il produit l’heure du jour en fonction de la position du soleil par rapport à la terre. Aristote en tire une théorie du mouvement de la sphère. Ici, l’ombre montre l’heure et le point lumineux indique la date. Je ne connais pas la raison du décalage de date (au lieu du 16 août, je lis les alentours du 5 septembre, soit une différence d'une vingtaine de jours), peut-être parce que la gravure (moderne) de la pierre correspond à un calendrier (antique) décalé (mais il n'y a, actuellement, que 13 jours entre notre calendrier grégorien et le calendrier julien), mais pour l’heure je lis 16h20, ce qui est juste car si ma photo a été prise à 17h50 heure légale, il était 15h50 heure solaire au milieu du fuseau horaire, et une demi-heure de plus là où nous sommes, loin à l’est.

 

839b4 expérience acoustique au parc Aristote

 

839b5 expérience acoustique au parc Aristote

 

Comme il est représenté au creux de chacun de ces deux pavillons situés à bonne distance l’un de l’autre (ma première photo en témoigne), si l’on chuchote des mots dans l’un des pavillons, l’oreille tournée vers le creux de l’autre les perçoit clairement. Aristote a compris que ce sont les vibrations de l’air qui transmettent les sons.

 

839c Stratoni, sur la côte est de Chalcidique

 

Mais laissons là ce parc, fort intéressant malgré ce que j’ai dit sur la trahison d’Aristote, et venons-en à aujourd’hui. Nous avons quitté Ouranoupoli, sur la côte ouest de la péninsule du Mont Athos, sommes passés sur la côte est et l’avons suivie en direction du nord. Brève halte lorsque la route, qui a escaladé la falaise, surplombe le petit port de Stratoni.

 

839d1 les murs de Stagire

 

839d2 les remparts de Stageira

 

839d3 muraille et tour de Stagire

 

Andros est l’île la plus septentrionale des Cyclades, elle se trouve dans le prolongement sud de l’Eubée et juste au nord de Tinos, à quelques encablures (moins de trois kilomètres) de la pointe nord de cette île. Dans l’Antiquité, la population d’Andros était ionienne. Ce sont des colons d’Andros, et donc des Ioniens, qui en 656 avant Jésus-Christ viennent ici fonder Stageira, en français Stagire. La topographie présente une petite péninsule orientée sud-ouest nord-est, avec une colline à l’entrée, une colline au bout côté nord, et dans la partie basse au milieu un léger étranglement. C’est sur la colline nord que s’est installée la ville. Mais, se développant, elle a occupé au début du cinquième siècle l’autre colline. C’est à cette époque qu’ont été construits les grands murs épais de deux mètres ponctués de tours, qui enclosent la cité tout entière, d’une colline à l’autre.

 

Stagire est citée par Thucydide dans une liste de villes au sujet d’une trêve qui, 423 au cours de la Guerre du Péloponnèse, doit garantir pour cinquante ans la paix entre, d’une part, Sparte et ses alliés, et d’autre part Athènes, ses colonies et ses alliés. “L’accord fut conclu par un échange de libations et de serments entre Athéniens et Lacédémoniens. Voici ce qu’il stipulait : Les Athéniens d’une part, les Lacédémoniens et leurs alliés d’autre part, ont conclu la paix aux conditions ci-dessous, que les différentes cités ont juré de respecter. […] Tous les habitants des villes restituées aux Athéniens par les Péloponnésiens pourront se retirer où bon leur semblera, en emportant ce qu’ils possèdent. Les villes assujetties au tribut le paieront selon la taxe établie par Aristide et seront indépendantes. Si ces villes acquittent le tribut, la paix une fois conclue elles ne devront être en butte à aucune attaque armée de la part des Athéniens et de leurs alliés. Ces villes sont […] Stagire […]. Elles ne contracteront alliance offensive et défensive ni avec les Lacédémoniens, ni avec les Athéniens. Néanmoins, si les Athéniens les décident sans contrainte aucune à entrer dans leur alliance, elles pourront le faire”. Mais cette trêve ne fera pas long feu.

 

839e une rue de Stageira

 

Les archéologues ont mis au jour l’acropole de l’époque classique, située sur l’isthme entre les deux collines, et ci-dessus on voit l’une des rues qui y mènent. Même si cet étranglement est une dépression entre les deux collines, il est assez haut au-dessus du niveau de la mer. Les rues sont pavées, comme ici, ou directement taillées dans la roche.

 

839f1 la stoa classique de Stagire

 

839f2 la stoa classique de Stagire

 

Ouvrant sur l’acropole, a été découverte une stoa, c’est-à-dire une galerie couverte dont le toit à deux pentes était soutenu au centre par une rangée de colonnes. Il en reste les murs, ainsi que les bases des huit colonnes.

 

839f3 magasin de l'acropole de Stagire

 

Les fouilles ont aussi mis en évidence autour de l’agora des maisons et des magasins. Ici on voit une immense jarre qui était enterrée jusqu’un peu en-dessous du col. La Macédoine était un royaume centralisé. Les villes comme Stagire, créées comme colonies et indépendantes du royaume de Macédoine, ne se sont que tardivement développées comme des cités-États puissantes et autonomes. Elles ont longtemps fonctionné comme de simples comptoirs commerciaux de la cité-mère, effectuant des opérations d’import-export. D’où l’importance des établissements comme celui-ci, qui peut-être exportait vers Athènes ou d’autres cités ioniennes des produits macédoniens, ou au contraire diffusaient des produits athéniens en Macédoine.

 

839g1 la citadelle de Stageira

 

839g2 la citadelle de Stagire

 

839g3 la citadelle de Stagire

 

En se rendant sur la colline nord, on se trouve face à la citadelle qui la couronnait. Là aussi, les puissants murs ont été bien conservés. À l’intérieur, on distingue encore très bien les différentes pièces dont les fondements subsistent clairement.

 

839h1 sur la colline nord de Stagire

 

La citadelle couronnant le sommet de la colline, les maisons s’étaient construites sur les pentes, qui étaient passablement abruptes. Il avait donc fallu y aménages des terrasses artificielles au niveau de chaque maison. Mais en outre, du fait même de la pente, l’étage bas de chaque construction était au-dessus du sol à un bout, et enterré à l’autre bout. Dans la partie souterraine on plaçait des réserves, ou des entrepôts, ou des ateliers.

 

839h2 sur la colline nord de Stagire

 

Les fouilles de Stagire n’ont commencé qu’en 1990. Il reste donc beaucoup à faire, beaucoup à découvrir. On voit ici un espace où l’on a dégagé les structures d’un bâtiment mais où le sol n’a pas encore été fouillé en profondeur.

 

839i1 maison antique à Stageira

 

839i2 maison antique à Stagire

 

Stagire est la ville natale d’Aristote. Qui sait si cette maison n’est pas celle où il est né et où il a vécu jusqu’à l’âge de onze ans quand, devenu orphelin, il part pour la ville ionienne d’Atarnée, sur la côte ouest de l’Asie Mineure, en face de Lesbos et au niveau de la ville turque actuelle de Bergama (Pergame) où va l’élever son beau-frère Proxène devenu son tuteur. Les maisons sont séparées par des ruelles, dont je disais tout à l’heure que parfois, au lieu d’être pavées, elles sont taillées à vif dans le roc. Ma seconde photo en témoigne. À noter, en bas à gauche de ma première photo, une sorte de petit banc de pierre. En réalité, il s’agit d’une pierre de seuil. Les schémas suivants, proposés sur le site, sont très instructifs.

 

839j1 reconstitution d'une maison de Stagire

 

839j2 reconstitution d'une maison de Stagire

 

Cette marche de seuil, dont je viens de parler, est en bas au milieu sur le plan de la première photo, on la voit aussi dessinée devant la porte de la cour, sur la reconstruction de la seconde photo. Des numéros sont attribués aux diverses parties, elle porte le n°1. En bleu, le n°2, c’est la cour. En haut, en rouge à gauche se trouve l’andron (n°3), c’est-à-dire la pièce officielle de la maison, où se déroulent les banquets réservés aux hommes. Au centre, en forme de couloir, le n°4 est la cuisine, avec au fond la cheminée (n°5). À droite, cette grande pièce (n°6) est la salle de séjour, avec un foyer. Le dessin de la seconde photo montre l’escalier qui permet d’accéder au gynécée (l’appartement des femmes) et aux chambres. Et l’on reconnaît, bien sûr, la rue n°7 et la ruelle perpendiculaire n°8 qui donne accès à la porte d’entrée.

 

Ce site archéologique fonctionne comme un très vaste parc public dont l’entrée est libre, les grilles étant ouvertes le matin et fermées le soir. De grandes parties boisées, des sentiers, de bonnes allées bien tracées, attirent les promeneurs locaux, indépendamment même de tout intérêt archéologique. Et le touriste intéressé par le site de la ville y trouve aussi son compte.

 

Ce que je réserve aujourd’hui pour la fin, c’est un détail historique. En 348 avant Jésus-Christ, Stagire comme Olynthe s’était tournée vers Athènes. Au cours d’une expédition punitive, le roi Philippe II de Macédoine prend ces villes, il les rase et réduit en esclavage ceux de leurs habitants qui n’avaient pas réussi à s’échapper. Olynthe ne s’en relèvera pas. Pour ce qui est de Stagire, je laisse la parole à Plutarque dans sa Vie d’Alexandre : “Philippe avait observé que le caractère de son fils était difficile à manier et qu'il résistait toujours à la force, mais que la raison le ramenait aisément à son devoir. Il s'appliqua donc lui-même à le gagner par la persuasion, plutôt que d'employer l'autorité. Et, comme il ne trouvait pas, dans les maîtres qu'il avait chargés de lui enseigner la musique et les belles-lettres, les talents nécessaires pour diriger et perfectionner son éducation, travail si important, […] il appela auprès de lui Aristote, le plus savant et le plus célèbre des philosophes de son temps, et lui donna pour prix de cette éducation la récompense la plus flatteuse et la plus honorable. Il rétablit la ville de Stagire, patrie de ce philosophe, qu'il avait lui-même ruinée, et la repeupla en y rappelant ses habitants qui s'étaient enfuis, ou qui avaient été réduits en esclavage”. C’était en 343. Ainsi donc, Philippe a reconstruit la ville qu’il avait rasée cinq ans plus tôt.

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Published by Thierry Jamard
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