Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 09:00

907a1 Musée archéologique d'Arta

 

907a2 presse à olives (huile), musée d'Arta

 

Avant de quitter Arta, une visite à son beau musée archéologique s’impose. Il est tout moderne, construit en 2006, et ouvert au public depuis 2008, il comprend cinq cents mètres carrés d’exposition, sans compter les laboratoires, les réserves, etc. Mais avant d’entrer, nous nous arrêtons déjà à l’extérieur, devant ces tombes (première photo) ou cette presse à huile d’olive (seconde photo).

 

907a3 siège romain de 189 (Marcus Fulvius Nobilior)

 

Bien triste témoignage de la brutalité du siège romain de 189, ces énormes boulets de pierre ont été retrouvés sur le site. Comme, bien évidemment, il n’existait pas de canons, on voit quelle était la puissance de ces engins militaires à propulsion sans poudre.

 

907a4 Deux monnaies d'Ambracie, une de Leucade

 

On a également retrouvé des pièces de monnaie. C’est ce qui, bien souvent, permet d’identifier avec certitude une ville lorsque l’on sait qu’elle frappait sa monnaie, et de connaître les villes avec lesquelles elle commerçait. Ici, ce sont deux pièces d’Ambracie et à droite une pièce de la voisine île de Leucade.

 

907b1 tuile d'Arta marquée ''Ambr[akia]''

 

907b2 tuile d'Arta marquée ''Polios'' (=Poleôs)

 

907b3 tuile d'Arta marquée ''epi Deinonos''

 

907b4 tuile d'Arta au nom du patron céramiste

 

On a retrouvé un très grand nombre de tuiles brisées. Ces tuiles portaient un sceau marqué avant cuisson, et ces inscriptions sont révélatrices. Ainsi les tuiles des deux premières photos ci-dessus proviennent d’édifices publics. En effet, sur la première, de part et d’autre d’une tour qui est le symbole de la ville (appelé le Baitylon), on lit les quatre lettres AMBR ce qui, c’est clair, doit être interprété comme Ambr[akia]. La seconde porte, autour du même symbole, l’inscription Polios qui, dans le dialecte attique, à Athènes, serait Poleôs, “de la ville” (génitif singulier du mot “ville”). La troisième porte “Épi Deinônos”, ce nom de Deinôn précédé de la préposition épi indique le nom d’un chef, d’un responsable politique comme, sur une plaque commémorative de nos jours on voit l’inscription “X étant maire et Y étant député”. Mais quelle fonction politique, quel titre mettre dessus, on ne le sait pas.

 

Aristote avait décrit en détails et analysé la constitution d’Ambrakia. Hélas, on a perdu cette exceptionnelle source de renseignements sur un système démocratique institué avant celui que Clisthène a introduit à Athènes en 508 et qui est incarné pour la postérité dans la personne de Périclès (495-429). C’est le malheureux sort subi par bien des documents antiques. Ce que l’on sait, c’est par quelques mots gravés ici ou là, sur une stèle, sur un mur, dans un texte de loi.  Le conseil (en grec boulè, mot qui aujourd’hui désigne le sénat), est l’organe exécutif, tandis que l’ecclésia ou assemblée du peuple est l’organe législatif, l’organe qui décide des grandes orientations politiques. Mais il y a aussi des mots, des titres, qui correspondent à des fonctions que l’on ne sait pas exactement définir, ce sont les grammatistes, les prytanes, les symprytanes, l’archonte, le basileus (=roi?), le stratège. Le personnage nommé Deinôn sur la troisième photo exerce donc probablement l’une de ces trois dernières fonctions puisqu’elles sont au singulier, alors que les trois premières sont au pluriel.

 

Enfin, une quatrième tuile porte un nom qui n’est pas précédé d’une préposition. C’est soit le nom d’un personnage officiel, soit plus probablement le nom du propriétaire de la fabrique de tuiles. Autrement dit la marque, comme une voiture porte le nom de Peugeot ou une boîte de petits pois celui de Bonduelle.

 

907b5 tuile du petit théâtre d'Ambrakia (Arta)

 

907b6 tuile du temple d'Apollon à Ambracie (5e s. avant JC

 

Si certains fragments de tuiles présentent des inscriptions qu’il est intéressant de décoder, d’autres sont infiniment plus esthétiques, comme celle de ma première photo ci-dessus qui provient du petit théâtre, ou la seconde qui provient du temple d’Apollon.

 

907c1 hydrie bronze, 5e s. avant JC

 

907c2a urne funéraire (3e s. avant JC)

 

907c2b urne funéraire (3e s. avant JC)

 

Les rites funéraires. Comme ailleurs, on trouve des ensevelissements et des crémations. Cela dépend de l’époque. Dans le cas de la crémation, les cendres sont ensuite collectées dans un récipient qui peut avoir servi à d’autres usages, comme cette hydrie de bronze dont je montre la décoration à la base de la poignée, ou comme cette urne funéraire de terre cuite.

 

907c3 couvercle en plomb d'urne funéraire (3e s. avt JC)

 

L’ouverture de ces récipients était ensuite fermée avec un couvercle qui pouvait être de terre cuite ou, comme ici, en plomb. On voit que le nom de la défunte a été gravé sur ce couvercle: ΣΩΤΙΑ ΦΙΛΙΣΤΙΩΝ[ΟΣ], Sôtia [fille de] Philistion.

 

907c4 adulte 30-40 ans (2e s. avant JC)

 

907c5a tombe d'un musicien avec deux carapaces de tortues

 

907c5b carapaces de tortues, caisses de résonance de lyre

 

Ici, en revanche, les défunts ont été enterrés. Les experts médicaux sont appelés à effectuer des analyses lorsque les archéologues mettent au jour des restes humains. Ces experts ont diagnostiqué ici le corps d’un adulte entre trente et quarante ans. Pour définir la date de la tombe –celle-ci est du deuxième siècle avant Jésus-Christ–, les archéologues examinent les présents enterrés avec le corps, et c’est à partir de leur datation qu’ils peuvent également dater l’enterrement. Le second mort a été enterré avec entre les jambes deux carapaces de tortues. Cela, c’est une riche information sur la personne.

 

907c6 instruments de musique

 

En effet, la carapace de tortue était utilisée pour faire caisse de résonance sur les lyres. Le panneau ci-dessus montre quelques instruments de musique. Donc, bien sûr, au centre une lyre, mais aussi une flûte, de petites cymbales (en bas à gauche), des sistres (en haut à gauche) qui ont joué un rôle dans les cérémonies religieuses en l’honneur de la déesse Isis.

 

Arta maintenait une réputation musicale. Les noms du citharède Xénocrate et du flûtiste Nicoclas sont parvenus jusqu’à nous. Mais le plus célèbre des musiciens d’Ambracie était Épigone, inventeur d’un instrument qui porte son nom, l’épigoneion, sorte de cithare à quarante cordes que l’on faisait reposer sur ses genoux, et dont on jouait directement avec les doigts, comme avec une guitare. C’était totalement inédit, car jusqu’à lui on avait toujours utilisé un plectre, petite plaquette pincée entre le pouce et l’index dont on fait résonner les cordes de l’instrument.

 

907d1 bracelet en or, 3e quart du 2e siècle avant JC

 

907d2 bijou hellénistique

 

Le musée, ici, ne donne pas de description de chaque objet, mais seulement, pour des groupes d’entre eux, l’indication de la date de la tombe où ils ont été trouvés, le troisième quart du deuxième siècle avant Jésus-Christ pour ce bracelet en or. Mais j’avoue me demander quels sont ces objets, datés de l’époque hellénistique, sur la deuxième photo. Ils semblent bien lourds pour être des boucles d’oreilles. Je les présente quand même parce que je trouve jolies les représentations, à droite un scarabée et à gauche un personnage ailé, je ne vois pas bien si c’est un Cupidon, ou si ce qu’il porte dans la main est une couronne, auquel cas ce serait plutôt une Nikè (une victoire).

 

907e1 Poupées articulées grecques antiques

 

Dans les tombes d’enfants il est très fréquent de trouver des jouets qu’ils ont particulièrement aimés. Pour les petites filles il y a souvent des poupées articulées.

 

907e2 pierre de jeu hellénistique, genre d'échecs

 

907e3 jeu hellénistique, genre échecs

 

907e4 jeu genre échecs, époque hellénistique

 

Mais puisque je parle de jeux, et quoique celui-ci n’ait pas été trouvé dans une tombe mais sur le sol d’une maison, je ne peux manquer de montrer cette sorte de jeu d’échecs gravé dans la pierre et comportant vingt-huit cases (sept sur quatre). Intelligemment, le musée présente une illustration. C’est agréable pour le visiteur adulte, et cela donne vie à l’Antiquité pour le jeune visiteur qui, parfois, est contraint de suivre ses parents sans bien comprendre ce qu’il voit. C’est de la même façon que les élèves du professeur de grec ancien qui “sacrifie” une partie de son temps de classe au récit d’épisodes de la mythologie, à la projection d’images comme celle-ci, progressent finalement plus vite dans leur connaissance de la langue que les élèves de son collègue qui croit de son devoir de ne pas “perdre” de temps et de faire crouler ses élèves sous l’étude de la grammaire grecque, de l’usage de l’aoriste et de l’optatif oblique. Notions nécessaires (je me dois quand même de le préciser pour les non hellénistes), mais qui passent infiniment mieux enrobées de sauce de civilisation, d’histoire et de mythologie. Cela, c’était la minute du pédago à la retraite.

 

907f1 plan de maison d'Ambracie (selon le musée)

 

À l’appui des explications, le musée propose également un plan de maison d’Ambracie que j’ai juste rendu plus net que sur ma photo et dont j’ai remplacé les légendes bilingues grec anglais par des légendes en français. Les rues se coupent à angle droit et à l’intérieur de chaque bloc les maisons font environ 15x15m. sans grandes différences de taille de l’une à l’autre. Leur entrée est orientée vers le sud. Sur des fondations de pierre s’élèvent des murs de brique. Le sol des pièces est soit en terre battue, soit en galets, rarement en mosaïque. Au début, les maisons ne comportaient que deux ou trois pièces mais, à partir du quatrième siècle avant Jésus-Christ on a eu tendance à en rajouter, sans toutefois toucher aux dimensions des maisons: on prenait sur la surface de la cour.

 

La pièce à vivre est celle qui est appelée cuisine sur le plan. Au centre, ou rarement dans un angle, se trouve le foyer, source de chaleur et de lumière, et sur lequel on cuisine. On y fait quotidiennement des libations offertes à Hestia, la divinité du foyer. Par ailleurs, comme on le voit, les femmes ont une pièce où elles résident. Mais il ne faut surtout pas les imaginer reléguées là, car comme le dit Ménandre (vers 343-vers 292), auteur de comédies, “Γυνή δέ χρηστή πηδάλιον ἐστ’οἰκίας”, ce qui signifie “Une femme de valeur est le gouvernail de la maison”.

 

907f2 périrrhanterion hellénistique (usages divers)

 

Comme le montre l’image offerte par le musée, cet objet est le pied en marbre d’une vasque appelée périrrhantérion, que l’on a trouvée dans une maison privée d’Ambracie. Chaque maison disposait de ce type de bassin, qui servait à divers usages, toilette, lavage du linge, et aussi pour les ablutions rituelles des mains avant les célébrations religieuses domestiques.

 

907f3a baignoire de terre cuite (musée d'Arta)

 

907f3b selon le musée d'Arta, la baignoire antique

 

Toutes les maisons disposent d’une pièce avec arrivée d’eau et évacuation directe vers l’égout. À Rome, on fait ses besoins dans des latrines publiques, aligné sur une plaque de marbre, mais à Ambracie, plusieurs siècles avant l’époque classique romaine, chaque maison a ainsi ses toilettes privées. C’est aussi dans cette pièce que l’on peut faire une toilette complète, mais en général dans un simple baquet. Ce n’est que dans les maisons plus riches et plus confortables que l’on trouve des baignoires de terre cuite comme celle de ma photo. Elles sont du type baignoire-sabot, avec un petit bassin pour les pieds.

 

907f4 mosaïque de sol, musée d'Arta

 

Je disais tout à l’heure que les sols de mosaïque étaient rares, mais on en a cependant retrouvé quelques-uns, comme celui-ci que présente le musée.

 

907f5 Meule domestique, musée d'Arta

 

907f6 Mortier, musée d'Arta

 

On stocke le blé, comme d’autres graines, l’huile d’olive, le vin, etc. dans les pièces qui jouxtent la cuisine pièce à vivre avec le foyer. Afin que la farine destinée au pain soit toujours fraîche, on moud quotidiennement la quantité de blé nécessaire pour la consommation de la journée, pas plus. Aussi doit-on disposer à la maison d’une petite meule domestique comme celle de ma première photo ci-dessus. Petite, mais néanmoins déjà très lourde, or c’est à la main qu’il fallait la faire tourner autour de son axe, au moyen de poignées passées dans les trous près de l’extérieur du disque. Et ma deuxième photo montre un mortier, permettant d’autres opérations pour piler différents aliments.

 

907g1 musée archéologique d'Arta

 

907g2 au musée archéologique d'Arta, une lopas

 

907g3 accessoire de cuisine, 2e moitié 4e siècle

 

Les ustensiles de cuisine utilisés ressemblent beaucoup à ceux que nous utilisons aujourd’hui. Seules les matières diffèrent.  Ce n’était pas le savoir-faire qui empêchait les habitants d’Ambracie de créer des casseroles métalliques, mais ne disposant ni de cuisinières à induction, ni de plaques halogènes on cuisine aussi bien dans la terre. La première photo met en situation une marmite au centre d’un foyer, la seconde photo présente une marmite très moderne qu’on appelait une lopade (en grec λοπάς, λοπάδος), mais je serais bien embarrassé de dire à quoi servait le récipient à quatre compartiments de ma troisième photo, tout ce que j’en sais c’est qu’il est de la deuxième moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ.

 

907g4 petite louche d'Ambrakia, musée d'Arta

 

907g5 village de Pistiana, situle double à anse mobile, 3e

 

Encore deux accessoires de la cuisine, cette petite louche en bronze et, provenant de Pistiana, un village dans la montagne au nord d’Arta, ce remarquable seau à double anse mobile. Noter la décoration représentant un cœur sous l’attache des anses.

 

907h1 production locale, 4e s. avant JC

 

Je ne sais ce que se racontent ces deux jeunes femmes. Je ne leur vois aucun attribut permettant d’identifier des déesses ou les héroïnes de quelque légende, c’est peut-être tout simplement une scène de la vie quotidienne. Aujourd’hui, quand on veut se dire des choses de la plus haute importance, “je suis à tel endroit, et toi ?” ou “ras le bol de la pluie”, on expédie vite fait, bien fait un petit texto en style télégraphique et orthographe phonétique, que l’on soit dans le métro ou dans la queue devant la caisse du supermarché. Dans ce quatrième siècle avant Jésus-Christ où a été réalisée cette poterie à figures rouges, on communiquait encore par la parole. Ce qui contraignait à une vie sociale, puisque l’on devait se rencontrer. On était bien malheureux, en ce temps-là.

 

907h2 provenant d'Ambracie (musée d'Arta)

 

907h3 provient d'Ambracie (musée d'Arta)

 

Aucune indication de quelque nature que ce soit pour ces deux objets, ni date ni origine, mais je tiens cependant à les montrer, parce que je trouve amusant ce hérisson, mais surtout le suis impressionné par la beauté de cette tête.

 

907h4 village de Pistiana, 3e s. avt JC, Artémis Agrotera

 

Avant de clore cet article, quelques sculptures. Celle-ci, que j’ai pu photographier de face et de dos parce qu’elle se trouvait dans une vitrine de milieu, et non contre un mur, est une Artémis chasseresse (Agrotera) du troisième siècle avant Jésus-Christ qui provient de ce même village de Pistiana dont je viens de parler. Elle est court vêtue et porte des bottes de cuir souple pour pouvoir courir vite dans les bois, et l’on peut imaginer qu’elle tenait un arc à la main. C’est plein de mouvement, de vie, de naturel.

 

907h5 figurine féminité, Arta, 4e-2e s. avt JC

 

Cette petite terre cuite a été datée entre le quatrième et le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Dans ce mouvement pour tendre son vêtement, je ne sais si cette jeune femme est en train de s’y enrouler ou si, au contraire, elle se dévêt, mais qu’il y a donc de grâce et d’élégance dans ce geste! Et puis, en façonnant sa figurine, l’artiste a trouvé le moyen, à la fois, d’exalter le corps féminin et de travailler le drapé du tissu. Dommage que des systèmes électroniques protègent si efficacement les objets exposés, parce que je l’imagine bien sur mon bureau, cette statuette…

 

907h6 Aphrodite hellénistique, musée d'Arta

 

907h7 Musée archéologique d'Arta

 

Et enfin ces deux statuettes. La première, nous dit-on, est une Aphrodite hellénistique. Sur la seconde, pas un mot. Une autre Aphrodite, ou une simple mortelle? D’époque hellénistique elle aussi? Mais ces deux sculptures sont si pures de ligne, si élégantes, si jolies, que je ne résiste pas au désir de les montrer ici.

 

Et voilà. Il ne nous reste plus qu’à filer vers Igoumenitsa pour nous embarquer vers Ancône, et ensuite direction la France. Mais nous reviendrons très bientôt vers cette Grèce qui nous est si chère.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche