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25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 09:00

890a1 musée de l'Acropole, Athènes

 

De retour à Athènes, nous nous empressons de revoir ce que nous y aimons, et le merveilleux musée de l’Acropole en fait bien évidemment partie. Or je me rends compte que je ne lui ai jamais consacré d’article. Il est temps de corriger cette funeste lacune. Mieux: puisque je suis affreusement en retard dans mes publications, je vais pouvoir regrouper ce que nous avons vu au cours de nos six visites étalées entre le 9 mars 2011 et le 26 janvier 2014. Pour la photo de l’extérieur, je l’ai choisie de nuit, car je trouve ce bâtiment plus impressionnant ainsi.

 

Ce nouveau musée est extrêmement bien conçu. Malgré les efforts de Mélina Mercouri lorsqu’elle était ministre de la culture, le British Museum n’a jamais voulu rendre les frises du Parthénon volées par Lord Elgin. En juillet 2012 à Thessalonique, je citais Byron: “Réchappé du ravage du Turc et du Goth, ton pays envoie un dévastateur pire qu’eux deux”. Lamartine, lui, écrit: “Quand on voit [du Parthénon] ce que j’en ai vu seulement, avec ses majestueux lambeaux mutilés par les bombes vénitiennes, par l’explosion de la poudrière sous Morosini, par le marteau de Théodore, par les canons des Turcs et des Grecs, ses colonnes en blocs immenses touchant ses pavés, ses chapiteaux écroulés, ses triglyphes brisés par les agents de lord Elgin, ses statues emportées par des vaisseaux anglais, ce qu’il en reste est suffisant pour que je sente que c’est le plus parfait poème écrit en pierre sur la face de la terre”.

 

Lord Elgin était l’ambassadeur d’Angleterre auprès de la Sublime Porte à Constantinople. Louis Fauvel, l’ambassadeur de France, était son concurrent pour faire mener des fouilles archéologiques dans l’Empire, en Grèce en particulier et en Asie Mineure.Leurs conceptions étaient opposées, Fauvel travaillant pour la France, s’efforçant de respecter les antiquités et en négociant l’achat légal (au taux le plus bas possible) auprès des autorités, Elgin tentant de se servir pour lui-même, en brutalisant les œuvres d’art, et en essayant de les voler. Sur le Parthénon d’Athènes, sur l’Érechthéion, Fauvel avait fait monter des échafaudages pour faire examiner les frises de près et pour en faire exécuter des dessins pour réaliser des gravures. Or voilà que le Directoire, en 1798, a envoyé le général Bonaparte mener la campagne d’Égypte, un pays dépendant de l’Empire Ottoman. Furieux, le sultan a emprisonné l’ambassadeur de France (c’est le même sort qu’a connu Pouqueville, dont j’ai parlé à plusieurs reprises). La voie est libre pour lord Elgin. Muni de la nécessaire autorisation pour faire examiner les frises et pour en exécuter des copies en plâtre, Elgin commandite le vol pur et simple. Le plâtre pour les Grecs et l’Empire Ottoman, la pierre pour sa propriété privée en Angleterre. Ses représentants grimpent sur les échafaudages de Fauvel. Trop grandes, les sculptures sont sciées en deux par le milieu. Encore trop lourdes, elles sont désépaissies brutalement. Quand on emporte des parties nécessaires à l’architecture, comme une Caryatide de l’Érechthéion, on la remplace à la va-vite par une vulgaire colonne mais la plupart du temps on laisse s’effondrer ce qui ne tient plus. Après avoir décoré son parc privé en Angleterre avec ses larcins, lord Elgin vendra sans vergogne contre espèces sonnantes et trébuchantes l’objet de ces vols au British Museum. Voilà pourquoi Chateaubriand écrit, quelques brèves années plus tard “Il est dur de penser qu’Alaric et Mehmet II avaient respecté le Parthénon, et qu’il a été renversé par Morosini et lord Elgin”. Morosini est le Vénitien qui en 1687 a fait tirer sur le Parthénon qui abritait une poudrière, faisant voler son toit en éclats alors que c’était un unique exemple de toiture de temple grec antique encore en place.

 

890a2 Le Parthénon vu depuis le musée de l'Acropole

 

À défaut d’avoir pu récupérer les frises, la Grèce en a réalisé des moulages. Le terrain où a été édifié ce musée ne permettait pas de l’orienter exactement comme le Parthénon. Qu’à cela ne tienne, l’architecte en a fait poser le dernier étage de travers sur le bâtiment, pour qu’il soit, lui, orienté comme le temple. Les murs de cet étage sont strictement à la dimension du temple, et les copies de frise y ont été apposées. Tout autour court un large couloir fermé vers l’extérieur par des vitres de sorte que, d’une part, on peut voir à hauteur d’homme l’extraordinaire œuvre sculptée comme si l’on courait sur les échafaudages du vrai Parthénon, et d’autre part si l’on est du bon côté on voit en même temps à travers les vitres le Parthénon lui-même.

 

890a3 Morceau de frise du Parthénon

 

890a4 commentaire frise brisée

 

J’ai, bien évidemment, fait à chaque visite le tour de la merveilleuse frise, à la fois émerveillé et désolé. Les deux photos ci-dessus expliquent pourquoi. Quand on voit ce fragment, on comprend immédiatement, je crois, mon émerveillement. Et quand on lit la plaque située en-dessous, portant une intéressante explication, en découvrant que la partie inférieure, en pierre, est le fragment original (Acr[opole] 872) et que la partie blanche, en plâtre, est au B[ritish] M[useum], on comprend qu’il s’agit d’un bloc brisé par les hommes de lord Elgin, qui ont laissé au sol le morceau tombé, voilà pourquoi je suis désolé par ce vandalisme.

 

    890a5 frise du Parthénon d'Athènes 

 

Au musée, il vaut vraiment la peine de faire attentivement le tour de la frise. Ici, puisque ce ne sont quasiment que des copies, je m’abstiendrai. Juste une image de fragments qui, heureusement, sont authentiques. On remarque toutefois, sur la pierre de gauche, une main et un poignet en plâtre. Le petit morceau manquant est à Munich, lui. Absurde.

 

    890b1 Fouilles à Athènes sous le musée de l'Acropole 

 

Encore deux mots sur le bâtiment. En en creusant les fondations, on est tombé sur des constructions antiques. Rien d’étonnant à cela quand on en trouve partout, en creusant le métro, en construisant des immeubles. Et si près de l’Acropole il ne pouvait en être autrement. Sur le parvis du musée on marche donc sur une dalle de verre qui permet de les voir, et au centre du parvis la dalle est même ouverte. Pour l’instant l’accès n’en est pas possible parce que les fouilles ne sont pas achevées, mais la visite en est prévue… dans quelques années.

 

    890b2 Musée de l'Acropole, Caryatides 

 

Sur l’Érechthéion, la Caryatide volée par lord Elgin a été remplacée par une copie, et aussi celles qu’il a laissées, les sculptures originales étant au musée. L’une après l’autre, elles sont nettoyées au laser, travail de longue haleine réalisé millimètre par millimètre, que nous avons vu progresser au fil de nos visites et qui est à présent en passe d’être achevé. Il a commencé en décembre 2010, en utilisant une technique spécifique toute nouvelle, spécialement mise au point conjointement par les services du musée et l’Institut de structure électronique et de laser de la Fondation crétoise pour la recherche et la technologie. Pour des raisons de commodité et aussi de sécurité, on ne peut en voir que quatre, celle qui est à tour de rôle en traitement étant isolée derrière un rideau, mais un film permet de voir, en gros plan, bien mieux que si l’on était dans le dos des spécialistes, comment on procède sur la pierre. Mais à l’étage au-dessus, le sol est dallé de verre à cet endroit. Ma photo montre à gauche la partie laboratoire isolée par un rideau et à droite une Caryatide visible par le public. Tout en bas de l’image, on discerne un coin de l’écran plat sur lequel le public peut s’initier au processus de nettoyage.

 

    890b3 Restaurant du Musée de l'Acropole

 

Tout en haut, donc, se trouve la frise du Parthénon. À l’étage juste en-dessous il y a un beau bar restaurant qui sert pour un prix raisonnable des plats délicieux et bien présentés typiques de diverses régions de Grèce. On peut y accéder, c’est logique, avec le billet d’entrée au musée, mais si l’on ne souhaite pas visiter les collections il suffit, au rez-de-chaussée, de s’adresser à la gauche du guichet des billets et de demander un ticket gratuit d’accès au restaurant. Ce qui nous est arrivé souvent. Ce n’est quand même pas devenu notre cantine, mais c’est un plaisir que nous ne nous refusons pas. Car en prime les immenses baies vitrées donnent sur le Parthénon et la nuit, quand il est éclairé, la vue est vraiment fabuleuse. De plus il y a une vaste terrasse accessible depuis le restaurant.

 

    890c1 Acropole vers 1200 avant JC

 

Dans le hall du musée, une excellente idée : des maquettes montrent le site de l’Acropole d’Athènes à différentes époques. Ici nous sommes aux alentours de 1200 avant Jésus-Christ. C’est plus ou moins le temps de la Guerre de Troie. On voit qu’Athènes était déjà habitée, puisque des remparts ont été construits autour de l’Acropole, mais il ne s’y trouve encore aucun temple ou autre monument.

 

    890c2 Acropole au moment de l'attaque perse 480 avt JC 

 

Arrive l’époque classique. On bâtit un grand temple pour la déesse vierge, Athéna. Vierge se dit parthenos en grec, c’est le Parthénon. Il n’est pas encore construit, on n’en est qu’au soubassement, quand arrive Xerxès avec son armée perse. C’est la Seconde Guerre Médique après celle qu’a menée son père Darius dix ans auparavant, en 490. Il a réussi à franchir le défilé des Thermopyles en massacrant Léonidas et ses soldats jusqu’au dernier. Les Perses gravissent l’Acropole d’Athènes et détruisent tout ce qu’ils peuvent, y compris les bâtiments en cours de construction. La maquette ci-dessus représente l’Acropole à la veille de l’arrivée des Perses. Le temple achevé que l’on voit est l’ancien temple d’Athéna. Sur sa droite, les bases du premier Parthénon en construction. Devant, au bout de la route qui monte sur l’Acropole, les Propylées sont en construction. Derrière sur la droite, c’est le sanctuaire d’Artémis Brauronia, cette Artémis qui a son sanctuaire principal à Brauron, ou Vravrona en grec moderne, un peu plus au sud-est, en Attique (voir mon article Brauron daté du 13 octobre 2011). Au sixième siècle, le tyran d’Athènes Pisistrate venait de Brauron et, pour cette raison, il voulut placer ici une sorte de simple annexe, une stoa sans réel temple. De l’autre côté, contre les propylées, une construction est appelée “Bâtiment B”. Partant de l’angle des propylées et longeant le sanctuaire d’Artémis, c’est le vieux mur cyclopéen qui date de l’époque mycénienne. Il est prolongé, en avant, par un mur plus récent qui soutient une terrasse sur laquelle est bâti un tout petit temple d’Athéna Nikè (Nikè veut dire Victoire). Après le passage de Xerxès, il ne restera rien, que des amas de pierres.

 

    890c3 Acropole 5e s. avant JC 

 

C’est le célèbre Périclès qui va, en ce cinquième siècle avant Jésus-Christ, reconstruire le Parthénon que nous connaissons. De son vivant, l’Acropole prendra l’aspect que représente la maquette de ma photo. Ont été reconstruits les propylées flanqués à gauche de la pinacothèque, à droite du petit temple d’Athéna Nikè et, en retrait, le sanctuaire d’Artémis, bâtiment en U couvert de tuiles rouges. Trônant en plein milieu c’est bien sûr le Parthénon, et on reconnaît à gauche l’Érechthéion à ses Caryatides.

 

890c4 Acropole 2e-3e s. après JC

 

Cette maquette représente l’Acropole beaucoup plus tard. Nous sommes à l’époque romaine, au deuxième ou au troisième siècle après Jésus-Christ. Au sommet de l’Acropole, le temple d’Athéna Nikè et les propylées à gauche, le sanctuaire d’Artémis Brauronia à la suite, le Parthénon, rien de cela n’a changé. Seulement, derrière le Parthénon, plus à droite on distingue un tout petit temple dédié à Rome et à Auguste puisqu’en 86 avant Jésus-Christ la ville a été conquise par Sylla et qu’elle est maintenant intégrée à l’Empire Romain. Mais au pied de l’Acropole, il y a sur la gauche cette salle semi-circulaire couverte, c’est l’odéon d’Hérode Atticus, aujourd'hui à ciel ouvert. Puis on voit la très longue stoa d’Eumène. Au-dessus en direction de la droite se trouvent de petits temples et l’Asklépieion. Ensuite c’est le grand théâtre de Dionysos à ciel ouvert, devant lui le sanctuaire de Dionysos Éleuthéreus et tout à droite ce bâtiment carré est l’odéon de Périclès.

 

890c5a Acropole vers 1500 après JC

 

890c5b Acropole vers 1500 après JC

 

L’Empire Romain d’Orient se transforme en Empire Byzantin après la chute de Rome. Le christianisme s’est installé. Il n’aime pas les souvenirs du paganisme, aussi transforme-t-il le Parthénon en église chrétienne, ce qui l’ampute de son naos et de ses divers espaces intérieurs puisque le nouveau culte suppose que les fidèles puissent voir la célébration. Des autres temples, on fait table rase. On garde cependant les propylées que l’on renforce pour protéger l’accès à l’Acropole, et aussi l’Érechthéion, également transformé en église chrétienne avec, hélas, les modifications architecturales que cela suppose. En 1456, trois ans après la conquête de Constantinople par les Ottomans, Athènes tombe à son tour sous leur coupe. Le Parthénon est flanqué d’un minaret et devient une mosquée, tandis que l’Érechthéion va héberger à partir de 1463 le harem du Turc qui commande l’Acropole. C’est l’état des lieux vers 1500, à la suite de ces péripéties, qui est représenté par cette maquette.

 

Mais quittons ce grand hall et pénétrons dans le musée proprement dit. Une grande salle en pente monte vers le premier niveau d’exposition. De part est d’autre, les murs sont couverts de vitrines montrant de très belles poteries. Photo interdite. Le premier niveau présente une extraordinaire collection de Corès. Une Corè (parfois le mot grec est transcrit Korè) est une jeune fille. À l’époque archaïque, qui a précédé les Guerres Médiques, des familles dédiaient des statues de jeunes filles à la déesse Athéna. Les Perses, en 480, les ont jetées à bas. Lors de la reconstruction, parce qu’elles étaient la propriété de la déesse il fallait les lui laisser, mais parce qu’elles avaient été profanées par les Perses il fallait les faire disparaître. On a donc creusé sous les murs du Parthénon des fosses où on les a enfouies. Le souvenir s’en était totalement perdu lorsqu’au dix-neuvième siècle, menant des fouilles archéologiques sur l’Acropole, on a eu l’immense surprise de les découvrir et d’en déterrer une bonne centaine. Beaucoup étaient brisées, mutilées, mais une vingtaine sont magnifiques, émouvantes, et emplissent cette salle du musée, interdites de photo, hélas. Je ne peux donc pas en montrer, mais je ne peux qu’inciter les voyageurs de passage à Athènes à aller les admirer. Je serais fort étonné que quiconque en soit déçu.

 

890d1 Hoplite, 480-470 avant JC

 

890d2 Jeune athlète, bronze, 480-470 avant JC

 

Au-delà de cette salle, la photo est autorisée. Comme personne ne vous le dit et que ce n’est écrit nulle part, bien des touristes qui se sont fait épingler dans la première salle n’osent pas ressortir leur appareil, et repartent déçus de n’avoir pu garder de souvenirs de leur visite. Moi, je vais montrer quelques une des œuvres exposées, en suivant un ordre grossièrement chronologique. Commençons par l’époque qui suit immédiatement la seconde Guerre Médique et le sac de l’Acropole par les Perses, en 480. Les deux têtes de bronze ci-dessus datent de 480-470 avant Jésus-Christ. La première représente un hoplite (infanterie lourde), la seconde un jeune athlète.

 

890d3 Athéna pensive, marbre de Paros, vers 460 avant JC

 

Ce bas-relief d’une rare expressivité est daté des environs de 460 avant Jésus-Christ. La déesse est Athéna, bien sûr. La notice nous dit que c’est une Athéna pensive, et il est bien possible qu’elle soit en train de réfléchir, puisqu’elle représente la sagesse et l’intelligence. Toutefois, moi, je la vois plutôt triste, affligée, et si elle pense ce sont des idées noires qu’elle rumine. De plus, elle est devant une pierre dressée, que j’interprète comme une stèle funéraire. Et si mon interprétation est la bonne, elle pleure Pallas. Dans mon article sur le musée archéologique d’Héraklion, le 7 août 2011, je raconte l’histoire de cette Pallas, amie et sœur de lait d’Athéna, tuée accidentellement par la déesse qui en est restée inconsolable et qui a fabriqué une statue de bois à l’effigie de la jeune victime, statue appelée Palladion. D’ailleurs, dans l’Érechthéion était gardé un Palladion.

 

890e1 une Caryatide de l'Érechthéion

 

La guerre est passée, Périclès reconstruit. Voici d’abord l’une des vraies Caryatides, une du musée, pas une copie en place dans l’Érechthéion. À noter qu’elles sont toutes différentes par la coiffure, le vêtement. Si elles étaient identiques, on pourrait penser qu’un grand artiste a créé la première et que ses apprentis ont réalisé des copies. Mais puisqu’elles sont différentes, et toutes admirables, c’est bien le grand artiste qui les a toutes réalisées.

 

890e2 Nikè ajustant sa sandale, temple d'Athéna

 

Parce que le petit temple d’Athéna Nikè est construit sur le rebord de l’Acropole et qu’à cet endroit la pente est très abrupte, pour des raisons de sécurité un parapet avait été construit comme garde-fou, et ce parapet de marbre était sur toute sa longueur décoré de merveilleux bas-reliefs. Et puisqu’il s’agit d’Athéna Nikè, des Victoires en sont le principal motif. Cette Nikè-ci est en train d’ajuster sa sandale. Le geste, le drapé du vêtement, on reste en admiration un quart d’heure avant de pouvoir s’en arracher… pour tomber en extase devant la suivante!

 

890e3 Fronton ouest du Parthénon

 

Les frontons du Parthénon ont été détruits, sans doute au sixième siècle lorsque le temple païen a été transformé en église chrétienne. On ne s’embarrassait pas de considérations artistiques, et on supprimait ce qui témoignait du culte précédent. Qu’on ne me dise pas “dans ce temps-là, on ne savait pas” parce que toutes ces œuvres d’art avaient été créées par des artistes encore beaucoup plus anciens et avaient été admirées par de nombreuses générations. Finalement, quand les Ottomans sont arrivés et ont transformé les églises chrétiennes en mosquées, ils ont bien cisaillé les visages des sculptures, mais ils se sont contentés de recouvrir de plâtre la plupart des mosaïques et fresques. Ces œuvres en ont quelque peu souffert, certes, mais on peut encore les admirer aujourd’hui, débarrassées de leur enduit, par exemple à Sainte-Sophie ou à Saint-Sauveur en Chora d’Istanbul.

 

Cela dit, grâce aux maigres fragments retrouvés, le sculpteur autrichien Karl Schwerzek a pu esquisser sur le papier, en 1896 et en 1904, ce qu’avaient dû être les frontons ouest et est respectivement, ce qui a permis à ce musée de faire exécuter un modèle réduit en plâtre du décor de ces frontons. Je montre ici la partie centrale du fronton ouest, qui représente la confrontation entre Athéna et Poséidon pour la tutelle d’Athènes. Les deux dieux sont devant l’olivier apporté par Athéna comme prix pour avoir été choisie par les habitants. Chacun est arrivé sur son char, Poséidon était conduit par sa femme, Amphitrite, et Athéna par Nikè. Puisque le fronton est triangulaire, la composition est habilement construite pour remplir l’espace.

 

890e4 Métope du Parthénon, centauromachie

 

De nombreuses métopes ont pu être sauvées sur le Parthénon, comme celle-ci qui représente une centauromachie, à savoir une scène du combat des Centaures et des Lapithes. Le Centaure semble avoir le dessus, mais le Lapithe a blessé de son épée la jambe du centaure (c’est peu visible sur ma photo).

 

890e5 maquette de grue pour construction du Parthénon

 

On se demande souvent comment, sans moyens mécanisés, les Anciens ont pu construire des bâtiments supposant l’ascension de blocs de pierre de grandes dimensions et d’un poids considérable à de grandes hauteurs. Le musée montre dans une vitrine une maquette de grue de l’époque.

 

890f1 marbre de Paros, copie fin 5e s. de l'Athéna de Phid

 

La reconstruction de l’Acropole est à présent terminée. Dans le Parthénon flambant neuf trône une gigantesque statue chryséléphantine (or et ivoire) d’Athéna, œuvre du grand sculpteur Phidias. Nous nous reportons alors un peu plus tard, vers la fin de ce cinquième siècle. Cette tête en fin marbre de Paros provient d’une statuette qui reproduisait en modèle réduit l’Athéna de Phidias. Au sujet de ce marbre de Paros, rappelons ce que je disais dans mon article “Délos. 17 août 2011”, à savoir que son grain est si fin, son blanc si éclatant qu’il reste translucide jusqu’à 3,5 centimètres d’épaisseur, un record puisque le déjà très célèbre marbre de Carrare en Toscane n’est translucide que jusqu’à une épaisseur de 2,5 centimètres.

 

890f2 Création d'une proxénia avec Athéna (vers 420 avan

 

Cette stèle est des alentours de 420 avant Jésus-Christ, et présente un grand intérêt concernant la culture antique, mais nécessite un petit préalable lexical. Un “xénos”, en grec, est un étranger, mais un étranger avec lequel, par un échange de présents, on a créé un lien très fort d’hospitalité, non seulement avec lui mais avec sa famille. Le sens a dérivé quelque peu, désignant tout étranger, ce qui explique que l’on puisse parler en français de xénophobie, et que les Grecs d’aujourd’hui mettent en avant leur bien réelle “philoxénia” (les nationalistes xénophobes d’extrême droite sont une minorité dans le pays). Ce lien de xénia entre deux individus peut aussi être créé entre une cité et un individu étranger, à l’initiative de la cité, bien sûr. La cité lui décerne le titre de “proxénos”, proxène en français. Et c’est ce que représente la stèle de ma photo. Cet homme, représenté petit parce qu’humain par comparaison avec les deux déesses entre lesquelles il est, est le fils d’un homme nommé Proxénos, justement. Et comme, en grec, le suffixe “–ide” signifie “fils de”, comme “–vitch” en russe (Achille est le Péléide, fils de Pélée, comme le tsarévitch est le fils du tsar), il s’appelle Proxénide. Il est de Cnide, dans l’actuelle Turquie, au bout d’une péninsule très longue et très étroite face à l’île grecque de Kos. Là était vénérée Aphrodite, dont le temple était orné d’une célèbre statue sculptée par Praxitèle, première statue grecque d’un nu féminin, qui a hélas été détruite dans un incendie, mais dont le Louvre possède une copie d’époque romaine. Sur notre stèle, Aphrodite, la main sur la tête du citoyen de sa ville, le mène vers Athéna, représentante du peuple athénien qui lui décerne par les mains de sa déesse la proxénia. Athéna décernant personnellement la proxénia à un étranger qui aime sa ville… Parfois, en me rendant au Parthénon ou au sanctuaire d’Athéna au cap Sounion près du grand temple de Poséidon, je me prends à rêver que Marianne va apparaître dans mon dos, posant sa main sur ma tête, et qu’Athéna va me tendre la main pour me faire proxène d’Athènes eu égard au respect que je lui porte, à mon amour pour son pays et pour sa ville, à mes nombreux articles de blog chantant ses louanges. Espoir toujours déçu, hélas (jusqu’à présent…).

 

890f3 Déméter et Perséphone, fin 5e s. avant JC

 

Nous sommes toujours vers la fin du cinquième siècle. En Attique, à Éleusis, non loin d’Athènes, se trouve le grand sanctuaire de Déméter, honorée conjointement avec sa fille Perséphone qu’a épousée Hadès, le dieu qui règne sur les Enfers. Quand on évoque “les deux déesses”, c’est d’elles que l’on parle. Et c’est elles que l’on voit ici en compagnie l’une de l’autre.

 

890f4 Trière Paralos fin 5e s. avant JC

 

Une dernière sculpture de la fin du cinquième siècle. Ce que les Romains appellent une trirème, les Grecs l’appelaient une trière, c’est un navire à trois rangs de rames. Celui-ci s’appelle Paralos, en honneur de l’inventeur mythique de la navigation, un Athénien du nom de Paralos. Il s’agit ici de sa dédicace (sans baptême avec une bouteille de champagne, parce que Dom Pérignon n’est pas encore né), car cette trière est un navire sacré, chargé de missions d’État ou de transports religieux. On y voit les rameurs en plein effort. Il n’en reste que la partie centrale, mais elle était plus de trois fois plus longue que ce fragment.

 

890g1 Base de dédication, début 4e s. avant JC

 

Elles étaient onze, à l’origine, les danseuses qui ornaient en bas-relief cette base d’une stèle de dédicace du début du quatrième siècle avant Jésus-Christ, mais elles avaient beau se donner la main, beaucoup d’entre elles se sont perdues…

 

890g2 Statue de culte d'Artémis Brauronia par Praxitèle (

 

Cette tête d’Artémis est l’œuvre de Praxitèle. Lequel célèbre sculpteur, mort en 325 avant Jésus-Christ, a sculpté la statue de culte d’Artémis Brauronia pour son sanctuaire de l’Acropole environ cinq ans avant sa mort. Certes le nez est cassé, une partie de la bouche aussi, néanmoins on en voit assez pour se rendre compte que, contrairement à beaucoup de statues qui répondent à des canons théoriques au point de se ressembler comme des sœurs, cette Artémis avait un visage volontaire et un regard sévère, une vraie personnalité. Notons que sa coiffure semble avoir inspiré Ioulia Timochenko, cette égérie de la Révolution Orange d’Ukraine en 2004. Malgré ses mutilations, cette sculpture témoigne de la patte d’un très grand maître.

 

890g3 Nymphe portant Dionysos, 330-300 avant JC

 

De la même époque, 330-320 avant Jésus-Christ, nous arrivons devant cette terre cuite, beaucoup plus simple, plus fruste, et néanmoins intéressante parce qu’elle représente une nymphe portant Dionysos bébé. On se rappelle que Dionysos est le fils de Zeus et de Sémélé, elle-même fille de Cadmos, frère d’Europe et fondateur de Thèbes. Encore une fois trompée par son mari, Héra est folle de jalousie et, ne pouvant se venger directement de Zeus, ni de Sémélé morte, elle poursuit de sa rancune le petit Dionysos. Il faut le confier à Silène et aux nymphes, et c’est Hermès, le messager des dieux, qui leur porte l’enfant. D’où la très célèbre statue d’Hermès portant Dionysos attribuée à Praxitèle et exposée au musée d’Olympie.

 

890h1 Sauromatès II, fin 2e s. après JC

 

Franchissons quelques siècles pour en venir au temps après Jésus-Christ, vers la fin du deuxième siècle. Cette sculpture, sans aucun doute, représente un souverain, mais lequel, voilà le problème. Se fondant, entre autres, sur la datation de la statue et sur sa ressemblance avec les effigies de monnaies, l’hypothèse a été avancée qu’il pourrait s’agir de Sauromatès II, roi du Bosphore Cimmérien des alentours de 174 aux alentours de 210. Ce Sauromatès se prétendait descendant d’Héraklès et de Poséidon. Il n’est peut-être pas inutile de préciser que le Bosphore Cimmérien est un royaume établi sur les deux rives du détroit de Kertch qui relie la Mer d’Azov à la Mer Noire (appelées respectivement dans l’Antiquité le lac Méotide et le Pont Euxin), donc en Crimée à l’ouest et jusque vers Rostov sur le Don à l’est.

 

890h2 Fulvia Plautilla, femme de Caracalla. Fin 2e, déb. 3

 

Pour la statue de cette jolie jeune femme, la fourchette proposée est de la fin du deuxième siècle au début du troisième siècle. En effet, il s’agit de Fulvia Plautilla, originaire de Leptis Magna (à environ 120 kilomètres à l’est de Tripoli, en Libye), fille de Plautien, un proche de l’empereur Septime-Sévère, lui-même né à Leptis Magna. L’empereur a deux fils, mais c’est ici l’aîné qui nous intéresse, Caracalla, associé au pouvoir extrêmement jeune (en 196 alors qu’il est né en 188). Grâce aux relations amicales entre les deux familles, Caracalla va épouser Fulvia Plautilla en 202. Il n’a que quatorze ans! Fulvia à ce moment en a quinze. Septime-Sévère laisse à sa femme Julia Domna beaucoup de pouvoir sur les affaires intérieures de l’Empire, et en même temps il a nommé Plautien, le père de Fulvia, préfet du prétoire, une charge qui en fait une sorte de vice-empereur. D’où des rivalités et des tensions entre Julia Domna et Plautien. Caracalla n’hésite pas, il prend le parti de sa mère, fait assassiner Plautien et répudie Fulvia qu’il envoie moisir dans une île Éolienne, un archipel perdu au nord-est de la Sicile, dont fait partie le Stromboli, que nous avons visité le 22 septembre 2010 et auquel j’ai consacré un article du présent blog. Quand, en 211, meurt Septime-Sévère, Caracalla accède au trône et s’empresse d’envoyer un assassin exécuter Fulvia, chose faite début 212. Tel a été le destin de cette jeune femme.

 

890h3a Sphère magique 2e-3e s. après JC

 

890h3b Sphère magique 2e-3e s. après JC (détail)

 

890h3c Sphère magique 2e-3e s. après JC

 

Nous terminerons avec cette sphère magique datée deuxième, troisième siècle après Jésus-Christ. Cette boule de pierre a été trouvée enterrée près du théâtre de Dionysos au pied de l’Acropole. Nous sommes à l’époque romaine, et on sait que les Romains préfèrent nettement les combats de gladiateurs et les jeux du cirque aux représentations théâtrales. Le théâtre de Dionysos, désormais, présente donc des jeux qui sont des combats, aussi a-t-on supposé que cette boule, sur laquelle on voit une représentation du dieu Hélios, un dragon, des signes cabalistiques, était utilisée dans des rituels magiques destinés à assurer la victoire –et donc la survie– à celui qui les pratiquait. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse que rien ne vient confirmer de façon indubitable.  

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Published by Thierry Jamard
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Julie 15/12/2016 10:56

J'y suis passé (décembre 2016) mais les photos à l'intérieur étaient strictement interdites. C'est récent ou bien vous avez « triché » ?

Thierry Jamard 15/12/2016 14:26

Peut-être, pour une ou deux photos, certains réussissent-ils à tricher malgré les garde-chiourmes aux aguets. Pas pour toutes les photos que je publie (et qui ne sont qu'une petite partie de ma collection!!!). En fait, on traverse le grand hall aux photos interdites, on monte l'escalier et on arrive dans la salle des korès magnifiques, au sourire "archaïque". NO PHOTO! Et je n'ai rien publié de cette salle. Mais personne ne vous dit que, dès que l'on arrive au bout de la salle, tout le reste du musée peut être librement photographié (sans flash, sans trépied). Ayant vécu quelques années à Athènes, ce n'est qu'à ma troisième ou quatrième visite du musée que je l'ai compris. Lorsque vous arrivez devant le bas-relief d'Athéna pleurant la mort de Pallas, vous demandez: "Ici, je peux prendre des photos?" et la réponse est "oui". Vous le saurez pour la prochaine fois... car la Grèce est si merveilleuse qu'on y revient forcément. Alors, bonne prochaine visite!

merci de me faire dé 25/06/2014 14:16

vraiment merci pour cette visite détaillée. je vais faire un lien vers mon blog!
Pourtant je ne partage pas complètement votre enthousiasme. Ce musée me parait un peu froid, trop parfait. je suis retournée avec grand plaisir et soulagement au Musée National le lendemain et
j'avais l'impression que les œuvres étaient plus "chez elles" dans ce bâtiment néo-classique que dans le verre et le béton. mais je vieillis et deviens extrêmement conservatrice. l'ancien Musée de
l'Acropole trop exigü procurait une plus grande intimité avec les frises.

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  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
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