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28 janvier 2010 4 28 /01 /janvier /2010 20:42

362a Vatican crèche

 

La basilique Saint-Pierre, c’est le centre du catholicisme, l’église des souverains pontifes, qu’ils ont voulue la plus belle et qui est la plus grande église du monde, avant Saint-Paul de Londres et la cathédrale de Séville (à propos de laquelle j’aime bien citer le mot de l’évêque qui en a décidé la construction après avoir détruit la mosquée qui l’a précédée au quinzième siècle : "Bâtissons une église si grande que ceux qui la verront nous prendront pour des fous". Eh bien Saint-Pierre est encore plus folle…). Nous avons pour cela délibérément choisi d’en retarder la visite, sinon pour la clôture finale de notre séjour à Rome, du moins pour la dernière partie. Comme nous avons l’intention de monter sur le dôme, nous voulons un temps suffisamment clair pour jouir de la vue. Or aujourd’hui le temps est gris mais assez lumineux et il fait doux. En route pour le Vatican.

 

Sur la place Saint-Pierre, au pied de l’obélisque et en compagnie d’un grand sapin de Noël, une crèche a été installée. Les personnages sont grandeur nature. Au centre, il y a le cœur même de la crèche, Marie, Joseph, Jésus, les rois mages.

 

362b1 Vatican, crèche

 

D’abord, ce gros plan sur Marie, et cela pour deux raisons. La première, c’est qu’il est très inhabituel que Jésus ne soit pas ce nouveau-né couché sur la paille d’un petit berceau de fortune, voire (comme le dit le texte) dans la mangeoire des animaux. Passons sur le fait qu’il ne semble pas naissant –d’ailleurs, si les mages lui apportent leurs présents, c’est le 6 janvier qui est censé être représenté, il est donc âgé de 13 jours– et, comme il est Dieu, il est très éveillé, c’est normal. Mais la représentation de Jésus dans les bras de sa mère, je ne l’avais jamais vue ; pourquoi pas, d’ailleurs, cela donne plus de vie à la scène, plus de dynamisme, j’aime bien l’idée de la maman qui prend son bébé dans ses bras et qui lui dit "Oh, regarde ce qu’ils ont apporté pour toi les Messieurs". Non, non, malgré les apparences je ne me moque pas, je trouve cela très réaliste alors, je le répète, pourquoi pas.

 

Et puis la deuxième raison de cette photo en gros plan est très personnelle. Ma tante Anne est morte depuis presque treize ans, ce qui permet à ma mémoire de ne plus la figer dans sa condition de femme âgée, mais de la revoir "globalement", à travers les différents âges où je l’ai connue. Et je trouve que cette Vierge lui ressemble un peu. Voilà pourquoi c’est émouvant pour moi.

 

362b2 Vatican, crèche

 

De chaque côté, comme dans la pastorale des santons de Provence, sont figurées des scènes de la vie quotidienne. À gauche, des femmes, un garçon. Je ne sais pas ce qu’ils font exactement, mais c’est la vie, du linge, une dame-jeanne de vin, des fruits dans une corbeille près d’une grande bonbonne, les personnages sont dans des postures qui évoquent le mouvement, on a l’impression qu’ils parlent entre eux.

 

362c Vatican, crèche

 

De l’autre côté, sur la droite, ce sont des pêcheurs. Cela évoque non pas le métier de charpentier de Joseph que Jésus exercera avec lui pendant sa vie privée, mais celui de pêcheur qu’il exercera lors de sa vie publique, les trois dernières années, avec les apôtres. Il y a la barque, les filets, le pêcheur et sa femme, eux aussi dans des attitudes de mouvement et de communication. Et puis, je ne l’ai pas montrée ici (je ne peux pas mettre toutes mes photos !) entre cette scène et la grotte de la crèche, une femme apporte un grand poisson qu’elle tient dans ses bras. On l’aperçoit, vêtue de blanc, sur ma première photo.

 

362d Vatican, St-Pierre extérieur

 

Puis nous nous dirigeons vers les arceaux de filtrage et de détection. La file d’attente n’est pas trop importante et le contrôle est moins poussé que dans les aéroports ou à Florence aux Offices. On tombe la parka et la veste (d’ailleurs uniquement pour ne pas avoir à vider clés, porte-monnaie, stylo, etc.), mais même pas la ceinture avec sa boucle métallique, et quand une jeune femme avec des bottines ornées de grosses décorations en nickel a fait sonner la machine, ces messieurs ont jeté un coup d’œil (appuyé) à ses jambes (qu’elle avait longues) et l’ont laissée passer sans la faire déchausser.

 

Sur ces marches que l’on voit s’est passé un événement relaté par Stendhal. Après deux divorces, dont l’un d’avec Alphonse, fils aîné du duc de Ferrare, Lucrèce Borgia, la fille du pape Alexandre VI, est mise "dans les bras d’Alphonse d’Aragon, fils naturel d’Alphonse II, roi de Naples ; mais les Français conquirent Naples : Alphonse ne fut plus qu’un prince malheureux. Le 15 juillet 1501, une main inconnue le perça de coups de poignard sur l’escalier de la basilique de Saint-Pierre ; et, comme il ne mourait pas assez vite de ses blessures, le 18 août suivant il fut étranglé dans son lit. Ce fut ainsi que Lucrèce parvint à être princesse héréditaire de Ferrare". Les marches de la curie pour Jules César, les marches de Saint-Pierre pour Alphonse d’Aragon.

 

362e Vatican, St-Pierre extérieur

 

Allez, je me fais plaisir en ajoutant cette photo prise à travers la fontaine, réglage manuel d’une vitesse élevée pour fixer les gouttes d’eau en vol. D’ailleurs, pour André Gide, plus on la cache, cette basilique, plus il sera content, lui qui écrit dans son journal "Visité ce soir l’horrible énormité de Saint-Pierre".

 

362f Vatican, garde suisse

 

Nous passons d’abord devant un couloir placé sous la surveillance d’un garde suisse. Nous n’avons pas essayé d’entrer, pas envie d’essuyer un coup de hallebarde. Ce costume a été dessiné par Michel-Ange. Mais plus loin, ce sont les splendides portes de la basilique.

 

362g Vatican, porte St-Pierre

 

Ceci représente un fragment des sculptures de la Porta Santa, la porte de droite qui ne peut être ouverte que par le pape en personne pour marquer le début d’une année sainte, et refermée par lui pour en marquer la fin. Elle est en bronze et a remplacé en 1949 l’ancienne Porta Santa de bois. Elle comporte huit panneaux sculptés sur chaque battant, ici nous en voyons deux du battant gauche et un du battant droit. À l’autre bout du porche se trouve une statue équestre de Charlemagne (que je ne mets pas ici), qui a été couronné empereur la nuit de Noël 800 dans la basilique. Byron raconte une anecdote à son sujet. On se rappelle que saint Paul fut jeté à bas de son cheval sur la route de Damas quand il reçut la révélation qui le convertit. Je cite Byron : "L’autre jour un touriste, un Anglais, prenant les statues équestres de Charlemagne et de Constantin pour celles de saint Pierre et de saint Paul, a demandé à un autre lequel des deux cavaliers était saint Paul. Et la réponse a été : –Je crois que saint Paul n’est plus remonté à cheval après ce qui lui est arrivé"…

 

363a Vatican, saint Pierre

 

Bien que sa statue ne soit pas à l’entrée, je ne peux parler de la basilique sans commencer par saint Pierre. À l’emplacement du Vatican et de sa basilique, c’était le cirque de Néron, dans l’Antiquité. L’empereur a été accusé d’avoir allumé le grand incendie de Rome. Il s’est empressé de chercher des coupables. Les chrétiens étaient tout désignés, et saint Pierre a été du nombre des victimes. Il devait être crucifié. Mais par respect pour Jésus il n’a pas voulu mourir comme lui et a demandé à être placé tête en bas. C’est ainsi qu’il est mort, dans le cirque de Néron, à cet emplacement. Voilà pourquoi a été bâtie ici cette église, d’abord une basilique à cinq nefs en 324 par Constantin, le premier empereur chrétien. J’ai évoqué ses liens dans la prison Mamertine (conservés dans l’église San Pietro in Vincoli), sa fuite vers la via Appia (où je n’ai pas encore dit qui il a rencontré). C’est quand il est revenu qu’il a subi ce supplice infamant de la croix.

 

363b Vatican, saint Pierre

 

J’imaginais cette statue de bronze bien plus grande. Il n’empêche, elle est impressionnante. D’abord, par sa célébrité. Ensuite, par sa couleur sombre se détachant sur ce fond rouge. Et puis ce visage est imposant de gravité. C’est l’œuvre d’Arnolfio di Cambio au treizième siècle. C’est vers elle que se dirigent depuis le Moyen-Âge les pèlerinages vers Rome. Les pèlerins vont lui baiser le pied.

 

363c Vatican, saint Pierre

 

La peau d’une lèvre est moins résistante que le bronze, mais dans la lutte entre des millions de lèvres contre une seule et même surface de bronze, ce n’est pas le métal qui gagne. D’autant plus que tous les touristes que j’ai vus (et j’en ai vu beaucoup défiler pour être photographiés à côté de la statue avant de qu’il me soit enfin possible de déclencher sans intrus sur mon image) lui caressent le pied de la main.

 

On ne peut, historiquement, sociologiquement, artistiquement, nier que la France se soit bâtie sur une société chrétienne. Catholique, peut-on préciser, après la Réforme. Même si, malgré la révocation de l’Édit de Nantes, il est resté des protestants. Même si, en dépit des persécutions, il y a toujours eu des Juifs. Même si le nombre d’athées, déclarés ou –pour des raisons de sécurité– cachés, a toujours été plus important qu’on ne l’a dit. Je ne parle ni des Musulmans, dont le nombre sur notre territoire n’a jamais été élevé avant la conquête de l’Algérie en 1830, et surtout la fin de la guerre d’Algérie en 1962, puis la décolonisation de l’Afrique Noire, ni des adeptes d’autres religions, Bouddhistes, Shintoïstes, etc. Et l’Italie, Rome tout particulièrement, est encore plus traditionnellement catholique que la France. Il est curieux, dans ces conditions, que les quelques Français et les nombreux Italiens que j’ai vus pénétrer dans la basilique ne se soient pas signés, alors que l’ont fait plusieurs touristes japonais. Et de même, devant saint Pierre, j’ai vu une jeune Japonaise aller lui baiser le pied (elle, et elle seule en dix minutes, et sans se faire photographier), puis se recueillir devant la statue. Le catholicisme se déplace vers l’Extrême-Orient, vers certains pays d’Afrique, vers l’Amérique du Sud.

 

363d Vatican, siège papal

 

Ceci est la gigantesque chaire de saint Pierre dessinée par le Bernin. Pour imaginer sa taille, il faut se dire que les quatre docteurs de l’Église qui sont représentés comme la supportant mesurent, selon qu’ils ont ou non leur haute mitre, entre 4,50 et 5,50 mètres. Quelques restes d’un siège épiscopal du quatrième siècle (mais symboliquement attribué à saint Pierre… trois siècles plus tôt) y sont enfermés.

 

363e1 Vatican, la basilique Saint-Pierre

 

Parce que, par ailleurs, nous sommes montés vers le dôme, cela nous a permis d’avoir un moment cette vue plongeante sur le transept. Hélas, les grilles au maillage serré ne peuvent être évitées sur la photo, mais les minuscules silhouettes des personnages donnent l’échelle. Pour Dostoïevski, l’église "vous donne des frissons dans le dos". Pour Émile Zola, qui lui est contemporain, elle évoque plutôt une salle des pas perdus. Évidemment, cette basilique est si immense et aussi si massive, qu’elle reste fraîche en été. Ainsi donc Berlioz raconte que lors des grosses chaleurs, il y passait des jours entiers, confortablement installé dans un confessionnal avec Byron pour compagnon. Il faut dire que le musicien, alors élève de l’Académie de France (Villa Médicis), était un original. Il aimait à passer la nuit, paraît-il, assis sur un banc du Pincio voisin de l'Académie, ou à errer dans le parc de la Villa Borghese.

 

363e2 Vatican, la basilique Saint-Pierre

 

Exprimé autrement, c’est aussi un peu ce que ressent Henryk Sienkiewicz, l’auteur polonais de Quo Vadis (dont j’aurai l’occasion de reparler un de ces jours), quand il écrit, en 1893 : "Hier, j’ai été à Saint-Pierre à des offices. On a une impression bizarre. Ils ont plutôt le caractère de représentations que d’offices religieux. Une grande quantité de gens avec des jumelles. Les Anglais, avec ingénuité, parfois demandent le livret. Mes missions en Afrique évoquent davantage le christianisme des origines". Et Balzac est stupéfait par l’immensité de l’édifice. Il écrit à sa sœur : "J'ai monté jusque dans la boule, au-dessus de laquelle est la croix. Il y a pour une semaine à parler de Saint-Pierre ! Figure-toi que votre maison de la rue du Houssaie tiendrait à l'aise dans la corniche d'une des doubles colonnes plates du troisième étage intérieur du dôme. […] Vraiment, il faut amasser de l'argent et aller une fois dans sa vie à Rome, ou l'on ne saura rien de l'antiquité, de l'architecture, de la splendeur et de l'impossible réalisés. Rome, malgré le peu de temps que j'y suis resté, sera l'un des plus grands et des plus beaux souvenirs de ma vie, et, si jamais tu y vas, tu sauras quelle preuve d'affection cela est que d'y écrire à quelqu'un, même à sa sœur". Pour représenter la nef on ne peut se situer au centre, car comme on le voit un vaste espace délimité par ces panneaux de bois en interdit l’accès.

 

363f Vatican, coupole de St-Pierre

 

Quant à la coupole qui est due à Michel-Ange (il la construisit jusqu’à sa mort en 1563, à presque 89 ans), elle est impressionnante par son dessin, par son élévation, par sa taille. "Vous avez été étonné, en parcourant Rome, de la splendeur et du nombre des monuments de Sixte Quint, écrit Stendhal. N’oubliez pas que c’est lui qui fit construire, en vingt-deux mois, la voûte de la coupole de Saint-Pierre".

 

363g Vatican, baldaquin

 

Ce gigantesque baldaquin est situé à la croisée du transept. Mais la basilique est si monumentale que (comme sur ma photo de la nef, un peu plus haut) il n’apparaît nullement démesuré. Il est l’œuvre du Bernin. Tout en-dessous, se trouve la tombe de saint Pierre puis, au niveau du sol, ou un peu surélevé, se trouve l’autel où seul peut officier le pape. Et ce baldaquin a été commandé par… par qui ?

 

363h Vatican, baldaquin Barberini

 

…par Urbain VIII Barberini, parbleu ! Il est partout, cet homme. Cet écusson se retrouve en deux exemplaires sur la base de chacune des colonnes torses du baldaquin, avec les clés de saint Pierre, avec la tiare pontificale et avec les abeilles Barberini.

 

363i Vatican, basilique

 

Partout dans cette basilique pullulent les œuvres d’art. Tombeaux des papes, de personnages illustres, sculptures monumentales, peintures, etc. Je ne veux pas commencer à les énumérer et à les décrire, car comme dit Balzac il faudrait pour cela une semaine. Mais que de richesses, que de splendeurs !

 

363j Vatican, pietà de Michel-Ange

 

Toutefois, il est impossible de passer sous silence la remarquable Pietà de Michel-Ange. Le Christ est mort. Son corps s’abandonne sur les genoux de sa mère et elle, elle le regarde avec un magnifique visage à la fois plein de tendresse et de chagrin. Sa main sous l’aisselle de Jésus dont la chair fait des plis, et puis le drapé des tissus, la composition générale de l’ensemble, tout cela est merveilleux. À San Pietro in Vincoli, on peut s’approcher –un peu– du Moïse de Michel-Ange, mais ici on est tenu à bonne distance, et la chapelle dans la quelle est placée la sculpture est fermée par une vitre. Je comprends que l’on veuille, que l’on doive, préserver une telle merveille. Mais c’est aussi bien dommage pour qui ne lui veut aucun mal. Et qui ne souhaite pas non plus promener ses sales pattes sur son beau marbre blanc, comme le font bien des gens sur le pied de bronze de saint Pierre.

 

363k Vatican, Henri IV

 

Si je montre ici la tombe du pape Léon XI (élu en 1605, ce membre de l’illustre famille des Médicis mourut quelques jours seulement après son accès au trône pontifical) c’est parce que, lorsqu’il était cardinal et exerçait les fonctions de légat de son prédécesseur Clément VIII, il reçut l’abjuration du protestantisme de celui qui devint alors Henri IV de France. Et sur son sarcophage, c’est cette scène qui est représentée. C’est pour le bon roi Henri, sa poule au pot et Ravaillac que j’ai choisi cette photo.

 

363L Vatican, derniers Stuart

 

Quant à la photo ci-dessus, j’ai eu envie de la mettre ici parce que, même si son goût n’est peut-être pas le meilleur, j’avoue bien aimer ces deux beaux anges affligés qui gardent la porte de la tombe. Jacques Édouard, Charles Édouard et Henri Bénédict sont les trois derniers Stuart, enterrés comme les papes, comme Christine de Suède, sous la basilique, dans une sorte d’église souterraine. Ce monument, dans la basilique, a été créé par Canova en 1817-1819, ce Canova qu’admire tant Stendhal (il chante ses louanges en divers passages de divers écrits), et par exemple au sujet de ces anges : "La beauté tendre et naïve de ces jeunes habitants du ciel apparaît au voyageur longtemps avant qu’il puisse comprendre celle de l’Apollon du Belvédère". Un autre jour, accompagnant dans Rome un Américain qui ne lui parle que transmission d’héritage, que rentabilité, qui ne sait que dire "c’est cher" ou "c’est bon marché", il déplore qu’il n’ait "absolument senti la beauté de rien. À Saint-Pierre, pendant que sa jeune femme, pâle, souffrante et soumise, regardait les anges du tombeau des Stuart, il m’expliquait la manière rapide dont les canaux se font en Amérique ; chaque riverain soumissionne la partie qui traverse sa propriété. La dépense définitive, ajoutait-il d’un air de triomphe, est souvent inférieure à celle du devis !"

 

363m Vatican, bénitier

 

Chacune des deux vasques de bénitiers est soutenue par deux angelots plus que potelés. Ils sont dodus et grassouillets. Je les trouve extrêmement drôles.

 

364a Vatican, du dôme

 

Montrant le transept vu d’en haut, j’ai dit que nous étions montés sur le dôme. 5 Euros par l’escalier, 7 Euros par l’ascenseur, mais même ainsi il reste encore à gravir 330 marches. Ce n’est pas pour les deux Euros de différence, mais nous avons préféré monter à pied, ce qui nous a permis, de loin en loin, d’apercevoir par des meurtrières le paysage de la ville. Vers la fin de l’ascension, le corridor qui suit la coupole est extrêmement étroit, et l’on doit progresser penché sur le côté puisque l’on est plaqué à la paroi qui est incurvée. Parce que j’aime beaucoup ses romans (notamment la série des "Rabbit"), je cite le romancier américain John Updike. Selon lui, "seul un Titan ou un singe pourrait l’avoir escaladé confortablement".

 

Me voilà rassuré, je ne suis ni un Titan, ni un singe. Je peux jouir du paysage. Et George Sand, elle, en 1855, dit avoir rampé (avec plaisir). Elle s’exclame, en redescendant : "Adieu, Rome ! Je t’embrasse de tout mon cœur". L’énorme dôme plat que l’on voit en plein centre de la photo, c’est le Panthéon. Là-haut, on peut tourner tout autour, mais il n’y a pas de table d’orientation. Je ne peux que conjecturer. Je crois que l’église qui apparaît sur la droite doit être la Chiesa Nuova, aussi appelée Santa Maria in Vallicella. Derrière le Panthéon, un peu à gauche, le gros bâtiment de brique rose doit être le Quirinal.

 

364b Vatican, du dôme

 

Cette vue ne présente aucun intérêt intrinsèque, mais j’ai bien aimé ces toits de zinc avec le nom des papes qui les ont fait refaire (ici Pie IX, septembre 1859), ce clocheton, ce bâtiment de brique. Mais elle n’a probablement d’intérêt que pour moi. Vite, passons.

 

364c Vatican, du dôme

 

De ce côté-ci, on est frappé par la tache blanche et verte de cette église qui a tout l’air d’être orthodoxe mais dont j’ignore la raison ici. C’est l’érudition de Natacha qui vient à mon secours. Sur tout ce secteur s’étendait une vaste propriété de 34 hectares appelée Villa Torri, qui dans l’Antiquité avait été un cimetière de gladiateurs et qui, depuis 1730, supportait une belle construction. En 1907, un riche aristocrate russe, le prince Abamelek (ce nom sonnerait plutôt turc, ou caucasien, mais cela s’explique par des racines géorgiennes de sa famille) s’en porte acquéreur. Avec ses mines d’or, de charbon, de sel, ses hauts fourneaux, il en a les moyens. Il y accumule en outre sculptures, peintures, mosaïques, tapisseries. Il y donne concerts et ballets. De plus c’est un généreux mécène qui encourage les arts et soutient les artistes. Sa femme et lui sont très amis de la fille du romancier Léon Tolstoï (qu’ils ont bien connu et qu’ils sont allés voir dans sa propriété de Iasnaïa Polana). Dès avant son arrivée dans la villa, la communauté russe avait envisagé la construction d’une église orthodoxe à Rome. À l’automne 1913, le tsar Nicolas II autorise le lancement d'une grande souscription à travers toute la Russie, mais quand, en 1916, les fonds nécessaires sont réunis, c’est trop tard, le temps de concrétiser le projet et dès 1917 la Révolution d’Octobre y met un terme. 1916, c’est aussi l’année de la mort soudaine du prince Abamelek. Par son testament, il lègue sa propriété et ses œuvres d’art à l’Empire Russe, sous réserve que la villa s’appelle Villa Abamelek, qu’elle abrite une Académie russe d’art, et qu’aucun arbre n’en soit coupé.

 

Évidemment, la naissance de l’URSS puis le pouvoir fasciste de Mussolini ont entraîné bien des bouleversements. L’URSS a revendiqué cette villa. Mussolini se l’est accaparée. L’URSS a fait un procès, en vain. Mais vient la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Le pouvoir soviétique fait jouer le testament, et grâce à un ministre de la justice communiste en Italie, l’un des fondateurs du PC italien, du nom de Palmiro Togliatti, obtient que la villa lui soit rendue. En l'honneur de ce monsieur, Brejnev a rebaptisé une ville industrielle située sur la Volga, de Stavropol-sur-Volga en Toliatti (transcription en caractères cyrilliques, bien sûr). Là sont construites les voitures Lada, ainsi que, pendant des années et dans un site qui était une réplique de celui de l’usine Fiat de Mirafiori à Turin, sous licence Fiat, des voitures appelées Jigouli. La vieille voiture verte que mon beau-père Dmitri conserve jalousementcomme un objet historique est une Fiat 124 de marque Jigouli. Le testament a été respecté pour faire revenir la villa à l’État, pour lui laisser le nom d’Abamelek, mais pas pour en faire un institut d’art. C’est devenu la résidence de l’ambassadeur d’URSS. Lorsque l’URSS a éclaté, est venu sur la table le problème du partage des dépouilles. L’URSS, c’était la Russie, plus l’Ukraine, plus la Biélorussie, plus les républiques Baltes, plus… etc., etc. Chacun a revendiqué sa part, mais le grand frère russe a dit "niet" et s’est gardé la villa qui, de résidence de l’ambassadeur soviétique, est devenue résidence de l’ambassadeur russe.

 

Et l’église, dans tout ça ? L’idée en est revenue au début des années 90. Le Vatican, sollicité, a donné son accord, mais à une condition, c’est que sa croix orthodoxesur cette colline, soit moins haute que Saint-Pierre. Et, non loin de la Résidence, sur le terrain de la Villa, elle a enfin été construite. Ce n’est qu’en mai 2009, et donc tout récemment, qu’elle a été terminée, inaugurée, et consacrée à sainte Catherine. En russe, Sviataia Ekaterina.

 

364d Vatican, du dôme

 

Dernière image depuis le dôme, dernière image pour aujourd’hui, j’ai choisi de montrer ici la place Saint-Pierre, parce que je la trouve fascinante, magnifique, imposante. Pendant notre ascension il a plu légèrement, assez pour que le sol brille, mais c’est fini, l’atmosphère est transparente, on voit bien le Tibre, puis sur la rive, un peu à gauche, la masse sombre du château Saint-Ange, et derrière, le palais de justice plus clair qui donne, à gauche, sur la Piazza Cavour.

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Published by Thierry Jamard
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