Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 avril 2011 2 26 /04 /avril /2011 20:15
678a Près d'Agrinio
 
Dans mon dernier article, je parlais de la rencontre de deux amies grecques. Aujourd’hui, rendez-vous a été pris pour une promenade dans la montagne, un peu plus au nord, non pas avec nos deux camping-cars, mais en deux voitures, l’une est celle d’un de leurs amis de Missolonghi, directeur d’un gros magasin d’électroménager, téléphonie, informatique du centre ville, l’autre est celle de leur cousine germaine et de son mari. La route part d’abord vers le nord-ouest en longeant la côte, puis à Ellinika nous tournons à droite sur une petite route qui monte dans la montagne. La photo ci-dessus est prise à la sortie d’Ellinika.
 
678b1 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
678b2 Ano Kerasovo, naos Koimiseos tis Theotokou
 
Un peu plus loin, la route traverse un bourg. C’est Ano Kerasovo. Nous nous arrêtons pour prendre un café dans un bar. Mais d’abord, pour les non-hellénistes, un mot d’explication sur ce nom. En grec, les adverbes ano et kato signifient respectivement vers le haut et vers le bas (cf., avec le mot hodos qui signifie route, l’anode et la cathode, qui étymologiquement signifient la route qui monte et la route qui descend). Utilisant ces petits mots, la toponymie de la montagne grecque distingue bien souvent deux villages de la même commune, celui de la vallée et celui de la crête. Ainsi, nous ne verrons pas Kato Kerasovo qui se trouve plus bas, mais notre Ano Kerasovo prouve bien que notre ami a dirigé ses roues vers la montagne.
 
L’ambiance, dans le bar, est familiale et amicale. Il y a là entre autres un pope orthodoxe, Papas Georgios, un homme ouvert, extrêmement sympathique, avec qui nous entamons la conversation. Il se laisse photographier avec plaisir et s’amuse à voir les photos sur l’écran de nos appareils mais je me rends compte que j’ai oublié de lui demander son autorisation pour publier son portrait dans mon blog et je préfère donc m'abstenir. On se contentera de l’apercevoir de très loin, dans et hors l’église. Il nous raconte qu’il est père de sept enfants et nous invite à visiter son église. Avec joie !
 
678c1 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
Son église, il l’a entièrement rénovée et il en est fier à juste titre. Lustre et décorations sont magnifiques. Par ailleurs un peintre local recouvre peu à peu tous les murs de grandes fresques très décoratives ainsi que religieusement signifiantes, dans la grande tradition du passé, dans des temps où bien des gens ne savaient pas lire et où les récits de l’Ancien et du Nouveau Testaments étaient enseignés par l’image.
 
678c2 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
678c3 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
C’est le cas dans ces deux fresques qui mettent en scène Abraham. Comme on le sait, Dieu a voulu l’éprouver en lui demandant de sacrifier son fils, et Abraham est ici prêt à immoler Isaac, le feu du sacrifice est déjà allumé et il brandit sa lame. Mais l’ange, en haut à gauche, apparaît pour arrêter son bras, et Abraham s’interrompt pour l’écouter. On aperçoit aussi le bélier qui va remplacer Isaac sur l’autel.
 
La seconde fresque représente la générosité d’Abraham. Il accueille trois anges, comme le raconte la Genèse :
"Le Seigneur apparut à Abraham aux chênes de Mamré alors qu'il était assis à l'entrée de la tente dans la pleine chaleur du jour. Il leva les yeux et aperçut trois hommes debout près de lui. À leur vue il courut de l'entrée de la tente à leur rencontre, se prosterna à terre et dit : ‘Mon Seigneur, si j'ai pu trouver grâce à tes yeux, veuille ne pas passer loin de ton serviteur. Qu'on apporte un peu d'eau pour vous laver les pieds, et reposez-vous sous cet arbre. Je vais apporter un morceau de pain pour vous réconforter avant que vous alliez plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur’. Ils répondirent : ‘Fais comme tu l'as dit’. Abraham se hâta vers la tente pour dire à Sara : ‘Vite ! Pétris trois mesures de fleur de farine et fais des galettes !’ et il courut au troupeau en prendre un veau bien tendre. Il le donna au garçon qui se hâta de l'apprêter. Il prit du caillé, du lait et le veau préparé qu'il plaça devant eux ; il se tenait sous l'arbre, debout près d'eux. Ils mangèrent".
Dans la Bible, ces anges représentent Dieu, mais l’Église catholique, comme l’Église orthodoxe, voit dans le nombre de visiteurs la préfiguration de la Trinité. C’est semble-t-il l’intention de cette peinture, les trois anges représentant le Père, le Fils et le Saint Esprit.
 
678c4 Ano Kerasovo, église de la Dormition
 
Les évangiles ne parlent pas de l’enfance de Marie. Aussi, pour satisfaire non pas la curiosité mais la piété des premiers chrétiens, un texte que l’on appelle le Protoévangile de Jacques a été rédigé dès le deuxième siècle et en tous cas avant 165 (saint Justin, mort en 165, s’y réfère) et diffusé en grec, en syriaque, en arménien, en éthiopien, en géorgien, en vieux slave. Ce texte raconte : "Lorsque la petite fille eut trois ans, Joachim dit : 'Appelez les filles d'Hébreux de race pure, et qu'elles prennent chacune un flambeau, un flambeau qui ne s'éteindra pas. L'enfant ne devra pas retourner en arrière et son cœur ne se fixera pas hors du Temple du Seigneur'. Elles obéirent à cet ordre et elles montèrent ensemble au Temple du Seigneur. Et le prêtre accueillit l'enfant et la prit dans ses bras. Il la bénit, en disant : 'Il a glorifié ton nom, le Seigneur, dans toutes les générations. C'est en toi qu'aux derniers jours il révélera la Rédemption qu'il accorde aux fils d'Israël'. Et il fit asseoir l'enfant sur le troisième degré de l'autel. Et le Seigneur Dieu fit descendre sa grâce sur elle. Et, debout sur ses pieds, elle se mit à danser. Et elle fut chère à toute la maison d'Israël". Grégoire XI en 1372 introduit officiellement la fête de la Présentation de Marie au temple dans le calendrier liturgique, mais on trouve trace de ce culte dans la crypte de Saint-Maximin, dans le Var, sur une pierre tombale du cinquième siècle où figure une Vierge en prière accompagnée d’une inscription qui dit en latin "Marie la Vierge servant dans le Temple de Jérusalem". Quoique le schisme qui a séparé l’Église catholique et les Églises orthodoxes date de 1054, soit plus de trois siècles avant la décision du pape, on trouve cette célébration de part et d’autre.
 
678d1 Lac Trichonida (ou d'Agrinio)
 
678d2 Lac Trikhonida
 
Après ce petit café et cette pause qui nous a permis de visiter cette grande et belle église moderne, nous reprenons la route, nous arrêtant fréquemment pour admirer le paysage, puisque tel est le but de la promenade d’aujourd’hui. Ici, nous voyons le lac Trikhonida, encore appelé lac d’Agrinio (comme le lac Léman est aussi appelé lac de Genève). Après quoi nous gagnerons une auberge dans un petit village, où nous ferons un excellent déjeuner. Les trois cousines, entendant de la musique, ne peuvent s’empêcher de se mettre à danser des danses traditionnelles, accompagnées de leur ami. Elles arriveront même à entraîner Natacha quelques minutes. Pas moi, au risque de les contrarier.
 
678d3 Lac Kremaston
 
678d4 Lac Kremaston
 
678d5 Lac Kremaston
 
Poursuivant la découverte de sites merveilleux, nous sommes à présent au-dessus du lac Kremaston. Le temps est toujours au beau mais, cerise sur le gâteau, en cette fin d’après-midi hivernal, des nuages coincés au-dessus du lac dans sa couronne de montagnes viennent donner au ciel vie et relief. C’est somptueux.
 
678d6 L'Acheloos vu du pont de Tatarna
 
678d7 Pont entre l'Acheloos et le lac de Tatarna
 
Le lac Kremaston se déverse vers la mer Ionienne, en face de l’île de Céphalonie, et partiellement dans la lagune de Missolonghi, via le fleuve Achéloos ci-dessus, que j’ai pris en photo à partir du pont de Tatarna (seconde photo). Avec ses deux cent dix sept kilomètres de long, ce n’est pas l’Amazone avec ses quelque 6500 kilomètres, mais c’est le plus long fleuve de Grèce. Un mot d’Achéloos avant de parler de Tatarna.
 
Achéloos est, dans la mythologie grecque, le dieu de ce fleuve, fils d’Océan et de Thétys, l’aîné de tous ses frères les trois mille fleuves du monde. Océan et Thétys sont l’un des plus anciens couples connus des théogonies, donnant à Achéloos une origine remontant très loin dans les origines indo-européennes. De ses amours avec la muse Melpomène (à partir de l’époque classique, le nombre des muses précédemment variable de trois à sept se fixe à neuf, mais ce n’est qu’ensuite, et progressivement, qu’elles vont se spécialiser, Melpomène étant attachée au théâtre tragique) vont naître les Sirènes. On lui prête aussi des liaisons avec d’autres muses mais de façon indéfinie, donnant naissance à des sources, dont Castalie à Delphes.
 
Tatarna, à présent. Ici, il est dit sur le grand panneau : "Bataille du pont de Tatarna, 22 mars 1821. Célébration annuelle avec manifestation chaque 20 mai à 9h15 du matin". Le 20 mai n’étant ni la date de la bataille du pont, ni celle de Gravia que je vais évoquer dans un instant, ni celle de la mort d’Androutsos dont je vais parler également, je ne sais pour quelle raison elle a été choisie pour cette célébration. Ulysse Androutsos est né à Ithaque en 1788. Son père, un klephte, a été décapité par les Turcs. Ali Pacha, se souvenant de son amitié pour son père, le prend sous sa protection à Ioannina en 1806 et en fait l’un de ses gardes du corps. Ulysse part en 1820 lors de la rupture entre Ali Pacha et la Sublime Porte. Quand éclate la Guerre d’Indépendance, il y prend une part active du côté des Grecs, et entre autres il a tenu ce pont de Tatarna sur l’Achéloos au débouché du lac lors d’une héroïque bataille le 22 mars 1821. Plus célèbre encore et d’un grand retentissement a été son attaque de l’armée ottomane à Gravia le 8 mai de la même année pour l’empêcher de franchir le golfe de Corinthe vers Patras, ce qui a contraint les Turcs à aller le traverser plus loin, laissant le temps aux Grecs du Péloponnèse de s’organiser et de renforcer leurs défenses. Puis il est reconnu chef de l’insurrection pour l’est du continent, par les groupes paramilitaires qui mènent une guérilla de coups de main. Il en réussit un remarquable, de ces coups de main, à Athènes et prend l’Acropole en 1822. Accusé de collusion avec l’ennemi par John Kolettis, ancien médecin à la cour d’Ali Pacha à Ioannina et l’un des chefs de la révolution grecque, il démissionne de ces fonctions sans pour autant cesser de se battre pour l’indépendance. Mais en 1825 cette accusation d’avoir pactisé avec les Turcs le poursuit, il est emprisonné sur l’Acropole et finalement assassiné le 5 juin. Son corps sera jeté sur les rochers de l’Acropole pour faire croire que, s’étant évadé, il avait fait une chute dans le vide. Mais un garde avait été témoin de cette supercherie et, des années plus tard, l’a révélée. Il est enterré à Gravia, lieu de son exploit de 1821.
 
Notre journée va s’achever, après le retour à Missolonghi, par un en-cas typiquement grec dans une de ces gargotes sympathiques fréquentées par les étudiants. Puis nous déplaçons notre camping-car pour faire tourner notre générateur sans déranger nos nouvelles amies grecques, et revenons à notre emplacement pour la nuit, face à la lagune.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche