Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 17:50

631a1 Un palazzo à Barletta 

Moins de quinze kilomètres après Trani en suivant la côte vers le nord-ouest, nous arrivons à Barletta (ci-dessus, un palazzo en centre ville). C’est la ville du célèbre défi, la disfida di Barletta. Célèbre… enfin, plus célèbre en Italie qu’en France. De même que nous préférons nous souvenir d’Austerlitz que de Waterloo (voir les noms des gares à Paris et à Londres). Cela s’est passé en 1503. Le capitaine de la Motte, un officier français fait prisonnier par les Italiens, accuse publiquement ces derniers de lâcheté. L’Italien Ettore Fieramosca (dont le nom signifie Mouche Intrépide, de quoi faire frémir l’ennemi) lui lance alors un défi. La Motte et douze de ses hommes affronteront Fieramosca et douze soldats à lui. Rendez-vous est pris pour le 13 février en début d’après-midi. Au jour dit, les Italiens sont en place et attendent les Français. Ceux-ci arrivent, et font instantanément demi-tour. Ils ont vu que les lances de leurs adversaires étaient plus longues que les leurs, ils reviennent avec des haches et des épées. Les deux camps s’affrontent alors, il y a des morts dans les rangs des uns et des autres. Les circonstances font que Fieramosca et la Motte se retrouvent face à face en duel. Voyant que le nombre de survivants de son côté est plus faible que du côté italien et –ajoutent les Italiens– prenant conscience qu’il est moins fort, le capitaine de la Motte se rend. Lorsqu’au dix-neuvième siècle le sentiment national est exalté et que l’Italie se pense en tant que nation, cet épisode devient le modèle et le symbole du patriotisme. Ce sera le sujet d’un roman à succès (publié en 1833), d’un film…

 

 

631a2 Barletta 

Mais, comme on le voit, tout le monde à Barletta ne rejette pas ce qui vient de France, comme en témoigne cet Autre chat noir. La ville a, comme Trani, profité de la destruction de Canosa par les Arabes au neuvième siècle, les habitants rescapés s’étant repliés sur les villes voisines, d’autant plus que, côtières, elles auraient permis le cas échéant d’échapper à un ennemi venant de terre. Puis Barletta a été, comme d’autres villes de la côte adriatique, un point d’embarquement important pour les croisades. En outre, nombre d’ordres militaires ou hospitaliers y avaient installé leur siège.

 

631b Barletta, basilique du Saint Sépulcre 

Cela dit, malgré des abords un peu gâchés par les implantations industrielles, le cœur de la cité est non seulement riche de beaux monuments, mais Natacha et moi y avons ressenti, sans nous consulter, une ambiance sympathique et vivante. Voici d’abord la basilique du Saint-Sépulcre en style roman dont on a une trace écrite en 1138 mais dont on sait qu’elle existait déjà en 1061 et qui a été modifiée en gothique bourguignon au quatorzième siècle. Sur le trottoir près de son flanc, on distingue la silhouette d’une grande statue qui mérite quelques mots.

 

631c1 Barletta, il Colosso 

631c2 Barletta, le Colosse 

631c3 Barletta, le Colosse 

Cette statue appelée le Colosse en référence à Hercule est en fait la représentation d’un empereur romain du Bas Empire qui n’est pas identifié avec certitude mais que l’on suppose être Valentinien Premier. Cette statue du quatrième siècle semble avoir été fondue à Constantinople, mais on l’a trouvée dans le sable de la plage de Barletta. Sans doute était-elle, à la fin du Moyen-Âge, à bord d’un navire qui la transportait vers Venise et qui a fait naufrage dans les parages. Plus motivés par la fonte de cloches pour une église que par la conservation d’une œuvre de l’Antiquité, des autorités en ont alors prélevé bras et jambes. Plus éclairés que leurs prédécesseurs, des responsables du quinzième siècle lui ont fait refaire les membres manquants et lui ont mis dans la main un grand crucifix qui, bien évidemment, n’était pas dans la main de l’original, et ainsi la statue a été placée sur ce socle près de la basilique, devenant le symbole de Barletta. Haute de plus de cinq mètres, avec ce visage dur et ferme mais ô combien expressif, cette statue est impressionnante.

 

631d1 Barletta, expo De Nittis à Paris

 

Dans les rues de Barletta, on peut voir cette affiche. “Barletta est à Paris avec De Nittis ‘La Modernité élégante’ 21 octobre 2010 – 16 janvier 2011. Culture est tourisme. Tourisme est travail. Avec l’art, la Pouille y gagne. Le Maire”.

  

Il y a en effet actuellement à Paris au Petit Palais une exposition des œuvres de Giuseppe De Nittis qui est natif de Barletta (1846), a suivi une formation artistique à Naples (qui était la capitale de son royaume jusqu’à la réunification de l’Italie), puis est allé travailler à Paris où il a acquis la célébrité. Il y a épousé une Française, Léontine Gruvelle, qui a été souvent son modèle, et il s’est lié d’amitié avec des peintres parmi lesquels Degas, Forain, Caillebotte, Manet, avec des écrivains parmi lesquels Daudet, Zola, Goncourt. Il a fait notamment ces rencontres au café Guerbois (aujourd’hui 9 avenue de Clichy) qu’il fréquentait dès 1869 et où se réunissaient sous l’égide de Manet les membres de l’École des Batignolles, creuset de l’Impressionnisme. Il n’avait que 38 ans et se trouvait à Saint-Germain-en-Laye lorsqu’une hémorragie cérébrale a mis fin à ses jours.   

 

 631d2 Barletta, palazzo della Marra 

631d3 Barletta, palazzo della Marra 

631d4 Barletta, palazzo della Marra 

La veuve de De Nittis a eu la bonne idée et la générosité de donner à la ville de Barletta les œuvres que l’artiste n’avait pas vendues. Sa réputation tenait à ses représentations, dans le style impressionniste, de la vie mondaine parisienne. Mais il avait plaisir à peindre, et avec le même talent, bien d’autres sujets. Une merveilleuse collection de 150 tableaux et 65 gravures constitue le musée qui lui est réservé, dont manquent actuellement quelques toiles pour cause d’exposition à Paris. Bien entendu, la photo est strictement interdite dans le musée. Le musée étant installé dans un palais du quinzième siècle amplement modifié au dix-septième siècle quand il a été acquis par la famille Della Marra qui lui a donné son nom. Et le palazzo, on peut librement le photographier. Sur la deuxième photo, on peut voir sur le soubassement d’une colonne une tête d’empereur romain (ici, sur la troisième photo, l’empereur Claude). Il y a ainsi huit empereurs ou princes impériaux , un au pied de chacune des arches des galeries du premier et du second étage.

 

631d5 Barletta, palazzo della Marra

 

631d6 Barletta, palazzo della Marra 

631d7 Barletta, palazzo della Marra 

Il y a aussi sur les plafonds et sur les murs du porche et des escaliers de belles fresques. Il ne faut pas s’imaginer que la jeune fille avec la faucille fait l’éloge du communisme, avec sa belle gerbe de blé, car il lui manque le marteau. Quant à la troisième photo, une allégorie du Silence, je trouve la représentation intéressante, autant qu’elle est originale.

 

631d8 Barletta, palazzo della Marra 

Sur le palier de l’un des escaliers, cette Vierge à l’Enfant est certes assez jolie et plastique, mais je ne peux manquer de m’étonner de la façon dont le peintre a représenté son anatomie, à la façon dont elle donne le sein à Jésus (qui porte une dizaine d'années) on dirait que sa poitrine est détachée de son corps, ou bien qu’elle est longue, longue, comme un gros tuyau. Il faut un gros effort de concentration pour oublier ce détail disgracieux et retrouver toute la beauté de la peinture.

 

631e1 Barletta, cattedrale di Santa Maria Maggiore 

631e2 Barletta, cathédrale Sainte Marie Majeure 

631f1 Barletta, cattedrale di Santa Maria Maggiore 

Allons voir à présent la cathédrale. C’est un magnifique édifice qui a toujours été au cœur de la vie de la cité mais, alors qu’à l’origine la cathédrale se trouvait au centre géographique de Barletta, le développement urbain de forme irrégulière autour d’elle fait que ce cœur n’est plus au centre. Une date est historiquement connue, c’est en 1150 que l’on a entamé la construction d’une église dédiée à la Vierge (Santa Maria Maggiore, Sainte Marie Majeure) pour accueillir une population accrue. C’est tout ce que disent les sources. Mais la cathédrale a été rendue au culte et à la visite il y a seulement quelques années après de très longs travaux de restauration, et ces travaux ont été l’occasion de fouilles qui ont montré qu’en ce même endroit, deux basiliques ont précédé cette cathédrale. Des dons privés ont contribué à la construction, comme gravé en plusieurs endroits. J’en cite un, inscrit sur un portail du douzième siècle : “À tes frais, ô Riccardo, cette porte resplendira et pour toi s’ouvriront les portes du ciel”. Le chœur de cette église romane était fermé par trois absides. Par l’examen de détails de style et de technique, on a pu supposer qu’une fois achevée la cathédrale de Trani, des ouvriers qui y avaient travaillé sont venus ensuite à Barletta. Puis, dès la fin du douzième siècle, l’église étant devenue trop petite pour une population qui ne cessait de s’accroître, on a ajouté deux travées et on a construit le campanile.

 

631g1 Barletta, cattedrale di Santa Maria Maggiore 

631g2 Barletta, cathédrale Sainte Marie Majeure 

Plus tard, du temps de Frédéric II, on a surélevé l’église en ajoutant au-dessus des voûtes entre piliers une rangée de fausses tribunes ouvrant sur la nef principale par des arcs géminés. Sur la façade, on a ajouté une fenêtre géminée et une rosace et, tout cela étant achevé en 1267, la consécration put avoir lieu. Mais dès 1307, on reprit les travaux. On a commencé par abattre les trois absides du chœur et on a nettement allongé la cathédrale en construisant toute la zone du presbyterium qui abrite le maître autel, et derrière le presbyterium un nouveau chœur fermé par une grande abside polygonale avec des chapelles latérales. Ainsi, la volonté de l’architecte était de créer une perspective dilatant l’espace central très lumineux et décoré des formes nouvelles, en l’opposant aux formes architecturales anciennes, plus lourdes et plus sombres.

 

631f2 Barletta, cattedrale di Santa Maria Maggiore 

631f3 Barletta, cathédrale Sainte Marie Majeure 

631f4 Barletta, cathédrale Sainte Marie Majeure 

631f5 Barletta, cathédrale Sainte Marie Majeure 

À présent que nous avons suivi la progression des travaux et constaté la double structure opposant roman et gothique, revenons à l’extérieur pour admirer les sculptures. Elles sont de diverses époques. Cet aigle porte la date de 1492. C’est une grande date pour l’Espagne, l’année de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et la prise de Grenade par les Rois Catholiques qui a signifié la fin de la domination musulmane en Espagne. Ce n’est cependant pas encore le signe de l’Empire de Charles Quint car le dernier roi d’Aragon à régner sur le royaume de Naples, Ferrante, va mourir en 1495, les barons des Deux-Siciles vont faire appel au roi de France Charles VIII pour s’opposer à une succession espagnole en arguant de ses droits liés à sa parenté avec les Anjou qui ont régné jusqu’en 1441, et ce n’est qu’en 1503 qu’au terme de la guerre les Bourbons d’Espagne viendront au pouvoir, plaçant dans le royaume de Naples un vice-roi au même titre qu’au Pérou, c’est-à-dire considérant le sud de l’Italie comme une simple colonie destinée à envoyer ses produits vers la métropole. Au passage, on reconnaît cette date de 1503, la dernière de la guerre franco-espagnole, comme étant le cadre du défi de Barletta.

 

La représentation d’animaux féroces ou d’animaux fantastiques a une signification religieuse en même temps que décorative. C’est l’éternelle lutte des forces du mal et des forces du bien. L’homme est toujours en butte aux animaux qui lui veulent du mal, il doit lutter pour suivre les voies de Dieu. Sur ma deuxième photo, ce guerrier mort son épée à la main est en proie à ces deux dragons ailés. Sur la troisième photo, on voit deux singes. En Occident au Moyen-Âge, c’était un animal connu seulement par des représentations, des ivoires notamment, mais lors des croisades les hommes sont revenus avec la vue vraie de singes, d’éléphants, de crocodiles, et tout naturellement ces animaux sont entrés dans le bestiaire des cathédrales. Quant au lion, son symbolisme a des racines très anciennes. En Égypte, la déesse Sekhet avait une tête de lionne, chez les Ammonites le dieu Camos était un lion-soleil, en Syrie le lion était respecté comme de nature divine et de nos jours encore, portant un soleil sur le dos et brandissant une épée le lion figure sur le blason de l’État. En Assyrie, le dieu du courage guerrier était un animal à tête et pattes de lion et doté de deux bras humains. Les légions romaines d’Orient adoptèrent ce symbole du courage sur leurs drapeaux militaires. Dans l’art chrétien, le lion symbolise la miséricorde, la royauté et la résurrection du Christ, mais depuis l’Antiquité tous les auteurs concordaient à dire que dans la tête, le torse et les pattes antérieures du lion résidaient sa force et ses qualités, que dans le ventre, l’arrière-train et les pattes postérieures résidaient des fonctions matérielles, la digestion, l’appui, le soutien. D’où le symbole de la double nature du Christ, divine et humaine, dans la représentation du lion. Ainsi, tantôt il représente les forces du bien (il peut dévorer un animal sauvage, un dragon, un monstre, ou un bouc symbole du démon), tantôt les forces du mal (il peut alors tenir dans ses pattes un être humain). Il est donc omniprésent sur les cathédrales, comme ici en figure d’angle de mur.

 

631g3 Barletta, cattedrale di Santa Maria Maggiore 

631g4 Barletta, cattedrale 

Revenons à l’intérieur. Comme on l’a vu, la décoration de la partie ancienne est très sobre. Toutefois, les chapelles latérales, qui sont postérieures, peuvent apporter un peu de fantaisie. J’aime tout particulièrement ce gros angelot potelé et trapu qui soutient un autel.

 

631g5 Barletta, cathédrale, statue de saint Roch 

Avant de repartir, un petit salut à notre ami saint Roch que nous avons déjà rencontré à plusieurs reprises au cours de notre voyage.

 

631h1 Barletta, le château souabe

 

631h2 Barletta, le château souabe 

631h3 Barletta, le château souabe 

Rendons-nous maintenant au château. Il est cité pour la première fois dans un document de 1202, mais la première époque de construction remonte certainement à l’époque normande. Frédéric II a ajouté un corps de bâtiment et Charles I d’Anjou a fait exécuter par son architecte Pierre d’Angicourt des travaux importants de 1269 à 1291, dont le mur d’enceinte. De 1458 à 1481, les Aragonais ont renforcé la muraille. Du temps de Charles Quint, on a donné au château une forme symétrique, avec quatre bastions angulaires en pointe. Plus tard, le château a servi de prison, ce qui a rendu difficile sa restauration entreprise en 1970 et qui a duré de nombreuses années.

 

631h4 Barletta, vue de la terrasse du château 

Parce que le soir tombe, nous commençons notre visite par un petit tour sur les terrasses pour profiter de la vue sur la ville avant la nuit. De là, le campanile de la cathédrale se détache sur le ciel.

 

631i1 Barletta, le château souabe 

631i2 Barletta, le château souabe 

Puis nous nous dirigeons vers la cour centrale du château dans laquelle ont été placées des pierres provenant de sépultures ou de monuments, malheureusement sans explication aucune. Certaines sont même présentées tête en bas. On peut me rétorquer qu’il est possible de les regarder à l’endroit en faisant le poirier, ce qui est tout à fait vrai mais qu’advient-il de la pudeur des dames vêtues d’une jupe ample ? Encore un argument de machistes qui veulent réserver la culture aux hommes ou se rincer l’œil sur des femmes considérées comme des objets.

 

631j1 Barletta, le château souabe 

Je disais que le château avait servi de prison. C’était depuis le dix-neuvième siècle, et les cellules ont été transformées soit en salles d’exposition, soit en salles nues pour la visite. Mais ici on peut voir une cellule du temps où le château était habité.

 

631j2 Barletta, le château souabe 

631j3 Barletta, le château souabe 

631j4 Barletta, le château souabe 

Les photos ci-dessus montrent quelques belles salles du château. La première, vaste et circulaire, comporte un plafond en dôme particulièrement impressionnant. J’en ajoute deux autres qui, pour ne pas avoir une architecture aussi spectaculaire, n’en sont pas moins belles, bien au contraire.

 

631k1 Barletta, buste de Frédéric II dans son château 

631k2 Barletta, buste de Frédéric II dans son château 

Il y a aussi à l’étage une galerie de tableaux et d’objets fort intéressante, où la photo est interdite. Contraint d’en garder les images pour moi seul imprimées sur ma rétine puis dans ma mémoire, je passe donc à autre chose. Nous finirons la visite du château et la visite de Barletta par le musée, qui possède ce buste. Il s’agit de la seule et unique représentation existante de l’empereur Frédéric II. Certes, il a parfois été représenté après coup, d’imagination, mais ce buste est le seul qui ait des chances de lui ressembler, car il a été réalisé d’après nature. Ce grand homme, si illustre, si apprécié dans tout le royaume et encore si admiré de nos jours dans la mémoire populaire même si les gens interrogés disent qu’ils ne peuvent pas dire exactement ce qu’il a fait, mais qu’il l’a bien fait, qu’ils ne savent pas exactement quand il a vécu, mais qu’il a marqué son époque et les suivantes, ce grand homme, donc, j’ai trouvé émouvant et intéressant de le rencontrer ici. Et je le crois assez important pour servir de point final à cet article.

Partager cet article

Repost 0
Published by Thierry Jamard
commenter cet article

commentaires

Guillaume T. 07/02/2013 12:45

Bonjour blog très agréable à lire ;-)
Puis je utiliser vos photos du colosse pour le comparer sur mon site avec les bustes des monnaies de Valentinien Ier pour Constantinople .
Cordialement

Présentation

  • : Le blog de Thierry Jamard
  • : Un long, long voyage d'observation et de description culturelle à travers l'Europe. Paysages, histoire, architecture, peinture, sculpture, mythologie et religions, société, tout ce qui me tombe sous les yeux.
  • Contact

Recherche