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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 01:02
 
Et voilà, nous avons quitté Athènes. Bien des fois déjà nous l’avons quittée, mais toujours pour y revenir après un tour de Péloponnèse, un voyage en Crète, une virée à Delphes, un périple d’île en île dans une mer ou dans une autre, un petit bonjour à notre amie Marianne à Lavrio, une visite de Marathon, et aussi pour nous envoler vers un long séjour à Paris et à Grodno cet hiver. Mais cette fois-ci, c’est pour de bon. Nous aimons tant cette ville, nous y sommes tellement attachés, que, sûr, nous y reviendrons un jour, comme nous avons aussi l’intention de le faire à Rome et à Palerme, mais plus au cours du présent voyage, sauf imprévu. Ce n’est pas un adieu, mais un grand, grand au revoir.
 
Et puis le CAMPING ATHENS est depuis plus d’un an notre point d’attache, notre résidence principale. Il est situé juste en face d’un arrêt d’autobus. Avec deux lignes directes vers un point central avec correspondance sur le métro, deux autres lignes vers un autre centre de la ville, une ligne vers un autre métro, une ligne directe vers le port du Pirée, on n’est pas obligé de prendre son véhicule personnel vers un centre ville encombré, avec un stationnement difficile, quand un ticket tous transports valable 1h30 ne coûte que 1,40€ (et 0,70€ pour les plus de 65 ans). Le camping est vaste, en sécurité jour et nuit, les sanitaires sont très propres, l’eau bien chaude, on a l’Internet gratuit par wi-fi (si l’on n’est pas trop loin du bureau), difficile de trouver mieux.
 
Par ailleurs, je ne voudrais pas quitter ce camping sans dire un mot de sa propriétaire, qui le tient personnellement de tôt le matin à tard le soir. Parce qu’Eleni, son mari, ses deux filles, sont devenus des amis. Sans parler des multiples services rendus (vente de tickets de transport, de timbres, renseignements en tous genres, téléphone immédiatement décroché si l’on souhaite appeler un taxi, si l’on veut s’assurer que tel musée est ouvert, que telle boutique vend bien ceci ou cela). Mais en outre, je ne peux faire le compte des heures passées dans le bureau presque chaque jour à faire la causette, à discuter culture, économie, usages respectifs de Grèce, de France, d’autres pays, parce que ses études supérieures, Eleni les a effectuées en France, et parce qu’en sa qualité de secrétaire générale de l’association des campings de Grèce elle participe personnellement depuis des années aux salons du tourisme dans les diverses capitales européennes. Et comme elle est polyglotte, cela facilite la conversation. C’est donc également du fait de cette séparation que nous sommes tristes d’avoir quitté Athènes.
 
Radical changement de décor dès la première nuit, que nous avons passée dans un camping près du cap de l’Héraion (Akrotiri Iraio). Je crois qu’il s’appelle Iraio mais, pour être sûr de ne pas me tromper, je préfère dire qu’il est sur la côte est du lac de Vouliagmeni. Personne pour nous accueillir, à part un couple de clients sympathiques. Nous nous installons au hasard, nous connectons à l’électricité. Ici, pas de wi-fi et, comme le lieu est isolé, la clé 3G ne capte rien. Dans chacun des lavabos, plusieurs cafards dansent la java. La nuit venue, pas la moindre lumière. Et puis, alors que contrairement à ce que l’on raconte en France sur le dos des Grecs, dans toutes les boutiques on me donne la facturette, dans les hôtels, les restaurants, les garages, on établit une facture, ici (parce que nous sommes honnêtes et ne voulons pas partir sans payer), nous devons aller le matin trouver le patron dans un bar à quelques centaines de mètres pour payer la nuit, il ne se lève même pas, pas un mot de politesse, c’est 25 Euros en espèces, pas de reçu, pas de facture, et pas d’explication sur la façon dont se décompose la somme, emplacement, personnes, électricité. Si, comme on le raconte, certains en Grèce ne paient pas leurs impôts, ce sont peut-être les grosses compagnies qui se débrouillent pour tricher, mais ici c’est bel et bien un petit camping. Dans ce camping, nous avons de bonnes raisons de regretter nos 25€. Quelle différence avec celui d’Eleni à Athènes !
 
806a Cap de l'Héraion, citerne hellénistique
 
En ce samedi, nous nous rendons au bout du cap. Nous longeons d’abord le beau lac Vouliagmeni et atteignons le parking. Je crains pour le paysage, car un chemin en ciment, assez large pour permettre le passage d’une voiture ou d’une camionnette, est en construction pour descendre au bas du promontoire, vers une petite chapelle située au cœur du site antique. Il y a là pas mal de monde en ce week-end, mais ce sont des Grecs uniquement intéressés par la mer transparente et le chaud soleil. Il est vrai qu’en cet endroit le plateau continental est particulièrement court, et qu’à cinq mètres en mer la profondeur est soudainement de 80 mètres. Personne ne s’intéresse aux vestiges de l’Antiquité. D’ailleurs, j’ai regardé les lieux sur Google Earth, et j’ai constaté que les internautes ont déposé de nombreuses photos, toutes montrant le paysage d’une beauté à couper le souffle, aucune ne concernant Héra. Alors je me venge, je ne montrerai pas le paysage. Mais d’abord, juste à la gauche de la chapelle, on trouve cette grande citerne d’époque hellénistique, très longue (six mètres sur vingt-et-un), et terminée par deux absides. Elle était recouverte d’un toit en voûte et on la situe entre le sixième et le quatrième siècle avant Jésus-Christ.
 
806b Cap de l'Héraion, mur d'enceinte de la ville haute
 
En continuant dans la même direction, nous devons franchir ce mur qui isole une acropole, partie plus ancienne que la citerne, lieu de vie et de culte de la fin de l’époque archaïque et de l’époque classique. Il semble que ce soit Corinthe qui ait été maîtresse du sanctuaire, ce cap s’avançant profondément dans le golfe de Corinthe, et l’Héraion se trouvant juste en face de la cité. À partir de la destruction de la ville par le Romain Mummius en 146 avant Jésus-Christ, le sanctuaire a définitivement cessé de fonctionner.
 
806c Cap de l'Héraion, temple d'Héra Limenia (6e siècle)
 
Nous voici de l’autre côté du mur (on le voit dans le fond). Au premier plan, ce sont les ruines du temple d’Héra Limenia, du sixième siècle avant Jésus-Christ. On y a découvert un taureau de bronze datant de la fin du sixième siècle. Parce qu’au centre il y avait un foyer et que l’on y a découvert des broches pour rôtir de la viande, certains ont supposé qu’il s’agissait d’un temple habitation, d’autres ont même pensé que c’était un réfectoire, pas un temple. Par conséquent, l’épisode que je vais rapporter maintenant a pu se situer ici ou peut-être plutôt dans l’autre temple, identifié à coup sûr, dont je vais parler plus tard. Selon Hérodote, Périandre, qui fut un cruel et violent tyran de Corinthe pendant quarante ans, de 627 à 587 avant Jésus-Christ, “avait envoyé des messagers sur les bords de l’Achéron, chez les Thesprotes, au lieu où l’on évoque les morts”. Ce lieu, c’est l’oracle du nécromanteion que nous avons visité (mon blog en date du 7 janvier 2011), où l’on entrait en communication avec l’âme des morts. Or Mélissa, la femme de Périandre, est morte, et le tyran veut savoir où se trouve une somme d’argent qu’elle avait reçue en dépôt. “L’ombre de Mélissa était bien apparue, mais avait refusé de donner le moindre signe et de révéler l’endroit où se trouvait l’argent, car elle avait froid, déclara-t-elle, et elle était nue. Les vêtements qu’il avait ensevelis avec elle ne lui servaient de rien, puisqu’ils n’avaient pas été brûlés. […] Quand Périandre apprit cette réponse […], par la voix du héraut il fit convoquer immédiatement toutes les femmes de Corinthe au temple d’Héra [donc ici même où nous sommes]. Elles s’y rendirent comme à une fête, dans leurs plus beaux atours, et Périandre les en fit toutes dépouiller, les femmes libres comme les servantes, par les gardes qu’il avait apostés. Puis il fit brûler ces vêtements amoncelés dans la fosse, en adressant des prières à Mélissa. Après quoi il envoya de nouveau consulter l’ombre de Mélissa, qui indiqua l’endroit où elle avait déposé l’argent de son hôte”. 
 
806d Akrotiri Iraio, temple d'Héra et stoa double
 
Revenons sur nos pas, rejoignons la chapelle.. De là, on a une vue plongeante sur le niveau inférieur qui, lui, surplombe de peu la plage. Au premier plan, une stoa en L, au fond un autre temple d’Héra.
     
806e Akrotiri Iraio, Stoa à deux étages
 
Commençons par la stoa, c’est-à-dire un portique. L’aqueduc souterrain qui amenait l’eau à la citerne vue précédemment comportait une dérivation qui aboutissait à ce portique à deux niveaux. L’une des branches du L faisait 16,50 mètres, l’autre branche 17,50 mètres. En bas, la colonnade était dorique, en haut elle était ionique. On n’a pas trouvé trace de l’escalier donnant accès à l’étage. Cette construction doit remonter à la fin du quatrième siècle avant Jésus-Christ.
     
806f1 Akrotiri Iraio, temple d'Héra Akraia (8e siècle)
 
806f2 Cap de l'Héraion, temple d'Héra Akraia
 
Au bout, sous la falaise, voici le temple d’Héra Akraia. Dans ce nom d’Akraia, on reconnaît l’élément que l’on a dans “acropole” la ville d’en haut, puisque cette Héra est perchée sur le cap (akrotiri). En dessous, on a déterré des tessons de poteries datant de l’Helladique ancien, c’est-à-dire en gros de 2800 à 2100 avant Jésus-Christ, ce qui atteste d’une présence humaine dès l’âge du bronze ancien. Au neuvième siècle avant Jésus-Christ a été construit un temple terminé en abside, qui a été remplacé au sixième siècle par un temple rectangulaire de 10 mètres sur 30, légèrement décalé par rapport au temple précédent, et dont nous voyons les restes aujourd’hui.
     
Médée, fille du roi de Colchide et habile magicienne, use de ses pouvoirs pour que Jason puisse conquérir la Toison d’Or, en échange de la promesse qu’il l’épouserait. Plus tard, le couple va s’installer à Corinthe mais au bout de dix ans, Jason a envie de changer d’air (ah, le démon de midi) et se fiance à la fille du roi. Colère de Médée, qui prépare un philtre, y trempe un diadème et un voile qu’elle fait porter à la fiancée. À peine celle-ci s’en est-elle parée qu’un feu se répand en elle et la brûle, se communique au roi son père, puis embrase le palais. Médée alors tue les deux enfants qu’elle a eus de l’infidèle Jason. C’est le thème d’une tragédie d’Euripide intitulée Médée (431 avant Jésus-Christ). Dans la scène finale :
 
JASON
Laisse-moi ensevelir ces morts et les pleurer.
 
MÉDÉE
Non certes : c'est moi qui de ma main les ensevelirai. Je les porterai au sanctuaire d'Héra, la déesse d'Akraia, pour qu'aucun de mes ennemis ne les outrage en bouleversant leurs tombes. Et sur cette terre de Sisyphe nous instituerons à jamais une fête solennelle et des cérémonies, en expiation de ce meurtre impie. Pour moi, je vais sur le territoire d'Érechthée vivre avec Égée.
 
C’est ce temple où nous sommes qu’a connu Euripide et qu’il se représente en rédigeant ces vers, mais à l’époque de Jason, de Médée, des Argonautes, d’Égée, il faut imaginer au même endroit un sanctuaire antérieur à celui du neuvième siècle. Un peu de chronologie mythologique : Égée, avec qui maintenant va vivre Médée (génération n°1), est le père de Thésée. Or Thésée va vaincre le Minotaure contre la promesse d’épouser Ariane, ce qu’il ne fera pas (génération n°2). Et Ariane est la tante d’Idoménée (génération n°3) qui participe à la Guerre de Troie. Ce sanctuaire d’Héra Akraia où Médée a enterré ses enfants qu’elle a tués est donc antérieur d’au moins trois générations à l’époque de la Guerre de Troie que l’on situe au douzième siècle avant Jésus-Christ.
 
806g Akrotiri Iraio, maison romaine
 
Non loin du temple d’Héra Akraia, sur le côté, s’étend un vaste espace cerné de ruines de murs et où gisent quelques pierres. Il semblerait qu’en cet endroit il y ait eu une stoa contemporaine du dernier temple d’Héra Akraia, c’est-à-dire du sixième siècle, et qui aurait été détruite au quatrième siècle, remplacée par la stoa en L à deux niveaux, en ce même quatrième siècle. Au centre de cet espace, à l’époque romaine, il y aurait eu une maison. Mais tout cela est au conditionnel car sur place on a retrouvé bien peu d’objets significatifs, on doit donc tout déduire de l’architecture, dont il ne reste pas grand-chose. Comme on le voit, la visite de ce site vaut la peine. Et puis il y a ce merveilleux paysage de roc et de mer, et un point de vue unique sur un immense panorama.

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Published by Thierry Jamard
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